LIVRE VI
Le capitaine Todleben avait tenu parole, et à la veille de l'action, six bastions entouraient Sébastopol, d'une barrière presque continue. Le Petit-Redan, appuyé à la rade, battait le ravin du carénage ; le bastion n° 2 embrassait le mamelon de Malakoff, où une tour Maximilienne élevait ses trois étages de casemates. Le Grand- Redan se raccordait par une de ses branches à crémaillère, avec les retranchements incomplets de Malakoff; son saillant se dessinait sur un plateau, compris entre ' . les ravins de Karabelnaïa et celui de la route Woronzoff; sa deuxième branche se reliait en ligne brisée, à Touvrage puissant des Casernes, ^ui balayait au loin les abords du port du Sud. Ces trois bastions, opposés aux Anglais, couvraient le fe^ubourg. En face de la ville, s'échelonnaient le bastion ^\x Mât, le bastion n^ 5, dit le bastion Central, et la Quarantaine. Ce lot formait, sans contredit, la partie la plus forte du corps déplace; car, la plupart des ouvrages russes compris dans l'attaque anglaise, surtout autour de Malakoff, n'exis* taient, pour ainsi dire, qu'à l'état de projet. Exclusivement en terre, sauf une tour au bastion Central, du même style que Malakoff, sauf la courtine crénelée pntre les bastions du centre et de la Quarantaine, le front des fortifications de la ville, bravait les effets du tir en brèche; son tracé, presque rectiligne, le défendai*
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contre le tir à ricochet. En outre, sur tout notre terrain, pas une position qui eût commandement sur la place ; de sorte que dans le duel d'artillerie qui préluderait à Tassaut, Favantage devait uniquement dépendre de la puissance et du nombre des pièces en ligne. Or, on comptait approximativement, tant sur les murs de Sébastopol que dans les forts extérieurs, près de six cents boucnes à feu, la plupart dépouilles de la flotte; et, de ces six cents, plus de deux cents regardaient le champ des attaques. Les alliés ne disposeraient, il est vrai, pour le combat, que de cent-vingt-six canons, d'un calibre, en général, plus faible que ceux de Tennemi. Mais on estimait que les batteries navales rétabliraient l'équilibre. Quant au chiffre des défenseurs, la garnison se composait de ving mille marins environ, presque tous tireurs expérimentés, et de près de cinquante mille hommes, débris de l'Aima, ou recrues récemment arrivées, qui se répartissaient entre la ville, le camp retranché du fort du Nord et les bords de la Tchernaïa. Les alliés, d'abord réduits à cinquante-quatre mille, dont vingt-huit mille Français, avaient, depuis l'investissement, reçu un renfort de quinze mille soldats ; et, puisque le moral double la valeur dçs combattants, il y avait disproportion évidente en notre feveur. Donc, à condition qu'on maîtrisât l'artillerie de Sébastopol, le succès semblait très-probablement certain.
Ce résultat préalable dépendait du concert des deux attaques. Pour coordonner les mouvements, les généraux en chef et les amiraux, se réunirent, le 16. Eu égard à la proximité de son mouillage, l'escadre française se chargea d'éteindre le feu des batteries du sud, c'est-àrdire de celle de la Quarantaine, des deux du fort Alexandre, et de celle du fort de l'Artillerie, représentant un total de trois cents pièces. L'escadre anglaise devait lutter corps à corps avec le fort Constantin et la batterie du Télégraphe, dont l'armement était à peu
grès équivalent à celui des batteries ennemies du sud. >n réserva à deux frégates turques l'honneur de s'embosser entre les deux escadres. Cet effectif naval mon-
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tait à trente-quatre bâtiments, dont vingt-six de haut bord. On convint qu'on appareillerait la nuit prochaine, qu'on prendrait position le 17, au point du jour, que tout le long de là ligne de bataille, sur terre et sur mer, le feu serait ouvert, à six heures du matin, au signal de trois bombes lancées par la batterie n<> 3, et qu'on bombarderait à outrance, jusqu'à ce que l'artillerie de la place eût cédé ; alors»tandis que les bataillons s'élanceraient à la conquête des remparts, la flotte parviendrait peut-être à forcer le passage de la rade : tel est le plan que la fatalité fit échouer.
Séance tenante, le commandant en chef, assembla tous les officiers-généraux, et leur communiq^ua le programme des opérations convenu : sans amoindnr la puissance de l'assiégé, il exprima l'espoir partagé par tous ses collègues que, sous les coups combinés de la marine et de l'armée, la baïonnette achevant l'œuvre du canon, Sébasto- Kl succomberait le lendemain'. Cet espoir se fondait sur tude comparative des forces mises en jeu par l'attaque et parla défense; etlesrapports des espions l'avaient corroboré. A l'approche du danger, la terreur, disaientils, s'était emparée de la ville : Presque tous les habitants s'enfuyaient; déjà les archives et le trésor, enlevés du palais du gouverneur, avaient été déposés dans le dernier boulevard du Nord. En conséquence, les divisions du siège devaient sur-le-champ être organisées en colonnes d'assaut. Il fut enjoint à 1 armée d'observation de se tenir prête à marcher, dès le premier signal.
Avant le soir, le secret du conseil fut divulgué, et la nouvelle du dénouement prochain souleva l'enthousiasme du camp. D'instinct, le soldat croyait à la victoire. Les plus malins discoureurs se bornaient, en feit de critique, à plaisanter les assiégés et Sébastopol, qu'ils appelaient, dans leur patois, la Vestc-à-Paul l L étatmajor se avisait en deux partis inégaux, un groupe de routiniers et de sceptiques, puis l'immense vulgaire des optimistes. La majorité de ceux-ci soutenait qu'il était superflu de frayer un chemin aux assaillants, que Sé-^
bastopol capitulerait à leur vue : c'était le romantisme de l'art militaire. Quelques-uns s'apitoyaient sur le sort de la viUe, et énuméraient avec enchantement la composition de nos batteries, en partie armées de modestes canons, de 24 et de 16, tandis que le pourtour
< de la ville était hérissé d'obusîers de 80. Je me ran- ;
■ geais sous la bannière de ces croyants, malgré les pro- ' phéties d'un de nos commensaux, renard du siège d'Anvers. Il suivait attentif les événements, et affirmait que l'hiver ne suffirait pas à l'accomplissement de notre tâche, écrasant du poids de son expérience, les jeunes gens, qui s'imaginaient avaler d'une bouchée une place forte, selon lui, vrai morceau de Vauban. Son bon sens s'insurgeait aussi contre les publicistes coupables de ménager, par leurs folles inventions, des déceptions à l'Europe.
Un journal de Constantinople, à bout d'arguments, avait pris Sébastopol d'emblée. Le mensonge s^était accrédité, et une foule de convalescents , échappés des hôpitaux, débarquèrent la veille du grand jour à Kamiesch persuadés qu'ils arrivaient trop tard.
C'était à peu près l'heure où les pelotons de canonniers
{)artaient du camp pour le combat. Chacun d'eux portait égèrement son fardeau, qui un gabion, qui un madrier, qui des écouvillons, qui un seau, qui un brancard d'ambulance. Quelques fanatiques s'étaient attardés au ralliement, pour recommander àleurs camarades de tente
Îui gardaient lé logis, par le hasard du tour de service, e veiller sur leurs sacs et leur fortune jusqu'au retour, car eux se promettaient le lendemain d'entrer les premiers delà tranchée dans la ville, d'y séjourner et d'y festoyer. Quelle bonne humeur, dans cette légion de servants et de matelots, victimes prédestinées de l'ouverture du feu, qui s'en allaient ainsi, le 16 au crépuscule, vers le rendezvous du Clocheton ! Ils riaient et gasconnaient à plaisir. Mais, à moitié chemin, le bastion du Mât, meneur de la défense, rompit le silence, et le murmure des projec- ' tiles qui fendaient les airs et bondissaient de mameldn ' ^n mamelon, tempéra leur joîô et la mienne. Je Bato-
chais modestement en arrière-garde à la tête d'unetroupe d'ouvriers, avec ordre d'étabUr, dans une coupure de la parallèle, deux magasins à poudre. A mes côtés se tenait un vieux maréclial-des-logis, qui avait gag-né ses chevrons h Alger, à Constantine et à Rome. Nourri, pour ainsi dire, dans les sièges, le routier avait le flair du danger, j'en acquis vite la certitude. Avant d'arriver au dépôt de tranchée, il y avait un certain passage long d'environ un kilomètre, battu en plein, disait-on, par les -feux de la
f)lace. Les travailleurs et les soldats de garde en paraient avec vive émotion; et dès qu'elles atteignaient cet écueil, célèbre au camp sous le nom de défilé de la mort y les corvées accéléraient involontairement leur course. iDepuisle seuil du camp, je causais avec le grognard, et quand les boulets commencèrent à ricocher autour d^ nous, je singeai, tant bien que mal son calme. Mais, à mesure que nous avancions, mon interlocuteur, de plus en plus i)réoccupé, me répondait avec une distraction croissante et se détournait souvent à droite. • Y serions-nous? soupirai-je, » et pour ne pas trahir mon trouble, je soutenais seul la conversation. Nous avions redoublé le pas, e't mon voisin ne tarda pas à se taire : De ce mutisme et de sa contenance j'augurai que noiis étions sur le terrain redouté ; un obus survint, accompagné d'une grêle de mitraille. Tous, alors machinalement et en ordre, de
S rendre le pas gymnastique, sans halte, jusqu'aux abris u Clocheton. Quel branle de voitures, d'hommes et de chevaux dans ce foyer de l'attaque ! Les auxiliaires d'infanterie, groupés d'avance, se réunissaient aux compagnies de servants, cuis tous ensemble, avec armes et bagages, se dirigeaient vers leurs batteries respectives, n -faisait alors nuit noire. On défilait encore, quand une voix alarmée cria à tue-tête, gare la bombe ; les passants levèrent les yeux, et, pour la première fois de leur vie, aperçurent une espèce de météore, qui; avec un sifflement de furie, venait directement à eux. La foule se prosterna instantanément dans la poussière. Ce globe en feu s'abattit près de là, et un quartier de métal, d'un poids de plusieurs kilogrammes, nous chuchota aux
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oreilles en efEleurant les rangs couchés. Ce fut, je l'avoue, à qui aurait le plus de peur, de cette peur qui fait pâlir, et il est permis de nous jeter la pierre, seulement à celui qui, le jour de son initiation aux périls des tranchées, a contemplé froidement la première bombe menaçant sa tête. Si cette pusillanimité scandalise quel- Que Zoïle, qu'il se rappelle ce mot de Turenne à un fanfaron, qui se vantait de n'avoir jamais tremblé devant l'ennemi : • Peste, répartit le maréchal, il paraît que vous n'avez jamais de près mouché la chandelle avec vos doigts ! • A l'Aima, le premier boulet qui. roula à nos pieds, transporta les plus faibles, et l'on enragea de ne pouvoir le renvoyer à qui de droit; mais, dans la fièvre des batailles, la bravoure, même un jour de début, est une vertu vulgaire. Le courage de l'artilleur au siège, ne sourcillant jamais, au plus fort de l'orage, ne s'acquiert qu'à force d'habitude. J'en commençais, ce soir- là, avec mille autres, l'apprentissage. La seconde bombe, on osa la regarder en face. Les smvantes intimidèrent de moins en moins; et, déjà avant la fin de cette Première leçon, exercés au singulier genre d'escrime, ésormais le fonds dé notre métier, qui consiste à se garer, autant que possible, des coups dangereux, on se moquait, en chœur, des poltrons q^ui s'aplatissaient par terre, dès l'apparition du projectile, aveuglément, sans s'assurer d'abord, à l'inspection de la trajectoire lumineuse en l'air, s'il fallait obliquer, en fuyant, à droite ou à gauche. Le premier mouvement est souvent, en pareil cas, le plus mauvais; Tinstinct de la conservation ne trompe que dans cette circonstance de la chute des bombes.
Malgré ses rapides progrès dans ce jeu, ma petite troupe brûlait de sortir au plus vite de cette galère ; et nous détalâmes, peu après minuit, notre tâche heureusement finie. La tranchée, à cette heure avancée, donnait un ressouvenir des plus funèbres avenues du Tartare. La nuit s'était encore épaissie ; et, de temps en temps, un éclair projeté par les fusées, dissipait les ténèbres; à cette clarté blMarde, on entrevoyait, çà et là,
tels que des ombres désolées; maints blessés se traînant des avants-postes à l'ambulance, puis des gens de service nous croisant lentement, avec des visages pâles et des gestes de désespoir. Ceux qui étaient déjà libres et se sauvaient avec nous, tâtai.ent seuls leur marche ; à chaque pas, des gardes perdus nous interrogeaient sur la direction de telle batterie, ou de telle place d'armes. Sans s'arrêter, on leur répondait que nous ne connaissions de ce maudit labyrinthe que la sortie. Parmi ces pauvres diables, condamnés à se débi cuiller au hasard, et à ne pas-bouger de ce guêpier avant le lendemain, plus d'un novice, au prix de deux ans de sa jeunesse, aurait voulu être à la place des fortunés partants. Nous filions également bon train, guidés par les falots lointains qui s'agitaient autour du Clocheton. Sans accident, nous franchîmes le dernier boyau de la parallèle. Là, un malencontreux biscaïen fracassa la jambe d'un infirmier de garde qui conduisait un malade. Ils se lamentaient tous deux; nous les portâmes en lieu de sûreté et touniâmes bride après vers le camp. Avant de s'engager dans le défilé de la mort, mes compagnons, d'euxmêmes, et à l'exemple des allants et venants, se mirent à courir. H ne resta au chef que l'honneur de conduire la retraite. L'allure s'anima peu à peu, et, une fois entraînés, nous ne ralentîmes plus. Si les rares feux de bivouac, sur les bords du chemin, ne nous avaient servis de phare, si l'animation nocturne du Grand-Parc ne nous avait avertis du point d'arrivée, nous galopions ainsi, en vertu delà vitesse acquise, jusqu'à Balaclava. Il était à peu près deux heures , quand nous rentrâmes, et personne ne dormait. Les soldats prématurément levés devisaient, autour des gamelles, où la soupe du matin se disposait déjà à bouillir. La plupart de mes collègues prolongeaient encore la veillée dans une baraque, élevée avec les pièces désormais inutiles de l'équipage de pont, palais de nos seigneurs de la pontonneriCy où ils recevaient, et que nous avions décorée du nom pompeux de cercle. On discutait sur l'ordre du jour, qui venait de paraître : il prescrivait à Tannée
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d'observation, en'masse, d'être sur pied, de doubler ses 'grands'gardes; en même temps, les colonnes d'attaque devaient prendre les armes, à 1 aube. Tout était prêt, même les échelles d'escalade.- De concert avec le génie, les compagnies de pontonniers devaient aplanir les obstacles aux assaillants ; pour le transport des outils et des passerelles, plusieurs prolonges étaient mises à leur disposition, et ces prétendus chars de triompbe stationnaient déjà devant la porte; nos hôtes se montraient fiers de leur mission, et, au milieu des éclats de rire, nous bûmes à la prochaine gloire des marins de t armée de terre j aux succès de ïartillerie en bateaux. Après les instructions générales de l'assaut, l'oracle du quartiergénéral terminait par les assurances de victoire qui avaient été données au conseil. Dans ces moments d'exaltation, que l'approche du jour rendait plus folle, tous applaudissaient, sauf les barbons de l'opposition, haussant les épaules, et qu'on ajourna pour le soir, dans Sébastopol. Bientôt, Thorizon blanchit : l'armée s'attabla joyeusement; le café coula à pleins verres. Les pipes de fêtes s'allumèrent, et l'on attendit le lever du rideau. Les plus impatients s'empressèrent de replier leurs tentes, meuble superflu, à les entendre, puisque l'après-midi, m plus tard, nous serions établis dans les casernes de la ville.
Cependant, l'heure du bombardement approchait. Les acteurs sans emploi assiégèrent en foule les hauteurs voisines du camp de la marine, d'où Ton dominait la scène. La pureté du ciel annonçait une belle journée d'automne; la mer était houleuse, mais aucune voile ne se déployait au loin. Un silence de cimetière régnait sur la ville et sur le plateau Chersonèse. Les flancs et les faces des bastions se dessinaient, aux premières lueurs de l'aurore ; ce qui permettait de régler le pointage. Mais on ne voyait poindre aucune sentinelle derrière la crête des remparts ; pas un coup de feu n'en partait. Les Russes discernaient, le long de nos parapets, la silhouette des embrasures dégorgées la nuit, et ils s'apprêtaient av^c confiance à la lutte. Six heures sonné-
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rent enfin : tous les cœurs battaient au camp, et surtout à la tranchée. Les trois bombes convenues, s'élancèrent de la batterie n® 3; et, soudain, tous les canons anglofrançais à la fois saluèrent Sébastopol. L'es décharges se succédèrent, sans relâche, et le roulement des détonations, grandissant sans cesse, devint bientôt un fracas, formidable. Avec quelle passion nous observions, du^ parterre, les prouesses de l'artillerie amie! A chaque, pelletée de terre qui s'éboulait des esplanades du bastion du Mât, à chaque lambeau de sa gabionnade qui volait en l'air, on trépignait de joie, on claquait! La place semblait riposter avec mollesse : bravo, elle succombera plus vite ! La fumée ne tarda pas à nous cacher la vue de l'horizon; et, du sein de ce nuage, il s'échappait un mugissement infernal. Nous ne continuâmes pas avec moins d'ardeur partiale à encourager de la voix et du geste nos champions invisibles, et, vers huit heures nous chantions presque à bon droit victoire. En effet, soit pour reprendre haleine, soit pour observer quels coups de grâce il restait à porter encore, nos batteries modérèrent alors leur feu ; celui de l'ennemi ne s'était pas renforcé; le rideau qui couvrait à nos yeux le champ de bataille, immense écran dont les bords se découpaient sur l!azur de l'air, et que le soufSie de la brise, tant qu'on tirait fort, n'avait pu entamer, se déchira peu à peu, et les fortifications étalèrent leur délabrement : la tour du bastion central était à moitié croulante; la tour Malakoff, presque démolie, ne tenait plus tête à nos alliés; en outre, ce que nous présumions, il avait été fait un grand carnage de défenseurs»et la plupart des pièces démontées étaient incapables de recommencer le combat. Quant à notre passif, nul encore : il est vrai que les vaisseaux n'arrivaient pas ; on se passera, s'il le faut, de leur concours! Alerte ! et les camarades reprirent l'écouvijlon, avec un zèle que réchauffait Tapparence de leur supériorité. Le voile s'abaissa de nouveau; et, alors, parmi les spectateurs, les uns tombèrent en extase devant ce solennel ^bleau de la guerre; d;'autre^, regardant en ari^iàre, §6 dieznandaient
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pourquoi les colonnes d'assaut tardaient autant à s'ébranler; mon voisin consulta sa montre pour voir combien il s'écoulerait de temps jusqu'à la capitulation; quelquesuns rentrèrent triomphants sous leur tente pour préparer leur déménagement, comme si on allait battre la charge. Rangés autour des voitures, où ils avaient empilé les engins propres au passage des fossés de la ville, les pontonniers, puisqu'ils devaient avoir l'honneur d'ouvrir la marche, s'inquiétaient de n'avoir encore reçu aucim avis de départ. Vers dix heures, leur chef dépêcha un officier au parc du génie, pour de- DMinder à ses compagnons d'avant-garde s'il fisJlait se mouvoir; le messager rencontra les ingénieurs à table, pressés, mais de déjeuner. Ailleurs, pas de nouvelles du quartier-général. Nulle part, aux camps d'alentour , le moindre prélude d'une attaque à la baïonnette! Surtout, ce qui parut à la galerie d'un augure plus défavorable, on aurait dit que la place, jusqu'à présent indécise, «'était ranimée. A travers une déchirure accidentelle de la fumée, on distingua le bastion du Mât qui étincelait de toutes parts, et luttait à armes aux moins égales ; l'espoir ne nous abandonna pas ; seulement, on forma des vœux de plus en plus ardents, pour l'intervention de la flotte. Malheureusement le vent du matin l'avait trop retardée; là-bas, et dans la brume, les vaisseaux de ligne péniblement remorqués par les vapeurs, naviguaient avec une lenteur qui leur attira des injures de la part des plus fougueux témoins. Dans ces entrefaites, un coup de tonnerre perça, à travers les voix tumultueuses des canons, et une colonne d'une blancheur sinistre, qui fendit les airs au-dessus de la parallèle, nous apprit de quel côté l'explosion avait heu. Une bombe, tombant sur les magasins à poudre de la batterie n"* 4, venait de la réduire au silence ; mutilés ou morts, tous les servants gisaient par terre, dans le sang, et au milieu des décombres du parapet. Les autres champions poursuivirent avec acharnement. Les chefe de l'artillerie, à leur poste dès le point du jour, et jaloux de réparer ce désastre, les excitaient : le succès
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n'était pas compromis, quand une seconde maudite bombe fît sauter les poudres de la batterie n« 1. Elle se tut à son tour ; car il ne survivait plus qu'une poignée de matelots impuissants. Dès lors, lassiégé prit le dessus } de notre côté, le fort Génois, quoique écnarpé, résistait toujours. La batterie n* 5, la deuxième batterie de la marine, criblées par des feux obliques et croissants, s'épuisaient en de vains efforts. Les mortiers de la batterie n® 3 faisaient bonne contenance ; mais, seuls, que pouvaient-ils? Devant l'impossibilité de soutenir le combat, avec avantage, le général Thiry, libre d'agir à son gré, ordonna de cesser complètement le feu : il n'était pas onze heures.
De 1 observatoire du Grand-Parc, ce brusque silence qu'aucun mouvement de troupes dans la plaine ne justifiait, fit révoquer en doute aux regardants de l'arrière scène un succès trop vite espéré. Cependant, on ignorait la grandeur de l'échec éprouvé; et tous, malgré l'évidence de notre faiblesse depuis le réveil du bastion d'attaque, nous gardâmes, plus ou moins, les illusions de l'ouverture du tir. Les habitants de Sébastopol ne s'y trompèrent pas; et, sitôt après la suspension du tir ennemi, une multitude de cuneux inonda les terrasses de la fortification; et nous, de tourner leur injurieux empressement en ridicule ; car, les escadres manœuvraient à la fin, pour s'embosser à leur place de bataille, et Ion se promettait, avec leur aide, une reprise décidément heureuse. Nous charmâmes le temps de Tentr'acte à lorgner les dames russes, qui, en toilette, garnissaient le rempart et se réjouissaient des ruines de nos ouvrages : peut-être, parmi elles, les amazones de l'Aima, bénissaient-elles Dieu de la revanche que prenait Menschikoff. Une de ces citadines, percnée en point de mire au haut d'un parapet, avait coquettement relevé les plis embarrassants de sa robe, et bravait les lunettes pointées sur elle; les mauvais plaisants prétendaient que les jarretières de la belle étaient roses, et de rire à la ronde comme des insensés.
La tristesse et les larmes du désappointement nous
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firent bientôt expier cette hilarité ; car, peu avant midi, à l'heure même où les bâtiments de guerre allaient se mesurer avec les forts, le convoi des vaincus de la matinée apparut à travers champs. Ils étaient tous tachés de poussière et de sang; les uns, le visage meurtri ou un bras en écharpe, boitaient; d'autres se courbaient sur des leviers brisés, en guise de béquilles; puis venaient les brancards chargés d'éclopés/ Quelle consternation dans les rangs de ce petit nombre de survivants? Glacés encore d'épouvante par ce revers inattendu, ils ne pouvaient parler. L'éloquence de leur douleur muette réussit mieux que les discours à nous désabuser enfin. Sans doute, nos alliés n'avaient pas lâché prise ; sans doute, la flotte en ce moment lançait ses premières bordées: mais, Français, l'orgueil national nous interdisait le souhait d'une victoire dont nous ne serions pas, en partie, du moins, les héros ; et en majorité ici, artilleurs de l'année de terre, nous pensions que tous les vaisseaux du monde ne triompheraient pas des citadelles de Sébastopol. Aussi une grande foule d'assistants retom^na au camp, le désespoir dans l'âme, et ^'apprêta au départ de la garde. Il ne resta,au belvéder,qu'un groupe des plus observateurs, ou des plus crédules, pour juger de la tardive démonstration des flottes unies.
Donc, à midi, les navires de la première ligne française, partis de' Kamiesch, avant le jour, se rangeaient en cercle, devant la Quarantaine; les ponts étaient nus, les vergues abattues, les canonniers à leurs postes : la patrie vous regarde. A la vue de ce signal arboré au grand mât de la Ville-de-Paris, les marins brûlaient de battre, derrière des murs de pierre, ces adversaires qui n'avaient pas osé les provoquer sijrleur élément. Quand tous eurent ancré et se furent parés, le vaisseau-amiral jeta le défi à la ville. De tous les bords, il s'éleva un immense hourra, les navires tirèrent à l'unisson et le feu continua sans interruption. Les forts relevèrent le gant hardiment. Bientôt la division de l'escadre française, qui avait appareillé de la Katcha, les Anglais,
l^s Turcs» accoururent à toute vapeur, successivement s'engagèrent; et vers deux teures, Taction était générale. On n'apercevait qu'un tourbillon plus noir que dans l'incendie dune flotte; le bruit des bordées de plus en plus accélérées ressemblait au murmure d'un orage lointain; mais, si l'on appliquait l'oreille contre terre, c'était un fracas tel que la mer Noire en fureur ne saurait l'imiter. Au milieu de ce chaos, les nôtres l'emportaient. En vain, les boulets percent la muraille de la Ville-de- Paris et le démâtent; en vain un obus atteint le siège du commandement et édate dessous : le premier aide-de-camp, de ce même coup, a le corps fracassé, le second est amputé des jambes, les autres retombent couverts de blessures; mais l'amiral, sain et sauf, se relève et presse l'attaque. La Quarantaine est écrasée; et si les bancs de sable n'avaient défendu de s'avancer plus près de ses ouvrages, la défaite du matin aurait été vengée.
Pendant ce temps, à l'aile gauche,, nos alliés rivalisaient de zèle et d'habileté, sinon de bonheur. L'amiral Dundas leur avait dit, pour toute proclamation, comme Nelson à Trafalgar, que l'Angleterre comptait sur eux, et ce mot avait électrisé leur valeur. Mais, soit que l'obscurité enveloppât déjà la mer, quand ils entrèrent en ligne, soit que leur éloignement forcé du rivage s'opposât à l'efficacité de leur tir, soit enfin que le fort Constantin fiit la plus soHde barrière de la rade, ils ne parvinrent même pas à lui faire baisser pavillon. En revanche, leurs batteries de terre ei^ face de Karabelnaïa, aiguillonnées par la diversion de l'armée nav^l^, bouleversaient le grand-Redan de fond en comble. Toutes les pièces étaient hors de lutte, les canonniers russes morts à la peine. Comme coup de grâce, une bombe avait fait éclater le principal magasin de ce bastion, un des boulevards du faubourg. A cette heure, la Quarantaine était battue. Ou pouvait donc encore disputer la partie, quand l'explosion meurtrière 4'mie poudrière anglaise démontra que la fortune définitivement passait dans lé camp ennemi. C'était la qui^trième ca-
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tastrophe de même gravité que nous subissions depuis l'ouverture. Dès lors, le feu de nos riva.ux de malheur commença à faiblir partout, puis à s'éteindre. L'aprèsmidi finissait : nos frégates ravageaient les alentours de la Quarantaine, mais à quinze cents mètres de distance; à une encablure plus loin que nous de la plage, l'escadre anglo- turque escrimait contre le fort Constantin, dont l'attitude ne diminuait pas de fierté. Sur la scène des attaques, rien ne trahissait les préparatiâ de l'assaut. Les tranchées même semblaient désertes; les projets de la prise de Sébastopol étaient donc manifestement renvoyés. Dans ces conjonctures, les amiraux se résigjièrent à la retraite. Au coucher du soleil, les flottes levèrent l'ancre et se séparèrent, dupes d'une lutte inégale : le Charlemagne et la Vitte-de-Paris, de notre côté, du côté des Anglais, l'Albion et VArélktise fermaient la marche, honteux de leurs avaries. La place insulta leur départ. Quel navrant tableau pour nous, qui, depuis la diane, immobiles à l'amphithéâtre du Grand-Parc, suivions avec des alternatives d'ivresse, de calme et d'abattement, les diverses phases de la journée, quand disparurent ces navires qui emportaient les dernières chances de la victoire, hier acclamée, du 17 octobre ! Chacun revint au logis, l'oreille basse ; le camp était morne, comme après une déception; et pour la première fois, les Turcs achevèrent leur prière du soir, sans que d'indécentes clameurs leur fissent accompagnement.
A la nuit tombante, quelques patrouilles ennemies vinrent sonder la situation de nos lignes; on les chassa avec rage. Bientôt les bastions imitèrent l'exemple des forts; et, à ce vacarme imposant que les échos de la mer Noire portèrent jusqu'aux rivages de l'Asie, succéda le silence de la lassitude et de la réflexion.
Les deux partis curent alors estimer leurs pertes. Nous avions à enregistrer une centaine de morts ou de blessés, douze affûts brisés et deux pièces hors de service, sans compter les profondes dégradations de nos parapets. A bord de la flotte, cinquante hommes avaient
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été tués; deux cent soixante étaient hors de combat. Plusieurs vaisseaux avaient terriblement souffert. Le bilan de la journée était à peu près le même pour le& Anglais, si ce n'est que leurs ouvrages, plus distants du point d'attaque, se trouvaient moins éprouvés. Le prince Menschikoff accusa cinq cents Russes frappés à mort ou entrés aux hôpitaux de Sébastopol; mais,. si l'on songe aux rassemblements de troupes qui nécessairement encombraient la ville, il est permis de doubler ce chiffre. Le coup le plus cruel porté aux assiégés, fut la mort de Tamiral Korniloff ; un boulet matinal lui traversa la cuisse, au poste d'honneur, au milieu de ses marins qu'il exhortait, et il expira aussitôt. Korniloff était Tâme de la défense; à lui revient la gloire de la fermeture de la rade, et l'avenir prouva que cette idée fiit une inspiration de génie. Il emporta dans la tombe les regrets de la Russie et de ses ennemis. Le vainqueur de Sinope le remplaça à l'instant même de sa chute, et par une légère blessure, il paya son tribut. Quant aux fortifications, la Quarantaine et le fort Constantin offraient de larges brèches, mais faciles à réparer, et ne compensant pas le mal subi paar nos escadres. On avait en partie démoU les tours du bastion central et de Malakoff. Le bastion du Mât et le grand-Redan étaient de toutes parts crevassés; néanmoins, le long de l'enceinte une ligne de canons intacts, en bonne position, pouvaient immédiatement recommencer la lutte, tandis que nos batteries vaincues exigeaient vingt-quatre heures de travail, avant de pouvoir hasarder la revanche.
Ainsi, l'épreuve d'une attaque de vive force, non pas telle que la rêvaient, après l'Aima, les esprits impatients de l'armée, c'est-à-dire l'assaut sans avoir même entassé préalablement quelque pièces de siège à^ la hâte dans une parallèle improvisée, mais telle qu'on venait de la tenter, avec le faisceau de toutes nos forces vives sur terre et sur mer, cette épreuve avait abouti à un échec, et il était incontestable que, pour frayer un chemin à coup de canons aux colonnes d'assaut, il fallait, à tout prix, accroître notre artillerie dans une no-
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table proportion, conséquemment poursuivre le cours des attaques régulières. Plus de mesures précipitées désormais! Le jour de Vauban était venu ;et,quoique au début on ait dû violer les principes essentiels de ce grand maître dans lart de lattaque et de la défense des places, le siège de Sébastopol ne subsistera pas moins dansThistoire, au point de vue classique, comme la. consécration la plus éclatante de leur vérité. Si les alliés n'ont pas tout d'abord investi la ville, il faut attribuer cette faute à la faiblesse de l'armée expéditionnaire. Au lendemain de l'Aima, réduits à quarantecinq mille combattants, pouvaient-ils s'éparpiller poup le blocus, entre la ferme Mackenzie et Kamiesch, sur une étendue de quatre lieues, à l'approcbe des renforts qui, à marche forcée, descendaient de Pérécop? La prudence, au contraire, leur conseillait de se concentrer dans une position à la fois offensive et défensive. La presqu'île Chersonèse, de Balaclava à,Ja baie de Streîitzka, présentait ce double avantage ; et c'est pourquoi ils s'y emprisonnèrent, renonçant à cerner la ville» Ce défaut fatal d'investissement a fait de l'œuvre de l'armée d'Orient, une des entreprises les plus colossales des annales militaires. Dans l'intérêt, sinon de l'humanité et de la science, du moins de la gloire et delà politique, on ne saurait trop s'applaudir des difficultés anormales qui donnèrent,dès l'origine, aux attaques, des dimensions exceptionnelles. Qu'on suppose Sébastopol bombardé avec succès et emporté d assaut, le 17 octobre, ce coup de main n'atteignait pas le but de la guerre. En effet, avant la fin de l'automne, l'assiégeant heureux aurait eu à défendre sa conquête contre l'armée de secours, se renforçant de jour en jour : ainsi l'avait
S revu le maréchal de Saint- Arnaud. Une bataille perue compromettait tous les fruits de la campagne. L'entraînement de la victoire conduisait à la poursuite de l'ennemi jusqu'à Odessa, peut-être au-delà du Pruth. Alors des complications nouvelles auraient surgi. Voyant le Czar menacé au cœur de son empire, jalouse du bonheur de nos arme^, l'Autriche aurait enfia rougi
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de son ingrate neutralité et pris sur le Danube une attitude hostile. La guerre se développait donc comme un incendie, (Jont les premières «étincelles ne permettaient pas de deviner la fin. Or, à la France et à l'Angleterre qui, en vue d'une question d'équilibre européen, avaient tiré Tépée du fourreau, il importait de circonscrire, autant que possible, les hostilités, de provoquer en quelque sorte l'envahisseur de la Turquie en champclos, sur un. coin de la terre des Russies, et de sortir vainqueurs de cette lutte restreinte , mais décisive, pourvu que les champions y déployassent à fond leur savoir et leur force. Dans les conditions où Ton entama le siège et que nous dûmes subir, la Chersonèse offrit, pour ce duel, l'arène la plus favorable. Souverains de la rade et sans inquiétude par conséquent du côté de la mer, les Russes désarmèrent impunément leur flotte, disposèrent des arsenaux de la marine, et y trouvèrent une mine inépuisable de munitions et de bouches à feu. Maîtresse des chemins de l'intérieur,* la garnison combattait côte à côte avec l'armée de secours, qui recevait sans cesse des recrues du. midi de l'empire, de sorte qu'un ennemi toujours frais et fanatique renaissait devant l'armée de siège; et, sans les vaisseaux qui servaient à la fois de base aux opérations et de véhicule aux richesses de la mère-patrie , nous aurions, malgré des succès passagers, succombé à la longue. En outre, l'art ajouta toutes ses ressources à celles que Sébastopol retirait de ses communications avec le dehors et de ses . approvisionnements. Dès son entrée en scène, l'ingénieur de la défense comprit la grandeur de son rôle. Sitôt qu'il eut fermé l'enceinte de la place, il nous attaqua dans nos retranchements; et, au milieu de l'hiver, les assiégeants étaient aussi assiégés. Ainsi, par un enchaînement naturel de circonstances, les opérations se transformèrent insensiblement en une bataille sans merci, où Russes et Anglo-Français, derrière leurs fortifications respectives, mirent en jeu complètement les ressorts* de leur puissance.
Cette bataille commei^ga de suite après le bombafde-
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ment avorté du 17 ; car, dès lors, les Russes espérèrent sauver la ville, et les généraux alliés»devant l'éloquence des faits, résolurent de s'avancer méthodiquement, à la fois contre le bastion du Mât et Malakoff. On était fort éloigné encore de se douter que ce dernier ouvrage, domaine spécial des Anglais, fût la clef de Sébastopol ; il était seulement admis que la chute simultanée de ces deux bastions entraînerait celle du corps de place; et on se remit à l'œuvre, dès le 17 au soir.
Le découragement, produit par les mécomptes de la journée, s'était dissipé avec la fumée du combat; et la veillée fat bruyante au camp. Les troupiers se disaient que les Russes ne gagneraient pas la partie prochaine. Les tables, les cabarets retentissaient de menaces contre la rebelle Veste-à-Panl. Parmi les officiers, les uns, surtout les jeunes gens, pour qui l'espoir est un besoin du cœur, comptaient sur ta prise avant le froid, et palliaient de leur mieux l'échec subi ; les clairvoyants, en minorité, soutenaient que l'année ne verrait pas le couronnement de notre œuvre : ces pessimistes épluchaient les fautes commises et puisaient, à pleines mains, dans cet examen partial, les arguments de leur thèse désolante. L'équipage de siège, à les entendre, était ridiculement faible : il fallait le décupler. L'armée de siège devait être portée à deux cent mille hommes. La leçon avait été d'autant plus rude qu'on avait enfreint avec plus de légèreté, à les en croire, toutes les règles de l'art, principalement dans la^ construction des magasins à
Soudre des batteries; pas un n'avait été mis à 1 épreuve e la bombe : reproche en partie fondé, mais dont on profita ; car, à l'avenir, toutes les poudrières furent des chefs-d'œuvre de solidité, sous la forme de blindages en bois adossés contre l'épaulement et recouverts de lits de sacs à terre. Ces censeurs daubaient surtout les marins, les vrais coupables, selon eux : ainsi, ils leur attribuaient même la responsabilité du caprice des ^ vents, cause de leur retard au rendez- vous du bombardement. La ligne d'embossage des vaisseaux avait été trop éloignée des forts; de leur vingt-quatre mille bou-
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lets dépensés, les trois quarts n'avaient épouvanté que les poissons de TEuxin, A côté de ces Cassandre, se groupaient les mécontents. Les plus attristés de ceux-là, étaient, sans contredit, nos hôtes les pontonniers, que leur mauvaise étoile de l'Aima semblait suivre devant SébastopoL Aussi quand, dans l'après-midi, toute chance d'assaut se tut évanouie, ils enragèrent. Puisque aucun cours d'eau ne sillonnait le terrain des attaques, les voilà désormais réduits à consumer obscurément leurs bras au service des parcs ! Ils réclamèrent, ce jour-là même, leur place au soleil des tranchées, et, dès le lendemain, on leur confia l'établissement de plusieurs batterie's ! Ils cessèrent alors de désespérer ! Pendant que les rares alarmistes de l'artillerie, en chœur, critiquaient ou gémissaient, nos camarades du-génie se frottaient les mains en famille. Le siège se prolongeait, tant mieux! Belle occasion cour les sapeurs et les mineurs de s'illustrer ! Ce sentiment de satisfaction apparaissait, d'ailleurs au fond de la pensée de chacun de nous, quelle que fût son arme, quel que fût son grade* Dans cet âge d'argent, où nous vivons, les moyens de gagner de la gloire échappent vite ; et tous, tant que . nous étions, ouvertement, en secret, ou à notre insu, nous souhaitions au siège bonne durée : souhait égoïste et même barbare, si nos têtes n'avaient servi d'enjeu I Dans cette disposition d'esprit, on courut, le l7, au coucher du soleil, effacer les outrages que le feu de la place avait faits à nos travaux. Peu après le départ de la garde montante, pendant que' nous conférions dans la cabane des pontonniers, je reçus Tordre de me rendre dans une batterie de la marine, pour en diriger les réparations. La nuit tombait ; je m'acheminai à travers champs, en tête de mes ouvriers qui chantaient. Quelle soirée splendide d'automne! La ville était muette, comme le i)lateau des camps; pas un nuage au ciel; un brillant clair de lune. La mer Noire semblait étoilée, etles feux de position des navires rougissaient au loin. Les hiboux miaulaient de temps en temps dans les ravins, car, excepté eux et les corbeaux, tous les autres
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oiseaux s'étaient réfugiés avec terreur dans les vallons plus tranquilles d'Yalta et de Baïdar. Sans l'odeur de la poudre qu'imprégnait l'air, on se serait volontiers pris à rêver. Nous arrivâmes tôt à notre poste, Il n'y restait plus qu'un informe mélange de gabions brisés, de terrés éboulées, d'affûts en pièces. On saisit pelles et pioches, et à la tâche ! Nous retirâmes des décombres un matelot demi-mort, oublié dans la bagarre. Puis, le déblai fouillé, on travailla jusqu'au matin, sans répit. Ni sortie ni projectiles, rien ne troubla la séance. Il semblait que pour mieux se refaire, on avait de part et d'autre signé une suspension d'armes. Les pionniers Russes remportèrent la palme de l'habileté, car, au joui', les haillons des remparts de Karabelnaïa ne reparaissaient pas ; et,
!)lus pimpant que jamais, le bastion du Mât rouvrait la utte. Nous eûmes le déboire de ne pouvoir accepter le défi. Moins endommagées que les nôtres, les batteries anglaises répondirent pour tous au cartel , non sans succès. Vers midi, elles avaient maîtrisé les canons du faubourg. En ce moment on apprit que le général Semiakine, menaçait les hauteurs de Balaclava. Lord Raglan qui, de l'observatoire, suivait avec joie, les progrès de son artillerie de siège, courut au camp de ses divisions et leur fit prendre les armes. Bientôt toute l'armée d'observation déploya sa ligne de bataille, le long des crêtes d'Inkermann. Quatre redoutes perchées sur des mamçlons fermaient alors la vallée du côté de la Tchemaïa, à hauteur de Kamara , défendues imparfaitement par des pièces turques et des postes de rédife, elles tonnèrent dans le ûânc des Russes. L'ennemi; avant la nuit, sans rien oser, se replia vers Tchourgoun. Cette diversion n'eut d'autre effet que de détourner l'attention des alhés et de refi*oidir 1 ardeur de leur tir victorieux. Dans ce contre-temps de nos amis, il y eut quelque chose qui ne déplut pas aux spectateurs français, çà et là épars sur les hauteurs, d'où ils assistaient avec des yeux jaloux à cette joute entre l'Angleterre et Sébastopol : • A demain, se disait-on, la belfe ! nous y seron* ! • Sous cette fatuité, se cachait une impa-
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ti,ence dévorante d'agir, et jamais journée d'attente ne parut plus longue à 1 armée que le 18.
Quant à nous, un visiteur aimable nous aida à passer gaiement cet entr'acte. Le capitaine Sandis, que nous n'avions revu depuis le soir de l'Aima, vint de Kamiesch, nous rendra ce qu'il appelait une visite de condoléance. Le bonhomme professait, pour les armes spéciales et pour l'artillerie en particulier, une estime fort exagérée. L'art du canonnier et de l'ingénieur, étaient, pour lui, pis qu'algèbre. Non-seulement, il n'avait, de sa vie, manié un tireligne, mais, il ne possédait pas sur le dessin les notions les plus élémentaires; si bien qu'un jour, à la vue d'une carte de fortifications dressée à l'échelle du dix-millième, il demanda, au dire des méchantes langues, si ce genre d'échelles ne serait pas bon dans un assaut. En mathématiques, il rivalisait avec ce surveillant, jadis une célébritédu quartier-latin, à qiii,durant certain concom's de trigonométrie, un candidat objecta que, faute de sa table de logarithmes oubliée par mégarde, il ne pourrait composer : • Ecrivez sur vos genoux, répondit-il, • persuadé que la découverte sublime de Néper consistait en un pupitre. Cette ignorance n'empêchait nullement l^vieux gascon d'être un homme d'esprit ; mais elle redoublait son admiration pour les prétendus savants de l'armée. Il avait en eux une telle confiance, que l' avant-veille de l'ouverture du feu, il avait annoncé à son village la prise certaine de Sébastopol. Aussi, le désastre du 17 le frappa d'un coup sensible, et avec une figure en deuil, il se rendait auprès de nous, en quête d'une consultation. L'attitude du camp, et notre promesse de réhabiliter sous peu nos batteries, le rassurèrent. Il ralluma donc sa pipe et accepta cette fois le dîner, à la fortune du pot. Après chaque verre, religieusement, il ne manquait pas de dire comme feu son père : • Encore un que les Russes n'auront pas ! • Il but dru ; sa verve s'échauffa ; et, en l'écoutant, nous oubliâmes les heures et l'ennui. Avec quel charme il nous raconta au dessert des facéties africaines. Surtout un dialogue avec un inspecteur du
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vieux temps t La scène se passe au pays des Eabyles, en expédition. Sandis y commandait une compagnie du train. • Comment se portent vos mulets, capitaine?
• Merci, pour eux, très-bien. — Et l'eau, est-elle po-
• table? — Excellente, Monsieur l'intendant. — Et « les fourrages? — Mes bêtes ne s'en plaignent pas. » Lors, le grognard salua militairement et s'en alla. Sandis nous fit aussi le portrait d'un général belge, serviteur de la république, qu'il avait connu, devant Anvers ; un modèle de chauvinisme hors de France. L'idéal de ce vieillard était l'ancienne école de bataillon ; à la vue d'un chef-d'œuvre de Raphaël, il préférait le tableau réel d'une évolution de li^ne : en cela, émule de ce maître de topographie, qui jadis ne voyait pas, même au Louvre, sur le corps de la Vénus, de. formes plus belles que les ondulations de la campagne Messine. Notre vétéran, avait alors une fille, à la fleur de ses dix-huit ans; souvent, il conduisait cette pauvre enfant, au champ militaire de Bruxelles^ et là, quand une troupe avait sous leurs yeux enlevé un mouvement avec la perfection qu'il rêvait, se tournant vers la demoiselle distraite, il lui criait en l'embrassant :
• Vois, ma fille, bataillon digne de toi. • Dans l'élan de son enthousiasme , il montait parfois au lyrisme^ et terminait par ces mots isolés et saccadés de : • Léopold, Gloire et Patrie ! • C'était d'ailleurs, un de ces tacticiens experts, artistes à leur manière, auxquels l'histoire garde une place honorable. • Ce fanatisme de soldat ne mérite-t-il pas l'indulgence? Qu'il soit académicien, guerrier, magistrat, l'homme, en vieillissant, poursuivait le conteur changeant de ton, devient maniaque. Les manies sont les hochets de la seconde enfance. • A l'appui de sa thèse, il cita un professeur de chirurgie, célèbre en Gascogne, qui priait souvent sa femme d'assister au défilé de ses élèves, et s'exclamait avec orgueil : • Mon amie, vois ! tous dissèquent! • Ce trait réjouit les adieux, et Sanc^s repartit
{)ariant de parcourir au trot, curente calamo^ disait-il, e trajet du Grand-Parc à sou logis.
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. Pendant qu'en de joyeux devis, et à la famée de la pipe, le camp passait l'après-midi et la veillée, avec la
I)ersuasion que le terme du succès ne dépasserait pas e lendemain, six mille pionniers achevaient la restauration des parapets; 1 artillerie armait les batteries n°" 7, 3 et 9. Les têtes de sape marchaient aussi vers le' ravin des Anglais; le mamelon de la maison brûlée et ses alentours retentissaient du bruit des pics à roc ; les échos du vallon le transmirent aux oreilles des sentinelles ennemies. La garnison se rassembla pour une sortie. Au milieu de la nuit, en effet, des japements de chiens, puis des clameurs s'élevèrent du sein de la ville. Ces symptômes d'attaque n'eurent pas de suite. Au camp et à la tranchée, on se tint en éveil, jusqu'à l'aube naissante. Seules, les embuscades du bastion du Mât échangèrent vivement des coups de fasil avec les francs-tireurs : le canon se réservait pour le jour.
A 6 heures (19), nous fûmes réveillés par les salves à grand orchestre de près de cinq cents bouches à feu en éruption, tant dans nos lignes qu'autour des murs de Sébastopol. Soit que le feu de l'assiégé eût perdu de sa précision, soit que nos magasins à poudre fussent mieux garantis des bombes, pas un ne sauta ; et les nôtres affrontèrent l'orage vaillamment, mais non sans dommages. Prise d'enfilade par la Quarantaine, la batterie n° 5 abandonna seule le combat avant llieure, alors que ses canonniers furent tous tués ou blessés, et que ses pièces, dégradées pour la plupart, se trouvèrent réduites à Timpuissance. Le fort Génois accablé tint sa
f)artie avec une persévérance et une audace qui lui vaurent les honneurs de la citation à Tordre du jour de l'armée. Le feu de l'ennemi, contre lui, avait la justesse d'un feu de polygone ; et le nom de Baie du tir, donné par les Busses à la baie de la Quarantaine, ap-
Erit trop tard que le mamelon de la batterie servait de utte, avant la guerre, à l'artillerie de Sébastopol pour ses écoles à feu. Quoiqu'il en soit, le soir, il ne restait debout qu'une poignée de servants, quelques merlons et des lambeaux de matériel. La batterie n^ 7 souffrit
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des coups qui convergeaient sur elle. Son commandant fut décapité par un Doulet. Non loin de là, un éclat d'obus tua un oJEcier d'ordonnance du général Thiry, à ses côtés. Ces deux infortunés camarades ouvrirent la liste de ceux de ses enfents les plus chers que l'artillerie sacrifia au siège. On les ensevelit à la tombée de la nuit : cérémonie touchante et lugubre ! deux bières recouvertes des habits de fête des victimes ; des trom-
Settes, voilées de crêpes, gémissant la marche funèbre; es amis, en foule, formant le cortège, les uns en pleurs, les autres pensifs ; la voix du canon de la place se mêlant aux prières du prêtî*e et aux accents plaintifs de la fanfare; puis, derrière le voile, un Dieu miséricordieux pour les serviteurs de la patrie, qui meurent au champ de lutte. Au retour, le commandant en chef de Tartillerie était encore tout ému. Ce bon vieillard joignait aux vertus du guerrier Spartiate, aux connaissances les plus profondes du métier, toutes les qualités de l'homme de cœur. Sous cette' rudesse primitive qui imposait le respect, sous ce masque d'une science qui le rendait une des autorités du quartiergénéral, on n'aurait pas soupçonné qu'il lisait Horace entre deux rapports de la tranchée, qu'il donnait asile aux muses dans un coin de sa tente. Gribeauval aurait en lui- salué un de ses meilleurs disciples. Il regardait la canonnerie comme un sacerdoce de la civilisation. Dans son estime, l'artilleur était aussi haut placé que les plus hauts personnages. Quand, par manie, il poivrait à outrance son potage, au risque d'exciter l'hilarité respectueuse de son entourage, il disait avec une bonhommie antique : « Eh ? messieurs, tout le monde met du poivre dans la soupe; c'est très comme il faut ; voyez les canonniers. • i Quoique son mérite l'eût poussé au sommet de l'échelle, il avait la simplicité d'un autre âge et se riait de l'ambition. A certain solliciteur qui lui faisait valoir ses droits au grade de chef d'escadron, il répondait : t Mon ami, quel avantage auriez-vous à échanger vos épaulettes de capitaine contre celles de commandant? Uy a une foule de capitaines illustres.
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L'histoire ne cite pas un commandant qui en vaille la
Eeine. • Sous tous les rapports, comme chefy comme omme, comme savant, Tartillerie était dignement représentée par ce dernier élève de Técole des Foy et des Drouot.
Malgré ces ruines et ce deuil, les assiégeants s'applaudirent, à bon droit, de leur succès. Ils n'avaient pas seulement résisté à la place, sans désavantage ; mais, le bastion du Mât semblait ébréché sur toutes ses faces; et aujourd'hui du moins, les dames sébastopolitaines ne s'étaient pas pavanées le long des remparts. De la tour du bastion central, il ne subsistait plus que des pans de muraille. Les défenses de Karabelnaïa se ressentaient de plus en plus des efforts tenaces de nos alliés ; la tour Malakoff s'affaissait. L'assaut était donc remis à bientôt ! On aurait illuminé le camp, si le bois n'avait déjà manqué. Ceux là même qui hier voyaient Thorizon tendu de noir, se déridaient à la pensée d'hiverner à l'abri. Dans ce nouveau jet d'illusions, on ferma;it l'oreille aux bruits sinistres qui bourdonnaient à propos de l'arrivée imminente, à Mackenzie, de très-puissants renforts envoyés d'Odessa. On parlait vaguement de cent mille cosaques. On les vaincra s'il le faut! Et l'armée se montra moins contrariée de ces chances de bataille, à forces très-inégales, que de ne plus retrouver, le 20 au réveil, sur les fortifications de la place, la moindre trace des avaries de la veille. A la faveur de la nuit, le bastion d'attaque avait à fond rafraîchi sa toilette de combat ; il semblait chez lui que tout, parapet, gabionnades, embrasures, était vierge. Cette facÙité miraculeuse de l'ennemi à remuer et à façonner la terre, à son gré, n'inspirait pas le moindre doute sur la proximité de la victoire, tant l'espérance nous aveuglait ! On se contentait de rire aux dépens de ces taupes de Russes.
Pendant la nuit qui finissait et la journée du 20, on entretint le feu de part et d'autre, avec intermitence ; vers midi, l'armée d'observation fut mise en émoi par un simulacre d'attaque de Semiakine contre Balaclava.
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Quelques bataillons Anglais se portèrent^ l'arme au bras, à la rencontre de 1 ennemi qui s'enfuit. La garnison fut plus entreprenante. Vers dix heures du soir, des volontaires marchèrent à la sourdine contre nos ouvrages. En ce temps d'excessive confiance, les clairons ne veillaient nas aux avant-postes, prêts à sonner le garde à vous d alarme. Aussi à la faveur de l'obscurité, cette troupe, au cri mille fois répété de hourra t envahit à l'improviste la parallèle, entre les batteries n<** 3 et 4. Pendant que les défenseurs en désordre- courent aux armes et se rallient, l'ennemi endoue trois mortiers ; mais bientôt on fond sur lui à coups redoublés de baïonnnettes et de leviers; des voltigeurs du 74®, des chasseurs du 5® bataillon accourent au secours des canonniers, et les Russes sont chassés. On les poursuit : leur chef veut en vain les ramener. Cinq fois olessé, dans la mêlée, il se rendit; et les porte-brancards de Sébastopol, à la hâte déblayant le terrain, rattrapèrent avec un lourd chargement, les assaillants en pleine retraite. Il resta pourtant quelques cadavres ennemis en avant de la tranchée; on les piUa, on les déchaussa sans pudeur, et ils furent ensevelis à fleur de terre, dans le fossé. D'autres colonnes, dirigées contre les extrémités de notre ligne, furent annoncées par les vedettes, et durent rebrousser chemin, sans avoir même abordé le glacis. Le travail, suspendu plusieurs heures durant cette sortie, recommença avec un surcroît d'ardeur, quand la fusillade se fiit éteinte; avant la fin de la séance nocturne , les cheminements touchaient au ravin des Anglais, jet les communications en arrière avec le Clocheton étaient presque en entier pratiquées.
Les ingénieurs triomphaient ; et, tant leur semblait merveilleuse la vitesse de la sape I ils assuraient que leurs ouvrages étaient défilés des feux de la place. Nos batteries servaient avec un sang-froid qu'on aurait pris pour le calme de la force. La crédulité des artilleurs égalait la naïveté de leurs confrères les sapeurs. Les aveux, probablement calculés, ^[u'on arracha à l'officier prisonnier de la dernière affaire , touchant les effets
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destructeurs de nos bombes , nous confirmèrent tous dans l'idée, hélas! chimérique, qu'avant un mois, peutêtre avant uûe semaine, nous camperions en pleine rue de Sébastopoh Au bivouac, on ne se ressouvenait plus du 17 octobre, et les causeries populaires roulaient sur l'assaut, le pillage, et les délices de l'hiver en ville. Puisque notre séjour au camp durerait si peu, à quoi bon s emménager, en prévision des rigueurs de décembre ? Quoique les nuits fussent déjà froides, personne ne fortifiait sa tente. Quiconque eût trop fermé sa porte au vent, serait devenu la risée des voisins ; on se pressait d user le bois du pays d'alentour, plusieurs lieues à la ronde. Tout ce qui n'était pas converti en gabions et en fascines, ou mis en réserve pour l'approvisionnement du Grand-Parc, on le brûlait. Les bûchers de Sébastopol ne pourvoiront-ils pas à nos besoins? Jamais armée n'est allée au-devant des épreuves avec plus d'imprévoyance. A la veille de la lutte suprême d'Inkermann, sur le seuil de l'enfer que l'hiver lui ménageait dans les tranchées, pleine de foi en l'avenir, elle se berçait des idées de fètesj en l'honneur de la prise de la ville. Cependant au quartier-général des alliés, on ne partageait pas cette insouciance^ et l'ordre du jour du 21, en des termes qui, par allusion à l'affaire de la précédente nuit, trahissaient les appréhensions du commandant en chef, rappelait que la vigilance en campagne était, après la patience, le principal devoir du soldat.
Cette journée, commencée par une surprise, se termina sans nouvel incident. Le bastion du Mât tirailla du matin au soir; on y répondit boulet par boulet. Mais à ce train lent, le siège se serait éternisé ; et les spectateurs étendus sur les bancs de gazon, aux abords du Grand-Parc, bâillaient, comme au théâtre, quand une pièce ennuyeuse se traîne vers son dénouement. A la veillée, les héros de l'escarmouche , relevés de garde, rentrèrent; on leur décerna une ovation. La plupart avaient aux pieds des bottes russes; l'un d'eux montrait avec fierté 1 épée que le lieutenant, son adversaire en
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combat singulier, avait remise entre ses mains. Nous lui enviâmes ce trophée, des dépouilles opimes en miniature. Les^hommes, à la buvette voisine, contaient point par point les épisodes de cette première bataille, à la tranchée; ils glosaient sur le compte de certains matelots qui, disaient-ils calomnieusement, avaient été trop prestes à virer de bord et à carguer les voiles , tandis qu eux de loin leur criaient : • Ohé ! messieurs les marins, videz le pont. » Souvenir de la traversée d'Old- Fort, signal des querelles plaisantes entre les rivaux de l'armée de terre et de l'armée navale !
La nuit du 21 fut consacrée à l'achèvement des cheminements, en avant de la parallèle. Le sol n'oflfrait {)lus qu'une mince couche de terre, et au-dessous, sur e tuf, la pioche mordait péniblement. Malgré ces entraves, la gabionnade, au matin, couvrait les travailleurs. Les Russes, de leur côté, ne se ralentissaient pas. Aux points libres de l'enceinte et de la ville, qui avaient vue sur nos. attaques, ils commençaient une seconde ligne de défense. Dès lors, sitôt que l'assiégé constatait ou soupçonnait l'existence d'un ouvrage quelconque, il le contrebattait d'emblée. Le classique défilement des travaux, le plus grand auxiliaire du succès, devenait ainsi impraticable. Ce système, bientôt complété par le développement des contre-approches, aurait sauvé Sébastopol, s'il avait pu l'être. Pour le concevoir, il fallait urf ingénieur de haute lignée. Mais pour l'appliquer, deux éléments étaient indispensables, la terre et des bras: la terre, elle abondait autour de la place, et les Eusses sont des pionniers à toute épreuve. En conséquence, le 22, à peine les communications* préliminaires de l'ouverture de la deuxième parallèle étaient-elles viables, qu'on signala deux batteries en construction à Karabelnaïa, sur le penchant du ravin, en face des Casernes, destinées à contrarier ce projet d'agrandissement.
Ce jour-là, le feu languit des deux côtés, et Sémiakine, suivant son habitude, se montra derrière les montagnes de Balaclava. Ses fourrageurs enlevèrent un
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troupeau de bœufs récemment expédié d'Asie. Or, le soir, des Anglais vinrent au camp ; on leur demanda des détails de cette mésaventure. Ils en étaient furieux et on ne put obtenir que ces mots : • Moscof no bonot • beafteack mortoî • expression du regret qu'éprouvaient nos alliés carnivores, de ce désastre de boucberie. A la nuit tombante, le tir se réveilla. L'artillerie ennemie et la nôtre, de concert, donnèrent la première fête de nuit. De bonne heure le parterre était à sa place. Des légions de bombes peuplaient les airs; on aurait dit un double courant d'étoiles filantes. Elles se croisaient de si près, qu'elles paraissaient s'entre-choquer. Parfois, ces innombrables sillons courbes dessinaient les arceaux d'une voûte embrasée, et les obus traversaient ce portique fantastique , semblables à des traits de flamme ; les détonations des mortiers en jeu accompagnaient, complétant la représentation; et, quand il se fidsait un court instant de silence, on entendait le gémissement lointain de fl^are ta 6om6e! preuve des douleurs de nos amis. Quelle féerie ! Quels battements de cœur! Souvent un incendie s'allumait dans les rues dévastées, à la barbare satisÊiction de la foule. Vers minuit, nous admirions ces splendeurs du bombardement naissant, quand des gerbes de feu s'élancèrent du bastion central. Il semblait qu'elles envahissaient de proche en proche le cœur de Sébastopol. Les spectateurs dlèrent se coucher, avec la douQC perspective de trouver le lendemain la ville à moitié consumée. Au saut du lit (23), ce fut à qui s'en assurerait le premier. Le foyer était éteint; pas une des maisons condamnées ne paraissait réduite en cendres. On admit néanmoins par nypothèse,des ravages énormes; et, à leur retour au camp, on félicita les incendiaires présumés.
Ainsi l'on s'abusait sous le plus futile prétexte, et le désir de ne pas hiverner au désert de la Chersonèse, nous bandait les yeux. Incapables de prolonger leur résistance, les batteries n°" 5 et 6 venaient d'être supprimées ; et le 23, cette force dont les assiégeants français se glorifiaient tant, et qui devait avoir raison de Sébas-
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topol, se composait en tout de dix-neuf mortiers et de vingt-trois canons. Les Anglais n'avaient pas ajouté uu Lancastre à leur armement primitif. Qu'importe cette différence écrasante des moyens d'action ! On s'imaginait que la place manquerait bientôt de servants, et que la garnison, souffrant à l'excès de la soif, par suite de la rupture récente des conduits de l'eau, devait capituler. Ces suppositions étaient peu contestées. Les contes les
S lus incroyables trouvaient quelque crédit. On parlait e l'arrivée de plongeurs anglais qui se chargeaient de déblayer l'estacade, de détruire les vaisseaux coulés à l'entrée de la rade; après, les marins feront le reste. A dé&ut de ces procédés de victoire bizarres, et malgré la feiblesse de notre artillerie, l'ouverture de la deuxième-
Sarallèle, fixée à la nuit prochaine, relevait le courage es plus sceptiques. »
La journée du 13, calme au siège, ne fut troublée au dehors que par la ronde quotidienne de Sémiakine autour de Balaclava. Sitôt que le crépuscule à son déclin, Sermit de se démasquer en rase campagne, la brigade e sapeurs désignée pour les nouveaux travaux d'approche, et leurs cinq cents auxiliaires entamèrent l'opération à vigoureux coups de pioche. Les Russes, indécis, entravèrent la marche du travail, et les brancards firent maints voyages du chantier à l'ambulance. Mais au mépris de la mitraille, les entrepreneurs se surpassèrent; et, dès le matin, le parapet les abritait. Tout le jour, pour perfectionner la tranchée, la mine ne discontinua pas de jouer. Bientôt le terre-jplein ne fut qu'un amas de blocs de pierre et de décombres; le bastion du Mât s'époumona vainement ; on déblaya la voie, on l'approfondit, on la nivela, et même avant que l'heure vînt de relever la garde, les gradins de l'épaulement furent ébauchés, de sorte que le 24 au soir, nous avions pris pied à moins de quatre cents mètres des glacis de la place, vis-à-vis du bastion d'attaque : juste sujet d'es-
Eérance, si nos alliés avaient imité cet exemple. Maleureusement ils se reposaient sur leurs lauriers du 17. Non-seulement ils n'avaient pas avancé d'un pouce,
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mais à 800 grands mètres des crêtes de Earabelnaïa, où ils devaient planter leur drapeau, ils n'avaient pas, à en juger par leurs allures, conscience de leur éloignement. L'armée toute entière ne se douta pas des dangers qu'elle allait courir.