‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 2)Chapitre 1 sur 35 · DU 16 AVRIL AU 30 MAI · texte numérisé non relu

DU 16 AVRIL AU 30 MAI

L'empereur Josepli II iniitte Vienne pour se rendre incognito en France. — Anecdotes sur son passage à Strasbourg, à Nancy, à Lunéville, à Metz. — J'assiste à son arrivée au Luxembourg. — Son premier voyagea Versailles. — Ses visites. — Son dîner dans la chambre de la Reine. — Impressions des Ministres à son sujet. — Rentré à Paris, il assiste à la messe du couvent des Carmes, visite les Invalides et riIutel-Dieu, dine à l'hôtel Tréville, et va, le soir, à l'Opéra.

— Second voyage de l'Empereur à Versailles. — Son portrait. — Emploi de sa journée. — On me le présente sous le nom de comte de Falkenstein; compte rendu de notre conversation. — Son attitude à la Cour. — Il loge dans une auberge de Versailles. — Anecdote sur sa visite à la ménagerie. — Il parcourt, en connaisseur, tous les lieux où il peut s'instruire ; justesse de ses observations.

— .Manifestation en sa faveur, à l'Opéra. — Il assiste à une cmirse de chevaux dans la plaine des Sablons, au jeu de la Reine, au grand couvert. — Marques de considération par lui données à M.M. de Broglie et de Saint-Cermain. — Le prince de Soubise m'entretient de l'afiaiie de .M. de .Maillebois. — Castor et Pollux à l'Opéra.

— Revue des troupes en présence de l'Empereur. — Ma belle-fille me donne encore un petit-fils. — Procès du maréchal do Riclu'Iieu avec .Mme de Saint-Vincent. — L'Empereur au dépôt des (lardes

françaises, à rAcadémie, à la galerie de tableaux du Luxembourg, au Petit Tinanon, etc. — Son goût pour tout ce qui concerne le militaire. — Réception chez le Roi, le jour de la Pentecôte. — Joseph II et le ducdeChoiseul. —Le comte d'Aranda, ambassadeur d'Espagne, créé chevalier de l'Ordre du Saint-Esprit. — Sermon du P. Lenfant, jésuite. — Je présente ma carte de l'hémisphère antarctique à Louis XVI, qui l'examine avec intérêt. — Opinion de Joseph II sur les « Insurgents » d'Amérique. — Ses courses aux environs de Paris. — Sa simplicité, son esprit et ses connaissances scientifiques. — Sa réserve en matière politique. — Son goût pour la Comédie française. — Il part le 30 mai, après avoir passé les derniers jours à Versailles. — Sympathie qu'il inspire aux Parisiens. — Opinion définitive des Ministres sur son compte.

Je passe, à présent, à traiter un événement bien rare : Nous étions priés, depuis plusieurs jours, à souper chez le comte de Mercy, ambassadeur de l'Empereur. Nous y allâmes le 16 avril. On croyait que l'Empereur y arriverait. Au lieu de cela, l'ambassadeur tomba réellement malade, et personne n'arriva; mais j'appris bien des détails.

L'Empereur était parti de Vienne le 1^'' avril, avec le comte de Cobenzl (1) et le comte de Golloredo (2), ne courant qu'à trente-deux chevaux, comme me le dit M. de Paar, général des Postes. Il avait couché à Munich le 3 avril, et été très simple et décidé, à son ordinaire. Il savait très bien voyager, comme particulier, ainsi que l'avait montré son voyage d'Italie, qui est plein d'anecdotes curieuses. Il était passé par Augsbourg, Ulm, Stuttgard et Rastadt. Il était arrivé le 9 avril à Strasbourg, ne voulant, nulle part, être qu'à l'auberge ; d'ailleurs tenant un incognito à tête levée pour le cérémonial, mais très décidé pour demander à voir tout ce qu'il voulait, et il y avait vu tout, pour l'objet militaire, en

(1) .lean-l'hilippe, comte de Cobcnzl (1741-1810;, cousin du comte Louis de Cobcn/.l, signataire du traité de Campo-Foriuio, négocia le traité de Teschen (1719), et fut nommé par l'Empereur son vice-chancelier. Successeur dô Raunitz au ministère des Allaires Etrangères, il le quitta en 1794, et fut nommé ambassadeur à Paris en 1801.

(2) Joseph, comte CoUoredo (1735-1810!, grand prieur de l'Ordre de Malte, feld-maréclial et directeur de l'artillerie impériale.

peu de temps. C'était, à ce qu'il paraissait, son objet principal.

Il vo3'ageait sous le nom de comte de Falkenstein, sans se gêner, ni se cacher, et en lui parlant, on disait : Monsieur le comte (i).

On remarqua surtout, à Strasbourg, le talent avec lequel il examina tout ce qui regardait les fortifications, les arsenaux, les écoles, les hôpitaux, et combien il parlait juste sur chaque chose. M. de Yogiié, commandant, l'accompagna.

Le il, il alla coucher à l'entrée de la Lorraine : il s'arrêta à Nancy et à Lunéville. Il vit le tombeau de ses pères et l'amour de leurs anciens sujets. Craignant que cela ne fût trop marqué, il abrégea avec attention le peu de temps qu'il y donnait ; on n'était jamais prévenu, car il ne dit jamais quand ni où il va; mais les Lorrains, dès qu'ils purent se reconnaître, pleuraient de joie, les têtes s^échaulfaient et on commençait à démeubler les maisons pour étendre les tapisseries sur sa route. Sans doute qu'il en fut touché, mais leur ambition se portant bien plus loin alors, et ne voulant pas faire un esclandre, il dit : « Qu'on aille chercher les chevaux de poste, cela irait trop loin ! »

A Metz, il examina tout. Comme on fut plus averti, par la marche, de sa route, une multitude de monde remplissait les rues, au point qu'il fallut aller au pas. Il dit : « Voilà la comté au diable ! » pour dire que l'incognito ne servait de rien. Il se tint debout dans sa voiture, faisant des révérences, et on fut enchanté. Il vit tout en connaisseur, et on ferait un livre de tout ce qu'il fit et dit en peu de temps. Ce qui le frappa extrêmement, fut l'Ecole d'artillerie. On y fut frappé de ses connaissances et, à son arrivée, il en parla en grand connaisseur, peut-être trop en détail. Les hôpitaux étaient toujours sa partie favorite. II s'amusa, à Metz, à mettre plusieurs fois, comme on dit, a quia le chirurgien-major, sur des détails d'anatomie.

(d On trouvera, sur la préparation, le but et la portée politique du voyage de Joseph II en France, d'amples détails, dans le livre de .M. Maurice I3outry, Autour de Marie-Anloinelle, récemment paru à la librairie Enii!'- P.ml.

Voyant, à Strasbourg, le régiment de Schonberg, il dit : « N'est-ce pas là le régiment du maréchal de Saxe ? Comment ne s'appelle-t-il pas encore de même ? Je serais bien fâché que le régiment du prince Eugène changeât de nom ! »

Admirant l'Ecole d'artillerie, à Metz, il leur dit, en sortant : « Cela est admirable et mériterait bien une visite plus importante que la mienne ! » Désignant le Roi.

Partout, il parut donner des conseils et faire des remarques de bonne foi et point du tout comme nous haïssant, ainsi qu'on le disait. Il parut souvent frappé des grandes ressources et des vraies beautés du royaume, sans marquer de jalousie. Mais aussi, il est connu pour être impénétrable. A en juger par son extérieur, il paraît humain et sage.

Il s'amusait souvent de son incognito et cherchait, dans la foule, à être tout à fait inconnu. Arrivé le premier à une mauvaise auberge, il demanda un peu de savon et se mit à se raser. La servante, qui tenait le plat, le poussant de questions, s'il appartenait à l'Empereur, et ce qu'il lui était, il lui répondit : « C'est moi qui lui fais la barbe ! » A chaque endroit, on rapportait quelque chose de lui, dans son rapide voyage jusqu'à Paris.

Le vendredi 18 avril, comme j'allais, après dîner, chez le graveur, je pris par la rue de Vaugirard, et passai devant le bel hôtel du Petit Luxembourg, où logeait le comte de Mercy, qui était encore fort incommodé. Il pleuvait fort, et il n'y avait personne, ni dans la rue, ni dans la cour. Passant, de là, devant le Luxembourg, par l'hôtel de Tréville (1), où on avait retenu quatre appartements, et où j'avais appris que son cuisinier était établi, n'y ayant eu qu'une voiture arrivée depuis deux jours. Je regardai avec attention, et, ayant vu des chevaux de poste attachés en dehors, je tirai le cordon, et fis reculer, parce que j'avais un peu dépassé le coin de la rue. Condé(2), étant descendu, s'informa. Un homme bien mis, avec un parapluie, s'avança à moi et me dit : « II n'est

(d) Aujourd'hui hôtel Foyot, rue de Tournon. 11 portait encore, il y a quelques années, le nom àllâtel de Joseph II. (2) Laquais du duc de Croy.

pas arrivé, car je suis là pour cela, par curiosité, et c'est une voiture de sa suite qui est arrivée à l'hôtel de Tréville ! »

Comme nous disions cela, Gondé dit : « Sûrement, il n'est pas arrivé, car voilà encore les tambours de la ville qui attendent ! » C'étaient trois tambours mal mis, et six petits garçons qui étaient avec eux. Voilà tout ce qu'il y avait dans la rue. Dans ce moment, je vis ces neuf personnes courir à toute lorce du coté de M. de Merc3^ (^ela me fît regarder avec plus d'attention, et je vis arriver grand train, en poste, un vilain biroche (1) allemand qui, prenant de l'autre côté de la large rue de Tournon, tourna, et alla entrer tout de suite au Petit Luxembourg.

Je l'entrevis à droite. Ils étaient deux dans le fond de cette espèce de soufflet des 5iroc/ies découverts, entourés de leur redingote et bien mouillés, et deux domestiques bien trempés sur le siège. La voiture était seule et sans un seul homme à cheval. C'est ainsi qu'ils voyagent toujours, en Allemagne, quelque temps et quelque saison que ce soit, dans des voitures découvertes, légères et très laides.

Condé et cet homme au parapluie, qui avaient couru, l'avaient vu de plus près. Condé me dit : « C'est bien lui, comme on l'a dépeint ! » Et l'homme au parapluie, tout échauffé, vint me dire : « C'est lui-même ! Je l'ai reconnu, il est à droite 1 » Je regardai à ma montre qu'on venait de régler : il était cinq heures et vingt minutes, après midi, quand il entra au Petit Luxembourg, où il alla descendre.

Quand j'eus fini de tout marquer au graveur, sur la planche, je repassai par là, je vis son biroche, dans la bassecour ; on avait renvoyé les tambours, et, apparemment, fait retirer le peu de monde qu'il y avait. Et, comme il continuait de pleuvoir, il n'y avait pas une seule personne ni dans la cour, ni dans la rue, et, si je ne l'avais vu, je n'aurais pu me persuader que l'empereur des Romains fût là.

Tout le reste de cette soirée, il resta chez le comte de

(1) Diruche, ôirochet, birouche, hirouchelle, mot dont oa se sert encore, en Flandre, pour désigner une voiture légère destinée à la chasse ou au voyage.

fercy, sans qu'on vît personne, ni qu'on parût se douter de 3n arrivée : ainsi, elle fut, comme il l'avait désiré, très

M( son

simple et inconnue. Il se reposa et reconnut le local, qui était bien, étant dans un des plus beaux appartements de l'Europe, et très à portée de l'hôtel de Tréville, où était sa petite suite.

Le samedi 19 avril, il partit à huit heures et demie en poste, dans un berlingot de suite de M. de Mercy, et il ne voulut que quatre chevaux de poste, n'y étant que deux, c'est-à-dire lui avec M. de Belgioioso (1), son ambassadeur en Angleterre, et qui allait l'être en Espagne. C'était un Italien fin et aimable, qui remplaça le comte de Mercy, qui était malade. Il n'y avait seulement pas un homme à cheval.

A Versailles, il vint descendre chez la Reine à dix heures un quart. Après l'avoir embrassée, et qu'ils furent restés quelque temps seuls, elle le mena par l'Œil-de-Bœuf où il n'y avait personne, le lever d'appareil n'étant pas commencé, et ils entrèrent dans le cabinet intérieur du Roi, où ils furent un quart d'heure seuls tous trois. De là, la Reine le ramena chez elle et, par le petit escalier, le mena chez Madame, où Monsieur eut soin de se rendre, et ils y furent en particulier. De là, la Reine le mena chez Mme la comtesse d'Artois où M. le comte d'Artois se trouva pareillement. Par là, il évita d'abord d'aller en particulier chez les deux frères du Roi.

Ensuite, la Reine le mena chez Mesdames, puis chez Madame 'Elisabeth (2), qui était nubile depuis huit jours, et qui rougit beaucoup. La Reine y fit quelques plaisanteries, et l'on disait que l'Empereur aurait pu y songer. Nous l'aurions peut-être désiré, mais il ne parut pas qu'il y songeait. D'ailleurs, il fut partout des plus polis, et comme un étranger respectueux qui cherche à plaire. Puis, il voulut aussi aller

(1) Louis-Charles, comte de Belgioioso, ministre plénipotentiaire de TEmpcreur à Stockholm en 1164, ambassadeur à Londres en 1770, et près les Etats généraux des Provinces Unies en 1783.

(2) Elisabeth- Philippine-Marie-ïhérèse, dite Madame Elisabeth, née en 17G4, guillotinée en 1794, huitième enfant de Louis, dauphin, fils de Louis XV, et de Marie-Josèphe de Saxe.

chez le petit duc d'Angoulême (1). C'est ainsi qu'il vit, de suite, toute la famille.

De là, la Reine allant à la messe à midi et demi, sans avoir eu le temps de se coiiïer, l'Empereur (c'est-à-dire le comte de Falkenstein^ voulut aller faire ses visites : il alla seul, avec M. de Belgioioso, chez M. de Maurepas, où il y avait assez de monde qui attendait dans l'antichambre. Comme on annonça « le comte de Falkenstein », le valet de chambre ne se pressait pas d'annoncer. L'Empereur, comme un homme habitué à attendre, alla dans la foule, se mettre le dos à la cheminée, et dit : « S'il est en affaires, ne vous pressez pas ! » M. de Belgioioso ne faisait que sourire, sachant que tout cela l'amusait. Ceux qui le reconnurent dirent au valet de chambre qui c'était. Alors, il courut vite annoncer, et revint le prier d'entrer. Il y fut un quart d'heure, et point reconduit, comme il l'exigeait. De là ils furent, toujours à pied, seuls et sans domestique, chez M. de Vergennes, où il entra ; de là chez ]SI. Bertin, où il entra aussi. Puis ils commençaient à traverser la cour pour aller chez M. de Saint- Germain et chez les autres, quand on vint l'avertir que la Reine l'attendait pour dîner. Il y fut à une heure et demie, se mettre à table.

Je me rendis, ce matin-là, à ^'ersailles, et j'arrivai alors. Je montai tout de suite chez la Reine où je vis beaucoup de monde à la porte de la chambre à coucher. On me fit place, et je vis fort bien tout, la porte étant restée exprès ouverte : on était au milieu du dîner.

Voici le détail de ce curieux dîner ; je le crois sans exemple : c'était nn demi grand couvert, la porte restant à moitié ouverte, tant pour le service que pour qu'on put voir, et jamais Reine de France, en pareil cas, n'avait mangé avec d'autres hommes que ceux de la famille royale.

La table, quoique simple, était des plus riches. Elle était dr.ns la chambre et devant le lit. Tous les trois, môme la

(1) Louis-Antoine, duc d'Angoulême (1715-1844), fils aine du comte dWrlois et de Mûrie-Thérèse de Savoir, épousa, en ITJÏt, Marie-Tliérèsc-Cliarlottc de France, liUc de Louis XVI (Madame Royale.)

Reine chez elle, étaient également assis, ou perchés, mal à leur aise sur des pliants égaux, et les mêmes ordinaires de la chambre. Le Roi et la Reine, du même côté, le dos au lit, et l'Empereur seul, au milieu, vis-à-vis. La Cour étant encore en deuil du roi de Portugal, l'Empereur était en habit de drap noir, sans ordre, et comme tout le commun. Le Roi était dans son deuil en violet, et la Reine en déshabillé de petit deuil, n'ayant pas eu le temps d'achever de s'habiller, ni de se coilTer, ce qui ne la mettait pas à son avantage.

Par là, on évitait la question des fauteuils, car, si c'était en grande cérémonie générale, comme, par exemple, un concile, les Empereurs y prétendent un fauteuil, quand les Rois n'y ont que des chaises, et, comme à la réception du roi de Danemark, en demi-incognito, le feu roi avait donné la droite et le fauteuil au roi de Danemark, cela était embarrassant. Par cet arrangement, on évitait tout, mais on ne pouvait faire plus honnêtement. Aussi cet incognito absolu, mais très à tête levée, n'était pas aisé, d'autant que l'Empereur, qui était l'homme qui savait le mieux jouer le petit particulier, y était des plus difficiles et décidés.

Pendant une demi-heure, j'observai tout avec soin et avec plaisir, car, pour là, il me parut que le Roi y était le mieux : il avait l'air riant et aisé, et comme fort satisfait. La Reine avait l'air réservé et l'Empereur, juché sur son pliant, avait l'air d'un étranger respectueux, mais un peu gêné. Nous remarquâmes qu'il ne boit que de l'eau et beaucoup. Il était fort hâlé de son voyage. Il me parut que c'était le Roi qui parlait le plus, et il nous faisait des mines, en riant de tout cela, à nous qui étions à la porte. Le dîner ne fut pas long : je les vis se lever de table en même temps. C'étaient les femmes de la Reine qui servaient. Puis je vis l'Empereur aller joindre le Roi à la cheminée, où ils paraissaient se parler avec aisance. Le Roi a bien près de doux pouces de plus que lui et est au moins aussi bien, à l'extérieur.

J'allai dîner chez M. de Saint-Germain où nous attendîmes ensuite l'Empereur qui devait achever le cours des visites qu'il avait entreprises, mais, comme il ne venait pas, j'allai

JOURNAL DU DUC DE CROY y

me mettre à une fenêtre Je lu salle des Cent Suisses pour le voir partir, sa voiture étant dans la cour des princes. Il y avait une grande foule de monde, et môme des belles dames pour le voir, ce qui faisait un beau coup d'œil, mais on attendit inutilement.

Il était deux heures quand ils sortirent du diner. Ils restèrent dans leur intérieur jusque vers quatre heures, et, la Reine lui ayant fait voir son appartement, obtint, enfin, de lui, non sans grande peine, qu'il prendrait la clef de l'appartement à l'entresol, au-dessus d'elle, mais il voulut coucher, quand il viendrait, chez Touchet le baigneur.

Ils se quittèrent alors, et le comte de Faikenstein reprit sa tournée de visites, voulant avoir été, en étranger de considération, chez tous les ministres et gens en place.

Il alla d'abord, pour cette reprise d'après dîner, et toujours à pied, et seul avec M. de Belgioioso, chez le prince de Soubise, où il fut quelque temps, puis chez M. de Taboureau, où il entra de même, puis chez M. de Montbarrey. De là, il remonta à pied, quoiqu'il fit froid, par la rampe chez M. de Saint-Germain, et chez M. Amelot, mais il ne fît que se faire écrire, parce qu'ils venaient de partir pour le Conseil des Dépèches. De là, il descendit par la grande rampe, et, passant par la grande grille et devant le corps de garde, il descendit toute la rue de la Chancellerie et vint se faire écrire chez le garde des Sceaux qui était aussi au Conseil. Il les aurait tous trouvés, s'il avait eu le temps d'achever sa tournée le matin; ainsi, il voulait bien y entrer. C'était toujours à pied, avec M. de Belgioioso, et un domestique de M. de Mercy qui allait devant pour montrer le chemin, et il se présenta à tous les suisses.

Ceux qui le virent de près ( car la foule du peuple le suivait pôle-mèle), remarquèrent qu'il regardait à ses pieds, et qu'il n'avait pas une démarche avantageuse, quand il ny prenait pas garde, mais qu'il était fort bien, quand il représentait.

Ce fut chez le garde des Sceaux qu'il remonta dans sa voiture et partit à six heures juste, pour retourner à Pans,

s'enfermer chez son ambassadeur et expédier ses courriers à sa mère. Il n'y avait pas un seul homme à cheval, et toujours des chevaux de poste.

Il parut qu'il dut être content de la réception, qui avait été la mieux marquée, dans son genre. Tous les ministres chez qui il entra et tous ceux qui causèrent avec lui furent frappés de la justesse de ses idées, de sa facilité à s'expliquer et de l'étendue de ses connaissances, et, quoiqu'il fit tant de choses, ce jour-là, ce fut avec la même aisance et la même noblesse que s'il y eût toujours été. Tout cela est bien remarquable.

Le dimanche 20, en mauvais carrosse de remise, avec un seul laquais gris de M. de Mercy pour montrer le chemin, il fut à la messe aux Carmes, puis faire des visites et voir bien des choses. Il alla aux Invalides, en fut frappé, et les loua comme ils le méritent. Il fut à l' Hôtel-Dieu, et y entra dans tous les détails les plus rebutants. On voyait que, soit goût, soit adresse, il donnait partout la préférence aux hôpitaux, collèges, et tout ce qui intéresse l'humanité. Il alla, à pied, dîner à l'hôtel deTréville, pour se servir de son auberge.

Le soir, il fut, en loge fermée, à l'Opéra.

Le lundi 21, il fut à Versailles (toujours avec la même simplicité), et dîna seul avec la Reine, et de la même façon que j'ai dépeint le premier dîner, la Reine sur un pliant.

Ensuite, il reprit le cours des visites et, ayant encore trouvé sorti M. de Saint-Germain, qui travaillait avec le Roi, il dit : « J'y retournerai tant, qu'à la lin je le trouverai chez lui! »

Le soir se passa à un grand concert chez la Reine, pendant lequel M. de Saint-Germain eut un travail de deux heures avec le Roi, où on commença à donner de ses compagnies sans appointements, pour avoir de l'argent, et M. de Saint- Germain paraissait reprendre.

J'arrivai à Versailles pendant le concert, et, après l'Ordre, ayant suivi le Roi chez la Reine, j 'y vis l'Empereur plus à mon aise. Je le trouvai — hors le grand nez — mieux de visage que ses portraits, ayant quelque chose d'agréable et de fin qu'ils n'ont pas, et surtout un teint rouge et mâle, au

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lieu qu'on le peignait très pâle et blafard, mais la petite vérole et le grand air continuel qu'il essuyait pouvaient y avoir contribué. Il n'est pas grand et se tient assez mal de la tête et sur ses jambes, quand il n'y prend pas garde; mais, ordinairement, devant le monde, il se campe, et alors est fort bien et parle d'une manière très agréable. Il parle parfaitement franrais, et avec grâce et esprit, mais quelquefois avec des constructions allemandes. 11 alTectait la plus grande politesse et ne parut jamais un moment embarrassé : c'était comme s'il eût été chez lui.

De là, par le petit escalier, il alla assister, car il ne soupa pas, au souper chez Madame, avec la famille royale. A onze heures, il s'échappa, seul avec le laquais gris de M. de Mercy, et alla, ainsi, seul coucher chez Touchet, le baigneur. C'était son usage, qu'il ne changeait jamais, ne couchant jamais à l'auberge et ne se servant de même que des carrosses de remise ou chevaux de poste, au moyen de quoi il est chez lui.

Le soir j'allai au coucher, et, quoiqu'il y eût beaucoup de monde et de cordons bleus, le Roi me donna le bougeoir, qu'il fallait tenir longtemps, car il parlait sans fin de la chasse.

Le mardi 22, comme il se lève toujours matin, et court sans cesse seul, il voit et fait bien des choses par lui-même. De bon matin, à pied, il vit une partie de Versailles et fut même à pied, en frac, voir la ménagerie, sans que personne sût que c'était lui qu'en sortant, par ce qu'il donna. On le rencontra partout, et il fit encore des visites. J'ai oublié de dire que, la veille, il fut aussi chez les femmes des ministres. Je le rencontrai trois fois, dont une avec un peintre, tandis qu'il examinait les tableaux les plus précieux, son voyage d'Italie l'ayant rendu connaisseur. 11 était étonnant combien il l'est en tout, et avec quel art il le fait voir, sans aucune affectation.

A une heure et demie, il alla, avec la Reine, à Trianon, où elle lui donna à dîner en particulier, le Roi étant allé à deux chasses, dès iiuit heures du matin. La Reine ressemblait bien à son frère pour le goût de courir et le grand exercice

sans façon, Tlmpératrice, élevée à éviter le trop de morgue de l'ancienne Maison d'Autriche, et ayant presque passé à Tautre extrême, les ayant bien tous élevés à la plus grande familiarité. Pour l'exercice, le Roi les surpassait encore, et il est étonnant combien ils sont tous durs à la fatigue. De plus, l'Empereur, étant insatiable de tout voir et de tout savoir, étant très sobre, ne perdant pas de temps avec les femmes, ne soupant, ni ne jouant, se couchant et se levant de bonne heure, et faisant sans cesse quelque chose d'utile, avait du temps pour tout.

Le Roi revint assez tard de la chasse, et je remarquai, à son débotté, qu'il dit tout haut, devant beaucoup de monde, à quelqu'un : « Savez-vous que l'Empereur a été, ce matin à huit heures, à la Ménagerie? » Nous fûmes étonnés qu'il l'eût nommé ainsi, et il en parlait toujours de même. La Gazette de France fut très réservée et laconique, sur ce qu'elle en disait, mais toutes les autres gazettes et nouvelles disaient toujours : « l'Empereur », et on n'en parlait que sur ce pied-là, jamais incognito n'ayant été, comme je l'ai dit, plus à tête levée.

A huit heures et demie, comme j'étais dans l'Œil-de-Bœuf, avec un monde prodigieux, je fus tout étonné d'y voir arriver l'Empereur, qui se trouva là au milieu, sans connaître personne, dans ce moment. Pour profiter de l'occasion, je priai M. de Belgioioso de me présenter. Il s'approcha et dit : « M. le duc de Groy permet-il que j'aie l'honneur de lui présenter M. le comte de Falkenstein? » C'était la manière qu'il avait adoptée.

L'Empereur, bien aise d'avoir quelqu'un avec qui il pût causer, me combla de politesses et, pendant plus d'un gros quart d'heure que cela dura, ne parla qu'à moi, mais avec tant de bonté, et d'un ton si bien élevé, que cela n'était pas embarrassant, hors d'être en vue d'un cercle immense. lime dit, alfectant l'embarrassé, qu'il n'avait pas du tout l'air d'être : « Il n'est pas aisé de se trouver devant tant de monde qu'on n'a pas l'avantage de connaître! » Pour dire quelque chose, je mis la conversation sur la Ménagerie où il avait été

le matin. Il eu parla fort bien et dit : « 11 y a, à la Cour de Vienne, un éléphant mâle. Celui-ci est femelle : on pourrait faire un mariage! » Sur quoi nous plaisantâmes quelque temps, et j'étais tenté de dire qu'on en aurait pu faire un autre plus important !

Il me demanda ce qu'on allait faire, et me dit qu'il était extrêmement curieux de voir tous les usages ordinaires. Je répondis qu'on allait donner l'Ordre. Il me pria de lui expliquer ce que c'était, et déclara qu'il l'aurait voulu voir par derrière tout le monde. Je lui expliquai comment le Roi donnait le mot, ensuite comment se faisait tout l'appel ; tout cela lui parut intéressant ; il se faisait tout détailler. Il parle avec une politesse et un ton on ne peut pas plus agréable, poli, noble et aisé. Mon fils étant arrivé alors, et ayant percé la foule, M. de Belgioioso fit la même présentation, et je pris occasion de faire tomber la conversation sur nos terres des pays de la Reine, et qu'on se flattait qu'un jour l'Empereur y viendrait. Il repartit avec vivacité : « Oh! pour cela, oui, mais c'est autre chose! Ici, c'est un voyage bien intéressant, mais, là, il aura des devoirs à remplir et à voir plus en détail ! »

Trouvant que cela traînait trop, et soulfrant de le voir dans l'Œil-de-Bœuf, quoique le cercle fût superbe, et tout le monde dans le plus grand respect, car je vis bien, là, combien cela en imposait, je lui proposai de passer dans la chambre du lit, à la suite des officiers des Gardes, pour voir comment ils se plaçaient. Il les suivit; j'espérais trouver mieux occasion de faire avertir, en dedans, qu'il était là. En effet, M. le duc de Fronsac vint, qui le força d'entrer dans le cabinet. Il résistait et priait qu'on lui laissât voir donner l'Ordre et faire l'appel, derrière tout le monde, et dit d'un ton marqué : « En avez-vous l'ordre? » M. de Fronsac dit que oui, et on le fit entrer, puis, le Roi étant sorti pour donner le mot, il vint voir à la porte comment cela se faisait.

Il y avait un monde prodigieux: l'appel ne flit que de huit ou neuf jeunes gens ou chasseurs, et je n'en fus pas, dont je fus mortifié : il est vrai que je ne m'étais pas présenté de

l'hiver, qu'il y avait beaucoup de monde en dedans, de plus une douzaine de femmes^ toute la famille royale, et ce que cela entraîne, et beaucoup de grandes entrées et charges. Nous fûmes souper chez madame de Château-Renauld.

Je sus, ensuite, le détail intéressant que voici : l'Empereur vint, comme j'ai dit, derrière le Roi, voir donner le mot, mais il ne put voir l'appel, car on le fit passer, avec tout le monde, dans l'intérieur. Les dames défilèrent pour prendre place ; après elles, on le pria de passer. 11 avait déjà demandé la permission de ne pas se mettre à table, car il ne se dérangeait en rien de ses usages principaux. Tout le monde étant placé, il s'appuya longtemps sur le dos du fauteuil du Roi, comme ferait le capitaine des Gardes, examinant tout et parlant avec aisance au Roi et à la Reine. Puis il alla derrière quelques autres dames qu'il connaissait un peu, dire des choses honnêtes, puis causer à lacheminée avec MM. de Beauvauet duGliâteletqui, exprès, ne soupaient pas. Ensuite il revenait à la table, et toujours avec tant d'aisance et de noblesse qu'on en fut charmé, et cela embarrassait un peu. Jamais on ne lui proposa de s'asseoir, de sorte que je comptai que, de huit heures à une heure de nuit, il fut sur ses jambes.

Après le souper, il fut voir la Reine jouer au billard, puis revenait à la partie du Roi, allait à d'autres et ainsi de l'un à l'autre, et on remarqua que ce fut toujours en disant des choses honnêtes et du meilleur ton, de sorte qu'il eut, comme il le désirait, le plaisir de plaire parfaitement.

Quand on sortit, il demanda ce qu'on allait faire. On lui dit qu'on allait au coucher. 11 demanda à voir cela, suivit, et se mit au rang comme les autres. Je crois qu'on abrégea un peu, 11 vit donner le bougeoir et comment tout cela se fait, ce qu'il détaillait avec curiosité. Quand on eut mis les pantoulles, et que l'huissier, à l'ordinaire, dit : « Il faut passer! » il dit : « 11 faut donc que je m'en aille ! » Le duc de Fronsac lui dit qu'il était bien le maitre de rester, et il s'en alla quand la chambre sortit.

Il voulut regagner seul le domestique qui l'attendait dans l'antichambre pour lui montrer le chemin, et s'en alla seul, à

une heure, à pied, chez le baigneur Touchet, pour s'y coucher, à son ordinaire. On lui avait préparé un bon petit lit, mais il coucha toujours par terre, à son ordinaire, c'està-dire qu'au pied du lit, on mettait sa paillasse garnie de paille, sa peau d'ours qui sert de matelas, des draps, et sa chère redingote qui ne le quitte jamais et lui sert aussi de couverture et de robe de chambre. A Strasbourg, il en a causé avec M. de Vogué et lui disait, avec simplicité, que ce n'était pas par air, mais qu'aimant beaucoup à voyager, il s'était habitué à cela, pour avoir toujours partout la même chose et se trouver de môme sans gêne, et qu'au moyen de cela, il en était mieux, ne pouvant manquer de rien nulle part, et que la façon d'être bien est de savoir se passer de l'inutile. Tout ceci est remarquable. On sent qu'étant sans cesse, de même, dans ces camps de paix, et la première petite tente lui sufiisant pour son train, il ne serait pas embarrassé à la guerre, et on voyait qu'il copiait, en plusieurs choses, Charles Xll et le roi de Prusse. Enfin, il était curieux de voir quelqu'un que le Roi disait, même en public, être l'Empereur et le frère de la Reine, coucher par terre, à l'auberge de Versailles!

Il me paraît qu'il n'y eut qu'une voix sur la parfaite réussite de l'Empereur, et le Français, qui s'engoue, en fut enchanté. En effet, tout parut bien chez lui, et il fallait que ce fût de son cru, car il n'avait ni le temps, ni Toccusion de consulter, et il faisait tout de lui-même, avec une aisance remanjuable, sans perdre un moment. Les dames, qu'il alla voir toutes, c'est-à-dire celles en places et en charges, à Versailles, en raffolaient et, avec la plus grande politesse et le meilleur ton possible, il était toujours Empereur, avec les manières du plus aimable particulier ; dans chaque endroit, on en citait quelque chose de remarquable. On ferait un gros livre de tout ce qu'on rapporta de lui en huit jours, et je n'entendis rien dire que du bien. Ce qui est certain, c'est qu'il fit bien de l'honneur à l'éducation que lui avait donnée son auguste mère, et qu'il était dans sou goût d'en bien profiter. Il avait, alors, trente-six ans, et, ayant toujours couru et

vécu souvent en simple particulier, on voyait qu'avec beaucoup de mémoire et de goût, il avait infiniment acquis par lui-même, ayant l'ambition d'être fort dans toutes les parties, quoiqu'avec le ton le plus modeste.

Le mercredi 23 avril, l'Empereur partit, toujours en poste, pour retourner à Paris, reprendre le cours de ses observations ; tout ce qu'il voyait et examinait bien, chaque jour, était étonnant. Il donnait toujours la préférence aux hôpitaux et aux objets d'humanité. Je reprendrai, après, ce qu'on put découvrir de ses courses, ce qui n'était pas aisé, car on ne savait jamais d'avance ce qu'il ferait, et ce qui est remarquable, c'est qu'il ])arut même qu'il ne consulta jamais personne, et, cependant, qu'il choisissait toujours bien.

Ce matin-là, comme l'Empereur m'avait beaucoup parlé, la veille, de la ménagerie, dont il jugeait mieux que nous, qui ne cherchons qu'à nous dépriser, j'y allai de bonne heure : par ce beau printemps, et grâce à la jeune pousse du nouveau jardin, cela était délicieux, et pas assez connu. Je mis par écrit tout ce qui est à la ménagerie, et, certes, elle vaut mieux la peine d'être vue qu'on ne croit.

J'examinai , avec le plus grand plaisir, l'éléphant qui, quoique femelle, est des plus forts, ayant bien sept pieds. On l'a laissé aller en liberté dans le parc, tous les matins, et elle obéit à son maître et le suit sans cornac, ce qui est rare. Le rhinocéros me parut grandi, et est une pièce de ménagerie unique en Europe et des plus curieuses. Les chameaux, dromadaires, lions, tigres, etc., forment un bel assemblage, et je fis note de tout ce qui y manque.

Je vérifiai l'histoire de la veille de l'Empereur, qui était vraie. Y ayant été à huit heures, mal mis, et avec le seul domestique de M. de Mercy qui lui indiquait le chemin, on ne voulut pas montrer pour une seule personne. Il dit : « Eh bien, j'attendrai ! » Peu après, étant venue une grosse compagnie de Bretagne, il se mit à la suite. Le montreur me dit qu'il ne l'avait remarqué qu'aux observations peu communes qu'il avait faites sur l'éléphant et le rhinocéros, et sur ce qu'il ne s'attachait qu'aux grands objets réellement rares, mais

que, de là, il ne prit plus garde à lui jusqu'à la sortie ; que la compagnie de Bretagne lui donna, à lui gardien, un écu de six francs, qu'il le prit (car ils prennent, mais ne demandent pas) ; qu'à la suite de cette compagnie, l'homme seul qu'il avait fait attendre, lui glissa dans la main quinze louis, dont il pensa tomber de son haut, se doutant, alors, de ce que c'était, mais qu'il le perdit de vae dans la foule, et resta pétrihé.

M'étant habillé, j'allai au dîner, en public, du Roi, où je fus encore étonné de lui entendre dire : « L'Empereur a fait cela, a dit cela, etc. » Tout cela était un contraste singulier, et, comme l'Empereur le voulait, rien ne changea, et tout fut à rt)rdinaire à la Cour, comme s'il n'y était pas.

J'allai diner chez M. de Vergennes à qui, comme j'avais demandé à tous les ministres, j'en parlai en particulier. M. de Vergennes est réservé, mais vrai; il me dit : « Tout ce que je puis vous assurer, c'est que, dans quelque état qu'il fût, ce serait un homme de mérite! »

A six heures du soir, je revins avec mon fils à Paris.

Du 23 au matin, au 27 de bon matin qu'il retourna à 'Versailles, l'Empereur fit bien des choses. Voici ce que j'en pus apprendre, ainsi que ce qu'il avait fait à Paris, les deux premiers jours.

Suivant son bon usage, de commencer par les objets qui intéressent l'humanité, le premier jour il alla dans son carrosse de remise, sans être connu de personne, à l'Hôtel- Dieu. Il visita en connaisseur tous les objets de détail, même les plus rebutants. On dit qu'il fit sentir à Versailles qu'il en avait été mécontent, mais il sentit bien aussi l'embarras de faire mieux. De là, il alla à pied, le long des quais, aux Invalides. M. d'Espagnac (1), gouverneur, s'en doutant, se trouva montrer, comme par hasard. L'Empereur, tâchant toujours de n'être pas connu, examina tout et en fut enchanté. Le dùme le frappa comme il le méritait. J'aurais voulu qu'il

(1) Jean-Baptiste-Joscph D.imarzil de Sahuguet, baron d'Espagnac, né en mi, maréchal de camp en 17(;i, lieulenaat général en IISO, avait épousé à Bruxelles, en ITiS, Suzannu Elisabeth, baronne de Beycr.

eût fini par là, car on gâte un voyage en n'allant pas gradatim. On assure qu'ensuite, à Versailles, il reprocha à la Reine de n'avoir pas vu cela. Partout, il parut juger en connaisseur.

Il alla à Notre-Dame et blâma avec raison les tableaux sur le vide, répandus là comme à un encan. D'autres jours, il alla au Palais de la Justice, comme les pairs étaient assemblés, mais, devant qu'on prit séance, on lui montra tout. Il affecta de paraître s'étonner de la longueur de la justice et de l'embarras des formes. D'ailleurs, il loua avec discernement. A chaque endroit, on rapportait de lui des propos remarquables, qu'il faudrait avoir pu vérifier.

Il fut aux autres hôpitaux. Il admira avec raison l'École de chirurgie. Il vit l'abbé de l'Épée (1) apprendre par signes aux sourds. Il vit les Académies et les détails du Louvre et des Tuileries. On assure qu'il montra partout beaucoup de connaissances, qu'il fit des remarques justes, et qu'avec beaucoup d'affabilité, il paraissait toujours grand et ne jamais s'oublier.

Comme il devenait connu, on le remarquait partout, et la foule l'accablait. Il paraissait toujours avoir une grande habitude de s'y mêler. Il y était élevé, à Vienne, où il sortait presque tous les jours à pied et seul. C'est pourquoi il joua si bien ce personnage auquel il aurait été impossible d'aussi bien réussir, s'il n'y avait été habitué. En général, il réussit partout, et on en fut enchanté à Paris, mais le peuple se plaignait qu'il s'esquivât si adroitement, et comme, chose remarquable, il faisait tout de lui-même sans consulter, on ne savait jamais où il irait.

Il alla partout et à tout ce qui avait quelque réputation ou curiosité, et même à bien des choses peu connues, et, de lui-même, il choisit tous les objets à voir, avec le plus grand discernement. Il n'est pas étonnant qu'il eût tant de goût

(1) Charles-Michel, abbé de l'Epée (1712-1789), le célèbre instituteur des sourds-muets. Joseph II apprécia si bien sa méthode, qu'il lui envoya un prêtre afin de l'étudier, et de lui permettre de fonder à Vienne un établissement semblable à celui de Paris.

pour les voyages, se sentant un talent marqué pour' les bien faire. Tous les jours qu'il ne fut pas à Versailles, il sortait seul, ou avec M. de Belgioioso, ou un autre, dès sept heures du matin, et courait dans su remise, ou à pied, quand il pouvait échapper d'être connu, jusqu'à deux heures qu'il revenait dîner seul et sobrement à son auberge. L'après-diner, il ressortait de mêine pour des visités ou des spectacles, et tout ce qu'il vit est immense.

Mais il était bien difficile de savoir tous les endroits curieux qu'il parcourut ; on observa que c'était toujours avec un bon choix, et pour s'instruire. Parmi les choses qu'on disait de l'Empereur, on peut remarquer celle-ci : il était, un jour, à l'Opéra, mais caché derrière la Reine. Le parterre saisit un moment où l'on chantait : « Célébrons notre Reine!... » pour lui marquer, par des applaudissements à tout rompre, le désir qu'on avait de lui plaire. Cela fut si fort, que la Reine se leva, et remercia de la meilleure grâce, par des révérences nobles et gracieuses. Alors, les loges et tout le monde se levant avec transport, on fit, avec un sentiment qui tira des larmes des yeux des plus insensibles, un concours d'applaudissements d'autant plus vif qu'on savait l'Empereur là. Il n'y put plus tenir, se montra un peu, et s'écria, avec un transport naturel et bien flatteur pour nous : « Quelle charmante nation! » M. le comte d'Artois l'embrassa presque, en s'écriant : « Voyez comme nous aimons nos maîtres ! » Et tout ce qui était à portée fondit en pleurs de joie.

Le samedi 26 avril, ayant su que l'Empereur allait à une course à la plaine des Sablons (1), j'y allai : j'arrivai, plus aisément que je n'aurais cru, à la loge de la Reine. L'aftluence était belle, mais moins pour la course que pour l'Empereur. Il était dans la loge, où il y avait un bel ambigu (2) servi, et cette loge est bien entendue. La plupart des jolies femmes

(1) Plaine ari<lo, à proximité de la Porte-Maillol, <(ui servait de champ de courses, et où, dans les premiers jours di^ Mai, Louis XV avait coutume de passer la revue des Gardes françaises et des Gardes suisses. Ensuite, elle s'est couverte de maisons, et a formé le village de Sablonvillc, enclavé, aujourd'hui dans la ville de Neuilly.

(2) « Repas où l'on sert à la fois des viandes et le dessert. » (Littré.)

de la Cour y étaient en demi-amazone galant. Je trouvai l'Empereur au milieu de tout cela, leur parlant comme s'il fût au milieu de ses meilleurs amis, et il faut avouer que ce fut avec une grâce et une aisance admirables. Le voyant mieux au grand jour, je l'examinai mieux, et il y gagne. On ne peut pas avoir un meilleur ton, un air plus poli, et même respectueux, plus de noblesse, enfin il a ce que nous appelons l'air bien élevé, et il s'embellit beaucoup en parlant, ayant de très belles dents, un sourire des plus doux et agréables, de sorte qu'on est, dans l'instant, à l'aise avec lui, et qu'on se croit en intimité, quoiqu'il ne se lâche pas et paraît toujours grand et réservé, ce qui est un assemblage rare.

Il fut très aimable avec toutes les dames, et, quoiqu'il causât avec les plus jolies, il parut avoir de plus grands objets en tête que la galanterie. Je le vis parler à Mme de Bucquoy, qu'on dit qu'il avait suivie, à Vienne, et qui lui avait tenu rigueur, mais rien ne l'annonçait dans ses yeux. Il monta, avec M. de Belgioioso et un autre, dans son carrosse de remise ; le laquais gris à qui il le dit bas, alla dire, bas, au cocher où il fallait aller. Des gardes de la maréchaussée firent ranger la foule qui l'entourait, et nous vîmes le carrosse prendre le chemin de Neuilly. On m'a dit, mais je n'en réponds pas, qu'il y avait fait préparer à dîner, à l'auberge. Puis il alla voir en grand détail, et avec connaissance, le pont de Neuilly. La Reine l'avait en vain invité à venir dîner avec elle à la Meute. Il ne faisait jamais que ce qu'il voulait et, chose singulière, sans consulter personne, et, de lui-même, il disait au domestique où il voulait aller. M. de Belgioioso m'a assuré qu'il ne savait jamais où on allait, et cependant, il choisissait toujours au mieux ses objets. Il faut qu'il les eût bien étudiés devant, et on ne peut lui refuser le plus grand talent pour les voyages !

Le soir, il fut rejoindre la Reine à la Comédie. La veille, il avait été à l'Opéra, mais il se tenait derrière et on ne le voyait pas, quoique le peuple battît beaucoup des mains à tout ce qui pouvait avoir rapport à lui. La Reine faisait les plus gracieux remerciements, mais lui ne voulut jamais

paraître, et, je crois, par sagesse et ménagement, car, à la moindre politesse publique, les tètes auraient tourné, tant on se prévenait en sa faveur ! Je me souviens, à ce sujet, comment elles nous tournaient pour sa mère, en 1742, même en lui faisant la guerre. Plus j'étudiais cet incognito-là, et partout, et plus il me parut frappant. Je crois que cet événement est et restera unique.

Ce soir-là, je me rendis à Versailles.

Le dimanche 27 avril, l'Empereur, — car on ne l'appelait plus autrement, le Roi le disant publiquement — se rendit de grand matin à Versailles, s'étant fourni d'une messe où l'on remarqua toujours qu'il était, lisant dans son livre, à genoux sur une chaise, dans la foule, faisant preuve de piété. Ce fut ce jour-là que je l'observai le mieux faire le courtisan Au lever, M. de Fronsac voulant le faire entrer avant tout» il s'en excusa en riant et dit : « Oh! c'est trop tut, on me prendrait pour un favori ! »

Il suivit publiquement le Roi à la messe et se mit derrière tout le monde, voulant tout voir et priant poliment qu'on le mît au fait de tous les petits usages de la Cour, ce qui l'amusait beaucoup à voir par lui-même, et l'on sait combien, à Vienne, on étudie les usages de notre Cour, qui donne le ton partout.

Jamais on n'avait vu à Versailles tant de monde qu'attirait sa présence. On s'y assommait. J'observai qu'il ne marqua jamais le moindre embarras, et, certes, son air aisé et décidé est peu commun. Il revint derrière le Roi, et fit cercle dans le cabinet, exactement comme s'il n'eût jamais fait autre chose. Il parla bien, et toujours noblement. Puis il passa chez la Reine, pour la voir aller à la messe, puis à la toilette, et il fut, comme nous ferions, à des dîners. H vint au dîner du Roi, qui était en public chez la Reine, et y fit sa cour exactement comme aurait pu faire un do nos princes du sang. Le Roi ne lui parla que pour lui demander s'il avait été aussi à la messe de la Reine. Le Roi ne disait ni « monsieur le comte », ni aucun autre titre.

Delà, l'Empereur s'en alladiner seul à son auberge, et on

observa que, malgré sa grande simplicité, il ne mangeait jamais qu'avec le Roi oula Reine. A tout ce qu'on lui proposait, il disait toujours, d'un air très simple et poli : « Je ferai cela », et ne s'en dérangeait en aucune manière, de sorte qu'il peut se vanter de n'avoir fait que sa volonté et d'avoir marqué d'en avoir une, et sans jamais consulter.

Le soir, je le vis toujours de près, et j'en fus très frappé. Il resta une heure, debout, au jeu de la Reine, comme lui faisant sa cour et aux autres dames, du meilleur ton et cependant très imposant. Son visage est très agréable quand il parle, et a un air de douceur, de politesse et de dignité très remarquable. Son maintien est, d'ailleurs, très bon. On voit toujours quelqu'un élevé au mieux, et comme on désirerait de l'être. J'observai qu'apparemment, à cause de son propos sur le jeu, où il avait dit que les souverains ne doivent pas jouer gros jeu, puisque c'est l'argent de leurs sujets, leçon marquée pour la Reine, il n'y eut pas non seulement les monceaux d'or ordinaires, mais même aucun argent sur la table, et on joua, au pharaon, où j'étais, un jeu modéré. Je crois qu'il gênait fort la Reine, mais que, comme ils craignent toujours tous deux l'Impératrice, mère absolue qui en a imposé, la Reine craignait qu'il ne mandât bien des choses à Vienne, et elle était moins libre, avec lui, que le Roi, qui fut toujours tout rond, et, en gros, fort bien avec lui. Le rôle très difficile qu'ils jouaient tous deux fut très bien, chacun dans son genre.

Le Roi, étant arrivé, alla se placer au grand couvert, et, chose unique, l'Empereur suivit et y alla faire sa cour publiquement, pendant tout le temps qu'il dura. Je me tins tout contre, et j'avoue que ce coup d'œil-là me frappa extrêmement. Je n'ai jamais vu tant de monde. Le spectacle de l'amphithéâtre, tout en haut, de la musique, et des gradins très élevés partout, était au plus superbe que le permet la salle qui, pour de pareils jours, mériterait d'être mieux.

L'Empereur, qu'on dévorait des yeux, fut, tout le repas, debout à l'endroit où se mettent les courtisans, mais on s'écartait tant qu'on pouvait, pour ne pas le serrer. Le duc

de Cliarlres lui tint compagnie et Ht bien en égayant un peu cela. Le Roi lui parla assez souvent et'assez bien, sans avoir l'air embarrassé. Pour lui, à chaque fois il s'approchait et répondait avec l'air noble, aisé et presque respectueux, comme on voyait qu'il était habitué d'être au dîner de sa mère, à Vienne, habitude qui, sans doute, l'aidait à jouer ce difficile rôle, et qui, sans cela, aurait été impossible. Une jolie femme de la Cour, qui se cachait derrière nous, aida un peu, par les plaisanteries de bonne grâce qu'il fit pour la faire avancer. J'entendis, entre autres, le Roi lui demander si la salle de Vienne n'était pas mieux disposée. Il répondit poliment qu'elle était mieux tournée pour l'objet, mais qu'il n'y en avait qu'une, et qu'à Versailles, il y avait à choisir. Il me paraît que l'air gracieux et le ton qu'il eut dans cette difficile conjoncture, où tant d'yeux étaient fixés sur lui, fut généra-' lement approuvé.

Si le goût de l'Empereur pour les voyages et l'art de jouer l'incognito, même à Vienne, ne lui eût pas été aussi familier, on pouvait trouver qu'il en faisait un peu trop, car un Empereur régnant, très connu, et dans l'incognito le moins caché, faisant ainsi réellement sa cour au Roi de France dans le grand couvert le plus public, est, assurément, un événement très singulier. Quelque beau que cela fût pour le Roi, au ton qu'y mit l'Empereur, il serait difficile de décider lequel y jouait le plus beau rôle.

Tous les membres de la famille royale étaient à leur place, à l'ordinaire, mais les yeux ne se portaient que sur les deux monarques, et chacun d'eux y fut très bien. Le roi, comme je l'ai (lit, n'y eut pas l'air embarrassé, mais très simple et à son ordinaire. D'ailleurs, il ne parla qu'à l'Empereur, et bien. Enfin, le rôle de chacun, qui n'était pas aisé, fut fort approuvé. Il y aurait de belles remarques à faire, si l'on comparait tout ceci à l'ancienne morgue de l'ancienne Maison d'Autriche.

La musique fut bonne, et c'est là que j'appris que, depuis qu'il y en a toujours au grand couvert, ce qu'on doit à la Reine, on ne crie plus : « A boire au Roi!» et on badina

24 JOURNAL DU DUC DE CROlf

agréablement du tort que cela ferait à la très jolie petite pièce en proverbe sur cet objet-là.

Ainsi se passa cette journée où l'Empereur fit si publiquement sa cour tout le jour. Le lendemain, il retourna reprendre ses courses instructives et secrètes à Paris. Il alla, entre autres, s'instruire à fond chez M. de Trudaine, sur le bel établissement de notre bureau des Ponts et chaussées. Il alla à cheval, en uniforme, à une manœuvre des Gardes suisses ; il visita les hôpitaux du dehors de la ville. Il fut à l'Arsenal, aux Gobelins, et à une multitude d'autres objets qu'il cherchait à voir dans le vrai, et sans qu'on fût prévenu.

Le dernier avril, l'Empereur alla à Versailles et, pour cette fois, se mit à table dans les petits cabinets. Ce qui parut l'y engager, c'est que le maréchal de Broglie revint de sa terre (où il boudait) pour le voir, et se trouva près de lui à table. L'Empereur le traita au mieux et lui parla de guerre avec une ardeur qui dénotait son goût.

La Reine l'avait mené, l'après-dîner, à Saint-Cyr,

Le l*^"" mai étant fête, je le vis à la messe à Saint-Sulpice, qu'il entendit à son ordinaire et avec un peu d'affectation, toujours parmi la foule : on s'y étouffait.

Le soir, j'allai au grand souper de l'ambassadeur d'Angleterre, qui avait la plus jolie femme, et où très bonne compagnie, en étrangers, se trouva. L'Empereur y vint un instant de si bonne heure, que ma belle-fille ne le vit que comme il en sortait. Au moins, elle le vit là un peu; sa grossesse très avancée l'empêchait d'aller dans les foules où il était.

Mes petits-fils l'avaient vu comme il sortait de l'hôtel de Tréville. On les avait bien placés, et ils le virent de façon à s'en souvenir. D'ailleurs, je rappelai cette époque intéressante à l'aîné, de façon à lui en inculquer l'idée, car c'était un événement bien extraordinaire.

A ce sujet, il était à observer que jamais Empereur n'était venu en France que deux fois : l'une vers 1360 ; l'autre était le passage connu de Charles-Quint. Les deux fois, c'avait été en grand appareil. Mais, dans ce siècle, les souverains paraissaient se familiariser davantage, et il était bien remar-

quable qu'en peu d'années on avait vu, à Paris, le Roi régnant de Danemark, le roi de Suède, mais qui y apprit qu'il était Roi et n'y était pas arrivé l'étant, et l'Empereur régnant. Le roi de Prusse avait fait une course à Strasbourg, mais très incognito. On observa, à ce sujet, que jamais roi de France n'avait voyagé ni n'était sorti de son royaume, hors à la tète de ses armées.

Le dernier avril, mon fils était parti pour joindre son régiment à Arras, mais pour revenir, dans peu, pour les couches prochaines de sa femme dont l'extrême grossesse la priva d'aller à Versailles et dans les foules, où elle eût pu mieux voir l'Empereur. Pour mon fils, il l'avait bien vu, quand il nous parla longtemps au grand cercle, à l'Œil-de-Bœuf.

Le jour du départ de mon fils, je reçus la lettre de service qui mettait sous mes ordres, et pour les quatre derniers mois, M. de Caraman, à la place de M. de Talaru. Ces lettres étaient comme si nous avions commandé une armée en chef. D'ailleurs, pendant ce temps, tout paraissait se pacifier avec l'Angleterre, et les armements diminuaient. On parlait beaucoup du voyage que Monsieur devait aller faire en Flandre, et où je m'arrangeais pour le recevoir, ainsi qu'en Soissonnais.

L'Empereur continuait de courir Paris sans relâche, le plus incognito qu'il pouvait, s'échappant adroitement du peuple qui le courait partout, et il voyait tous les objets tant soit peu intéressants, en amateur instruit.

Le 2 et le 3, il fut à Versailles, puis reprenait ses courses à Paris.

Le 4 mai, je me rendais à Versailles vers le soir et j'y eus, par hasard, une importante conversation avec le prince de Soubise, avec qui je me remis au mieux. Il m'avoua qu'il m'avait su mauvais gré de n'avoir pas accepté le troc de division avec M. de Maillebois, et que, si je Vavais accepté, f aurais eu le commaudement du Ilainaut ; qu'il savait, quand il m'en pressa, le parti que voulait prendre M. de Castries, qu'il le prévoyait môme dès le temps où il s'en était un peu ouvert avec mon fils ; qu'il y avait longtemps que,

par humeur, M. de Gastries lui avait dit avoir pris ce parti si le ministre ne quittait la place, qu'il l'aurait exécuté, que j'eusse accepté ou non, et que j'avais dû le voir par la tournure de ses lettres, mais que, dès que j'en étais content, il Tétait aussi, et que ce n'avait été qu'une attention de sa part d'avoir voulu me faire tomber ce commandement si agréable, puisque c'était chez moi.

Tout cela me fit voir clair sur cette grande affaire, et que j'avais perdu, là, une belle occasion, mais qui aurait eu, aussi, le désagrément, en me tenant toujours en activité chez moi, de n'avoir plus eu de lieu de retraite et de tranquillité, que je gagnais en perdant, d'ailleurs, une superbe position chez moi. Je la regrettais pour Coudé, mais point pour l'Hermitage, ni pour le tumulte minutieux et gênant de Valenciennes et Cambrai.

Cette grande affaire était égale pour mon avancement, et j'y paraissais même devoir gagner quelque chose, ayant espérance de pouvoir peut-être conserver le Soissonnais et avoir les grandes patentes, et, pour le reste de ma vie, j'y perdais, pour chez moi, beaucoup d'éclat, en m'y assurant plus de tranquillité.

Le 5 mai, l'Empereur se rendit, le matin, à Versailles. II dîna en particulier, et dans l'intérieur, chez la Reine, tête-àtête, et ils furent, à l'ordinaire, tous deux sur des pliants (espèces de tabourets). Ce fut ce qui fut le plus marqué dans cet extraordinaire incognito — événement très neuf dans notre histoire.

A 4 heures, il alla à pied chez M. le comte de Saint-Germain. On a vu, ci-devant, que, l'ayant manqué deux fois, il avait dit : « J'y retournerai tant, que je le trouverai! » 11 y resta plus d'une heure seul, et M. de Saint-Germain dit, en sortant, qu'il en avait été enchanté et frappé de ses connaissances. Il n'en sortit que parce que la Reine l'envoya chercher pour l'Opéra. Il était remarquable combien il affectait de donner, en tout, la préférence aux choses instructives et de quelque importance, et combien, sans affectation apparente, il affectait toujours d'être dans le grand.

Ce jour-là, dont on fut étonné, puisque c'était la seule espèce de fête qu'on eût faite pour l'Empereur, le Roi alla, à l'ordinaire, à la chasse, et ce fut par une pluie à averses, car, pour la fatigue, le Roi non seulement ne le cédait pas à l'Empereur, mais peut-être y aurait-il été encore plus fort. Ainsi la guerre, de ce côté, ne serait qu'un jeu pour eux. C'est ainsi que je me souvenais d'avoir, à l'armée, entendu dire au feu Roi, après de rudes journées, qu'il se plaignait de n'y pas faire assez d'exercice. Le roi d'Espagne ne cessa que le jour de Pâques d'aller à la chasse, et c'est rarement par la force de soutenir la fatigue que manquent les souverains.

Je dinai, ce jour-là, avec bien du monde, chez mon ami M. de Taboureau, et je traitai l'affaire des canaux de Picardie, et surtout de la Somme, aidant le neveu du fameux Laurent, qu'on chicanait, et il parut, par ce qu'il me dit et M. de Vaux, le matin, que je pourrais être chargé de faire terminer cette contestation importante.

J'appris aussi, ce jour-là, que Monsieur n'irait plus en Flandre, ce qui m'ôtait un embarras pour mon été, et qu'il irait à Toulon, cette année étant le triomphe de la renaissance de notre Marine.

Le Roi, de retour, s'étant habillé magnifiquement, ainsi que sa nombreuse Cour, et l'Empereur s'étant tiré à regret de sa conversation de guerre de chez M. de Saint-Germain, on commença, à 6 heures, le grand opéra qu'on avait préparé pour l'Empereur, à la l)elle salle, et dont chaque représentation coûte 60.000 livres d'extraordinaire. Je fus très bien placé au milieu de la salle, dans le banc du capitaine des Gardes, et, certes, j'aurais été fort fâché de manquer ce spectacle, un des plus complètement beaux que j'aie vus. Le Roi s'y plaça, avec la Reine et les deux princesses, dans la loge du fond, et l'Empereur se mit derrière le Roi. La Reine et le Roi s'effaçant, on le voyait en plein, mais on remarqua qu'il se tint toujours au deuxième banc. Je vis souvent le Roi se pencher en arrière pour lui parler, et l'Empereur dut être satisfait, tout habitué ([u'il fût aux belles salles d'Italie, de ce spectacle qui fut des plus parfaits.

C'était l'opéra de Castor et Pollux qui, si frappant par lui-même, fut rendu avec tout l'éclat possible. Les salles d'Italie sont plus grandes, mais on convint que jamais spectacle n'avait été plus complètement beau. A la scène de la danse des flambeaux, des démons, la salle, éclairée extraordinairement par là, était étonnante, et tout le monde, se retournant, y vit, dans ce moment, le Roi et l'Empereur se parlant, ce qui ennoblissait la scène.

J'avais vu, anciennement, mieux pour les voix et quelques acteurs, mais le jeu et la ligure de Mlle Arnould et la danse parfaite de Mlle Heinel étaient mieux que ce que j'eusse jamais vu en ce genre. Les décorations et le vaste du théâtre furent au mieux, et on m'en parut généralement content. Ainsi, l'Empereur vit, au moins, quelque chose de nos fêtes, mais je regrettais qu'il n'eût pas vu la salle en salle de bal. Il parut louer avec discernement et sans enthousiasme, et marquer toujours beaucoup de politesse et de retenue.

Le 6 mai, jour marqué pour la revue ordinaire (1), l'Empereur dîna à la Meute, y monta à cheval avec le Roi, et le suivit, toujours derrière et comme dans la foule; il était absolument seul : ainsi, il fut remarquable de voir l'Empereur régnant d'Allemagne seul au milieu de tant de Français, et il y eut de la force et de la grandeur, à lui, de si bien soutenir ce personnage.

J'allai à cheval à cette revue, sur un beau et bon cheval d'escadron de mon fils, mais qui s'égayait un peu trop et s'impatientait. D'ailleurs, la foule fait qu'on y court un vrai danger. Au reste, je m'en tirai bien, et les habits de lieutenants généraux, avec le cordon bleu par-dessus, faisaient d'autant mieux que les maréchaux de France l'avaient adopté sur toutes les tailles; et même je remarquai que le Roi l'avait de même en rouge, ce qui était beau.

La Reine y était avec les carrosses des entrées d'ambassadeurs, avec les très grandes plumes, ce qui avait de l'éclat.

Il y avait un monde étonnant : je fus quelque temps devant

(1) Cette revue se fit dans la plaine des Sablons.

le Roi, avec le maréchal de Soubise, mais au bout de la ligne, à un retour, je me trouvai à côté du Roi qui aurait été très bien, s'il se fût maintenu, et j'étais devant l'Empereur que j'eus de la peine à reconnaître. Je ne le distinguai que parce qu'on me dit qu'il ne cessait d'être à coté et de parler au maréchal de Broglie, pour qui ce jour fut bien glorieux, à cause de cela.

L'Empereur était sur un vieux cheval de chasse alezan des écuries du Roi, qu'on avait choisi comme des plus tranquilles. Il avait un très grand chapeau, comme nous l'avions jadis, et qui allait très mal. 11 paraissait, par là, bien plus vieux. On le pouvait remarquer à sa grande cocarde noire qui est sa couleur, la seule, sûrement, qui fût là. 11 portait un uniforme vert à revers rouges et à petit collet, absolument semblable à ceux de quelques-uns de nos régiments de dragons et, hors la cocarde, il serait impossible de distinguer les nations, dans la mêlée.

Il se tenait de la manière la plus simple, comme quelqu'un très habitué à être à cheval et à ne pas songer qu'il y est, se laissant un peu aller, et s 'appuyant, à ce qu'il parait un peu d'usage, sur une petite canne qu'il pose sur son étrier. Il n'a, assurément, rien qui le distingue, ni même l'air distingué, et il m'a paru mieux à pied, quand il se campe, qu'à cheval.

Il marcha toujours au troisième rang, et bien après le capitaine des Gardes, et il ne cessa pas un moment d'être à côté du maréchal de Broglie et de parler et rire avec lui, comme quelqu'un très habitué à des cohues de revues, et qui n'y prend pas garde.

Tout à coup, il quitta sa place et me poussa pour aller faire politesse à des dames en carrosse, et, entre autres, à Mme de Bucquoy. Me trouvant alors dans la presse, les carrosses nous gênant, je dis : « Voilà le passage du défdé ! » Il me dit en riant : « Il faudrait élargir les ailes, car on ne le peut passer avec la célérité requise, quand on est trop serré! » Il avait raison, et en manœuvre, et pour le cas embarrassant où nous étions.

Le maréchal de Broglie nous ayant pu rejoindre, et l'Em-

pereur le cherchant, je dis au maréchal : « C'est dommage qu'on ne puisse voir ceci d'une hauteur ! Le coup d'œil doit être beau! » L'Empereur repartit gaiement : « Il n'y a qu'à faire comme cet homme! » En montrant de loin un petit garçon qui était grimpé au sommet d'un grand arbre.

Passant, dans ce moment, à côté du beau «arrosse de la Reine dont les chevaux avaient des plumets superbes, de quatre pieds de haut, je dis au maréchal : « Il faut avouer que ces panaches-là font bien ! » L'Empereur, me regardant finement, dit : « Surtout quand c'est la mode ! »

Le Roi s'étant placé pour voir défiler, je me trouvai très pressé, mais derrière l'Empereur. Il resta toujours derrière. J'entendis le Roi lui dire : « Verrez-vous bien de là? » En ôtant son chapeau et d'un air de courtisan, il dit : a Fort bien, sire ! » Tout cela était assurément très curieux.

J'observai qu'il ne cessa pas de parler au maréchal de Broglie, qu'il ne parla guère qu'à lui, et que ce fut toujours en causant très gaiement, comme quelqu'un qui raconte de jolies histoires, et parait peu prendre garde à la revue. Il me parut que cela était marqué, soit qu'il n'aime pas cela en cohue, soit qu'il ne voulût pas avoir l'air de nous espionner. Enfin il fit preuve d'aisance, d'assurance et de liberté, comme s'il n'eût jamais fait autre chose qu'être là, et parut n'avoir de plaisir qu'à causer avec un homme qui a gagné des batailles.

Le peuple s'étouffait et nous étouffait pour le voir, mais on ne pouvait le remarquer, de la manière dont il était à cheval : c'était le contraire du bon air. Ce grand et vilain chapeau, surtout, l'assommait, son teint blanc rougissait à l'air, et, hors sa mine gracieuse en parlant, on lui eût donné plus d'âge que les 36 ans qu'il avait alors.

Enfin, je remplis bien mon objet qui était de bien voir le Roi de France et l'Empereur, tous deux à cheval devant des troupes, et je tâchai de m'inculquer, en ce cas, la figure de l'Empereur, mais qu^il serait bien difficile de reconnaître, car, hors chez lui, son ordre, rien ne le distingue, et il a tantôt un uniforme, tantôt un autre. Pour là, n'ayant aucun

JOURNAL DU DUC DE GllOY 31

ordre, au vilain chapeau près, il aurait été impossible de le distinguer de plusieurs de nos ofliciers de dragons qui y étaient.

Je vis deux fois M. le comte d'Artois saluer le Roi, à la tète des Suisses, de la meilleure grâce, et son air gai, décidé et assez joli, faisait très bien. J'observai qu'au salut, le Roi ne faisait pas le moindre signe. Monsieur n'ayant rien à représenter là, et la foule le pressant, fut peu distingué, et on ne s'étouffait que pour tâcher de voir l'Empereur qui joua^ assurément, là, un des rôles les plus hardis que jamais Empereur ait joués, et avec plus d'aisance.

Les troupes ayant achevé de déliler, et la foule derrière le Roi me mettant en danger, je perçai de côté et, me trouvant en plaine, je n'eus plus qu'à donner carrière à la gaîté de mon cheval. Je revins seul par l'étoile d'en haut qu'on commençait à paver, admirant cette superbe entrée de Paris. On m'assura que tout serait pavé dans l'été jusqu'au pont de Neuilly, et cela sera admirable.

Je vins donc, parla, reprendre mon carrosse à la grille du cours, et je rentrai chez moi à 6 heures, bien content d'avoir vu ce qu'on n'avait jamais vu devant, et que, sans doute, on ne reverra jamais, car que l'Empereur régnant se trouve là, ainsi, absolument seul de sa nation, et aussi librement, c'est ce qui ne se reverra sans doute jamais, et il faut être décidé pour soutenir ce rôle-là !

Il faut encore observer que c'est un grand changement dans les mœurs, car, anciennement, les souverains n'osaient pas se livrer ainsi, et il n'y en a pas encore d'exemple, pour nos Rois. Quand on songe que cet homme si connu, quoique dans la foule, est le successeur de cette Maison d'Autriche si haute, et qui, notre rivale née, a fait tant couler de sang français, on doit trouver tout ceci bien remarquable, d'autant qu'il avait, alors, plus de 200 mille hommes sur pied, qu'il augmentait à force, dont il allait commander les camps en personne, et qu'il s'en fallait beaucoup que nous en eussions autant.

Il paraît qu'à la revue, il parla peu des Gardes françaises

qui le méritaient comme étant, alors, la plus belle soldatesque possible, à cause de quelque querelle de Cour, suscitée par M. le comte d'Artois pour faire valoir les Gardes suisses.

Chose étrange, la Reine força l'Empereur à monter dans son carrosse et le ramena à Versailles. Jamais homme, pas même les frères du Roi, n'y montait avec la Reine. Il coucha donc à Versailles et revint, le lendemain matin, reprendre ses courses secrètes d'instruction à Paris, où il était enchanté de pouvoir se trouver libre, comme un simple particulier.

Le 7 mai fut intéressant pour nous par la naissance du septième garçon que nous donna ma belle-fille. Hors celui qu'on avait tué en l'accouchant, elle en aurait eu sept vivants et sa sœur en avait cinq, le tout sans fille, ce qui est peu commun. A sept heures du soir, nous allâmes, avec trois berlines, faire baptiser l'enfant à Saint-Sulpice. Ce fut ma fille la duchesse d'Havre qui fut la marraine, et mon petitfils Mœurs, âgé de onze ans et demi, le parrain, dont il fut fort aise et s'acquitta bien. Celui-là s'appela Amédée-Louis- Victor.

Ce même jour, fut enfin jugé le fameux procès du maréchal de Richelieu (1), qui faisait tant de bruit depuis quatre ans. On s'y laissa tant emporter aux formes et vindications, qu'on embrouilla, à l'ordinaire, le fond, et qu'on ne déclara ni ne punit le coupable. Il s'agissait de billets faux qui furent décidés ; le maréchal gagna sur ce point, mais sa partie fut mise hors de cour, et lui condamné aux frais ; ainsi, on n'y connut rien. Il aurait pourtant été à souhaiter qu'on eût pu découvrir l'auteur des faux billets, et qu'il eût été puni Ce fut un long procès, où le duc d'Orléans et seulement six pairs qui y restèrent, passèrent un temps infini, et même bien des nuits au Palais.

(Ij II s'afiit du jugement rendu, le G mai 1777, dans le procès pendant entre Julie de Villeneuve de Vence, épouse du président Fauris de Saint- Vincent, au sujet de billets souscrits en sa faveur par le. maréchal de Richelieu, billets dont celui-ci contestait Tauthenticilé. La Cour, tout en les déclarant faux, condamna le duc aux dépens, ce qui ne contribua pas à le rehausser dans l'opinion publique.

.JOURNAL DU nue DE CROY 33

Le 8, par une très belle soirée, je montai aux voûtes de Sainte-Geneviève, bien grand ouvrage, bien cher, qui aura des beautés, surtout le portail, mais dont la forme sur le carré et les masses que demandent la coupole, auront des inconvénients.

Le 10 mai, ayant été averti secrètement et on ne peut pas plus honnêtement par le maréchal de Biron, je menai, à dix heures du matin, mes quatre petits-fils (ne laissant que Gustave et le nouveau-né à la maison), au dépôt des Gardes françaises où le maréchal tient ses élèves, sur le boulevard, au coin de la Chaussée-d'Antin. Il n'y avait que le maréchal de Broglie, qui y avait mené sa femme et sa nombreuse famille, de sorte que, n'y ayant que les deux nôtres, nous vîmes fort bien. C'était pour leur faire bien voir l'Empereur qui y était depuis plus d'une heure, et qui examina tout dans le plus grand détail, étant des plus connaisseurs, et amateur sur cette partie, surtout.

Ayant rangé mes quatre petits-fils à la muraille, par rang de taille, le maréchal de Biron dit à l'Empereur : « Voilà les petits de Croy ! » L'Empereur, de l'air le plus gracieux, vint à moi, et, les ayant examinés, dit : « Ils sont bien jolis! » Je lui dis : « Il y en a encore deux à la maison, et j'espère que ce sera une bonne espèce pour les Pays-Bas ! » Il sourit et passa pour voir le diner où, chapeau sur la tète, les élèves étaient à manger la soupe. Puis, ayant passé dans la cour, nous fîmes cercle autour de lui, et c'est où mes petits-fils le virent le mieux et l'entendirent parler assez longtemps pour bien s'en souvenir. Il raconta en détail les moyens qu'il prenait en donnant aux élèves qu'il avait dans ce genre, quelque chose par mois dont ils pouvaient disposer, pour les habituer à avoir de l'ordre. Puis, il remonta en berline avec ces messieurs, M. de Mercy, guéri alors, le suivant, et retourna en poste à Versailles, d'où il était venu, le matin, exprès pour cela. Les occasions étaient si difficiles, qu'il fut heureux que j'eusse profité de celle-là pour donner à mes petits-fils le moyen de l'entendre parler et de s'en souvenir.

Les trois jours suivants, l'Empereur continua de voir une immensité de choses, et toujours avec goût et discernement. Les artistes et les gens instruits ne cessaient de l'admirer et d'en rapporter des propos d'autant plus remarquables qu'on y retrouvait toujours la justesse avec beaucoup de dignité, jointe àl'apparence de la plus grande simplicité. Il alla encore à l'Académie, il s'adonna beaucoup aux arts utiles, à la mécanique et aux objets d'éducation. On prétend qu'étant aux Quatre-NationSj il badina avec un enfant qui avait de l'esprit, et lui ayant demandé ce qu'il était dans sa classe, l'enfant avait dit qu'il était premier : « Mais cela n'a-t-il pas un autre nom? » lui dit-il. L'enfant répondit : « Quand M. le comte sera parti d'ici, cela s'appellera Empereur ! » L'Empereur, touché de l'esprit de cet enfant, dit : « Si cela peut convenir à ses parents, je prie qu'on me l'envoie à Vienne ; je m'en chargerai 1 »

En examinant avec soin la galerie des tableaux du Luxembourg, il s'arrêta avec attachement devant un beau portrait de Henri IV, et on lui entendit dire à demi-voix : « Voilà un homme, celui-là ! Il avait l'avantage de connaître les hommes et de sentir ce qu'ils valaient! »

Le 13, il alla à Versailles et, le soir, la Reine lui donna un grand souperetun joli spectacle chez elle, auPetit-Trianon. Il ne se mit pas à table et causa sans cesse et avec ardeur, de guerre, toujours avec le maréchal de Broglie, et on observa qu'il répéta, avec un peu d'affectation, qu'il n'aimait qu'à parler de guerre. C'était marquer le contraste avec notre cour futile. D'ailleurs, il paraissait se remettre en tendresse avec la Reine et fort bien avec le Roi, qui fut très libre et bien avec lui. Malgré l'incognito, il n'appelait la Reine que sa sœur, et le Roi disait souvent : « Mon frère ». De là, il allait coucher à son cabaret.

Le 14, il alla au Palais voir, avec attention, plaider le plus fameux avocat et voir juger.

Le 15, le Roi lui donna un souper en particulier à Ghoisy. Il y arriva dès trois heures ; la Reine lui montra cette belle campagne; il'y eut promenade sur l'eau, souper en particu-

lier, sans qu'il se mît à table, et trois jolis spectacles qui n'étaient pas ce qui rattachait le plus.

Le IG, j'accompagnai TEmpereur à l'exercice à feu des Gardes françaises dans le Champ-de-Mars. Gela fut superbe mais, étant à cheval, on se gêna un peu. Les dames attendaient dans le bel appartement de l'Ecole, qui était, alors, vide. Personne n'entrait dans le milieu duGhamp-de-Marsqui, bordé de carrosses dans les allées du dehors, et de monde dans les allées du dedans, faisait un très bel effet. L'Empereur me dit : « Voilà un bien beau coup d'œil! » D'ailleurs, il ne parla, à l'ordinaire, qu'au maréchal de Broglie et un peu au maréchal de Biron.

L'exercice fut très bien, le feu vif du canon et de la mousqueterie, et les alignements très exacts. Pour cette fois, il examina bien sur les flancs, et en vieux routier. On voyait quelqu'un de parfaitement habitué à ces manœuvres-là. Il avait, ce jour-là, un uniforme blanc à collet rouge, comme les nôtres, et il me parut, cette fois, mieux à cheval, et de très bon air, quoique toujours l'air très simple. Il s'appuyait, à l'ordinaire, sur sa canne, placée sur l'étrier. Il était remarquable de le voir ainsi au milieu du feu de nos troupes, et partout, quoiqu'avec cet air simple, il avait l'air Empereur, et de quelqu'un qui sait jouer ce rôle-là. On répétait, avec raison, que cet incognito-là était sublime. On défila devant lui, sans aucun salut, ni honneur, pour marquer l'incognito qu'il avait demandé.

J'allai dîner chez le maréchal de Biron, qui était, alors, la seule maison ouverte et qui se fit honneur à Paris. Le maréchal me parut fort content. Au sortir de la manœuvre, il avait mené l'Empereur à son hôpital où, à son ordinaire, il était entré dans le plus grand détail.

A ce sujet, le maréchal de Broglie me dit, deux jours après, en me racontant les différentes conversations qu'il avait eues avec l'Empereur^ qu'il lui avait dit : « Je n'ai jamais eu le bonheur de faire campagne, quelque désir ((ue j'en eusse; mon père n'a pas voulu, de sorte que, ne pouvant mieux, je me suis donné tout entier anv détails et je n'y ai

rien épargné. Quand je les ai bien sus, je me suis cru un grand homme de guerre ; mes généraux m'ont fait voir ensuite qu'il y avait bien d'autres choses ; j'ai parcouru tous les champs de bataille, avec les premiers acteurs ; on m'a montré les grandes manœuvres, et je commence à voir que je ne savais rien.

Une autre fois, le Roi lui dit : « Vous êtes bien content, car vous venez de voir des troupes! » 11 répondit : « 11 est vrai que c'est mon goût, et, quand je vois dix soldats ensemble, le sang me monte des pieds à la tête! » Ce furent ses propres mots.

Il y avait bien des réflexions à faire là-dessus, surtout dans ce moment où il était le potentat ayant le plus de troupes sur pied, et les augmentant beaucoup.

Toutes les actions, les goûts et les connaissances de ce prince-là étaient donc distingués, mais à la fin, on remarquait qu'à force de vouloir être grand et briller dans tout, il était à espérer qu'il serait plus détailliste qu'autre chose.

11 alla voir la jolie petite maison de Mlle Guimard, danseuse de l'Opéra, elle y étant, et il dit, ensuite, à Versailles, qu'il avait été curieux de voir jusqu'où ces filles-là poussaient le goût et le luxe, en France. On eut beau lui faire voir de jolies personnes, l'ambition de paraître grand, dans toutes les parties, parut seule l'animer. L'affectation de son air simple, sans cesser de chercher le grand, en tout, était remarquable.

Il cultiva et rechercha beaucoup nos savants et nos beaux esprits : on sait l'espèce de vénération qu'on a pour eux, à Vienne. Il alla et resta longtemps chez M. de Buffon, et, ne paraissant que chercher à apprendre, il marquait partout beaucoup de mémoire et de connaissances. Il en montra surtout beaucoup en anatomie, en botanique, en histoire naturelle et pour les arts. Chaque heure de son temps, à Paris, fut marquée par quelque course d'instruction en tous les genres possibles. Aussi voyait-on qu'il avait étudié ce voyage-là bien des années devant, et en avait tous les agendas préparés au mieux.

La fête de la Pentec«Mo venant, je m'y préparai à l'ordinaire, et me rendis, la veille, à Versailles : l'Empereur y vint coucher à son auberge.

Le 18 mai, jour de la Pentecôte, nous nous rendîmes, à l'ordinaire, dans l'appartement du Roi. Je savais que M. le duc de Choiseul, revenu pour cette fête, et sans affectation, de Chanteloup, s'y trouverait, et qu'il n'avait pas encore vu l'Empereur. J'étais donc curieux de ce début, que je vis au mieux.

L'Empereur, avec un petit habit gris, les mains, à son ordinaire, et de bonne grâce, passées dans son habit, et affectant son grand air simple et d'un particulier, quoiqu'avec un air très au-dessus du commun, s'y trouva dans la foule, sa présence ayant attiré tout Paris à Versailles. On s'y étouffait et, souvent, il fut méconnu et bien poussé dans les portes, ce qu'il paraissait chercher. Tout à coup, comme nous étions tous dans le cabinet, je l'aperçus derrière bien du monde, n'ayant pas encore été remarqué. M. de Choiseul était au fond de la chambre. Je ne sais comment il le reconnut, car il n'avait aucun de ses messieurs, qui n'eurent pas les entrées, pas même son ambassadeur, et je ne le vis pas demander à personnes

11 y avait vingt ans qu'il n'avait vu M. de Choiseul à Vienne, n'ayant alors que seize ans. Cependant, les ayant fixés tous deux, dans ce moment que je guettais, je vis l'Empereur percer avec précipitation la foule et aller à M. de Choiseul, l'accoster de l'air le plus empressé,. et comme quelqu'un qui retrouve un ami considéré. 11 lui dit sûrement les choses les plus Uatteuses, car je vis M. de Choiseul étonné et transporté de joie. On sait que c'est lui qui, pendant son ministère, a fait le mariage de la Reine, qu'il est lorrain et a toujours marqué grande distinction pour l'Impératrice, et l'on sait combien notre Reine l'aimait et avait fait l'impossible pour le remettre au i)inacle. Ainsi, le coup de théâtre était remarquable.

A quelque temps de là, je trouvai, encore une autre fois, l'Empereur dans la foule, et je le vis accoster M. de Choiseul,

et le tirer dans une fenêtre où ils causèrent longtemps. Le Roi étant sorti, alors, Tappela, et il dit: « J'étais avec une de mes anciennes connaissances ! » Je trouvai qu'il avait très bien joué la reconnaissance, en cela, comme faisait sa sœur, sans que tout cela pût faire jalousie, n'étant que politesse publique ; mais on voit que TEmpereur est extrêmement aimable quand il veut gagner quelqu'un, et c'était bien le talent de sa mère et qu'elle a donné à tous ses enfants.

Comme tious étions tous dans le cabinet, le Roi se poudrait dans l'autre chambre. On y fit entrer l'Empereur. Je remarquai que le Roi ne se leva pas et ne lui fit qu'une belle mine, l'autre jouant l'humble courtisan. Puis le Roi, étant coiffé, vint lui parler avec aisance, et j'ai toujours remarqué, dans ces cas-là, que le ton du Roi fut très bon, noble et simple, et au moins aussi bon que celui de l'autre. C'étaient, pour tous deux, des rôles très singuliers et difficiles. Notre maître resta bien le Roi chez lui, sans aucune afTectation. Le rôle de l'autre était si difficile que, quelque bien joué qu'il fût, il ne pouvait. être aussi naturel.

Quand on tint le chapitre, l'huissier cria, à l'ordinaire : « Il faut passer ! » L'Empereur sortit dans la foule ; je vis le Roi le suivre un moment, et lui dire : « Je suis bien fâché, mais vous ne pouvez pas rester ici, dans ce moment! » A quoi il répondit, d'un air modeste : « Cela est tout simple ! »

Il alla se placer, perçant avec beaucoup de peine la foule immense, dans la travée du capitaine des Gardes où était Mme la princesse de Beauvau, qui avait eu l'attention d'y placer Mme de Bucquoy, à côté de qui 1 Empereur se trouva. On disait que c'était la beauté qu'il avait le plus distinguée à Vienne et à Prague, mais on rendait justice à cette dame de la plus haute vertu.

La cérémonie fut à l'ordinaire. Ori dit que l'Empereur déclara qu'il la trouvait fort auguste, qu'on n'entendait pas la messe là, mais qu'il en avait entendu une très dévotement parmi le peuple, dans une église de Versailles, de bon matin.

Ce jour-là, devait être reçu M. le comte d'Aranda, ambassadeur d'Espagne, ayant une grandesse qu'il prétendait de

Charles-Quint. Par là, il aurait dû prendre rang devant le plus ancien de nos ducs, ce qu'on avait empêché et réglé parle Concordat de 1705, et c'est ce qui faisait que le comte d'Egmont et le duc d'Havre ne pouvaient avoir le cordon bleu. On était fort curieux de savoir, d'après cela, si M. d'Aranda serait reçu. Il disait que oui. Enfui, au chapitre, en rapportant ses preuves, on dit qu'il était malade et que, sa qualité d'ambassadeur le mettant dans le cas d'être rappelé et de ne pouvoir suivre l'Ordre, il suppliait le Roi de trouver bon qu'il en portât les marques, admis et non reçu. Le Roi dit : « Oui », et ainsi finit cette querelle, mais, par là, l'Empereur n'eut pas la satisfaction de voir une réception.

L'Empereur, ce jour-là, le Roi dînant en public chez la Reine, alla dîner seul à son auberge. Après le dîner, il alla, avec M. de Montbarrey, voir en détail tout l'hôtel de la Guerre, et il se mit au fait des bureaux dans un détail parfait et qui étonna, tant il s'y entendait. Il était à remarquer que le Roi n'est jamais entre dans Thôteldela Guerre, qui est pourtant une des choses qui font le mieux voir sa puissance.

De là, l'Empereur alla au sermon, où était le roi. 11 fut remarqualîle que le prédicateur était le père Lenfant, exjésuite dont l'ordre, par un édit du Roi, enregistré avec une surcharge de dureté, le 13 mai, venait d'être encore chassé. Il prêcha, cependant, encore là, quoique cela fût défendu par cet édit qui fut le dernier coup de grâce et d'anéantissement des Jésuites. On dit que TEmpereur ne les aimait pas ; ainsi, cela ne dut pas l'étonner, et le père Lenfant (1), admirable prédicateur, fit son compliment d'adieu, qui était celui de tout l'Ordre, qu'on ne remplacera pas pour la science et pour l'éloquence.

Je me trouvai dans le cabinet comme le Roi rentrait. Il n'y

(1) Alcxandrc-Clinrles-Anne Lenfant (1726-1792), célèbre prédicfiteur, sï-tait rendu en Autriche en 1773, après la suppression de son ordre, el, ensuite, était rentré en France, où il devint confesseur du lloi. Le père Lenfnnt fut une dos victimes des massacres de l'Abbaye, en 1793.

avait que le maréchal de Broglie et moi, et il nous dit qu'il fallait porter, les jours de l'Ordre, le cordon dessus l'habit. C'était bien fait, et on l'aurait dû décider plus tôt. Ce fut ce matin-là le dernier jour de nos habits ou revers à volonté, et on y montra l'habit du Roi, pour l'uniforme à venir, qui était très beau.

Le soir, au grand couvert, l'Empereur vint faire sa cour à l'ordinaire, et réellement il y était comme le courtisan le plus habitué, répondant au Roi (toujours Sire) avec un air de respect et des façons de courtisan étonnantes et presque trop fortes. Mais il voulait bien jouer le comte de Falkenstein (qui est en France) pour être plus libre.

Pendant ce grand couvert, il me parla, très longtemps et très bien, science. Il me parut surtout réellement fort en physique. Il parle avec une grâce et une justesse remarquables, et devant un monde immense. Tout ce temps-là fut très flatteur pour moi, car tous les yeux étaient fixés sur lui, pendant notre conversation.

Le 19 mai, au lever, je présentai au Roi ma carte de l'hémisphère antarctique perfectionnée. Il venait de lire avec plaisir les voyages de M. Cook et se connaissait à merveille en géographie. Il l'examina longtemps en vrai connaisseur ; il mit même le doigt juste sur tous les endroits remarquables et m'en parla longtemps, de la manière la plus flatteuse, de sorte que je fus bien payé de mes peines. Je profitai de l'occasion pour le louer, ce qu'on ne faisait jamais, et, pour la première fois, j'entrevis qu'il y était sensible ; ainsi, c'était un début de goût.

Il est certain que le Roi est très instruit, très supérieur à ce qu'on croit et à ce qu'il montre. Le contraste du moment était bien remarquable : l'Empereur montrait tout ce qu'il savait, avec le vrai amour-propre de passer pour tout savoir ; et le Roi savait beaucoup, craignant, partimidité et modestie, de le montrer. Cette matinée avec le Roi fut des plus llatteusespour moi, parla joie que tout le monde témoigna de mes soins pour donner de la hardiesse et du goût pour les bonnes choses au Roi, et tout le monde m'y encourageait.

J'en aurais bien voulu trouver i)lus d'occasions. La veille, au grand couvert, devant bien du monde, j'avais été, encore un moment, bien brillant avec l'Empereur : ainsi, ce voyage me fut très favorable, et j'étais avec beaucoup de considération à Versailles.

Ma carte venait d'être annoncée d'une manière distinguée, et, en elîet, c'était un superbe tableau général de cette moitié intéressante du globe, qui donne un grand ensemble, puisque tous les tours du monde s'y trouvaient renfermés pour la partie curieuse. De plus, lerapportdu dessus avec le dessous, l'étendue des mers navigables, par la ligne des glaces, et toutes ces routes si nouvelles et qui achevaient la connaissance d'une partie du globe, formaient un ensemble bien curieux et utile pour la grande physique de notre boule.

Je dînai, ce jour-là, chez M. de Saint-Germain où se trouvèrent plusieurs membres de l'Académie des sciences avec qui nous parlâmes de tout cela. J'appris que l'Empereur avait, la veille, marqué bien des connaissances dans le détail des Bureaux et avait été frappé, comme de raison, de ce vaste assemblage et du superbe dépôt des Alfaires Etrangères : je trouvai tous les bureaux enchantés de lui.

Je retournai le soir à Paris, ayant bien rempli mon temps à Versailles.

Le môme soir, l'Empereur revint à Paris. Le lendemain, il alla voir la campagne appelée le Moulin joli; le soir, à la Comédie où il était toujours très accueilli, et où il se montrait. Le jour d'après, il alla à Versailles et revint, avec la Reine, à la Comédie. Il n'aimait, de nos spectacles, que nos bonnes comédies françaises. Il paraissait que son départ approchait. Au sujet des spectacles, il disait qu'il n'aimait pas l'Opéra, parce qu'il aimait mieux la musique italienne; que la Comédie italienne était trop sottisière et qu'il préférait nos comédies de morale où il pouvait, en admirant le jeu de l'acteur, s'imaginer être à la place de chaque personnage et raisonner avec lui-même. C'était par ce goût solide qu'il avait [)aru s'attacher beaucoup moins à l'Académie française, n'ayant pas trouvé qu'on touchât autant au but de

Futilité, qu'à l'Académie des Sciences. La mécanique, les arts utiles, et surtout les établissements pour soulager ou instruire les hommes, joints au militaire, étaient les objets auxquels il affecta de donner toute la préférence. Cependant, dans plusieurs maisons où il alla, il montra de l'esprit, parlant beaucoup, quelquefois tant soit peu caustique : en général, il fut trouvé très bien élevé et d'un bon ton. Il ne se lâcha jamais sur la politique, et paraissait impénétrable. Comme une dame lui demandait ce qu'il pensait des insurgents, il répondit : « Au métier que je fais, je dois être royaliste, et ne pas louer des révoltés ! » C'était adroitement cacher sa façon intérieure de penser.

Le 23 mai, il alla visiter les Incurables et les Petites Maisons, puis à Versailles, où on lui faisait voir toutes les petites campagnes et maisons du Roi. Il revint à minuit.

Le 24, de bon matin (car il était toujours en mouvement), il alla, sans avoir averti, à Chantilly, tout voir, comme incognito. Il pleuvait, et, allant ainsi au hasard partout, il ne voyait souvent les choses qu'à leur désavantage, mais plus dans le vrai. Cependant, il en fut très content, et on l'y reçut bien et sans façon.

Ce soir-là, je me rendis à Versailles et j'en revins le lendemain, ayant tâché de prévenir contre de nouveaux arrangements qu'on méditait. L'Empereur y vint le 25 au soir, très tard, ayant vu, ce jour-là, le cabinet de tableaux de M. Baudouin (1), et ayant été à l'assemblée ordinaire des étrangers chez l'ambassadeur d'Angleterre.

Dans ses différents voyages, il alla encore aux Académies et dans les assemblées des beaux esprits, pour avoir vu de tout. II mit un art infini à voir un peu, et dans le vrai, de tous les objets possibles, ne perdant pas un instant et ne paraissant jamais consulter. Quoiqu'il parlât beaucoup, avec aisance et même une sorte de bonhomie éloignée de

(!) Simon-René Baudouin (172:!- 1797), colonel d'infanterie et graveur distingué, possédait une remarquable collection de tableaux, qu'il vendit en Russie, après avoir stipulé que l'acquéreur lui permettrait d'en faire prendre copie, ce qui eut lieu.

l'afFectation, on voyait qu'il avait très préparé et étudié d'avance chatjue objet. Ce qui parut le plus le constituer tournant réellement à être un grand homme et montrant bien qu'il désirait être tel, c'est qu'il ne se laissa point du tout éblouir par ce qu'on appelle le bon ton, ou les beaux esprits de Paris, et qu'il y parut toujours supérieur.

Dans une assemblée des fameux beaux esprits comme d'Alembert, Diderot, etc., on prit la liberté de le tâter là-dessus. Il fit cette réponse remarquable qui en imposa à tout ce qui n'était que brillant. Après avoir dit qu'il aimait à s'instruire des ciioses réellement utiles, il ajouta : « J'avoue que j'ai toujours craint le luxe des connaissances ! »

Quoiqu'il aimât à parler, et qu'il parlât même avec grâce, il était impénétrable, du plus grand talent pour ne pas se laisser entamer. D'ailleurs, on a retenu de lui beaucoup de phrases justes, pleines d'esprit et de connaissances, et l'air modeste qu'il affectait, quoique toujours grand dans sa simplicité, y ajoutait encore de l'agrément.

Etant à Luciennes, avoir la machine de Marly, il en prit occasion de voir Mme du Barry, sous prétexte de voir son joli pavillon où l'art s'est surpassé. On voyait qu'il était curieux de tout ce qui a été un peu célèbre, et, par le choix de ses courses, on pouvait remarquer combien, à Vienne, on s'occupe de Paris. Il en est de môme partout, et on nous prise autant dans les autres Cours que nous cherchons à nous dépriser.

Dans ces derniers temps, il alla à la Bibliothèque du Roi ; chez tous nos artistes et marchands un peu connus, à Saint- Cloud, enfin un peu partout, et, comme c'était toujours saisissant dans le grand, ce voyage, appelé avec raison sublime, peut servir de modèle à quiconque veut bien voyager. Aussi ne perdait-il pas un instant.

Au milieu de sa grande simplicité et de sa familiarité, on remarqua qu'il ne parla presque pas à son ambassadeur, jamais d'affaires à personne, qu'il ne parut pas seulement avoir lu une lettre de tout son voyage, mais tous les soirs, à minuit, il écrivait ce qu'il avait vu, et ces messieurs fai-

saient leurs notes, de leur côté. En général, il parut très réservé, très décidé et hardi, et, comme on le sait à Vienne, très impénétrable. Malgré la grande ambition que cela dénote, on le trouva très aimable, et simple avec noblesse dans les sociétés. Le journal exact de son voyage pourrait remplir bien des volumes intéressants.

Le 26 mai, la Reine le mena dîner et chasser, avec le Roi, à Saint-Hubert. Ce n'était peut-être pas ce qu'il aurait le plus aimé, mais, sur la fin, il fut plus assidu encore à la Cour et, avec sa pénétration, il dut la bien connaître.

Il ne revint que le 27 au soir à Paris. Il alla beaucoup à la Comédie Française, et il parut ne se passer que ce plaisirlà. La nation, qui s'enthousiasma pour lui, l'applaudissait toujours au plus fort, et il dut être flatté de l'impression qu'il laissa, après lui, à Paris. Aussi est-ce le seul dont on n'ait trouvé que du bien à dire, dans un siècle où l'on n'en disait de personne.

Le 28, il fit ses dernières courses à Paris, et, le soir, alla à Versailles.

Le 29, jour de la Fête-Dieu, il y vit la procession. Il paraissait curieux de tout. 11 revint, le soir, à Paris.

Le 29 mai, à dix heures du matin, il partit de chez son ambassadeur (où il couchait^ à son ordinaire , à terre, dans le bel appartement), dans la petite chaise de poste, seul, avec le laquais gris derrière, qu'il appelait son fidèle. Il y avait peu de monde. Il ne fit, à son ambassadeur, et à ses autres Messieurs, qu'un coup de tête assez sec. Enfin, avec la même simplicité que dans le reste, il partit de Paris pour Versailles. Les voitures l'y allèrent joindre, et tout fut dit pour Paris, après y avoir passé six semaines juste.

On ne pouvait pas mieux employer son temps. Les derniers jours, faisant tout avec précision, il les donna presque entiers à Versailles et à sa sœur. Le 29, à Versailles, il ne la quitta presque pas, ainsi que le Roi, qui le mena faire le tour des jardins et lui fit accomplir un chemin prodigieux, lui montrant qu'il était dur à la fatigue et qu'il aimait à aller sans faste, comme lui. Quoiqu'ils furent beaucoup seuls, on

sut qu'ils ne s'étaient jamais dit un mot d'afTaires. D'ailleurs, ils parurent fort libres et fort bien ensemble. On dit qu'on les vit s'embrasser en frères, et tout parut fort bien réussir, surtout pour l'extérieur. Ils dînèrent et soupérent ensemble, personne n'y étant. On ne vit pas les adieux, mais on remarqua plusieurs fois la Reine en pleurs. A minuit, à l'ordinaire, l'Empereur se retira à son auberge.

Le 30 mai, à la pointe du jour, l'Empereur partit dans la voiture avec laquelle j'ai dit qu'il était arrivé. Il y avait ordre de tenir vingt-six chevaux de poste sur la route. Ses autres voitures se trouvaient à Saint-Germain, et, prenant la route de Gaillon, il alla coucher à Rouen pour faire le tour de la Normandie en se rendant en Bretagne.

Ainsi se passa ce très curieux voyage, le seul de son espèce dans notre Histoire. La réussite de l'Empereur fut complète et, de l'autre côté, le Roi fut fort bien avec lui. Il eut toujours l'air libre, franc et honnête. On sait qu'ils ne se dirent pas un seul mot de politique, et M. le comte de Maurepas, chez qui il passa, le dernier jour, une demi-heure seul, me dit, le lendemain, que, depuis qu'il était en France, l'Empereur n'avait pas dit un seul mot d'alfaires ni de politique, quoiqu'il parlât beaucoup, de sorte qu'il remplit bien son objet de s'instruire et de tout voir par lui-même, sans se laisser pénétrer dans la moindre chose.

Avec l'ambition qu'on lui connaissait, le goût qu'il marquait pour la guerre, et l'adresse pour gagner tout le monde, il pouvait avoir des vues bien dangereuses, mais il s'attachait à tant d'objets qu'il était à espérer, par ce goût pour le détail et l'urbanité qu'il affectait, que, l'âge avançant, il se modérerait, quand, à la mort de sa mère, il serait réellement son maître. Mais tous les ministres me dirent : « C'est réellement un homme peu commun et qui va au grand! »

Il dut prendre une bonne idée du royaume, aimer Paris et les Français, dont il se vit adoré, et, en gros, ce voyage, qu'on ne laissait pas que de craindre, réussit au mieux. De plus, ce ne pouvait être qu'un bon exemple pour notre Cour, et propre à lui donner l'idée de la vraie grandeur.

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