DU 31 MAI 1777 AU 21 MARS
Projets de réformes du comte de Saint-Germain. — Succès de ma carte de l'hémisphère antarctique. — Je quitte Paris le 7 juin, et y rentre le 19 décembre 1777. — Visite au prince de Montbarrey, le nouveau ministre de la Guerre, et travail avec lui. — Ses réformes militaires et relatives à la croix de Saint-Louis. — Cérémonie de l'Ordre. — Conversations politiques avec les Ministres. — Mort de l'Electeur de Bavière. — Dîner chez M. de Vergennes, auquel je présente un important mémoire intitulé Les Limites de la France. — Retour de Voltaire à Paris. — Représentation de sa tragédie d'Irène. — Sa mort. — Le chevalier d'Eon : son histoire, ses rapports avec mon Ills et avec moi ; raisons qui me portent à croire à la fémininité de son sexe. — Dîner chez M. de Montbarrey. — Il m'apprend qu'il a rédigé, en une nuit, son ordonnance sur la milice. — Travail avec mon lils, sur les finances. — Nouvelles maritimes. — Conversations avec MM. de Sartines et de Montbarrey.— Je donne un bal chez moi, et danse quatre contredanses, malgré mes soixante ans. — Le comte d'Artois insulte, au bal de l'Opéra, la duchesse de Bourbon. — Tentative de conciliation du Roi. — Duel du comte d'Artois avec le duc de Bourbon. — Intérêt que les Parisiens prennent à cette rencontre. — Ils applaudissent, au théâtre, les adversaires réconciliés. —Déclaration du traité de commerce conclu par la France avec les « Insurgents ».
— L'Angleterre y répond en rappelant son ambassadeur de Paris
— Conversation que j'ai, à ce sujet, avec le colonel Blaquer, ancien secrétaire d'ambassade anglais. — Démolition de mon logement, au
château de Versailles. — Je me promène avec M. de Sartines, auquel je remets un mémoire sur les débuts de la guerre. — Présentation au Roi de Franklin, et de ses amis. — Succès de mon complimenta Franklin dans roFil-de-Bœuf. — Je dîne avec eux chez M. de Vergennos auquel je donne, ainsi qu'à iM. de Monlbarrey, mon plan de campagne, et m'aperçois avec tristesse «jue la partie a été mal lire avec l'Espagne.
Le 31 mai au soir, je me rendis à Versailles et j'y lis des démarches importantes, pour qu'on ne me tracassât plus dans mes commandements, mais au contraire pour y jouer un beau rôle; tout paraissait bien tourner pour moi.
J'y eus une longue conférence avec M. de Suint-Germain, qui me parla au mieux et avait la plus grande mémoire. Ses vues étaient justes, mais gigantesques, et comportaient des réformes si absolues qu'on n'en venait pas à bout sans l'intervention du maître.
Le i'""juin, je revins, le soir, à Paris, passant par Châtillon où j'eus la satisfaction de rester une heure, par un beau temps, à examiner la vue de mon observatoire, dont je jouissais si peu.
Les jours suivants, je les donnai en entier à faire mes paquets et à arranger mes papiers, et je fus aise de voir tout ce que j'avais fini cet hiver. J'achevai, aussi, tout ce qui regardait ma carte, qui faisait beaucoup de bruit, sa réussite étant grande et, en effet, c'était un grand coup pour la géographie. J'en écrivis, à l'Académie de Brest et à l'Ile de France, des détails intéressants.
Le 4 juin, mon équipage partit. Je m'adonnai à tout ranger et à entrevoir les moyens de tirer parti de tous mes travaux. J'étais fort content de ceux que j'avais finis cet hiver, surtout des doubles, que j'avais donnés à mou lils, de l'histoire de Condé, de l'histoire des terres, du bel oj-dre de mon livre de comptes, de la mise au courant de mes affaires, ainsi que de mes mémoires et de leur double, et, en particulier, de mon très grand et diflîcile travail, fini avec plusieurs doubles, de notre origine, et celui de ma carte.
48 JOURNAL DU DUC DE CROl'
Je partis de Paris le 7 juin 1777, pour ma grande division. (i)
J'arrivai à Paris avec bien de la difficulté, à cause du verglas, le 19 décembre 1777, à 7 heures du soir.
Mon fils me dit, en arrivant, que Paris et Versailles étaient au plus tranquille, sans événements ni nouvelles, mais que M. de Montbarrey lui avait dit qu'il allait clore tout son travail des divisions, ainsi qu'il n'y avait pas un moment à perdre. En conséquence, dès le lendemain matin, malgré le verglas, j'allai en poste à Versailles. Je descendis au bureau.
(1) Après être passé à Péronne, à Bapaume, à Arras, où il inspecte le régiment de son fils ; après un séjour d'une huitaine à l'Hermitage et une visite au- Quesnoy avec son fils et le duc d'Havre, M. de Croy se rend, avec eux, à Bruges et à Ostende, puis revient à Lille, se livrer au « travail de la division ». De là, à Béthune pour faire manœuvrer les régiments de Berry et de Conti.
Visites du canal de la Lys, et du fort Sainl-Sauveur. Départ pour Aire. Inspection du régiment de Champagne et de l'Ecole des Cadets. A Saint-Omer, régiment de Vivarais. A Calais, régiments de Médoc et de Saintonge.
La a prétendue » duchesse de Kingston, « folle de beaucoup d'esprit », ayant été huée pour avoir interdit l'entrée de son navire à des officiers, M. "de Croy est obligé de sévir.
Le n juillet, départ pour une première grande tournée : visite de la tour du guetteur de Gris-Nez, et de la tour d'Andreselle. Ports d'Ambleteuse et de Boulogne. Montreuil. Hesdin. (Régiment du Roi, dragons.) Abbeville, Amiens, Doulens, Arras, où il fait manœuvrer le régiment de son fils, et enfin retour à l'Hermitage le 29.
Le 2 août, départ pour Saint-Quentin, Ham, dont il visite l'abbaj-e, Attichy, Soissons ; Laon (régiment du Roi, cavalerie;, Guise, La Fère (visite de l'Ecole et revue du régiment d'Auxonne). Retour à l'Hermitage.
Le 24, seconde tournée, à peu près dans les mêmes lieux, mais en suivant l'ordre inverse, et retour à Calais, où tous les régiments sont passés en revue par M. de Croy, qui y tient « un grand état ».
Le 24 septembre, réception de la nouvelle de la retraite de M. de Saint- Germain, qui cède la place à M. de Montbarrey. Le 23 octobre, départ pour l'Hermitage, où logent trente maîtres et enfants faisant « un tapage étonnant. »
Le 6 octobre, représentation de Tom Jones et de La Partie de chasse de Henri IV : le 28, clôture avec ZeUnir et Azor. Le 14 novembre, tout le monde quitte l'Hermitage, où M. de Croy demeure seul pour terminer quelques affaires et constater qu'au point de vue financier, l'année a été bonne.
Départie 18, et arrivée, le lendemain, à Paris.
et MM. de Saint-Paul J) et de Sainte-Rlieuse, que cela regardait, me dirent (ju'en elVet, ce qui n'était jamais arrivé, le ministre voulait avoir tout fini avant Noël. Sur cela, j'entrai tout de suite en matière avec eux.
M. le prince de Montbarrey, chez qui je fus, me reçut au mieux, mais il traitait de même tout le monde : il me dit que, si j'étais prêt, il désirait que nous travaillassions ensemble pour toute la division, dès le lendemain. Sur cela, il me fallut envoyer chercher, la nuit, mes papiers, et je passai presque toute cette nuit à tout préparer.
Cela avait l'avantage d'être débarrassé d'une besogne qui aurait, sans cela, occupé la moitié de mon hiver, et c'était un grand bien d'en être quitte pour pouvoir m'adonner à d'autres objets, mais aussi, cela était bien prompt! Je fis de nécessité vertu, et heureusement, ayant tout préparé et refondu à l'Hermitage, par un grand travail, je me trouvai bien préparé.
Je me fis présenter à la hâte au Roi; j'allai, de là, m'enfermer, et ne me donnai à autre chose de plusieurs jours.
Le 4 décembre, je dînai chez le ministre et, dès le soir, je fis tout mon travail avec lui, ce qui n'était pas perdre de temps, trois jours devant étant encore à Coudé.
M. le prince de Montbarrey était inspecteur depuis longtemps, et un de ceux qui avaient passé le plus de troupes en revue. De plus, il avait été chargé des conseils de guerre et de besognes de toute espèce. Il connaissait tout le militaire et avait beaucoup de mémoire et de facilité, de sorte que son travail était net et même brillant. C'est un de ceux que j'ai trouvés le plus au courant du détail.
J'étais échauffé et animé parla précipitation de la chose, ce qui ne fut (|ue plus heureux pour moi. Je continuai de prendre le ton décidé, et très franc. Je menai même la besogne si vertement que MM. de Sainte-Rheuse et de Saint-Paul, qui assistèrent au travail, en furent étonnés. Je tins tête. Il tint
(1) Chef de bureau au Ministère de la Guerre. A son bureau ressortissaient la nomination aux emplois, les lettres et brevets des ofQciers, les ]iromotions, les -grâces, les congés, etc.
aussi avec fermeté, mais justesse, et je doute qu'on puisse faire un travail meilleur. Je rendis compte de onze régiments, celui d'artillerie, qui faisait le douzième, ayant son inspecteur particulier. Quoique cela allât un peu vite, je conviens qu'il vit tout l'essentiel : suivant son usage, il lisait tout haut lui-même, et, ayant son plan arrêté, il y avait peu à discuter. Son plan fut bon pour le Roi et son successeur, mais dur pour les troupes. Il n'y eut plus du tout de pensions, ni rien d'annuel, plus de brevets, promesses, ni commissions, ni promotion, et cela était peu propre à ramener contre le dégoût général. D'ailleurs, il fut assez aisé pour les gratifications, une fois, et pour tous les petits arrangements indifférents, et pour la croix de Saint-Louis, c'était comme la plaque de vétérance, au jour marqué, sans aucune différence, ne comptant plus même les blessures. On la donnait à l'expiration exacte de vingt-cinq ans de services révolus, •comptant de seize ans et les années de bas officiers deux années en faisant une, et de même pour les officiers placés, mais à trente ans de services. Gomme il ne se départit de sa règle pour personne, il n'y eut rien à dire.
Sur ce que je lui représentai avec force qu'il perdait l'ordre de Saint-Louis, en le donnant indistinctement, il me fit roir qu'on était si trompé par les sollicitations et l'arbitraire, que cela lui avait fait prendre ce parti. En général, au peu d'émulation près, tout le monde fut content de son travail. Ayant bientôt découvert sa manière, j'en tirai un peu plus, et mes régiments furent contents. Je passais entre autres celui de mon fils, ce qui était une chose assez rare et agréable.
Je profitai de l'occasion pour lui dire avec feu toutes mes remarques sur le détail du militaire : il m'écouta avec confiance et parut frappé de ce que je lui disais. Il m'en demanda des mémoires de détail, et, en général, je sus, par ces messieurs, et par ce qu'il dit après, qu'il trouva mon travail un des plus en règle, et des plus forts. J'avais, ce que peu d'autres possédaient, les doubles de tout devant moi, de sorte que je ne passai rien légèrement. Il m'a assuré, depuis, avoir rendu le compte le plus avantageux de mon travail. Ainsi,
lOURNAL DU DUC DE CROY 51
de ce côté-là, mes peines ne furent pas perdues et ce fit une grande besogne bien faite.
Les deux jours suivants, à Versailles, et buit ou dix jours après, tant à Paris qu'à Versailles, j'examinai, dans les bureaux et avec le ministre, la suite de cette opération. Le lendemain de mon travail, il travailla avec le divisionnaire de Franche-Comté, puis, sans attendre le comte de Broglie, il porta, le 28 décembre, tout au Roi, lui rendit compte de toutes les divisions et, dès le 29 décembre, il nous écrivit l'état des grâces que je reçus quatre jours après, et que j'expédiai d'abord par régiment. Je portai le tout à chaque colonel ; ils furent fort contents, et jamais pareille besogne ne fut expédiée si promptement. II. faut avouer que rien n'était si beau ni mieux monté que les bureaux, si bien tenus parle ministre.
On avait débité qu'il n'y aurait plus que huit divisions, que les commandants de provinces n'en auraient pas, mais que, dans ma partie, il n'y en aurait point du tout. Tout cela fut suspendu; nous restâmes comme nous étions, les mêmes régiments ayant eu ordre de continuer à nous rendre compte du détail. Cela fit qu'on ne cessa point de m'adresser les ordres, et les régiments de m'envoyer, au l®"" janvier 1778, leurs états de situation. Je reçus ceux des régiments suivants :
Deauce, Aunis, à Arras. — Vivarais, Saintonge^ à Saint- Omer. — Médoc, Bourgogne, à Calais. — Champagne (ci-devant à Aire), à Douai. — La Reine, à Béthune. — W alsh-Serrant, à Bapaume. — RoyalComtois, à Boulogne et Montreuil. — Auxonne, artillerie, à la Fère. — Du Roi, cavalerie, à Laon. — Royal Etranger k Béthune. — Royal Normandie à Arras. — Berry, ci-devant Béthune, à Cambrai. — Royal Dragons à Ardres. — Le Roi (dragons) à Hesdin.
C'était beaucoup, et, comme il était apparent que l'on rendrait à M. de Lévis son Artois, il semblait que je garderais au plus le reste ; mais les grands événements qu'on va voir pouvaient tout changer.
52 JOURNAL DU DUC DE CROt
La veille de l'An, j'allai à Versailles; je trouvai la Reine attendant et recevant tout le monde. Du 15 décembre au 15 du mois suivant, la neige couvrit la terre. Sans avoir de grandes gelées, on était toujours entre la gelée et le dégel, ce qui causa longtemps du verglas, et bien de l'embarras aux voyageurs. Gela fit qu'il vint peu de monde à Versailles.
Le premier jour de l'An (1778), nous fîmes la cérémonie de l'Ordre pour la première fois avec le manteau et les habits uniformes richement brodés sur du vert, parce que l'ornement de la chapelle était mal à propos de cette couleur, car le rouge eût mieux convenu. Cet habit coûta cent louis à chacun. Je m'informai, et j'appris que j'en avais encore quatre devant moi, pour jouir de la double commande.
Le Roi ne nomma point de chevalier pour ne pas faire de jaloux. Il en vaquait quatre, et le public désignait MM. de Vogué, de Montbarrey, d'Escars et de Guines.
Je n'ai jamais vu de jour de l'An moins brillant ni si tranquille. On n'y dit même aucune nouvelle, celles d'Angleterre manfjuant et les autres n'étant pas encore arrivées. Le lendemain, nous fimes le service dont on nous ramena réellement au galop, parce que l'on chassait ce jour-là, et je revins à Paris ce soir-là, annonçant la tranquillité de ce début d'année : mais c'était le calme qui cache l'orage.
Je recontinuai les objets de la division que j'ai rapportés, et je commençai mes comptes : cela, et l'immensité des lettres, m'occupa sans relâche la première quinzaine.
Pendant ce temps vinrent les grandes nouvelles ; il faut jeter un coup d'œil sur l'état de l'Europe à la fin de 1777 et au début de 1778 :
J'avais politique avec tous nos ministres, à Versailles. Je vis que M. de Maurepas, désirant éviter la guerre avec l'Angleterre, la croyait cependant inévitable. M. de Sartines parut très satisfait de tout ce que je lui dis, et en faire cas, et M. de Vergennes aussi. Je leur montrai la manière d'éviter encore que l'Anglais ne nous attaquât avant le temps, mais je vis qu'on était embarrassé et qu'il était à craindre que
JOUaNAL DU DUC DE CROV 53-
nous allassions toujours au jour la journée, recevant la loi, au lieu de la donner, ce que j'avais vu toujours.
Le i""" de l'An, je dinai chez M. le prince de Montbarrey qui tenait grand état. J'y appris que M. de Saint-Germain, retiré honorablement au logement de l'Arsenal, continuait d'être fort mal d'une lièvre maligne (dont il mourut,- moins que regretté, le 15). C'était pourtant un bon général et qui serait resté bien estimé, s'il n'eût été ministre nulle part.
Le 2, je dînai chez M. de Vergennes. On se félicitait de la guérison de l'Électeur de Bavière, mais M. de Vergennes me dit que les médecins trouvaient la maladie très compUquée, et qu'il fallait voir jusqu'à la fin. iNous raisonnâmes sur cet événement dont il sentait bien l'importance.
Ce fut le 5 de l'An que l'on apprit la terrible nouvelle de cette mort, arrivée le 30 décembre, au vingt-septième jour de sa maladie. Nous en parlerons bientôt en détail.
Le 10 janvier, j'allai au bureau remercier M. de Montbarrey de la réussite de mon travail et dîner chez lui. Il m'assura avoir rendu le meilleur compte au Roi, et que j'avais fait ma besogne un des mieux.
Comme je ne m'étais pas endormi et que j'avais, de longue main, tout cela préparé, ce même jour je donnai à M. de Vergennes mon grand et important mémoire des Meilleures limites de la France, arrangé pour le terrible événement qui venait d'arriver et dont on pouvait tirer parti si l'on eût été assez forts. Il me parut sentir ce que je lui disais, et promit d'y faire grande attention.
Le 11 janvier, je revins à Paris dîner chez ma lille, où était tout le corps diplomatique et le duc de Bragance (l).
Le 14, je leur donnai à tous un dîner où notre bel hôtel brilla et, le 10, je passai la soirée chez l'ambassadeur d'Es-
(1) Jean de Brafj;ancc, duc de Lafoeas (1719-180G , prince portugais. Disgracié par sa famille pour avoir refusé d'entrer dans les Ordres, il voyagea en Angleterre, puis en Allemagne, et servit comme volontaire pendant la gtierre de Sept ans ; parcourut ensuite l'Asie mineure et IKgypte, et ne rentra en Portugal que sous le règne de Marie I", qui lui restitua ses biens et lui conféra les honneurs aux(iuels il avait droit. Il a fondé l'Académie des Sciences de Lisbonne.
pagne, avec eux. Tout cela me donna occasion de politiquer à fond, car ils aimaient à en causer avec moi.
Par les nouvelles, on apprit que l'Électeur (1) avait gagné la petite vérole pour avoir, sans le savoir, vu une dame qui l'avait; que du pourpre s'y était joint le dixième jour de sa maladie, et qu'il vomissait tant de pus et de sang que cela prolongea ses jours. Mais un des vaisseaux se cassa, alors, le sang s'épancha, et le mal empira tout à coup, à la fin. Il se vit mourir, déplorant l'embarras qu'allait causer sa mort, et il eut encore, la veille, un grand travail là-dessus avec son chancelier, et donna tous les meilleurs ordres.
En conséquence, on publia, àTinstant, la déclaration dont il a été parlé et, dès le jour de sa mort, une grande ordonnance préparée devant l'électeur palatin (2), son successeur, ordonnait qu'on lui prêtât serment, ce,qui fut généralement exécuté.
Pour changer de ton et égayer un peu la scène, j'ai à parler de deux personnes qui firent grand bruit, alors, à Paris : le fameux Voltaire et Textraordinaire d'Eon.
M de Voltaire, habitant depuis si longtemps autour de Genève et à sa terre de Ferney, dont il n'y avait pas d'appa rence qu'il sortît, tant par son très grand âge que par l'ordre qu'il avait eu de sortir de France, s'attacha à une jolie et jeune parente qu'il trouva superbe d'arracher du couvent où elle voulait, par pauvreté, faire ses vœux, la maria à M. de Villette (3), fds du trésorier qui mangeait vite ce que son père avait amassé, mais qui avait du talent et l'esprit à la mode. Peut-être que Mme Denis, sa vieille nièce (4), s'ennuyait à
(1} Maxiinilien-Joseph, électeur duc de Bavière (1727-1777), fils de Tempereur Charles Vil, marié, en 1747, avec Marie-Anne, princesse de Saxe.
{2j Charles-Théodore, né en 1724, prince de Sultzbach en 1733, électeur palatin en 1713, marié, en 1742, avec Marie-Elisabeth-Aloïse de Sultzbach, mort en 1799.
(3) Charles, marquis de Villette (1736-1793), ami de Voltaire et auteur d'Cïsuuz-es poétiques qui ont été publiées en 1788, se maria, en 1777, avec KeincPhiliberte Rouph de Varicourt, et, en 1792, fut envoyé à la Convention comme député de l'Oise.
(4) Marie-Louise Mignot (1712-1790), lille de P.-F. Mignot, correcteur deB Comptes, et de Catherine Arouet, sœur de Voltaire, devint, en 1738, la
Ferney. Eatlii, d'après ce mariage, <|ui ranima le vieillard, on le détermina à revenir à Paris, sans trop voir s'il en avait la permission. Il n'y avait pas de temps à perdre, à son âge. Déterminé, on lui lit faire la route en jeune homme avec grande diligence, et M. de Villette vint loger tout cela dans sa jolie maison à Paris, sur le quai des Théatins, au coin de la rue de Beaune.
Ce fut le 10 février 1778 que rentra à Paris cet homme célèbre, à l'âge de quatre-vingt-trois ans et trois mois, en étant sorti, ou en ayant été expulsé il y avait... {sic) (1).
Arrivé chez M. de Villette, on y courait en foule ; j'ai vu ce large quai ne pouvoir tenir tous les carrosses. L'Académie française, un prince à la tète, et la Comédie-Française y furent en corps. Le premier malheur de Voltaire fut, en arrivant à Paris, d'apprendre en môme temps la maladie et la mort de Lekain, très célèbre acteur formé par lui, qui, malgré l'extérieur maussade et grossier, poussa, dit-on, son art si loin que, par sa mort, on ne pouvait plus jouer les pièces principales de Voltaire. C'était, pourtant, là un des grands objets de son voyage, car ce fameux patriarche de sa secte n'était qu'un poète et ne rêvait, nuit et jour, que pièces de théâtre : aussi n'était-ce qu'un patriarche de théâtre.
C'est grand dommage que Voltaire n'ait jamais eu de tenue ni de principes en rien, car c'est un des plus beaux génies et des plus étendus qui aient existé. Son système de tout nier, de ne rien suivre, et d'établir le pyrrhonisme avec l'indillerence sur tout, faisait qu'il pouvait, comme les avocats, bien écrire également pour le noir et le blanc, le pour et le contre : c'est ce qui a produit tant d'écrits, et peu d'écrivains ont été plus généraux et brillants sur presque tous les
femme île Nicolas-Charles-Denis, fils d'un échcvin de Paris. Veuve en 1744, elle partagea l'existence et tint la maison de son oncle après la mort de la marciuise du Cliàtelet. Voltaire l'institua sa légataire universelle. Elle a écrit une comédie en cinq actes, en vers, intitulée : Im Cor/uel le punie.
(1) Voltaire n'avait pas été « expulsé ■> de Paris; il l'avait .piilté volontairement en 17.j0 pour se rendre à la Co«r de Frédéric 11, où il demeura jusqu'en 1754. Puis jugeant, même alors, prudent de ne point rentrer en France, il se retira aux Délices, près Genève (H.'J'J), puis à Ferrtey (1758).
objets. Mais son goût était de faire des tragédies, puisqu'à quatre-vingt-trois ans, il s'en occupait encore sans relâche, et, ce qui est sans exemple, c'est que dès les premiers jours de son arrivée, ayant fait répéter la tragédie qu'il faisait, alors, presque en une nuit il en changeait tout un acte encore en beaux vers. Gare qu'il ne perdît à être vu de trop près !
Il y avait plus de trente ans que je l'avais vu et connu, squelette, hypocondre; que ne devait-il être alors! Il vivait toujours de café et de forger des vers : donc le travail et le café ne tuent pas toujours ! Il est à observer qu'il y avait, alors, cinq ans qu'il avait fait la, Henriade, ou, du moins, sa première tragédie, à l'âge de dix-huit ans (1).
En venant à Paris, son principal objet était défaire représenter Irène (2), pièce qu'il composait encore. Gomme on n'en était pas content, et qu'on craignait pour sa gloire, en deux nuits il changea tout un acte en vers où il y avait encore du feu. Ainsi, c'était sûrement du feu de quatre-vingt-trois ans et demi !
Il voulait changer la déclamation, et il faisait sans cesse répéter sa pièce aux acteurs. Il s'y mit si bien en colère qu'il cracha le sang. Tronchin le fit soigner et, à plusieurs reprises, il fut fort mal, ne songeant qu'à faire jouer sa pièce et retourner voir le printemps à Ferney, sa terre près Genève.
Dans cette maladie, il demanda un prêtre et fit mille simagrées ; mais, ce qui est affreux, c'est qu'on vit que ce n'était que dérision, et même propos très libres là-dessus, de sorte que sa prétendue conversion, quand il était en danger, fut des plus problématiques : il disait qu'il faut mourir dans les règles, et ne songeait qu'à sa pièce.
Enfin, elle fut jouée le 16 mars, mais, comme ce fut le jour
(1) Etant né en 1694, Voltaire avait trente-quatre ans quand \&Uenviade fut publiée (1728) ; mais il n'en avait que vingt-quatre quand sa première tragédie, Œdipe, fut représentée en 1718.
(2) Irène, tragédie de Voltaire, représentée au Théâtre français le 10 mars 1778, n'eut que sept représentations. C'est à la sixième (30 mars) que le buste de l'auteur fut, en sa présence, couronné sur la scène.
des combats (1), on dit quel événement du jour l'avait écrasé. On la rejoua, ensuite, plusieurs fois. Sa nièce y était en appareil pour capter les sufi'rages. Les deux premiers actes étaient beaux; le reste très froid, et il paraît que, s'il avait pris un meilleur plan et un meilleur sujet, il aurait encore pu réussir. L'enthousiasme tombait, mais il se réchaull'a.
Son crachement de sang, occasionné par la fureur où il se mit aux répétitions, chez lui, de sa pièce, le mit en grand danger. Un abbé Gaultier, confesseur des Incurables, fit tant qu'il parvint chez lui et vint dire au curé de Saint-Sulpice qu'il l'avait confessé. On lui demandait une rétractation ; il donna celle-ci de sa main :
« Etant âgé de quatre-vingt-quatre ans, et atteint d'un fort crachement de sang, M. le curé de Saint Sulpice ayant ajouté à ses bonnes œuvres de m'envoyer M. l'abbé Gaultier, je me suis confessé et je déchire que je meurs dans la religion catholique de mes pères, etque,sij'ai scandalisé l'Eglise, je lui en demande pardon. Si Ton dit que j'ai protesté d'avance contre ce que je ferais à la mort, je déclare que cela n'est pas, et que c'est, une mauvaise plaisanterie qu'on a attribuée à des gens de plus d'esprit que moi. »
Le curé de Saint-Sulpice, qui nous conta tout cela lui-même, n'en fut pas satisfait, et lui fit deux visites. Ils se firent beaucoup de politesses. Le curé assurait qu'il croyait qu'il entrait de la peur dans son fait. Les esprits forts prétendaient qu'il n'y entrait que de la politique, pour qu'on ne lui refusât pas un bel enterrement. Au milieu de tout cet e77i6roid//ammi, il fut mieux, et, le 30 mars, il alla, enfin, à la quatrième ou cinquième représentation de sa pièce. L'acteur Brizard vint le couronner dans sa loge, et le public éclata en applaudissements immodérés. On apportait sa statue sur le théâtre, et là, et à l'Académie, on lui rendit des honneurs infinis.
(1) On verra plus bas qu'il s'agit d'un duel du comte d'Artois avec le duc de Bourbon.
Histoire du faux chevalier cVEo7i.
On le, — car il faudra dire le jusque vers la fin — dit né à Clermont(l), en Bourgogne. Son père était subdélégué, ou y avait quelque charge. On prétend que, pour un intérêt de famille, il lui importait d'avoir un garçon et qu'il menaça sa femme de mauvais traitements, si elle lui donnait une fille ; que, sur cela, elle convint, avec la sage-femme, que, quoi qu'elle eût, on dirait que c'était un garçon. Etant accouchée d'une fille, on dit à la nourrice que c'était un fils, et la nourrice, avertie de bien cacher le sexe, réleva comme tel. Ensuite, la mère se chargea seule des premières années et on l'éleva à l'air et durement, pour le fortifier.
De bonne heure, le petit d'Eon alla au collège à Glermont, et fit de bonnes études. Un monsieur qai a été en classe avec lui m'a dit qu'aucun des écoliers ne s'en est douté, qu'on se rappelait seulement que lamère venait toujours le prendre par la main, en sortant de classe, de crainte qu'il ne tombât, disait-elle. On croit que c'est vers dix ans qu'on lui dit son sexe et qu'on lui laissa le choix et que, soit par des raisons d'intérêt, soit par goût, elle préféra de rester homme.
Alors, on l'envoya à Paris, à son oncle M. d'Eon (2), qui était un homme fameux à la tête de la police. Il fut décidé que, pour soutenir ce rôle, il fallait être fort brave et eu. imposer. En conséquence, on lui fit passer ses premières années dans les exercices, et surtout à parfaitement faire des
(1) La vie de Gharlotte-Geneviève-Louise-Auguste-Ândré-Tiinothée d'Eoa de Beaumont, dit le chevalier ou la chevalière d'Eon, né en 1128 à Tonnerre (Yonne), est trop connue pour que nous y insistions. Rappelons seulement qu'après avoir i-emplacé le duc de Nivernais à l'ambassade de Londres en 1703, il fut disgracié à la suite d'intrigues de Cour, et remplacé par le beau-frère du duc de Groy, le comte de Guerchy, qu'il accusa ensuite d'avoir voulu l'empoisonner : Guerchy,^déclaré coupable par la cour du Banc du Roi, fut rappelé en France (1765), et mourut deux ans après.
(2) Cet oncle était André-Tiraothée d'Eon, sieur de Tissey (1683-i749), d'abord avocat au 'Parlement (1701 , ensuite secrétaire en chef de la police de Paris, fonctions qu'il exerça pendant près de trente ans sous les administrations de d'Argenson, Hérault, de Marville et leurs successeurs.
JOURNAL nu DUC DE CROY 59
armes. L'habitude ayant fortifié le poignet, et une linesse de jeu qui lui était propre l'ayant fait exceller, joint à une jolie figure douce et légère, et de la grâce, le lit connaître d'abord avantageusement sous le nom de joli petit tVEon. Il se perfectionna de telle sorte dans les armes, quil passa, bientôt, pour une des meilleures épées de Paris, et comme, à la moindre chose, il passait pour se battre et tuer son homme, et qu'un ton très grivois soutenait le tout, cela fit qu'il put soutenir ce rôle.
Il passait pour avoir toutes les bonnes fortunes et vivre dans les mauvais lieux. Il était aussi recherché dans quelques bonnes compagnies. Il s'adonnait aux belles-lettres et à tout, il était instruit et décidé.
Alors, il se donna un peu aux Affaires Etrangères et, étant fort répandu, on lui chercha des commissions particuhères. Cela lui procura deux ou trois voyages en Russie, et cela est peu connu, car on prétend qu'il en fit un habillé en lille, pour montrer la musique à Tlmpératrice. 11 y en eut un autre en homme, où il était, en quelque sorte, secrétaire d'ambassade, et où il montrait à faire des armes au jeune Empereur. Alors, à Pétersbourg, son sexe commença à être connu, et il se répandait des doutes. Il s'en tira en mettant l'épée à la main, en menaçant toujours de se battre et en faisant valoir des bonnes fortunes, comme homme. Gela en imposait; le bruit tomba et ne vint point en France.
Ensuite, il demanda du service, entra dans un régiment de dragons, et, à la guerre, devint, une campagne ou deux, aide de camp de M. le comte de Broglie. Il s'y distingua, on le dit blessé, et on fît valoir une action à la guerre qui lui procura, par ses amis, une commission de capitaine de dragons et la croix de Saint-Louis, et on ne le connut plus, depuis, que sous le nom de « chevalier d'Eon, capitaine de dragons et chevalier de Saint-Louis. »
En 1763, il fut nommé secrétaire d'ambassade de M. le duc de Nivernais, lorsqu'il passa en Angleterre pour la négociation de paix. C'est alors que je le connus beaucoup comme tel, à ses passages à Calais. Mon fils y ayant eu la petite vérole,
60 JOURNAL DU DUC DE CROt
le chevalier d'Eon lui fut fort utile, et je fus fort lié avec lui, à ce sujet. Mon fils le voyait beaucoup, et ils politiquaient ensemble,
A ce sujet, comme, un jour, à Calais, je causais au coin du feu avec lui, de fort près, il me vint à l'idée que ce n'était pas un homme : la douceur de son teint et de sa voix, son manque de barbe, son duvet, quoiqu'il se rasât tous les jours, devant le monde, étant jaloux, disait-il, de sa figure, me le fit juger ce qu'il était. Mais, comme je n'en avais jamais entendu parler, et que son ton très grivois soutenait son jeu, je n'en dis rien.
M. de Nivernais ayant été remplacé par mon beau-frère M. le comte de Guercliy, le chevalier d'Eon devint son secrétaire d'ambassade, et, dans l'absence, eut la lettre de ministre plénipotentiaire. Il se brouilla, dès le début, pour des objets d'intérêt qu'on eut tort de pousser si loin. Cela lit tout le bruit qu'on a su, cassa le col au chevalier, et tua presque, de chagrin, M. de Guerchy.
Quand je passai en Angleterre, à la dernière année de mon beau-frère, étant logé et à table chez lui, d'Eon m'écrivit et m'embarrassa, mais je ne lui répondis plus. Il resta en Angleterre, à écrire avec ingratitude contre tout le monde, et assez bien. Comme il avait des papiers secrets, le comte de Broglie négocia, avec Louis XV, pour les retirer, et d'Eon devint l'objet de ce travail secret, tous les quinze jours, qui inquiétait les ministres. On le chargea d'empêcher qu'on écrivit contre les maîtresses, et c'est alors, croit-on, que le feu Roi l'avertit qu'il avait donné l'ordre de l'arrêter, et qu'il y eut des lettres pour Mme du Barry, qu'on a voulu retirer, depuis (!}. Cela occasionna, en dernier lieu, la négociation de Beaumarchais, que je vis passer si souvent.
Enfin, le chevalier d'Eon perdant en Angleterre, où de gros paris s'élevaient sur son sexe, qu'il soutenait l'épée à la la main et par son ton de débauche, manqua d'argent. Il avait, alors, 49 ans (1777). Beaumarchais le détermina à
(1) Voyez la lettre dans le Courrier de l'Europe du 3 février 1778. (Note de l'auteur.)
rentrer en grâce au moyen de la reprise de la jupe, avec la promesse d'une pension de 10 mille livres, et de lui laisser la croix de Saint-Louis. Cela le fit revenir prendre la jupe, étonner tout le monde avec sa croix, et Unir par tomber dans le mépris, par son ingratitude dévoilée par Beaumarchais. •
Mon fils s'est rappelé qu'en lui parlant, un jour, librement, de la réserve qu'il avait marquée avec une jolie personne qui lui faisait des avances, il lui échappa de répondre entre les dents : « La nature y a mis bon ordre ! » Puis elle se reprit et parla d'autre chose.
Le comte de Broglie m'a dit, depuis que ceci est écrit, qu'il ne s'en était pas douté, l'année qu'il Teut pour aide de camp, ni au commencement de son travail avec le Roi qui lui demanda, un jour : « Savez-vous bien que mon ambassadeur prétend que votre aide-de-camp (alors ministre plénipotentiaire; est une fille ? »
M. de Sartines m'a dit aussi qu'il y avait longtemps qu'il savait ce qu'il en devait croire.
On peut encore observer qu'une circonstance singulière de sa vie est qu'elle alla en fille à Pétersbourg. J'ai appris, depuis, que, notre Cour la croyant homme, mais ressemblant à une fille et ayant besoin de mettre, dans cette Cour, un négociateur déguisé, jeta les yeux sur d'Eon, et que c'est ainsi qu'il y fut en habit de femme, la première fois. Il est plaisant que ce soit sur une fille qu'on ait songé à ce déguisement.
Enfin, Mlle d'Eon répondit par des injures à Beaumarchais, et resta à Paris avec sa croix de Saint-Louis et ses propos de capitaine de dragons, qui amusèrent quelque temps, avec sa jupe, et puis on n'en parla plus.
■ Je reviens, à présent, à mon journal personnel : dans tout le mois de janvier, je fus fort occupé à me mettre au courant des lettres et de mes commandements. A la fin, je fis le grand tableau de mes comptes.
Ce fut le 18 janvier qu'après y avoir beaucdup pensé, et
nous en être tous bien occupés, l'abbé Maugé partit, très bien traité, et comme devant revenir, à ce que crurent les enfants qui l'aimaient. Il les laissait tous en bon état. Heureusement que M. l'abbé de Voillemenet (1) était revenu de Chambéry. Il voulut bien s'y prêter, dans ce moment embarrassant, et se chargea de la besogne.
Dans ce temps, nous apprîmes qu'on allait abattre mon logement, à Versailles, que j'avais refait deux fois, ce qui m'avait valu un bon du Roi pour moi et mon fils. On nous en promit un meilleur dans le nouveau bâtiment, mais ce déplacement me dérangeait beaucoup (2).
M. de Maurepas avait la goutte; le Roi allait raisonner chez lui, puis on le portait au Conseil. Le Palais Royal gagnait toujours ; d'ailleurs, la Cour était tranquille, la Reine et les dames ayant du crédit pour les grâces, et M. de Maurepas, plus premier ministre que personne ne Ta été, faisant tout pour le grand, mais étant trop occupé du détail de la Cour.
Le l^"" février, j'allai à Versailles. Je dînai chez M. de Montbarrey, qui tenait un grand état et avait un beau monde. Il s'y trouva plusieurs maréchaux de France et une foule de Cordons bleus. Il prenait bien, et menait très bien ses bureaux; les expéditions étaient au courant.
Le 2 février fut la cérémonie de la Chandeleur, la plus belle et nombreuse que j'aie vue. Le Roi nous nomma un peu vite, et avec moins de formes que le feu Roi, MM. de Vogué, de Montbarrey et de Boisgelin (3). A cette cérémonie, M. d'Ossun (4), bel homme, parut en novice, et fut reçu,
(1) Sic. On a vu, plus haut, ce nom écrit Villemenet.
(2) 'Nota : c'est le 11 mars que je le quittai à regret; je logeai ensuite au Cormier. [Note de Vauteuv.)
(3) Louis Bruno, comte de Boisgelin de Gucé, né en 1733, guillotiné en 1194, fut maître de la G;irde-Robe du Roi en 1760, brigadier en 1709, che" valier des Ordres du Roi on 1778, maréchal de camp en 1780, enfin ministre plénipotentiaire du Roi de France près le duc de Parme en 1769. Il avait épousé, en 1760, Louise-Julie de Boufflers, sœur du chevalier ; elle périt avec lui sur l'échafaud.
(4) Pierre-Paul, marquis d'Ossun (1713-1788), ambassadeur à Naples en 1751, chevalier des Ordres du Roi en 1757, ambassadeur à Madrid
étant admis depuis bien longtemps. Il y avait un monde étonnant, et nous étions tant de chevaliers qu'on n'avait pas assez de place, ce qui fit qu'avec les nouveaux beaux manteaux et une belle quêteuse, la céi'émonie fut superbe.
En rentrant dans le cabinet, les trois nouveaux remerciant, je remarquai le duc de Choiseul tirer à part M. de Montbarrey et causer très gaiment. Cela était remarqual)le, ainsi que la gaîté de cet ex-ministre qui y paraissait toujours le même que quand il y dominait.
Ce soir-là, je causai avec la plupart des ministres, et surtout à fond, avec un, de la manière la plus intéressante. On trouvait que j'avais raison, mais il n'y avait de l'étoffe à rien, et pas plus de plan arrêté que de coutume. Ce qui me déses- 'pérait, c'était de voir qu'on était toujours à attendre ce que feraient les autres.
M. le prince de Montbarrey me conta, la veille, qu'il n'avait eu qu'une nuit pour faire l'ordonnance qui venait de paraître pour affecter à chaque régiment d'infanterie un bataillon de milice, comme bataillon de garnison, sans officier ni étatmajor. M. de Vergennes m'avoua aussi que cela venait de lui. Ce n'était qu'une montre politique dont les autres feraient peu de cas, mais cela nous paraissait mettre sur pied 50 mille hommes, sans qu'il nous en contât un sol (si l'on ne les assemblait pas), ce qui était assez bien vu, mais allait inquiéter les campagnes.
Le jour de la Chandeleur, je dînai chez M. de Vergennes, le lendemain chez M. de Créquy où AI. de Bombelles (1),
en 1759, maréchal de camp en 1761, conseiller d'Etat d'épée en 1762, Grand d'Espagne en 1765, lieutenant général en 1780, avait épousé en troisièmes noces, en 1749, Louise-Thérèse Hoci[uart, qui mourut l'année suivante, à l'âge de di.x-neuf ans. En 1757, le Roi lui avait permis de porter les insignes de ses Ordres, en attendant sa réception.
(1) .Marc- .Marie, marquis de Bombelles (17i4-1822), brigadier en 178G, maréchal de camp en 1788, fut nommé ministre près la Diète générale de l'Empire à Ratisbonne en 177o, devint ambassadeur à Lisbonne en 178G, puis à Venise en 1789.
Il avait épousé, en 1778, .\ngélique de Mackau, après la mort de laquelle il entra dans les Ordres, devint évùque dOber-Glogau en 1SU7, aumônier de la duchesse de Berry après 1815, et évê(iue d'Amiens en 181'.».
notre ministre à la Diète, me dit des choses curieuses, et je m'accordais avec eux tous pour ma politique. On prétend que le roi de Prusse peut faire valoir les mêmes motifs que l'Empereur sur bien des choses. On disait toujours tout accommodé, et les vrais politiques trouvaient tout inaccommodable.
Je revins, le 3 février, à Paris.
Pendant quatre jours, je fis, avec les superbes états que mon fils avait rassemblés des finances, le plus beau tableau de finances possible, et bien curieux. Il en résultait que nous excédions toujours d'au moins 20 millions par an, et que nous n'étions en état de rien faire. Cependant le Roi n'aimait et ne cherchait que l'ordre. Je politiquai bien sur le tout.
Nous apprîmes alors, au commencement de février, le grand mouvement de nos troupes pour la Bretagne. Gela eut l'air ou d'une grande attaque, ou d'une grande crainte : plus de quinze régiments étaient en marche vers Brest où on armait tout. Le mouvement était prodigieux, et on s'attendait à la rupture par mer, quoique des politiques croyaient que ce n'était que crainte. On me mandait, de Brest, que nous allions avoir trente vaisseaux de ligne armés, et on assurait que l'Espagne en allait avoir plus de vingt à Cadix, tout prêts à agir, et cinquante vaisseaux de ligue ensemble étaient une position que nous n'avions guère vue. Il est vrai que les Anglais en mettraient autant.
Ayant raisonné, le 14 février, avec M. de Sartines sur tout cela, je fus étonné qu'il me répétât mot à mot tout ce que je lui avais dit quinze jours devant. De deux choses l'une : ou il voulait cacher un très grand coup qui se préparait vers l'Espagne pour débuter en mer au mois de Mai, et, s'il pouvait gagner un grand combat à l'entrée de la Manche, il réduisait l'Angleterre, pour ainsi dire, à néant. Ou, comme il me le disait, il voulait aller au plus sur pour lui, tâcher de faire faire une paix avantageuse pour nous, entre l'Amérique et l'Angleterre, où nous resterions maîtres d'une partie du commerce et, sans se commettre, demeurer avec une marine
formidable et un grand commerce qui ferait sa gloire.
Avec tout cela, on pouvait perdre de vue l'Allemagne, qui était l'objet encore plus réellement important, les succès de mer n'étant que momentanés.
Le 14 février, j'allai à Versailles où je remplis mon temps, ainsi que le lendeinain, d'une façon bien curieuse.
Outre mes conversations, dont j'ai parlé, avec M. de Sariines, j'en eus d'autres avec M. de ]Montbarrey, et dans les bureaux, où je vis du mouvement, et on m'écoutait de manière à me flatter. Je vis qu'on était écrasé par le détail et les obstacles sur tous les grands projets ne venant pas d'en haut. On m'écoutait avec une attention marquée. On me disait : « Vous y êtes! Vous voyez bien, mais on ne voit pas ainsi, ici! » Je leur parlais avec la plus grande force, et l'on ne trouvait pas que j'en misse trop. Chaque ministre me faisait raisonner, me disait : « Vous êtes fort, mais vous ne sentez pas vos embarras ! » Je Iqs sentais, de reste !
C'est surtout avec M. de Vergennes que j'eus deux lono-s et beaux travaux, ces deux jours-là. Il me demanda mes cartes : je lui fis voir, en grand, le détail de ce que contenait mon mémoire des Limites, qu'il me dit avoir beaucoup étudié. Il fut comme ébloui de sa bonté, en vovant le détail sur les grandes cartes, et me pria de les lui montrer enluminées. Il s'ouvrit beaucoup plus que je ne croyais.
Il en résultait qu'il était bien vrai que, n'y ayant plus de moyen d'empêcher la Maison d'Autriche de devenir trop puissante, il ne restait que celui de l'être nous-mêmes, et si en force dans nos frontières, que nous ne craignissions plus personne et n'eussions plus à y songer, d'autant (ju'on sentait bien que l'Italie serait subjuguée, comme îe reste; qu'ainsi il fallait nous rendre inexpugnables en nous fermant comme une boite, dans nos grandes limites. Il sentit tout cela au mieux.
Mais M. de Maurepas,qui était tout, ne voulait pas attaquer de grands objets. Il était trop occupé du courant de la Cour, trop âgé, et ce n'était pas son goût. Le Roi, parfait honnête homme, ne songeait pas à prévoir d'aussi jn-ands objets et, ne parlant à personne qu'à ^I. de Maurepas, ne
pouvait les savoir. De plus, nos finances aux abois arrêtaient tout, et l'on n'entrevoyait pas de grands plans pour y faire de grands coups.
Je vis la parfaite justesse de mes combinaisons, mais qu'il n'y avait pas pied à les faire entendre. Cependant, M. de Vergennes et tous les autres saisissaient au mieux. Je fus enchanté de lui. Si le courant et le petit détail ne l'avait écrasé, et qu'il eût pu se faire entendre du maître ! Mais M. de Maurepas n'y mordant pas et ne voulant qu'entretenir la tranquillité,- et songer à la Marine, qui était son ancien département, je vis que nous laisserions gagner l'Autriche de façon à n'y avoir plus de remède, voulant, pour avoir le repos, garder son alliance, de sorte que, tandis qu'elle prenait tout, elle nous sommait encore, chose étrange, de la soutenir contre le roi de Prusse qui se désespérait de notre inaction.
Cependant, de ces deux jours avec M. de Vergennes, j'eus lieu d'espérer que si, au moins, nous tirions quelque chose de tout cela, dans les Pays-Bas, j'en serais, en partie, la cause. Je l'échauffai surtout sur Tournay et Chimaj'^, mais faisant bien sentir qu'il fallait tâcher d'amener, par là, à mon superbe plan général, mais trop fort pour eux.
Enfin, toutes ces conversations et même le travail sur pièces furent des plus importants, et je retournai à Paris, ayant bien rempli mon temps.
Le jour du Mardi gras, qui arrivait le 3 mars, il y eut un bal charmant chez moi, que ma belle-fiUe arrangea au mieux, d'abord de quatre heures à neuf heures. Ce fut un bal nombreux d'enfants, les petits dans la salle des tableaux, les grands dans le salon. Il fut très vif. La maison brilla et mes petits-fils aussi, qui faisaient bien les honneurs. A neuf heures, tout cela partit, et arriva, en même temps, une autre compacrnie, et, après un grand souper, il y eut ce qu'on appelle un bal des vieux, où les jeunes mamans s'en donnèrent bien. On avait rassemblé tous les meilleurs danseurs. Le bal fut soutenu, des plus vifs et des mieux dansés, sans interruption de onze heures à sept heures et demie du matin, heure à
.lOURNAL DU DUC DE CROY 67
laquelle, au grand jour, ou alla prendre les Cendres. Comme tout le monde dansait, à la fin, et que cela était nécessaire^ je dansai quatre contredanses et, malgré mes soixante ans^ moins quatre mois, je me trouvai encore dans toute ma force.
Passons à un autre événement du même temps, d'une toute autre importance. Ce même Mardi gras, la Cour se trouva au bal de l'Opéra où il arriva un grand événement qui n'éclata et ne fut su que quelques jours après. Le voici :
Le comte d'Artois, toujours très vif et étourdi, s'y trouva masqué, donnant la main à Mme de Canillac 1), avec qui l'on dit qu'il était bien, et qui avait passé aussi pour avoir été bien avec M. le duc de Bourbon, fils du prince deCondé. Mme la duchesse de Bourbon s y trouva, donnant par hasard la main au frère de cette dame. On dit qu'elle fit signe à son frère de quitter la duchesse de Bourbon, ce qu'il lit assez vite et qu'elle le remarqua ; qu'ayant reconnu le comte d'Artois et avec qui il était, et un peu piquée, elle le tourmenta sous le masque; que cela et tout cet ensemble lui donnant de l'humeur, il éloigna l'autre femme et resta sans répondre. Continuant d'être tourmenté, il lâcha quelque chose de dur, et la duchesse de Bourbon, pour voir si c'était bien lui, voulut lever la barbe de sou masque. Alors la colère le prit au point qu'il chiflonna le masque sur le visage, par une voie de fait très marquée, à la duchesse de Bourbon, qui resta toute étourdie du coup. Elle eut d'abord la sagesse de ne rien dire, mais cela fut vu de plusieurs personnes.
Comme ils se connaissaient bien tous deux, elle s'attendait qu'il lui ferait des excuses; mais, au lieu de cela, le comte d'Artois fit la grande imprudence d'en parler et de s'en vanter. Alors, trois ou quatre jours après, elle crut devoir écla-
(1) Aiina-ûorothée de Iloncherolles, épouse d'Ignace de Beaufort-.Monlboissier, comte de Canillac (i7o0-1812:, niestre de camp du régiment de Bourbon, premier gentilhomme du duc de Bourbon, exerça d'abord la charge de dame pour accompagner la duchesse de Bourbon, qui la remercia après avoir cru s'apercevoir qu'elle avait une intrigue avec son mari.
Toute la Cour plaignit madame de Canillac, et madame Elisabeth, pour la dédommager, lui conGi I i inriiu' tli.irLftj prùs d.j sa [n-TSunne, en 1770.
63 JOURNAL DU DUC DE CROt
ter, et dit devant du monde, qu'il était bien mal élevé et bien impertinent. Des dames conseillèrent au comte d'Artois de faire des excuses. Il se trouva dans un grand cercle où il exposa le fait et dit qu'il en ferait, si c'était l'avis général. On alla aux voix : presque toutes furent pour les excuses, mais, malheureusement, deux femmes, pour faire leur cour, dirent qu'il y avait tant de différence d'un fils de France et frère du Roi, aux princes du sang, qu"il ne devait pas faire d'excuses. Sur quoi, il continua, tête levée, de soutenir la
querelle.
L'affaire s'aggravant à l'ordinaire, en passant par mille et mille bouches, tout le monde prit parti. On fut, comme de raison, furieux contre le comte d'Artois et contre M. le duc de Chartres, frère de la duchesse de Bourbon, qui continua de vivre intimement avec le comte d'Artois, pour suivre son projet de commander la flotte de Brest : cela lui fit grand
tort.
L'affaire, s'étant tout à fait divulguée, parvint à M. le prince de Condé, qu'on envoya chercher^ la nuit, à Chantilly. Il vint à Versailles, demanda audience au Roi, à qui il porta sa plainte. Le Roi répondit qu'il ne se mêlait pas des sottises du bal, qu'on était masqué, et qu'ainsi on s'était mépris dans tous ces rapports-là. Alors, hors le duc de Chartres qui restait l'inséparable du comte d'Artois, tous les princes du sang, et même tout Paris prit parti et cria bien
haut.
M. le duc de Bourbon sut, à la fin, tout cela. Il n'aimait pas sa femme, quoique très aimable, mais plus âgée que lui. Dès qu'il sut l'affaire, il prit froidement son parti, et se conduisit toujours, on peut presque dire en héros, digne du sang de Condé. Son père lui ayant dit qu'il vint chez le Roi, où il allait renouveler ferme sa plainte, il le pria de l'en excuser et de ne lui point parler de cette afl"aire-là ; qu'il savait ce qu'il avait à faire, et depuis, sans lâcher de propos, on remarqua que, tout froidement, il cherchait sérieusement le comte d'Artois.
Alors l'affaire faisait le plus grand bruit possible. On ne
parlait d'autre chose, tout Paris s'éciiauirait. Le Roi le sut, vit que cela était plus sérieux, et on chercha des tempéraments.
La grande question, alors, se réveilla si les princes du sang doivent faire raison cà un gentilhomme, et un frère du Roi à un prince du sang. Le point d'honneur disait « oui », sans réplique. D'autres disaient : « Mais si, par un pareil événement, la France allait être dans le cas de l'embarras de la succession avec la Maison de Bourbon d'Espagne, il y aurait de quoi tout culbuter! Ils se doivent à l'Etat avant les règles ordinaires des particuliers! » Enfin, c'était un cri général, et on ne faisait qu'aggraver la querelle.
A force de négocier, le Roi crut tout finir en faisant venir les parties. Le 13 mars, le prince de Gondé, le duc et la duchesse de Bourbon furent mandés dans l'arrière-cabinet du Roi, où, suivant ce qu'il avait été convenu, la duchesse de Bourbon dit qu'elle faisait des excuses au Roi d'avoir tenu des propos outrés contre son frère. Le roi dit que son frère était bien fâché, et le comte dWrtois s'avança et fit une espèce d'excuse à Mme la duchesse de Bourbon.
Comme tout cela n'était pas aussi marqué qu'on était convenu, le duc de Bourbon, toujours froid et sec, voulut parler. Le Roi dit : « En voilà bien assez ! » et les congédia, mais ils sortirent la colère sur le visage, et qui fut remarquée.
De là, la Cour crut tout raccommodé, mais le public n'en jugea pas de même et n'en trouva pas assez, ni le duc de Bourbon non plus, qui, sans prendre conseil, s'alla promener partout où alla le comte d'Artois. On dit que, sur cela, le Roi envoya chercher le comte de Crussol (1), capitaine des Gardes de M. le comte d'Artois, et lui dit qu'il lui en répondait.
Cependant, le cri public revenant au comte d'Artois, il sentit ce qui était digne de lui, plus que la prétention des
(1) Alcxanilre-Charl'js-Emmarïuel, chevalier, puis bailli de Crussol ^ITiS- 181o), clicvalier de Malle en 17fi3, capitaine des gardes du conile d'Artois, maréchal de camp en 1181, lieutenant général en 1811.
princes de ne pas faire raison. Comme, très débauché, il était entouré de jeunesse bouillante et brave (c'était, alors, la mode de se battre), il avait beaucoup entendu parler de tout cela, de sorte que, sans doute, vigoureusement conseillé aussi, et sachant que le duc de Bourbon le cherchait, quand il allait à sa maison du Bois de Boulogne, il lui écrivit qu'il y serait à telle heure.
Ce fut le lundi 16 mars qu'ils s'y rendirent chacun à cheval. Cela était si bien su d'avance, apparemment, que tout le palais Bourbon était plein de monde, avec l'air consterné, quand on vit partir le duc de Bourbon. Depuis plusieurs jours, toutes les fois qu'il allait se promener au Bois de Boulogne, on y courait en foule.
Le duc de Bourbon était jeune, grand, fort, très froid et né très ferme avec la bravoure la plus nette, faisant, d'ailleurs, très bien des armes.
Le comte d'Artois était très jeune, joli, léger, étourdi, et se montra très ferme. Ils se rencontrèrent vers midi dans le Bois de Boulogne, où il y avait bien du monde. On dit que le duc de Bourbon, en l'abordant, lui dit : « Monseigneur, je viens prendre vos ordres ! » Ce qui indiquait un rendez-vous, et que le comte d'Artois répondit : « Je vous attends ! Descendons! » Ils mirent pied à terre, ôtèrent leurs éperons, et le duc de Bourbon, ayant mis l'habit bas, le comte d'Artois en fit autant.
Les deux capitaines des Gardes, le comte de Crussol, et le marquis de Vibraye (1) étaient là comme témoins et beaucoup de spectateurs plus loin. Ils ferraillèrent assezlongtemps, le comte d'Artois poussant et le duc de Bourbon ne faisant que parer d'une manière ferme et noble. Un coup donna un peu dans la main du comte d'Artois. Alors les deux témoins se jetèrent entre eux et assurèrent qu'il y avait pleine satisfaction. Tout le monde s'écria de même, et on le s fit embrasser, ce qu'ils firent de bonne grâce. Chacun se répandit en
(1) Louis Hurault, comte, puis marquis de Vibraye, brigadier en 1768, uiaréchal de camp en 1780, marié, en 1764, avec Marie-Louise-Félicité Angran.
louanges, et tout fut parfaitement raccommodé, de ce côté.
Pour bien achever cette réconciliation, le comte d'Artois continua de faire au mieux. II remonta à cheval, rejoignit ses gardes, et, avec tout son cortège, vint, de la meilleure grâce, faire de vraies excuses à la duchesse de Bourbon qui le reçut au mieux, et tous les spectateurs, et môme le peuple battait des mains et pleurait de joie.
Il y eut, dans cet événement remarquable pour sa nouveauté dans notre histoire, les choses les plus attendrissantes : toute la Maison de Condé fit au mieux. Le prince de Condé parla le plus noblement au' Roi, ne gêna ni ne conseilla son fils qui, de lui-môme faisait merveille. La duchesse de Bourbon, quoiqu'elle eût quelque tort au début, gagna l'estime générale. Elle se conduisit avec tant de sensibilité et de noblesse qu'on la portait aux nues. Le prince de Condé eut des moments terribles ; sachant son fils sur le point de montera cheval pour le combat, il l'embrassa les larmes aux yeux et lui dit : « Pour la suite de l'alTaire, je vous réponds de tout! » En elfet, on assure qu'il avait fait mettre des relais jusqu'à Bruxelles, en cas que le comte d'Artois fût tué, ce qui indiquait que c'était tout de l)on. Dans le combat, M. de Crussol, qui se lit un honneur infini et dont on peut juger la situation, le Roi lui ayant* dit qu'il répondait de son frère. Après quelques bottes (le comte d'Artois dit, plus tard : « Il est bienferme, car j'y allais comme si j'abattais des noix! ») M. de Griissol s'écria : « Mais n'est-ce pas assez? » L'autre témoin, qui avait ses ordres, ne répondit rien. Enfin M. de Crussol ne se jeta entre eux que quand un coup d'épée eut percé la chemise du comte d'Artois, quoique ]M. le duc de Bourbon ne fît que parer ferme.
Quand, de là, le soir, le duc de Bourbon fut entrevu à l'Opéra, on interrompit tout par les applaudissements. Le comte d'Artois fut aussi extrêmement applaudi à la pièce d'Irène où. il vint avec la Reine. En tout, il parait qu'il lit bien à tous égards, car on dit que le parterre s'était muni de sifflets, et la nation montra toute l'ancienne chevalerie. Cela continua de mettre les combats à la mode.
Le lendemain, le Roi, n'ayant pu l'ignorer, envoya, dès le matin, une lettre de cachet aux deux princes. Le comte d'Artois fut exilé à Choisy et le duc de Bourbon à Ecouen ou Chantilly. Mais ce n'était qu'un appareil convenable de huit jours, et ils n'en furent que mieux reçus.
Tout Paris était en l'air, de joie de ce combat, et sans l'événement du rappel de l'ambassadeur d'Angleterre, qui arriva le lendemain, on en aurait parlé plus longtemps. Il n'y eut que le duc de Chartres qui perdit la bataille de terre pour gagner celle de mer. 11 fut vilipendé pour avoir continué, après l'insulte faite à sa sœur, de suivre le comte d'Artois ; mais c'était pour commander un vaisseau et être amiral. Pour le Palais Bourbon, il resta l'idole de la Nation ; les autres princes de la Nation firent bien aussi.
Le 17 mars 1778, je fus à un grand souper chez l'ambassadeur de l'Empereur. On y publia la grande nouvelle que, la veille, l'ambassadeur d'Angleterre avait reçu ordre de sa Cour départir sans prendre congé, et de la guerre, pour ainsi dire, déclarée avec l'Angleterre.
Je trouvai, à ce souper, le chevalier ou colonel Blaquiere (1), qui avait été fort mon ami, étant secrétaire d'ambassade avec l'aimable milord Harcourt.
Après avoir bien parlé de sa mort cruelle qu'il attribuait à un coup de sang, en se baissant pour retirer son chien d'un vieux puits, parce qu'étant sanguin, le sang lui avait porté à la tète et l'avait tomber au fond, le colonel Blaquiere, qui l'aimait vivement, était alors à voyager dans les montagnes de Suisse, et, par le môme courrier qu'il apprit sa mort, il me dit qu'il avait reçu une lettre de douze pages de sa main, qui n'annonçait rien de sinistre. Quel coup pour un ami !
Cela nous aj^ant remis à parler avec franchise, nous traitâmes à fond l'objet du moment. Il m'assura que nous venions
(1) Jolin, baron de Blaquiere (1732-1S12), fils d'un Français établi négociant à Londres, avait été secrétaire de l'ambassade d'Angleterre en France avec lord Harcourt [iTil-12], qu'il accompagna, ensuite, comme secrétaire en Irlande (1772-77). 11 devint député au parlement irlandais, membre du Conseil privé, baronet (178i), pair irlandais (1800), etc. 11 était très populaire en Ii'landc, où il avait rendu des services signalés.
de sauver rAn<^leterre et de faire la plus grande faute. Et j'étais, dans le fond de l'âme, de son avis. Il m'apprit les détails de la chose, (ju'on ne savait pas encore; que le vendredi j)récédent, c'est-à-dire le 13 mars, M. de Noailles, notre ambassadeur, ayant demandé audience au ministre du Roi d'Angleterre, lui avait remis le mémoire de notre Cour qui contenait, en substance, que l'indépendance de l'Amérique étant déclarée, par le fait, par le succès des insurgents, la France ne pouvait priver ses sujets d'un commerce avantageux qui se présentait de lui-même ; qu'ainsi nous déclarions que nous avions signé un traité avec eux, par lequel les reconnstissant, nous établissions un traité de commerce, et qu'en conséquence nous déclarions que nous ne souffririons pas qu'on les troublât, ni nos bâtiments, dans le traité purement de commerce que nous avions fait ensemble.
Comme en traitant avec eux nous les reconnaissions, et que nous en convenions, reconnaître leurs révoltés équivalait à déclarer la guerre. Sur cela, l'ordre avait été envoyé d'abord, à leur ambassadeur, de se retirer sans prendre congé. Aussitôt son retour, leurs flottes devaient sortir et agir contre leurs révoltés et ceux qui les soutenaient.
Tout cela était net. Nous traitâmes à fond pourquoi nous avions fait cette déclaration : il me dit que c'était une faute du premier ordre de notre part, qu'elle ne pouvait venir que de ce qu'on avait trompé nos ministres en les assurant que, par cette démarche, on ferait plier l'Angleterre et man(juer leurs accommodements avec les Américains; que ni l'un ni l'autre n'arriverait; que s'ils s'accommodaient avec l'Amérique, elle leur donnerait toujours la préférence pour le commerce, et que de croire ({u'on ferait plier l'Angleterre était une erreur ; qu'au contraire, c'était la sauver, pour ainsi dire, exprès ; que tout le monde savait que, par cette déclaration réunissant tous les esprits et toutes les bourses, nous les remettions dans leurs forces; que l'Angleterre était perdue si nous n'avions fait que relever, sans faste, notre marine, sans faire sortir un vaisseau, en continuant du les laisser se diviser et s'entretuer; que le premier plan était certain,
qu'alors l'Angleterre se regardait comme perdue et usée à la longue, mais qu'à présent notre déclaration les sauvait entièrement.
Enfin, me dit-il, à quoi bon cette déclaration? Il n'y avait qu'à continuer de faire la chose, sans bruit, et sans le dire ! Alors, ils n'auraient osé éclater, et ils étaient perdus !
J'étais en plein de son avis, sans oser en convenir.
Continuant de traiter à fond la chose dans toutes ses branches, il me fit sentir que c'était une guerre irréconciliable, où nous étions poussés par l'Espagne, à qui l'argent « brûlait dans la main » (c'est son expression) et qui voulait entamer sans plan arrêté, qui, ensuite, ne songerait qu'à elle et à se garder et nous laisserait dans la masse ; que pour eux, politiques anglais, ils se voyaient sauvés par notre démarche.
Il ajouta que milord North (1) était réellement un grand homme, qu'il allait donner, pour plaire au peuple, cette guerre à conduire au comte de Chatham (2), qui s'en acquitterait bien, et que, pris ainsi, leurs moyens étaient inépuisables, chacun y mettant, s'il le fallait, tout ce qu'il avait !
Tout cela n'était que trop vrai et, trompés par l'Espagne, par la supposition que cette déclaration les ferait plier, par l'idée outrée de leur faiblesse et de nos forces, et d'empêcher un traité entre eux et l'Amérique, qui n'aurait jamais eu lieu, nous faisions la plus cruelle faute, et d'autant plus grande que c'était avant d'être prêts, avant d'être réunis. De plus, en nous étant le moyen de la réunion et de l'ensemble, que j^avais proposé, il fallait faire devant, et la chose sans la déclarer, cette déclaration ne menant qu'à les mettre, avant le temps, dans leur force, et à nous faire attaquer par paquets, enfin toutes les autres fautes, à l'ordinaire des autres guerres.
Au reste, c'était un grand plan combiné, car, en même temps, cent bataillons marchaient, de plus, sur les côtes, et
(1) Frédéric North, comte de Guildford (1132-1792), chancelier de l'Echiquier en 1767, premier lord de la Trésorerie de 1770 à 1782.
(2) William Pitt, comte de Chatham, le célèbre homme d'Etat anglais né en 1708, mort le 11 mai 1778.
cela était préparé, car Tordre était du même jour que la publication du départ.
Jamais semaine ne fut plus vive : tout Paris avait été échauiîé, et comme hors de lui, le lundi l(i mars, par le combat des princes. Ce qui augmenta l'échaullement, c'est qu'il n'y avait jamais eu tant de monde à la fois aux spectacles, les trois étant combles, ce qui est rare. Aux Italiens, on jouait Arlequin cru mort, et, chose remarquable, ce rôle était joué par le fameux Carlin (1), qui venait d'être à l'extrémité et cru longtemps mort, ce qui avait attiré autant de monde, à ce spectacle, qu'il en pouvait tenir. Ce même jour, quoique lundi (ainsi, contre l'ordinaire), l'Opéra donna, pour la capitation des acteurs, Roland (2) et un ballet où on se portait, et eniin ce même jour, à la Comédie française, on donnait la première représentation d'Irène, de M. de Voltaire, venu à quatre-vingt-trois ans et demi, pour la faire jouer, de sorte qu'on s'étouffait, ce qui fait voir combien de monde, à Paris, est fou de spectacle. C'était dans ce moment que le bruit du combat des princes, ce même jour, vers midi, s'était répandu partout, et leur présence à la Comédie française et à l'Opéra avait échauffé le public, de sorte qu'on claqua des mains à tout rompre, pour les deux champions.
Le lendemain, mardi 17 mars, comme on ne parlait d'autre chose, on apprit que l'ambassadeur d'Angleterre venait d'avoir l'ordre de partir sans prendre congé et que la guerre était décidée.
Le mercredi, cette grande nouvelle s'étendit, avec des détails sérieux, et l'ambassadeur fit allicher son départ pour le 20. Ce même mercredi, on commença à apprendre que nous faisions encore marcher cent quatre bataillons vers la Normandie et la Bretagne. Nous dégarnissions le côté de l'Allemagne et des Pays-P)as pour foire voir que nous ne voulions
(1) Charles-Antoine Bertinazzi, dit Carlin (1713-1183), acteur île la Coiuetlie italienne, que ses rôles dArle<|uin ont, surtout, rendu eélèbre.
(2) /<oZfl7i(/, opéra en trois actes de Quinault, inusiiiue de l'iecini, représenté à l'Opéra le 27 janvier 177S.
pas nous en mêler, et que nous voulions nous donner tout entiers à profiter de l'occasion de l'Allemagne rudement occupée, pour ne songer qu'à notre affaire de mer et de commerce.
On apprit encore, ce jour-là, que, le 20 janvier, la guerre avait été déclarée, à Constantinople, contre la Russie.
C'est dans ces circonstances que, le jeudi 19 mars, j'allai à Versailles, dîner, à l'ordinaire, chez M. de Sartines. Je logeai à l'auberge du Cormier, mon logement allant être abattu. Il me remit à travailler à l'après-diner. Après cet hiver très long, sans être des plus rudes, c'était le premier jour beau comme un jour de printemps.
Après le dîner, il nous proposa, à plusieurs, sa promenade ordinaire du tour de la pièce des Suisses. Par ce beau temps c'était la plus superbe chose que j'eusse vue, et qu'on ne voit pas assez. Le coup d'œil du fond est admirable, ainsi que la traversée de l'Orangerie. C'est une de ces grandes et nobles idées que nous ne verrons plus exécuter, et que nous ne savons même plus sentir.
Enfin, la promenade faite, il m'introduisit dans son cabinet, et nous fîmes le travail le plus important possible, et que je rédigeai dans un Mémo2?'e pour le rassemblevient et début du plan général de guerre de mer. Je lui fis le tableau de l'ensemble dans un grand dont il fut frappé, et il m'avoua qu'on ne leur donnait que des détails. Je lui fis bien sentir que tout dépendait de l'ensemble de ce début, que, si on prenait encore des plans trop combinés, et d'objets de détail, on échouerait et retomberait dans les anciennes fautes.
Il me parut encore tenté des descentes, ce qui s'accordait avec les cent bataillons marchant en Normandie. Je lui fis bien voir que tout dépendait d'être sûr des Espagnols et de mettre un si grand ensemble les premiers, qu'on pût, par le nombre, écraser l'ennemi et gagner une bataille navale, seul moyen d'en imposer et de faire, après, des attaques de détail et non devant.
Profitant du moment, je lui recommandai d'empêcher qu'on ne me jouât encore de mauvais tours (il m'entendait bien), n
JOURNAL DU DUC DE CROt 77
me dit qu'il croyait qu'au contraire on avait envie de me bien traiter et, à ce sujet, m'apprit que j'avais mes ordres pour partir, et que j'étais au-dessus des petites intrigues dont je n'avais (jue faire.
Je vis, de tout cela, que c'était un plan pris de pousser la guerre d'Angleterre à outrance, et que tout était préparé et au plus vif. Ainsi, avec la guerre d'Allemagne et de Turquie, c'était le mouvement le plus chaud possible pour l'Europe et le reste, où il allait y avoir huit cent mille hommes et, avec la suite, plus d'un milliard d'hommes à quitte ou double.
Il me dit encore, au sujet de Mme de Kingston (I), que ce n'était pas l'intention de chasser les Anglais de France. H me remit à six jours, mais m'annonçant que je ne ferais pas un long séjour avant de partir.
Voilà, assurément, le début d'aussi grands événements qu'il en soit jamais arrivé, et je n'épargnai rien pour lui faire parer les fautes ordinaires que je prévoyais et dont il parut sentir l'importance et même, peut-être, fâché d'être déjà si avancé. Mais il me répéta qu'il n'avait pas encore entendu traiter la chose aussi bien dans le grand, et se rejetait toujours sur ce qu'ils avaient été forcés par les circonstances, à cause de la paix que l'Angleterre proposait à ses colonies, chose qu'il avait fallu prévenir.
Le soir, étant, à l'ordinaire, chez Mme de Maurepas où il y avait tant de monde, j'appris <{u'il était réglé que le lendemain, jour du départ de l'ambassadeur d'Angleterre, on présenterait au Roi, en cérémonie, Franklin et les députés, comme pour le remplacer. Je n'en pouvais revenir d'étonnement. Le soir de ce même jour, j'allai au bureau, où l'on me remit les ordres à envoyer à un régiment, et le mouvement par la Picardie. Je passai le soir à l'étudier; il était des plus considérables : c'était une partie de celui des cent quatre bataillons. Je vis que c'était le régiment de Flandre du duc d'Havre qui revenait de Lille à Calais, qu'on me mettait six
(1) Elisabeth Chudleigh, duchesse de Kingston, célèbre aventurière anglaise, née en 1~20, morte en 1788 au château de Sainte-Assise, près Melun, «[u'ello avait acheté après la niurt du duc dOrléans. ^llSo .
bataillons à Calais et un régiment de plus àAbbeville : ainsi, tout plein comme un œuf! Ces ordres, datés du 16, jour qu'on avait appris l'ordre de partir de l'ambassadeur d'Angleterre, marquaient un plan vigoureux, longtemps pris d'avance.
Le vendredi 20 mars, eut lieu, en effet, l'étonnante présentation et la liaison ouverte de la France avec l'Amérique.
Au lever, je trouvai, à l'Œil-de-Bœuf, le fameux Franklin, avec les deux autres députés d'Amérique, entourés de bien du monde frappé de cet important spectacle. La figure pittoresque du beau vieillard, avec ses besicles et sa tête chauve, son air de patriarche et fondateur de la Nation, jointe à sa célébrité comme inventeur de l'électricité, législateur des treize provinces unies, et sa science, ajoutaient encore à la beauté du tableau.
A midi, la Chambre entrant, M. de Vergennes à la tête» on fit entrer les députés de l'Amérique. Le Roi, en sortant du prie-Dieu et dans la même chambre, s'arrêta et se plaça noblement. M. de Vergennes présenta M. Franklin, M. Deane et M. Lee, et deux autres Américains. Le Roi parla le premier et avec plus de soin et de meilleure grâce que je ne l'eusse encore entendu. Il dit : « Assurez bien le Congrès de mon amitié. J'espère que ceci sera pour le bien des deux nations ! »
M. Franklin, très noblement, remercia au nom de l'Amérique, et dit : « Votre Majesté peut compter sur la reconnaissance du Congrès et sur sa fidélité dans les eno-ao-ements qu'il prend! » Puis M. de Vergennes ajouta : « Il est cer. tain. Sire, qu'on ne peut avoir une conduite plus sage, plus réservée que celle qu'ont tenue ces Messieurs, ici ! » Ensuite le premier commis des Affaires Etrangères les ramena chez M. de Vergennes.
Les voilà donc traités de nation à nation, et le Congrès bien reconnu, ainsi que l'indépendance, par la France la première. Que de réflexions ce grand événement ne présentait-il pas ! D'abord, c'était un coup cruel porté à l'Angleterre, et fort heureux pour notre commerce, s'il réussissait. C'était,
ensuite, une guerre implacable et, peut-être, la création d'un pays plus vaste que le nôtre et qui pourrait, un jour, subjuguer l'Europe.
C'était le même jour vendredi que notre ambassadeur avait fait la déclaration à Londres. Voilà assez de choses, en huit jours, et bien du changement, car, devant, on ne paraissait, pas prendre garde à eux.
Tous les esprits étaient exaltés, tant on était frappé et secoué de tout cela. Trouvant Franklin dans l'Œil-de-Bœuf, et le connaissant, j'allai à lui et je lui dis : « 11 n'appartenait qu'à celui qui a trouvé l'électricité d'électriser les deux bouts du monde ! ». Ce mot fut remarqué et fît fortune, mais on n'en sentait pas tout le sens, car je disais « électrisé » et non a enflammé ». En effet, ce pouvait n'être qu'une étincelle brillante et de peu d'elfet, et je pensais, avec bien d'autres, qu'un coup si extraordinaire a grand besoin d'être appuyé du succès.
On ne peut se dissimuler que cela avait bien son vilain côté : substituer, le jour de son départ, Franklin le révolté et chef de la révolte, à l'ambassadeur du roi d'Angleterre, reconnaître des révoltés qui n'étaient pas encore tout à fait libres, les reconnaître les premiers, quel exemple ! Et contre une nation avec qui l'on n'était pas encore en guerre, et à qui on n'avait d'autre sujet de la déclarer que parce qu'elle était dans l'embarras^ de plus le risque d'établir, les premiers, une puissance qui devait être si formidable, un jour !
Si nous ne devenions et ne restions pas maîtres des mers; après un pareil éclat, la honte en retombait sur nous ! De même si, par cet exemple, nous les encouragions un jour à faire révolter nos îles à sucre, événement prévu de longtemps, nous n'avions que ce que nous méritions, d'autar.t que le traité n'existait guère ! Leur fameuse capitale Philadelphie, New- York, etc. étaient encore occupées par l'armée anglaise qui était encore forte, et, ne parlant pas de l'Espagne, nous pouvions la mécontenter.
L'autre façon d'envisager la question était que, si cela réussissait, nous devions être les mieux traités dans le com-
merce d'Amérique, et en faire un très abondant et très avantageux.
Après avoir bien vu cette importante et étonnante présentation, j'allai aux bureaux de la Guerre où je vis bien du mouvement et où j'appris bien des choses, et, ensuite, j'allai dîner chez M. de Vergennes, avec l'Amérique.
M. Franklin et les deux autres députés et leurs compagnons y étaient. M. de Vergennes leur donna un grand et splendide dîner de cérémonie, comme à des ambassadeurs accrédités. Franklin était à côté de lui, les autres placés avec soin. On les traita sans affectation, pourtant, avec les plus grands égards, et ce dîner fut bien curieux. J'allai ensuite politiquer avec les plus habiles, et je vis, comme je l'avais déjà vu, que, si on avait préparé le coup, devant, pour bien des choses (car il était très combiné), on était bien loin d'être prêts pour le principal qui était de profiter des forces d'Espagne et de faire le rassemblement que je proposais.
Le samedi 21 mars ne fut, en particulier, important que pour moi, par mes deux travaux, l'un avec M. de Montbarrey, l'autre avec M. de Vergennes.
La nouvelle de la guerre s'étant répandue à Paris, l'antichambre de M. de Montbarrey était entièrement pleine; cependant, il me fit entrer. On porta, par l'autre côté, mon livre de voyage d'Angleterre et les cartes. Lui ayant d'abord, sur la carte de l'Europe, présenté le tableau général, je vis qu'il l'étonnait, comme l'avait été M. de Sartines. Je développai avec force le rassemblement que j'avais proposé à Cadix et la façon de mettre avec certitude soixante vaisseaux de ligne ensemble, sans qu'ils pussent l'empêcher, et quand ils n'en avaient que trente, puis de les chercher, de s'établir en maîtres des mers, ou d'attaquer leurs ports, s'ils ne sortaient pas, ce qui était le meilleur; même étant battus, d'avoir des retraites et remplacements prêts, et d'être sûrs de revenir encore les premiers en forces supérieures, seule façon d'en imposer, de les vaincre tout à fait, et de faire, après, tout ce qu'on voudrait. Il parut saisir ce bel ensemble, me le fit répéter, le suivit sur la carte.
JOURNAL UU DLG DE CRUY 81
De là, je passai au détail de la Manche, puis je lui lis voir les détails dans mon livre. Tout cela fut examiné avec soin. Il me demanda un nouveau travail à fond là-dessus, et m'avoua aussi qu'on n'avait pas considéré encore la chose si en grand. Quoi({u'il y eût cent personnes dans son antichambre, il m'écoutait toujours avec attention. Je lui dis queje reviendrais traiter la chose à fond, que trop de monde l'attendait et, ayant renvoyé mes plans par l'autre côté, je fendis la presse en sortant.
De là, j'allai chez M. de Vergennes qu'heureusement je trouvai libre, car je leur disais sans cesse qu'à force de voir des détails^ ils ne pouvaient voir le grand. 11 fut encore plus frappé que les autres de mon plan général, sur la carte de l'Europe. 11 me dit encore plus nettement que les autres qu'on manquait par les plans généraux, et qu'on n'avait pas encore vu l'ensemble comme cela. Il me le fît ex})liquer et marqua qu'il le saisissait, comme il avait saisi celui des limites. 11 me dit qu'il en parlerait à M. de Maurepas et qu'il fallait suivre cela. Ainsi que les autres, il me fit sentir que les embarquements en Angleterre étaient une folie, si l'on n'avait pas battu la (lotte, et je vis qu'aucun d'eux n'y croyait.
Je vis toujours bien que le monsieur et son beau-frère entretenaient à des coups détaillés, très combinés, que le ministre s'y était laissé aller, et que, tout en sentant, comme moi, le mauvais des petits paquets, on y reviendrait, enfin que le coup était mal lié avec l'Espagne, qui nous laisserait dans l'embarras.
J'eus aussi, avec MM. de Gribeauval et de Cotte, ce jour-là, une conversation importante et bien confirmative de mes plans. Le soir, je revins à Paris.