‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 3)Chapitre 1 sur 11 · DU DUC DE GROY · texte numérisé non relu

DU DUC DE GROY

DU 1er JANVIER AU 31 DÉCEMBRE 1772

Mes travaux géographiques me mettent en rapports avec MM. de Bougainville, Robert de Vaugondi, d'Anville, Molin et Bouvet. — Envoi de mon mémoire sur la découverte des Antipodes, à M. de Boynes, ministre de la Marine, et à l'ambassadeur d'Angleterre.

— Nouvelle monture du globe terrestre inventée par moi. — Visite à M. Anquetil-Duperron. — Un incident à la cérémonie de l'Ordre.

— Mort du duc de La Vauguyon. — État de la Cour : mésintelligence entre le duc d'Aiguillon et le chancelier Maupeou; les princes du sang et le Parlement [: édits du contrôleur général Terray.

— Carnaval. — Entrevues avec M. de Monteynard, au sujet des affaires de mon commandement. — Etudes scientifiques. — Voyage du duc d'Havre en Espagne. — Mariages de la princesse de Stolberg avec le prince Charles-Edouard ; de Mlle d'Harcourt avec le duc de Mortemart. — Visite à Jean-Jacques Rousseau, rue Plàtrière. — Vente des collections du duc de Choiseul. — Reprise de mon travail d'Histoire naturelle. — J'assiste aux expériences de Lavoisier sur le diamant. — Le nouveau parlement. — Procès du comte de Morangiès.

— M. de Monteynard et la réforme de la cavalerie. — Visite au Moulin-Joli de M. Watelet. — Je quitte Paris, le il mai, pour Calais et PHermitage. — Retour le 23 novembre. — Etat de la Cour : crédit de Mme du Barry et rentrée en grâce des princes du sang. — Etat de

Paris.— Je travaille, avec M. de Vaugondi, à une carte de l'hémisphère antarctique donl j'ai conçu le plan. —Travail avec M de Ker- .1. — Notre visite à M. '1" Buffon. — Je conduis M. de Kerguelen sailles, où -a seconde expédition aux terres australes est décidée. Incendie de î'Hôtel-Dieu ..le Paris.

Mon recueillement pour bien finir et commencer l'année, et le voyage à Versailles m'occupa, les premiers jours. On débita que la grande promotion des Cordons bleus était remise à la Chandeleur. Il y avait bien des prétendants dans la (.rise, et heureux qui Tétait, car ce n'est pas chose aisée !

Ensuite, les lettres et les affaires indispensables m'occupèrent huit ou dix jours, et la passion m'ayant pris pour les recherches géographiques et les découvertes des grands voyages, je fis connaissance avec M. de Bougainville. Il approuva un mémoire que j'avais fait, l'automne, pour la découverte des Antipodes, et il me parla du désir qu'il avait d'aller se mettre le pôle sur la tête. Cela me parut téméraire, étant mal pris, mais possible en l'attaquant bien.

Je me procuraitous les ouvrages sur cette matière ; j'en fis les extraits. Je fis connaissance avec tous les géographes et marins qui pouvaient m'instruire, comme MM. Beaurain (1), Robert de Vaugondi (2), et MM. d'Anville et Nolin (3), que je connaissais déjà. Je vis M. Bouvet (4), qui vivait encore

(1) Le chevalier de Beaurain, géographe militaire, a publié les cartes de Yllisloire de la campagne du prince de Condé en Flandre (Paris. 1774, in-f . et de Yllisloire des quatre dernières campagnes du maréchal de Turenne, en 10-2-1G75 (1782, in-f;.

Il était flls de Jean, chevalier de Beaurain (1696-12 février 1771), géo- [ui-même, auteur dune Description topographique et militaire de la Flandre, depui> 1590 jusqu'en 1694 Paris, 1756, 3 vol. in-f°).

(2) Didier-Robert de Vaugondi, géographe ordinaire du Roi, censeur royal (1723-1786 . auteur d'une Vranographie, ou description du Ciel (1779), in-4^ : d'une Description et usage de la sphère armillière, suivant le système de Copernic (1771), in-4°.

(3) Jean-Baptiste Nolin, géographe, auteur d'un Atlas général ci l'usage des

s et maisons d'éducation... pour l'intelligence de l'histoire ancienne et moderne (Paris, 1791, in-4°).

(l) Jean-Baptiste-Charles Bouvet de Lozier, né en 1706, entra, en 17:;i. au service de la Compagnie des Indes, et fut, quelques années après, chargé

et qui, en 1739, a fait, dans les glaces, la découverte du cap de la Circoncision, et la grande quantité de matériaux peu connus que je rassemblai, m'ayant fait couler la matière à fond, j'entrepris avec ardeur, et sans presque m'en apercevoir, un grand travail d'où résulta, en janvier et février, mon grand mémoire sur la découverte à faire au pôle, et, par là, dans la mer du Sud ; ce mémoire acheva de me faire connaître à fond la partie physique et astronomique du pôle arctique.

Je trouvai, en M. Robert de Vaugondi, celui qui avait les meilleurs globes et s'y entendait le mieux. J'entrepris de les perfectionner avec lui. Je lis corriger les siens qui étaient déjà bons, sur la recherche des Russes. Nous avions le mémoire de M. de Bougainville, et déjà des notions du beau voyage des Anglais. Cela me fit perfectionner son globe : j'y fis ponctuer fin la forme de l'Europe aux Antipodes. Je repris mon travailla-dessus et M. de Boynes, notre ministre de la Marine, l'ayant très approuvé, mais n'ayant point d'argent, je le donnai à l'ambassadeur d'Angleterre, qui l'envoya au Roi son maître et aux Anglais qui allaient retourner pour cette découverte.

Ces deux curieux objets marchant doue de front et s'entr'aidant, je trouvai que les cercles des globes terrestres gênaient. J'imaginai une nouvelle monture de globe nu et facile à placer en tous sens pour l'usage des marins, qui est très commode et donne une grande facilité pour mieux entendre le système de la terre. J'en fis faire plusieurs, ainsi que des mappemondes corrigées, et avec le dessin des antipodes et des routes les plus vers les pôles, et tout cela, joint à mes deux mémoires, peut jeter un assez grand jour sur ces deux curieux voyages à entreprendre, qui achèveraient

d'une expédition dans laquelle il découvrit le cap de la Circoncision et les îles auxquelles il a donné son nom. En 1748, il commanda une escadre dans l'Inde, fut ensuite créé gouverneur des îles de France et de Bourbon, enfin conduisit à Pondiehéry, en 1757, la première division de l'armée de Lally- Tollendal. Anobli en récompense de ses services, il mourut en 1787. Il avait épousé, en secondes noces, une demoiselle de Laumont, petite-nièce du cardinal de Fieury.

de nous faire connaître à fond toute notre petite boule, et à en faciliter le tour en moins d'un an.

Le mémoire et les recherches sur le pôle finis, je montrai à M. do Boynes celui sur les antipodes, vers le 15 février, et, puisque le manque d'argent nous empêchait d'en profiter, et que les Anglais allaient partir pour reconnaître les glaces antarctiques, il jugea qu'il valait autant les aider de mes recherches, pour que nous profitassions, ensuite, des leurs, et je donnai mon mémoire des antipodes, sans parler de l'autre, à mon ami milord Harcourt, ambassadeur d'Angleterre, qui le fit partir avec les mappemondes, le 20 février, pour le roi d'Angleterre, et MM. Banks et Solander, qui devaient partir vers le 1er mai, pour ces curieuses découvertes.

Tout cela, qui m'amusa avec passion, m'ayant occupé janvier et février, il fallut, ensuite, reprendre ce dont j'étais en arrière, savoir mes comptes, mon livre de comptes nouveau, mes mémoires, et les affaires du commandement, et surtout la grande affaire là-dessus, qui tenait tout en suspens. Vers le 12 février, ayant, en partie, fini l'objet du globe, je fus encore distrait huit jours par la lecture du nouveau livre de Zoroastre (1), que j'étudiai pour la partie des antiquités, et dont je tirai de bonnes choses. Il est remarquable que cela est bien moins ancien qu'on ne croyait, mais que, quoiqu'il y ait cinq cents ans avant Jésus-Christ, il y a un rapport frappant avec la vraie religion en beaucoup de choses qui font voir que tous les anciens philosophes ont puisé dans l'Ancien Testament ce qu'ils ont dit de mieux, et se le sont

communiqué entre eux. L'histoire de l'auteur, M (sic),

est amusante : j'allai faire connaissance avec lui et j'en tirai de bonnes notions pour la vérité de mon système du Globe. Ensuite, je me mis à mes comptes et affaires dont je parlerai après avoir repris un mot sur les affaires de notre Cour.

A la cérémonie de l'Ordre, à la Chandeleur, on était comme

(1) Zend Avesta, contenant les idées théologigues, physiques et morales de ce législateur, les cérémonies du culte religieux qu'il a établi, et plusieurs (rails relatifs à l'histoire des Perses, traduit en français par Abr.-Ilyac. Anquetil-Duperron (Paris, 1771, :: vol. in-4°).

sur que, sur onze cordons vacants, le Roi en nommerait huit ou dix. On les désignait ; ils s'en croyaient assurés, et la plupart l'attendaient depuis plus de quinze ans, et ainsi l'avaient bien gagné. De ce nombre étaient, entre autres, MM.de Croissy, deSourches, deTresmes, deMontmorin,etc, qui en avaient promesse avant que j'eusse été nommé, il y avait douze ans. Quand nous fûmes entrés, qu'on eut fait sortir tout ce qui n'était pas de l'Ordre et fait fermer les portes, personne ne doutait qu'il n'y allât avoir chapitre, mais, au grand étonnement général, le Roi ordonna d'ouvrir et faire l'appel pour défiler. Ce fut un vrai coup de Jarnac pour les anciens postulants remis à un an, le Roi paraissant n'en plus nommer, de façon à faire des réceptions, l'hiver. Il y avait très longtemps qu'il n'y avait eu de nominations, et le Roi est si tourmenté, à ce sujet, qu'il est très difficile, sans grandes charges ou ambassades, d'y parvenir, et je crois que, si je ne l'avais pas été, quand j'ai été nommé, je ne le serais pas encore.

La raison de ce manque de promotions est que MM. de la Vrillière et de Monteynard le sollicitèrent, et que le Roi, n'ayant pas voulu les faire, trouva plus court de retarder encore.

Je remarquai, ce jour-là, plus de monde à Versailles qu'à l'ordinaire. De même, le Carnaval fut des plus vifs et brillants à Paris. Ainsi, notre nation volage, après avoir tant crié que tout était perdu, songeait plus à courir et à s'amuser qu'à tout le reste, ce qui est très remarquable, après tout ce qui était arrivé.

Peu de jours après, mourut à Versailles le duc de la Vauguyon, gouverneur des Enfants de France. Ce fut un événement pour le reste du parti des Jésuites, dont il avait été le soutien, de sorte qu'il ne leur resta plus que la comtesse de Marsan, mais le gouverneur de son fils, fameux ex-jésuite, fut fait valet de chambre des Enfants de France ; ainsi, c'était encore tenir par un petit coin. M. le Dauphin parut peu sensible à la mort de son gouverneur, qu'il n'aimait plus, à ce qu'on croit, et qu'il n'écoutait plus depuis qu'il

était marié. M. le comte de Provence y parut plus attaché ; il ne resta que M. le comte d'Artois (1) à l'éducation ; on ne nomma pas de gouverneur : M. de Sinety (2), premier sousgouverneur, en fit les fonctions.

Les nouveaux événements de Versailles commençaient à se déclarer. La rupture du duc d'Aiguillon avec le chancelier parut certaine, et, comme le duc tenait bien par Mlle du Barry, qui pouvait tout sur l'esprit de Mme du Barry, il parut qu'il remporterait. Gela influait, comme de raison, sur les grands systèmes du royaume. Aussi celui du chancelier parut-il baisser et, après avoir tout fait et poussé l'autorité du Roi au comble, il parut lui-même embarrassé. Aussi ne fit-il plus rien de nouveau et, en elfet, tout étant culbuté et refait de sa façon, il n'y avait plus guère à faire.

Les princes du sang tenaient bon dans leur système de l'ancien parlement. Aussi restaient-ils privés d'aller à la Cour, sans que cela fit sensation. Le remarquable était qu'on s'habituât, à la fin, à plaider au palais, et que les avocats fameux y allant, on fît foule, comme à l'ordinaire, pour beaucoup de causes curieuses et atroces qui s'élevèrent. Les princes du sang y portèrent aussi leurs affaires, disant que, puisqu'il n'y avait pas d'autre moyen, ils y allaient comme au tribunal existant, sans le reconnaître comme parlement, ni cour des pairs qui n'eut plus lieu pendant ce temps, ou du moins qui fut comme telle, les pairs n'y allant pas, quoique plusieurs ne demandaient pas mieux, étant pour le nouveau parlement; division qui avait été bien utile au chancelier, qui était venu à bout du plus grand coup qui fût arrivé dans la monarchie, et dont on ne parlait déjà presque plus, tant les Français s'habituent aisément !

Le contrôleur général donna alors deux très mauvais édits

(1 Charles-Philippe, comte d'Artois (1757-1836*, roi de France le 10 septembre 1824, épousa, en 177:;, Marie-Thérèse de Savoie, fille de Victor-Amédée ni, i-"i de Sardaigne.

j \ii'li-é, marquis de Sinety, maréchal de camp en I7(w, sous-gouverneur des Enfants de France, premier mailrc d'hôtel du comte de Provence. Morl en 1173.

qui me parurent devoir faire tort à son plan, que j'approuvais assez, sans cela ; il en convint avec moi, dans une grande conversation, mais il disait que son plan, ne pouvant avoir lieu que dans un an, il avait fallu, coûte que coûte, trouver de l'argent sans augmenter les charges, pour gagner cette époque. Ces deux édits furent la vente des offices des municipaux des villes et l'augmentation sur l'impôt des octrois des villes. Ces deux choses les écrasaient et ne pouvaient réussir. D'ailleurs, le parti dominant parut être le duc d'Aiguillon, M. de Boynes, et le contrôleur général et M. de Monteynard, ne sachant où aller, paraissaient se lier avec le chancelier.

Le Carnaval, qu'on croyait devoir être si triste, ayant pris sur le ton le plus gai, le 18 février, nous donnâmes un beau et grand bal, où le salon et le bel appartement ouvert et orné en entier brilla beaucoup. Cela était fort beau, et j'étais bien aise qu'on jouit de la belle maison qui m'avait coûté cher pour l'orner.

Les bals de Versailles, ceux en grand nombre à Paris, les mascarades mêmes du faubourg Saint-Antoine, qui reprirent au mieux, et les beaux spectacles très courus, tout cela rendit ce Carnaval, qui fut assez long, très brillant. C'était une époque très remarquable dans les circonstances présentes. On commençait un peu à payer, et tout le passé s'oubliait déjà, tant il faut peu pour dissiper les Français !

Pendant ce temps, qui m'entraîna en quelque dissipation, pour me prêter par complaisance, je ne pus que me remettre à mes comptes, et je refis au mieux mon livre de comptes et le plan de mes affaires, qui auraient été bonnes, sans les grandes dépenses des basses-cours de l'Hermitage, du salon de Paris, des frais de la substitution et autres, ce qui m'avait dérangé de soixante mille francs, qu'il fallait deux ans pour payer, avant de me remettre au courant et en état d'aider les autres.

Tel fut l'état des choses jusqu'au 4 mars, mercredi des Cendres, hors la grande affaire du traitement de mon commandement, affaire qui tenait tout en suspens, et la dernière dont il me reste à parler.

Ce fut le 17 février que j'eus, avec M. de Monteynard, le premier éclaircissement sur mon traitement. J'en parlai aussi à mes enfants, à Mme de Marsan, et j'entamai cette affaire avec M. Bannière, premier commis des finances de la Guerre, M. Foulon avant quitté. Ce fut le 27 et le 28 février que cela se décida.

Mon fils et ma belle-fille m'avant prié de finir, j'avais demandé rendez-vous à M. de Monteynard et, le 1 7, je lui avais remis deux mémoires qui éclaircissaient nettement ma situation, mes scrupules et mon désir. Si on voulait me continuer en traitement plein, j'offrais d'en donner une bonne partie à un maréchal de camp qui résiderait dans mon absence, et j'en proposai deux convenables.

Ce projet ne plut pas, M. de Monteynard me déclarant qu'il ne voulait que des retranchements, à cause des six millions qu'on lui ôtait, qui mettaient le département de la Guerre très bas. Il me remit à dix jours après.

Le 28 février, je lui exposai encore tout, au plus nettement, ainsi que mon désir et mes conditions. M. Bannière, que cela regarde, y était. Je fus très content de la façon dont M. de Monteynard me parla. Ce fut en bon militaire et en homme de condition. Il conclut qu'il fallait que je restasse, que je fusse avec tout l'agrément dû à des commandants de province ; que j'eusse ma liberté sans gêner, mais que, de son côté, il y gagnât pour les épargnes et retranchements qu'il était obligé de faire, et il conclut à me prier d'accepter de n'avoir que moitié de traitement, au moyen de quoi je ne résiderais qu'autant que je voudrais, sans avoir de congé à demander, et serais libre en tout.

Je ne marchandai pas, et en passai par ce qu'il voulait, étant fort content d'être libre en gardant un beau commandement de province. Je leur présentai tout ce que m'avaient remis les trésoriers, que je n'avais pris qu'en billets, et les leur remis pour en disposer. Comme cela faisait une année pleine, ils réglèrent que je les garderais pour les deux années passées. Ainsi, ce fut comme si, du 1er janvier 1770, j'avais été réglé sur moitié de traitement, et qu'on continuerait de

même. Il fut convenu que cela ne serait point su, que je paraîtrais comme les autres, que mon commandement de province par un par le Roi serait confirmé en commandement fixe de province, et que, de plus, j'aurais toute ma liberté pour résider quand bon ne semblerait, et qu'on s'en rapportait bien à moi. Voici la lettre qu'on m'écrivit, dans la suite, pour décider cela :

De Versailles, le 6 mai 1772.

Sur le compte, monsieur, que j'ai rendu au Roi que vous désiriez, pour être plus libre, ne toucher, depuis le 1er janvier 1770, que la moitié de votre traitement de lieutenant-général commandant en Picardie, Calaisis et Boulonnais, Sa Majesté trouve bon que cet arrangement ait lieu, à commencer de cette époque, au moyen de quoi vous ne recevrez, pour les années 1770 et 1771, que douze mille neuf cent quatre-vingt-une livres douze sols, sauf les réductions, et de même à l'avenir, tant que vous ne serez pas assujetti à une résidence habituelle. Au moyen de cette décision, vous serez le maître de ne résider dans votre commandement que deux ou trois mois de l'année et de vous en absenter quand vous le jugerez à propos, sans avoir de congé à demander, persuadé que vous veillerez toujours avec le même soin à tout ce qui pourra intéresser le service de Sa Majesté. J'ai l'honneur, etc.

Signé : Monteynard.

Tout cela terminé me mit fort à l'aise, à la finance près, pour mes arrangements, et je pris jour pour travailler sur tous les objets du commandement. Je me concertai, pour cela, avec le duc de Charost, gouverneur du Calaisis, et homme d'un grand mérite, et, par politesse, avec M. d'Hérouville, pour que nos travaux cadrassent ensemble.

Vers le 15 mars, nous travaillâmes, le duc de Charost et moi, avec M. de Monteynard. Le plus difficile était pour M. de la Boulie, commandant de Calais, très estimable, mais aveugle, âgé de 86 ans, ce qui demandait au moins un adjoint. M. de Monteynard nous dit qu'il ne pouvait se déterminer à

lui donner ce dégoût, que ce ne fût de son consentement ; qu'il y destinait M. de Bienassise (l), choix que nous approuvâmes tous, et qu'il me chargeait d'y faire consentir, dans l'été, M. de la Boulie. Ensuite, nous traitâmes des gratifications indispensables, et du reste du détail. Je fus très content de M. de Monteynard, qui travaillait plutôt en bon militaire instruit de la besogne, qu'en ministre de Cour, et nous nous retirâmes fort contents.

Je suivis, ensuite, dans les bureaux, tous les objets de détail. Peu de jours après, je fis connaissance avec M. d'Agay (2), nouvel intendant de Picardie, dont je fus très content, et nous convînmes de tout. Ainsi tous les objets du commandement se terminèrent dans ce temps-là, et je vis que j'y serais plus agréablement que jamais, ayant, par confiance, réussi tous les objets.

Un autre qui m'occupa agréablement cet hiver, mais qui prit assez de temps, fut un cours de physique expérimentale que mon fils engagea nos dames à faire et qui fut assez bien rempli. M. Delor, excellent ancien démonstrateur, le fit en portant chez nous ses instruments, hors les dernières leçons, qu'on fit chez lui. Mon fils et sa femme, ma fille, Mmes de Tourzel, de Vérac, de Saint-Simon le suivirent assez assidûment et s'en amusèrent autant que la dissipation de la bonne compagnie put le permettre.

Puisque j'en avais l'occasion, je me remis avec assez de soin, et à relire, à mesure, ma physique, et à travailler sur quelques objets que j'avais poussés assez loin. Ainsi, cela prit encore du temps, de sorte que tout cela, joint aux grands ouvrages que j'avais faits sur la géographie du globe, me fit, avec tout le reste, manquer, cet hiver, à mon grand regret, la suite de mon Histoire naturelle, quoique cela y eût toujours du rapport, mais je craignais bien que cela ne me fit cesser mon grand ouvrage qui demande tant de temps et de suite.

1 M. de Bienassise, nommé lieutenant du Roi à Calais en 1772, en rem-

< ut de M. de la Boulie.

(2J M. d'Agay île Mutigney, maître des Requêtes, intendant de Bretagne en 1767, et de Picardie en 1771.

JOURNAL DU DUC DE CROY li

Le 25 mars, jour de la Mi-Carême, je fis mes dévotions, puis je donnai encore quelques jours à mes comptes et affaires. Dans ce temps, j'allai aux quatre récapitulations du cours de M. Bomare, où il y eut beaucoup de monde. Le duc de Chartres y vint. Cela occupa une semaine agréablement, joint à la fin du cours de ph}rsique. Je Ils aussi, alors, avec l'aimable M. Anquetil, qui venait de nous donner Zoroastre, de bonnes remarques d'antiquités. Je suivis aussi le projet du pôle, et des découvertes de géographie, et le nouveau globe terrestre que j'imaginai avec une monture plus commode que M. Robert exécuta bien. Tout cela fit des objets agréables qui me distrayèrent et ne me laissèrent pas un moment de libre.

Xous fûmes, alors, occupés à garder ma fille, qui eut une rechute de fièvre qui venait d'autant plus mal à propos qu'elle était dans la douleur de sa fille qui avait été languissante, et de son mari qui partait pour l'Espagne. Le duc d'Havre, voyant que la paix lui donnait du temps, et que sa femme avait besoin d'aller encore, l'été, prendre les eaux des Forges, ayant appris que son oncle, M. le comte de Priego, colonel des Gardes Wallonnes, venait de perdre sa femme, et désirait le voir, ainsi que Mme d'Arizza, et jugeant que le moment était favorable pour aller solliciter pour la Toison d'or, au moins après M. de Priego, ce qui lui était nécessaire, ne pouvant accepter le Cordon bleu par la dispute d'ancienneté, le duc d'Havre, dis-je, sur tous ces motifs, arrangea son voyage d'Espagne et résolut d'en profiter pour faire le tour de la France.

Le 27 mars, il partit de Paris, arrangeant sa route par Lyon, Toulon, Marseille, Montpellier, Perpignan, Barcelone et Carthagène ; voyage agréable qu'il s'arrangea pour rendre utile à tous égards. Celui que nous avions fait ensemble d'Angleterre lui avait donné du goût pour bien voyager.

Nous restâmes à consoler sa pauvre femme, et je fus bien touché de ne pouvoir l'accompagner, regrettant de n'avoir jamais eu le temps de voir la France. J'étais aussi bien fâché qu'il partit avant qu'on eût fini les grands arrangements de

famille qui étaient entamés avec M. Danjou, son conseil, et dont les lenteurs nous désespérèrent, malgré le grand travail que mon fils fit, cet hiver, avec lui. Le duc d'Havre lui laissa sa procuration, et c'était une all'airc remise pour longtemps, le voyage du duc d'Havre étant de huit mois.

Le 27 mars, Mme la princesse de Stolberg, qui était venue avec sa fille aînée, chanoinesse de Mons, voir sa sœur Mme la princesse de Salm, fit partir, tout à coup, sa fille (1), pour aller épouser à Rome le Prétendant, ce qui étonna fort. Le duc de Fitz-James l'épousa par procuration pour le prince Edouard. Cet événement singulier fit du bruit, et nous plaignîmes bien cette pauvre victime de l'obéissance .

Dans ce même temps, le mariage de Mlle d'Harcourt, fille M. de Lillebonne, se déclara avec M. de Mortemart (2). Je fus vivement touché de cet événement qui écrasait la Maison d'Harcourt, ne restant de mâle pour faire souche que les Beuvron, très mal dans leurs affaires, et dont le fils, bon sujet, devait, à tous égards, avoir la préférence, surtout suivant l'union de cette ancienne et estimable famille dont le choix de cette fille faisait la perte, du moins suivant les apparences.

Depuis bien longtemps, j'avais envie de voir le fameux Jean-Jacques Rousseau, que je n'avais jamais vu et qui, depuis trois ans, était revenu se mettre en retraite au milieu de Paris.

(I Louise-Marie-Caroline, née à Mons en 1753, fille aînée de Frédéric Charles, prince de Stolberg-Gedern, et de Louise, comtesse de Nassâu-Saarbruck, épousa, le 17 avril L772, le prince Charles-Edouard Stuart, et prit, après fe mariage, le nom d» comtesse d'Albany. Obligée de quitter son mari, h cause de ses brutalités, elle devinl la maîtresse d'Alfieri, puis, après la mort du poète, celle du peintre français François-Xavier Fabre. Elle mourut à Florence en L824.

Voir, sur ses dernières années, Le Portefeuille de la comtesse d'Albany [1806-1824), lettres mises en ordre et publiées, avec un portrait, par Léon-G. Pélissier [Fontemoing, 1002).

2 Victurnien-Jean-Baptiste-Mariê de Rochechouarl, duc de Mortemart, né

en 1752, d'abord capi gimenl de Navarre, puis colonel du régiment

de Lorraine 1774 . maréchal de camp en 1788, avait épousé Anne-Catherine-

lle d'Harcourt, fille de François-Henri d'Harcourt, comte de Lillebonne,

et de Françoise-Catherine-Scholastique d'Auhusson.

Depuis son retour d'Angleterre, la malheureuse querelle avec M. Hume (1), écrivain anglais, ayant achevé de révolter sa vanité, il avait tout abandonné, et il avait tâché de trouver de la ressource dans un prétendu stoïcisme sauvage qui ne voulait recevoir de bienfait de personne ; il ne vivait, suivant son ancien usage, que de copier de la musique.

On avait su qu'il allait à un café : on y courait pour le voir; il n'y alla plus, et on croyait très difficile de l'aborder. Le prince de Ligne et le prince de Salm, le fils, le connaissaient et m'avaient promis de m'y faire recevoir, mais, voyant que cela traînait, et, étant persuadé que je l'apprivoiserais d'abord en ne lui parlant que des objets qui l'intéressaient alors, c'est-à-dire de botanique, et, de plus, ayant grand désir de savoir ce qu'il penserait du plan de mes ouvrages et de sonder sa façon de penser sur les grands objets, je résolus d'y aller, tout simplement.

Je le cherchai, non sans peine, dans la rue Plàtrière (2) ; enfin, ayant appris, à un café, qu'il était à un hôtel garni, j'y allai. Un vieux homme me dit qu'il n'y logeait plus, mais que c'était à trois portes de là. Je pris cet homme par le bras, lui disant que je ne le quitterais pas qu'il ne me mît dans son escalier. Nous y allâmes à tâtons, quoique ce lut de jour, mais il était si noir, qu'on ne voyait rien. Enfin, ayant gagné la rampe, je grimpe toujours, sachant que c'était à un sixième.

Parvenu à sa porte, je frappai. Sa femme, toujours en manière de servante, m'ouvrit et m'annonça.

Je la suivis, de peur qu'il ne dise qu'il n'y était pas, et, ayant débuté par des objets qui l'intéressaient, et qui nous

(1) En janvier 1766, Rousseau s'était rendu en Angleterre, sur les sollicitations de l'historien David Hume qui professait une vive admiration pour lui, mais avec lequel il rompit, après la publication d'une fausse lettre de Frédéric II, lettre dont il attribuait la rédaction à Hume, et qui, en réalité, était d'Horace Walpole.

Pour mettre fin à la polémique qui s'ensuivit, l'auteur de [Histoire d'Angleterre publia un Exposé succinct de la contestation qui s'est élevée entre M. Hume et M. Rousseau, avec les lettres que celui-ci lui avait éci

[2] La rue Plàtrière allait de la rue Montmartre à la rue Goquillière. C'est, aujourd'hui, la rue Jean-Jacques-Rousseau.

I i JOURNAL DU DUC DE CROY

conduisirent à bien d'autres, nous fûmes bientôt bons amis, et j'en fus très content. Ayant mis par écrit, en revenant, notre conversation, je crois bien faire de la rapporter.

Conversation avec M. Rousseau.

Le 28 mars 1772, je vis, pour la première fois, et fis connaissance avec M. Rousseau, de Genève. Il me dit avoir soixante ans, étant né en 1712.

Je le trouvai ne paraissant pas son âge, des yeux vifs, une belle physionomie, et annonçant le cœur et la candeur.

Son seul soin était d'être dégoûté des hommes, ainsi que d'écrire, vraisemblablement par beaucoup de vanité cachée, qui lui faisait dire qu'il ne pouvait plus ni penser, ni s'attacher. Je le trouvai ne vivant que pour lui et être heureux, depuis huit ans, disait-il, qu'il n'écrivait plus, vis-à-vis de sa femme, qui paraît toujours sa servante, copiant, pour vivre, de la musique, une épi nette à côté de son lit, une chambre passable au sixième étage, au milieu de la rue Plâtrière, sans rien d'affecté, en robe de chambre et bonnet, seul et tranquille, paraissant heureux, ou cherchant à croire l'être.

Voltaire, parisien, à sa terre près Genève, exilé de Paris, qui avait alors soixante-dix-huit ans, cultivait ses choux et écrivait des sottises, parce que son médecin lui disait qu'il fallait faire de l'exercice et se tenir l'esprit gai. M. Rousseau de Genève, à un sixième étage, à Paris, chassé de Genève, à qui je dis ce trait, me repartit: «Il n'écrit des gaietés que parce qu'il a l'esprit triste, et il ne fronde que parce qu'il craint ! »

Il me reçut très bien, sans gêne. Il a le meilleur ton de la bonne compagnie, le plus doux et respectueux. Tout cela n'a pas l'air affecté, et, hors son espèce de misanthropie, et de ne vouloir pas être mieux, il est charmant en tout, hors quand il retombe à dire : « Je ne pense plus, et ne veux plus penser ! »

Il paraît un philosophe sensible, dont les yeux et le cœur décèlent les grandes qualités de l'âme, s'il ne les avait pas

outrées par une vanité et une sensibilité poussées à l'extrême.

Ce qu'il dit de mieux, c'est qu'il ne veut plus penser, parce qu'il se méfie de son imagination, qu'elle l'emportait, qu'il paraissait vieux quand il écrivait, depuis qu'il ne pense plus.

Je débutai, pour l'intéresser, en lui demandant si je ne pouvais pas traiter le règne végétal autrement qu'on ne traite la botanique, et j'entrai tout de suite en matière. Je lui exposai avec force le plan de mon ouvrage, et surtout comment j'entrevoyais la façon de traiter le règne végétal. Il parut s'animer sur ces objets-là, et même beaucoup approuver. Il m'encouragea dans des termes dignes de lui. On voyait encore son âme de feu sur ses lèvres, mais il ne veut plus ni lire, ni penser.

Il m'avoua, cependant, qu'en considérant les fleurs des champs, il ne pouvait s'empêcher de chercher les rapports d'utilité de toutes les parties entre elles, mais pour admirer, car il serait bien fâché, me dit-il, de faire ni système, ni classes.

Il me dit qu'il ne concevait pas qu'il y eût des athées; que, cependant, il y en avait beaucoup, à présent, sans qu'ils en convinssent, mais que c'était parce qu'on ne voulait ni sentir, ni raisonnes ; qu'il trouvait, comme moi, dans Moïse et dans les objets reçus, plus de vérités que dans tout, que tout porte au Créateur, que cela seul peut anoblir et charmer.

Sur cela, je lui dis qu'il fallait avouer qu'on n'avait pas toujours assez entendu ses ouvrages, qu'on en avait abusé; qu'il serait bien digne de sa raison, de son amour pour la vérité, de finir par une protestation de foi qui éclaircît les doutes de ses ouvrages, et que, si ce qu'il me disait était imprimé et signé de lui, cela ferait plus que tous les prédicateurs. Sur cela, il revint à son point de folie de dire qu'on ne l'entendrait pas, qu'on ne voudrait que le critiquer, et qu'un homme sage ne devrait jamais imprimer, M. de Fontenelle lui ayant dit, ce qu'il n'avait que trop expérimenté, que le meilleur livre fait le malheur de son auteur.

Il m'encouragea fort à écrire, toute ma vie, les vérités que je paraissais avoir saisies si juste, pour les laisser à l'Aca-

demie ; que je ferais mon bonheur en remplissant le devoir de chacun, qui doit à ses semblables le tribut de ce qu'il peut découvrir de bon, de ne rien négliger pour corriger et approcher de la perfection, et ne pas me donner le dégoût, de mon vivant, de le voir critiquer ou mal entendre par des ignorants. On sent que cela revient a lui qui, pour avoir été trop loin, est dégoûté des hommes, par la vanité offensée de n'en avoir pas été cru l'oracle.

Je profitai de l'occasion pour lui établir mon système du milieu de nos connaissances, et que nous ne disons ne rien savoir que parce que nous voulons tout savoir, ce qui ne serait pas dans l'ordre de la créature créée. 11 approuva beaucoup mon système, et même avec enthousiasme, disant que nous pouvons encore aller un peu plus loin, mais que j'ai raison de prendre pour plan que nous savons tout, si nous approchons de savoir ce qui nous suffit pour nous être utile.

Il me dit faire grand cas de M. de Buffon, mais qu'il trouvait que j'y répondais bien et battais bien M. Maillet (1). Il m'encouragea fort à suivre mon plan, qui lui paraissait le mieux qu'il eût entendu. Il s'enflamma à mes peintures de l'aurore à Chàtillon, et de la nuit du Blanc-Nez : « La nature dictait, j'écrivais! — Ah! dit-il, mettez cela pour votre épigraphe. Qu'elle est belle ! »

Que mon Règne végétal devait être charmant, pris ainsi!

Il fut très aise de ce que je lui dis des Antiquités : il pensait aussi que les Hébreux étaient le plus sûr. Enfin il me parut, en gros, presque orthodoxe sur les généralités; que ce n'est que pour avoir été trop loin, et avoir été mai entendus, que ses ouvrages ont fait du tort, et que nous aurions pu nous accorder, en gros, à merveille — remarque que je fis avec joie pour le développement de la vérité, qui n'est

(1) Benoît de Maillet, consul de France en Egypte, inspecteur des établissements français dans le Levant (1G36-1738), auteur d'une Description de riùji/pte [':;",, 2 vol.), de Telliamed, ou entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer, la formation de la terre, l'origine de l'homme, etc. (1775, 2 vol.).

qu'une pour tous les bons esprits. Il est malheureux que, pour les détails, il n'ait pas jugé aussi juste.

Enfin, rien n'est si délicieux que son cœur et son esprit, mais je crois qu'on peut comparer Jean-Jacques à un nerf exquis, mais trop sensible, qu'un rien ébranle et fait tomber dans le faux ; et c'est surtout l'amour-propre outré et le feu de l'imagination qui le rendent intraitable, par un excès de sensibilité qu'un rien révolte.

Nota. — Pendant cette conversation de deux grandes heures, sa femme, qui tricotait à côté de lui, et lui, ne parurent avoir de distraction que pour s'inquiéter de ce que mon laquais toussait dans leur petite antichambre, de lui porter de la lumière, et de la crainte qu'il ne s'y enrhumât, paraissant, de bonne foi, en faire autant de cas que moi. Ils nous donnèrent une petite chandelle pour descendre les six étages, qui sont petits, et dont je crains qu'il ne tire vanité.

Je le fis presque consentir à venir botaniser à Châtillon.

On a vu qu'à notre travail, le duc de Gharost et moi, avec M. de Monteynard, il avait été décidé que ce serait M. de Bienassise, ancien lieutenant-colonel de Normandie, et ancien brigadier, qui succéderait à M. de la Boulie, à Calais, et que je lui ferais, cet été, goûter d'avoir ce survivancier. M. de Bienassise vint, quelque temps après, à Paris, et je lui dis les intentions du ministre. Il n'insistait que sur son traitement, en attendant, ce que je laissais à traiter à M. de Périgord, son ancien colonel.

Sur ces entrefaites, M. Houbacq (1), notre bon major, que je fus heureux d'avoir alors, me manda que, le 21 mars, M. de la Boulie, âgé de quatre-vingt-six ans, était tout à coup tombé dans des défaillances qui faisaient qu'on en désespérait. Il lutta encore quelques jours, par la grande force de son tempérament. Enfin, on me manda que le 28 mars, à cinq heures du soir, il avait cessé sa carrière. Il fut véritablement regretté, et méritait de l'être. Il avait de l'esprit, de

(1) Houbacq, nomme" major au gouvernement de Calais en 1772.

ni. 2

l'adresse, un bon cœur et des qualités qui le rendront toujours cher à Calais, où on le regretta longtemps.

Comme il fallait finir, je répondis, le 31 mars que j'appris cette nouvelle, à M. Houbacq, que M. de Bienassise était nommé, que lui, M. Houbacq, pouvait prendre le commandement, retirer tous les papiers, de concert avec Mme de la Boulie, femme de mérite, et qui était au fait, et de tout suivre sur l'ancien pied, jusqu'à mon arrivée au 1er juin. Ainsi finit ce respectable M. de la Boulie, avec qui je m'étais si bien accordé, depuis seize ans que nous étions ensemble à Calais, et je le regrettai bien sincèrement.

Le 3 avril, nous allâmes voir la belle maison et les tableaux du duc de Choiseul, qu'on montrait au public, tous les tableaux allant être mis en vente. Il yen avait pour une grande somme, dans sa belle galerie, et cela faisait un magnifique coup d'œil. C'était, surtout, dans l'Ecole flamande que cela brillait. Il est étonnant qu'il eût pu rassembler tant de si beaux tableaux en si peu de temps, et c'était une chose bien touchante de voir quelqu'un, dix-huit mois devant au pinacle, être obligé de tout vendre et de faire comme son inventaire de son vivant. Il y avait de quoi faire, là-dessus, bien des réflexions !

Nous vîmes, entre autres, un superbe plan en relief, delà plus grande gaîté et vérité, de Chanteloup où il était exilé. Cet art de représenter en relief ne pouvait être poussé plus loin. M. de Laborde, son bon ami, achetait sa maison pour la lui louer à vie, et, se mettant à la tête de ses affaires, très dérangées, lui assurait au moins de l'aisance. Ce cabinet de tableaux, qu'il avait achetés cher, et qui lui revenait à trois cent mille francs, fut vendu quatre cent vingt mille, et on se les arrachait, parce qu'il était à la mode d'avoir quelque chose de ce cabinet-là. Le tableau hollandais du bois de la Haye fut, entre autres, vendu vingt-sept mille francs ; les Wouvermans, quinze et douze mille francs.

Ce même jour, j'allai, avec mon fils, à la dernière récapitulation de M. de Bomare, où fut le duc de Chartres, et qui fut très curieuse.

Le soir, je repris, enfin, chez Baume, mon travail Histoire naturelle, si délaissé cet hiver. Je ne pus m'y donner que dix jours, mais, aidé de tous les plus savants, et bien sur de la marche, je fixai la chaîne : je prouvai que le grès était la terre la plus approchante de l'élément Terre, solide, pure, et je liai ma suite d'une façon satisfaisante. C'était le grand coup, et alors, il n'y avait plus qu'à suivre. Je fis tout de suite le grès, et je prouvai, par l'expérience, qu'il est beaucoup plus dur que le cristal.

Ce fut tout ce que je pus faire cet hiver, mais j'avais, au moins, éclairci tous les principes, et pris la meilleure voie.

Le 25 avril fut bien rempli, au sujet de cette science : j'allai voir Bomare qui arrangeait un nouveau cabinet, plus beau et décent que l'autre. Je réglai avec lui des choses importantes sur le grès et le quartz.

Il me fit voir, vis-à-vis chez lui, un lit très bien inventé pour les malades, et par où on peut les élever pour ôter le bassin ou faire le lit dessous eux, sans qu'ils le sentent.

De là, j'allai chez un M. Forster, allemand, rue Neuve-des- Bons-Enfants, voir un superbe cabinet de cristallisation de toute sorte. J'y fis connaissance avec M. Rome de Lisle, qui venait de nous donner l'excellent Essai de cristallographie (1), où il ne laissait presque rien à désirer sur les formes constantes des cristallisations, et d'où M. Lesage (2) venait de prendre son système de faire de tout des sels, sur la ressemblance des cristallisations, système qui fut très rejeté, mais qui, en s'expliquant, pour ne pas tout confondre par les termes, a bien du bon. On fit, ensuite, la vente de ce cabinet de cristaux, qui devait aller à soixante mille francs, si les amateurs donnaient, et c'était un goût nouveau qui prenait, depuis deux ans, à Paris, et ce M. Forster nous enrichissait des

(1) Jean-Baptiste-Louis Rome de Lisle, physicien et minéralogiste (1736-1790 . auteur d'un Essai de cristallographie, ou description des figures géométriques propres à différents corps du règne minéral, connues vulgairement sous le nom de cristaux, avec figures et développements (Paris, 1772, iri-8»), etc.

(2) Georges-Louis Lesage, mathématicien et chimiste (1724-1803), auteur d'un Essai de chimie mécanique, couronné en 1158 par l'Académie de Rouen, et d'un grand nombre de dissertations et de mémoires scientifiques.

cabinets d'Allemagne et d'Angleterre. C'était dommage de diviser cela !

De là, j'allai chez M. Cadet (1), apothicaire, où on faisait encore l'expérience du diamant. J'y trouvai les fourneaux allumés et tout le monde bien occupé. C'est M. Lavoisier (2), fermier général et membre de l'Académie, et un autre qui essayaient de distiller le diamant, puisqu'on pouvait le volatiliser, comme on l'avait prouvé par beaucoup d'expériences, et une fameuse, il y avait six mois, chez M. Rouelle (3).

J'y retournai à sept heures du soir, et il résulta que les diamants ne furent point altérés, parce qu'ils étaient enfermés dans des cornues et qu'ils ne se brûlent et dissipent bien qu'à l'air libre. Cela mit en train de mettre bien des diamants au feu !

Quoiqu'on eût peu d'estime, alors, pour le nouveau parlement, il prenait au mieux : jamais il n'y eut plus de causes célèbres, et ce parlement, où personne ne voulait aller, fut, par là, rendu si à la mode, qu'on s'y étouffait. C'était un spectacle inconcevable de voir comment il prit en un an, malgré le déchaînement qu'il y avait eu, et cette inconstance ou soumission par légèreté, de la nation, ne peut être trop remarquée. Tous les avocats reprirent, et les bons orateurs furent plus à la mode que jamais.

La cause qui fit le plus de bruit et qui, en effet, étaitétonnante, fut celle du comte de Morangiès (4) contre des petits usuriers

(1) Cadet, ancien apothicaire major de l'Hôtel des Invalides et des armées du Roi, membre de l'Académie des Sciences, demeurait rue Saint-IIonoré, près la croix du Trahoir [Alm. Royal).

'■l) Antoine-Laurent Lavoisier, l'illustre chimiste (1743-1794).

(3j Hilaire-Marin Rouelle (1718-1779), démonstrateur au Jardin du Roi, auii'iir d'un Mémoire sur lu présence de la potasse dans ht crème de tartre, lu, en 1769, à l'Académie des Sciences, etc.

(4) Jean-François-Charles <}<■ Molette, comte, puis marquis de Morangiès, né en 1726, brigadier eu L761, maréchal de camp en 1762, avait épousé, en 17.'i:;: Marie-Paule-Thérèse de Beauvilliers de Saint-Aignan.

Son procès est un de ceux qui contribuèrent à illustrer l'avocat Linguet qui le perdit d'abord, mais gagna ensuite en .appel : « Je crois, écrit à ce propos madame du Deffand, le comte de Morangiès un fripon, et qui vient de gagner son procès contre des gens aussi fripons que lui! »

Voltaire avait pris chaudement la défense du comte.

nommés la veuve Véron, de quatre-vingt-six ans, et Dujonquay, son petit-fils, avocat de vingt-cinq ans. Il s'agissait de savoir si cent mille écus avaient été portés, dans une matinée, par Dujonquay, chez le comte de Morangiès, ou non. Ce fait si simple s'embrouilla de sorte que rien n'était plus intéressant à éclaircir. Il paraît qu'il en aurait fallu laisser le soin à la police ; mais on l'attaqua elle-même, on en fit l'affaire des grands contre le peuple, et chacun prit parti. Les Mémoires deLinguet, et surtout de son adversaire, furent des plus curieux, et le 11 avril, il fut jugé qu'on cassait la première procédure et qu'on recevait le procureur général appelant contre toutes les parties, contre tous les témoins, et tous restant également accusés. Ainsi, on n'y voyait plus goutte. Mais les choses étaient au point qu'on ne pouvait juger autrement, et il fut remarquable que, parmi tant d'affaires célèbres, ce parlement méprisé jugea, au dire du public, mieux qu'on n'avaitjamais fait. Tout cela devait faire triompher le chancelier qui avait réussi en tout, et, pendant ce temps, par le revers ordinaire des Cours, il devint voisin de sa perte.

A la fin d'avril, le grand travail de M. de Monteynard sur la cavalerie s'effectua. Le Vendredi Saint, 17 avril, il le fit signer au Roi. C'était un grand événement, un quart des escadrons étant retranché, l'intérêt remis en jeu, par conséquent, aux dépens de l'avancement des exercices qui avaient été poussés au point d'illustrer notre cavalerie, qui ne pouvait qu'y perdre de ce côté, tandis qu'on disait qu'elle y gagnerait sur le bon état des hommes et des chevaux. J'aurai occasion d'en parler dans la suite.

Le dernier avril, mon fils partit pour son régiment, à Cambrai. Il avait bien travaillé cet hiver, et, entre autres, poussé l'arrangement de partage avec sa sœur, mais les lenteurs insupportables de M. Danjou nous firent encore suspendre cette grande affaire qui me touchait tant.

Ce jour-là, nous fûmes voir le Moulin-Joli deM. Watelet (1),

(1) Claude-Henri Watelet, receveur général des finances, peintre et littéra-

qui est la situation la plus fraîche et agréable, pour les eaux courantes et belles prairies, qu'on puisse voir. C'est la fraîcheur même, unie au goût de la meilleure architecture de Rome et du meilleur ton pittoresque.

Le 1er mai, j'allai à Versailles, pour le contrat de mariage de la deuxième Mlle d'Ecquevilly (1) et pour mes différents travaux avec le ministre et autres.

Le 2 mai, je fis, avec lui, le travail d'inspection en règle du régiment de Péronne. Comme c'était son ouvrage, il le traitait très à fond. J'entamai aussi, pour mon fils, le grade de brigadier, étant dans sa sixième année de colonel et ayant plus de campagnes de guerre que les autres. Je fis beaucoup d'ouvrage. J'étais avec agrément avec tous les ministres, les bureaux, et, si j'avais eu encore de l'ambition, j'avais de quoi être satisfait. D'ailleurs le Roi et la famille royale ne s'occupaient à rien, chaque ministre faisait tout dans sa partie, et ils s'entre-détruisaient. Le crédit du chancelier baissait.

Je donnai un de mes globes de nouvelle invention, mon mémoire, et fis un grand travail avec M. de Boynes, ministre de la Marine, et M. Rodier (2), son premier commis. Sur les trois voyages qui restaient à faire pour achever de connaître tout le globe, on promit d'y faire attention et d'en faire faire un dans un an.

Je pris congé et terminai tout à la Cour, où j'étais avec considération pour la partie du travail. Ce jour-là, parut la mémorable ordonnance de la cavalerie qui, culbutant tout ce qu'avait fait M. de Choiseul, remettait l'intérêt en vogue, par conséquent la perte de l'exercice et des évolutions.

teur (1718-1786), membre de l'Académie française en 1761, auteur de différents ouvrages de littérature et d'art, notamment un Essai sur les jardins 177 l), et une comédie, la Mais, m de campagne à lu mode (1784), que lui avaienl inspirée ses jardins du -Moulin-Joli, près Colombes, jardins que le Roi, la Reine et les princes n'avaient pas dédaigné de visiter plusieurs fois.

il A.glaé-Marie, unie, m 1772, avec François-Emmanuel de Capendu, capitaine .ni régiment de Royal Picardie cavalerie).

(2) Rodier, intend.ml de la Marine, ayant, depuis 1764, l'inspection générale des I lasses en survivance.

M. le duc d'Aiguillon nomma, alors, des conseillers d'ambassade, ou apprentis politiques, qui lui donnaient plus de créatures.

Le 3 mai, de retour à Paris, n'ayant plus que huit jours, et mille affaires, je commençai mes paquets et à plier mon grand ouvrage, où il était bien difficile de se retrouver, y travaillant si peu de suite. Je portai à Calais de quoi perfectionner le Système du globe et ses Antiquités et de suivre un peu les Pierres où j'espérais me remettre en entier, l'hiver, pour avancer la minéralogie, après laquelle je comptais repasser les principes et les éléments, et donner alors tout, jusqu'au végétal.

Le 6 mai, à dix heures du soir, Charbonneau, notre bon maître d'hôtel, tomba en apoplexie : il fut soigné d'abord, et au mieux, par M. Milliard (que nous craignions de perdre aussi, alors, car on voulait le débaucher). Mme de Croy resta quatre jours après moi, ayant bien des embarras, et je laissai le maître d'hôtel bien mal. Il mourut trois jours après mon départ.

Mon équipage partit le 8, et je restai deux jours à tout régler. Enfin, je partis le 11 mai de Paris, y ayant passé un hiver bien occupé (1)

(1) Arrivée à Cambrai le soir. Visite aux mines d'Anzin avec le prince de Solre, qui accompagne ensuite son père à l'Hermitage, où il l'aide à mettre en ordre ses finances qui, en raison des travaux de l'année précédente, sont en mauvais état.

La duchesse d'Havre les rejoint le 20 mai. Promenades aux environs. Le 29, départ du duc pour le Quesnoy, Aire et Calais, dont M. de Bienassise vient d'être nommé gouverneur. M. de Croy termine, le 1S juin, un mémoire sur le dessèchement du Calaisis, opération à laquelle il prend un grand intérêt. D'autre part,- ses études géographiques le mettent en correspondance avec M. de Lauraguais qui lui envoie, de Londres, un superbe pigeon huppé, de la part de M. Banks qui le prie de le remettre de sa part à M. de Buffon, — plus une carte des découvertes de la mer du Sud et des iles de la Nouvelle- Zélande.

Le 18 août, départ pour Saint-Omer, le Quesnoy, Bruges et Utkerque 'où les travauï sont finis), Gand, Courtray et l'IIermitage. Les embellissements de l'Hermitage, commencés en 1749, sont terminés; ils ont coûté i50 mille livres. Les principaux hôtes do M. de Croy sont, alors, outre ses enfants et petits-

J'arrivai heureusement à Taris le 23 novembre 1772. La Cour de France était la même depuis six mois : Mme du Barry faisait tout pour les grâces de Cour et autres, et le reste par les ministres en chef dans leurs parties. La famille royale ménageait moins la dame chez qui la cour d'hommes était nombreuse. On assure que son crédit alla jusqu'à entrer dans le temps du travail de quelque ministre. Les Barry faisaient ce qu'ils voulaient; le contrôleur général, très habile, (railleurs, se soutenait en fournissant à tout cela, et le duc d'Aiguillon en étant le principal favori. Le parti du chancelier déclinait, mais tenait, et telles étaient les choses, vers la fin de l'année, que le Roi, en bon père, était fâché de voir les princes séparés de lui, et la cérémonie du jour de l'An? où il y avait des réceptions, se faire sans les princes. On croit que ce fut le chancelier qui, avec le prince de Soubise, ménagea le raccommodement du prince de Condé, qui écrivit une lettre assez humble et revint à la Cour, comme nous dirons.

Le duc d'Aiguillon, pour n'être pas en reste, ménagea le retour du duc d'Orléans, qui écrivit plus noblement, et enfin le Roi eut la satisfaction, hors le prince de Conti, de revoir les princes à la réception du duc de Bourbon, au jour de l'An, ettput paraissait tranquille, tandis que ce retourne fit que ranimer les deux partis, le duc d'Orléans étant avec le duc d'Aiguillon et bien avec le Roi, et le prince de Condé, au grand déchaînement de Paris, avec le chancelier, où se raccrochait M. de Monteynard, pour tenir à quelque chose, et se soutenant par son mérite, sa complaisance aux dames, et en attendant.

Telle fut, à la Cour, la fin de l'année et le commencement de l'autre, dont je reparlerai.

Paris était fort tranquille et fort criant, à l'ordinaire. On

enfants, Mme de Maubeuge, leur tante, M. de Traisnel, l'abbé de Sainte- Aldegonde, M. e1 Mme de Colins, L'abbé d'Arvillars, le marquis Deinse.

Le 3 octobre, ouverture du théâtre par un prologue composé par le prince de Solre et suivi de la représentation de Tancrède. Clôture le 30. Retour du duc de Groy à Paris, le 23 novembre.

se dilatait la rate par des pasquinades contre le chancelier et le prince de Gondé. On criait contre le nouveau parlement, mal composé, et qui jugeait au moins autant et aussi bien de grandes causes. Les malheureux qui perdaient réellement à la suppression de l'ancien, gémissaient et s'y habituaient; les autres criaient par habitude. Cependant la vie n'y était pas fort chère, la tranquillité était parfaite, le chaos tout aussi grand, cependant. Peu d'étrangers, et un hiver des plus doux et tranquilles que j'aie vus. De grandes actrices débutantes et une excellente Comédie française faisaient diversion. C'était, avec la médisance et l'habitude de fronder, la principale occupation d'une nation volage et douce, qui s'occupe peu dans le grand.

Je reviens à ce qui me regarde et à mes Mémoires courants : m'étant arrangé, le 26 novembre, je rentamai avec M. de Vaugondi, géographe, pour la belle carte de l'hémisphère antarctique, que j'avais imaginée à Calais, dans une projection un peu inclinée qui donnait toutes ces mers et côtes-là du même coup d'œil, ainsi que toutes les routes faites et à faire, de sorte que rien n'était plus curieux pour achever la connaissance du globe. J'en trouvai l'esquisse commencée à assez grand point, et je suivis ce curieux ouvrage.

Le même jour, je repris enfin mon Histoire naturelle, que je désespérais de finir parmon âge de cinquante-cinq ans, et le peu de temps que j'y pouvais donner. J'étais revenu exprès un peu de bonne heure et, pour regagner, je m'y mis avec force, car tout l'été, et huit mois dehors, étaient perdus pour cet important ouvrage. Je repris au quartz, non sans peine, pour me retrouver et me remettre en train, et je suivis avec ardeur un mois juste, c'est-à-dire jusqu'à Noël, et je finis le quartz, le cristal et les pierres, le tout assez bien.

Au bout de dix jours que j'allai à la Cour, je trouvai que j'y étais agréablement, non auprès du Roi et du nouvel intérieur, où je n'allais pas, mais chez M. de Monteynard, les bureaux, et avec le militaire et gens instruits qui me distinguaient d'une manière qui, pour être moins brillante, ne m'en

paraissait pas moins flatteuse. J'allais peu en haut, et, cependant, je faisais ce que je voulais et réussissais dans le détail.

C'est, environ, le 7 décembre que je vis tout à coup le prince de Condé et son fils à la Cour. Cela fit grand bruit. Sa lettre fut trouvée basse, et aussi on le ménagea peu, ayant mis dans la Gazette de France qu'il était venu faire excuse.

J'avais, en novembre 1771, fait un grand mémoire sur les trois meilleures découvertes à faire pour, en trois seuls voyages, achever la connaissance du globe, et je l'avais, alors, lâché à M. de Boynes, ministre de la Marine, qui y entendait peu, mais qui avait de l'esprit et voyait dans le grand. Depuis, il me faisait beaucoup d'amitiés. A mon arrivée, M. de Kerguelen (1), lieutenant de vaisseau, qui m'avait écrit, de l'île de France, qu'il allait à la découverte des terres australes dont je lui avais parlé, me vint voir à Paris. Il me montra sa découverte d'une terre à 50 degrés et sous l'île Maurice. Il me dit qu'il avait été fait capitaine de vaisseau pour cela, quoiqu'il eût, par l'état de sa mâture, abandonné son camarade M. de Sainte-Aldegonde (2), dont on était bien inquiet, et qu'il avait laissé à l'atterrage, et il m'apprit qu'il avait ordre d'y retourner. Je lui demandai, de là, par où il reviendrait ; il me dit : « Par le même chemin, à l'île de France ! » Je lui fis remarquer qu'il était malheureux de ne pas profiter d'une pareille dépense et armement, pour revenir par le même endroit, et, lui ayant fait voir, sur les

(1) Yves-Joseph de Kerguélen-Trémarec, navigateur 1734-1797). Chargé, en 1771, d'explorer les terres australes, il y fit plusieurs découvertes, entre autres celle de la terre à laquelle il a donné son nom, mais, après une nouvelle expédition, en 177:;, fut l'objet d'accusations qui le conduisirent devant un conseil de guerre et lui valurent une condamnation. Il n'en reprit pas moins son service dans la marine, peu après. On trouvera, ci-dessous, quelques échos des difficultés qu'il cul à subir. 11 a publie, en 1782, une Relation de deux voyages dans les mers australes et des Indes, /'ails de liii à 1774

in-s- .

(2) Voir ci-dessous pages 44 et 45. Cet officier eût été, d'après ce passage, non M. de Sainte-Aldegonde, mais M. de Saint-Allouarn, commandant la flûte Le Gros-Ventre.

jolis globes à ma nouvelle façon de monture, qu'il n'en coûtait presque rien de plus pour, de là, longer et reconnaître toutes les terres australes, la largeur de toutes ces mers, nos Antipodes qui n'avaient jamais été vus, et, côtoyant toujours les terres à découvrir, revenir par le cap Horn avec les vents et courants qu'on sait favorables de ce sens-là ; en homme instruit, il fut frappé de la beauté et importance de ce projet, et me pressa fort de le faire mettre en exécution, le moment ne pouvant jamais être aussi convenable, puisqu'on l'envoyait jusque-là, et qu'il y avait autant, à peu près, de chemin à revenir par un côté ou l'autre. Je lui dis que j'en avais donné un mémoire, il y avait plus d'un an, sans me douter d'une circonstance si favorable, et je lui fis le plan de détail de cette importante et dangereuse expédition. Il me rassura sur ses dangers, la saisit avec ardeur, sagesse et capacité, et je le vis propre à l'exécuter. Nous fîmes ensemble le détail, et il me pressa d'en parler au ministre, et de ne pas laisser négliger une pareille occasion de découvrir la cinquième partie du monde.

Ce fut le 6 décembre 1772, que j'entamai, à Versailles, avec M. de Boynes, cette grande opération. 11 m'écoutabien, parut saisir la chose, mais, n'étant pas assez au fait, m'en demanda un plus grand détail. Le 12 décembre, je lui portai et je lui donnai un de mes globes, avec le mémoire tout prêt, pour servir d'instruction à M. de Kerguelen, avec qui je l'avais préparé. Il fit entrer M. de Kerguelen, qui l'assura de l'importance et de la facilité de tout, Pour moi, je ne lui en dissimulai nullement les moyens et difficultés, pour n'avoir rien à me reprocher, et, faisant connaître ma crainte de me mêler de tout cela, par les risques que tant de gens courraient, quoique, pour la partie des sciences, le projet fût superbe et le plus beau et utile possible.

Le ministre saisit avidement, pesa et examina bien, et nous renvoya à M. Auda, chef des bureaux des Colonies, et qui avait toute sa confiance. Nous trouvâmes un homme qui voyait bien, et dans le grand. Il saisit la beauté du tout. Il ne s'agissait que de huit mois de vivres de plus, ce qui était un objet

cher, mais la plus grosse dépense était arrêtée, sans cela. Nous retournâmes plusieurs fois chez M. Auda, qui acheva de déterminer le ministre à cette grande opération, qui fut décidée, comme on verra ci-après.

Le 17 décembre, j'allai voir le nouveau cabinet, très embelli, de Bomare, qui s'était dérangé à son changement de maison, et n'était pas soutenu comme il le méritait. L'aprèsdîner, j'allai au discours et à l'ouverture du cours de M. Adanson (1), autre célèbre naturaliste dans un autre genre, mais que je suivis peu, et j'aimais mieux M. Bomare pour la minéralogie. J'allai plusieurs fois chez lui étudier les matières sur lesquelles je travaillais.

Le 25 décembre, M. de Kerguelen, étant venu diner, me pressa fort de pousser pour la décision de son voyage, tel que je l'avais étudié être le plus nécessaire et glorieux. Il m'engagea à aller, le soir, au Jardin du Roi, chez M. de Bufîon, pour le prier d'en écrire, de façon à aider à déterminer le ministre. Je m'y rendis, et nous allâmes ensemble chez M. de Bufîon, qu'il connaissait. Le singulier était que je n'avais jamais vu le célèbre M. de Buffon, parce que, voulant aller d'après ce que l'expérience me donnerait de principes, en approfondissant chaque objet, j'avais craint, dans les commencements, de me laisser entraîner par sa fameuse éloquence, et que, dans la suite, il avait presque toujours été malade ou chez lui, à ses forges, ce qui l'avait fixé.

Nous le trouvâmes assez bien remis, et aussi aveugle, ou avec la vue aussi basse qu'à l'ordinaire; c'est tout dire, car celui qui passe pour avoir si bien vu la nature, n'a pu même la voir avec des lunettes, car n'y aurait pas eu place pour elle, entre ses yeux et le papier. Il écrivait y touchant du nez, mais on sait avec quelle éloquence il s'en acquittait. Nous le trouvâmes occupé pour ses forges, qui étaient son principal objet d'intérêt, où le goût s'était mis. Je lui exposai l'objet de notre visite. Je lui montrai, sur un de mes globes

l) Michel Adanson (1727-1806), auteur d'une Histoire naturelle du Sénégal (1749-1753), d'une Méthode pour apprendre à connaître les différentes familles des plantes (1764, 2 vol.), etc.

que j'avais porté, le plan du voyage qu'il approuva fort, et en parla en homme bien au fait. Il fut très content de mes globes, et ensuite je le mis sur tous les objets les plus intéressants des systèmes du globe. Il en revenait à son erreur du sable vitrifié, et sa partie systématique est misérable, mais on entrevoyait souvent des traits lumineux d'un très beau génie dont l'imagination est le principal.

J'ai écrit, en revenant, notre conversation, qui fut intéressante. Il me dit beaucoup de choses flatteuses sur le pigeon couronné que j'avais envoyé avec tant de peine et dont il loua la description, ce qui nous fit entrer en matière. Je vis, chez lui, M. du Tillet (I), dont je. fus encore plus content que de M. de Bufîon. En sortant, M. de Kerguelen avait le double d'opinion de moi de ce que j'avais tenu tête, dans cette visite, mais je vis que cela n'était pas si difficile, et qu'à l'exception de la partie des grands animaux qu'il a très bien traitée, j'étais plus qu'en état de tenir au reste, ce qui m'enhardissait et me faisait regretter de n'avoir pas plus de temps à donner à mon grand ouvrage. Dans tous ces temps-là, j'achevai de connaître le reste des savants fameux, qui ne le paraissent plus tant, quand on devient un peu fort.

Le 26 décembre, M. de Kerguelen m'engagea à le mener exprès à Versailles pour nous éclaircir avec M. Auda. Nous y traitâmes le projet à fond, et ce fut un coup de parti. En allant et revenant avec M. de Kerguelen, en voiture, je lui fis le tableau du voyage, et il prétendait que je le voyais comme si nous y étions. Il était éclairé, docile, hardi et sage, et me parut très propre à l'exécution. Gela nous fit trouver le chemin de Versailles bien court, et il ne s'est guère fait de conversation plus curieuse. A sa réquisition, j'envoyai, quelques jours après, un livre et une lettre à M. de Boynes, qui l'éclaircit, en enfin, le 28 décembre, je menai encore M. de Kerguelen à Versailles. Le ministre nous reçut au

(1) Directeur de la Monnaie, à Troyes, membre de l'Académie des Sciences et de la Société d'agriculture de Paris, mort en 1791, du Tillet est l'auteur d'ouvrages sur le pain, les blés, les métaux et les poids.

mieux ; il était déjà déterminé, et ce superbe et dangereux voyage fut arrêté et résolu.

Le 29 décembre, le duc d'Orléans et son fils, le duc de Chartres, retournèrent à Versailles : le premier fut bien reçu, et le second, qui avait marqué plus d'entêtement, le fut très sèchement.

M. le prince de Condé, pour son rappel, quelques jours devant, avait écrit une lettre plus humble. Aussi déplut-elle beaucoup aux mécontents. Celle de M. le duc d'Orléans n'eut pas non plus le bonheur de plaire à tout le monde, chose impossible. Le parti de la Cour disait qu'il était singulier qu'en écrivant pour rentrer en grâce, on expliquât la continuation de ses sentiments de façon à faire, pour ainsi dire, une nouvelle protestation. Le parti des mécontents trouvait mauvais qu'il se soumît, trouvant que la Cour avait tort. Le fait est qu'il paraît que le duc d'Aiguillon (ennemi déclaré du chancelier qui l'avait mis où il était, ce qui est assez d'usage de Cour), voyant qu'il avait fait rentrer le prince de Condé en s'y attachant, voulut s'attacher le duc d'Orléans de même, et profiter de l'occasion pour, dans la lettre, donner un coup de patte au chancelier qui avait tout fait pour le soutenir. Il en résulta donc augmentation, dans les deux partis, dont il fallait voir la suite, et ces princes allèrent chez la dame, et ainsi se remirent dans l'intimité.

La nuit du 29 au 30 décembre 1772, le feu prit à l'Hôtel- Dieu, dans les endroits où était le dépôt des suifs, charbons, graisses et matières combustibles, ce qui le rendait inextinguible. Il fut affreux et dura trois jours. Il y eut les trois salles et le côté sur le bord de la rivière de consumés, et le voisinage endommagé. Le malheur voulut que les sœurs, comptant l'éteindre avec leur pompe, comme cela était déjà arrivé, se barricadèrent et ne voulurent pas ouvrir. Ensuite, les efforts qu'on fît pour enfoncer les grosses portes, dérangèrent les serrures, les malheureux se trouvèrent enfermés dans les trois salles où périrent d'une manière affreuse les malades, vieillards infirmes, en grand nombre, qu'on cacha. Les uns dirent qu'il n'en périt pas cent, d'autres dirent plus

de cinq cents. Il périt aussi sept ou huit gardes françaises et pompiers qui firent des merveilles. Les gardes françaises y méritèrent les plus grands éloges, et le chef des pompiers et sa compagnie aussi, laquelle était mise sur le plus beau pied. Mais la multitude des pompes faisait peu sur des graisses enflammées, et par une eau tombant en pluie sur une prodigieuse masse de chaleur qui la résolvait d'abord en vapeur, et l'enlevait avec la fumée. Ce qui fit le mieux fut de couper et d'abattre. Heureusement, il fit peu de vent, mais le terrible est qu'il gelait de trois degrés, et que l'eau gelait à mesure qu'on l'apportait, de sorte que les ouvriers avaient les mains gelées et brûlées en même temps.

On transporta le reste des malades dans Notre-Dame, où M. l'archevêque et les bonnes âmes en eurent grand soin. Il s'y fit des actions admirables ; c'était à qui retirerait les malades chez lui. On peut se figurer l'horreur d'une pareille nuit. On parla beaucoup, ensuite, de mettre l'Hôtel-Dieu hors de Paris, sans en voir aisément la possibilité.

DU 1er JANVIER AU 31 DÉCEMBRE 1773

Réception, à la cérémonie de l'Ordre, des ducs de Bourbon, de Villeroy et de Tresmes, de MM. de Croissy, de Sourches et de Montmorin.

— Préparatifs de l'expédition de M. de Kerguelen : conférences avec MM. Borda et de Lalande au sujet des instruments astronomiques nécessaires; avec MM. Berthoudet Le Roy, au sujet des horloges et montres marines. — Bal d'enfants chez le prince de Monaco. — Je rédige un projet d'instructions pour le voyage de M. de Kerguelen. — Choix du personnel qui doit l'accompagner sur le vaisseau le Roland et la frégate V Oiseau. — Je remets aux navigateurs une centaine de livres imprimés et des mémoires rédigés par moi. — Objets du voyage de M. de Kerguelen. — Je rends compte à M. de Boynes des quinze mille francs d'acquisitions qu'il m'a chargé de faire. — Heureux départ des explorateurs. — Arrivée à Versailles de M. de Rosily; récit de sa course à la recherche de M. de Saint-Allouarn. — Nouvelles du capitaine Cook. — Je reçois la visite du comte de Beniowski. — Déclaration du mariage du comte d'Artois. — Partage anticipé de ma succession entre mes enfants. — Visite au naturaliste Adanson. — Promenades aux environs de Paris, que je quitte le 29 avril, pour n'y rentrer que le 2.'i novembre. — Je trouve la capitale illuminée pour les fêtes du mariage du comte d'Artois. — Je lis, à l'Académie des Sciences, un mémoire surle début du voyage de M. de Kerguelen.

— Visite à M. de Monteynard au sujet de monaffaireavecM.de Maillebois. — Dîners chez le prince de Tingry, chez M. de Monteynard. chez Mme de Marsan. — J'assiste aux opéras de Sabinus et

d'Issé. — Je fais la connaissance de MM. Croze.t et du Clesrrieur, lieutenants du navigateur Marion-Dufresne, et commence la rédaction d'un mémoire relatif au Pôle Nord.

Le lor de l'an 1773, après avoir pris mes bonnes précautions ordinaires et m'être recueilli, j'assistai, à Versailles, à la cérémonie de l'Ordre. Au chapitre, il n'y eut pas de chevalier, mais le Roi reçut les six nouveaux chevaliers de Saint-Michel, dans la chapelle, à l'ordinaire ; le duc de Bourbon, seul, d'abord, ayant M. le Dauphin et M. le comte de Provence pour parrains. 11 était beau, en habit de novice, et il était attendrissant, pour un bon Français, devoir l'attention avec laquelle le Dauphin l'aidait à soutenir le prodigieux manteau, et la joie du Roi de les voir tous réunis.

Les deux ducs, savoir le duc de Villeroy, et le duc de Tresmes, furent reçus ensuite ; ce dernier avait attiré du monde à sa réception : son grand âge, sa taille et sa boîterie lui rendaient difficile à soutenir l'habit de novice. Cela alla comme il put. Les trois autres furent reçus ensemble, savoir MM. de Groissy, de Sourches et de Montmorin : ils l'avaient bien gagné par leur persévérance, car cette grâce leur était promise depuis vingt ans, et combien de temps de galop à la chasse n'avaient-ils pas fait pour cela, depuis cinquante ans !

Par là, je perdis deux rangs à la procession, les deux ducs ayant des duchés antérieurs à ma grandesse, mais je m'y trouvais encore le huitième.

M. de Kerguelen vint me trouver chez moi, à Versailles, où nous décidâmes tout ce qu'il pouvait faire de plus curieux et utile, dans son important et dangereux voyage qui, s'il réussissait passablement, devait nous faire connaître toute la cinquième partie du monde, nos antipodes et la largeur des mers navigables, et j'en travaillai avec lui au bureau.

Le 17 janvier, M. de Kerguelen étant parti, deux jours

devant, pour Brest, me laissant tout l'embarras de cette

besogne, j'allai pour cela à Versailles. Le ministre me

remercia beaucoup, y parut très attaché, et m'assura que

tout était décidé. M. Potier, chargé dos armements, me montra l'état arrêté de celui-là qui, pour un vaisseau de 64 canons, le Roland, une frégate de 2'., l'Oiseau, et vingt et un mois de vivres, tant en nature qu'en argent, allait à environ sept cent mille livres. Ainsi, ce sont curiosités de souverains, et un peu chères. Je n'en aurais pas môme parlé, si l'armement n'eût été résolu pour aller jusqu'à sa découverte aux terres australes. Ainsi, je n'y ajoutais que de tâcher de profiter d'une circonstance unique pour faire le retour de la manière la plus propre à tout découvrir à la fois. On promit que cet ordre serait signé le 22 et partirait tout de suite pour Brest, pour tout préparer, commencer l'armement le premier, et partir le 20 mars. M. Auda me demanda les derniers éclaircissements et promit de mettre au net les instructions. Ainsi, tout parut décidé définitivement.

Les jours suivants, je travaillai avec M. de la Lande et les autres savants, pour la collection des instruments astronomiques et physiques.

Je travaillai aussi, alors, beaucoup avec M. de Vaugondi, bon géographe, pour mon grand planisphère antarctique, qui pouvait être un chef-d'œuvre bien curieux.

Le 24, j'allai à Versailles pour solliciter pour les instruments astronomiques que demandait M. de la Lande, pour l'expédition de M. de Kerguelen. J'en donnai l'état au ministre et à MM. Auda et Rodier, et on donna espérance. M. Potier me fit lire tout au long la lettre portant ordre pour cette expédition. Elle était très bien, signée de la veille, et partit le lendemain. Ainsi, ce fut affaire réglée. Je dinai chez M. de Boynes et parlai bien marine, et revins, le soir, écrire sur le tout à M% de Kerguelen, et le presser fort. Comme j'avais fait mettre, dans l'ordre, que personne ne s'embarquât par force, qu'on dit à chacun les risques, et qu'il n'y allât que ceux qui le voudraient, je lui peignis au plus fort le danger d'aller faire 5.000 lieues de canton absolument inconnu," avec de si gros vaisseaux qu'un de 64 et une frégate, et des bâtiments trop longs et trop faibles, et je l'exhortai fort à ne rien risquer. Je lui mandai ce que

j'avais appris sur la route de M. Cook (1), que je craignais nous avoir prévenus dans notre projet, et je prévoyais au pis tous les risques, pour qu'on n'eût rien à se reprocher.

Tout cela me tint plusieurs jours avec les astronomes et artistes pour les instruments, précautions, et avec MM. Borda (2), Lalande, ceux qui avaient été pour essayer les excellentes horloges de MM. Berthoud (3) et le Roy (4), et tout cela faisait des détails extrêmement curieux, et il est affreux qu'ils n'occupassent pas plus de monde.

Le 28, j'allai, avec M. de Lalande, chez M. Berthoud, qui nous montra ses fameuses montres marines en détail. Il en avait inventé de quatre sortes : les unes étaient à ressort, les autres à poids contenus par des moulettes très mobiles, entre quatre piliers d'acier. Il avait étudié à fond et vaincu tous les grands obstacles des frottements, balancements, variations et dilatations par le chaud, le froid, le sec, l'humide; enfin, tout était prévu ; aussi sa montre n° 8 eutelle le plus grand succès au grand voyage de La Flore, qui nous fixa juste les mers ordinairement pratiquées. Une des pendules de M. Le Roy avait eu les mêmes avantages, et toutes deux l'avaient emporté, pour la précision, sur la pendule anglaise de M. Harrison (5), qui avait remporté le prix

(1) James Cook (1728-1779), le célèbre navigateur anglais.

(2) Jean-Charles Borda (1733-1799), géomètre et marin, ayant commencé par servir dans l'armée déterre, n'entra dans la marine qu'en 1758. Il exécuta, en 1771 et 1775, des voyages scientifiques et prit, ensuite, comme major général, une part glorieuse à la guerre d'Amérique. 11 a publié, en 1778, un Voyage fait par ordre du Roi en 177 1 et f-772 (2 vol. in-4°), etc.

(3) Ferdinand Berthoud, horloger .et mécanicien, membre de l'Institut, mort en 1807, auteur d'Essais sur l'horlogerie (1765, 2 vol ), d'un Traité des horloges marines (1773), etc.

(4) Julien Le Boy, le fameux horloger, mort en 1759, eut pour fils Pierre, horloger du Roi comme lui et auteur cYEtrennes chronométriques pour l'an 1760 ; Julien David, architecte et archéologue, membre de l'Institut, et Ch.-irles 1726-1779 , médecin à .Montpellier, auteur de Mélanges de physique (1771,, de Mémoires et observations de médecine [1766-1784), etc.

(5) John Harrisson (1693-1776), horloger et mécanicien anglais, inventeur de l'horloge marine Time-Keeper (garde-temps) pour calculer les longitudes, qui lui valut un prix de 20.000 livres, en 1749.

du problème des longitudes, problème résolu par là, et par les octants et sextants perfectionnés.

Ainsi, nous nous occupions fort à avoir les instruments et astronomes propres à cet objet. Je sus qu'un M. de Lobe, fameux navigateur, qui était cbez M. Ogier, avait été sur la Flore (1), et avait le meilleur sextant, et j'allai l'engager à le prêter.

Le 30, mon petit-fils de Mœurs mit, pour la première fois, un habit d'homme pour un bal chez le prince de Monaco. Il apprenait un peu les contredanses, et réussissait. D'ailleurs on le tenait dans des habits de matelot qui sont commodes, et il faisait, avec ses frères, un très grand exercice, beaucoup de tours de force et de souplesse, et cette nouvelle façon d'éducation était fort supérieure pour fortifier le corps. De tout l'hiver, il n'y eut pas un seul jour qui les ait empêchés, hors la grande pluie, de faire de grandes promenades à pied : aussi ne furent-ils pas enrhumés.

Avant la Chandeleur, j'allai trouver M. de Boynes et son bureau, pour les instruments et l'instruction, et je m'y donnai tout entier sans relâche, jusqu'au départ. Ce fut un travail prodigieux et bien intéressant. Ce grand objet avait commencé, comme on a vu, le 6 décembre. J'y avais déjà bien travaillé, mais, tout le mois de février, et jusqu'au 22 mars que je finis, je ne fis rien d'autre et je m'y adonnai avec toute l'application que méritait le plus grand et le plus important voyage que les Français eussent encore entrepris pour les Sciences, et pour achever la connaissance du globe.

J'achevai, en janvier, d'étudier à fond tout ce qui pouvait

(1) Un officier distingué, qui devint chef d'escadre en 1786, Verdun de la Crenne, accomplit, en 1771 el 1772, sur le bâtiment la Flore, armé à Rrest, un voyage ayant pour 1ml d'expérimenter des montres marines récemment exécutées, el différents autres instruments. A cel effet, il se rendit de Cadix i Ténériffe, et, de là, aux Antilles, en Islande et en Danemark. Il a publié» avec J.-Ch. Borda r| Pingre, le récit de son expédition, sous le titre de Voyage faitpar ordre du liai en 177! et 1772, pour vérifier l'utilité de plusieurs méthodes et instruments servant à déterminer la latitude et lalongiiris, Moutard, 1778, 2 vol. in-18.

rendre ce voyage complètement beau et utile. La nouvelle manière de globe terrestre que j'avais imaginée, et l'excellent hémisphère incliné antarctique que j'avais trouvé, et dont M. de Vaugondi m'apportait les épreuves à corriger tous les quinze jours, me facilita beaucoup. J'achevai de lire et d'extraire tous les voyages et livres qui pouvaient avoir rapport à cet objet, et, étant bien au fait, je fis, en janvier, tout le plan en détail de l'expédition.

Etant occupé à cet objet, dont je conférai quelquefois avec l'habile M. de Lalande, avec qui je fis, à Versailles, deux voyages très curieux, j'observai qu'outre l'avantage de la géographie, on pouvait en tirer les plus grands avantages pour déterminer, par les oscillations comparées du pendule, la figure de la terre, et, de plus, achever de connaître tout ce qu'on pouvait désirer sur la grande physique, le globe et les grands objets d'histoire naturelle ; d'autant que, cela devant découvrir la plus grande partie qui restait inconnue de la terre, en faisant, là, toutes les expériences et recherches les plus curieuses, on achevait de connaître tout ce qui peut l'être sur notre boule.

Il fallait, pour cela, des savants instruits pour chaque objet, et des instruments de toute sorte, et les plus parfaits — chose rare.

Pour avoir des instruments, il fallait de l'argent et des soins. Je fis l'aperçu de cette dépense, pour laquelle, sur mon état, il fallait environ quinze mille francs d'argent comptant. Comme toute cette expédition allait à près de huit cent mille francs, il ne valait pas la peine, pour quinze mille et la dépense de quatre savants, de manquer l'occasion unique de remplir tous les grands objets ; c'est ce que je fis sentir avec force, et M. de Lalande m'y aida bien.

M. de Boynes, homme d'esprit, et le premier à qui j'aie pu faire entendre un grand projet, saisit tout cela et s'y prêta si bien que, lui ayant observé qu'il n'y avait pas quinze mille francs d'argent comptant dans la caisse, les fonds étant dans les ports, il m'assura qu'il enverrait, dès le lendemain, cette somme qu'il avança du sien.

Quoiqu'il s'y prêtât si bien, il voulut y établir la plus grand économie, et il nomma, pour ces emplettes, M. Bezout, de l'Académie des Sciences, et examinateur, pour les mathématiques, des gardes de la Marine. Il ne pouvait mieux s'adresser, tant pour la science que pour l'économie. Nous travaillâmes beaucoup ensemble. Il engagea M. Borda et plusieurs savants à nous prêter, avec remplacement, les meilleurs instruments, et on vit, à ce sujet, combien peu les Français s'y donnent, ce qui fait que les artistes, faute de débit et de prix, ne peuvent égaler les Anglais, dont il faut tirer ce qu'il y a de mieux.

Pendant deux mois, je ne fis que travailler aux instructions de détail et courir chez les artistes pour les presser et faire ajouter tout ce qui nous manquait. La mesure de la terre demandant pour environ mille écus de plus d'instruments et ne regardant pas la marine, j'étais près d'en faire l'acquisition à mes frais, quoique j'y misse beaucoup d'ailleurs, mais M. de Boynes se piqua d'honneur, et ordonna à M. Bezout d'y fournir sur les quinze mille francs. En outre, M. de Boynes alla lui-même chez le fameux horloger, le sieur Berthoud, commander deux montres marines, car je fis tant que j'obtins que tout serait double et complet pour que chaque vaisseau, en cas de naufrage de l'un d'eux, put continuer l'entreprise, seul moyen de donner un peu d'espérance pour une opération si dangereuse. J'allai bien souvent chez M. Berthoud, où je vis les choses les plus curieuses, de sorte que ce grand projet, renfermant de tout, achevait de m'instruire à fond.

Ce n'était pas tout, des instruments ; il fallait des savants qui sussent s'en servir. M. de Kcrguelen avait déjà retenu M. de Mersais, joli sujet qui venait de l'expédition de la Flore, pour l'épreuve des montres marines, ainsi qui était au fait. M. de Lalande voulut, pour deuxième astronome, quand j'eus obtenu que tout serait double, nous donner le neveu de son ami de Ponte, nommé Dagelet, sUj'et.qu'il formait depuis quelques années, et de grande espérance. Le ministre l'agréa.

M. de Jussieu, si fameux en botanique (1), nous donna pour naturaliste M. de Bruguière (2), jeune médecin de Montpellier, élève d'un grand naturaliste, et jeune homme plein de tout le zèle et de toute l'ardeur nécessaires en pareil cas, et je l'arrêtai. Nous eûmes bien de l'embarras pour le dessinateur : nous manquâmes le fameux Ozanne (3) et un jeune sujet de talent qui revenait d'avec l'abbé Ghappe, qu'il avait vu mourir en Californie. MM. Yernet (4) et Cochin (5), que je vis souvent, assuraient que c'était le meilleur, mais il nous tint longtemps, et nous manqua. Enfin, le naturaliste nous procura son ami M. Dubois, très bon sujet, doux et plein' de goût et de talent pour l'histoire naturelle. Ainsi, nous fûmes montés en quatre excellents sujets et, de plus, de bonne compagnie et propres à bien vivre avec tout le monde, chose d'autant plus nécessaire que les marins criaient qu'on y mît quelqu'un, se croyant assez forts. En effet, M. de Rosnevet (6), commandant la frégate, était chimiste et physicien et pouvait remplir, ainsi que ses camarades, la partie d'histoire naturelle. Il avait un bon dessinateur. M. Dagelet allait avec lui, quoi qu'il fût déjà fort en astronomie, de sorte que les deux vaisseaux se trouvèrent bien garnis en astronomes, physiciens et naturalistes, et les marins (alors beaucoup plus instruits) pouvaient suppléer à tous égards et, chose rare, tout alla de suite sans le moindre retard ni obstacle.

(1 lîernnrd de Jussieu (1699-1777), démonstrateur de botanique au Jardin du Roi, depuis 1722, membre de l'Académie des Sciences depuis 1725, auteur de savants mémoires insérés dans le recueil de cette Académie.

(2) J -Guillaume Bruguière (1750-1799), médeéin, naturaliste et voyageur, auteur du premier volume de VHistoiré- naturelle des vers, dans l'Encyclopédie méthodique (1789), etc.

:i) Nicolas-Marie Ozanne, dessinateur et graveur (1728-1811). ! Claude-Joseph Yernet (1712-1789), le célèbre peintre de paysages et de marines.

(5) Charles-Nicolas Cochin 1715-1790», le célèbre dessinai, •m- et graveur.

(6) M. de Saux-Rosnevet commandait la frégate l 'Oiseau, d;m< la expédition de Kerguélen.

Les autres navires de cette expédition étaient le Roland, vaisseau de 74, commandé par Kerguélen, et la corvetle la Dauphine, sous les ordres du chevalier Ferron.

Mon premier soin fut la santé. On donna des secours peu communs. Je voulus y faire mettre beaucoup de poudre de Faciot (1), bon préservatif. Cela seul fit obstacle, M. de Poissonnier (2) avant un autre remède à proposer : il me fallut bien des démarches là-dessus !

Le transport des montres, pèse-liqueurs, baromètres, etc., étant extrêmement fragile, et M. Berthoud ne voulant donner ses montres que le 15 mars, quoique l'armement dût finir le 20, je fournis, à mes frais, une voiture à ressorts, arrangée exprès, qui me donna bien de l'embarras. Je m'y décidai encore, pour que nos quatre savants allassent, avec tout cela, en poste, et que j:eusse plus de temps pour les instruire à fond de chaque objet.

Je leur fournis aussi, à mes frais, bien des petites choses utiles et trop recherchées pour être mises sur le compte du Roi, et surtout une centaine de volumes du plus beau choix de livres possible, pour l'opération de chacun. Tout cela fit que j'y mis beaucoup du mien, et surtout de mon temps, par un travail prodigieux pour former des mémoires d'instruction sur chaque objet (3).

(1) Celte poudre, ou >< limonade sèche » de M. Faciol est mentionnée dans un Rapport sur plusieurs questions proposées à lu Société royale de médecine, pur M. le maréchal de Çastries, ministre de lu Marine, relativement ù la nourriture des fens de mer, rédigé par de lu Porte et Thouret. [Histoire de la royale de médecine, (1184 et 1883 . Histoire, page 278, Paris, 1188.1

« Elle >'sl composée, par livre de sucre, de S gros de sel d'oseille, ;mxi[uels nu ajoute quelques zestes de citron. » Elle figure dans WOfficium de Dorvault, sous le titre de Limonade oxalique sèche de Fascio [sic . [Communication de M. le l)' l>. Dorveaux, bibliothécaire de l'Ecole supérieure de Pharmacie.)

2 II yavaitdeux frères Poissonnier : Pierre-Isaac Poissonnier 1720-1198) et Poissonnier des Perrières, qui étaient, le premier, docteur régent de la faculté, inspecteur général de la médecine, chirurgie cl pharmacie de la marine e1 des colonies, conseiller d'État, médecin consultanl du Roi, membre de l'Académie des Sciences; le second, médecin honoraire du Roi, médecin de |,i grande chancellerie, inspecteur adjoinl des hôpitaux de la marine et des colonies, censeur royal e1 membre de la Société royale de médecine,

:'.) Mes ouvrages pour la collection du voyage de M. de Kerguélen, lesquels oui élé faits en janvier, février et mars 1773 :

Mon mémoire sur les trois meilleurs voyages pour achever la connaissance complète du globe. — Celui pour le côté des Antipodes: — Celui pour le Kamtchatka.— Celui pour le pôle arctique. — Mes mémoires sur la nécessité de

Plusieurs de ces Mémoires doivent être importants, étant le résumé de beaucoup d'études, des extraits de tous les bons ouvrages, des conversations des plus savants, et d'un ensemble de vues générales que cela doit procurer, joint à l'habitude de ces travaux qui étaient dans mon genre et goût, depuis longtemps.

La partie géographique n'avait sûrement pas été poussée aussi loin, et mon bel hémisphère, que je formais et que j'y joignis, joint aux belles découvertes de MM. Cook et Banks que j'y réunis, mettait le plus au fait possible et prévoyait tous les cas.

Le travail sur La figure de la terre était bien éclairci, et d'autant plus important qu'ils allaient où il aurait fallu envoyer exprès pour cela, et où on ne s'était pas môme douté qu'on irait un jour.

Celui des Causes du plus de froid d'un pôle que de l'autre était la question physique la plus curieuse et approfondie de manière à les mettre dans la situation de la décider et de l'éclaircir par tous les moyens de pratique et de théorie.

mieux employer celui de M. de Kerguélen. — Lanote des grands objets du voyage.

— Celui pour diriger sa route et projets d'instructions. — Mes lettres. — Petits brouillons, etc. — Route d'Abel Tasman et observation. — L'itinéraire avec date.

— Liste des livres que je donne à chacun. — Observations pour les astronomes.

— Figure de la terre par le pendule. — Sur les causes du plus de froid du Pôle Sud ijbon ). — Observations pour les naturalistes (très bon). — Observations poulies marins, ou indications abrégées de tous les objets ;bon). — Observation pour le point des Antipodes (très bon). — Sur le scorbut. — Sur l'eau (très bon).

— Observation sur les cartes. — De la manière de faire le voyage le plus utilement. — Courte observation pour la géographie. — Les neuf articles à remplir. — L'itinéraire et mes lettres importantes. —Les longitudes 'beau et bon). — Observation sur les oiseaux.' — Remarques sur les oiseaux de M. Brisson. — Oiseaux tirés d'UHoa et du voyage de l'Isle de France. — Sur les amphibies de mer et phocas, et les listes à remplir d'amphibies, insectes de mer et zoophytes, des cétacés et plagmres, des insectes à polypier, des vraies plantes marines et des oiseaux et poissons de mers antarctiques.

— Pour les dessinateurs, instruction pour les plans, les vues et les objets d histoire naturelle. — État et observation sur les cartes. — Instruction sur les baromètres. — Sur la manière de conserver les papiers. — Les lettres et assurances des quatre savants. — La lettre pour la fêle aux Antipodes. — Projet pour la Gazette. — Un autre projet curieux qui n'apas été accepté, pour y joindre la course au Kamtchatka, et qui peut servir ailleurs pour ce voyage. — Et, enfin, projet d'avance pour le livre à faire au retour.

L'Instruction des naturalistes était mon métier, l'extrait d'un travail immense, et fit tant de plaisir au vieux M. de Jussieu, qu'il ne pouvait se lasser de l'entendre : cela renfermait tout.

Les Observations à faire pour les Antipodes, et reconnaître ces points où on n'a jamais été, ne laissaient, à ce qu'il paraît, rien d'oublié à faire là, pour l'astronomie, la physique et l'histoire naturelle.

La Cour, à ma demande, accorda auxéquipages des récompenses et encouragements distingués, dès qu'ils parviendraient.

Je fis les plus grandes recherches pour prévenir le scorbut, et ce mémoire, ainsi que celui de l'eau et du dessalage, pouvait parer à de grands maux. Mon idée, surtout, de tout sécher sur l'alambic et de prévenir, par là, les défauts de l'humidité, fut très approuvée.

Les Observations sur les longitudes, la réfraction, la géographie et les cartes, donnaient tout ce qu'il était possible à nos connaissances actuelles, et pour ainsi dire à celles devinées.

Les dessinateurs avaient des instructions neuves sur les plans, les vues et les parties d'histoire naturelle qui, réglant les mesures, mettaient à même de graver à l'arrivée, et d'avoir tout dans des rapports justes et comme si on y était.

Enfin, je m'adonnai beaucoup à bien régler la marche et route des découvertes, de façon qu'on ne put trop s'en écarter, et qu'on remplît l'objet d'une dépense de huit cent mille francs, bien chère dans un temps où les fonds étaient si épuisés, de sorte que je me tenais toujours en équilibre entre la crainte extrême que j'avais de l'expédition la plus dangereuse qui ait encore été faite, et celle de n'en pas remplir l'objet d'une manière qui réponde à tant d'argent de l'État, et à tant de soins, recherches, et à une occasion qui ne se retrouverait peut-être jamais.

Sur cela, je mis MM. Potier et Auda bien au fait. L'instruction traîna un peu, mais enfin M. Auda la finit, et elle partit le 20. Je la lus, le lendemain, à Versailles, et elle était

au mieux, et remplissant tous les objets que j'avais donnés dans mes projets d'instruction. Deux fois la semaine, j'écrivais de bien grandes lettres à M. de Kerguelen, qui renfermaient tous les détails. M. du Dresnay, frère de M. de Rosnevet, et qui allait avec lui, vint à Paris, et nous travaillâmes à fond ensemble.

Les quinze premiers jours de mars se passèrent surtout à faire lire, sur l'objet même, c'est-à-dire le globe et mon hémisphère, ces mémoires à ces messieurs, à leur donner le plan de leur travail, qu'ils allaient étudier chez les plus savants dans chaque objet, à essayer les instruments et pratiques, et enfin à les instruire à fond. Ils y répondirent tous de façon à donner la plus grande espérance.

Les objets de ce voyage étaient : 1° de retrouver nos Français ; 2° de longer et achever la découverte de toutes les terres australes et de la cinquième partie du globe ; 3° d'y descendre et d'en détailler toutes les terres abordables ; 4° d'y découvrir les rades, ports et endroits d'établissement ; 5° d'y fixer les longitudes, la physique et l'histoire naturelle, de ce qui restait d'inconnu sur la terre ; 6° par l'expérience du pendule, de déterminer enfin la figure de la terre ; 7° de découvrir et fixer nos antipodes ; 8° de découvrir et fixer toute la largeur et étendue des mers inconnues et navigables.

Ce fut le 15 mars qu'ils partirent, enfin, de Paris, de chez M. Berthoud, où les montres furent emballées avec la plus grande recherche. Ma voiture contenait bien des choses casuelles, si bien arrangées que, suivant l'itinéraire que je leur avais donné, ils arrivèrent à Brest le 21 mars pour diner, et furent diner à bord. Ils m'écrivirent qu'ils avaient été très bien reçus, que tout était embarqué et rangé au mieux, et que jamais entreprise n'avait été mieux préparée et commencée. Dieu seul peut leur permettre de la terminer heureusement en entier !

Le 22 mars, je portai à M. de Boynes le compte des quinze mille francs dans le meilleur ordre, et un petit restant au moyen d'environ quinze cents francs que j'y mis du mien,

et nous eûmes encore la satisfaction rare d'avoir tout payé et de ne pas, sur un compte du Roi, laisser la moindre chose en arrière, ni personne dans l'embarras.

Le départ fut des plus heureux, ainsi que les préparatifs. Voici ce qu'on écrivit de Brest, le 29 au soir :

« M. de Kerguelen reeut, le mercredi 2i mars, ses instructions. 11 régnai! des vents de sud faibles. Le jeudi au soir, ils remontèrent au nord. Tout le monde coucha à bord et, vendredi 26 mars JTT.'l, ils appareillèrent à onze heures du matin, d'un vent d'est- nord-est bon frais. A deux heures, on ne les voyait plus. Les vents sont, depuis, nord-est et sud-est, assez forts pour filer huit nœuds ou faire deux lieues et demie à l'heure : cela fait augurer qu'à présent 29 au soir, ils ont décapé Finistère. »

On voit, par là, que le départ fut des plus heureux, ce qui, joint au beau temps de l'armement où tout avait été embarqué sec, était d'un bon augure. Les vents, à Paris, ayant continué plus de huit jours vers le nord, il paraît qu'en huit ou dix jours, ils auront été à la hauteur des îles Canaries.

M. de Kerguelen montait le Roland, vaisseau neuf de soixante-quatre canons, mais ayant laissé partie de sa batterie basse pour porter plus d'un an de vivres : M. de R.osnevet montait la frégate l'Oiseau, de vingt-six canons, reconnue bonne marcheuse.

Cette expédition, proposée seulement pour ses additions le 6 décembre, l'armement, commencé le 1er mars, n'avait pas tardé. Il n'y en a guère eu de ce genre qui ait été aussi de suite, et qui fût aussi bien approvisionnée en tout, et surtout pour la partie des instructions, des savants et des instruments.

Voilà tout ce qui regarde le départ de cette expédition. Mais on était toujours bien inquiet du Gros-Ventre (1), que

(1) La flûte le Gros-Ventre, de seize canons, faisait partie de la première expédition de Kerguelen (1771). Elle était commandée par M. de Saint- Allouarn. L'autre bâtiment employé à cette expédition était la flûte la Fortune, de vingt-quatre canons, commandée par Kerguelen.

M. de Kerguelen avait laissé en danger, et de M. de Rosily (L) qu'il avait envoyé à son secours. Nous ne restâmes pas longtemps dans cette inquiétude, et nous en sûmes bientôt plus que nous n'espérions.

Le 17 avril au soir, ce môme M. de Rosily, qu'on croyait péri, arriva à Versailles. Le 18, M. de Boynes me procura, avec lui, le détail le plus intéressant. Je travaillai plusieurs jours avec lui et, par là, je fus le premier et le mieux au fait de tout ce qui regardait le vrai de cette découverte des terres australes où personne n'avait jamais abordé, devant.

Voici la lettre que j'en écrivis à M. de Kerguelen, et le rapport succinct, mais clair, que je fis de l'ensemble de cette expédition, ce qui mettra bien au fait de la première, et prépare pour la seconde.

De Versailles, le 18 avril 1173.

Je vous fais mon compliment, mon cher ami, de tout mon cœur, car j'ai eu une joie bien vive. M. de Rosily est arrivé à Brest le 12 avril, ainsi dix-sept jours après que vous êtes parti, et il est arrivé hier, à huit heures du soir, à Versailles. M. de Boynes, dès qu'il m'a vu, ce matin, chez le Roi, à qui il en rendait compte, ma fait signe, et, me tirant à part, m'a dit avec une joie bien vive dont je lui ai su bien bon gré : « Le Gros-Ventre est revenu, et M. de Rosily est ici. Venez chez moi, que nous voyions ensemble son rapport ! »

Vous croyez bien que je ne me suis pas fait prier. M. de Rosily, sur les cartes, nous a lu son journal fait au mieux, avec la plus grande candeur et netteté. Il dit du bien de ses camarades, de vous et rend justice à tout le monde. Il n'y a que de lui qu'il ne parle guère, et tout ce qu'il demande, c'est pour ses camarades et pour vous aller rejoindre ; nous en avons été enchantés.

Nous pleurons MM. de Saint-Allouarn et Mengan (2), ce sont de grandes pertes, mais qu'allaient-ils faire à Batavia? C'est cet air empesté qui a fait tout le mal! Jusque-là, le Gros-Ventre n'avait, en tout, perdu qu'un homme ; cela est d'un bon augure.

(1) François-Etienne, comte de Rosily-Mesros 1748-1832), lieutenant de vaisseau en 1778, contre amiral en 1793, vice-amiral en 17%.

(2) Le chevalier de Mengan, enseigne de vaisseau à bord du Gros-Ventre.

Il déclare bien que le Gros-rVentre n'a pas été en vrai péril. Il n'a point touché, il ne lui est rien arrivé. Il a bien déclaré, à Brest et ici, que vous ne pouviez rien faire d'autre que ce que vous ave/, l'ait. Cela a l'ait baisser l'oreille aux raisonneurs. Tout le mond»î vous rend justice et tout est dit, et en règle, de ce côté-là.

Ils n'ont pu, avec le canot, être qu'un quart d'heure à terre, au fond de la petite baie «pie vous avez vue. Ils y ont arboré le drapeau blanc, mis des bouteilles, fait des décharges et pris possession. Malheureusement, la vivacité et le peu de patience française a fait qu'on les a rappelés. Ils n'ont vu qu'une terre inhabitée là Où les oiseaux familiers n'indiquent pas d'habitants dans le voisinage. Ce sera à vous à les trouver ailleurs, plus à tête re- De là. ils ont doublé le cap nord qui est tout près, au 49e degré, vu fuir la terre un peu sud-est, et, au lieu de suivre, ils ont été aborder à deux endroits de la Nouvelle-Hollande, puis à Timor et à ce chien de Batavia, où ils n'avaient que faire !

Il a été un mois à l'île de France, où tous les esprits sont bien remis pour vous, et partout, et où le Gros-Ventre est en bon état. Ainsi, tout est sur et calme, du côté des inquiétudes qu'on en avait. Ou a demandé si cela ne changeait rien pour vous. Au contraire, j'ai fait voir, ainsi que M. de liosily, que cela n'était que bien plus avantageux. On voudrait seulement qu'après avoir fait le tour de A'achtegal, vous preniez un peu plus ouest pour reprendre le bout des découvertes de M. Bouvet, et que, longeant de loin, sans vous engager, à moins d'apparence de bon port, vous voyiez si votre terre fait suite avec la sienne ; comment gisent les glaces et les terres ; quelles sont les étendues des golfes, et n'ayant plus besoin à votre terre où on vous dispense d'aller, d'autant qu'elle est située à marée vent, vous fixiez juste les longitudes des points principaux et du cap Saint-Louis ou nord de votre terre, et, de là, tâcher de ne plus perdre ces terreslà, ou glaces, de vue, et de découvrir de bons ports, d'y séjourner avec patience, et de tailler, enfin , réellement ces terres-là et le reste, comme dans les instructions et mémoires. Gela vous ùte le plus difficile et désagréable, et vous donne du temps. M. de Rosily pense qu'il faut y arriver de bonne heure, pour avoir du temps.

Voilà un bon début. Je prie Dieu que tout réussisse, et j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre, etc.

Mille choses à tous ces Messieurs, et à MM. de Rosnevet et du Dresnay. Accusez-moi réception de cette lettre, si vous la recevez.

C'est le 13 février 1772, que M. de Kerguelen vit les premières iles qu'il appela de la Fortune. Le lendemain, à six heures du matin, il découvrit le continent qu'il longea avec le Gros-Ventre, commandé par M. de Saint-. Vllouarn. L'après-dînée, le coup de vent s'annonçant, et la mâture de M. de Kerguelen ne lui permettant pas de résister à la côte, il convint, avec M. de Saint-Allouarn, que ce dernier enverrait à terre prendre possession de ce continent qui paraissait inhabité, et M. de Kerguelen s'éloigna de la côte pour accommoder sa mâture. Alors, le coup de vent l'ayant emporté plus de soixante lieues au-dessous du vent, il ne put plus atteindre M. de Saint-Allouarn, et revint à File de France.

En quittant cet officier, il lui envoya sa grande chaloupe commandée par M. de Rosily, lequel, malgré le gros temps, joignit le Gros-Ventre qui, en virant entre des écueils, pensa couler bas la chaloupe. Cependant, M. de Rosily rétablit le dommage et conduisit le Gros-Ventre, en sondant devant lui, à l'entrée d'une petite baie, qui était par les 48 degrés et demi.

Alors, le Gros-Ventre mit son petit canot à la mer, dans lequel M. Mengan alla, suivant ses ordres, aborder sur la côte, qui était très raide et difficile. Il y monta avec son monde, avec beaucoup de peine, sur des rochers chargés de mousse et dont le sommet était couvert de neige. Parvenu, à cette hauteur, dans l'endroit le plus accessible, il y arbora le drapeau blanc, fit ranger son monde autour, et ce grand pays étant désert, il en prit possession dans les règles usitées. On dressa procès-verbal ; on fit enterrer des bouteilles avec des inscriptions et les armes du Roi, et alors, le coup de vent se déclarant tout à fait, la nuit approchant, et le Gros-Ventre faisant signal de retour, il rejoignit le vaisseau, ainsi que M. de Rosily qui l'avait soutenu dans cette opération, et dont la chaloupe, étant trop forte pour être embarquée, fut abandonnée.

Tout étant rejoint sur le Gros-Ventre, ce bâtiment fit plusieurs grandes bordées, pendant trois jours, revint plusieurs fois vers la terre, dont il prit les relèvements, ainsi que les îles de Boynes et de la Fortune, dont M. de Kerguelen avait pris le plan, et, n'ayant plus retrouvé M. de Kerguelen que le coup de vent avait emporté au-dessous des terres, M. de Saint-Allouarn doubla, par les 49 degrés, le cap nord de ce grand pays que tout fait juger être le vrai continent, mais qui est très élevé, sans arbres, et inabordable dans cette partie. Ayant doublé ce cap, il vit que la terre fuyait un peu vers le sud-est.

Il suivit cette direction jusqu'au 50e degré de latitude, sans voir de glace, et la terre continuant de s'enfoncer, il partit de là pour aller reconnaître la Nouvelle-Hollande qu'il atteignit en peu de temps à la pointe sud-ouest. 11 la longea et y fit plusieurs découvertes intéressantes, et l'aborda dans plusieurs endroits. De là, il se rendit à Timor, et, jusquelà, de toute cette expédition, il n'avait péri qu'un seul homme. Mais ayant été obligé de relâcher à Batavia, pour faire des vivres, la maladie se mit dans l'équipage, et le Gros-Ventre, étant revenu en bon état, d'ailleurs, à l'île de France, M. de Saint-Allouarn, qui le commandait, et qui était parti malade de Batavia, y mourut, ainsi que M. de Mengan, son second.

Les autres officiers reviennent en France, et M. de Rosily, qui est arrivé le premier, et a débarqué à Brest, le 12 avril 1773, a donné tous ces détails intéressants par où l'on voit qu'on a, enfin, abordé pour la première fois et pris possession du vrai continent, mais dans une partie âpre et inhabitable.

Nota. — M. de Kerguelen en était parti le 26 mars, pour retourner achever ces découvertes-là.

Par tout ceci, on voit ce qui était arrivé, et l'état des choses, depuis le rapport de M. de Kerguelen.

Son voyage, sans être changé, était simplifié et débarrassé de la partie la plus difficile, qui était de chercher ses camarades. Mais M. de Rosily m'apprenait deux choses très

fâcheuses: l'une, qu'il croyait, par la rigueur de ce climat, dès le 38e degré, qu'il était impossible de faire le tour sans hiverner en partie moins froide; l'autre, que le fameux anglais M. Cook, que je craignais tant, nous avait prévenus, car M. de Rosily avait appris, au cap de Bonne-Espérance, qu'il y avait relâché avec ses deux navires, et en était parti dès le 1er novembre 1772, pour aller faire, disait-il, précisément tout le tour que j'avais projeté et fait décider. Mais il croyait qu'il hivernerait à sa découverte de la Nouvelle-Zélande. Cela, joint an rude climat, à la côte périlleuse et inabordable, qu'il avait découverte, me donnait peu d'espérance et mauvaise opinion de l'expédition. Enfin, de tout cela il résultait qu'on pouvait espérer, dans deux ans, d'achever de connaître notre globe.

M. de Rosily, avec un zèle charmant, sollicita beaucoup pour aller tout de suite rejoindre M. de Kerguelen, et il l'avait obtenu quand je partis de Paris.

Pendant que je m'adonnais à cet objet important, j'appris que le baron de Beniowsky (1), ce Polonais qui, prisonnier au Kamtchatka, s'en était sauvé par mer avec tant de hardiesse, était secrètement à Versailles, où le Roi lui faisait lever un corps pour l'Inde. Il voyait tous les jours M. Auda, que j'avais aussi l'occasion de voir souvent. J'appris de lui que ce n'était point du tout un aventurier, et que son rapport était juste.

J'avais proposé à M. de Boynes des vues sur mon autre voyage pour découvrir par le Kamtchatka ce qu'il y a de possible du détroit d'Anian, vérifier le très grand travail que j'avais fait sur le rapport des Russes et les ouvrages savants de M. Engel (2). Le voyage de M. Beniowsky remplissant presque mon objet, je proposai au ministre de me l'envoyer pour en tirer l'essentiel.

1 Maurice-Auguste, comte de Beniowsky ( 1741-1785), hongrois qui a r ses aventures dans ses Voyages et Mémoires (2 vol., 1791). - (2) Samuel Engel ^1702-1784 , géographe et économiste suisse, auteur d'ou- - relatifs aux pays et à la mer du Nord, e1 au passage par le Nord, sur lequel on sait que le duc de Croy a aussi publié un Mémoire.

Il vint me voir à Versailles, me montra ses plans. Je discutai assez avec lui, pour voir que le tout était vrai, et je fis sentir au ministre l'importance d'avoir ses cartes et brouillons originaux faits sur les lieux et son routier. Il avait donné une copie de tout au dépôt des Affaires étrangères. J'en conférai avec M. Sémonin (1), mon ami, qui avait ce dépôt, et qui m'assura le tout très vrai, et qu'il avait retourné de tous les sens, pendant deux mois, ce voyageur, sans qu'il parût se démentir jamais, ni hésiter. Il avait môme dans sa compagnie, à Versailles, quelques hommes de ces pays-là, et même un, chose très précieuse, de l'Amérique vis-à-vis le Kamtchatka. C'est ainsi qu'on enfouit des trésors sans en connaître la valeur, et c'était la crainte que les Russes ne le réclamassent, et que cela fît tort à nos prisonniers du château de Cracovie, qu'on tenait le tout si secret.

Enfin, le 20 mars, M. de Beniowsky partit pour l'île de France et, ce même jour, je travaillai longtemps avec lui, avant son départ, chez M. Auda, et sur ses bonnes cartes en original. Par là, je sus tout ce qu'on pouvait apprendre du détroit d'Anian. J'en fis un bon mémoire. Je me mis aussi en relations avec M. Engel, et j'en traitai avec nos géographes et le respectable et vieux M. d'Anville, de sorte que je me mis en train de profiter, pour la géographie, de ce voyage-là, ce qui remplissait un des trois que je proposais : celui des terres australes était entamé par le voyage de M. de Ker„ guelen, sur mes instructions, et le fameux M. Banks, anglais, allait au pôle arctique. Ainsi, ce que je n'aurais jamais espéré dans la même année, l'objet de mes trois grands voyages pour achever la connaissance de notre globe, était entamé.

(1) Successeur de Durand de Distroff dans la place de garde du dépôt des Affaires étrangères, Sémonin y avait été nommé par l'influence du duc d'Aiguillon.

Né en 1723, il avait été d'abord secrétaire de M. de Courteilles, puis celui de .M. de Neuilly dont il avait rempli l'intérim, en 1753, comme chargé d'affaires à Gênes. Consul général à Lisbonne, il fit, en 1766, l'intérim du chevalier de Saint-Priest dans cette ville. Revenu à Paris, il eut la garde du dépôt île 1772 à 1792.

A la Cour de Versailles, il n'y eut pas d'événement, cet hiver : jamais ce pays orageux ne fut si tranquille. M. le chancelier et M. de Monteynard se tenaient en équilibre contre le duc d'Aiguillon, et tout était paisible, en apparence. La dame avait toujours le plus grand crédit, mais en faisait peu d'usage, hors les grâces de détail où elle influait seule, et un peu les ministres.

On déclara, à la fin de mars, le mariage du comte d'Artois encore avec une princesse de Savoie, et on ne se lassait pas de faire, aux petits-fils du Roi, des maisons ruineuses et plus fortes que celles des autres souverains et de les marier trop jeunes, malgré le mauvais succès des deux autres mariages dont il ne venait rien et dont l'espérance était bien médiocre.

Me voilà, enfin, revenu à mon courant particulier. Les objets de géographie qui m'occupèrent depuis Noël presque en entier, me firent perdre, à mon grand regret, cet hiver pour mon grand travail d'Histoire naturelle. Après le départ de M. de Kerguelen, il fallut me remettre aux affaires de mes biens et aux comptes et détails qui étaient un peu retardés. Nos affaires, dérangées par les grandes dépenses du salon et des basses-cours de l'Hermitage, me mettaient au moins d'une année en arrière. Il fallut beaucoup économiser, et on résolut de tenir ferme à la cessation totale d'ouvrages, hors une ménagerie que faisait ma belle-fille, ouvrage plus agréable que cher, pour lequel on fit partir de Paris, le 1er avril, une charrette d'oiseaux rares bien garnie.

La grande affaire du partage avec le duc d'Havre et pour régler d'avance ma succession dont mes petits-fils pouvaient, si mon fils ne me succédait, être en partie privés, me tournait la tête avec raison. M. le duc d'Havre n'avait de confiance qu'en M. Danjou qui remettait sans cesse et ne travaillait pas, ce qui nous tenait depuis deux ans. Il m'avait donné un rendez- vous fixé au 15 mars. Ce jour-là, il y manqua. Je m'impatientai et lui écrivis avec feu. Il m'avait écrit pour s'excuser, mais les lettres se croisèrent. Il fut piqué et se désista de l'affaire. On ne put le faire revenir, et enfin, heu-

reusement, par cette rupture, l'affaire fut remise, le 1er avril, à nos deux notaires qui devaient d'abord la débrouiller.

Le temps de Pâques et tous ces objets m'occupèrent jusqu'à la fin de la quinzaine de Pâques. Je fis seulement quelque séance chez M. Adanson, célèbre naturaliste, de l'Académie, qui avait formé un cours d'histoire naturelle. Il était très savant, très méprisant les autres, son cabinet bien garni, mais il voulait tout changer, et son plan était si embrouillé qu'il fut peu suivi. J'aimais mieux Bomare, qui avait plus d'ordre. Enfin, je tirai de M. Adanson ses divisions, son plan, et tout ce que je pus pour le règne minéral que je traitais, et j'en lis mon profit.

Je ne pus aller qu'une seule fois à Châtillon et à Ivry, ce fut à la fin d'avril. Nous fimes, surtout à Châtillon, un dîner charmant avec M. de Caraman, par le plus beau temps ; un à Ivry avec M. de Bevis, où nous fûmes enchantés. Je fis aussi, par le plus beau temps, mes deux seules promenades à cheval au pont de Neuilly et à la montagne du Cours, qu'on baissait : cet ensemble, avec la place et les Tuileries, sera de la plus superbe magnificence.

J'achevai de voir le cabinet de M. Adanson, qui est superbe, et je regrettais de ne pouvoir suivre l'objet de l'histoire naturelle et des connaissances que j'acquérais. Je commençais à devenir plus connu dans ce genre. Mon bel hémisphère antarctique, mes recherches avec le baron de Beniowsky, dont je fis copier la carte du détroit d'Anian, et les derniers jours que je passai avec l'aimable et intéressant M. de Rosily, qui me mit plus au fait des vraies terres australes qu'on ne l'avait jamais été, tout cela me fit finir cet hiver par les considérations les plus intéressantes pour la grande géographie et physique du globe, où j'avais plus de morceaux intéressants et de connaissances que personne. Heureusement, je pus tout rassembler et me mettre à même d'arranger l'hiver d'après.

Mon fils et mon gendre devant être, au 1er mai, à Cambrai et à Calais, et désirant les prévenir et me donner le mois de mai entier à THermitage qui devait être, cette année, à sa

perfection, et tout fini, je partis de Paris le 29 avril, au point du jour (1).

Le 25 novembre, étant parti à neuf heures et très commodément, lisant, réfléchissant ou dormant, ce qui me rendait les voyages fort courts, j'arrivai à Paris vers huit heures. Je fus étonné de trouver tout Paris illuminé, sachant les fêtes du mariage de M. le comte d'Artois, qui s'était fait le 19, à leur fin. Mais les commis m'apprirent que c'était le jour fixé pour la fête de Paris, qui consista en illumination générale et à marier à la Ville, en cérémonie, vingt jolies filles pauvres et sages, à qui on donna cent écus et un mari ayant un état.

J'appris que les fêtes avaient fort bien réussi et que le peuple paraissait plus content à celle-là qu'aux autres. Le temps était calme, l'illumination dans sa force. Je traversai toute la ville, où il faisait clair comme le jour ; cela faisait un superbe effet, et c'est ainsi que je me rendis chez moi, le 25 novembre 1773.

A côté de chez moi, je vis la très belle illumination de l'ambassadeur de Sardaigne, qui devait briller, puisque c'était la deuxième princesse qu'il nous donnait.

(1 En arrivant à l'Hermitage, le duc de Croy admire encore ses embellissements, notamment a la salle d'assemblée, en colonnades, du théâtre ». 11 ne reste plus qu'à perfectionner, autour du château, les perspectives et les routes.

A Gondé, il prend, avec l'intendant, des mesures pour la construction de l'hôtel de ville, dont l'architecte sera M. Dubuat, et pour celle du canal de dessèchement dont un arrêt du Conseil vient de charger l'ingénieur Laurent. Malheureusement, celui-ci meurt vers le milieu d'octobre ; son neveu, Laurent de Lionne, le remplace.

Le 30 mai, il reçoit une nouvelle qui lui cause une vive émotion : M. de Maillebois, fils du maréchal, intrigue pour lui enlever et se faire attribuer une partie de son commandement. « La tête, écrit-il, m'en tourna presque, pendant un mois! » Heureusement, tout s'arrange, et M. de Maillebois est obligé de renoncer à ses prétentions.

Conseil de guerre de Lille. Retour à l'Hermitage. Chasses, visites au canal de dessèchement. Le 18 novembre, une lettre de sa fille lui annonce que son mari vient de faire ériger en duché héréditaire sa terre de Wailly.

Le 23, M. de Croy quitte l'Hermitage ; le 25, il est à Paris.

Ô'i JOURNAL DU DUC DE CROY

Je trouvai mes petits-enfants mieux de la coqueluche qui les avait tant tourmentés, mais les deux aînés attaqués d'une espèce de petite vérole volante très bénigne qui ne les retint que quelques jours. Le prince de Salut était moins mal que je ne croyais. Ma. belle-fille y allait tous les jours, ce ■qui occupa une partie de cet hiver.

Le duc d'Havre était étonné de la grâce qu'il venait d'obtenir de faire ériger Wailly en duché héréditaire, sous le nom de Croy-Wailly, au moyen de quoi l'ancienneté du duché prétendu de Croy était perdue. A quoi son père n'aurait pas, peut-être, consenti, mais il valait mieux un titre réel qu'un en prétention.

Ma fille était restée à Raismes pour sa grossesse, et son mari devait l'aller prendre ; mon fils, trouvant Paris peu ga1 et tout arrêté à la Cour, le ministre étant à la veille d'être renvoyé, désira, pour se dissiper, faire cette course : il partit avec le duc d'Havre, le 1er décembre, et revint à petites journées avec ma fille, le 13.

Comme j'allais me remettre à la chimie, à lire le bon livre de celle de Baume, qui paraissait depuis peu, j'en fus distrait, dès le 1er décembre, par le détail que M. de Rosnevet m'envoya du cap de Bonne-Espérance. Cela m'engagea à faire un mémoire du début de leur voyage où, joint à la grande vitesse de soixante et un jours, il y avait des observations physiques importantes, surtout de la température sous l'eau de mer. Le 3 décembre, ayant travaillé avec l'habile M. de Lalande, je me résolus à lire à l'Académie ce mémoire pour mettre mes voyageurs en vogue, et un peu me faire connaître, après tant de travail.

Le 7 décembre, j'allai, pour la première fois, à l'Académie des Sciences et j'y lus l'introduction sur le début de nos voyageurs, cherchant à faire revenir de la prévention où on était contre eux. L'abbé Rochon, ennemi déclaré de M. de Kerguelen, me barra, mais je le regagnai ensuite. Cet aréopage est noble et devrait être imposant. C'est dommage que ce soit un peu pétaudière et que les rivalités personnelles y fassent plus d'effet que celles de science, et qu'on ne s'y

entende guère, tant chacun est occupé de son objet personnel, de ses affaires et de n'y venir que par mode ou intérêt. On m'écouta assez bien et on m'y traita avec égards, m'ayant mis à côté du président et prié de rester toute la séance, que je fus bien aise d'avoir vue. On y lut un très bel extrait d'un très bon ouvrage de M. de Lavoisier, sur les expériences de l'air fixe, ouvrage qui parut peu après, qui fut estimé, et dont à peine on parla, tant la multitude des livres et des objets se croisent et se nuisent dans une nation si volage, où le gouvernement n'encourage pas, ce qui fait manquer de suite aux objets. Je promis d'y lire d'autres mémoires, l'habile M. Macquer qui, avec Baume et Lalande, était le plus fort, allant y présider, et je fus assez aise d'avoir engrené, si la ehose me plaisait et que je pusse trouver le temps.

Dès le 4 décembre, j'avais été à Versailles pour y profiter d'un reste des fêtes et voir les beaux spectacles dans cette salle unique par sa beauté. En arrivant, je vis M. de Monteynard. Comme on le disait sur sa fin, je n'appuyais pas beaucoup auprès de lui. Cependant comme, sans le vouloir, il avait été la cause de ma cruelle affaire de commandement, s' étant laissé entraîner par M. de Maillebois, à qui il devait beaucoup, et qu'alors il était brouillé à outrance avec lui, je crus devoir sonder où les choses en étaient, et je demandai audience.

Il me fit beaucoup d'amitiés, et même me demanda, noblement et en honnête homme, excuse du mal qu'il m'avait fait, avouant avoir été cruellement trompé par M. de Maillebois, contre qui il se déchaîna beaucoup, parce qu'il venait de lui susciter une rude querelle avec M. le prince de Condé, à qui Maillebois avait persuadé de demander la charge de grand maître de l'artillerie, en chassant M. de Monteynard et à condition de lui donner, à lui, Maillebois, la charge de chef du génie. M. le duc d'Aiguillon se servait de tout cela pour chasser M. de Monteynard, et puis les attraper.

Enfin, je demandai à M. de Monteynard ce qu'il y avait à faire pour moi. Il me dit qu'il fallait faire révoquer le bon de Maillebois, et qu'il allait mettre le mémoire simple de mes

pièces et services, que je lui avais envoyé l'été, dans le portefeuille, pour en parler au Roi. Comme je savais qu'il ne travaillait plus, j'y fis plus de fond, mais j'aimais mieux que cela fût toujours au portefeuille, pour appuyerce queje dirais, au besoin. Ainsi, le ministre y paraissant aussi piqué et vif que moi, étant outré contre ma partie, je n'eus plus rien à faire, et je le maintins par Mme de Marsan et de Guerchy, qui étaient ses conseils et amis.

J'allai dîner chez le prince de Tingry, où je vis toutes les disputes pour avoir des places et, quoique je n'eusse pas encore fait mes révérences, j'allai voir le beau et triste opéra de Sabinus (1), ne pouvant surtout me lasser d'admirer la salle.

Le 5, je fis toutes les présentations qui ne finissaient pas par le nombre de la famille et des nouvelles maisons si chères pour l'Etat que cela était ruineux, et un monde entier à Versailles. Il est difficile que cela reste bien ensemble.

Je dînai chez M. de Monteynard où le vieux militaire allait toujours de même, quoiqu'il n'eût pas obtenu un travail depuis le voyage de Fontainebleau, ce qui grossissait le portefeuille et faisait tout languir, et cela dura encore longtemps sur ce pied. A chaque jour, on le disait disgracié; cependant cette incertitude dura longtemps et il faisait pitié. Je vis les bureaux où tout languissait ; je fus, en particulier, présenté à Mme la comtesse d'Artois, bien petite, mais assez bien, d'ailleurs, et si ce prince marié trop jeune ne nous donnait pas d'enfants, non plus que les deux autres, chose bien malheureuse sur trois garçons, cela pouvait être d'autant plus fâcheux que leur maison n'en coûtait pas moins tant de millions !

Le 6, je dînai chez Mme de Marsan, qui était bien fâchée de la prochaine culbute de M. de Monteynard. La Cour était à l'ordinaire, Mme du Barry dominant et M. d'Aiguillon étant le mieux auprès d'elle, allant à grands pas à être tout. Le

(1 Sabinus, tragédie lyrique en quatre actes, de Chabanon, musique de Gossec, représentée pour la première fuis à l'Opéra de Versailles, pour les fêtes di li Cour, le 4 décembre 1773, et ensuite à l'Académie royale de musique, le 22 lévrier 1774.

contrôleur général était le mieux, après, et M. le chancelier soutenant M. de Monteynard étant assez bas. M. de Boynes se soutenait par M. le duc d'Aiguillon, mais on lui prêta, alors, de perdre la tête, ce qui était faux, mais qui le mit en danger. Il me traitait toujours avec grande confiance, mais on n'avait pas de nouvelles de nos voyageurs. Je revins à Paris, passer chez la petite d'Havre en l'absence de ses parents : elle était dans un état dangereux, à cause des dents, qui l'a mise extrêmement bas, cet hiver.

Le 9 décembre, je repris fort, avec M. de Vaugondi, le curieux travail de l'hémisphère antarctique, qui se trouva poussé à perfection par les voyages que je découvris dans la suite. L'état du prince de Salm occupait aussi une partie des journées, et, pendant ce temps, son fils eut bien des affaires qui firent grand bruit, et il avait une jeunesse qui lui donnait bien de la peine.

Dans ce temps, ma santé me tracassa et me fit perdre bien du temps. Je pris médecine, ce qui me réussit un peu, mais des fluxions et maux de dents me firent bien souffrir, de sorte que cet hiver n'était pas agréable. Heureusement que mes petits-fils se remirent au mieux et furent les cinq plus charmants enfants qu'on put voir, ce qui, avec l'agrément que me donnait toute ma famille, était notre ressource.

Le 13, mon fils étant de retour -avec ma fille et son mari, nous vécûmes fort en famille. A chaque jour, on se demandait si les actions de M. de Monteynard baissaient ou haussaient, on avait des lueurs, mais tout allait en décroissant pour lui et en augmentant pour le duc d'Aiguillon, qu'on craignait.

Le 18 décembre, j'allai à l'avant-dernier grand Opéra des fêtes du troisième mariage, qui fut un des plus beaux et chers. Je me plaçai à l'amphithéâtre, derrière le fauteuil du Roi, qui était dans sa loge, pour être au point parfait de la perspective. On donna Issé, que j'avais tant vu jadis, qui fut très bien rendu, et ennuya, parce qu'il était à la mode, alors, de bâiller d'avance à Lully (1). Je fus frappé et dans la

(1) La musique d'Issé, pastorale en trois actes, paroles de La Mothe.repré-

plus grande admiration de quelques décorations, et surtout de la salle et de l'ensemble de tout cela, un des plus beaux, ouïe plus beau coup d'œil mondain qui existe et à qui on ne rend pas assez de justice. Je l'examinai et admirai à fond, en connaisseur, et avec d'autant plus de soin, que c'était peut-être pour la dernière fois de ma vie, n'allant à tout cela qu'en amateur des arts et pour juger de l'effet, et n'y retournant plus, après.

Mon mémoire étant dans le portefeuille, et le ministre aussi piqué que moi, je n'avais plus rien à faire, mais il n'avait plus de travail. Je craignais que M. de Maillebois ne fût très bien avec M. le duc d'Aiguillon qu'on voyait gagner cbaquejour; ainsi ma position était critique, sans y pouvoir rien faire, n'allant pas chez la dame, et j'étais un des seuls dans ce cas, qui pouvait me mal tourner. Telles furent les positions de la fin de l'année.

Ayant su, chez M. Auda, que nos marins qui venaient de la curieuse expédition de M. Marion (1) étaient à Paris, j'en pris l'adresse. Le 22 décembre, je travaillai, pour la première fois, avec M. du Clesmeur, jeune homme qui avait commandé un des navires. Il me mit bien au fait des îles désertes découvertes par eux, et de la Nouvelle-Zélande, et m'en donna une hache qui, avec ses pierres de jade et de touche, fait des ouvrages étonnants. Gela était trop curieux pour ne me pas passionner, après l'avoir tant étudié dans l'ouvrage de M. Cook. Ainsi je fis connaissance avec M. Crozet (2), encore plus instruit, et je m'adonnai entièrement à ces curieux ouvrages-là. M. Maty (3) m'ayant en-

sentée à l'Opéra en 1797 et mise en cinq actes en 1708, n'était point de Lully. comme le dit M. de Croy, mais de Destouches.

(1 Xicolas-Thomas Marion-Dufresne (1729-1772', navigateur, était parti de l'île de France, en avril 1771, sur le Mascarin, accompagné du Marquis de Caslries, .commandé par le chevalier du Clesmeur. Après avoir fait route vers le sud du cap de Bonne-Espérance, et découvert plusieurs terres, il fut massacré par les indigènes de la Nouvelle-Zélaude, et ce Dut M du Clesmeur qui ramena les deux navires à l'île de France.

(2 M. Crozet était un des lieutenants du capitaine Marion. Parti avec lui on mars 1772, il revint, après le meurtre de son chef, à l'île Maurice, avec M. du Clesmeur.

3 Michel Maty (1718-1776), docteur en philosophie et en médecine, membre

voyé, alors, en anglais, le Voyage au pôle arctique de M. Phipps (1) que traduisit mon fils ; je commençai mon grand mémoire sur l'impossibilité du passage, et je sautais continuellement d'un pôle à l'autre, ce qui, avec ma belle carte, m'amusa et m'occupa tout l'hiver.

Le 23 décembre, j'imaginai la charmante idée de la boussole de l'Hermitage, ce qui m'occupa agréablement avec mon fils, plusieurs jours, et pouvait faire valoir cet endroit, qui devenait très fameux.

Ensuite, les approches du Noël et du jour de l'An me firent tout quitter, pour me tenir en retraite, et je fis tous mes efforts pour bien finir cette année et bien commencer l'autre.

de la Société royale de Londres et de l'Académie de Berlin, bibliothécaire du British Muséum, s'occupait d'ethnographie. (V. les Mémoires secrets de Bachaumont à la date du 16 juin 17t>7.)

(1) Voijage au Pôle boréal, fait en I79:J, par ordre du roi d'Angleterre, par Constantin-Jean Phipps, traduit de l'anglais. Paris, 1775, in-4°.

DU 1er JANVIER AU 10 MAI 1774

Cérémonie de l'Ordre. — La comtesse du Barrydans le cabinet du Roi .

— Succès de mon fils à la Cour. — Il en profite pour demander la survivance du gouvernement de Condé. — Disgrâce de M. de Monteynard. — Je vais voir le duc d'Aiguillon, son successeur, qui me l'ait bon accueil, et me répond favorablement au sujet de mon affaire avec M. de Maillebois et de la survivance du gouvernement de Condé.

— Nouvelles conférences avec M. Crozet. — Mon fils obtient les entrées de la chambre du Roi. — Fête cbez l'ambassadeur de xMalte.

— Dans une réunion de famille, cbez le duc d'Harcourt, on me prie de danser; je m'y prête de bonne grâce. — Erection du duché héréditaire de Croy-Waily pour le duc d'Havre. — Nouvelles visites au duc d'Aiguillon; il rejette la demande de survivance du gouvernement de Condé. — Arrivée à Paris du comte de Priego; honneurs qu'on lui rend. — Mon fils entreprend un voyage d'affaires à Bruxelles. — L'Académie de Marine de Brest m'admet, à mon insu, parmi ses membres honoraires. — Nouvellesde M. de Kerguelen. — Projet d'organisation de milices garde-côtes, formé par le ministère. — Administration du duc d'Aiguillon . — Retour de mon fils; résultats de sa tournée. — Je corrige le Voyage à la Nouvelle-Zélande, de M. Crozet.

— Assemblées des commandants de province chez le duc de Riche lieu, au sujet dos garde-côtes. — Dîner chez le comte de Mercy - Argenteau. — La duchesse d'Havre accouche d'une fille. — Présentation de ma carte de l'bémisphère antarctique au Roi, aux Princes, à M. de Boynes, au duc d'Aiguillon et à M. Trudaine. — Conversation,

chez ce dernier, avec M. Cadier, inspecteur des Ponts et Cha au sujet des canaux de dessèchement de Picardie. — Réception d'une lettre île M. de Rosnevet, lieutenant de M. de Kergui Attaques dont celui-ci est l'objet. — Au moment de partir pour L'Hermitage, j'apprends la maladie du Roi. — Récit détaillé de ses derniers jours et de sa mort. — Attitude des Parisiens après cet événement. — Examen du règne de Louis XV.

Le 1er de l'An, je me trouvai, à l'ordinaire, à Versailles, à la cérémonie de l'Ordre. Il me parut que M. de Maillebois était bien accueilli du Roi, ce qui n'avait pas bonne mine. M. le duc d'Aiguillon s'élevait, à mesure, en crédit, et on ne doutait plus que ce ne fût lui. Cependant, M. de Monteynard tenait encore, mais ne travaillait plus ; ainsi Janvier fut aussi dans l'inaction et incertain que les deux mois précédents.

Je vis Mme du Barry dans le cabinet du Roi, avec ses deux dames d'honneur, exactement comme en titre, savoir la duchesse d'Aiguillon et la duchesse de Mazarin. Cela était réellement remarquable. De l'autre côté était la nombreuse famille du Roi, qui n'accueillait pas bien la dame, mais le Roi était toujours charmant, au milieu de sa famille, où Mme la Dauphine brillait par ses grâces légères. La quantité de monde, dans le cabinet, était étonnante.

Le 6 janvier, l'abbé de la Ville fut nommé directeur des Affaires Étrangères, et évêque in partibus. Ainsi, le duc d'Aiguillon pouvait avoir un autre département avec le sien, sans qu'il en souffrît. C'était un grand pas.

La multitude de lettres, d'affaires, les voyages, nos travaux de Flandre, du canal, hôtel de ville, moulin, braconniers (1), etc., qui m'occupèrent beaucoup, tout cela remplit bien le mois de janvier.

Mon fils, qui n'allait point chez la dame et, par conséquent, qui n'était pas des parties du Roi, se donna fort bien à la jeune Cour. Il y suivait les bals, était bien avec Mme de Marsan, qui le mit des proverbes ou petites comédies de Tin-

(1) M. de Croy avait, alors, maille à partir avec les braconniers, qui dévastaient ses terres de 1 Ilermitage, et prenait des mesures pour les en purger.

térieur, où, comme très bon acteur, il était utile : il y jouait avec les deux jeunes princes ; il n'y avait que M. le Dauphin de spectateur, et les princesses, et il y eut de très jolies petites fêtes.

Il en profita pour faire mettre, dans le portefeuille, un bon tout préparé pour la survivance actuelle de mon gouvernement de Condé. M. de Monteynard nous avait procuré, par Mme de Marsan, il y avait deux ans, une bonne lettre, mais elle ne promettait qu'en cas que je manquasse devant, ou quand il serait maréchal de camp. M. de Monteynard y tenait fort, mais, se voyant aux abois, il ne lui en coûtait pas plus de mettre encore cela dans les gros portefeuilles, et nous espérions que cela pourrait passer, comme le reste, au premier travail du successeur.

Enfin, le 26 janvier, M. le duc de la Vrillière, le grand congédieur ordinaire, qui en avait bien expédié ou porté l'arrêt, depuis quarante ans, vint, le matin, à Paris, chez M. de Monteynard, lui porter l'ordre du Roi de donner sa démission et le portefeuille, ce qui fut fait, et il resta ni exilé, ni récompensé, et bientôt on n'en parla plus. Son règne, qu'il n'avait pas cherché, dura, comme en traînant, près de trois ans, et ne fut pas bien brillant. Les deux conseils de guerre, de Lille et des Invalides (1), achevèrent de le décrier dans le militaire où, après avoir eu de la considération dans l'état-major de l'armée, il n'en eut plus comme secrétaire d'Etat de la Guerre, n'ayant jamais été ministre, et empêché par M. de Boynes de l'être.

Le 29 janvier au soir, M. le duc d'Aiguillon fut (en conservant les Affaires étrangères qui donnent la principale place au Conseil d'État), nommé secrétaire d'État de la Guerre par intérim, mais cet intérim n'est qu'un mot, car le duc de

(1) Procès retentissant, jugé p;ir un Conseil de guerre assemblé aux Invalides, et intenté à MM. de Bellegarde et de Monthieu, officiers généraux d'artillerie, à l'instigation d'un de leurs collègues, M. de Saiqt-Auban, à propos de la réforme des armes dans les arsenaux, pendant les aunées 1767-1770. Le jugement du Conseil les condamna, mais fut annulé par celui du parlement de Nancy, rendu en janvier 1778.

JOURNAL DU DUC DE Cl\OY 63

Choiseul ne fut aussi que par intérim, quoi qu'il fût tout. Ainsi, le voilà au pinacle, après avoir été dans des cas si fâcheux î

Le 31 janvier, à neuf heures et demie du soir, j'allai descendre chez lui, à Versailles. Je ne comptais que me faire écrire, mais on me fit monter. Je trouvai, chez sa femme, grand monde, comme maison ouverte. Ainsi, je m'enhardis, j'y restai et, à onze heures, quand il vint, je lui fis mon compliment. Il m'accueillit beaucoup, et de l'inquiétude où j'étais, je passai tout de suite dans l'aisance et une espèce de familiarité. Je lui dis que j'avais deux affaires dans le portefeuille. Il en avait déjà vidé un, et il me dit qu'il croyait que tout cela était fait. Il n'en était rien, mais cela prit bien.

Le 2 février, à la cérémonie de la Chandeleur, je lui dis, dans le cabinet, que je lui demanderais audience. Il nie pria à diner ; j'y fus ; il y avait le maréchal de Biron, M. de Contades et compagnie mêlée. Tout prit le ton d'aisance. Au sortir de table, avant même le café, il me dit : « Ëh bien ! vous avez à me parler ? » Et me tira dans un coin.

Il n'y avait pas un moment à perdre. Je lui dis : « C'est pour deux affaires qui sont dans le portefeuille, l'une une ancienne promesse, pour mon fils, de la survivance de Condé ; vous devez avoir trouvé cela ! » Il me dit : « Je ne sais pas ! », hésita, mais ajouta : « En tout cas, c'est de même, s'il n'y est pas, il n'y a qu'à l'y mettre ! » Je le remerciai comme de chose faite, le priant de ne pas oublier cette expédition-là.

L'autre, je lui dis, en le lui montrant : « Vous devez avoir trouvé le pareil de ce mémoire pour la méprise de Maillebois, M. de Monteynard ignorant mes par le Roi, du Boulonnais et Picardie ! » Je lui fis lire le dernier parle Roi, et la lettre, en original, de M. le prince de Soubise. Il la lut avec grande attention, puis appuya, en riant, sur ce que je lui avais dit : « Méprise, non, dit-il, il y a distraction de bureau ! » Je repris ma lettre et dis : « Je dois garder cela. Distraction est bon ! et je voulais vous en parler pour ne pas vous laisser prévenir par lui ! » Il dit : « Il ne m'en a pas parlé, mais

vous me faites souvenir qu'on vient de me faire signer une des lettres circulaires pour lui, donnant avis de ma pjace comme commandant en Boulonnais, ce qui m'a fort étonné, mais, dès que vous étiez pourvu devant, cela va sans dire ! » Je lui dis que j'étais tranquille, dès qu'il était au fait. Il me serra la main et me dit : « Cela est bon comme cela ! » Je lui laissai un de mes grands mémoires et un projet "de bon qui déclarait qu'il n'y avait que moi de commandant.

Le 5 février, je retournai à Versailles avec mon fils. Nous fûmes chez M. de Fumeron, premier commis, qui a les bons et ce travail là. Je lui expliquai l'affaire de Maillebois. Il me dit qu'il la savait bien. Je lui dis que M. le duc d'Aiguillon m'avait dit, il y avait trois jours, qu'il avait été étonné qu'on lui eût fait signer une lettre d'avis, à lui, comme commandant en Boulonnais. M. de Fumeron en fut embarrassé, et dit qu'il avait beaucoup hésité, mais qu'il était sur l'état.

Je lui fis lire mes trois par le Roi, surtout le dernier, en original, qui est en activité. Il le collationna sur mon grand mémoire, que je lui ai laissé. Il assura que, quand il en avait été question pour M. de Maillebois, il avait représenté à M. de Monteynard que j'en étaispourvu, mais qu'il avait toujours répondu : « Ils sont d'accord ensemble ; Maillebois en fait son affaire ! »

Je lui fis lire la lettre de M. le prince de Soubise. Il se récria sur ce qu'on s'en prenait à lui, qu'il en avait bien averti ; enfin que, puisqu'il était reconnu que j'étais pourvu devant, il fallait ou annuler ce bon de M. de Maillebois, ou qu'il n'y allât pas, et qu'on laissât cela comme non avenu. J'appuyai qu'il me fallait, au moins, une lettre, comme mon projet de bon.

Il me dit que, depuis les expéditions de tout cela, il n'avait plus vu ni entendu parler de M, de Maillebois.

Je demandai à M. de Fumeron sur quel titre était M. de Maillebois. Il me dit que c'était sur un bon du Roi, qu'il lui avait expédié, et une lettre d'avis et de commandement ou par le Roi. Il alla chercher le bon du Roi, il le chercha longtemps et ne le trouva pas. Il croyait que le ministre l'avait

repris, mais il l'a retrouvé dans la suite. Il trouva, sur le registre, qu'il y était porté, et la lettre d'avis de mai 1773. Il parut, suivant ce que dit M. de Fumeron, qu'il pensait que cela devait rester oublié, ou qu'il regardait comme difficile de supprimer ce bon; qu'il faudrait prendre un nouveau bon du Roi pour supprimer celui-là, et autoriser à lui écrire qu'il est rappelé, ce qui lui a été donné n'étant pas vacant, et que cela est dur.

Le soir, nous fûmes chez M. Chariot, à l'hôtel delà Guerre. Je lui fis tout lire. Il dit qu'il n'y avait rien de cela, à l'hôtel delà Guerre, qu'on n'y connaissait que moi de commandant, et qu'il croyait que cela tomberait de soi-même.

Nous parlâmes à M. de Fumeron et à M. Chariot de la survivance de Condé. Ils cherchèrent et virent qu'ils n'avaient, ni les uns ni les autres, rien du tout sur cela, ni copie de la lettre, que c'était M. de Fumeron qui faisait les expéditions, et M. Chariot qui gardait les brevets.

Depuis le 6 février, je restai incommodé à Paris, ensuite fort occupé de l'hémisphère. J'eus, avec M. Crozet, plusieurs conférences des plus curieuses. Il me donna sa route, celle très importante de M. de Surville (1), qui coupe et donne toute la partie qui nous manquait, et cela, avec les deux voyages qui se faisaient alors, devait nous donner le globe entièrement connu. J'eus, avec cet habile marin, qui me fît voir les vues et détails comme si j'y étais, les conversations les plus importantes, et, enfin, je terminai le discours et toutes les routes et corrections, que je donnai à M. de Vaugondi, pour faire graver, et, dans un mois, tout devait être fini.

Je me donnai aussi à mes comptes, à mes affaires de Flandre, et la dissipation du carnaval m'occupait encore. Mon fils allait souvent au bal de la famille royale, et se tenait bien avec la famille.

Le 7, il obtint et prit, le 8 février, les entrées de la

(1) Jean-Franc;ois-Marie de Surville (1717-1770) reconnut, en 1770, la Nouvelle-Zélande, au moment où Cook l'abordait sur un autre point. II se nova en voulant débarquera Port-Callao.

chambre. Ce fut M. le duc d'Aumont, gentilhomme de quartier, qui les demanda au Roi et insista très honnêtement, et cela fut très agréable.

Le 12 février, j'allai à la fête de l'ambassadeur de Malte (1) où une grottte de l'entrée de l'enfer, les Cyclopes, Garon et une galerie menaient aux Champs-Elysées. Il y avait du goût et de la variété, et, au moins, c'était sortir de la grande monotonie ordinaire à Paris.

Le 14, on me força à aller chez le duc d'IIarcourt, où toute la famille, vieux et jeunes, était assemblée. Je tins bon longtemps ; enfin, on me força à danser. Je n'en pouvais plus, mais, à la deuxième contredanse, je me mis en train, et, à la sixième, je suai, et cela me guérit dans l'instant, tous mes maux venant de transpiration interceptée et de besoin de fatigue. Le 15, jour du mardi-gras, par méprise, n'y ayant sur le paquet que A M. le duc de Croy, à Paris, je reçus et j'ouvris un paquet contresigné « la Vrillière », et j'y trouvai les lettres en parchemin de l'érection du duché héréditaire de Croy-Wailly pour le duc d'Havre. Je les parcourus, et vis que nous n'y étions pas rappelés. Cependant, celle de Henri IV (2) rappelait toute la famille par forme de substitution, et j'avais fait, par le contrat de mariage de ma fille, substituer la petite terre de Condé, qui est notre berceau très ancien, et aussi très précieux. Mais j'observai que, tant qu'il y avait des mâles de la branche d'Havre, tout cela n'avait. pas lieu, et que, quand il n'y en aurait plus, ce duché étant éteint, tout rentrait dans l'état de devant ; ainsi, que cela pouvait faire tort. Le soir, je portai cette pièce au duc d'Havre, lui faisant voir que je n'avais aucune part à la méprise. Ainsi, voilà la terre de Wailly duché héréditaire, sous le nom de Croy-Wailly.

(i L'ambassadeur delà religion de Malte était le bailli de Fleury, qui demeurait rue de la Madeleine de la Villé-l'Évê

(2) La terre de Wailly, à 19 kilomètres d'Amiens, avait été érigée en duché par lettres patentes du roi Henri IV, de lo9S, en faveur de Charles de Croy, * 1 1 ] ' ■ d'Arschot. La petite terre de Croy, berceau de la famille de notre héros, appartenait aussi au duc d'Havre,

Le mercredi des Cendres, nous traitâmes bien, avec M. de Taboureau, l'affaire des braconniers, qui était sérieuse, celle du canal, du moulin, de rhùtel de ville, etc.

A l'entrée du Carême, je Unis mes comptes, mes mémoires, jusqu'au 22 février, que nous retournâmes à Versailles pour y reprendre les affaires.

Je travaillai à fond mon affaire de Maillebois avec M. de Fumeron, et elle parut se mettre en règle.

Le 23 au matin, j'allai, avec mon fils, à l'audience du duc d'Aiguillon, et je ne lui parlai que de la survivance du gouvernement de Condé, affaire qui tourna mal. JNous l'avions fait mettre dans le portefeuille de M. de Monteynard, espérant qu'elle passerait quand son successeur le viderait ; mais le duc d'Aiguillon chercha à nous faire entendre que le Roi y trouvait des difficultés, qu'il y avait tant d'officiers généraux qui n'en pouvaient obtenir et qu'il nous demandait du temps. J'insistai vivement sur mes raisons. Sur quoi il prit le ton ministériel qui lui paraissait très naturel ; il dit : « C'est parce que vous avez des raisons que je vous réponds : donnez-moi du temps! Sans quoi je vous dirais, comme je dis aux autres, qu'on n'accorde pas ! » Et coupa court làdessus. Je voulus continuer d'appuyer, mais il dit ferme : a Je n'ai pas autre chose à vous dire ! Je ne viens que d'entrer dans mon intérim. Donnez-moi du temps ! »

Il n'y eut pas moyen de le pousser davantage, car on savait qu'il ne faut pas le pousser trop, et nous sortîmes mécontents. Cela fit que je ne pus traiter d'autres affaires. Nous revînmes à Paris achever de régler tous nos comptes dans le plus bel ordre, mais les charges et entretiens emportaient tout, de sorte que je ne pus pas encore être tout à fait au courant et, par conséquent, aider mon fils, qui en avait grand besoin.

Paris fut occupé, tout cet hiver, des mémoires trop forts, mais bien écrits de MM. Linguet et Beaumarchais (i), qui

(1) Les Mémoires et plaidoyers de Linguet avaient paru, à Liège, en sept volumes, l'année précédente, et ses Œuvres furent publiées, en 6 volumes, à Londres, en 1774. Quant à Beaumarchais, il était, alors, en pleine affaire

succombèrent, à la fin, avec raison, la licence des mémoires d'esprit tournés en libelles étant poussée beaucoup trop loin, mais le nouveau parlement, quoique méprisé, en jugeait bien.

Le 1er mars, toute la famille alla à la Croix de Berny, audevant du comte de Priego qui avait quitté le service de Fiance et était parti de Paris le 4 mai 1742, pour aller servir en Espagne, puis s'était marié avec une riche héritière delà maison de Cordoue, dont il était veuf sans enfants, et avait été à Paris avec elle, mais n'y était pas revenu depuis vingt-huit ans.

A la grosseur près, je le trouvai peu changé, quoiqu'il eût trois ans de plus que moi. Il me reconnut aussi. Nous lûmes très bien ensemble. Nous le ramenâmes à Paris avec une espèce de cérémonie, ayant quatre voitures à six chevaux. Il se reconnut partout, fut très aimable, parut très aise de se retrouver en famille, et tout ce début fut à merveille. Il était bardé de quatre ordres qui faisaient bien sur sa large carrure. M. de Yillers, aide-major de son régiment, et homme aimable, était avec lui et avait toute sa confiance.

Les jours suivants, on fut fort occupé à bien traiter M. de Priego, et je le vis, le 6 mars, présenté au Roi dont il fut très accueilli. On lui accorda les mêmes entrées qu'au duc de Biron. Enfin, il fut traité avec la plus grande considération. Il avait, à Versailles, un habit superbe relevé par quatre ordres en diamants.

Le 4 mars, mon fils partit pour Bruxelles, où il allait traiter les grandes affaires de la substitution de la partie autrichienne, de la navigation, du pavé de Péruwelz à Leuze, du polder à faire au Ilassegras, etc. Tout cela était en bonnes mains, car on ne pouvait entendre mieux les affaires et y être un meilleur sujet à tous égards. Aussi, je restai avec sa femme à ne faire que chanter ses louanges, avec tous ceux qui le connaissaient. Il écrivit à chacun très exacte-

Goëzman : les Mémoires judiciaires sortis de sa plume, à ce sujet, portent la date de 11

nient, et sur ces objets, je l'avais chargé, entre autres, de passer à l'II ermitage pour voir l'état des choses en hiver, et, près Condé, l'inondation. Il me marqua que le bosquet d'hiver rendait bien son effet, que le bosquet du premier printemps marquait déjà assez, et que, pour l'inondation, elle n'avait jamais été si haute et qu'il avait encore bien vu l'eau du petit marais couler dans le grand, ainsi à contrepente, ce qui ne laissait pas de doute sur la nécessité du canal.

Le 7 mars, j'allai à Versailles dîner chez M. le duc d'Aiguillon, pour tâcher de m'y mettre en familiarité. J'}- fus très accueilli, surtout de la belle duchesse de la Vallière, quoique surannée, et de Mme de Harville (1), et tous ces débuts prenaient bien, en apparence. ' Le ministre était un travailleur infatigable, sans se distraire, étant toujours assidu, et paraissait au niveau, au moins, de sa besogne.

Le lendemain, je dînai chez M. de Boynes, qui venait d'être déclaré ministre, et qui m'aimait fort. Xous étions dans les plus grandes transes sur le compte du vaisseau de M. de Kerguelen, qu'on avait mandé péri, et dont il ne venait pas de nouvelles.

De retour à Paris, je m'adonnai à faire finir une belle carte de l'hémisphère incliné antarctique. J'allai chez le graveur suivre les corrections et, en plusieurs jours de travail assidu, je mis ce travail en état d'approcher de sa perfection. Je fis aussi, alors, un grand mémoire sur les longitudes.

Il y avait quinze jours que j'avais reçu avis de Brest, par le secrétaire de l'académie de Marine, que cette académie, sans que je m'en doutasse, ni n'eusse fait aucune espèce de démarche, et même au contraire, m'avait donné la pluralité des voix pour une place vacante d'honoraire. Je ne répondis pas, et ne fis aucune démarche, cela dépendant de la Cour.

(1) Mme de Harville était née de la Trousse, et le Roi avait signé, le 9 août 1766, à son contrat de mariage avec le comte de Harville, gentilhomme d'honneur du comte d'Artois. Elle avait la cliarge de dame pour accompagner la comtesse d'Artois.

Le 13 mars, je reçus, de la part de M. de Boynes, la bonne nouvelle que le Roland, vaisseau de 64 canons, que montait M. de Kerguelen, n'avait pas péri, mais, au contraire, était arrivé à l'Ile-de-France.

Le 14, comme je ne m'y attendais pas du tout et n'y songeais plus, je reçus de M. de Boynes la lettre dont voici copie :

De Versailles, 1^ 13 mars 1774.

L'Académie royale de Marine, monsieur, vous ayant proposé pour remplir une place d'académicien honoraire, j'ai approuvé cette élection avec d'autant plus de plaisir que je connais le zèle qui vous anime pour tout ce qui peut intéresser la Marine, et que vous emploierez volontiers vos connaissances et vos lumières à tout ce qui pourra contribuer à ses succès et à sa gloire.

J'ai l'honneur, etc.

Signé : de Boynes.

Ce jour-là, je travaillai avec les députés d'Artois, qui convinrent de la bonté de mes plans généraux pour la navigation des canaux et le dessèchement du pays maritime. Ils en parurent convaincus, et désirer que je fusse chargé d'accorder l'ensemble de tout cela qu'il fallait séparer par partie, savoir le dessèchement, l'approfondissement des canaux de navigation, et l'accord à mettre entre tous les corps de navigation. J'en avais parlé à l'évêque d'Arras (1), qui était le grand faiseur et se mêlait de tout. Je n'entendais plus parler de lui, et j'appris qu'il était brouillé avec les Etats.

N'y ayant pas moyen de rejeter sans raisons l'honneur que l'Académie de Marine me faisait, je leur répondis que je ne m'étais point du tout attendu à cet honneur, que je n'avais pas besoin de cela pour m'intéresser vivement aux progrès et à la gloire de la Marine, mais que je n'en serais que plus empressé à leur en donner des preuves. Cela étant arrangé,

(l Louis de Conzié, né en 1732, évoque de Saint-Omer en 1766, et d'Arras en 1769.

je préparai quelques mémoires que j'avais tout prêts pour les leur envoyer.

J'allai à Versailles où je remerciai M. de Boynes et lui remis le Mémoire sur les longitudes, lequel renfermait un précis sur le tout, qui pouvait lui en mieux faire entendre l'ensemble. Je vis M. Auda, qui me montra la lettre du cap de Bonne-Espérance. Elle ne portait, en tout, pour ce qui nous intéressait, que le post-scriptum que voici :

« Le Mascarin est venu de l'Ile-de-France chercher des provisions. Le Roland est arrivé heureusement, ayant été démâté au cap des Aiguilles. »

Voilà pourquoi nous avions appris, il y avait six semaines, qu'on y avait trouvé un de ses mâts, et même une cage à poulets et une vache sur la côte, ce qui me l'avait fait croire péri, et peut-être par un coup de tonnerre (ils sont fréquents, à bord). M. Auda fit mettre dans la Gazette qu'il était arrivé à bon port, ainsi que la frégate et l'équipage en bonne santé, et le tout pour rassurer et faire taire les envieux, car nous n'en savions pas tant!

Le 16 mars au soir, je reçus, aussi. sans m'y attendre, la lettre dont voici copie :

A Versailles, le 16 mars 1774.

Les milices garde- côtes ont été, monsieur le duc, licenciées à la paix, dans les provinces des pays d'élection. Depuis ce temps, il n'a été pris aucun parti sur leur composition, ni sur leur service. Cependant, il pourrait arriver des circonstances où l'on aurait à regretter de ne s'en être point occupé. C'est pour en prévenir les inconvénients que le Roi a décidé que M. le maréchal de Richelieu serait chargé d'examiner la composition qu'il paraît le plus convenable de donner à ces milices, ainsi qu'à celles des provinces de Bretagne et de Provence.

Sa Majesté le charge, en même temps, de donner son avis sur le service dont elles seront jugées susceptibles en paix comme en guerre. Ces objets sont amplement détaillés dans la lettre que je lui écris. Ce sera chez lui que se tiendront les assemblées auxquelles l'intention du Roi est que vous assistiez. Tout ce qui regarde la constitution des garde-côtes y sera traité, et les con-

naissances que vous avez sur cette question qui intéresse la province dont le commandement vous est confié, ne pourront que concourir au succès des vues de Sa Majesté.

J'ai l'honneur d'être; avec le plus parfait attachement, monsieur le duc, votre très humble et très obéissant serviteur.

Signé: Le duc d'Aiguillon.

Le 19, étant à Versailles, je vis le duc d'Aiguillon. Je lui demandai comment il entendait ce travail. Il me dit qu'il ne s'en mêlait plus, nous l'ayant renvoyé. Mais j'en tirai son plan, qui était de les mettre sur le pied de Bretagne, et que cela, sans trop gêner le peuple, fût pourtant un peu réglé par compagnies détachées, ayant des armes et sachant un peu servir, et des officiers ; enfin qu'on vît, sans les gêner en paix, où on pourrait les trouver d'abord en temps de guerre, et le parti qu'on en peut tirer, et le tout sans qu'il en coûte rien. Sur quoi je lui dis : « Point d'argent, point de suisse ! » Mais il ne prêtait pas aisément l'oreille à la partie pécuniaire.

Il me pria à diner, et cela fut bien.

Je vis M. le Sancquer (1), premier commis, que cela regarde. Il pensait, comme moi, qu'on devrait laisser toute espèce de milice en repos, pendant la paix. Cependant, il faut avouer qu'en les soutenant un peu alors, on les trouve mieux, au besoin. Nous retournâmes l'affaire de tous ses sens. Je me fis écrire chez le maréchal Richelieu, à Paris et à Versailles, comme étant venu à ses ordres, et que j'attendrais qu'il nous fît avertir. Cela était besogne très longue et chiffonnière, pour ne faire ni trop, ni trop peu.

Je m'assurai qu'on n'avait pas envoyé de ces lettres à M. de Maillebois. Ainsi, j'étais seul et en pied. Je pris aussi mes précautions pour qu'on ne l'envoyât pas faire de revues de régiments provinciaux dans ma partie, mais j'appris qu'ils ne s'assembleraient pas cette année, ce qui met-

(1) M. Le Sancquer. chef de bureau au ministère de la Guerre, chargé de la partie concernant l'artillerie, les fortifications de Paris et les garde-côtes.

tait du louche dans ce grand établissement, tandis qu'on voulait former l'autre.

Le ministre se débarrassait adroitement de tout : il avait chargé quatre maréchaux de France de la grande question de l'artillerie, entre les projets de M. de Vallière et de M. de Gribeauval (1). Il chargeait les inspecteurs de s'assembler pour les manœuvres, et tout le détail et même les emplois des troupes. Il chargeait les commandants de province des garde-côtes et des autres détails. Il pressait tout cela de façon à ne pas tarder, et travaillait très nettement, depuis six heures du matin jusqu'à minuit, sans quitter Versailles. Il était déjà si au courant que les affaires qu'on lui écrivait aujourd'hui étaient, demain, à la décision, au portefeuille, et finies tout de suite. Si cela durait, on n'avait pas encore vu pareille expédition, et rejetant les objets à faire crier sur les autres, il rendait ses besognes durables, et se mettait en état d'en badiner tout le premier, en rejetant le blâme ailleurs. Il me parut très décidé et, comme on s'y était attendu, que cela irait loin.

Je dinai chez lui en petite compagnie, et j'y fus agréablement. Je mis la conversation sur Gondé et, en sortant de table, je trouvai le moment de lui pousser une botte pour l'expédition de la survivance. Il me dit : « Je sais vos bonnes raisons, car, sans cela, je rejetterais bien loin ! » et fît une mine qui donnait un peu d'espérance, mais il me paraissait qu'il fallait plus d'appuis particuliers pour l'emporter.

Les jours suivants, je m'adonnai à terminer l'hémisphère antarctique. J'allai souvent chez le graveur et je fis, devant moi, faire toutes les petites recherches, surtout pour l'exactitude des routes et des îles, et je portai cette curieuse carte à sa perfection.

(1) Jean-Baptiste Waquette de Gribeauval, volontaire en 1732, lieutenantcolonel en 1757, passa au service de l'Impératrice-Reine de Hongrie, eu 1758, et ne revint qu'après la paix en France, où il obtint le grade de maréchal de camp, en 1763, et celui de lieutenant général en 1765. 11 était commandeur de l'ordre de Saint-Louis, et l'un des sept chefs des départements généraux du l'artillerie.

J'achevai aussi un grand Mémoire sur les longitudes. Il faisait voir qu'il ne fallait négliger aucun des moyens, mais les faire tous s'entr'aider, et donnait la façon d'en tirer le plus grand parti. Ce mémoire fut remis au ministre et envoyé à l'Académie de lirest.

Le 25 mars, nous eûmes la première assemblée chez M. le maréchal de Richelieu, dans son superbe hôtel. Nous étions neuf commandants de province ou gouverneurs, quatre intendants, et M. la Noue (1), inspecteur des garde-côtes de Bretagne et créature du duc d'Aiguillon. On traita la besogne assez à fond. On lut la belle lettre d'instruction, ainsi que les ordonnances, et on convint de plusieurs points. Le maréchal nous donna un grand dîner, et cette première assemblée se passa bien.

Mon fils revint de son voyage de Bruxelles le 30 mars. Ce voyage ne laissa pas que d'être utile : il mit mon fils très au fait, pour toujours, des tribunaux, des coutumes et de la manière de traiter les affaires, à Bruxelles. Il s'y fit aimer et estimer. Il cultiva nos amis, et le prince et la princesse de Starhemberg. Il en fit dans tous les états, et mit en train ce qu'il ne put finir.

Il y traita sept grandes affaires; il emporta celle du pavé de Péruwelz à Leuze, qui fut résolue. Il remit en train d'espérance celle du polder du Hassegras. Pour la grande affaire de la substitution, on lui fit voir que cela était absolument contre toutes les lois du pays. Cependant on donna espérance de l'emporter à Vienne, comme grâce particulière. On promit de tenir la main aux braconniers en bandes. L'affaire de l'accord des navigations de Mons et de Condé parut plus reculée, mais on la mit en train. On convint qu'on ne pouvait s'opposer à nos canaux de dessèchement. Ainsi, il n'y eut pas d'opposition à craindre, et ils s'occupèrent de s'écouler par le bas de Gand, et, pour le bâtardeau de Zuydcoote, on promettait de s'y porter, si on faisait la demande en règle.

(1) Le comte de La Noue Vieux-Pont, colonel d'infanterie, inspecteur des milices garde-côtes de Bretagne.

On voit que mon fils fit, là, un voyage important et d'autant mieux que cela le mettait, pour toute sa vie, très en état de suivre toute espèce d'affaires à Bruxelles. En allant, il vit, le 5 mars, l'Hermitage encore en état d'hiver. Cependant, il le trouva propre et agréable, que le bosquet d'hiver faisait son effet, et que le n° t, ou bosquet du premier printemps, marquait déjà bien. Ainsi il put juger des bosquets par saisons. Il traversa par le pavé de Thivencelle, dans le temps des plus hautes eaux d'inondation qu'on ait jamais vues. Ainsi il put, par là, juger, dans la suite, de l'effet du canal de dessèchement dont j'étais occupé, et il remarqua encore bien, chose singulière, que l'eau, par la route sous la Haine, allait encore, alors, à contre-sens, donnant du petit marais dans le grand, ce qui démontre la nécessité de notre nouvel écoulement. En revenant le 28 mars, il trouva déjà l'Hermitage un peu vert, et le printemps faisant bon effet.

Le temps de Pâques nous occupa ensuite. Vers ce temps, je terminai entièrement la belle carte de l'hémisphère antarctique, dont on tira les vraies épreuves. Les députés d'Artois vinrent m'assurer qu'ils demanderaient que je fusse chargé de concilier tous les grands objets. M. de Trudaine me fit dire qu'il avait le même désir. Je corrigeai le curieux voyage de M. Crozet à la Nouvelle-Zélande, et, comme je lisais, alors, le superbe voyage de M. Cook, j'étais enchanté de l'accord parfait de tous ces différents voyageurs, qui me firent connaître réellement à fond cette partie des Antipodes d'Europe qui répond exactement à l'Espagne, Madrid étant sous le bord du détroit de Cook, et la fameuse baie des îles où M. Marion fut assassiné, et que M. Crozet détaillait si bien, répondait juste à Cadix. J'engageai le ministre à faire imprimer aussi nos voyages, qui en valaient la peine.

Le 4 avril, je fis un dîner curieux d'ambassadeurs, chez M. de Mercy, ambassadeur de l'Empereur, où je fis connaissance avec le fameux et très fin maréchal de Lascy (1), dont

(1) Frantz-Moritz, comte de Lascy (1725-1801), célèbre homme de guerre autrichien, se distingua pendant la guerre de Sept ans, après laquelle il fut promu feld-maréchal. Inspecteur général en 1765, président du Conseil de

la santé était dérangée, sans diminuer de son ambition. J'y fis grande connaissance avec le bel ambassadeur de Russie (1), qui me promit la nouvelle carte du Kamtchatka, car mon pôle antarctique étant fini, il était temps de reprendre le pôle arctique dont je venais de faire, d'après le voyage de M. Phipps, que mon fils avait en partie traduit, un mémoire sur l'impossibilité du passage.

Le 6, nous eûmes la deuxième entrevue des commandants chez le maréchal de Richelieu. Nous y travaillâmes sept heures avec assiduité, et bien. Tout fut discuté. M. le duc d'Aiguillon, qui avait bien monté les garde-côtes en Bretagne, mais cher, désirait que cela fût partout sur le même pied. Je répugnais à mettre un impôt et à tourmenter le peuple par le tirage en temps de paix, et ma besogne étant prête quand on en avait besoin. D'un autre côté, il faut avouer qu'elle va mieux en temps de guerre, quand elle est montée en temps de paix. Nous eûmes les choses en état de finir à la huitaine, et je fis, les jours suivants, mon dernier plan làdessus.

Le 10, la princesse de Montmorency donna à M. de Priego et à la famille une jolie fête dans sa charmante maison du boulevard, où il y a des idées neuves. M. le comte de Priego se promenait beaucoup à pied, venait souvent diner sans cérémonie chez moi, et parut le meilleur homme du monde et un bon gros rengoins (sic).

Le 11, j'eus, à Versailles, une audience du duc d'Aiguillon, dont j'eus lieu d'être très mécontent, pour la survivance actuelle, par brevet, de mon gouvernement de Gondé pour mon fils ; il rejeta loin et avec dureté. Heureusement que nous avions une lettre d'assurance, mais je revins très mécontent.

Dans ce temps, j'appris avec la plus grande douleur la

guerre en 1760, il réorganisa l'armée, qu'il commanda en chef, en 1188-1790, dans la campagne contre les Turcs.

Joseph 11 le tenait en haute estime. A cette époque, il était venu en France autanl pour des raisons de santé que pour échapper aux dissentiments existant entre l'Empereur et Marie-Thérèse.

1) M. Chotinski, qui portait le titre de chargé d'affaires de l'Impératrice.

mort de M. Prouveur, prévôt de Condé et homme du plus grand mérite, ainsi que le vieux prévôt. Cela me donna de l'embarras. Je nommai M. Watiau au canonicat, et je partageai le cantuaire (1) Saint-Georges à mes deux chapelains.

Le 13 avril, à deux heures du matin, ma fille accoucha, en peu de temps, d'une fille. Je l'avais quittée le soir sans qu'on se doutât de rien, et nous comptions que cela irait au 20. Elle avait eu la grossesse la plus heureuse, et même s'était mieux portée qu'à l'ordinaire, et sans souffrance, et, quoiqu'on la crût si facile à se blesser, elle avait fait le voyage de Calais et de l'Hermitage. Elle monta, le soir, le grand escalier de Mme de Tourzel qui nous avait fort inquiétés par une maladie qui s'annonçait comme fièvre maligne, mais qui n'eut pas de suite. Elle avait soupe chez la duchesse de Charost, où les douleurs la prirent. Elle revint à onze heures. A peine eut-on le temps d'avoir l'accoucheur et, à deux heures, tout était fait. Son enfant était mieux portant que les autres, mais c'était une fille, et ils avaient tant besoin de garçons ! On le lui dit d'abord, car elle pressait tant qu'on ne put le lui cacher, et elle fut inconsolable.

M. le duc d'Havre fit bonne mine à mauvais jeu. M. de Priego, qui logeait chez eux, y fut et chercha à la consoler et, à trois heures tout le monde se coucha, et on ne voulut réveiller personne. Ce ne fut qu'à dix heures du matin que le duc d'Havre nous en fit part; ainsi, nous ne sûmes rien qu'après. J'y allai d'abord, et je pris bien part à sa douleur. On chercha à la distraire et, tout allant bien, je fus obligé d'aller à notre assemblée, bien touché de leur douleur.

A midi, je me rendis chez le maréchal de Pùchelieu, qui nous fit voir son charmant pavillon ; puis, nous y travaillâmes, hors le temps d'un bon dîner, jusqu'à huit heures du soir. On termina à peu près tout, et on remit à huitaine pour relire la rédaction de tout notre travail, qui fut très bien et très réfléchi, à l'exception que c'était mettre un impôt et une

(1) Titre de celui qui baptisait dans l'église cathédrale.

gêne bien onéreuse aux habitants des côtes. Puis, je retournai chez ma fille.

Le 15, je tins compagnie à ma fille. Tout allant bien, j'allai à Versailles et j'y présentai, à près de minuit, M. de Yaugondi et ma carte à M. de Boynes. C'était cette carte de l'hémisphère antarctique incliné qui m'avait donné tant de peine et demandé tant de soins, depuis dix-huit mois que je l'avais imaginée à Calais au moyen de ma nouvelle suspension du globe. Quoique ce ne fût pas, en particulier, une carte marine elle y avait tant de rapports, et elle renfermait si bien toutes mes nouvelles découvertes, que la marine avait cachées avec tant de soin, que nous craignions que le ministre de la Marine, ou plutôt son jaloux bureau des plans, n'en prît ombrage et ne trouvât qu'on allait sur ses brisées.

Je me servis de l'ascendant que j'avais, alors, sur M. de Boynes; j'avais bien prévenu M. Auda, son homme de confiance; je commençai par lui faire voir les hémisphères de M. d'Anville ; je tâchai de lui faire sentir, par là, que cette espèce de carte ne regardait pas son bureau. 11 ne s'occupa, heureusement, que de la facilité que cela donnait à voir la route que faisaient M. de Kerguelen et M. Cook. Je lui fis voir où je les croyais alors : c'était sur les antipodes de Tobolsk, et je souffrais bien de leurs souffrances. Il trouva cela si curieux, qu'il approuva qu'on le présentât au Roi. C'était tout ce qu'il nous fallait. Ainsi, je pris congé sous prétexte qu'il était bien tard, et j'allai, avec Vaugondi, chez le duc d'Aumont.

Il était au coucher du Roi. J'y allai et, en attendant, j'eus une conversation intéressante avec un homme d'esprit qui arrivait de chez Voltaire, dont j'eus des détails intéressants. 11 paraissait avoir surmonté ses scrupules, être tranquille, pyrrhonien et, à près de quatre-vingts ans, d'un esprit presqu'aussi vif qu'à l'ordinaire. Il était près de deux heures quand je ramenai M. le duc d'Aumont chez lui. Vaugondi n'avait jamais fait dételles séances. Le duc d'Aumont nous remit à son fils pour la présentation, dont je fus fâché, et, comme il aurait fait valoir mon travail, je pris le parti de ne m'en pas mêler auprès du Roi.

Je me rendis au lever du Roi comme le sieur de Vaugondi présentait la carte. Je vis le Roi s'attacher beaucoup à parler des Antipodes, jadis si niés, sans s'attacher à l'ensemble. Je ne m'en mêlai donc pas, et je laissai à Vaugondi tout l'honneur, persuadé que les vrais connaisseurs sauraient à quoi s'en tenir (i). Je trouvai Bougainville, qui en fut piqué plus que moi.

De là, nous allâmes la présenter aux trois princes. M. le Dauphin était à déjeuner pour aller à la chasse. Nous parlâmes bien chasse et culbutes, puis je présentai Vaugondi et la carte. M. le Dauphin saisit très bien des objets importants, mais la chasse pressant et les objets de Sciences n'étant pas à la mode, cela fut court. Les autres princes n'eurent pas le temps de l'examiner.

Le duc d'Aiguillon m'ayant demandé, en passant, ce que c'était, nous allâmes lui en donner une. Il l'examina en connaisseur. 11 m'en parla bien, et encore pendant son dîner, où il m'invita. J'allai en porter aussi dans son bureau des Affaires étrangères, que cela pouvait regarder par l'espèce de prise de possession que j'avais tâché d'y joindre adroitement des terres australes, cette carte importante, publiée sous l'approbation de l'Académie, et ayant été présentée au Roi et annoncée comme telle, pouvant faire titre.

Enfin, lorsque je ne cherchai pas à m'en faire valoir auprès du Roi, notre présentation réussit bien, et nous donna toute liberté pour rendre public ce morceau curieux de géographie, qui fera pour longtemps la base de cette partie.

Le 17, je dînai chez M. de Boynes, où il en fut fort question et où elle prit au mieux. Ainsi, toutes nos inquiétudes cessè-

(1) M. de Vaugondi a publié, en 1773 : 1° V hémisphère austral; 2° Essai d'une carte de la mer polaire arctique.

L'Académie des Sciences rendit compte de la première comme suit : « M. de Vaugondi avertit qu'il doit l'idée de la projection de cet hémisphère à M. le duc de Croy, sous les yeux et par les ordres de qui cette carie a été construite, en faisant usage d'un globe terrestre monté de façon qu'on peut le tourner dans tous les sens, et présenter tel endroit que l'on veut sous le zénith, ce qui le rend propre à déterminer la projection d'un hémisphère quelconque, sur tel horizon que l'on veut. »

rent, et cet ouvrage fut publié sous les meilleurs auspices. Je revins, le soir, à Paris, où je trouvai ma fille toujours au mieux de sa couche.

Le 18, j'eus la grande conférence chez M. Trudaine, avec les chefs des ponts-et-chaussées, et devant M. d'Aoust, principal député des États d'Artois. Je commençai par présenter à M. Trudaine ma carte de l'hémisphère antarctique, dont il parut enchanté. Il m'accorda des pavés pour notre rued'Ivry. Ensuite, nous entrâmes en matière.

M. Cadier, l'inspecteur pratique des ponts-et-chaussées de Picardie y était, heureusement. Je me trouvai bien en train, et je leur expliquai avec tant de clarté et de détail mes projets, tant pour achever les canaux que pour le règlement des huit navigations, et pour le dessèchement du pays, que Ton fut d'accord. Je battis à fond INI. Cadier sur quelques objets, et convins des autres. Les États d'Artois me demandaient déjà pour conciliateur du tout. M. de Trudaine et MM. des ponts-et-chaussées en firent autant, et je suis très flatté d'avoir, enfin, pu m'entendre avec ce bureau difficile, qui parut satisfait, et prendre une vraie confiance en moi, de sorte qu'on convint de se réunir chez le duc d'Aiguillon, pour m'en charger et arrêter le plan total, d'après mes principes. Depuis dix-huit ans que j'étudiais ces objets, ce fut la première occasion que j'eus de me faire bien entendre, et je m'y lâchai avec une force qui réunit tout.

Le 19, je terminai, avec mon fils, le joli ouvrage de la boussole' de l'Hermitage, et je réglai ce qu'il fallait pour la publication de ma carte de l'hémisphère antarctique, dont j'eus, enfin, de ce jour, terminé le travail, commencé depuis le mois de juillet dernier, et qui m'avait fort occupé cet hiver.

Le 20, fut la dernière assemblée chez le maréchal de Richelieu. Ce ne fut que le soir; ainsi, je pus dîner chez le comte de Bentheim, dîner très agréable pour le comte de Priego, qui s'amusait bien à Paris. Cette maison a la vue la plus délicieuse de Paris (1). M'étant rendu à cinq heures chez le

1) Cet hôtel était situé au coin de la rue de Bourgogne et de la rue de Bourbon.

maréchal de Richelieu, on n'y fit que relire le résumé de tout ce que nous avions décidé. En gros, ce travail avait été bien fait et, quoique je susse très bien ma partie, j'avoue que cela était très utile pour entendre l'ensemble de toutes les côtes, voir ce qui pouvait être général, ou non, et qu'on traita très bien la matière. Gela me fit voir que ces renvois aux chefs de chaque objet étaient meilleurs que je n'avais cru, car, malgré la pétaudière dont cela est susceptible, le bon perce aux bons esprits, pourvu qu'il y ait quelqu'un en état de bien résumer le tout, et que le ministre et même le Roi, dont ce devrait être l'emploi, et qui devrait se mettre en état de le bien remplir, pût, de tout cela, saisir le bon, l'ordonner nettement, et surtout qu'on y tint la main sans variation, et que cela servît à établir des points fixes. Il en résulta qu'on allait donner une ordonnance qui monterait un peu la besogne en temps de paix, mais c'était au moyen d'une taxe sur le peuple, qui est malheureux. Cependant, si cela était suivi, sans variations ni trop de rigueur, on s'y habituerait, et la chose resterait montée.

Le 21, je fis un diner intéressant chez l'ambassadeur d'Angleterre, avec {sic).

Le 22, j'allai à Versailles, pour l'objet des dessèchements de l'Artois et du Galaisis. J'étais avec M. d'Aoust qui, en allant et revenant, me fit le détail le plus curieux du Vésuve et d'Herculanum qu'il venait de voir en connaisseur. Mais, de tout ce voyage, nous ne pûmes voir que M. d'Aiguillon, qui nous remit au surlendemain.

Le 23, je reçus la bonne lettre de M. de Rosnevet, du 26 octobre 1773, de l'île de Bourbon, qui fixait le vrai départ pour les terres australes au 30 octobre 1773. Cette lettre annonçait un sujet capable, et donnait espérance pour la réussite du voyage. Pendant ce temps, j'achevais de lire le superbe Voyage de Cook, si bien traduit et orné de si bonnes planches. J'en étais à son échouement et ses risques au labyrinthe, ce qui me faisait frissonner pour nos pauvres gens qui devaient être, alors, précisément vers Tobolsk, au plus rude du voyage et, par conséquent, aux abois, manquant de

tout, et dans un vaisseau dont la grosseur m'en faisait mal augurer, avec l'impossibilité de huit mois de vivres sans relâche. Quelle horrible situation !

Le 24 et le 25, je fis, chez M. de Janssen, au magnifique plant du Jardin du Roi, de bien curieuses promenades de botanique avec les fameux Jussieu et Descemet. Le 2G, je fis une autre visite bien intéressante, pour un philosophe.

Le 27, j'allai à Versailles avec M. de Bevis, et pour le dessèchement, mais il fut impossible d'avoir audience. J'appris, chez MM. Auda et Potier, les rudes plaintes faites contre M. de Kerguelen, qu'on voulait perdre, tandis qu'ils étaient tous aux abois et au plus périlleux des Antipodes. Quelle injustice! Je fis un retour charmant dans le vis-à-vis de M. d'Aoust, qui me lit une relation de son délicieux voyage d'Italie, de Sicile, de la vilaine Galabre, du Vésuve, d'Herculanum, Venise et la Dalmatie. Cela fut très amusant.

Le 28 avril, je fis mes paquets, mon équipage devant partir pour l'Kermitage le 1er mai, et moi le 4.

Le 29 avril, jour qui nous avait été indiqué par M. d'Aiguillon pour entamer les grands objets des dessèchements, canaux et navigation, je retournai à Versailles avec M. d'Aoust, mais, en arrivant chez le ministre, j'appris que le Roi venait de tomber malade.

Le 29 avril 1774, je partis, dès neuf heures du matin, encore dans le vis-à-vis de M. d'Aoust (mon équipage devant partir le surlendemain). Dans le chemin, il me fit un détail politique de Rome et de la destruction des Jésuites, des plus curieux.

Arrivé chez le duc d'Aiguillon qui nous avait donné rendezvous pour ce jour-là, pour attaquer le dessèchement du Calaisis et pour de Langle (1), et mon bon plan général, je

(1) Peut-être s'agit-il de Paul-Anluine-.Marie Fleuriot de Langle (1744-1787), alors enseigne de vaisseau, et qui, précisément en 1774, devint membre de l'Académie de Marine. On sait qu'après la paix de 1783 (il était alors capilaine de vaisseau, il prit part à l'expédition de La Pérouse en Océanie, expédition où il trouva la mort.

fus étonné d'apprendre qu'il était chez le Roi, et le valet de chambre me dit que le Roi était malade et avait été saigné. J'en fus très frappé, mais, comme on disait que ce n'était rien, et que le ministre allait revenir, nous attendîmes. Il revint, un moment, pour l'audience publique, puis dit qu'il allait faire un tour chez le Roi, et qu'il reviendrait. Ainsi, nous attendîmes encore de onze heures à deux heures et, voyant qu'il ne venait pas, j'allai dîner chez M. de Boynes, pour lui montrer la belle lettre de M. du Dresnay (1).

A quatre heures et demie, je revins chez le duc d'Aiguillon qui me dit qu'il n'avait pas, de plusieurs jours, le temps de me parler, à cause de l'état du Roi, qui annonçait une vraie maladie, et que je ne pouvais pas partir. Ainsi, je vis tout retardé pour mes arrangements.

Je courus donc chez le Roi, et j'appris qu'il avait été saigné vers neuf heures du matin, et encore vers trois heures de l'après-midi, et que la fièvre continuait fort. Je savais que le Roi n'est guère soigné que de Lemonnier (2), qui tenait la place de son premier médecin, n'aimait pas la saignée : ainsi, je vis que c'était quelque chose de grave. On avait barré l'OEil-de-Bœuf et reculé d'une chambre toutes celles des Entrées. J'entrai dans celle du lit de parade, qui remplaçait celle du conseil. Je fus étonné du peu de monde que j'y trouvai. On disait que ce n'était rien, et cependant cela s'annonçait comme une maladie dangereuse.

Depuis huit jours, le Roi avait souvent très mauvais visage et des malaises. Le mardi 26 avril, étant à souper à Trianon, avec la dame et les courtisans ordinaires, il trouva tout de goût rebutant et ne mangea pas. Le mercredi 27, il chassa, mais, se trouvant avoir froid et le temps étant humide, il fit, contre son ordinaire, la chasse en voiture sans pouvoir se réchauffer et eut un peu de fièvre. Le jeudi 28, la

(1) On a vu, page 81, que cette lettre était de M. de Rosnevet, frère de M. du Dresnay.

(2) Louis-Guillaume Lemonnier (1717-1799), docteur régent de la faculté, médecin ordinaire du Roi, en survivance, professeur de botanique au Jardin du Roi, membre de l'Académie des Sciences.

fièvre était décidée, avec des envies de vomir. On fit venir La Martinière, son premier chirurgien, homme décidé et un des seuls qui lui parlassent avec force. Le Roi voulait rester, se trouvant mal. La Martinière lui dit que c'était à Versailles qu'il fallait être malade, et le força à monter en voiture sur le soir, en robe de chambre, son manteau pardessus.

Le Roi, en montant en voiture, dit : « A toutes jambes! » En effet, il vint de la cour de Trianon à celle de Versailles en trois minutes, juste. Il descendit, sous la voûte, à l'appartement de Madame Adélaïde, pour donner le temps de faire son lit, et se coucha tout de suite. La fièvre fut forte toute la nuit, ainsi qu'un terrible mal de tête, accompagné d'agitation. Pour le calmer, on lui mit des mouches sur les tempes, avec de l'opium.

Lemonnier, de lui-même, le fit saigner le 29 matin, comme j'ai dit, et il demanda les médecins consultants de Paris. Bordeu et Lorry (1) vinrent, et on le fit resaigner vers trois heures. Je restai dans l'appartement où on disait, à l'ordinaire, le oui et le non, et l'on ne savait rien de juste. J'allai passer deux heures chez moi et, à neuf heures du soir, étant rentré dans la chambre des Entrées, on appela à l'Ordre. Les officiers des Gardes entrèrent et prirent l'ordre de lui, à son lit, et on nous laissa les suivre. Nous n'étions que six ou sept, savoir les maréchaux de Brissac et de Broglie, d'Ecquevilly, La Salle (2), prince de Marsan et quelques autres. Nous entrâmes dans la chambre réelle du Roi, et, m'étant trouvé contre la console, j'examinai beaucoup son sang qui y était dans trois palettes, et il me parut de bonne qualité.

Le Roi était dans un petit lit de camp au milieu de la chambre, parce qu'il venait de changer de tout et de lit,

(1) Anne-Charles Lorry (1726-1783), docteur régent de la faculté de médecine de Paris, auteur, entre autres ouvrages, d'un Traité sur les maladies cutanées 1777).

2 Marie-Louis Caillebot, marquis de la Salle, né en 1716, sous-lieutenant des -vndarmes de la Garde, brigadier en 1713, maréchal de camp en 1745, lieutenant général en 1748, marié en secondes noces, en 1750, avec Marie- Charlotte de Clermont-Chaste.

ayant eu un peu de sueur, ce qu'on regardait comme une détente causée par la deuxième saignée, mais qu'on ne trouvait pas assez forte. Je l'entendis plusieurs fois parler. Il me parut avoir une voix rauque qui annonçait encore beaucoup de fièvre et d'agitation. Il appelait souvent Laborde (1), son valet de chambre de confiance, et l'envoya chez Mme du Barry. On fît sortir; sa chambre était trop chaude, et rien que le service et la faculté, toujours trop nombreux. Toute la famille royale y était entrée souvent, dans la journée, et Madame Adélaïde y entra, alors. Du reste, toute la famille réunie rôdait sans cesse autour de l'appartement, dans une agitation intéressante.

A dix heures du soir, j'allai chez la duchesse de Cossé où on raisonnait beaucoup de tout cela, et, quoi qu'on en dît, les apparences nous paraissaient annoncer une vraie maladie. A dix heures et demie, j'allai chez la comtesse de Marsan où, étant entré, je fus étonné de la trouver tête à tête avec Madame. Je voulus sortir ; on me retint, et nous causâmes assez longtemps. A onze heures et demie juste, on annonça un billet de la part de Madame la Dauphine. Madame, croyant qu'il était à elle, quoiqu'il fût adressé à Mme de Marsan, l'ouvrit précipitamment et, jetant un grand cri, s'écria : « Mon Dieu ! La petite vérole déclarée ! »

Le prince de Soubise arriva peu après, très consterné, et nous confirma cette nouvelle.

Une bonne demi-heure après que nous étions sortis de chez le Roi, et vers dix heures et demie du soir, les médecins, en lui donnant à boire, crurent voir de la rougeur. Ils dirent : « Avancez donc de la lumière ! Le Roi ne voit pas son verre ! » Et, se poussant l'un l'autre, ils firent semblant de rien et s'en allèrent dans l'autre chambre, convenir de leurs faits. Un quart d'heure après, ils revinrent, et, sous différents prétextes, comme de voir la langue, ils examinèrent et trouvèrent l'éruption de la petite vérole déclarée. Ils envoyèrent chez la famille royale lui annoncer qu'elle ne devait plus entrer

(1) J. Benjamin Laborde (1734-1794), premier valet de chambre du Roi, historien, poète, musicien et fermier général.

chez le Roi., ni avoir de communication, personne ne l'ayant eue. On voulut savoir pourquoi, et, tout le monde le sachant, on ne put le leur cacher, et la nouvelle s'en répandit d'abord.

A minuit, j'allai chez le Roi. Je fus étonné d'y trouver si peu de monde. Nous n'étions que quatre : Tourdonnet (1), l'ami du Roi, en pleurs, ainsi que Laborde, et je leur en sus gré. LVEcquevilly, La Salle, M. Pfiffer (2) et moi, nous causâmes une heure avec les valets de chambre qui sortaient, et nous apprîmes tous ces détails-là. L'éruption faite, le Roi était accablé, mais plus tranquille. On lui donnait l'émétique en grand lavage, et il ne savait rien de sa maladie. J'y restai jusque vers deux heures de nuit. Il fut très bien conduit et préparé.

Quand la nouvelle vint chez Mme de Marsan, de la déclaration de la petite vérole, on en marqua de la joie, craignant la lièvre maligne, et elle se récria contre l'inoculation qui répandait le germe dans l'air. Il paraît que cela aurait dû faire l'effet contraire, car, hors la Maison de Bourbon, toutes les familles royales de l'Europe se mettaient au-dessus de cette inquiétude par l'inoculation, et on peut juger de celle qu'on devait avoir, personne de la famille royale n'ayant eu cette dangereuse maladie.

Après avoir rapporté le vrai des faits, il faut dire un mot delà partie politique, chose aussi curieuse qu'incertaine. Si la deuxième saignée n'avait rien produit, on parlait d'une troisième à huit heures du soir, ainsi en onze heures de temps. On assurait que le Roi avait pour principe qu'on ne devait pas aller à la troisième saignée sans qu'on se fût préparé chrétiennement à la mort. On prétendait que le médecin Bordeu, du parti de Mme du Barry, s'y opposait, et que le

(1) Joussineau, marquis de Tourdonnet, officier au régiment des Gardes françaises, monte dans les carrosses du Roi en 1771, devient, m 1771, maître de la garde-robe du comte d'Artois, et meurt en 17SS.

(2 M. de Croy a écrit ce nom Fifre, mais il faut lire Pfiffer.

François-Louis de Pfiffer de W'yher obtint, en 1726, la compagnie des Gardes Suisses de son père, compagnie dont il ne se démit qu'en 1703 ; le grade de brigadier en 17i.'i, celui de maréchal de camp en 1768, enfin fut promu lieutenant général en 1768.

médecin Lemonnier, du parti de la famille royale, y coucherait ; ainsi, que peu d'heures allaient décider du sort des du Barry et de presque tous les ministres qui étaient de son parti. On reparlait déjà du duc de Ghoiseul. Enfin, le moment était pressant, mais la moiteur que la deuxième saignée procura décida l'éruption qui, sans doute, eut lieu dès avant l'heure où nous entrâmes, ce qui fit qu'on commença à compter du 29 à sept heures du soir, et cela tira, pour le moment, les partisans de la dame de l'inquiétude de la troisième saignée.

On juge bien que la nature de la maladie jeta bientôt ce parti dans de nouvelles alarmes. Chacun courait et discutait selon son intérêt. Mme du Barry y était entrée tout le jour. La petite vérole déclarée, Mesdames, les trois filles du Roi, quoiqu'elles ne l'eussent pas eue, s'enfermèrent chez lui en héroïnes, ce qui fut bien beau et risquable. Par là, Mme du Barry n'y fut plus de quelque heure. On attendait l'archevêque de Paris, peut-être Madame Louise qu'on croyait avoir un bref du Pape pour sortir en pareil cas (ce qui n'était pas). Et tout cela allait décider du grand changement.

Le 30 avril, tout Paris accourut. L'éruption abondante alla bien. Il n'y avait pas de mauvais symptôme. Ainsi, on n'osait inquiéter le Roi, qui l'était déjà fort. On lui disait que ce n'était qu'une fièvre miliaire. Ainsi, on ne lui parla de rien, ni lui non plus. Il montrait ses boutons d'un air étonné. On le rassurait par un air de tranquillité, et il n'osait trop s'éclaircir, de sorte que, très abattu de son cruel état, et personne ne lui parlant religion, crainte de l'effrayer, il n'osa en parler, et tout restait sur l'ancien pied. Ses filles le gardaient le jour, et Mme du Barry y venait pendant la nuit. Il est apparent que les soins de ses filles le gênaient souvent. Tout le monde se gênait, se contraignait, et personne ne parlait, comme cela se pratique, en pareille circonstance, envers les souverains, à quion n'ajamais pu parler librement.

Il en fut exactement de même le dimanche 1er mai, et, malgré un gros orage très chaud, il n'y eut pas d'accident,

mais la petite vérole était très abondante, presque confluente au visage, et non ailleurs.

Ce jour-là, je fus obligé, ainsi que mon fils, qui était venu le samedi, d'être à Paris pour un grand diner, prié longtemps devant, que je donnai au maréchal de Lascy, et à la plupart des ambassadeurs, et où ma maison et mon jardin furent très admirés.

A six heures du soir, je revins, avec mon fils, m'établir à Versailles. 11 y avait du mieux ; les vésicatoires faisaient très bien, et les médecins disaient qu'il fallait voir jusqu'au bout, mais qu'ils n'avaient pas encore été si contents.

J'appris que M. l'archevêque de Paris, mourant de la gravelle, était venu ce jour-là, l'avait vu, qu'il avait été fort question de la maladie de l'archevêque, et puis c'est tout; et, chose extraordinaire, que l'archevêque était retourné à Paris. Les médecins du parti de la dame avertissaient bien de ne pas l'effrayer, que ce serait le tuer comme d'un coup de pistolet. C'est ainsi que, faute déparier, comme dit le proverbe, on meurt sans confession, et que lui qui comptait toujours sur le dernier moment, et qu'un bon peccavi couvre tout, et qui passait pour avoir si peur, accablé de son état, la tête grosse comme un boisseau, de petite vérole, et n'osant lui-même trop approfondir, ne dit mot, ni les autres non plus, et tout restait sur le pied que j'ai dit plus haut (1).

On pense bien que chacun en parlait vivement, suivant son système; les uns qu'il serait affreux, par préjugé, de le tuer exprès en l'effrayant ; les autres qu'il était affreux de risquer de le laisser mourir sans sacrements, ce qui était sans exemple, disait-on, depuis Clovis. On sait qu'à celte maladie il n'y a pas de temps à perdre, la tête se perdant en entier, si elle rentre, et combien elle est traîtresse, surtout pour qnelqu'un de soixante-quatre ans. On parlait diversement si la tête était bien libre. Cependant la maladie, forte mais en règle, paraissait aller sans incident. A neuf heures du soir,

(1) Nota : Voilà bien toute la marche de tout ce qu'on lit dans tous les bons sermons, sur ce sujet. {Note de l'auteur.)

on entra pour l'Ordre qu'il donna assez bien, mais on ne pouvait guère le voir ni l'entendre, dans ses rideaux.

Le 2 mai, lundi, la nuit fut plus calme ; l'éruption, très abondante, se continuait sans accident. A midi et demi, tout ce qui avait les Entrées se trouva dans la chambre du lit de parade. A une heure, on entra comme pour le lever ordinaire, hors qu'il n'y eut que les Entrées, et que c'était dans la chambre du vrai lit, qui est la première sur l'aile. J'y entrai et j'examinai bien cet intéressant spectacle : Mesdames, c'està-dire les trois filles du Roi, debout au pied de son lit, l'air consterné, mais se contraignant. Le Roi dans un lit de camp, au milieu de la chambre, le dossier contre la balustrade, paraissant alors tranquille, mais la tête rouge et grosse comme un boisseau, de la masse de la petite vérole. La chambre me parut bien, n'étant ni trop, ni trop peu aérée, les grandes portes ouvertes, et l'air qu'on faisait traverser souvent.

Les ministres, le prince de Soubise et tous étaient là comme nous, ne le voyant pas plus souvent, n'y ayant, en dedans, que le service de la chambre et de la médecine. Le duc d'Aumont conduisait le tout avec les médecins, et s'en acquittait bien, mais c'était le duc d'Aiguillon et l'habile et libertin maréchal de Richelieu, de quatre-vingts ans, qui avaient le plus d'influence sur l'intérieur, et de voir là Mesdames, qui craignaient tant cette maladie, était bien attendrissant !

Le reste de cette journée se passa au mieux, et sans aucun mauvais symptôme. La tête se dégageait suivant que cela doit être, à mesure que le venin pousse au dehors. Aussi, le Roi parla de choses et d'autres, et, le soir, à l'Ordre, où on entra, il parut même assez gai.

Je m'informai pourquoi, la veille, l'archevêque était retourné à Paris. J'appris qu'outre qu'il pissait le sang et s'était évanoui de douleur, il avait été fort mécontent de sa réception. On l'avait d'abord retenu dans la salle des Gardes. Mesdames n'avaient pu qu'avec peine le faire entrer. M. le duc de Richelieu l'avait d'abord retenu longtemps à causer pour lui faire sentir le risque de tuer le Roi en l'effrayant.

Enfin, l'archevêque avançant vers le Roi, avait été frappé de trouver Mme du Barry qui sortait et qui, à ce qu'on dit, s'évanouit de son apparition. Le Roi ne lui dit presque rien, se retourna de l'autre coté, et on lui fit entendre qu'il fallait qu'il se retirât.

Tous les médecins avouaient que l'éruption étant extrêmement abondante et sortant bien, une secousse de frayeur, à quoi on le sait, en pareil cas, enclin, pouvait, suivant un parti, faire rentrer le venin et l'étouffer d'abord, et, selon l'autre, le ferait sûrement.

Ainsi, Mesdames aimant toutes leur père et n'ayantjamais pu lui parler de ces choses-là, n'osaient risquer de le tuer, quoiqu'elles sentissent qu'en se sacrifiant à le garder avec le plus grand risque, elles se déshonoreraient, par ce silence, devant le peuple. Quelle position !

Mme du Barry n'était retenue et encouragée que par son parti, car elle disait: « Je déplais à toute la famille; qu'on me laisse m'en aller ! » Mais l'habitude que le Roi avait de la voir lui faisant sentir qu'elle lui était utile, elle paraissait se sacrifier en restant, et, en effet, tout cela n'était, depuis longtemps, qu'habitude de société.

Il faut encore observer que le Roi croyait fermement avoir eu la petite vérole, ce qui aida à la tromper. En octobre 1728, à Fontainebleau, comme il avait dix-huit ans, il avait eu la petite vérole assez fort. Le prince de Soubise me dit qu'il avait toujours cru aussi qu'il l'avait eue. Mais des anciens se souvenaient que les médecins avaient dit en confidence, après, qu'ils croyaient que ce n'était que la petite vérole volante, et que, pour le rassurer sur l'avenir, ils la disaient la véritable. Ainsi, le Roi disait : « Si je n'avais pas eu la petite vérole, à dix-huit ans, je croirais l'avoir ! » Quoi qu'on en dise, ce qui prouve nettement qu'il ne crut pas du tout l'avoir, c'est qu'il aimait fort ses filles, qu'il savait bien qu'elles ne l'avaient pas eue, et la craignaient, et que, cependant, au plus fort de l'éruption, il appela Madame Adélaïde et lui fit toucher et manier ses mains pour examiner ses boutons. Cette vertueuse fille aînée du Roi, quoiqu avec la révolution intérieure qu'on peut

croire, les mania sans montrer d'émotion. Gela est, assurément admirable ! Il faisait aussi frotter son front par Mme du Barry, ce qu'il n'aurait pas fait s'il eût connu sa maladie, et il avait sa tète présente, car il parla très bien de diverses choses et regardait toujours ses boutons, en s'étonnant de cette espèce de maladie dont on lui disait toute la période comme elle était.

Il me parait donc que c'est la conviction qu'il avait de l'avoir eue, et qu'on ne peut l'avoir deux fois, qui aida le plus à le tromper, joint à ce qu'il se sentait fort et rien qui lui annonçât du danger. D'ailleurs, la plus grande partie du service qui l'entourait, étant placée par la dame, était sans cesse aux aguets pour éloigner tout ce qui pouvait ou l'éclaircir, ou l'inquiéter.

Le 3 mai, mardi, fut encore plus tranquille et plus favorable. L'archevêque de Paris arriva à midi et demi, comme on sortait du lever, c'est-à-dire d'entrer chez le Roi. Le maréchal de Richelieu s'en empara à l'ordinaire, et n'entra pas. A une heure et un quart, le duc de Bouillon (1) étant à côté de lui, le Roi regarda les boutons de sa main avec attention et dit : « C'est la petite vérole ! » Un moment après, fixant encore mieux ses boutons, il dit : « Mais c'est là la petite vérole ! » Personne ne répondit, et il se retourna en disant : « Pour ça, cela est étonnant !» Il y a apparence qu'il entendait, par là, qu'il l'eût encore et qu'on le lui cachât.

Le duc de Bouillon sortant nous dit cela, et le bruit se répandit qu'il avait fait appeler tout de suite sa fille. L'arrivée de l'archevêque, établi à demeure, alors, à Versailles, et toutes ces circonstances firent juger qu'il pourrait vouloir s'éclaircir et prendre des précautions ; ainsi que la crise politique approchait. Mais il était bien entouré, et on prétend que le médecin Bordeu le dissuada encore de croire que ce fût la vraie petite vérole. D'ailleurs, il était si bien qu'il n'en parla plus.

(1) Godefroy-Charles-Henri de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, né en 1728, brigadier en 1747, maréchal de camp en 1718, épousa, en 1743) Louise-Henriette-Gabrielle de Lorraine. 11 était Grand Chambellan de France depuis 1771.

Suivant que les craintes du parti s'apaisaient, on courait chez la dame faire sa cour et faire le bon valet, et tout était en l'air, hors moi qui n'ai jamais été chez elle. Mais, le soir, ils furent tout à fait triomphants, l'archevêque n'ayant pu pénétrer, et les craintes du Roi paraissant dissipées.

La veille, j'avais diné chez le duc d'Aiguillon, chez qui il y avait trois tables et cinquante personnes. Ce jour-là, je fis un joli petit dîner chez M. d'Aranda, ambassadeur d'Espagne.

A neuf heures du soir, à l'Ordre, nous entrâmes chez le Roi. Je fus près de demi-heure à côté de son lit. Il était traité plutôt à la méthode froide que chaude, car les deux côtés de son lit de camp étaient ouverts, et les fenêtres, ouvertes aux chambres voisines, faisaient circuler et traverser un bon air frais, bien différent de la manière dont on étouffait jadis. Cependant, il était couché et paraissait très légèrement couvert, mais on lui tenait les mains dans le lit, qu'il tirait sans cesse. La tête paraissait fort grosse et rouge. Il nous parut alors, comme il était, en effet, au mieux. Il fit la conversation d'un ton de voix ordinaire. Il parla, suivant sa coutume, de choses noires, de la mort de M. de Vaulgrenant, et se rappela avec sa grande mémoire, tout ce qu'il avait été, même des époques très anciennes. Enfin, ilétait si bien, et on était si auxaguets, qu'il y avait toujours apparence qu'il s'en tirerait à merveille et que cela ne ferait aucun changement, au grand scandale de Paris. Ce qui, je crois, contribuait à le tenir si bien et la tête si libre, était l'écoulement du pus établi par en bas, par les vésicatoires, méthode nouvelle et d'un grand effet. Les médecins le conduisaient bien, à ce qu'on croyait, et furent très d'accord.

Le mercredi 4 mai fut différent. Jusque-là, tout avait été au mieux pour sa santé. Je me rendis, à midi, à l'espèce de lever, c'est-à-dire quand la Chambre entre. Je vis d'abord M. d'Escars, un des premiers partisans de la dame, qui sortit avec un air qui m'annonça événement. Je vis le prince de Ligne qui était très bien chez Mme du Rarry. Je lui fis part de ma remarque. Il me dit à l'oreille : « La catastrophe va avoir

lieu ! » Alors, je vis tout changé. Plusieurs personnes qui sortirent de chez le Roi ne nous apprirent que trop, par leur tristesse, qu'on avait lieu d'être inquiet, et le bruit se répandit que la petite vérole rentrait, ce qui fait bientôt tourner au pis. La consternation fut générale, et les mauvaises nouvelles augmentant toujours en s'éloignant, on le dit bientôt sans espérance.

Je parlai aux médecins : ils dirent qu'ils n'étaient pas si contents de la suppuration qui commençait au col et qui s'arrêtait, mais qu'il n'y avait rien encore de dangereux et qu'ils espéraient que ce ne serait que l'alfaire de quelques cordiaux.

Sur cela, à midi et demi, on nous laissa entrer : j'avançai jusqu'au fond de la chambre du Roi. Sa tête me parut moins grosse et moins rouge. Il parla assez, à son ordinaire, mais d'un ton inquiet, et comme quand il est fâché.

Je songeai, d'abord, à examiner les physionomies, et j'ai vu peu de spectacles mieux caractérisés. Tous ceux, en grand nombre et bien connus, du parti de la dame, marquaient nettement la fureur et le désespoir. Tous ceux qui n'étaient attachés qu'au Roi, comme nous, marquaient la douleur et l'inquiétude. En un moment, je vis le tableau de tous les caractères et de toutes les situations, enfin. Pour cette fois, je vis tous les miroirs de l'âme à découvert. En entrant, je trouvai que l'archevêque de Paris sortait de la chambre du Roi. C'en était plus qu'il n'en fallait, de tout cela ensemble, pour voir la catastrophe politique déclarée.

Etant sorti de chez le Roi, je m'informai et j'appris successivement ce qui suit :

On a vu, ci-devant, que, la veille, le Roi s'était enfin aperçu de lui-même qu'il avait la petite vérole. Il l'avait dit à tant de gens qui ne lui avaient pas répondu, qu'il n'en pouvait plus guère douter. Les propos de Bordeu le tenaient encore un peu en suspens ; enfin, la nuit, je ne sais bien comment il en avait été convaincu.

On assure que ce fut à onze heures trois quarts du soir qu'il dit à Mme du Barry : « A présent que je suis au fait de mon état, il ne faut pas recommencer le scandale de Metz. Si

j'avais su ce que je sais, vous ne seriez pas entrée. Je me dois à Dieu et à mon peuple. Ainsi, il faut que vous vous retiriez domain. Dites à d'Aiguillon de venir me parler, demain à dix heures! » Elle se trouva mal, et sortit.

Le Roi ne dormit pas, cette nuit. Il songea à tout, et, vers huit heures du matin, la suppuration, qui commençait, se ralentit, et les médecins furent moins contents.

La dame ne vit, la nuit, que le duc d'Aiguillon, et fut en pleurs. A minuit, le duc fit dire, par Laborde, le valet de chambre des plaisirs, qu'il était là. Le Roi lui fit répondre, avec une suite d'esprit remarquable, en pareil cas : « Qu'il vienne à l'heure que je lui ai fait dire! »

Suivant cet ordre, ce fut à dix heures du matin que le duc d'Aiguillon entra. Il lui commanda de la faire partir honnêtement, vers quatre heures du soir, en évitant toutes les duretés de Metz, et on croit qu'ils convinrent, alors, que la duchesse d'Aiguillon la mènerait à la maison du duc d'Aiguillon, à Rueil. Il faut que tout cela ait été fait de bonne heure, car, dès onze heures du matin, le prince de Ligne savait qu'elle partait à quatre heures.

A midi juste, qu'on dit la messe dans la chambre du Roi, l'archevêque de Paris y. fut et, après la messe, le Roi l'appela et lui dit d'un ton ferme : « Monsieur l'archevêque, j'ai la petite vérole! » Et il le répéta deux fois. M. l'archevêque fit une inclinaison indicative qui signifiait : « Cela est vrai, et vous savez ce que vous avez à faire ! » et ne dit pas un mot.

Le Grand Aumônier (1) s'étant approché, à l'ordinaire, pour prendre l'ordre, le Roi lui dit : « Je vous parlerai ce soir ! » Celui-là lui dit, tout bas, un mot qu'on n'entendit pas^ et le Roi répondit : « Oui ! »

nirles-Antoine, cardinal de la Roche-Aymon, né en 1697, archevêque de Toulouse en 1740, de Narbonne en 1752, Grand Aumônier de France en 1760, archevêque de Reims en 17iii>, reçu au Parlement, la même année, comme pair ecclésiastique de France, créé cardinal en 1771, sacra Louis XVI eu 1775, présida l'assemblée du Clergé de 17G0 à 1775, et mourut en 1777, à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, où il avait été nommé en 1772,

Je trouvai le maréchal de Richelieu et le duc de Choiseul revenant de chez le Grand Aumônier. Ils y allaient souvent. Le maréchal disputait avec lui. On dit que le cardinal lui disait : « Cela ne fera que le calmer, d'aller à confesse ! » que l'autre l'intimidait en disant qu'il le tuerait, au moment le plus délicat du commencement de la suppuration, et cherchait à traîner. Mesdames étaient dans l'affreuse crise de désirer qu'il se confessât, et de craindre que la révolution de la peur et du sacrifice ne le tuât. Et tout l'intérieur négociait à sa mode, personne, à ce qu'il paraît, n'osant lui parler, et les médecins, inquiets de l'état, recommandant de ne pas l'effrayer. C'est ainsi que se passa ce jour important.

Pour la dame, au désespoir le plus marqué et outré, non seulement de tout son parti, mais de tous les mécroyants et libertins, elle monta en voiture, sous l'arcade, à trois heures trois quarts de l'après-dinée, avec mesdames du Barry, et, chose remarquable, avec la duchesse d'Aiguillon, dans un carrosse à deux chevaux et un laquais gris. Ils allèrent chez elle, prendre un attelage et, de là, à la maison de Rueil du duc d'Aiguillon, comme cela avait été arrangé le matin.

Ceux qui pensaient rigidement trouvèrent ce départ trop bien rangé, et que Paris n'y ajouterait pas confiance, et regarderait tout cela comme un jeu joué, et le duc d'Aiguillon en jouait un gros, vis-à-vis de la famille royale et de Mme la Dauphine, très décidée là-dessus, si le Roi manquait. Mais, dans ce cas, il n'avait plus rien à ménager et, ayant un parti pris, il fallait être conséquent. D'autres disaient que, lui devant tout, il serait affreux de lui manquer de secours, et qu'on devait pardonner cela à la reconnaissance. Il y en avait même qui pensaient que tout cela avait été arrangé avec Mesdames. Comme personne de ceux qui entraient chez le Roi ne voyait le reste de la famille royale, il ne paraît pas qu'on se fût arrangé avec eux, et c'était Mme la Dauphine qui menait cet intérieur-là.

A une heure et demie, le départ fut connu de tout le monde, et on trouvait partout des jeunes gens furieux et désespérés. Comme M. de Boynes m'avait prié à dîner, je n'y pus man-

quer. Sa femme tint de bons propos et, hors la nécessité de l'intrigue, cela paraissait d'honnêtes gens. Comme il tenait tout de ce parti, il sentait sa situation et ne la cachait pas.

A quatre heures de l'après-dinée, je retournai chez le Roi. J'appris le départ de la dame effectué, et que la suppuration reprenant, les médecins étaient plus contents, mais c'était aux dépens des cordiaux, et il fallait voir si, avec l'extrême abondance de petite vérole confluante, à soixantequatre ans, la nature serait la plus forte, sans compter l'extrême agitation d'esprit d'une confession depuis si longtemps [négligée], et voir s'il s'y déterminerait de lui-même ; car, outre que le parti cherchait à éloigner cela, personne n'osait risquer d'en parler, et son assoupissement, qui inquiétait, ne lui laissait guère la force de prendre de lui-même son parti. Heureusement que, le soir, on trouva que les vésicatoires faisaient toujours merveille.

Ce jour-là, le duc d'Aiguillon eut grand monde à son café, y fut très affable et dit qu'il croyait les sacrements pour le soir. La famille s'y prépara, mais on n'entendit parler de rien.

A neuf heures et demie du soir, nous entrâmes à l'Ordre, comme à l'ordinaire. On trouva que le nez entrait en suppuration, qu'elle reprenait bien ; ainsi, que tout était remis, pour sa santé, dans l'état désiré. On se réjouit donc de bon cœur, mais on apprit que le confesseur n'avait pas encore été appelé et qu'il n'en avait pas encore parlé. Il était absorbé de son état, et, si cela tardait, l'événement pouvait n'être qu'à demi et pour la forme de l'exemple, et c'était encore, jusque-là, une révolution manquée ou douteuse.

Vers minuit, je retournai à l'appartement, et j'appris des détails qui n'annonçaient pas la vraie révolution. A environ six heures, il dit : « Qu'on appelle Laborde ! » Puis, il lui dit, comme à l'ordinaire : « Allez chercher Mme du Barry ! » Laborde lui dit : « Elle est partie ! — Où est-elle allée? dit-il. — A Rueil, sire! — Ah! déjà! » Puis, il dit, quelque temps après, au duc d'Aiguillon, qui entrait apparemment par l'intérieur, et qui conduisait tout avec le maréchal de Richelieu,

(et ils s'y entendaient bien, tous deux) : « Avez-vous été à votre château? »

Tout cela paraissait prouver qu'il songeait plus à elle qu'à son confesseur, et pouvait indiquer qu'il n'avait voulu que la mettre à couvert et en sûreté pour la retrouver au besoin, lui éviter l'affront de Mme de Gliâteauroux à Metz, et, en cas qu'il fallût en venir au sacrement, n'avoir plus d'obstacle.

Jusque-là, il y en avait qui, voyant qu'il ne voulait pas renoncer à ses premiers principes en entier, pour tout accommoder, lui avaient laissé [croire] que, pourvu qu'à la mort, on reçût l'absolution, tout était bien. En effet, quand M. de Chauvelin était mort chez lui subitement (1), il avait toujours crié : « Un prêtre ! l'absolution ! » et, quoiqu'il fût mort, un abbé la lui avait donnée sous condition, et on lui avait dit que le pouls battait encore, sur quoi il avait été apaisé. On voit que tout cela n'annonçait pas un grand changement, ni bien solide. Aussi était-il, depuis longtemps, entouré de plus de gens d'un système que de l'autre.

Ce soir-là, il demanda à se lever. Bordeu y consentit, car il était traité à la méthode froide. Il mit des pantalons, voulut marcher à son fauteuil, mais la douleur des boutons à la plante des pieds et des vésicatoires le fit trouver mal. On le reporta à son lit et il revint d'abord. En général, la suppuration tardait, mais allait toujours. A une heure de nuit, celui qui lui porta son bouillon nous donna, à mon fils et à moi, de bons détails : les yeux étaient bons et à l'ordinaire, sa chemise toute ouverte lui laissa voir toute sa poitrine dont les boutons se touchaient sans se confondre, et blanchissaient. On. le tenait presque à l'air, quoique dans son lit couvert d'un drap, et il nous assura qu'il avait de la force et avait parlé comme à son ordinaire. Enfin, nous vîmes que cela allait bien, quoique lentement, qu'il paraissait assez gai, quoiqu'il leur eût dit : « Ceci sera long ! » et qu'il n'y avait, jusque-là, rien d'inquiétant pour la santé, d'autant qu'il ne

(1) François-Claude, marquis de Chauvelin, lieutenant général, était mort subitement en novembre 1173, près d'une table où le Roi faisait une partie de cartes.

ni. 7

paraissait plus inquiet. Sur quoi, nous allâmes nous coucher, et la révolution réelle me parut manquée, et la force de l'habitude Temporta.

Le jeudi 5 mai, quoique la suppuration parût trop lente, tout alla bien : il ne paraissait pas très agité. La suppuration avançait un peu, les urines étaient brunes, et les vésicatoires tiraient abondamment le pus par en bas, ce qui tenait la tête et la poitrine libres. Le confesseur attendit toujours dans une chambre à côté. On ne lui dit rien. Le Roi tint quelques propos qui faisaient croire qu'il se préparait à la cérémonie des sacrements, mais il ne parla pourtant pas de confession, et il y avait bien longtemps, depuis le début de Mme de Mailly, vers 1736 !

En général, le Roi parut, à ceux qui examinèrent de près, agir avec suite d'esprit, beaucoup d'ordre et de fermeté, et songeant à tout, conséquemment au plan qu'on lui supposait, qui était singulier. L'âge lui avait diminué ses craintes; il voulait, croyait-on, arranger tout cela avec ses goûts et habitudes, et ne pas se rendre le reste de sa vie ennuyeux, s'il en revenait, car il lui était devenu indispensable d'avoir un appartement où il pût aller causer librement, sa famille, à la vie qu'il avait menée, ne pouvant lui suffire pour cela.

En conséquence, il croyait qu'il suffirait d'avoir, à la mort, les sacrements ; il faisait arranger son grand lit, songeait à tout pour l'extérieur, guettait le moment, et ne voulait pas se mettre inutilement des entraves, de sorte qu'il parut que, quoi qu'on en dise, non seulement il avait sa tête, mais beaucoup d'ordre et de suite dans son plan, et que c'était en conséquence qu'il avait mis la dame à couvert et disait en luimême : « Agissons suivant le moment, ne montrons pas de faiblesse! » et qu'il ne pouvait se résoudre à prendre des engagements, s'il n'y avait pas de risque, d'autant qu'on lui faisait espérer que ce serait un bail de longue vie. C'est ainsi qu'on attendit encore inutilement, tout ce jour-là, de même que le confesseur à qui il ne parlait jamais, et qui était un saint prêtre, fort retiré et réservé. Il faut avouer que son habitude et tout ce qui l'entourait le sollicitait pour le parti

qui lui plaisait, et que personne ne pouvait lui parler pour l'autre. Le soir, il fut assez bien, pour son état, et la suppuration fut abondante. Mais, tandis qu'on lui attribuait ce qu'on vient de dire, il paraît qu'il s'occupait intérieurement avec beaucoup d'ordre, et on remarqua qu'il pria, à la messe, avec plus de ferveur.

Le vendredi 6 mai, étant le septième de la maladie, il y eut, la nuit, de l'agitation et un peu de délire. Cela se calma. La dessiccation avait lieu au visage, mais la suppuration était lente au corps, peut-être à cause de l'abondance du pus que tirait le vésicatoire. En général, hors un peu de lenteur dans la suppuration et des accès de fièvre trop marqués, il n'y avait aucun accident. On lui disait, sans cesse, de se tranquilliser, que tout allait bien et, dans l'accablement de ce cruel état où on lui recommandait de ne s'occuper de rien, il ne parla pas de précaution chrétienne et ne mit pas à portée de lui en parler, mais il y songeait intérieurement.

L'archevêque de Paris et le cardinal de La Roche- Aymon, Grand Aumônier, trouvèrent à lui glisser quelques mots qu'on n'entendit pas, et on prétend qu'il répondit : « Je ne peux pas, à présent, je ne peux pas rassembler deux idées! » Cependant la tête fut assez libre, quoiqu'accablé. On donna beaucoup de cordiaux; on remarqua de l'inquiétude dans les médecins, ce qui en donna beaucoup à ceux qui le surent, et ils donnaient du quinquina et des antiputrides qui faisaient faire des réflexions. Il fallait voir si les forces répondraient à toute l'évacuation des boutons et des vésicatoires.

A neuf heures du soir, les « Entrées » entrèrent comme à l'ordinaire, et comme à midi, car on le vit toujours ces deux fois-là par jour. Je l'examinai d'assez près : il faisait peu clair. Le visage paraissait plus noir, ce qui pouvait venir de la croûte des boutons. Sa voix se sentait des grains qui gênaient le nez et la gorge, mais paraissait encore assez forte et inquiète. Enfin, nous ne vîmes rien qui ne fût dans l'ordre de la maladie. C'était le septième jour fini, mais je crus remarquer un peu plus d'agitation dans la faculté.

Ce jour passé sans confession faisait triompher les liber-

tins et le parti de la dame, laquelle recevait beaucoup de visites à Rueil, et ne paraissait pas inquiète, et les bons chrétiens gémissaient extrêmement.

Le samedi 7 mai, huitième jour de la maladie, fut très différent et décisif à beaucoup d'égards. On fut bien inquiet, d'abord, et bien en l'air, mais ce fut une nuit triomphale pour la religion, et sans aucune marque de faiblesse !

Depuis que le Roi avait découvert qu'il avait la petite vérole, malgré le soin qu'on avait mis à le cacher, il avait toujours réfléchi son plan avec suite, et le faisait cadrer avec les périodes et les bons et mauvais jours de sa maladie. L'ordre, la fermeté et la suite qu'il mit dans tout cela sont étonnants, et cela marqua, assurément, beaucoup de courage et d'esprit conséquent. Se rappelant tous les détails de sa grande maladie de Metz, il calculait et arrangeait sans rien dire. Il ne tarda pas à se défaire honnêtement de la dame, et arrangea tout cela avec ordre. Il comptait les jours et progrès de sa maladie, et les temps où il avait la tête la plus libre.

Je vais copier l'extrait que mon fils fit de cet événement, qui est ce qu'il y a de plus exact :

A trois heures un quart du matin, le Roi a dit à M. le duc de Duras : « Allez chercher l'abbé Maudoux (son confesseur). Il le lui a répété. On a été le chercher, et il se trouva prosterné dans la chapelle.

Il est entré à quatre heures. Il est resté avec lui seize minutes, et le Roi a envoyé chercher M. d'Aiguillon, avec qui il a parlé en particulier. Il a, ensuite, fait avertir Mesdames, leur a dit de faire éveiller ses petits-enfants, a prescrit jusqu'où ils devaient avancer, et a donné tous les ordres lui-même. Il a encore été deux fois avec son confesseur, jusqu'à sept Heures qu'il a été administré. Il n'a pas reçu l'Extrème-Onction, parce qu'on ne suit pas, ici, le rituel de Paris. Mme la Dauphine et Mme la comtesse de Provence étaient dans le cabinet du Conseil, Mesdames à la porte de sa chambre. M. le Dauphin et les autres restèrent toujours à genoux au bas de l'escalier, le service seul dans la chambre, tout le clergé en cercle autour du lit.

Le Cardinal a fait une exhortation, et le Roi a reçu le saint Via-

tique avec la plus grande édification. Le Cardinal est venu, ensuite, parler à la porte du cabinet et, comme on ne s'accorde pas sur les copies qu'on donne de ce qu'il a dit, en voici la substance qui est la plus sûre :

« Messieurs, le Roi me ebarge de vous dire qu'il demande pardon à Dieu de l'avoir offensé, et du scandale qu'il a donné à son peuple; que si Dieu lui rend la santé, il s'occupera de faire pénitence, du soutien de la religion, et du soulagement de ses peuples.

« Le Roi a dit, ensuite : « J'aurais voulu avoir la force de le dire moi-même! »

Il a aussi dit, quelque temps après, à Madame Adélaïde : « Je ne me suis jamais trouvé ni mieux, ni plus tranquille! »

On est fort content de son état, dans ce moment-ci, et la suppuration paraît faire de véritables progrès. »

Le soir, quoiqu'on entrât dans le neuvième jour de la maladie, le mieux se soutint. On assura même que la suppuration des jambes et du reste des boutons était en plein effet. J'y entrai à l'Ordre à dix heures du soir, ainsi que mon fils et le duc d'Havre, qui n'en manquèrent aucun. Je l'examinai bien : il me parut incomparablement mieux et plus tranquille, n'ayant plus la voix inquiète et rauque. M. Lemonnier me confirma, dans sa chambre, le rétablissement du reste de la suppuration, et sa mine donnait toute espérance. Ainsi, le neuvième jour commençait bien.

Le dimanche 8 mai fut bien différent : la nuit, il y eut un redoublement auquel on s'attendait. Il avalait avec plus de peine. Il dormit et, pendant ce temps, le mal se forma apparemment. A son réveil, à cinq heures et demie du matin, époque des grands accidents, au milieu du neuvième jour de la maladie, le pouls et la chaleur augmenta, il y eut des moments de délire. Depuis, on ne put presque rien lui faire avaler. Son visage changeait et, à midi et demi, quand on entra à l'Ordre comme à l'ordinaire, tous ses vrais serviteurs furent effrayés de son visage. Celui des médecins donnait aussi de l'inquiétude, quoiqu'ils se préparaient à tous les cas, et c'était le premier vrai orage, mais la terreur fut générale et nous avions tous l'air consterné.

Le soir, la fièvre augmentant et la suppuration diminuant, et de mauvaise qualité, on le regarda comme perdu. Le désespoir était sur les visages dans l'appartement; quoiqu'il n'y eût que les Entrées, ily avait un très grand monde; ce spectacle était affreux. On craignait une Piltration et un épanchement en dedans. Les vésicatoires commençaient à mal aller, et la fièvre, qui paraissait indépendante de l'état, redoublait. On essaya beaucoup de remèdes inutilement.

A neuf heures et demie du soir, nous entrâmes à l'ordinaire : il me parut avoir beaucoup de force, mais occasionnée par la fièvre. Il parla beaucoup, demanda ceux qui étaient là, se frottaitfsans cesse le front, ce qu'il avait toujours fait. A ne juger que par ce qu'on voyait, il ne paraissait pas si mal/mais il l'était fort parla tournure que prenait la maladie. On entrait dans le dixième jour.

A onze heures et demie, arrivèrent les Sutton, célèbres inoculateurs anglais qui étaient à Paris. On ne leur fit pas voir le Roi. Ils parlèrent de leur poudre : comme ils n'en voulaient pas donner le secret, et que les médecins dirent avoir juré dejie conseiller ni permettre, de leur part, qu'on prenne de remède dont la recette ne soit pas connue, on ne voulut pas en parler. Sur quoi les Sutton repartirent sans avoir vu le Roi. On murmura beaucoup de tout cela.

Le lundi 9 mai, dixième jour de la maladie, le Roi eut de bonnes conversations avec son confesseur. On dit qu'il voulut qu'il restât dans sa chambre. Il sommeilla. A trois heures du matin, à son réveil, il tourna au très mal ; ensuite tout rentra. Les croûtes et boutons séchés devinrent noirs, la filtration se faisait en dedans, et on remarquait des eschares dans la gorge, qui l'empêchaient d'avaler. Son confesseur l'exhortant, il avalait par effort et avec grand'peine, et l'état empirait. A midi, pendant la messe, il ne donna que peu de marques de vie ; cependant, ce qu'il disait fut toujours juste et de bon sens, et ne marqua aucune faiblesse, mais, au contraire, la plus grande force, suite et résignation ferme.

Nous attendions après la messe, mais on vint dire qu'il n'y aurait pas d'ordre du matin. Ce fut la première fois qu'on

n'entra pas, et nous nous retirâmes tous pénétrés et jugeant que cela ne serait pas long.

On disputa encore tout le jour sur le remède des Sutton, qu'on avait renvoyé chercher. On voulut le décomposer. Enfin, les médecins convinrent d'un plus fort, et, à quatre heures, ils lui donnèrent la potion la plus forte possible, en annonçant que, si cela ne faisait rien, il n'y avait plus aucune espérance. Il ne paraît pas qu'elle fit d'effet. On crut d'abord revoir un peu de moiteur, mais, à l'entrée de la nuit, cela empira. Depuis quelque temps, par les croûtes, il ne voyait plus clair. Le peu qu'il se plaignit fut les plaintes les plus douces. Il parla, dans la nuit et dans la journée, à son confesseur, qui était un très saint prêtre, et instruit. On assure,, généralement, que son confesseur lui ayant dit d'offrir ses peines à Dieu, en expiation, il avait répondu : « Ah! si cela y pouvait suffire, ce serait bien peu de chose! Je voudrais souffrir davantage ! »

En général, loin de craindre la mort, comme on avait cru, il montra toujours un courage d'autant plus vraiment héroïque, qu'il fut simple, doux et modeste, enfin une résignation chrétienne parfaite, jointe à la plus grande tranquillité, et tout ce qui annonce une belle âme. Il ne cessa, surtout, jamais de calculer juste les instants, d'en profiter et d'indiquer avec précision tout ce qu'il fallait faire chrétiennement ; il ne parut pas s'occuper d'autre chose.

A huit heures du soir, les ministres et tout ce qui avait les entrées se rassembla dans la chambre du grand lit, où régnait un morne silence. Nous vîmes passer un prêtre en surplis, et nous apprîmes que les saintes huiles venaient de passer par l'autre côté. A huit heures trois quarts, on nous fit entrer : il n'est pas possible de peindre ce terrible spectacle-là. Je vais copier ma lettre à ma belle-fille, qui en est l'abrégé :

Ce lundi 9 mai, à dix heures du soir.

Nous venons d'avoir un spectacle affreux : le Roi, sentant qu'il était temps, et n'ayant manqué à rien, avec une présence d'esprit

admirable, a demandé l'Extrême-Onction. A huit heures trois quarts, on a laissé entrer toutes les « Entrées », et nous l'avons vu en plein pendant toute la cérémonie. Je ne me suis aperçu que de très peu de mouvement, mais, quand tout a été fini, mon fils a entendu sa voix, et ceux qui entouraient le lit ont tous assuré que, jugeant que tout était fini, pane qu'il n'entendait plus de prières, il a dit d'un ton ferme : Amen! ce qui prouve qu'il avait sa connaissance, mais les croûtes l'empêchaient de voir.

Vers neuf heures, les médecins lui avaient donné le dernier remède sur lequel ils pouvaient compter. Il ne paraît pas avoir fait effet, et il y a apparence que cela n'ira pas à vingt-quatre heures. C'est la mort la plus ferme qu'on puisse voir, et bien chrétienne.

Je n'ai pas eu, d'abord, la force d'en écrire davantage. J'ajouterai, en peu de mots, qu'on peut se représenter ce que c'est que de voir, dans un lit de camp, au milieu de la chambre, tous les rideaux: ouverts, et très éclairé par quantité de cierges que tenaient les prêtres en surplis qui, à genoux, entouraient son lit, à très peu près personne n'en ayant vu d'autre, avec un masque comme de bronze et plus gros par les croûtes, ce qui représentait son buste sans mouvement, la bouche ouverte, sans que le visage, d'ailleurs, fût déformé, ni montrât d'agitation; enfin comme une tête de more, de nègre, cuivrée et enflée.

L'évêque de Senlis (1), debout, disant à haute voix les oraisons, puis donnant les onctions, et un chapelain lui montrant et tenant élevé un grand crucifix qu'on lui fit baiser, tout le reste debout, consterné, les uns affectant plus de fermeté qu'il n'était nécessaire, très peu pleurant, et, en général, plus d'étiquette que de sentiment.

Dans l'autre chambre, les ministres se disputant et beaucoup de personnes affectant des contenances qui n'indiquaient que trop leur sentiment. En général, je trouvai ce spectacle affreux, mais qu'on aurait dû rendre plus édifiant et touchant.

(1) Armand de Roquclaure, évêque de Sentis depuis 1 7 r; i .

En sortant, nous trouvâmes une foule qui parut prendre une vraie part à l'horreur du spectacle que nous venions de voir.

Une heure après, on crut qu'il allait passer : on ouvrit une partie des fenêtres du reste de l'appartement, et un peu de peuple vint dans la cour de marbre, et d'autres aux fenêtres attendre la proclamation, et il en resta une partie de la nuit.

En général, je ne suis pas du tout content de la Nation : comme il faisait beau, il y eut beaucoup de monde, ces deux jours, dans le parc, qui se promena à l'ordinaire, les cabarets étaient pleins, et personne, hors dans l'appartement, n'eut l'air touché. Cela ne fut pas mieux à Paris, les premiers jours, où on ne s'apercevait de rien, hors dans les églises, aux prières de Quarante heures, où il y eut assez de monde ; mais un étranger, ni à Versailles, pas même dans les cours, la galerie ou les jardins, ni dans les rues de Paris, n'aurait pu s'apercevoir qu'on y perdait son Roi. Mais, à Paris, le dernier jour, quand on eut appris son repentir, cela fut beaucoup mieux.

Toute la nuit se passa à attendre le moment qu'on avait cru, à tort, plus avancé, car il n'y avait aucune marque d'agonie.

Le mardi 10 mai, onzième de la maladie, nous nous rendîmes, de bon matin, à l'appartement : il était dans le même état, comme assommé, mais ayant connaissance, car, quand on lui demandait s'il entendait les exhortations, il répondit : « Oui ! » D'ailleurs, il n'y avait encore aucune marque de râle, ni d'agonie. Cela pouvait être plus long qu'on ne croyait, et les médecins ne cessaient de lui donner des remèdes, quelquefois un peu contradictoires, car il avala de quoi brûler une fournaise, et cependant on désirait des évacutions, et il y avait encore un peu de force par la fièvre. Le dernier mot qu'il dit, vers dix heures du matin, fut à une exhortation de l'évêque de Senlis, qui demanda s'il l'entendait. Il répondit bien : « Oui! » En général, il conserva connaissance jusqu'à midi, et continua comme il avait commencé, la plus grande patience, fermeté, douceur et résignation.

A une heure, comme nous étions une cinquantaine dans la chambre des « Entrées », dont étaient mon fils et mon gendre, qui n'avaient jamais quitté, et qui avaient montré, ainsi que moi, la plus grande sensibilité, on avertit que l'agonie commençait et qu'on se mettait à en dire les prières à genoux, autour de son lit. Cette agonie dura deux heures et demie. Il n'avait pas connaissance, et elle fut assez tranquille. Enfin, à trois heures et près d'un quart après-midi, il expira.

Le bruit s'en étant répandu devant qu'il y eût beaucoup de monde dans les cours, on dit qu'on cria par sa chambre, mais personne ne l'entendit. On ouvrit les deux battants, pour que ceux qui voudraient, le vissent. Un huissier vint à l'Œilde-Bœuf dire simplement : « Le Roi est mort ! » On fit sortir, et on ferma l'appartement. Ainsi finit un des hommes qui avaient le plus de bonnes qualités, s'il avait su se fier à luimême, décider par lui, et ne pas se livrer aux femmes, et s'en laisser conduire.

Aussitôt, M. de la Vrillière envoya au Roi (Louis XVI) une feuille de tous les objets qu'il avait à décider sur-lechamp. Il mit les réponses en marge, qui contenaient qu'on expédiât des ordres pour que tous les emplois continuassent, en attendant; qu'il verrait les ministres dans neuf jours, et que les commandants des provinces ne partissent que quand ils l'auraient vu (ce qui décidait, pour le moment, mon sort).

Tous les carrosses du Roi et de la nombreuse famille royale, à huit chevaux, vinrent dans la cour, où il y avait un très grand monde. A cinq heures et un quart, de l'après-midi, le nouveau Roi y monta, paraissant pénétré, et ils partirent tous pour Choisy. On cria un peu « Vive le Roi! » et tout ce contraste était frappant, seize carrosses superbes à huit chevaux, un peuple innombrable garnissant jusqu'au bout de l'avenue, et les acclamations en opposition de ce qu'on venait de quitter, faisant un mélange d'horreur et d'éclat qui fait bien voir le songe des grandeurs.

Ayant suivi de près, mon iils et moi, cette maladie et cette prompte mort qui nous avait pénétrés, j'allai chez le duc d'Aiguillon où étaient les ministres, où j'appris que tout

restait, en attendant, sur le même pied, et qu'il fallait que je différasse mon départ, ce qui me faisait grand tort pour mes grands objets, h Condé. Ensuite, nous vîmes le superbe départ du nouveau Roi, et nous partîmes aussi, traversant, par un très beau temps, une foule de monde qui garnissait les cours et l'avenue d'un air plus badaud que touché, dont je fus très fâché. Le chemin de Versailles n'était qu'une file de voitures, ce qui, près Paris, et surtout au Cours-la-Reine et sur la terrasse des Tuileries, attirait un concours frappant qui aurait été le plus beau spectacle, sans l'horreur de l'événement qui l'occasionnait, mais j'y vis avec plaisir plus de visages touchés qu'on ne cro}'ait.

Ainsi se passait ce cruel événement sur lequel on me per mettra de reprendre quelques réflexions sur sa maladie, la beauté de cette mort, le caractère du monarque, les sentiments des peuples et autres objets.

On avait cru, d'abord, la maladie bien traitée et préparée. Cependant les Sutton, habiles inoculateurs, dirent à Paris, dès qu'ils surent la deuxième saignée, que c'était le tuer sans ressource, et qu'on n'en revenait jamais, quand on saignait deux fois, outre que ce n'était pas le principe de nos médecins qui, peut-être, ignoraient ce cas-là. On peut observer qu'on était presque en doute si le Roi n'avait pas eu la petite vérole, qu'on ne s'attendait plus qu'il l'eût à soixantequatre ans, et qu'on l'avait préparé contre la fièvre maligne, qu'on craignait. On reprocha aussi de l'avoir trop évacué, et il se peut que les vésicatoires, dès le début, l'empêchèrent de périr de dépôts à la tête, où il avait un mal fixe, mais le firent périr, ensuite, en l'épuisant et ne laissant pas la force à la nature de pousser au dehors cette grande abondance de petite vérole. Pour le reste des remèdes qu'on proposa et qu'on ne voulut pas donner, n'en connaissant pas la recette, cela n'aurait rien fait, alors.

On fit courir des bruits sur la façon dont il avait gagné cette maladie, mais le fait fut que quelques enfants l'avaient, au voisinage, et qu'une petite fille de deux ans en mourut dans un grenier, au bout du jardin de Trianon, et fut em-

portée, la nuit, dans un drap, et qu'il paraît certain que c'est là ce qui en répandit le venin dans le jardin où il allait souvent. C'étaient ces belles serres et jardin botanique de Trianon que j'allai encore voir dans leur beauté, et qui paraissaient prêts à être détruits par son successeur, plus économe que curieux.

Pour la beauté de sa mort, on ne peut rien lui reprocher : il fit tout ce qu'il put, dès qu'il sut son état, mais la cabale nombreuse et la plus forte, de la dame, le lui cacha plusieurs jours. Dès qu'il en fut assuré, à force de regarder ses boutons, et par le silence du maréchal de Broglie et de l'archevêque de Paris à qui il le dit, il profita, avec la plus grande présence d'esprit, fermeté et suite, de tous les bons moments que lui laissa cette maladie dont il était accablé d'abord par le mal de tête, pour ne songer qu'à faire toutes les pratiques de piété, avec résignation et attention, sans faiblesse, et sans témoigner grande componction. Il avait toujours eu une religion très exacte de pratique, hors le point qu'il n'avait pas cru pouvoir vaincre, des femmes. Il congédia avec fermeté et douceur Mme du Barry, et ne s'occupa plus que des sacrements, et ne dit rien, qu'on sache, qui regardât les objets temporels. Aussi fut-il comme assommé d'abord, et n'eutil que le temps, dans les bons moments, d'avertir de tout lui-même, pour les sacrements.

Quant à son caractère, il y avait sûrement d'excellentes choses et, en gros, beaucoup plus de bon que de mauvais. Il avait une mémoire, présence et justesse d'esprit uniques. Il ne dit jamais rien de faux et pensa toujours juste, dans sa vie. Il était doux, excellent père et parent, et le plus honnête particulier du monde. Il était instruit dans les sciences, il était surtout assez fort dans l'astronomie, la physique, la chimie et la botanique, mais avec la plus grande modestie. En général, la modestie était une qualité qui fut poussée au vice, chez lui. Voyant toujours plus juste que les autres, il croyait toujours avoir tort. Je lui ai si souvent entendu dire : « J'aurais cru cela (et il avait raison), mais on dit le contraire, donc je me suis trompé! — Cela ne dépend pas de

moi, je n'ai pas droit de cela! » Et il mettait plutôt ses droits au-dessous qu'au-dessus.

Il n'a jamais rien dit de méchant ni de dur volontairement, et s'il disait souvent : « Vous mourrez bientôt! » ou autre chose pareille, c'était un mauvais tour d'enfance, et il ne voulait pas dire une chose dure. Il avait l'habitude de parler de choses lugubres de préférence. S'il n'avait pas, suivant le monde actuel, beaucoup d'esprit, il l'avait singulièrement juste et le meilleur bon sens et le plus droit possible. C'est par là qu'il ne laissa jamais gagner un ministre sur l'autre, et ne traitait, avec chacun, que de ce qui le regardait.

J'ai été bien témoin qu'il était de la plus grande bravoure, mais d'une bravoure trop modeste. Il eût pu être grand général, s'il eût eu opinion de lui et s'il eût décidé, car il voyait et jugeait bien, mais il n'aimait pas la guerre, parce que c'est un fléau, et qu'il n'avait rien de l'action que donne la vanité. Enfin, ce que j'ai dit mille fois dans mes Mémoires, il ne lui manquait que d'oser décider par lui-même, et de ne pas, toujours par modestie, tourner à l'avis des autres, tandis qu'il vo}Tait mieux qu'eux. Louis XIV fut trop fier^ et lui trop peu.

Outre sa modestie outrée, son principal et seul vice fut les femmes. C'était le plus bel homme de son siècle, très fort, et dès que la Reine se fut éloignée, par fausse religion, de son lit, et parce qu'elle était trop âgée pour lui, et qu'il eut goûté des maîtresses, les libertins du premier ordre et du plus grand esprit, qui ne cessèrent de l'entourer, et qui seuls, par ton de plaisanterie, pouvaient lui parler, lui persuadèrent que cela est vice nécessaire à l'homme, et surtout que les souverains de tous les temps se le sont approprié. Ainsi, il s'était fait un calus là-dessus et pensait que, pourvu qu'à la mort il s'en repentît, et qu'il eût les sacrements, c'était peu de chose.

De là, il s'était laissé gagner par les femmes, et, ce qui fera toujours sa principale tache, il croyait qu'il n'y avait que ses maîtresses qui l'aimassent assez pour lui dire la vérité, car, désespéré à la mort de Mme de Châteauroux, au

moment frappant où il Fallait reprendre après la séparation de sa maladie, à Metz, il s'écria : « Ah ! qui me dira, à l'avenir, la vérité et mes vérités?» De là, il se laissa mener par elles, ce qui contribua à perdre les finances, et ce qui a fait le mauvais de son règne. Enfin, le dernier choix qu'il fit le combla, avec raison, d'opprobre. Ce fut grand dommage qu'avec de si belles choses, il s'abandonnât au dangereux vice, et plus risquante pour les Rois dont tout flatte les passions, et qui sont toujours seuls, et à s'ennuyer au milieu même de la foule des adulateurs.

Depuis qu'il ne continua que par habitude (car il était tout habitude) avec Mme de Pompadour, pour réveiller ses sens, on lui donna sans cesse de nouveaux objets, sans qu'il en cessât de vivre, par habitude, chez la maîtresse en titre, où il lui était commode d'aller souvent se délasser. Il eut, surtout, deux valets de chambre commodes qui lui fournissaient de quoi le réveiller, et on croit qu'il a bien eu affaire à quatrevingt-dix beautés différentes, mais sans que cela le dérangeât de son petit ménage de la maîtresse d'habitude, qui influait beaucoup trop aux grâces, aux choix et renvois des ministres, et c'est ce qui décida toutes les grâces de son règne.

Voilà des ombres bien malheureuses à un tableau qui était fait pour être beau, et cela causa le plus grand tort à la religion, les libertins en ayant beaucoup levé le masque, surtout sur la fin de son règne.

Les impôts extrêmement multipliés, tant par les augmentations nécessaires de sa famille et du luxe qui montait en tout, que par l'abus considérable de la dépense des maîtresses, et surtout le scandale qui déplaît toujours au peuple, fit qu'il n'en fut pas ainsi, à la fin. Aussi, le peuple de Versailles ne marqua aucun intérêt à sa maladie et à sa mort. Il en fut de même du peuple de Paris, hors les deux derniers jours, quand on sut l'espèce d'amende honorable que le confesseur obligea le Grand Aumônier à faire, et que le Roi avait réellement approuvée. S'il en était revenu, et eût changé de vie, tous les cœurs du peuple lui auraient bien rendu le

titre de Bien-aimé qu'on lui avait donné à Metz, et qui ne fut pas soutenu, depuis.

A cause de l'infection de la maladie contagieuse dont il mourut, contre l'ordinaire il ne fut pas ouvert : ainsi, on n'en fit pas le partage. On ne put, par la même raison, l'embaumer. On le mit dans la chaux vive, dans le cercueil de plomb, et, par cette raison, il fut décidé qu'il n'y aurait pas d'exposition ni à Versailles, ni au Louvre, et il fut conduit sans cérémonie, et comme incognito, à Saint-Denis. Il y fut porté, la nuit du 12 au 13 mai, rien qu'avec trois carrosses et une centaine de gardes et de pages tenant des flambeaux.

A la mort de Louis XIV, on fit presque des réjouissances, et à celle de Louis XV, on ne fit rien d'abord, et cela ne parut pas faire événement. Voilà, pourtant, les deux plus lonors règnes de la monarchie, car, dans celui ci même, il fit trembler Vienne jusqu'à ses portes. Il acquit la Lorraine, prit en personne tous les Pays-Bas, mais les rendit. Ce fut sous son règne que, généralement, tous les grands chemins et communications du royaume furent faits. Il eut, en gros, trois guerres glorieuses et, le reste de son temps, la France jouît du repos intérieur le plus parfait. De très grands événements comme la cassation de tous les Parlements, et celle des Jésuites, et beaucoup d'autres choses firent, sans révolution, de grands changements et, à l'exception des impôts trop multipliés et du haussement du prix du grain, jamais, sûrement, la France ne prit autant d'assiette et ne jouit d'autant de repos que dans son règne. Aussi, durant son cours, la population augmenta-t-elle de trois millions d'âmes et l'agriculture fut-elle doublée : ce sont là les grands objets d'après lesquels on peut juger.

Il était né à Versailles, le 15 février 1710 ; il fut sacré à Reims le 25 octobre 1722 et marié le 5 septembre 1725. Sa minorité, sous M. le Régent et sous M. le Duc, fut assez orageuse, surtout par le fameux système deLaw, qui confondit les états et établit un luxe idéal. Ensuite, le royaume jouit de son meilleur temps, sous son précepteur le cardinal de Fleury,

qu'il lit premier ministre jusqu'à la mort de l'Empereur, qui occasionna la rude guerre de 1740 à 1748 ; celle, ensuite, presque sans sujet, de 1756 à 1762 empêcha de se rétablir, et, depuis, les dépenses mal placées de l'intérieur, ne firent qu'augmenter le mal. Cependant, la manière tranchante de l'abbé Terray, en faisant tort à bien des particuliers, diminua la masse des dettes de l'Etat, de sorte que son successeur trouvait les peuples trop chargés, le crédit et les ressources épuisés, mais les finances en moins mauvais état qu'on ne croyait, les revenus ayant été très augmentés.

Il est très remarquable que Louis XIV commença à régner en 1643 et que Louis XV, son successeur, finit en 1771; ainsi que ces deux règnes, les plus longs peut-être qu'il y ait jamais eu en deux têtes, renfermèrent cent trente et une années.

Les circonstances dans lesquelles arriva cette mort étaient effrayantes à quelques égards et très favorables en d'autres.

Les craintes pouvaient porter sur ce qu'aucun de nos trois princes n'avait d'enfants, ni ne donnait espérance à ce sujet, quoiqu'à la fleur de la force de l'âge ; qu'aucun n'avait eu la petite vérole, qui avait toujours été funeste dans ce sang-là, et que l'air qui venait d'en être rempli par le grand monde qui avait vu le Roi, donnait à craindre que cela ne se répandit et pouvait, en un moment, nous mettre dans la cruelle crise de la dispute de succession entre la branche d'Espagne et le duc d'Orléans, avenir bien effrayant, puisqu'il pouvait mener à des guerres civiles ; que si la Reine actuelle, pleine de grâces, prenait, comme on croyait, ascendant sur l'esprit du Roi, elle pouvait l'engager à se mêler dans les guerres des Autrichiens, ou l'Empereur, qu'on croyait remuant, profiter de l'embarras d'un début de jeune Roi ; que tout cela était bien jeune et qu'il était incertain comment cela tournerait et à qui ils se livreraient.

Les circonstances favorables étaient que presque jamais changement de règne n'était venu dans un temps plus calme, tous les grands partis du dedans si abattus qu'il n'y en avait

plus l'ombre, et tous les intérêts du dehors occupés de façon à devoir nous laisser tranquilles ; qu'il y avait bien longtemps qu'il n'était arrivé qu'un roi majeur fût entré de plein saut sur le trône, ce qui évitait les embarras des minorités, et, quoique jeune, à vingt ans, mettait un prince en état de s'évertuer et de faire, dans la première force de l'âge et des impressions neuves et droites, sortir tous les talents dont il pouvait être capable et qui, en gros, donnaient espérance, ayant surtout une grande horreur de tout vice, et amour de l'ordre et de l'économie, si nécessaires alors.

du 10 mai 1774 au 14 mai 1775

Louis XVI et la famille royale à Choisy. — Premiers actes du nouveau monarque ; rappel du comte de Maurepas. — La comtesse du Barry reçoit l'ordre de se retirer dans un couvent. — Mesdames atteintes de la petite vérole. — La Cour à la Meute. — Travail du Roi. — Je pars pour Condé le 30 mai 1774. — Démission du duc d'Aiguillon; le comte du Muy ministre de la Guerre, le comte de Vergennes ministre des Affaires Étrangères. — Inoculation du Roi et de sa famille ; heureuse issue des opérations. — Anecdote : une rencontre du Roi et de la Reine, au Bois de Boulogne. — Le duc d'Orléans et le Parlement. — Exil du duc et de son fils. — Je vais à Compiègne, où je retrouve ma belle-fille et ses enfants, et où je constate que la Cour reste sur l'ancien pied. — Goût du nouveau roi pour la chasse. — Ses soupers en famille. — Disgrâce du contrôleur généra] et du chancelier. — Ils sont remplacés par MM. Turgot et de Miromesnil. — M. de Sartines ministre de la Marine et M. Le Noir lieutenant général de police. —La seule réforme financière à laquelle le roi se décide est celle de l'équipage des petits chiens. — Services rendus par l'abbé Terray. — Visite au comte du Muy. — Amabilité de la Reine pour mes petits-fils, et compliment du roi à leur sujet. — lionne impression que produit le ménage royal. — Conversation avec M. Turgot, et craintes que m'inspirent ses idées sur l'exportation des blés. — Voyage à Attichy, et description de cette terre du duc de la Trémoïlle. — Je me rends à l'Hermitage où, tombé malade, je reste jusqu'en mai de l'année suivante. — Nouvelle d'une révolte à Ver-

sailles, à Paris et dans d'autres lieux, à propos de l'exportation des

grains. — Je quitte l'Hermitage le 14 mai, pour me rendre dans les pays soumis à mon commandement.

Nouveau règne.

Louis XVI, s'étant rendu d'abord à Ghoisy, avec toute la famille royale, Mesdames qui étaient les trois filles du Roi qui l'avaient soigné dans sa maladie, vinrent s'y établir le même jour, dans le petit château, ce qui était bien près et parut un coup de politique pour que Madame Adélaïde, qui était l'aînée, pût donner des conseils dans le premier moment.

Le Roi, en apprenant à Versailles que son bisaïeul était passé de cette vie à l'autre, jeta un grand cri, marqua la plus grande douleur, comme il avait marqué le plus grand intérêt à sa conservation, et témoigna être réellement fâché d'être roi, si jeune et avec si peu d'expérience ; mais, une demi-heure après, quand M. de la Vrillière lui eut fait passer une note à mi-marge des objets les plus urgents qu'il devait dicider, il y mit, de sa main, les réponses avec justesse, savoir qu'il s'appellerait Louis, qu'on pourrait faire part suivant l'usage, qu'il traiterait par lettres avec les ministres, qu'il les verrait dans neuf jours, que les commandants de provinces et intendants attendissent qu'ils l'eussent vu pour partir, etc.

Dès le lendemain, à Choisy, il se mit au travail d'abord seul ; on prétend même qu'il pria la Reine de ne pas entrer dans son cabinet. Il répondit juste à plusieurs dépêches, et, en gros, montra de la justesse d'esprit et de la fermeté.

La première grâce qu'il paraît qu'il ait accordée fut les grandes entrées à ses menins, qui, apparemment, l'en firent presser d'abord par la famille. Il assura, dit- on, ses frères et sœurs qu'ils vivraient toujours ensemble, mais un instant avait mis bien de la différence entre lui et eux. Il se montra bon frère et assez décidé.

L'habile courtisan duc de Richelieu et le duc d'Aiguillon

avaient gagné Mme de Narbonne (1), dame d'honneur intrigante de Mme Adélaïde qui, comme l'aînée, fille chérie du feu Roi, et tante du nouveau monarque, pouvait influer sur les premiers instants. Il paraît que ce fut par elle qu'on suggéra au Roi de rappeler auprès de lui M. de Maurepas disgracié depuis bien des années, fort âgé, homme de beaucoup d'esprit, d'un grand usage de la Cour, puisqu'il avait été ministre dès dix-sept ans, et qui était proche parent de MM. de Richelieu, d'Aiguillon et de la Vrillière. Ainsi, c'était tout de la môme famille. Voici la lettre que le Roi lui écrivit le lendemain :

« Dans la juste douleur qui m'accable, avec tout le royaume, j'ai des grands devoirs à remplir. Je suis Roi : ce nom renferme bien des obligations, mais je n'ai que vingt ans et je n'ai pas les connaissances qui me sont nécessaires. Je ne puis travailler avec les ministres, tous ayant vu le Roi dans sa maladie. La certitude que j'ai de votre probité et de votre profonde connaissance dans les affaires, m'engage à vous prier de m'aider de vos conseils. Venez donc le plus tôt qu'il vous sera possible. »

Il arriva d'abord à Choisy où son apparition parut un songe ; il eut une grande conférence, seul, avec le Roi. On peut juger que les actions de sa famille en haussèrent; aussi ne parla-t-on plus du renvoi de tous les ministres, auquel on s'attendait, pour avoir été tous adonnés à Mme de Barry que le Roi et la Reine actuels n'avaient cessé de détester, ainsi que tout ce qui s'était adonné à elle. Ce fut, sans doute, le coup de parti du début

Nous avons vu que Mme du Barry avait été menée par la duchesse d'Aiguillon à sa maison de Rueil, et elle y était encore, ce qui ne devait pas avancer les affaires de ce duc. Deux jours après la mort du Roi, elle reçut ordre de se rendre à l'abbaye de... (sic) (2), près Meaux, où elle se rendit. On

(1 Françoise de Charlus, mariée, en 1749, avec Jean-François, comte de Narbonne-Lara (1718-1781), maréchal de camp depuis 1762, fut d'abord dame du palais de Madame Infante, puis, en 1760, dame pour accompagner Madame Adélaïde, enfin dame d'atours de cette princesse en 1764.

(2) Exilée à l'abbaye de Pont-aux-Dames, près Meaux, Mmc du Barry

marquait que ce n'était que pour un temps, parce qu'elle pouvait savoir bien des choses qu'il n'était pas bon de divulguer. Mesdames du Barry s'y rendirent aussi, et, après tant d'éclat ridicule, il n'en fut bientôt plus question. Celui qui l'avait donnée et conduite et qu'on appelait généralement du surnom de Roué, se cacha. On assura, d'abord, qu'on devait l'arrêter ; cependant, cela n'eut pas lieu. Ainsi finit ce beaucoup trop brillant règne d'une famille qui, quinze jours devant» menait tout.

Le 17 mai au soir, la petite vérole se déclara à Madame Adé laide et menaça Madame Sophie.

Le i8, à dix heures et demie du matin, par la barrière de Sèvres, le Roi passa lentement pour la Meute. Le peuple accourut et lui témoigna de bon cœur les grandes espérances qu'il avait de son règne, qui s'annonçait par une grande économie et nombre de retranchements de dépenses qu'on présumait.

Mesdames eurent des petites véroles assez fortes, mais heureuses, et s'en tirèrent toutes trois, ce qu'on n'aurait pu espérer. M. le prince de Gondé s'enferma pour garder Madame Adélaïde, qui paraissait devoir être la grosse cloche, et, ainsi, Mme de Narbonne être une des principales cloches.

Le Roi défunt avait été heureux, car il était seul et maître de ses actions. Mais le Roi actuel, ayant à peine vingt ans, avait affaire à trois tantes, trois princesses, savoir : la Reine et Madame, et Mme d'Artois (le comte de Provence avait pris le nom de Monsieur) et, de plus, deux sœurs. Ainsi, cela faisait, outre deux frères, huit femmes avec qui il allait vivre et qui, en ayant chacune beaucoup à leur suite, dont plusieurs habiles, lui faisaient une centaine de femmes (1) à qui il allait avoir affaire, et ce n'en était pas une petite, dans un

obtint, Tannée suivante, l'autorisation d'habiter sa terre de Saint-Vrain, près Chartres, puis, en 1776, celle de se réinstaller dans son pavillon de Luciennes, où elle demeura jusqu'à sa mort.

1; Des sirènes des Cours la rampante souplesse

Va de pièges sans nombre entourer ta jeunesse.

(Dorât, Ode du nouveau règne.) (Xole de V auteur.)

118 JOURNAL DU DUC DE CROt

temps où on ne regardait comme grand que les affaires de Cour, tandis que, pour que les affaires allassent bien, il faudrait qu'on sentît que ce devraient être les moindres, et que ce n'est pas la Cour qui fait l'Etat, mais qui le mange !

La Cour était entassée, comme le sont des harengs, à la Meute. Le 19 mai, le Roi y vit les ministres et les charges. Le 20, il eut son premier Conseil d'État où entra M. de Maurepas, qui entra dans tous et fut l'homme de confiance du début, Le Roi travailla beaucoup, et tant qu'on voulut, il marqua de très bonne volonté et pouvant, s'il tombait bien, aller au mieux. Le contrôleur général présenta des plans économiques qui furent acceptés et qui le maintenaient en place. En gros, lui et le chancelier parurent mieux tenir, tous les autres être forts comme les oiseaux sur la branche. Ce plan économique annonçait que, dans trois ans, tout payé, hors les gros articles oubliés, on aurait soixante millions de reste, mais sans rien retrancher des impôts. C'était voir en petit et remettre à toujours être mal à son aise. Le Roi manqua le début, qui était d'aller au vrai grand, avec force ; mais, aussi, il ne se confia à personne de grand, et il craignait beaucoup de se laisser entamer.

La Reine, charmante et fort aise de l'être, faisait des promenades à cheval dans le Bois de Boulogne, avec la princesse de Laniballe, remplie de grâce comme elle. Cela était délicieux. Tout Paris y accourait, et, les beaux jours, ce bois était une fête. Ils y étaient tous des plus affables, et on n'entendait que cris d'allégresse, et même battements de mains. Cela donna du goût pour la Meute, et, pendant ce temps, Mesdames se guérirent. On les attendait pour aller à Compiègne.

Peut-être la fatigue et le mauvais air de la maladie du Roi, que nous avions tant suivi, y ayant contribué, je tombai malade; puis je fis bien ma Pentecôte et mes affaires. Ma carte eut grand succès. Mon fils mit en train le grand partage. Je réglai bien des choses : enfin, j'écrivis au duc d'Aiguillon où tout Paris accourait, et qui faisait bonne mine à mauvais jeu, et je demandai permission de partir, le Roi

ayant déclaré qu'il ne verrait personne jusqu'à Compiègne, étant assommé du grand monde. Seul de la Cour, je l'obtins et, m'étant préparé, et tout fini, je partis pour Condé le

30 mai au point du jour

M. de Cernay et son gendre (2) m'apprirent, en particulier, de bien grandes nouvelles : M. de Taboureau venait de leur ajouter, à la fin d'une lettre qui venait d'arriver, ces mots : « Le duc d'Aiguillon vient de donner la démission de tous ses emplois. »

Comme nous raisonnions de cela, M. de Puységur (3) reçut réponse d'un exprès qu'il avait envoyé à Lille à M. le comte du Muy, lequel lui mandait qu'il l'attendait le lendemain. De là, nous jugeâmes qu'il n'était pas question de lui. Mais, une demi-heure après arrive un courrier du comte du Muy, qui lui mandait simplement de ne pas venir, parce qu'il partait en diligence pour Paris, sur un ordre qu'il avait reçu. Gela était clair. Ainsi, nous vîmes que tout le règne des d'Aiguillon et Richelieu était fini, et que M. du Muy allait être ministre de la Guerre. Restait à voir qui aurait les Affaires Etrangères où on nommait, disait-on, le duc de

(1) Arrivée à Condé le 31. Défilé de la Garde. Travail, avec M. Dubuat, sur le « tracé » de l'hôtel de ville. Course à l'Hermitage. Affaire du « pavé » de Péruwelz.

Bientôt, M. de Croy reçoit la nouvelle du changement de ministère et de l'arrivée au pouvoir de MM. du Muy et de Vergennes.

Le 6 juin, pose de la première pierre de l'hôtel de ville. Ensuite, retour à l'Hermitage. Le 10, départ pour le Quesnoy, en passant par Tournay. Le 18, visite au canal de Neuf-Fossé où il passe déjà 2.600 bateaux dans l'année.

Visite au duc dHavré, qui est en garnison à Saint-Omer et lui apprend deux nouvelles : le projet d'inoculation du Roi et de ses frères, et la permission qu'ont reçue les ministres disgraciés de revenir : <i C'est le règne de la douceur! » fait observer M. de Croy.

(2) Sur Augustin-Marie le Danois, marquis de Cernay, neveu du comte le Danois, voir la note du tome 1, p. 205. Sa fille Mnrie-Françoise-Colettc, née en 1730, avait épousé, en 1754, François-Joseph, marquis le Danois, né en 1731.

(3) Louis-Pierre de Chastenet, comte de Puységur, né on 1720, brigadier en 1761, maréchal de camp en 1763, lieutenant général en 17S1, ministre de la 'lierre du 30 novembre 1788 au 12 juillet 1789.

Nivernois ou le marquis de Noailles (1). Enfin, j'appris donc, ce jour-là, le grand coup, dont restait à avoir le détail.

Le 0 juin, je reçus une lettre très curieuse de ma bellefille, du 3, qui portait que, le 2 juin, M. de Maurepas était allé chez le duc d'Aiguillon pour lui faire entendre qu'il fallait donner ses deux démissions ; que celui-ci lui avait demandé s'il était porteur d'ordres, que M. de Maurepas l'avait assuré que non, mais qu'il l'avertissait, en ami, qu'il était temps. Sur quoi, le duc d'Aiguillon était monté en Conseil, à l'ordinaire, et, avant qu'il commençât, avait dit au roi que ses services ne paraissant pas lui être agréables, et que, le bien de la chose demandant la confiance du maître, il lui remettait la démission du ministériat de la Guerre et de celui des Affaires Etrangères ; que le Roi avait paru désirer qu'il les gardât encore, disant qu'il fallait encore voir et se mettre au fait de son administration, mais que le duc d;Aiguillon ayant insisté, le Roi les avait pris en lui disant qu'il pouvait garder sa charge de capitaine des chevau-légers, et qu'il la lui verrait exercer volontiers. Ainsi, celui-là s'y était pris à temps et ayant eu l'adresse de faire entrer là M. de Maurepas, restait à la Cour en sortant du ministère, chose bien rare pour quelqu'un qui sait toutes les affaires de l'Etat, et qui avait été aussi décidé pour la dame.

Ma belle-fille ajoutait qu'on nommait, pour la Guerre, MM. du Muy et de Castries, mais nous en savions plus qu'eux, ayant su le départ de M. du Muy, et que, pour les Affaires Etrangères, on parlait de M. de Vergennes (2), du baron de Breteuil (3) et du duc de Nivernois ; que Mme de For-

(1) Emniauuel-Marie-Louis, marquis de Noailles, né en 1743, gouverneur de Vannes et d'Auray en 1762, ministre plénipotentiaire en Basse-Allemagne 5, ambassadeur près les États-Généraux des Provinces Unies en 1771, premier gentilhomme de la Chambre de Monsieur en 1773, ambassadeur en Angleterre en mai 1776, avait épousé, en 1702, M"8 d'Allencourt de Dromesnil:

2 Charles Gravier, comte de Vergennes (1717-1787), ambassadeur près l'électeur de Trêves en 1750, puis en Turquie (1755), à Stockholm (1771), ministre des Affaires étrangères en 1774.

(3) Louis-Charles-Auguste Le Tonnelier, baron de Preuilly, baron de Breteuil (1730-1807), ambassadeur à Copenhague en 1758, en Suède en 1769, puis

JOURNAL DU DUC DE CROt 121

calquier, créature du duc d'Aiguillon, avait donné sa démission, la veille de lui. Ainsi, non seulement tout le parti du Barry, mais tout celui d'Aiguillon était déjà balayé, quoiqu'il n'y eût que trois semaines que le Roi fût mort, et tout annonçait un règne favorable aux bonnes mœurs.

L'éditde la Meute, enregistré le 30 mai, et le premier du Roi, avait fait une grande sensation. L'abbé Terray assurait, dans trois ans, avoir soixante millions de reste par an, et cet édit ordonnait la continuation des payements des rentes et charges fixes de l'Etat, mais on ne parlait pas de ces dettes. Le trésor royal devait près de trente millions des pensions en arrière, et il restait bien des ouvriers et créanciers à payer. N'avait-il pas été aussi bien d'annoncer la demande en entier du joyeux avènement et, huit jours après, de donner cet édit tout pareil, sauf à n'en remettre que moitié, ce qui aurait fait près de vingt millions, et de les affecter séparément et sûrement aux dettes criardes de l'Etat et des arrérages des pensions des vieux officiers militaires et de ceux de la Maison, et presser le payement des dettes?

Il était fort à craindre que l'abbé Terray n'eût, pour se soutenir, enflé la beauté de son plan, qu'il ne tînt pas parole, que la dépense des deux couronnements et des extraordinaires imprévus ne dérangeât ce plan, et que celui des retranchements de la Cour ne montât pas si haut qu'on croyait, les choses y étant établies sur un si grand pied. D'ailleurs, il indiquait que, de longtemps, on ne pourrait ôter aucunes charges, et elles étaient excessives.

Il me paraissait donc qu'il aurait fallu profiter du moment pour prendre encore les choses plus en grand, et, par des moyens plus efficaces qui, en peu d'années, eussent réellement donné de si gros fonds de reste qu'on eût pu amplement rembourser et nettoyer la grosse charge des rentes de l'Etat, réparer les places, artillerie, marine, etc., puis se

à Vienne, à Naples, et 4e nouveau à Vienne en 1778, devint ministre d'État chargé de la Maison du Roi en 1783, fonctions qu'il perdit en 1787. Rappelé au ministère après la chute de Necker, en 178U, il émigra en Suisse, puis à Hambourg, et ne rentra en France qu'en 1802.

mettre à même de diminuer les impôts; et je doutais que tout cela pût avoir lieu avec ce plan là.

Le lendemain, je reçus une lettre de mon fds, qui confirmait les nouvelles, et le marquis de Cernay, et le comte de Puységur, qui vinrent dîner, ne m'en apprirent d'autre sinon qu'en môme temps qu'il était parti un courrier pour chercher M. du Muy, il en était parti un autre pour l'Italie, d'où on conjecturait que c'était M. de Breteuil ou le cardinal de Bernis qu'on était allé chercher, ce qui se trouva faux. On mandait aussi que, sous peu de jours, M. de Saint-Florentin, alors duc de la Vrillière, et le plus ancien ministre de l'Europe, mais à qui Mme Sabatin (1) faisait tort, allait donner sa démission.

De tout cela, on entrevoyait à peu près tout, et c'était bien de la besogne en peu de temps ! Il paraissait donc que M. de Sartine serait le ministre de la Cour, et que M. Le Noir le remplacerait. M. du Muy à la Guerre, et M. de Breteuil aux Affaires Etrangères; mais on sut, peu après, que c'était M. de Vergennes.

Le Roi commençait à avoir du monde à la Meute; ma belle-fille y allait le 7. Le voyage à Compiègne était fixé au 13. M. de Maurepas se soutenait en grand crédit et avait apparemment sauvé l'exil à son parent. Le chancelier était au mieux, le Roi, étant dauphin, ayant fort approuvé la cassation des parlements. Ainsi, il voulait garder tout le despotisme de cet arrangement, et tout paraissait arrangé à la Cour.

Le 10 juin, à Lille, j'appris que M. du Muy (2) en était parti

(I) Née vers 1730, Mlle Sabatin était enfant naturelle d'un officier irlandais au service de France et d'une fille de basse extraction qu'on maria avec un officier du régiment de M. de Barois, au service du duc de Modène, nommé Schultz. D'abord maîtresse de M. de Barois, dont elle eu! un fils, puis du sieur Girard, intendant du fermier général Lallemant de Betz, enfin, eu L746, du comte de Saint-Florentin, plus tard duc de la Vrillière, qui eul d'elle plusieurs enfants, Mme Sabatin était, au physique, « grande, brune, les yeux bleus, jolie ». Au moral, elle passait pour « avoir beaucoup d'esprit », mais aussi pour être « intrigante, fourbe el ]>. .1 i ti.jue, haute et capricieuse, avare ou prodigue, selon les circonstances ». {Rapports de police.)

maréchal du Muy prêta serment entreles mains du Roi, comme ministre de la Guerre, le 7 avril I77.'i, et mourut en octobre de la même année.

avec l'air très touché et affecté, et qu'il venait d'écrire à M. Je Créquy (1), son parent, pour annoncer qu'il avait accepté et prêté serment pour la charge de secrétaire d'Etat de la Guerre. Voici la substance de sa lettre : « Mon âge de soixante-quatre ans, mon caractère peu propre à se plier à la Cour, auraient fait que j'aurais encore pu refuser au Roi, mais pouvais-je refuser au fils de feu M. le Dauphin? »

On sait, en effet, combien il en avait été aimé, et c'est de là que venait sa fortune et le choix qu'on venait de faire de lui, lequel choix était bon, à plusieurs égards ; mais il était bien vif et emporté pour pareil poste, et son affaire de Tannée dernière du conseil de guerre du régiment d'Artois, avait furieusement révolté le militaire contre lui, de sorte qu'on se tenait extrêmement réservé et en crainte.

On apprit, en même temps, que M. de Vergennes, ancien ambassadeur à Gonstantinople, et alors ambassadeur en Suède, où il était malade, était nommé pour les Affaires Etrangères. M. de la Vrillière paraissait partir bientôt, les autres tenir encore en attendant, et on était dans l'admiration de TE dit du Roi (2).

Le 13 juin, à Saint-Omer, le duc d'Havre m'apprit bien des nouvelles ; la principale, qui me frappa fort, était l'inoculation du Roi, en même temps que ses frères. On s'y attendait d'autant moins qu'on savait le Roi y être absolument opposé. Il avait dit, par-devant, qu'il aimerait mieux mourir. Se faire inoculer en même temps que ses deux frères dont les santés n'étaient pas bonnes ! Toutes nos ressources risquées à la fois, sans avoir de successeur! Le Roi, prendre

(1) Charles-Marie, marquis de Créquy-Hémont, né en 1738, maréchal de camp en 1780, marié avec Marie-Anne-Thérèse de Félix, fille de Joseph- Gabriel-Tancrède de Félix, marquis du Muy.

(2 Voici le titre de c t acte : « Édit du Roi, portant remise du droit de joyeux avènement, qui ordonne que toutes les rentes, tant perpétuelles que viagères, charges, intérêts et autres dettes de l'État, continueront d'être payées comme par le passé, et que les remboursements des capitaux ordonnés seront faits aux époques indiquées.

« Donné à la Meute, au mois de mai 177!. Registre en parlement le 30 desdits mois et an ».

ce parti dans les plus grandes chaleurs, venant d'être Roi et de changer toute sa façon de vivre, travaillant sans cesse au lieu de chasser, et devant être échauffé, et le sang en révolution de tout cela! Le tout par Richard (1), inoculateur peu connu, et dans le temps que plusieurs accidents ébranlaient les partisans mêmes de l'inoculation ! C'était, assurément, de quoi bien étonner les bons sujets du jeune Roi qui donnait espérance !

Ses frères s'y étaient déterminés, peut-être outre le cruel exemple de la mort du Roi, parce que les trois tantes en étaient revenues pour avoir été bien préparées ; on dit que c'est la Reine qui l'y détermina aussi, cette pratique étant alors adoptée à la Cour de Vienne et, en effet, dans toutes les Cours de l'Europe, hors, jusque là, dans la Maison de Bourbon. Ceci était le coup de parti de l'inoculation et marquait, dans le Roi, ou beaucoup de condescendance pour la Reine, de complaisance ou de fermeté.

Le duc d'Havre m'apprit aussi que le duc de Choiseul et tous les ministres disgraciés allaient avoir permission de revenir, ce qui était le bon moyen, en les voyant tous à la fois comme particuliers, de faire tomber tous les partis, si on les traitait indifféremment, sans affectation (2). Voilà bien des choses en peu de temps, et on s'attendait encore au renvoi de plusieurs.

Le voyage de Compiègne devait avoir lieu le 13, et ma belle-fille et peut-être moi y aller : voilà tout changé, et il était probable que, de longtemps, on ne verrait le Roi. D'où on pouvait juger que ce serait pendant ce temps qu'on s'en emparerait et que la Reine, Madame Adélaïde et ceux qui les

(1) C'est le 18 juin 1774, à Marly, que le Roi, Monsieur, le comte et la comtesse d'Artois furent inoculés par le sieur Richard de Jauberthon qui, dans cette circonstance, reçut le nom de Richard -sans -Peur (V. Bachaumont, Mémoires secrets, 15 juin 1774).

La H'ïzetle de France publia le bulletin de leur santé dans chacun de ses numéros, jusqu'à la date du 30, où ils furent considérés comme guéris.

(2) Nota : Le duc de Choiseul, en ayant eu la permission, arriva à Paris le 12 juin, fit sa cour au Roi le 13, et partit de lui-même le 14 pour achever de passer Tété à Chanteloup (Note de l'auteur).

menaient et qui pourraient approcher, feraient leur coup, ce qui devait influer pour au moins quelque temps.

L'inoculation du Roi intéressait d'autant plus que son début était des plus heureux. On fit, pour lui, beaucoup de vers. Les meilleurs sont de M. Saurin (1). Les huit derniers, surtout, sont des plus heureux :

De ton règne naissant chacun bénit l'aurore ; Un peuple aimable et doux, pressé d'aimer ses rois, Au-devant de tes pas vole en foule et t'adore. L'amour, de mille cris ne forme qu'une voix. Poursuis, et sur nos cœurs exerce un doux empire ; La France a, dans son sein, vingt millions d'enfants. Quelle gloire, pour toi, si, bientôt, tu peux dire : « Je les rends tous heureux, et je n'ai cpue vingt ans ! »

Ces vers méritent d'être appris par cœur, surtout par lui. Il est à désirer qu'un Roi aime l'encens, quand il est de cette espèce, et, s'il ne lui faut pas trop d'ambition, au moins il lui en faut un peu. Son prédécesseur n'en avait pas assez, et, souvent, Louis XIV en avait trop !

J'ai dit, plus haut, qu'il y avait eu des promenades charmantes dans le bois de Boulogne, tandis qu'ils étaient à la Meute. Un de ces jours que le temps était superbe et qu'on était averti, tout Paris y accourut. Le Bois était plein, ce qui faisait bien dans les prémices de la verdure. La Reine, jolie comme le jour, et remplie de grâce, y vint à cheval, qu'elle menait supérieurement. Elle rencontra le Roi qui se promenait à pied au milieu de tout son peuple, et qui avait renvoyé ses gardes, ce qui avait beaucoup plu. Elle se jette à bas ; il court à elle et l'embrasse au front. Le peuple bat des mains. Sur quoi le Roi lui applique deux bons baisers. Alors, les claquements de mains se communiquent, et les plus éloignés, faisant de même, devinant l'objet, l'amour s'étend, et tout le bois retentit d'acclamations. On m'a assuré que c'était une des scènes les plus touchantes qu'on ait vues,

(1) Bernard-Joseph Saurin (1706-1781), poète dramatique, auteur de Spartacus et de les Mœurs du temps, membre de l'Académie française en 1761.

et d'autant plus qu'il y avait bieu du temps que la Nation n'avait pu dilater son cœur tendre.

Cette inoculation générale de toutes nos ressources à la fois troublait la Nation zélée pour ce jeune maître pour qui on se passionnait. Comme il recevait assez facilement les mémoires, on lui en donna beaucoup pour l'en dissuader. Cela pouvait faire le mal de lui donner de l'inquiétude dans l'opération. Il marqua, sur cela, de la fermeté. Cependant l'inquiétude de la Nation fut bien marquée par le grand baissement subit des actions. Enfin, rien ne fît reculer, et voilà comment cela fut annoncé dans la Gazette de Paris du 20 juin 1774 :

De Marly, le 1 9 juin. — Le 18 juin, à huit heures du malin, Monsieur, monseigneur le comte d'Artois et madame la comtesse d'Artois ont été inoculés de la petite vérole par la piqûre, après avoir été bien préparés.

Voilà, avec ce que j'en ai dit ci-devant, des articles étonnants pour une Nation où cela n'avait pas encore pris beaucoup, au point même que la faculté de médecine était plutôt contre que pour. Nos trois princes à la fois, qui n'avaient pas d'enfants !

De plus, on craignait qu'ils n'eussent pas un bien bon sang, et le Roi devait être échauffé de son nouvel état et de son changement de vie. C'était sept jours après que devaient commencer les effets, et il fallait voir les suites. Au reste, si cela tournait bien, c'étaient de grandes inquiétudes de moins, et peut-être une révolution dans le Roi, qui pouvait lui faire faire des enfants, remarque qui pouvait avoir entré dans les vues justes de la Reine.

Toute la France fut donc en suspens et en crainte, surtout les provinces, où cette pratique n'avait pas pris.

Ce 18 juin, l'inoculation se fit sans beaucoup de préparation, mais cependant assez, par Richard qui eut parole de n'être pas troublé, et opérée par un chirurgien habitué à cela. On passa les fils dans les plus gros et beaux boutons d'un enfant de trois ans, dont on avait soigneusement étudié

le tempérament, et ceux de ses père et mère ; et on passa de ces fils au bras du Roi et des autres, et aux deux bras à chacun.

Le Roi est ferme, tranquille et sobre, et, ayant une fois pris son parti, quoique contre les premières impressions que lui avaient données Mme de Marsan et le duc de la Yauguyon, il ne montra point d'inquiétude ; les autres un peu plus, mais peu. Il est à observer que la guérison des trois tantes devait encourager, car elles avaient été presque inoculées, quoiqu'elles eussent pris la maladie du Roi par la respiration, et ayant grande inquiétude, en quoi lés services qu'elles lui rendirent furent bien héroïques. Mais aussi, dès qu'on sut que c'était cette maladie, on les mit au régime des végétaux et on les prépara à fond, comme on faisait jadis pour l'inoculation, et il est certain que c'est à cela qu'elles durent leur guérison, car le sang assez mauvais et l'extrême crainte devait la rendre dangereuse. Enfin, cela fait voir que cette maladie n'est pas dangereuse, quand on est en bon état et bien préparé.

On continua, à Marly, de les tenir tous souvent à l'air et à la promenade. Le Roi continua de travailler quand il le fallait, les ministres venant de Versailles. M. de Maurepas logea à Marly et gagna encore, pendant ce temps.

Le Roi étant sobre et tranquille, d'un tempérament très fort, du moins à la fatigue, ne donna pas d'inquiétude. Monsieur, qui la craignait, demanda plus de précautions, ayant des marques de mauvaise santé, mais le jeune comte d'Artois, des plus vifs, inquiéta, se donnant des indigestions.

Les symptômes se déclarèrent de bonne heure et assez à la fois. Ils eurent tous, et surtout le Roi, la fièvre très fort, ce qui est le principal symptôme, indiquant la révolution formée et la matière en effervescence. Ils eurent aussi le grand mal de tête, le malaise et les envies de vomir. Ainsi, les caractères de la maladie se montrèrent bien. Ils eurent peu de boutons, mais les plaies furent bien chargées, et enfin, quoique bénignes, leur venin n'étant pas, apparem-

ment, prêt à se développer, tout paraît prouver, suivant les règles de l'inoculation, qu'ils eurent réellement la petite vérole, et assez pour être préservés de celle-là, car on peut encore, après, avoir celle à gros grains, mais qui est rarement dangereuse.

Ayant été inoculés le 18 juin, ils furent tous, le 30 du même mois, hors d'affaire, et on ne donna plus de bulletin. Ils furent purgés, et, de même qu'on n'avait pas forcé les préparations, on fit peu de remèdes et, en général, il paraît qu'ils furent bien traités. On aurait désiré qu'ils eussent plus de boutons, mais ceux qui ont étudié l'inoculation savent que cela n'est pas nécessaire quand on a bien réellement insinué le venin dans le sang et que les caractères que j'ai dits ont été bien marqués.

Pendant ce temps, le prince de Condé et le duc d'Orléans parurent assidus et gagnèrent confiance. Ils renouvelèrent leurs protestations et les prétentions de l'ancien parlement, et il parut que l'ancien chancelier perdait, et que, dans l'embarras où on allait être des catafalques et du couronnement, il y aurait de grandes démarches pour rappeler, en tout ou en partie, l'ancien parlement.

D'un autre côté, les trois tantes se réunirent. La Reine et Madame Adélaïde, et ce qui les conduisait parut gagner du terrain, et le comte du Muy, secrétaire d'État de la Guerre, entra au Conseil le 6 juillet, fut fait ministre et fit donner une pension de vingt mille francs à M. le marquis de Monteynard, son ami. Ce parti domina, celui de l'ancienne dame étant anéanti, et toutes les impressions se formèrent. On ne parlait plus d'épargne, ni de retranchement, et la Cour, malheureusement, occupait tout.

Le 18 juillet, M. de Boynes fut congédié, et M. Turgot (1) déclaré secrétaire d'Etat de la Marine. Ainsi, il ne restait que M. de la Vrillière. Le 21, M. de Vergennes, revenu de Suède, dont il avait fait, en partie, la grande révolution, en-

(1) Anne-Robert-Jacques Turgot, baron de l'Aulne 1727-1781', le célèbre économiste, fut ministre de la Marine du 20 juillet au 21 août 1774.

tra au Conseil, comme ministre des Affaires étrangères ; ainsi, le Conseil était, en grande partie, changé.

Il fallait faire la cérémonie de l'enterrement du feu Roi à Saint-Denis, où les princes du sang, au moins, dit-on, au nombre de trois, devaient rendre les révérences au parlement.

Le duc d'Orléans, surtout, ne voulant pas reconnaître le nouveau parlement, et ayant renouvelé ses protestations, l'ancien parti ne pouvant trouver un meilleur moment, fit l'impossible pour renaître. On intrigua rudement, on crut avoir mis la Reine et les deux frères du Roi un peu dans ce parti. On proposait des accommodements, des mélanges. On dit même que le duc d'Orléans proposa des conseils des grands du royaume et des formes nouvelles. C'était un moment décisif. Si le jeune Roi hésitait et se laissait un peu aller, on se jetait dans des embarras infinis. D'un autre côté, le parti mécontent disait que c'était le seul moment propre à rendre à la Nation sa liberté légale et à se soutenir contre l'arbitraire despotique. On voit donc que ce fut réellement un instant décisif, et qui devait influer sur toute la suite du règne.

Il pouvait y avoir des choses trop fortes dans le despotisme que le chancelier avait donné à la Cour. D'un autre coté, si le Roi pliait un peu et paraissait faible, les anciennes protestations subsistant, il pouvait s'établir deux partis difficiles à accorder, et tout son règne n'être occupé qu'à temporiser.

Le Conseil d'Etat était alors composé du Roi, du chancelier, du maréchal de Soubise, de M. de Maurepas, de M. de la Vrillière, de M. Bertin, de l'abbé Terray, contrôleur général, de M. de Boynes, du comte du Muy, et de M. de Vergennes, qui n'entra qu'au Conseil du 21 juillet.

Il n'y avait, là-dedans, que peut-être un peu M. de Maurepas et M. de Boynes, à qui on dit que cela fit donner le congé, après son rapport du 18 juillet, qui fussent pour l'ancien Parlement. Tous les autres étant pour soutenir l'entière et absolue autorité du Roi, il eut beau jeu à se livrer à

son goût, qui avait été très déclaré contre l'ancien Parlement, quand il dit, après le grand Lit de Justice, à Versailles, qui le cassa, au chancelier qu'il venait de mettre la couronne sur la tête du Roi. Ce pouvait être une suite des indications de son feu gouverneur le duc de la Yauguyon, dévoué aux Jésuites, et ainsi mortel ennemi de l'ancien Parlement, les anciennes querelles pouvant encore influer dans les premières impressions du Roi.

On dit que la Reine et les deux frères voulurent agir pour l'ancien Parlement. Enfin le jeune Roi se décida ferme, tourna pour le chancelier, et déclara à sa famille qu'il défendait absolument qu'on lui en parlât davantage.

Le duc d'Orléans, poussé par Mme de Montesson (1) qu'il avait épousée en face d'église, sans titre, et qui était grosse, refusa de saluer le Parlementa Saint-Denis. Le 4 juillet, il fut exilé, avec son fils, à sa campagne. Le prince de Gondé et son fils, pour en profiter, plièrent; on ne parla pas des autres, et l'importante cérémonie de l'enterrement se fit, avec grande pompe, à Saint-Denis, le 27 juillet. Ce fut Monsieur, M. le comte d'Artois et le prince de Condé qui furent les trois princes qui firent les révérences aux Cours souveraines. Le duc de Bourbon, fils du prince de Condé, remplit la charge de grand maître dont il avait la survivance, et on ne parla pas des autres princes du sang.

Par là, tout parut établi, et la tranquillité du nouveau règne fondée sur la fermeté.

Cependant, il faut avouer qu'outre le danger de pouvoir la pousser trop loin, il restait une chose malheureuse, savoir la protestation des princes du sang, de la plupart des ducs, et de la plupart des anciens membres du Parlement, qui avaient tenu bon à ne pas recevoir leurs remboursements, ce qui faisait que, s'il arrivait jamais des révolutions, ou des embarras sur la succession, tout pouvait reparaître et le duc d'Orléans ou son fils, chefs adorés de ce parti, pouvaient

(1) Charlotte-Jeanne Béraud de Lahaie du Kiou (1131-1S0G ;, veuve, depuis 1769, du marquis de Montesson, était unie au duc d'Orléans, par un mariage secret, depuis 1773.

être puissants. Enfin, tels furent les grands coups du début, où le chancelier domina.

Le 22 août, j'arrivai à Compiègne d'où j'appris que ma belle-fiile était partie le 20, sur la nouvelle de la mort de sa sœur, la jeune princesse Louise, morte de la poitrine, et qu'avec Mme de la Trémoïlle, elles étaient allées consoler leur pauvre père. Je trouvai une lettre d'elle par où elle me chargeait de chercher deux chambres pour ses deux aînés qu'elle amènerait le soir même, tard. Ainsi, loin de la trouver prête à me mettre au fait de tout, il se trouva que je la précédais presque. Ses gens s'arrangèrent fort bien dans la même maison, pour que nous pussions tous y loger et y être assez bien. C'était sur la place, chez un apothicaire, et, ce qui était charmant, c'est que c'était absolument vis-à-vis de l'ambassadeur de Sardaigne et son aimable femme, qui nous traitait comme si nous avions été de sa famille, et nous y étions comme chez nous, ce qui mit infiniment d'agrément dans ce voyage.

Vers dix heures du soir, ma belle-fille arriva avec Mme de la Trémoïlle et, demi-heure après, mes deux jolis petits-fils, qui soupèrent à table et que je couvais des yeux. C'était, en effet, pour mon arrivée à ce voyage de Cour que je redoutais, une chose délicieuse de me trouver avec tout cela rassemblé, et de jouir de la joie de Mœurs et d'Emmanuel de se trouver à la Cour à Compiègne, et qui y arrivaient dans des circonstances à faire époque dans leur vie : l'un avait neuf ans, et l'autre sept, et ils étaient charmants. Ce début fut donc singulièrement agréable.

Pour moi, à sept heures du soir, j'avais été chez mon ministre M. du Muy, qui me reçut au mieux, et avec qui je parlai avec la plus grande franchise, sur les risques de sa place et la tournure que paraissaient prendre les choses, et il me témoigna confiance et amitié.

Le 23 août fut très rempli d'événements, et je me mis au fait de bien des choses et du début de l'état du nouveau règne. Je fis un chemin étonnant dans le château pour faire toutes mes révérences sans pouvoir les compléter. C'était un

monde entier, et avec la quantité d'ouvriers qui était sur l'aile qu'on bâtissait, cela était très loin d'annoncer les retranchements et l'épargne qu'on avait fait espérer. D'ailleurs, on ne parlait que chasse ; ainsi c'était absolument comme à l'accoutumée, ce qui, en un moment, me fît tout voir sur un pied tout différent de ce qu'on a lu ci-devant. J'appris que c'était M. de Maurepas et la Reine qui avaient pris absolument et exclusivement le dessus, et qui, de longtemps, allaient tout déterminer ; qu'il en résultait que le contrôleur général et le chancelier allaient sauter ; que l'ancien Parlement avait beau jeu, et même le parti du duc de Choiseul. Ainsi, des changements absolus qui allaient influer sur tout. On ne parlait plus ni de retranchements, ni d'épargne, et beaucoup de bâtiments étaient ordonnés. Ainsi, à l'exception des deux cent cinquante chevaux que le Roi, de son premier mouvement, avait fait retrancher et qu'on disait qu'on allait remettre, et de la place de banquier de la Cour, que l'abbé Terray avait supprimée, il n'y avait ni n'y aurait, à ce qu'il paraissait, pas pour un sol de retranchements, et, par le monde immense que la Cour occasionnait, il ne pouvait y avoir que des augmentations. Ainsi, plus de soulagement ! Le parti de plusieurs encyclopédistes dominant, on ne pouvait plus compter sur des principes solides. Il résultait de tout cela, que je trouvai tout le monde comme frappé d'étonnement. On se regardait sans oser se parler, et le ton du premier début était bien changé. Je vis qu'il n'y aurait pas moyen de se faire entendre.

A ma présentation, à midi, je trouvai la Reine fort grandie et engraissée, et très décidée. Je fus frappé de voir Mesdames (fort marquées de leur petite vérole, ce qui les faisait paraître vieilles), être là comme de simples courtisans. Les ambassadeurs entrèrent. Il y avait grand monde et, en sortant, ils me dirent à l'oreille : « La lettre est partie, le contrôleur général est exilé! »

Il était allé à Saint-Quentin pour voir le canal souterrain de M. Laurent, et, c'est là qu'on dit qu'il reçut l'ordre de revenir remettre ses portefeuilles. On croyait que le chan-

celier ne tarderait pas à en avoir autant. On nommait déjà, à ce qu'on croyait, un garde des Sceaux, et M. de Maurepas, qui paraissait être le seul consulté, paraissait avoir l'oreille très basse. Avant la chasse, le Roi fit venir M. Turgot qu'on désignait contrôleur général. On croyait qu'il s'en défendait tant qu'il pouvait, et telle fut cette journée vigoureuse.

Il n'y avait que deux jours que le Roi avait très bien accueilli le contrôleur général. Ce jour-là, le Roi fut très gai : il fit une superbe chasse à tirer, où il tua cent quatre-vingts pièces. C'était, jusque-là, son plus fort tiré. Au débotté, il m'en parla beaucoup, lui ayant fait voir que j'avais été fort amateur, et sa joie était toute simple, comme chez nous tous, quand nous avions fait nos premières belles chasses. Cela fait voir que sa vue se formait bien. Il fut très aimable à ce débotté après lequel, pour le deuxième jour de suite, il soupa tête à tète avec la Reine, dans son petit intérieur. C'étaient là ces petits cabinets où, sans doute, tout s'arrangeait, joint à ce qu'il ne découchait jamais d'avec elle.

Les autres jours, il soupait en particulier avec ses frères et belles-sœurs. Seulement, quelquefois, alors, et quand il soupait avec la Reine, les « Entrées » entraient. Ainsi, jusquelà, le Roi n'avait jamais mangé avec aucun de ses sujets, ce qui faisait un grand changement.

On peut observer que Louis XIV ne mangeait jamais avec ses sujets, hors à la guerre ou à quelque halte. Le cardinal de Fleury, ayant trouvé qu'il fallait rendre Louis XV plus sociable, le fit commencer à manger avec des hommes, en public, à Compiègne, sur une liste qu'il faisait avec soin. Il y avait quarante ans que j'avais eu l'honneur d'y manger, à Compiègne, époque que cela me rappela, et ce fut alors qu'ayant pris Mme de Mailly, il commença, à Choisy, les petits soupers d'hommes, qui devinrent les très nombreuxsoupers des petits cabinets, de tous les chasseurs qui étaient bien avec la maîtresse régnante, et, quelquefois, jusqu'à cinquante personnes. Il n'y avait pas de mal que cette cohue fût retranchée et, comme le nouveau Roi ne vivait qu'avec

la Reine, qui ne peut manger avec des hommes, il fallait voir jusqu'où cela irait.

Le 24 août, veille de la Saint-Louis, fut un des jours les plus mémorables et importants qu'il y ait jamais eus, et qui influèrent le plus sur le plan de l'État et le sort du nouveau règne, et tout ce qui l'amena fut le choix que Madame Adélaïde avait fait faire, au début, de M. de Maurepas, et le penchant de la reine pour le parti Choiseul. On citera les lois de l'État, on dira que cela ne pouvait manquer d'arriver, etc., mais le fait fut ce que je viens de dire, car, si M. de Maurepas n'était pas revenu là, et si la Reine n'eût pas pris haine contre le chancelier, à cause du parti du duc de Choiseul, qui l'avait fait choisir, tout cela ne serait point arrivé, étant même contre le goût du maître.

Ce grand jour, le Contrôleur général abbé Terray, sans être exilé, fut forcé à donner sa démission, et à aller à sa terre de la Motte. Le Chancelier fut exilé assez durement à sa terre de Roncherolle en Normandie. Il partit dès huit heures du matin. Il ne voulut pas donner sa démission, mais son exil et son expulsion décida, d'un trait de plume, la victoire de l'ancien parlement, du duc d'Orléans, et la perte de l'autorité royale. C'étaient bien des choses qui avaient été amenées par beaucoup d'événements, détruites sans événement ni objet, d'un trait de plume.

M. de Miromesnil, ancien parlementaire, et premier président du parlement de Rouen, fut nommé garde des Sceaux, et ainsi comme chancelier, en son absence.

M. Turgot qui, depuis un mois, avait la Marine, fut fait Contrôleur général.

M. de Sartines (1), ancien et fameux lieutenant général de police de Paris, fut nommé secrétaire d'État de la Marine, et M. Le Noir lieutenant de police.

Pour donner du vernis à tout cela, et annoncer de l'ordre et de l'économie apparente, on publia, en même temps, la

(1) Antoine-Raymond-Jean-Guilbert-Gabriel de Sartines (1729-1801), ministre de la Marine du 24 août 1174 au 14 octobre 1780.

réforme d'un des équipages du Roi. C'étaient les petits chiens, objet de deux cent mille francs.

Voilà, assurément, de bien grands coups en un moment, et sans que rien y obligeât ! Car le Roi n'avait qu'à continuer, comme il avait fait d'abord, à défendre qu'on lui en parlât, et à mettre de Tordre et de l'épargne dans tout, et on n'en aurait plus parlé. Il faut observer que c'est ce même Roi qui, étant Dauphin, avait dit au Chancelier, lors de la cassation du Parlement, qu'il venait de mettre la couronne sur la tète du Roi, et on croit qu'il le lui avait répété dès qu'il fut Roi : voilà de ces coups qui font voir le peu de stabilité des choses humaines! Le despotisme aurait pu être poussé trop loin, et être très dangereux, mais il ne l'était pas au caractère qu'on voyait au Roi, et c'était se jeter dans de nouveaux embarras à l'infini. Enfin, c'étaient les principes et les prétendues lois fondamentales de l'Etat ballottés et retournés de l'autre sens.

Pour le Contrôleur général, il avait fait bien du mal par les impôts, mais il avait sauvé les revenus de l'État. A son début, il avait trouvé cinq ou six années en arrière, les dépenses excédant, fixement, de plus de quinze millions les revenus. Il avait augmenté la recette d'environ quatre-vingts millions et, loin, comme les autres, d'avoir constitué des rentes par des emprunts, il avait beaucoup remboursé et donné au Roi le plan par où, dans deux ans, tout payé, il lui resterait au moins seize millions de rente par an, quoi qu'en continuant tous les bâtiments. Sans doute, son règne fut rude, mais, ainsi que le Chancelier, c'étaient les deux têtes les plus fortes, et celui-ci était un des plus grands génies qu'on eût vus. Il avait de grands défauts, mais de grands talents. 11 n'y avait qu'à le conduire et lui ordonner de faire le bien ; il en savait, mieux qu'un autre, les moyens.

Ceci mettait en place tout ce qui était directement opposé aux premiers principes du Roi et de fameux encyclopédistes, surtout M. Turgot, et tout cela, sans autre cause, provint de la rentrée inattendue de M. de Maurepas au ministère, qui fit tout changer, ayant été le premier que le Roi écouta. S'il eût écouté un autre qui eût pensé différemment, tout aurait

été différent. Voilà à quoi tiennent les choses d'ici-bas ! Par tout ceci, le parti du duc d'Orléans et des Ghoiseul reprit ; celui du prince de Condé, du comte de la Marche et de Mme de Marsan fut abattu, et il resta M. de Maurepas au pinacle, mais prêt à être culbuté par la Reine qui, alternativement avec lui, dominait hautement et pouvait le culbuter parce qu'il mettait des sujets propres à balancer son penchant pour le parti Choiseul. Ici, M. Turgot fut absolument de la main de M. de Maurepas. La Reine, quoiqu'elle en voulût d'autres, se rendit pour les deux autres.

Le plus malheureux est qu'on voyait qu'avec mille bonnes choses et bien du bon sens et de la justesse même dans l'esprit, le Roi se laisserait mener, n'apprendrait pas à gouverner, ni travailler lui-même, et que tout annonçait, à bien des égards, absolument tout comme du temps du feu Roi.

Pour ne pas interrompre ces grands objets, j'ajouterai que, le lendemain, M. Turgot entra au Conseil et fit donner les Bâtiments, qu'avait aussi l'abbé Terray, à son grand ami M. de la Billarderie (1).

Le Conseil d'Etat fut donc, alors, composé du prince de Soubise, qui n'y tenait guère, du vieux duc de la Vrillière, que son cousin M. de Maurepas avait fait garder du naufrage des anciennes maîtresses, de M. Bertin, de M. de Maurepas, de M. du Muy, de M. de Vergennes, et de M. Turgot.

Il n'y avait là, du nouveau parti, que MM. de Maurepas, de la Vrillière, et Turgot; ainsi, trois contre quatre, ce qui annonçait ou qu'on en culbuterait, ou qu'on en nommerait d'autres pour l'emporter.

Telle fut cette journée très mémorable d'où l'on craignit que le Roi ne se laissât conduire, et qu'étant très bien intentionné et propre à se former, il ne tournât à l'avis des

(1) Charles-Claude Flahault de la Billarderie, comte d'Angiviller, intendant du Jardin et du Cabinet du Roi, en survivance de Buffon, en 1771, directeur général des Bâtiments du Roi le 29 août 1774, membre de l'Académie des Sciences en 1777, mort en 1810.

Il avait épousé E.-J. de Laborde, veuve de Binet de Marchais, née en 1735, morte en 1808.

autres, comme son grand'père, et, quoiqu'on sentît l'avantage d'arrêter son despotisme dangereux, on jugeait que ceci allait réveiller beaucoup d'anciennes querelles qui étaient abattues, et ramener des partis qui donneraient de l'embarras. On redoutait l'esprit systématique de M. Turgot et des encyclopédistes qui, en émoussant les principes de religion du Roi, pouvait mener à ce tolérantisme qui s'acheminait, et que, si le Roi s'adonnait à s'amuser et à ne pas apprendre à faire un plan iixe et à le suivre, cela ne tombât dans une indifférence qui ne remettrait pas le royaume dans la force et la vigueur dont il avait besoin.

Au reste, chacun jugeait un peu suivant son système. Les parlementaires sautaient de joie; le parti opposé gémissait, et c'était la suite dont il fallait voir l'effet, mais je souffrais de ne pas voir, dans tout cela, un plan ferme pour les épargnes, le soulagement des peuples, et le rétablissement des grands objets en souffrance.

Après avoir jeté un coup d'œil sur ces grands objets généraux, je reviens à mon journal particulier.

Tout ce matin du 24 août, je le passai à courir pour apprendre toutes ces nouvelles des premiers, et de bonne main. J'allai les apprendre au comte du Muy qui, travaillant dans son cabinet, n'en savait rien. Je lui parlai en honnête homme. Il me parut m'estimer, et cela nous mit très bien ensemble. Mais sa dureté — ou fermeté — vis-à-vis de la Reine me faisait juger qu'il ne tiendrait pas longtemps, tout ceci prenant un ton différent du sien, qui était très loin d'être parlementaire.

La veille, ma belle-fille eut, de lui, une audience particulière où elle lui parla au mieux, pour l'engager à faire confirmer notre survivance, et elle le trouva inflexible dans ses principes de l'ancien temps, ce qui fit que mon avis n'avait pas été de lui en parler.

Ce jour des grands événements, je dînai chez Mme de Marsan à qui j'en appris une partie, et où était l'ambassadeur d'Espagne (1) , étonné de voir un pays où tout changeait si vite.

(1) Le comte d'Aranda.

L'après-diner, Mme de Vérac me mena à la forêt, aux jolis cafés de l'ambassadeur d'Espagne. M. de Breteuil venait, par la Reine et le parti Choiseul, d'être nommé à l'ambassade de Vienne dont le prince de Rohan, coadjuteur de Strasbourg, venait d'être rappelé assez durement. .Mme de Vérac aurait bien voulu avoir Naples pour son mari, qui était pour débuter à Casse I.

Le jour était beau et chaud. Je fus charmé de revoir cette belle forêt, et une époque intéressante pour mon cœur fut d'y rencontrer mes deux jolis petits-fils revenant à pied du café. Leur mère n'ayant pu les y mener, à cause du grand deuil de sa sœur, l'aimable ambassadrice de Sardaigne (1), qui faisait l'agrément et le bonheur de notre voyage, s'en chargea. Ils étaient charmants en uniformes de cavaliers de Royal-Normandie. La Reine demanda d'abord qui c'était, les caressa et les traita au mieux, Elle voulut leur donner des glaces, des biscuits. Ils s'excusèrent sur ce qu'ils n'en avaient pas la permission de leur mère. On négocia et plaisanta de tout cela, la Reine leur fit prendre des biscuits et les traita au mieux. Ainsi, ce jour mémorable à tant d'égards, fut une grande époque pour eux.

Quand j'arrivai une demi-heure après, la Reine était au jeu, et m'appela n'abord pour me dire qu'elle les avait trouvés charmants. Je répondis que nous en avions encore trois bons à montrer : « Comment ! cinq ? » dit la Reine. Et, en effet, avec les quatre de Mme de la Trémoïlle, c'étaient deux sœurs qui avaient bien rendu pour le soutien des maisons où elles étaient entrées.

Ce café de l'ambassadeur d'Espagne était un divertissement bien choisi pour le temps du deuil; cela n'était pas trop fête, et, cependant, fort beau. C'était un grand salon en manière de tente, dans le vide d'un bel endroit sauvage de la futaie où on jouait, et où, tandis qu'une très bonne musique se faisait entendre, on servait avec profusion d'excellentes

(1) Louise-Marie-Josèphe de Hochettc, mariée, en 1731, avec François-Joseph, comte de Viry, baron de la Perrière, ambassadeur du roi de Sardaigne en France, avait été son ministre des Affaires étrangères en 1765.

glaces et rafraîchissements. Il en donna, comme cela, trois ou quatre, qui firent effet par le beau temps, l'affluence de monde et la présence de la Reine, et des princes et princesses. On s'amusa, là, gaiment, tandis que le Chancelier et le Contrôleur général s'en allaient tristement, et que la joie se déclarait, à Paris, de leur disgrâce.

Le 25, jour de Saint-Louis, le Roi alla à la paroisse en grand cortège, avec les carrosses violets. C'était un monde que tout cela, et Compiègne était bien plein, quoiqu'il n'y eût que le demi-service.

Toutes les nouvelles ci-dessus s'affermirent ; chacun raisonnait bien suivant son parti. Au retour de la messe, dans le cabinet du Conseil, je vis prêter serment, entre les mains du Roi, au Garde des Sceaux à qui on remit la cassette, et à M. de Sartines. Il était lu par le vieux duc de la Vrillière, qui pouvait bien les savoir par cœur. M. de Sartines me dit que nous travaillerions bien ensemble pour la Marine. M. Turgot, que je ne connaissais pas, me marqua confiance. J'attaquai tout de suite, avec lui, la grande affaire de l'exportation des blés, craignant son système à la Trudaine (1) et à la Mirabeau (2), de la liberté absolue, je lui dis qu'il n'y avait que demi-année de récolte. Il m'assura qu'il ne voulait point cette exportation, et qu'il y aurait attention. C'était un grand objet pour le peuple, le prix du pain n'étant pas encore remis au taux raisonnable où l'agriculteur et le pauvre peuvent également vivre. J'eus donc la satisfaction, dès le début, de bien prendre avec tous les nouveaux, et de façon à pouvoir y être utile.

Ma belle-fille mena ses deux enfants au dîner du Roi, chez la Reine. Ils furent encore fort bien traités et, le soir, quand j'allai au grand couvert, le Roi me dit : « M. de Croy, j'ai vu, ce matin, deux cavaliers du régiment de Royal-Nor-

(1) Jean-Gharles-Philibert Trudaine de Montigny (1733-1777) avait succédé àson père, en 1769, dans la charge d'intendant général des Finances.

(2 Victor Riquetti, marquis de Mirabeau (1715-1789), le célèbre économiste, que le titre d'un de ses livres avait l'ail surnommer M Ami des hommes.

mandie, qui sont bien jolis ! » Je répondis : « Sire, voilà le plus beau jour dé leur vie ! Mais nous pouvons encore en montrer trois qui ne leur cèdent pas ! » Ainsi, nos petits débutèrent fort bien, et avec autant d'aisance que j'avais eu de crainte à ce même Compiègne, dans mes débuts, en 1736.

Ce jour-là, je fis un dîner fort agréable chez M. Bertin : il tenait une maison fort agréable et recherchée. Il y avait beaucoup de monde choisi, et le mieux fut que je lui parlai avec franchise, et qu'il trouva que j'avais saisi le vrai. J'y trouvai de bonnes têtes, avec qui nous nous entendîmes bien.

Le soir se passa à parler marine et à travailler avec le fameux M. Joannis qui revenait de l'Inde et me donna de bien mauvaises nouvelles. Il y avait les plus grandes plaintes contre M. de Kerguelen, qui paraissaient fondées, et nous vîmes qu'étant revenu au cap de Bonne-Espérance, il avait manqué le tour que les Anglais venaient de faire si bien, et sa mission, peut-être, pour avoir voulu beaucoup trop s'attacher au commerce et aller par l'ouest à la Plata, où il n'avait que faire, par là. Ainsi, je vis que pour avoir mal choisi, à cause d'un intérêt particulier du duc d'Aiguillon, nous avions jeté un million bien mal à propos par la fenêtre, et que j'avais travaillé bien inutilement, ce qui me toucha fort.

Le 26 août, je traitai, le matin, bien des affaires dans les bureaux, où j'étais au mieux. Puis, je lis un dîner charmant chez l'ambassadrice, rien qu'entre nous et mes deux jolis petits-fils. Il était délicieux de se retrouver ensemble dans toutes ces circonstances, et l'aimable M. de Viry et sa femme firent l'agrément du voyage. Ils logeaient Mme de la Trémoïlle. Nous logions absolument vis-à-vis. On vivait chez eux, et ils y mirent une grâce digne de leur caractère. A six heures, ils partirent tous pour Attichy.

Le soir, j'allai attendre le Roi dans le cabinet. J'y trouvai, heureusement, M. de la Billarderie, qui venait d'être nommé aux Bâtiments par son ami intime M. Turgot à qui il ressemblait fort de toute façon, et même de visage, à s'y méprendre. J'entamai tout de suite mon projet du guichet,

celui du Louvre, et ceux pour les sciences. Nous nous entendîmes au mieux. Ainsi, j'espérais pouvoir être écouté de ce côté-là, que M. de Marigny m'avait interdit.

Le Roi revint tard, et bien percé, de la chasse, et c'était tout comme son grand-père, hors que je crus remarquer qu'il y mettait plus de réserve et en paraissait presque honteux, et je jugeai que cela serait moins tenace.

J'assistai au souper : c'était tête à tète chez la Reine, n'y ayant que les « Entrées » qui entraient, et, en tout, cette grâce des « Entrées » était des plus importantes et agréables. Ils me parlèrent encore tous deux obligeamment, et, le Roi s'étant beaucoup entretenu avec M. de Breteuil, je lui trouvai la mémoire étonnante de son grand-père pour les noms propres, et parlant fort juste, en homme instruit plus qu'on ne croyait. Je trouvai aussi la jeune Reine prenant un très bon ton, de la dignité, de la gaîté et de la politesse, enfin digne de son auguste mère. Ils étaient ensemble avec une joie pure, d'un bon ménage qui faisait grand plaisir à voir; et parmi des rires et de la gaîté de jeunesse, je ne découvris, dans le Roi, que d'excellentes choses, et qui promettaient beaucoup, s'il osait aller par lui-même.

Le 27, je passai la matinée chez le Roi : on apprit que M. Leclere, qui était à la tête du contrôle général, était remercié, ainsi que M. Cochin (1), fameux intendant des finances, et M. de Saint-Prest (2). intendant du commerce qui avait la partie des blés, renvoyé, dont il était fort aise. Ainsi, le début du contrôleur général annonçait de grands coups.

J'eus occasion, dans le cabinet du Roi, de parler en particulier avec M. de Maurepas et M. Turgot, et avec ce que j'appris d'ailleurs, je vis clairement l'état des choses. M. de Maurepas disait, avec raison, qu'il fallait assurer les propriétés des sujets qu'on prétendait attaquées par les opéra-

1 Conseiller d'État, intendant des Finances depuis 1767, chargé des monnaies, de la régie des hypothèques, des domaines de Bretagne, etc. (2) Brochet de Saint-Prest, intendant du Commerce, chargé de la généra-

tions du chancelier. On en inférait qu'il fallait rappeler le Parlement, mais lui donner des entraves et le régler. J'observais que la première chose était de lui faire renoncer formellement, et sans qu'il pût y avoir de restriction, à ses dernières protestations et à celles des princes ; sans quoi, quelque loi qu'on leur fît souscrire de force, ils pouvaient toujours en revenir.

M. de Maurepas comptait faire déclarer crime de lèsemajesté la cessation de service, attaquer l'inamovibilité des charges et autres grandes lois auxquelles je doutais qu'ils voulussent souscrire ou se soumettre sans retour. Enfin, comme j'ai dit alors, il faut que quelqu'un ait le dernier, et, dans une monarchie, ce doit être le monarque. Tout cela nous annonçait des négociations difficiles où le plus adroit l'emporterait.

Les vacances approchaient : on avait beau jeu, si on le voulait, à ne nommer, à la chambre des vacations, que des membres du Conseil, et ensuite, y ayant huit jours sans exercice, à faire rentrer ceux qu'on voudrait.

Pour la sortie des blés, objet que j'attaquais toujours avec force, M. de Maurepas convenait que, l'année étant mauvaise, ce n'était pas le moment d'en laisser sortir. M. Turgot me dit la même chose, mais, ce qui me fit trembler, il ajouta : « Cependant, il faut en venir, la-dessus, aux grands principes, et déshabituer les peuples de s effrayer dyen voir sortir! » C'était du Mirabeau (l'auteur de L'Ami des hommes) et du Trudaine tout pur !

Il me dit aussi : « Il faudra établir des lois sur tout cela ! » Je vis donc, en un instant, que l'État allait être dans la plus grande crise ; savoir comment elle tournerait ! On sait que rien n'est si dangereux que les grands systèmes et innovations. C'était déjà d'eux que nous avions eu cette cherté affreuse, et de grandes révolutions, dans un état épuisé, peuvent le mettre à bas, si cela tourne mal. On sait que tous ces Encyclopédistes absolus voulaient le tolérantisme et la liberté entière sur tout. Voilà, comme j'ai dit, le Roi amené, sans le savoir, à suivre tous les principes si

JOURNAL DU DUC DE CROY l'»3

opposés aux siens ! Il ne restait qu'à désirer qu'on prît les vrais milieux et qu'on n'outrât rien, mais on avait là MM. de Maurepas, Turgot, de Sartines, Miromesnil, et, de plus, les deux conseillers d'Etat du Conseil des Dépêches, et le directeur des Bâtiments, tous dévoués à ce système, ainsi plus forts que les autres. Enfin le système qui devenait dominant était celui qu'on avait tant cherché à éloigner. Telles sont les Cours, où on passe du noir au blanc !

Au sujet des blés, il parut qu'alors le taux du prix du pain du peuple était de deux sols la livre de seize onces, demi rassis et pain bourgeois.

Dans les endroits où le pain est habituellement plus cher, cela peut aller à deux sols, un liard, ou deux sols et demi à deux sols et deux sols un liard : c'est, environ, sur le pied de vingt-deux livres, le septier de Paris, et il ne faudrait pas que cela dépassât vingt-quatre livres. Or, le pain n'était encore presque nulle part à ce prix ; il était à trois sols la livre, à Versailles. On pouvait juger de l'état du peuple, les dimanches : anciennement, on y voyait l'habit des dimanches, et alors on ne voyait que des haillons.

Le peuple avait donc trop souffert, et il fallait laisser remplir le royaume et respirer le peuple pour qu'il pût se remettre, avant de se jeter à des systèmes de force pour l'agriculture ut le commerce. On en revenait déjà à dire que, si la France s'épuisait, la barbarie y fournirait, comme si, pour un objet d'aussi première nécessité, on peut en courir les risques, et toutes les puissances ferment la porte, quand elles craignent de manquer !

M. Turgot me dit pourtant une chose très sage, c'est qu'il voulait empêcher toute compagnie sur les grains, et que le Roi en fasse le commerce. Cela était très bien, mais il désirait ôter les abus. Cela pouvait lui diminuer un peu sa recette, et la Cour ne ferait qu'augmenter les dépenses, d'où on voyait que, quoique l'abbé Terray eût laissé tout au mieux pour la finance de l'État, il se trouverait bientôt court, et, alors, gare les principes !

Je sus aussi, de ses meilleurs amis, que, si la Reine vou-

lait des dépenses, il s'y refuserait et quitterait, et qu'il s'en était expliqué avec le maître ; mais comme le Roi paraissait devenir plus amoureux de la Reine, et qu'elle aimait à mener, on pouvait s'attendre à de grands débats, et que tout ce qui ne plierait pas devant la Reine pourrait bien ne pas rester longtemps en place. De plus, le Roi avait ses frères qui étaient bien chers, et pouvaient lui donner bien des embarras domestiques ; le comte d'Artois, tête très vive, lui avait déjà manqué : le Roi avait voulu le mettre aux arrêts ; M. de Maurepas avait apaisé, et tous ces détails domestiques pouvaient empêcher le Roi de se former au grand. Il se levait matin, travaillait plus qu'on ne croyait, et ne s'instruisait qu'avec M. de Maurepas en particulier, sans se communiquer à personne.

Le Roi, s'il était soutenu, pensait que c'était toujours sur lui-môme et sur ses plaisirs qu'il retranchait, ce qui était superbe. Ce fut lui-même qui fit le retranchement d'un de ses meilleurs équipages, savoir celui des petits chiens. Il reforma aussi le petit équipage de daims. Il est vrai qu'on en forma un petit équipage, pour la Reine, de quarante chiens, mais cela pouvait s'accroître. Enfin, il en résulta deux cent cinquante mille francs d'épargne, mais il aurait fallu en faire sur toute la Cour, qui mangeait le royaume !

Telles furent mes spéculations, dans ce curieux voyage, si frappant en événements.

Ce jour-là, je dînai chez Mme de Marsan. J'appris, de Vienne, des détails qui faisaient voir qu'en comparant, il y a des abus partout, et je pris congé des ministres. Il y eut encore un café dans la forêt, mais il partait bien du monde.

Le 28 août, j'achevai mes affaires au bureau, je me confirmai dans tout ce qui est ci-dessus, au château où on annonçait le renvoi de MM. de la Vrillière et Bertin, mais il n'en était rien, et tout en resta là. Cependant, ces bruits annonçaient encore des changements, et qu'à la fin, on ferait maison nette.

Je dînai fort agréablement, tête-à-tête, chez M. de Viry, et, dans ce voyage, je me donnai bien à mon goût pour les

fruits, surtout en figues Manches et vraies reines-claudes, qui sont les meilleurs des fruits, et dont je n'ai presque jamais pu manger, à cause des pays que j'habite l'été. A quatre heures et demie, je partis avec M. de Viry, que je menai. Je fus enchanté du bord de la forêt, qu'on longe, et nous arrivâmes, à six heures, à Attichy.

* Ma belle-fille et mes deux jolis petits-fils y étaient et ils s'amusaient bien avec les quatre messieurs de la Trémoïlle, ce qui fait une belle famille. Dès ce soir, M. l'abbé d'Arvillars, dont c'est le travail, me fit voir la nouvelle ménagerie, qui est une des plus belles de l'Europe, et unique par l'emplacement devant le château, et entourée de superbes marronniers. Il a poussé cela à la perfection, et la beauté du gazon, brouté par les petits cerfs du Gange, rend ce morceau unique. On fut bien gai, et ce passage, après des tours si différents, était frappant.

Le 29, le duc de la Trémoïlle me mena en cabriolet chasser au bout de la terre, vis-à-vis l'entrée de la forêt. C'est un pays superbe pour les coups d'œil, et la vraie variété agreste. Nous vîmes le clos de vigne des Célestins, qui est un endroit frappant pour la vue, les rochers et la beauté de la vigne. J'y appris qu'en beaux ceps et pieds de vigne, il faut, l'un portant l'autre, dix belles grappes pour faire année pleine. Il n'y en avait pas moitié, mais la vigne était très belle.

Nous vîmes, le long de la rivière d'Aisne, qui est encaissée et forte, des endroits d'arbres non plantés, qui sont charmants. Les rochers, d'un côté, la forêt, de l'autre, et ces petites plaines de chanvre, dans lesquelles on chasse, et qui donnent beaucoup d'odeur, en font un endroit tout à fait particulier. Il y avait assez de gibier : j'y tuai six perdreaux, mais mon goût était bien émoussé par l'âge. Cette partie, à cause de la singularité du pays, me fit pourtant grand plaisir. On dîna bien, les fruits étaient excellents, et, l' aprèsdîner, on me fit voir les nouveaux jardins anglais. - Il y aurait trop à dire, à ce sujet, pour que je m'y livre, mais on ne peut trop remarquer qu'il ait fallu connaître la Chine pour apprendre à imiter la nature ; qu'il est singulier ni. 10

que nous ayons tant tiré de là, tandis qu'ils n'ont rien tiré de nous, et qu'à beaucoup d'égards, il a fallu que nous ayons été prendre le bon goût chez eux.

Il y a environ trente ans que le goût des jardins de la Chine a commencé à prendre un peu en Hollande, et surtout beaucoup en Angleterre. Cette nation pensante, sentant vivement, et aimant à rêver sur la nature, s'est adonnée à ce nouveau ton avec excès, et ce n'est que de la dernière paix, en 1763, que la bonne compagnie française s'étant mise à voyager en Angleterre, en a rapporté ce nouveau goût qui, à notre usage de ne rien inventer, mais de tout imiter avec engouement et de perfectionner, nous a fait prendre le ton des jardins anglais imités de la Chine avec enthousiasme, si bien qu'on en faisait partout.

Le duc de la Trémoïlle ayant été en Angleterre, et M. de Catuelan (1) en ayant le goût et le talent, on faisait, depuis un an, à Attichy, de très grands ouvrages de ce genre. Cet endroit est des plus avantageux par les pentes et l'abondance des sources, et ils en tiraient le plus grand parti.

Les principaux morceaux de goût étaient des sources profondes de murmure, des bains, ruisseaux tournoyants, la grotte de Saint-Antoine faisant, pour la transition, passage au cabinet de Flore et au jardin anglais de sources tournoyantes entremêlées de tous les arbustes rares et choisis.

De l'autre côté, vers la rivière, les petits chemins tournoyants, une source comme à Spa, une très jolie cascade sauvage, la belle rivière serpentine faisaient à merveille. Mais ce qui m'enchanta le plus et est une idée absolument neuve, c'est le rocher transpirant ou distillant; c'est une excellente idée : un gros rocher, par un siphon caché, distille goutte à goutte, de beaucoup d'endroits, une belle eau, ce qui fait le vrai murmure de l'eau tombante goutte à goutte, et cela peut faire une pièce sèche et fraîche, en même temps

(1) Le comte de Catuelan était, si l'on en croit Bachaumont, un anglomane décidé (V. Mémoires secrets, 28 novembre 118C). Il a traduit, avec MM. Letourneur et Fontaine-Malherbe, les oeuvres de Shakespeare (20 vol. in-S", dont les deux premiers parurent en 1176).

des plus agréables. Il me parut qu'on pouvait y graver à l'antique : « L'eau qui tombe goutte à goutte perce le plus dur rocher : c'est ainsi que l'amour et l'amitié durable tire son fruit de la persévérance ! »

Ce morceau est très neuf, et je résolus d'en profiter, à la sortie de mes eaux. Nous devons au moins à ce goût l'étude de très belles collections de tous les arbustes étrangers.

Le 30, nous fûmes nous promener, et j'étudiai, avec un habile jardinier, les listes des arbustes, mais il fit très vilain pendant deux jours.

Le 31, l'abbé d'Arvillars, avec M. de Viry, nous mena voir les étangs : c'est une gorge curieuse et pittoresque. De là, nous grimpâmes la montagne et fûmes au bout du coteau où Ton doit faire la garenne. On me montra l'emplacement d'un pavillon projeté qui ferait au mieux. On voit, de là, tout le vallon des deux côtés, Attichy sous soi, et, à droite, la rivière d'Aisne circulant le plus agréablement, la forêt de Compiègne, une percée au-delà. Devant soi,' on voit la forêt de Villers-Cotterets, à gauche une vue superbe du bassin de Soissons, et, en élevant un peu le bâtiment, on y aurait une vue unique.

Après souper, la nuit étant très belle, ils nous donnèrent une superbe illumination autour de la grande pièce d'eau en miroir, illuminée avec beaucoup de goût et où trois gondoles se promenant faisaient un charmant effet. On fut très gai, tout ce voyage, qui fut des plus agréables. Je m'y amusai fort, et je pus manger des figues et de tous les fruits que je n'ai jamais en Flandre.

Le 1er septembre, jour que le Roi partit de Compiègne, j'achevai mes remarques sur la ménagerie, les collections d'arbustes, et, par un très beau jour, on fit, le soir, une partie bien agréable.

Tous les enfants, c'est-à-dire les quatre la Trémoïlle, le baron de la Perrière (1), fils de M. et Mme de Viry, si aimable, et mes deux petits-fils aînés, allèrent à âne. C'était

(1) François-Marie-Joseph-Justin, baron de la Perrière (V. la note de la page 138).

pour la première fois, pour les trois derniers, et ainsi une joie inexprimable. Ils y allèrent fort bien ; il n'y eut pas d'accident; Emmanuel, surtout, s'en lira bien.

Mme la duchesse delà Trémoïlle, douairière, monta aussi à âne, qui est le divertissement du pays. On en trouvait beaucoup de tout dressés. Nous suivions en grande gondole. On monta la montagne de la Garenne, où on se rassembla, et j'eus un plaisir infini à donner quelques leçons à Mœurs, et à Emmanuel, à leur premier essai de cavalcade. Tous ces enfants y étaient charmants. De plus, le superbe temps, rendant encore plus belle la vue dont j'ai parlé, fit une partie délicieuse. On voyait Soissons comme si on y était. On pourrait placer là un charmant belvédère. Nous allâmes, ensuite, voir, de la hauteur, les étangs, et nous descendîmes la montagne à pied, en admirant ce pays pittoresque. Le soir, à l'ordinaire, on fut fort gai : ma belle-fille animait tout par sa gaîté, son joli caractère, sa figure distinguée qui, malgré les six beaux garçons qu'elle avait faits, paraissait de la plus grande jeunesse et fraîcheur. Ce voyage de cinq jours fut fort agréable.

Le 2 septembre, à six heures du matin, par un très beau soleil, j'allai voir la ménagerie, où je trouvai l'abbé d'Arvillars qui en avait l'honneur. Elle était superbe et charmante, alors. J'y restai une heure à connaître à fond cet objet, en amateur. Puis, je vis encore les arbustes rares et le potager, et je partis vers huit heures. Je fus enchanté de la vue de la montagne, des rochers calcaires singuliers de Montplaisir, et de la vue superbe d'en haut. J'examinai de même la montagne et le pays sauvage de Tracy, et, ayant pris par en bas, par la route d'Ourscamp, j'y joignis la grande route de Noyon.

Je m'arrêtai au château de Magny-Guiscard : le duc d'Aumont n'y était pas. Le château a de la noblesse, mais point déposition agréable. Il culbutait à grands frais un jardin régulier de le Nôtre, pour essayer des ^ardins anglais irréguliers et qui ont trop l'air de prairies. Il en coûte trop pour imiter la nature, et il faut qu'elle y aide, sans quoi on perd ses peines !

Je dinai chez le maître de poste, vieillard respectable qui m'attendait, et j'y lis un repas plus agréable que dans un palais. En passant à Ham, je trouvai le canal peu avancé de ce côté, et, à cinq heures, j'arrivai à l'auberge, à Saint-Quentin.

Jusque-là, on n'avait parlé que des l'êtes- à la Cour, et de l'amour qu'on portait au jeune Roi, à la Reine et à la famille royale. Depuis quelques mois, cela diminuait. Alors, la scène parut changer tout à fait. Le système de Mirabeau et de Turgot inquiéta le peuple, qui vit que chacun pouvait s'emparer du commerce des grains. Le 2 mai, la première révolte se déclara à Mantes, à Saint-Germain, à Versailles et à Paris. On pilla les boulangers et les marchés à Soissons et tout le long de la Seine, de la Marne et de la Loire. Cela fut très vif, les huit premiers jours de mai.

Le 7 mai, à deux heures du matin, arriva un courrier à M. de Plotot (2), avec ordre de faire partir de Condé, surle-champ, le 2e bataillon de Courten. Il partit de grand matin, et cela mit l'alarme. Le mal parut grossir par les pré- Ci) A Saint-Quentin, fête des chevaliers de l'arquebuse. Envoi au Contrôleur général d'un mémoire relatif au canal de M. Laurent.

Retour à l'Hermitage, et reprise des trois grtmds travaux : canal de dessèchement, pavé de Péruwelz et hôtel de ville de Condé.

M. de Croy subit une attaque de goutte qui présente un caractère sérieux et dure du 18 septembre au 15 novembre. 11 se décide à passer l'hiver à Condé. Souffrants aussi, son fils et sa femme restent auprès de lui jusqu'au 11 novembre.

Arrivée, le 26 septembre, de la nouvelle de la mort de Mme de Croy, abbesse de Maubeuge depuis 1741.

M. de Croy s'établit à Condé le 27 novembre, assiste, le 24 janvier 1775, à l'Assemblée des mines d'Anzin, envoie, le 16 février, des compagnies de grenadiers à la poursuite de quatorze braconniers dangereux, rend compte des travaux exécutés à Condé et de son ouvrage sur les antiquités de la ville, va voir son fils le 19 avril, et revient, le 30, s'établir à l'Hermitage où arrive bientôt sa société habituelle, c'est-à-dire sa belle-fille, sa fille et leurs maris, l'abbé d'Arvillars, M. de Priego, sur le point de retourner en Espagne, Mme de Tourzel.

En mai, il apprend qu'à la date du 2, il y a eu une révolte à Versailles, et fait exécuter des mouvements de troupes en Picardie.

Le 14 mai, il part pour Amiens.

(2) M. de Plotot, lieutenant de Roi à Condé.

cautions, et les orages s'annoncer pour le temps du sacre, qui devait être le 11 juin.

L'émeute de Versailles fut la plus vive et la plus nombreuse qu'on y eût encore vue. On conseilla au jeune Roi, qui y montra de la fermeté, d'agir par la force. I! tint, contre ce qu'il avait annoncé, à Versailles, un Lit de justice à la hâte, où il lit enregistrer qu'on arrêterait, qu'on jugerait et qu'on exécuterait, pour ce cas-là, prévôtalement. Le Parlement représenta, on alla son train, et ce temps de douceur et de soumission aux luis passa, par là, brusquement au despotisme. Tout cela faisait des contrastes frappants, et il est étonnant tout ce qu'on vit des tons les plus opposés, avant l'année révolue de la mort du feu Roi. On fit marcher plus de vingt-cinq mille hommes autour de Paris, et cela s'annonçait vivement.

Les intendants eurent ordre de rejoindre la plupart des commandants de province, et j'attendais à tout moment mon ordre à ce sujet, ce qui me tenait en l'air, et est toujours très incommode, au milieu de tant d'objets entamés, et pouvait beaucoup me déranger, d'autant que j'étais fort incommodé. L'événement était des plus forts, et sans exemple à Paris, et surtout à Versailles. La Picardie s'en ressentait par plusieurs mouvements. Je désirais m'y rendre, mais je n'avais que faire du côté de Calais. Je craignais, me rendant ailleurs sans ordre, d'augmenter l'inquiétude. Je devais prendre médecine le lendemain, en ayant grand besoin; tout cela me tenait dans l'inquiétude.

Le 13 mai, à onze heures du matin, je reçus la lettre du maréchal du Muy, qui décidait brusquement mon départ. M. de Taboureau étant venu dîner, nous eûmes les plus curieuses conversations avec cet excellent intendant et ami : on ne pouvait en avoir un meilleur.

Comme mon fils venait de nous lire un très grand et bel ouvrage qu'il venait d'achever, sur les finances, qu'on lisait l'important ouvrage de M. Necker, qui contredisait le système de la liberté indéfinie de M. Turgot, et que nous y lûmes une petite réponse curieuse, tout cela fit que nous traitâmes à fond la matière.

J'eus bien peu de temps pour tirer de Condé mes papiers relatifs à la besogne que j'allais faire. Nous raisonnâmes agréablement, en famille, de cette besogne qui n'était ni facile, ni agréable, la Cour s'en prenant à tout le monde, quelque chose qu'on fit.

Je partis de l'Hermitage le 14 mai, à minuit.

Page 1