DU 15 MAI AU 11 JUIN
Arrivée au pouvoir des Encyclopédistes : Turgot contrôleur général, — Emeutes causées, à Versailles, à Paris et dans les environs, par la cherté du pain. — Mesures prises par Turgot pour le rétablissement de l'ordre. — Pillages en Picardie : à Péronne et à Amiens, où je me rends, je trouve le calme revenu. — Habileté de Turgot. — Importance des services rendus par la Maison du Roi, pendant les troubles. — Le poète Gresset nous lit, à Amiens, un chant inédit de son Vert-Vert. — Mouvements que je fais exécuter aux troupes, afin d'assurer l'ordre. — Le maréchal de Biron communique une lettre que je lui ai écrite au sujet des abus commis par les fermiers, à Turgot, qui me répond. — J'arrive à Paris le 1er Juin. — Ma visite au maréchal de Muy, nouveau ministre de la Guerre. — Vie de famille. — Promenades dans Paris. — Dîner chez le maréchal de Biron. — Je pars pour Reims, le 6 juin, afin d'assister au Sacre du Roi. — Détails de ce voyage. —En arrivant, je dîne cbez M. Rouillé d'Orfeuil, intendant de Champagne. — Visite à la cathédrale, et description. — Promenade dans la ville —Visites au cardinalarchevêque de la Rocbe-Aymon et à d'autres personnages. — Je vais voir, à l'archevêché, les appartements préparés pour le Roi et la Reine, ainsi que les ornements du Sacre. — Arrivée des souverains le 9 juin; je fais visite à la Reine. — Diner chez l'archevêque où j'ai une conversation avec Turgot sur la liberté du commerce des grains. — Entrée du Roi. — Visites à Monsieur et au comte
d'Artois. — Amabilité de la famille royale à mon égard. — Premières vêpres du Sacre : sermon de l'archevêque d'Aix. — Le lendemain, j'assiste au Sacre, assis derrière les princes du sang. — Détail de cette imposante cérémonie.
A Compiègne, M. de Maurepas avait tout fait changer. Il avait placé tous les Encyclopédistes, contre lesquels le jeune Roi était si opposé, six mois devant. M. Turgot, homme de beaucoup de nerf et d'esprit, mais très zélé dans la nouvelle secte, à laquelle il tenait plus encore qu'à la place, chose rare, établit en plein son système.
Ce fut, quoique sourdement et sans révolution, le plus grand coup porté à la religion, peut-être, depuis Clovis. Les Voltaire, Diderot, d'Alembertet tant d'autres encyclopédistes avaient tout bien préparé. Par le choix de MM. de Maurepas et Turgot, ils'étaient au pinacle et seuls écoutés au Conseil. Ainsi, ce n'étaient plus les siècles ni les opinions qui faisaient les révolutions ; on avait vu les Jésuites, le parlement détruits, sans qu'à peine cela fit nouvelle. Sa rentrée fit plus de bruit parce qu'elle s'était effectuée dans l'enthousiasme du nouveau règne. Cependant, par des révolutions dignes de la légèreté française, en peu de mois cet enthousiasme avait cessé et, à la sortie du plus brillant carnaval qu'on ait jamais vu, dans l'année même de la mort du Roi, on passa à l'émeute la plus forte qu'on ait jamais vue à Versailles et à Paris.
Le pain, depuis longtemps, était cher. Il l'avait été encore plus, mais la fermentation avait pris par degrés. On a dit, avec assez de raison, que c'avait été la guerre des pauvres contre les riches. De la révolution dans l'agriculture, il était résulté que presque tout le monde avait trop haussé les baux des fermes. De là, les fermiers ne pouvaient plus donner le blé à bon marché ; c'était donc un mal réel pour les pauvres.
M. Turgot était connu pour pousser à l'extrême le système de liberté absolue de M. de Mirabeau ; il n'y avait que cela qui l'attachât à sa place. C'était un très honnête homme, voulant le bien, mais ne le voyant que dans son système. Il
laissa écrire pour et contre. Les avis étaient partagés et jusqu'au peuple en raisonnait.
On croit que le peuple s'imagina qu'on voulait soutenir davantage les fermiers. D'un autre côté, soit finesse des mal intentionnés, ou malheur, le bruit se répandit que le Roi, les Princes voulaient que la livre de pain du peuple des environs de Paris, qui est un pain presque blanc, n'excédât pas deux sols la livre, au lieu de trois et presque quatre sols, où il avait été.
Des gens de Beaumont-sur-Oise commencèrent ; le début fut une querelle au marché de Beaumont, le 22 avril. Un homme qui s'empara d'un sac à haut prix, fut battu par des femmes. Des cavaliers de maréchaussée le retirèrent de leurs mains et les femmes crièrent : « Au marché prochain du 27, nous verrons ! »
Le 27, eut lieu la sédition, qui, s'étant sue de proche en proche, fit suivre toutes les autres.
Le 28 et le 29, le bruit s'étant répandu que la révolte était le seul moyen de faire baisser le pain à deux sols la livre et d'ôter l'ascendant des vendeurs sur les pauvres acheteurs, les marchés de Méru, Pontoise et Mouy furent pillés. Quatre mille personnes s'attroupèrent le 29 et pillèrent les fermiers qui venaient à Pontoise, au marché, et deux bateaux sur la rivière. De là, ils se répandirent, tant pour piller que pour forcer, par bandes, les fermiers à donner le blé sur le pied de deux sols la livre de pain ; les uns payaient, mais les vagabonds pillaient.
Dès le 28 avril, les habitants de Méry, Mériel, l'Isle- Adam, Nogent, AuverSj Billancourt, Chevry et autres villages circonvoisins pillèrent le premier grand bateau de farine sur la rivière, vers Pontoise.
C'est de là que cinq cents des mutins forcèrent le château de Mme la duchesse de La Rochefoucauld, à la Rocheguyon (1), lui firent grand'peur et ne la quittèrent que pour aller piller un bateau de blé qu'ils aperçurent.
(1 Nota : Comme la duchesse d'Anville La Rochefoucauld était une des plus grandes adeptes de M. Turgot et de son système, on crut que c'était
Le 30, il s'assembla, à ce qu'on dit, plus de douze mille personnes dans les campagnes, pour piller encore Beaumont. On sonna le tocsin ; on fit fermer les portes, prendre les armes et, avec la maréchaussée, on les dissipa. Ils n'entrèrent pas et se dissipèrent dans les campagnes.
Il paraît que c'est là que quelques mutins ayant dit : « Si nous allions à Versailles et à Paris, il se joindrait du monde à nous ; cela en imposerait et ferait taxer le pain à deux sols la livre! » le 1er mai, ils pillèrent le marché de Saint-Germain. Le 2, ils allèrent à Versailles et le 3, à Paris ; mais ils n'étaient que trois ou quatre cents, le reste n'ayant, heureusement, pas pris parti.
Le lieutenant de la maréchaussée de Beaumont et Beauvais, homme très entendu et qui a donné le détail dont l'extrait vient d'être rapporté, dit que tout cela n'est venu que de la troisième sédition de Beaumont, du 27 avril, qui a donné le branle à tout le reste, en criant : « Les chiens de laboureurs n'auront plus le dessus et les pauvres indigents l'auront à leur tour ! »
On prétend qu'il y avait des gens qui s'entendaient entre eux et faisaient un plan intelligent pour affamer Paris. D'autres disent que la révolte gagna de proche en proche, sans plan étudié, et s'étendit sourdement, d'abord, le long de la basse Seine. On ne fut pas averti assez à temps et on ne crut pas que cela serait si considérable. Enfin, après deux jours de menées sourdes et de petits pillages de grains le long de la rivière, trois à quatre cents paysans et femmes sans armes se portèrent tout à coup, le 2 mai, au marché de Versailles, voulant tout piller. M. le prince de Beauvau, capitaine des Gardes du Corps, s'y porta, leur parla ; ils
pour cela que le peuple s'y porta ; mais c'était seulement parce qu'il se trouvait sur la route de l'émeute {.\ote de l'auteur).
M.irie-Louise-Xicole de La Rochefoucauld, née en 1716, fille du duc Alexandre de La Rochefoucauld, avait épousé, en 1732, Jean-Bnptiste-Louis- Frédéric de La Rochefoucauld de Koye, créé duc d'Anville en 1132, lieutenant général des armées navales en 1745, mort en 1716.
Amie de Voltaire et de Turgot, son salon était le rendez-vous des philosophes et des économistes.
dirent qu'ils voulaient le pain à deux sols la livre et le bruit se répandit que c'était l'intention de la Cour. On avait fermé les marchés, on les fit ouvrir, et le prince de Beauvau, pour cette fois, fit donner le pain à deux sols, ce qui les apaisa, et ils se retirèrent.
Comme cette émeute attirait les curieux, on crut qu'il y avait trois à quatre mille âmes. Cela était sans exemple, sous les yeux du Roi. On blâma M. le prince de Beauvau de leur avoir cédé, mais une pareille émeute était embarrassante et ce qui fait voir que le peuple ne voulait réellement que faire baisser le pain, c'est qu'il se retira.
M. Turgot, sur le premier bruit, s'était rendu à Paris où il divulgua les deux lettres que le Roi lui avait écrites d'abord.
Le lendemain 3 mai, les mêmes gens se portèrent dans Paris ; on dit qu'ils entrèrent en même temps de différents côtés et que cela avait l'air d'être conduit par des gens entendus. Mais, ce qui fait honneur à la Nation, c'est qu'ils n'avaient point d'armes et que le peuple de Versailles ni celui de Paris ne s'en mêla et ne fit que regarder par curiosité. Quatre ou cinq cents personnes, femmes pour la plupart, ou déguisées en femmes, se répandirent pour piller les boulangers. Les plus raisonnables ne faisaient que les forcer à donner le pain à deux sols, en payant, mais des garnements s'en mêlant, pillèrent des boutiques et firent d'autres excès. Il paraît que ce n'était pas leur plan, mais qu'ils croyaient que tout le monde se joindrait à eux et qu'ils forceraient, par là, à taxer la livre de pain à deux sols.
Le peuple de Paris, sentant qu'en pillant la halle et les boulangers, on allait faire manquer la provision et n'ayant pas remué, cette poignée d'hommes se mit à courir par bandes dans la ville et avait plutôt l'air d'une mascarade de chienlit que de révoltés. Cela était donc plus ridicule que dangereux, mais on ne savait pas si plus de monde ne s'y joindrait pas, et cela parut très sérieux. Le Guet monta à cheval, les suivit, mais, n'ayant pas d'ordre, n'osa sabrer, de peur d'aggraver le tumulte. On lui en a su, depuis, mauvais gré, mais il est embarrassant d'agir sans ordres.
Il fallut du temps pour assembler les Gardes françaises et suisses. Dès qu'elles se portèrent en force, tout cela se dissipa et se répandit dans les campagnes. Alors, le bruit courut que les émeutiers étaient soutenus par la Cour, et sur cette nouvelle, les pauvres et les gens sans aveu s'en mêlant, on pilla les grains d'un grand nombre de fermiers autour de Paris; cela gagna à Pont-Sainte-Maxenoe, où il y a un gros dépôt, et s'avança jusqu'à Roye, mais n'alla pas plus loin.
M. Turgot, qui n'était occupé que de faire passer son système de la liberté absolue, qu'il avait fait adopter ferme au Roi, crut que tout cela n'était que pour renverser ce système, qui était tout ce qui l'attachait, car il y était si animé, qu'il aimait mieux perdre sa place et tout, et faire passer ses idées. Cela le soutint, et, avec la présence d'esprit d'un habile général, il vint à Versailles trouver le Roi, lui indiqua les dispositions à prendre pour le placement des troupes, et marqua une fermeté et une présence d'esprit qui anéantit les autres. Il répondit de tout, dans le Conseil, si l'on agissait ferme, suivant son plan. Seul, il donna les ordres, avec un grand talent, ce qui acheva de lui attirer la confiance du Roi. C'est ainsi que son système passa par la force et par sa fermeté.
Il fit d'abord renvoyer M. Le Noir, lieutenant de police, mit à sa place une de ses créatures encyclopédistes, ce qui assurait le plan général de ce parti, tenant la police de Paris dans son système. Ce fut une des grandes révolutions pour la liberté absolue, mais on réprima, en revanche, la liberté du peuple avec la plus grande force. M. Turgot fit changer le chef du Guet, fit nommer M. le maréchal de Biron, colonel des Gardes françaises, général de l'armée de Paris, composée de la Maison du Roi, des Gardes françaises et suisses, et, autour de Paris, de cinq ou six bataillons de troupes réglées qu'on y fit marcher à la hâte, et d'environ vingt-cinq escadrons qu'il fit placer avec intelligence partout où il le fallait. On mit d'abord jusqu'à quatre sentinelles à chaque boulanger, des troupes aux Halles. Les deux régiments des Gardes furent sur pied plusieurs jours. On régla
un état-major à l'armée de Paris, mais, le peuple n'ayant pas remué, et les mutins en étant sortis et s'étant répandus dans les campagnes, il n'y avait plus à craindre, si cela ne gagnait pas. Heureusement, le peuple de Versailles et de Paris resta très tranquille, et bientôt, à son ordinaire, n'en fit que dés chansons.
Dans les provinces, cela pouvait gagner. C'était le dangereux. Les troupes, réparties dans les marchés, en imposèrent et firent bien. Elles foncèrent sur quelques mutins, et ce qui fait voir qu'ils n'avaient pas tant de soutien qu'on le croyait, c'est que tout s'apaisa en peu de temps. Cependant, en plusieurs endroits, les marchés furent pillés ou troublés. Dans ma Picardie, le vrai pillage fut à Montdidier où on envoya d'abord, très à propos, d'Arras, un escadron du régiment de Condé. Le maire de Roye fit au mieux, se défendit, et on y envoya un détachement de Gardes du Corps d'Amiens. Le marché de Lions et de Conty ayant remué, on y envoya une compagnie de la légion de Soubise, et deux à Péronne, où il y avait eu inquiétude, et le reste de la légion de Soubise d'Hesdin se porta à Amiens. Tel fut l'état où je trouvai la province, quand je m'y rendis.
De tout cela, il résulta que M. Turgot fut au pinacle, et en profita pour soutenir par la force son s}7stème de la liberté, et les principes encyclopédistes et économistes s'établirent de plus en plus.
Dès le 23 avril, un arrêt du Conseil avait aboli tous droits et visites à la frontière, sur tout livre venant de l'étranger, ce qui paraissait amener la liberté de la presse.
Le plus grand mal causé par ces émeutes peut être défini par les objets suivants : cela pouvait donner de l'humeur au jeune Roi, et le rendre moins doux. Cela faisait qu'après lui avoir marqué, ainsi qu'à la Reine, tant de joie, Paris paraissait changer de ton. Cela allait faire un couronnement entouré de troupes, dans des circonstances tristes. Et surtout, cela pouvait faire songer au peuple qu'il pouvait remuer, qu'il fallait des troupes dans les provinces, tandis qu'il n'y en avait pas assez aux frontières, et que ce serait un
grand mal s'il fallait laisser croire aux fermiers qu'il fallait des troupes pour les soutenir dans l'intérieur.
Hors M. Turgot, les ministres ne parurent point, dans tout cela : M. du Muy se tînt fort en réserve et ne parut pas content, M. Turgot réglant tout au début, môme pour les troupes, de sorte que M. du Muy donnait ce qu'on lui demandait, et, pour qu'on ne le put pas juger par ses paroles ou ses lettres, ne disait plus rien et n'écrivait plus. Il me manda seulement non d'être aux ordres de M. le maréchal de Biron, mais de me concerter avec lui et M. de Vioménil (1).
Je reviens à ce qui me regarde : parti de l'Hermitage le 14 mai, j'arrivai à neuf heures du matin à Péronne. C'était un dimanche. J'y entendis la messe et j'y travaillai une heure aux objets de mon commandement. Il y avait eu plutôt querelle qu'émeute, au marché. Tout était apaisé. Je trouvai qu'on y avait envoyé, très à propos, deux compagnies d'infanterie de la légion de Soubise. Je leur recommandai, et à l'exempt de la maréchaussée, de bien veiller à la sûreté du gros convoi de 600 à 700 voitures,- en huit jours, qui devait venir de Flandre, et que M. de Taboureau m'avait tant recommandé. J'appris qu'à Lions et à Harbonnières, il y avait eu émeute, et qu'on y avait envoyé aussi une compagnie de la légion. On m'assura que le mal n'était pas si grand, et s'apaisait; car, à en croire les lettres de Paris, le feu était partout. On grossit toujours les objets. Au reste, on vient de voir qu'on fut très heureux que cela ne prît pas plus vivement, car tout est aisé quand le mouvement n'est pas très fort, et sans chefs ni soutien. Mais si cela avait gagné partout, on aurait été obligé de disperser les troupes. M. Turgot l'emporta parce qu'il n'en fut point ainsi. Dans le cas contraire, tous les systèmes nouveaux auraient culbuté et passé, peut-être, aux extrêmes opposés.
Vers onze heures, je partis de Péronne et pris la route d'Amiens. A la porte de Yillers-Bretonneux, à quatre lieues
(1) Antoine-Charles du Houx, baron de Vioménil (1728-1792), maréchal de camp en 1770, lieutenant général en 1784, avait épousé Gabrielle-Marguerite Bourdon.
d'Amiens, je m'arrêtai chez le fameux fermier Lottin, que je trouvai absolument dans les principes du gouvernement. Cela n'était pas étonnant, car c'étaient ceux qui faisaient Pavanfcage des gros cultivateurs.
J'arrivai, à cinq heures, chez M. d'Agay, que je trouvai logé à sa jolie et nouvelle maison de l'intendance. Je fus très bien traité et très content de la compagnie de Luxembourg des Gardes du Corps, troupe à prétention, mais qui me prévint en tout. Dans le premier moment du trouble, M. Turgot avait donné les ordres partout, avec beaucoup de présence d'esprit et de talent. On avait, par là, envoyé un piquet des Gardes du Corps à Roye, et ils s'y portèrent de très bonne grâce. En général, toute la Maison du Roi fit au mieux et fut utile dans cette bagarre. Je trouvai, à Amiens, M. le chevalier de Luxembourg, capitaine en survivance de cette compagnie du prince de Tingry. Il me prévint sur tout, me demanda toujours l'ordre et mes ordres. Il eut la bonté de me faire voir, au manège, tous les chevaux des Gardes du Corps : cela est superbe ; c'est l'élite de la Normandie, tous chevaux à cinquante louis, et il y aurait, là, à choisir des modèles parfaits.
Le 17 mai, M. et Mme d'Havre, avec M. de Priego et Mme de Tourzel, passèrent à Amiens. Ils me dirent avoir été enchantés de tout ce qu'ils avaient vu à l'Hermitage. Le fameux Gresset (1), que nous voyions souvent, leur récita le meilleur de ses chants de Vert-Vert, qu'il n'a pas voulu donner par scrupule : c'était celui de l'ouvroir des religieuses. Il y a encore plus de gaîté et de feu que dans les autres. Ma famille en fut enchantée, et partit pour Orival où Mme de Vérac, malade, se destinait .à suivre son mari, nommé ministre plénipotentiaire en Danemark.
Je trouvai le gros de la légion de Soubise rassemblé à Amiens. Ces corps sont très utiles, en pareil cas. Les Gardes
(1) Jean-Baptisle-Louis Gresset (1709-1777) était né à Amiens. Le chant auquel M. de Croy J'ail allusion était, en réalité, un petit poème faisant suite au Vert-Vert, et intitulé VOuvroir des Nonnes, ou le laboratoire de nos sœurs. L'auteur le brûla peu de temps avant sa mort.
du Corps revenant de Roye, j'y envoyai quatre compagnies de dragons, et j'eus sans cesse à écrire pour envoyer des petits détachements de la maréchaussée, et veiller à tous les marchés, chacun étant dangereux, en pareille circonstance. Heureusement, le mal ne gagnait pas, et la province fut sage, car, si le mal était devenu un peu général, qu'y pouvait-on faire avec si peu de troupes?
Je me donnai bien du soin, avec M. d'Agay, pour assurer la tranquillité. Le gros convoi de farine de Flandre nous inquiétait, mais il reçut contre-ordre. Un escadron du régiment de Gondé, que je trouvai qu'on avait envoyé à Montdidier, où la révolte venant de Beaumont et de Pont s'était étendue vivement, me fut fort utile. Roye, Montdidier, Lions et Conty furent les seuls endroits où il y eut émeute. Le maire de Roye mit tout sous les armes et garda ses portes contre deux ou trois cents mutins qui voulurent venir piller le marché. Ce fut le plus fort, avec Montdidier et Lions. Mais tout s'apaisait et la légion était distribuée dans tout cela (Lions, Conty, Roye et Péronne), le reste à Amiens, et l'escadron de Condé fit au mieux à Montdidier et dans ses environs.
Le maréchal du Muy, mécontent, ne répondit à aucune lettre. En revanche, le maréchal duc de Biron, général de l'armée de Paris, où il avait monté le plus grand état-major, que les malins Parisiens, qui se consolent de tout avec des chansons et des épigrammes, appelèrent l'armée de Jean Farine, se mêlait de tous les détails avec complaisance. J'avais ordre de me concerter avec lui. Nous étions, ainsi, tous des généraux sans troupes, surtout ma partie. Je vis que cela lui faisait plaisir, qu'il était le seul qui fît valoir la marchandise ; je lui écrivis donc régulièrement, et lui encore plus.
En lui écrivant, le 17 mai, pour l'avertir que j'envoyais quatre compagnies de la légion à Roye, je crus devoir le pressentir contre l'abus de la cupidité des fermiers, qui faisaient manquer le marché. Je lui mandais donc :
« Je vous supplie, monsieur le maréchal, d'aider à faire reméni. 11
dier à l'abus de la plupart des fermiers, et de ceux qui ont des magasins, qui se servent du prétexte des circonstances pour ne pas apporter dans les marchés, afin de faire hausser le prix, abus qui, en faisant manquer le marché, ne peut que faire le plus mauvais effet. Par les soins que nous nous donnons, tout est en règle, mais vous sentez, monsieur le maréchal, qu'il est bien difficile de maintenir Tordre, quand la denrée de première nécessité manque au marché, et si Ton pouvait nn peu, pour le moment seulement, remédier à cette trop grande cupidité, on aurait bien plus beau jeu pour maintenir Tordre, auquel nous donnons tous les soins possibles. »
M, Je maréchal de Biron était imbu des grands systèmes de M. Turgot. Il me répondit qu'il lui envoyait copie de ma lettre, jugeant très nécessaire que je fusse instruit des principes de la Cour. Cela m'attira la lettre remarquable de M. Turgot (de sa main) que voici :
« Versailles, du 20 mai.
« M. le maréchal de Biron m'a communiqué, monsieur, la lettre que vous lui avez écrite d'Amiens, le 17. L'intention du Roi est qu'on ne porte aucune atteinte à la liberté des fermiers et des marchands de grains. C'est avec la plus grande connaissance de cause qu'il a pris ce parti, comme le seul qui lui ait paru propre à assurer la subsistance du peuple. La Picardie, province maritime et féconde, qui profite de l'importance des grains de l'étranger, que le Roi encourage et qui attend une bonne récolte, ne peut craindre la disette.
« Si les marchands et les laboureurs sont effrayés, comme il leur est pardonnable, après ce qui s'est passé, c'est en les protégeant qu'on calmera leur effroi (1).
« Les prix commençaient à baisser d'eux-mêmes, avant la crise présente, qui adules soutenir. Ils baisseront encore plus, quand elle sera passée. Le seul moyen d'en hâter la fin est que chacun se conduise d'après les principes que le Roi a adoptés et qu'il
(lj Nota : On voit qu'il ne répond pas à mon objection. C'est de la mauvaise volonté que je me plaignais, et non du manque, ni de la peur. [Note de Vauteur.)
maintiendra de tout le poids de son autorité, .le ne doute pas de votre zèle pour vous y conformer. « J'ai l'honneur, etc.