‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 3)Chapitre 5 sur 11 · III · texte numérisé non relu

III

mon prince, vous dire que j'ai un peu came plaindre qu'en partant, vous ne m'ayez averti de rien? Je comptais sûrement qu'on voudrait bien me faire part de ceux qu'on comptait proposer, et j'attendais de l'amitié que j'espère mériter de vous, que je serais instruit, et on réassurait que cela ne se ferait que cet hiver.

Je n'ai rien su et n'ai pu me douter de rien, et étant, comme VOUS savez, travailleur, et ayant tant travaillé toute ma vie, sur tous ces objets-là, dès que j'ai eu l'ordonnance, je n'ai pas douté un moment que la besogne ne me regardât en entier, et, dès lors, je me suis arrangé à l'avenant.

En conséquence de tout ceci, j'ai l'honneur de vous envoyer •copie de ma réponse à M. le comte de Saint-Germain et de vous demander, avec la plus grande instance, de faire changer la liste pour me placer à l'article de la Picardie. Pour le Soissonnais, je n'ai rien à y dire, et on pourrait en faire un autre article. Mais vous sentez, aimant le travail comme je fais, et étant habitué, qu'il ne doit pas y avoir un autre que moi chargé de la besogne de ma partie, à laquelle je m'adonnerai bien,

J'ai l'honneur d'être, etc.

Mes deux lettres n'avaient rien de dur, mais, à y réfléchir, elles faisaient sentir que je prenais la besogne et ne souffrirais pas qu'un autre la fît.

J'envoyai- des doubles de tous les côtés, et écrivis sans cesse, ce qui mit tout en train. J'en envoyai un double à Mme de Leyde, pour le montrer au maréchal de Biron, ce qui ne fit, dans la suite, qu'augmenter le trouble, mais je ne savais rien, alors, des démarches du tribunal des Maréchaux de France.

11 arriva qu'ils prirent feu pour empêcher que M. de Maillebois ne fût employé, ayant été déclaré incapable de servir par leur jugement. Ils m'appuyèrent, après, dans ce genrelà, de sorte que, mon affaire s'embrouillant dans la leur, devenait bien plus difficile. M. de Saint-Germain ayant fait sentir au Roi qu'il ne devait pas plier vis-à-vis d'eux, et que tout son plan manquait, si on faiblissait, le Roi crut devoir être ferme pour lui, se fâcha, et tout s'embrouilla. Il n'en allait pas moins qu'à culbuter le ministre et tout son grand plan qui changeait tout le militaire français. De là, d'ami

que j'étais de M. de Saint-Germain, je m'exposais à en être haï, et de M. de Montbarrey, comme contrecarrant le plan qu'ils avaient le plus à cœur, quoiqu'il n'y eût pas du tout de ma faute. C'est ainsi que tous les événements humains s'entrechoquent et font les grandes choses de ce qui ne devrait pas les faire. Je passais mon temps à enrager, les jours me paraissaient des siècles. Pour surcroît, le troisième jour, je trouvai, dans la Gazette de Paris, la chienne de liste tout au long, et avec la plus grande et mauvaise authenticité, puisqu'il y avait:

Division de Picardie et Soissonnais.

M. le comte de Maillebois, lieutenant-génôral, commandant. M. le comte de Melfort ; M. le comte de la Luzerne, maréchaux de camp.

Ce mot de commandant ne tombait que sur la division, mais le public ne sait pas tout cela, et comme il me savait commandant en Picardie, et qu'il n'était pas question de moi, il semblait que je n'étais plus rien. J'enrageai de bon cœur.

Pendant ce temps, Mme de Croy se démenait comme une lionne, avec une ardeur et une capacité admirables. Elle était à Attichy, quand elle reçut la liste ; on ne se doutait de rien, et, comme on disait que ce ne serait que pour l'hiver, nous étions, devant tout cela, dans la tranquillité.

Elle se rendit, d'abord, à Paris. Elle demanda audience à M. de Saint-Germain et s'emporta vivement. Il la reçut au plus mal, dit des choses dures. Elle dit qu'elle allait se plaindre au Roi. Il lui conseilla froidement d'y aller, et alla vite le prévenir, de sorte que voilà rupture, de ce côté : ma lettre n'arriva que deux jours après.

Elle alla de môme à M. de Montbarrey qui, avec politesse, fut encore plus méchant et difficile. Elle courut chez Mme de Maurepas, l'échauffa; celle-ci la mena à son mari, qui promit d'en parler, puis, le lendemain, il lui dit qu'il avait trouvé le

Roi prévenu et furieux contre les Maréchaux de France, qui l'avaient aigri.

On voulait que j'y allasse : qu'aurais-je fait devant un ministre qui avait son objet capital en tête ? On m'aurait rebuté, et j'aurais demandé à quitter : on m'aurait pris au mot. J'étais plus fort en tenant ferme à Calais, sur mes foyers. Tout bien pesé, il me parut qu'il ne fallait que j'y allasse que quand on serait calmé et qu'on entreverrait des moyens.

M. de Schonberg (1), venant de refondre son régiment à Ardres, vint me voir et prit part à la chose, mais m'assura qu'on ne démordrait en rien pour M. de Maillebois. Je buvais mon sang, la bile me remonta à la gorge, je fus très incommodé, par-dessus le marché.

Mme de Croy m'écrivait des six pages de tout ce qu'elle faisait avec tant de force et d'intelligence. Pendant ce temps, mon fils, à Moulins, était écrasé de la besogne dont il était chargé, delà refonte totale de son régiment. Le duc d'Havre était à Landau, assommé du dédoublement cruel de son régiment, et ma fille, avancée dans sa grossesse, était retenue, par là, à Croy-Wailly.

Le 20 juin, j'envoyai Condé, en courrier, à Mme de Croy, lui dire mes raisons pour ne pas partir, — d'autant que je ne l'osais, sans permission, et tout ce que je savais, et que je tenais ferme.

Le 26 juin approchait, c'était le temps où commençait la possession des commandants de division. Pour prendre date, M. de Maillebois pouvait arriver d'un moment^ à l'autre, et, dans la position où j'étais, je n'étais pas en état de le voir froidement, et cela pouvait mener aux plus grands événements.

Qu'on se figure cette position ! Je sortais du repos et n'avais rien pu prévoir : c'était un coup qu'on ne pouvait imaginer, et je n'avais pas douté que j'aurais ma division, comme les autres.

(1) Gottlob Louis, comte de Schonberg, mestre de camp du régiment de Schonberg, alors en garnison à Ardres, maréchal de camp en 1762, lieuteaant général en 1781.

Le 24 juin, je reçus encore une des grandes lettres de Mme de Croy qui me mandait que, sans qu'on s'y attendit, M. de Monteynard avait donné un grand mémoire aux Marcchaux de France, où il leur détaillait tous les torts de M. de Maillebois, dans l'affaire que j'avais eue avec lui, il y avait deux ans, quand il m'avait voulu enlever le Bourbonnais, affaire où j'avais eu le dessus. Elle me marquait qu'ils l'avaient porté au Roi et que cela n'avait fait que l'aigrir, croyant que ce n'étaient que des finesses de Cour. Ainsi, l'affaire s'embrouillait sans avancer, et on peut juger du mal qu'elle me faisait.

Il est vrai que, dans une des lettres de Mme de Croy, il y avait une chose meilleure, qui était qu'on lui avait donné la Fère pour chef-lieu de résidence, à 55 lieues de Calais. Cela paraissait une attention ; mais il pouvait arriver, d'un moment à f autre, à Calais, comme à l'endroit où il avait le plus de troupes, et cela était des plus sérieux.

Le 26, je reçus une lettre de Mme de Leyde, du 23, qui faisait au mieux avec sa bonne tête, et qui jugeait Mme de Croy la valoir, ce qui n'était pas peu dire. Cette lettre était bien mauvaise, m'apprenant que M. de Maurepas avait échoué auprès de M. de Saint-Germain, et n'osait plus en parler au Roi ; que, sur cela, ils étaient convenus que Mme de Croy s'adresserait à la Reine, ce qui était bien dangereux, et que, tant par elle que par un autre (c'était, apparemment, le maréchal de Biron), elle ferait remettre une lettre au Roi.

Tout cela embrouillait bien fort, car M. de Saint-Germain croirait que je me mêlais dans la grande intrigue contre M. de Maillebois, du parti opposé, mêle revaudrait tôt ou tard, et n'en serait que plus inexorable pour des arrangements dont aucun ne se présentait. Tout cela était donc affreux. Tout le public en parlait ; on dit que le plus grand nombre était pour moi, et faisait mon éloge, mais l'affaire n'avançait qu'en mal. La veille, j'avais écrit à ma belle-fille avec plus de sang-froid, mais les lettres se croisaient. Je conseillais de tâcher, surtout, de ne pas rester brouillés avec MM. de Saint-

Germain et de Montbarrey, et de chercher des tempéraments. Mais cet esclandre, que je trouvais un peu fort, me faisait augurer au pis. Je recommandais, surtout, de ne pas laisser de queue à l'affaire.

Le 27 juin, je reçus une lettre de ma belle-fille du 24, qui, continuant le détail de Mme de Leyde, m'apprenait qu'elle venait d'avoir une audience de la Reine à Marly, qui, hors un peu de froideur, l'avait bien reçue, avait lu le mémoire, et promis, à la fin, qu'elle le donnerait au Roi. Mais tout cela ne pouvait faire grand'chose : le mémoire demandait, comme je. l'avais fait par ma lettre portée par mon courrier, de diviser en deux la division et de m'en laisser ma partie. Mais il n'était plus temps, M. de Mailiebois partait et tout était arrangé. Je fus fâché qu'on n eût pas, en même temps, laissé le choix, en demandant la lettre pour que je commandasse la division, l'année d'après. Enfin, j'étais sur les épines et, quoique Mme de Croy fût au mieux, et avec un zèle admirable, rien n'avançait en bien.

Le 28, 'arriva le maréchal de camp de la division, M. de la. Luzerne ; il était ami de Mme de la Trémoïlle, fort instruit, et même dans mon genre, et connaissait peu M. de Maillebois. Nous fûmes bientôt bons amis. Il m apprit comme nouvelle qu'il avait vu M. de Mailiebois avec le maréchal de Broglie, à Marly, où la Cour était pour la rougeole, à Versailles, de M. le comte d'Artois, puis de Monsieur. C'était, ensemble, une chose qui cadrait encore moins que moi, car le maréchal de Broglie n'avait pas voulu venir à la Cour, depuis que M. de Saint-Germain était ministre, et il n'y était venu que pour l'affaire des Maréchaux de France contre M. de Mailiebois. Mais il m'apprit que les Maréchaux avaient été déboutés de leur demande, et mal reçus. Ainsi comme, sans le vouloir, ce que je demandais avait le même rapport, je sentis bien que les démarches de la Reine, qui seraient faibles, ne feraient rien.

Il m'apprit aussi qu'en prenant les ordres de M. de Maillebois, il lui avait dit qu'il serait à Calais du 4 au G juillet, peut-être le 7.

Le 29, je reçus deux lettres de ma belle-fille, dont l'une disait qu'elle n'avait pas de nouvelles de la Heine, et l'autre qu'elle venait d'apprendre la marche de M. de Maillebois; qu'on me conseillait de venir, pendant ce temps, chez ma fille, à Croy-Wailly, où nous nous concerterions tous ensemble, puisqu'on ne pouvait faire mieux.

En effet, j'avais promis de m'y rendre, il y avait longtemps, vers le 1er juillet. Le rétablissement de ma santé, très délabrée, le demandait. Je venais de prendre médecine, je reprenais mes jus, et j'avais grand besoin de me remettre à la campagne.

Le même jour 29, je reçus, enfin, une réponse de M. le prince de Montbarrey, et ma belle-fîlle m'envoyait, en original, sa lettre à Mme de Maurepas, ce qui était, au moins, entrer en explication, et je reçus une lettre de l'Intendant, qui avait affaire à moi, et me demandait à Amiens, ou chez ma fille où il allait. Et tout cela, quoique en enrageant, me fit prendre le parti de m'y rendre aussi.

Gela amenait, quoique en mal, la fin de cette terrible affaire, car M. de Montbarrey expliquant bien que M. de Maillebois ne venait que comme venaient, jadis, les inspecteurs, et que très momentanément, tout se retrouvait comme à l'accoutumée. Mais cette fin-là me désespérait. J'écrivis tout le jour, et envoyai à ma belle-fille une forte lettre et un modèle pour avoir une lettre à montrer qui assurât l'année d'après et remît mieux les choses, quoique ces lettres-ci ne laissassent pas d'être bonnes à quelque chose. Je fixai mon départ au 4 juillet.

Le lendemain, M. de la Luzerne, avec qui je devenais fort bien, me dit que M. de Maillebois lui mandait qu'il arriverait le 7, au matin.

Le prince de Montbarrey au duc de Croy.

Versailles, ce 2ii juin 1776.

J'ai ref'U; Monsieur le Duc, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de nïécrire, à laquelle était jointe la copie de celle que vous

avez écrite à M. le comte de Saint-Germain. Comme il m'a dit, Monsieur le Duc, qu'il aurait l'honneur de vous écrire et que, probablement, il vous expliquera les choses qui ont pu vous déplaire dans l'arrangement des officiers généraux de divisions, je n'entrerai, sur cet objet, dans aucun détail vis-à-vis de vous. Ce que je puis avoir l'honneur de vous assurer seulement, c'est que l'existence des lieutenants généraux, chefs de divisions, n'altère et ne diminue en rien les droits de ceux qui sont commandants en chef dans les provinces, puisque les divisionnaires n'ont que les fonctions que le Roi avait confiées aux inspecteurs. J'ose me flatter, Monsieur le Duc, que vous voudrez bien rendre toujours justice au très sincère et très respectueux attachement, etc.

Signé : Le prince de Montbarrey.

Fin de la lettre de M. de Montbarrey à Mme de Maurepas.

(Après avoir, en grand détail, expliqué l'ordonnance, et dit qu'on avait voulu, entre autres, employer, cette année-ci, ceux qui avaient été inspecteurs, il écrit:)

Le Roi même a trouvé bon que le ministre assignât la résidence fixe des lieutenants généraux chefs de divisions, qui n'étaient pas commandants dans les provinces, dans des lieux éloignés des résidences de ces derniers. Par conséquent, les chefs des divisions n'y peuvent, ni n'y doivent venir qu'à titre d'inspecteurs des garnisons qui s'y trouvent.

D'après ces détails généraux, Madame, vous verrez que M. le duc de Croy n'est pas plus fondé à se plaindre de l'établissement d'un chef de division dans les provinces de son commandement, qu'il n'eût été fondé, depuis la paix, à se plaindre de l'existence et des fonctions confiées aux Inspecteurs. Ce sont les mêmes fonctions qu'il conserve ; le chef de division n'en a pas d'autres que celles dont je viens d'avoir l'honneur de vous rendre compte, et son séjour dans le Calaisis ne doit y être que momentané.

J'ai cru devoir répondre en détail à tout ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire hier, et j'ose espérer que vous serez aussi contente des raisons que j'ai l'honneur de vous soumettre, que convaincue du profond respect avec lequel, etc.

Signé : Le prince de Montbarrey.

Voici le projet de la lettre que j'envoyai :

Votre séjour chez vous, Monsieur, vous ayant empêché de savoir à temps les arrangements et de rien demander, je ne pouvais prévoir vos intentions, et, comme le service des commandants de divisions ne remplit que celui des Inspecteurs, sans" pouvoir nuire en rien aux commandants des provinces, vous ne deviez pas vous affecter de cela aussi vivement. Le Roi sait combien vous avez bien servi et me charge de vous en marquer son contentement, et de vous dire que vous serez, l'année prochaine, comme vous le désirez, commandant de la division où se trouve votre commandement.

J'ai l'honneur, etc.

Au moyen de tout ceci, cette vilaine affaire tirait à sa fin, mais fort en mal, et d'une façon dont j'enrageais. Pendant ce temps, je comptais peu sur la démarche de la Reine, et le projet de lettre ci-dessus, que je demandais qu'on m'écrivit, arrivait bien tard, ne pouvant parvenir à ma belle-fille que le 2 juillet, et, comme je partais le 4, je ne pouvais plus rien savoir de meilleur qu'à Wailly où, au moins, je pouvais me rétablir, car j'étais fort incommodé, et j'avais été rudement secoué de tout cela.

Pour appuyer le projet de lettre ci-dessus, je répondis au prince de Montbarrey la lettre dont voici copie, et j'ajoutai ce qui la suit en post-scriptum, à ma belle-fille, et, tout ce que je pouvais faire étant fait, je tâchai de me calmer.

Réponse au prince de Montbarrey.

De Calais, le 29 juin 1770.

Vous dites fort bien, mon Prince, dans votre lettre du 25 juin, une partie des raisons consolantes, mais vous ne dites pas, quoique vous l'ayez bien senti, que neuf des meilleurs lieutenants généraux, commandants de provinces, commandent aussi leurs divisions, et c'est ce qui a pensé me faire tourner la tête, quand j'ai lu la liste de la Gazelle. J'ai été suffoqué, et j'en suis encore malade.

Je me contente d'être assimilé à ceux-là, et je ne demande pas

qu'on m'assimile à ceux qui n'en ont pas. Je crois que j'ai assez bien travaillé pour être assimilé aux principaux, et vous auriez bien dû, un peu par égard pour moi, ne pas me tuer de cette façon, et le ministre qui a la bonté de dire qu'il m'estime, non plus.

Ainsi, au nom de Dieu, de mes services et de notre amitié, ne me laissez pas dans l'état où je suis, et, ou accordez ce que je demande de diviser et faites les deux divisions, pour que j'aie la mienne, ou au moins que j'aie une lettre de la part du Roi qui, marquant ses bontés et son contentement de mes services, m'assure et me donne, par cette lettre, le commandement en question, pour l'année prochaine.

Vous sentez que je ne demande pas trop, pour l'état où vous m'avez mis tous deux.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Post-scriptum à la lettre à ma belle-fille, du 29 juin.

Réflexion faite, je vous envoie ma réponse à M. de Montbarrey, en original. Vous pourrez la montrer à M. et surtout à Mme de Maurepas, en faire tirer copie. Il sera toujours aisé d'y faire mettre une enveloppe, au besoin, et une adresse de secrétaire. Enfin, cela peut pousser l'autre démarche. "C'est en réponse à la lettre d'aujourd'hui, dont je vous envoie copie. Poussez cela, cela peut bien faire.

Pour ne pas interrompre le fil de cette horrible affaire, je vais continuer ce que je n'appris que huit jours après, chez ma fille : ma belle-fille, pour comble de douleur, crut que je ne lui envoyais qu'une copie, et ne donna pas ma lettre à M. de Montbarrey. Elle ne s'en aperçut que quand je la revis à Groy, et elle l'envoya alors ; mais tout était fait.

Elle ne comptait que sur ses démarches avec la Reine, dont elle eut deux audiences; mais, quoiqu'on la reçût bien, rien n'intéressait réellement la Reine, qui parla faiblement et se fit refuser, ce qui était encore pis.

Enfin, la Reine fit mander que le Roi ne voulait pas s'engager d'avance. Cela rendait l'affaire mauvaise, même pour l'année d'après, et elle pouvait tourner plus mal. M. de Maillebois arrivait, brillant, à Calais; tout cela me tuait et, ne

pouvant faire mieux, j'avais, comme j'ai dit, pris le parti d'aller me remettre chez ma fille.

Pendant ce temps, M. de Maillebois triomphait, à Calais; il y arriva le 6, et y resta jusqu'au 16 juillet, à tout voir et tenir un état de faste. Les nouvelles ordonnances, que je reçus alors, lui donnaient les plus grands détails, et même autorité sur le génie et l'artillerie. Comme commandant de province, j'avais bien autorité sur lui, et sur tout cela, mais c'était suivant les instructions qu'envoyait la Cour et qu'il avait. Ainsi, il fallut avaler le calice d'amertume, et rien ne fut plus cruel. Je le sentis à en étouffer, mais, n'y ayant plus de remède, on chercha à me dissiper par les travaux de Croy.

Le 26 septembre, mon fils reçut l'avis extraordinaire de ma fille, que voici :

« Je vous donne avis, mon cher frère, que mon père est, à ce qu'on dit, nommé à la division du Hainaut, à la place de M. de Lugeac. Demain, je vous manderai quelque chose de plus certain. »

Nous fûmes très étonnés de cette nouvelle, qui avait le mauvais côté de laisser M. de Maillebois prendre trop pied dans ma partie, et le bon de me faire commander les troupes du Hainaut, ce qui me faisait réunir bien des objets. Mais il fallait attendre la confirmation. Le lendemain, nous n'eûmes pas de lettre.

Le 26, tout changea de face, et mon sort fut décidé d'une manière plus flatteuse que je ne pouvais m'y attendre. Ce jour-là, à onze heures du matin, je reçus une lettre de M. de Saint-Germain (elle m'était renvoyée de Calais, et on voyait que M. de Bienassise l'avait lue et recachetée) datée de Versailles 18 septembre, par où le ministre me faisait part que le Roi me donnait non seulement la division de mon commandement de Picardie et du Soissonnais, comme celui de M. de Maillebois, mais même de l'Artois, ce qui, au lieu de quatre bataillons que j'avais, pour la Picardie seule, me faisait dix-huit bataillons et vingt escadrons, y compris l'artillerie à la Fère, et, de plus, avec mon fils, dont le régiment

venait à Arras, et dont je me trouvais comme commandant de province, le pauvre M. de Lévis se mourant.

Ainsi, après avoir paru confondu avec ceux des commandants de province qu'on regardait comme sous la remise, et après avoir essuyé les plus affreux dégoûts, je me trouvais, tout à coup, au pinacle, et chargé de la plus belle, mais rude besogne. Ainsi, mon sort changeait du noir au blanc. Comme, heureusement, cela venait au moment où je venais de terminer le plus fort de mes grands travaux chez moi, et que les couches de ma fille m'appelaient aussi, je résolus de partir d'abord pour aller accepter et remercier. Le duc d'Havre m'envoyait, en même temps; la liste où les plus fameux n'étaient plus rien, et je commençais du 1er octobre.

Le soir, M. de Lugeac, qui était un des remerciés, vint avec sa femme, et prit la chose au mieux. C'est lui qui, quoique bien bon officier, et couvert de blessures, était malheureux, et il perdait, en un an, les grenadiers à cheval, qu'il avait depuis dix sept ans, l'inspection qu'il avait depuis vingtdeux, et dans le moment, sa division. Il restait absolument à rien; cela était affreux, et nous fit saigner le cœur, d'autant qu'il le soutenait avec un courage chrétien bien respectable !

Les fameux étaient aussi congédiés des divisions, comme MM. de Castries, deBeauvau, de Poyanne, de Vogué et bien d'autres, et cependant quelques-uns étaient continués comme MM. de Robecq, de Maillebois, de Stainville, etc. Ainsi, c'était un choix arbitraire et effrayant. Pour moi, sans m'y attendre, mais après avoir assez crié, j'étais traité au mieux, mais ce qui était singulier, c'est que, pour me rendre la justice d'ôter M. de Maillebois de Calais, on lui donnait la division du pauvre Lugeac du Hainaut. Ainsi, je le retrouvais encore d'une autre façon, c'est-à-dire pour Condé.

Pour épargner et mieux remplir les divisions de 22, il n'y

en eut que 16, et trois maréchaux de camp à chaque, dont un

seul en activité et payé pendant quatre mois, et ainsi des

autres; et nous seulement payés deux mois de résidence fixe.

Nous raisonnâmes bien de tout cela, ce jour-là et le lende-

main, avec le pauvre Lugeac qui, de l'Hermitage, écrivit à tous les commandants son rappel, et à qui ils devaient s'adresser. Il fut très aimable, ainsi que sa femme.

Le 27, M. le marquis de Cernay et M. Plotot vinrent dîner. Les listes se répandirent, et tout Condé prit grande part à la justice éclatante qu'on me rendait, les choses atroces ne pouvant être mieux réparées.

En arrivant à Paris le 29 septembre, ce qui m'occupait le plus c'était l'état de ma fille, qui pouvait être accouchée, quoique j'eusse eu une lettre la veille de mon départ. Je fis arrêter à quelques portes de son hôtel de la rue du Bac, et, voyant de loin un de ses gens, je l'appelai et l'interrogeai avec émotion. Il m'apprit qu'elle était déjà au quatrième de sa couche, mais que c'était encore une fille : cela était terrible pour eux, et j'y pris bien part.

Étant entré, je trouvai que le duc d'Havre se mettait à table dans la chambre de l'accouchée, avec Mme de Leyde. J'embrassai ma fille de bon cœur; je la trouvai au mieux et faisant, ainsi que son époux, comme on dit, bonne mine à mauvais jeu. C'était la troisième fille; elle avait perdu deux garçons. Je la consolai de mon mieux, et témoignai à Mme de Leyde ma reconnaissance de la vive part qu'elle avait prise au tort qu'on m'avait fait; elle en prenait beaucoup à la réparation.

Le 30 septembre, j'arrivai à onze heures à Versailles. Je parlai d'abord à M. le comte de Maurepas, à qui je fis sentir combien j'y avais été sensible. Il convint que j'en avais eu sujet, et assurait qu'il était fort aise que cela fût réparé. Je vis ensuite, et longtemps, le prince de Montbarrey, à qui je montrai bien toute ma fureur de ce qui s'était passé. J'appuyai sur la liste imprimée qui m'avait désespéré, et je demandai qu'étant à la tête de la nouvelle, on l'imprimât aussi. Sur quoi, il me renvoya aux Affaires Etrangères, ce qui ne me parut pas avoir bonne mine. Je pris, de là, date pour l'avenir, et pour que je ne le trouvasse plus dans mon chemin. Il parut le promettre, mais m'avertit que je n'étais aussi que pour un an. Comme M. de Maillebois et trois autres étaient

continués tandis que, d'un autre côté, tous les meilleurs étaient renvoyés, tout cela était d'un arbitraire des plus à craindre.

J'allai, ensuite, chez M. de Saint-Germain, qui me reçut d'un air ouvert, comme s'il ne fût rien arrivé. Je me plaignis avec force, mais il ne parut s'étonner de rien, et tenir à un despotis ne fort dur. D'ailleurs, il me dit que je devais être content, brisa là-dessus assez sec et me pria à diner. Il y avait peu de monde, j'étais entre sa vieille femme qui ne disait mot, et lui. Il me traitabien, à l'ordinaire', et je ne perdis pas les occasions de faire voir combien j'avais été furieux.

Enfin comme, alors, j'étais le mieux traité, ayant non seulement la division de mon commandement, mais même de deux autres, et que très rcu gardaient celui de leur commandement, je fus obligé de paraître m'apaiser, et, chose digne des révolutions de ce monde, au bout de près de quatre mois de fureur, je me retrouvais, avec eux tous, comme auparavant.

Je vis le Roi au débotté : il me parla, comme s'il n'était rien arrivé. Il n'y avait personne du tout à la Cour. Il soupait en particulier chez son frère, rien que le Roi, la Reine, Monsieur et Madame. Il n'y avait plus de petits cabinets. Le Roi n'aimait que tachasse, surtout à tirer; la Reine courait les spectacles avec la jeunesse. Les changements de toute espèce faisaient crier tout le monde; on disait M. de Saint- Germain sur le déclin; M. de Maurepas toujours au pinacle, quoique tenant à peu, soutenait M. de Montbarrey qui gagnait, et on croyait qu'il remplacerait M. de Saint-Germain à Fontainebleau, et durerait autant que M. de Maurepas, qui ne pouvait aller loin, tant par son grand âge que par les intérêts opposés de la Reine. Tel était l'état où je trouvai et laissai la Cour, qui allait partir pour Fontainebleau.

A neuf heures du soir, j'allai chez Mme de Maurepas, avec qui j'eus une assez longue conversation seul, et à qui je témoignai de bon cœur la plus vive reconnaissance. Elle me parla très bien, avec l'air de bonne foi, et appuyant fort sur ce que je n'étais pas fait pour avoir des désagréments. J'en

pris occasion d'appuyer pour n'en plus avoir de la même personne, ce qu'elle parut bien sentir, et, comme je descendais un escalier sombre en m'en allant, je me trouvai nez à nez avec cette personne qui me dit qu'elle était fort fâchée de ne m'avoir pas vu à Calais. Je répondis fort sec : « Pour à présent, vous voilà en Hainaut! » Et je me trouvai, tout en disant cela, à ma chaise à porteurs, tout étonné de cette apparition. C'est ainsi que tant de grands événements pour moi se trouvaient à leur fin.

Le 1er octobre, jour où j'entrais en activité, j'avais beaucoup de choses à traiter, qui m'intriguaient avec raison, savoir, entre autres, mon traitement qui paraissait supprimé comme commandant de province, et la liste à faire mettre dans la Gazette, puisqu'on y avait mis celle contre moi.

De bonne heure, j'allai aux bureaux, que je trouvai fort changés, mais pas tant qu'on avait dit : tous ces messieurs, en habits de commissaires des Guerres, avaient fort bon air. J'eus lieu d'être très content de ce que je réglai au bureau des fonds et chez M. de Sainte-Rheuse, pour m'assurer, sans interruption, mon commandement et son traitement, sans que la division y nuisît. Ce dernier bureau me fut bien utile, et je m'instruisis de bien des choses avec eux. Je fis aussi prendre note pour mettre la liste dans la Gazette, ce qu'on me fit espérer. Enfin, cette matinée acheva de m'éclairer et de me faire voir que, pour cette année, d'un 1er octobre à l'autre, j'étais traité au mieux. Ainsi, comme on dit, à quelque chose malheur est bon, et cette terrible affaire de M. de Maillebois me procurait plus que je n'aurais pu espérer.

Je rencontrais partout M. de Maillebois, et ce n'était pas sans bouillonnement du sang, mais il fallait s'y habituer, puisqu'à la fin cela tournerait bien.

Je rencontrai aussi, à Versailles, M. le marquis de Lévis que je croyais à la mort : il avait bien mauvais visage. Comme j'avais été très content de lui, pour les soins qu'il s'était donnés pour avoir, à Arras, le régiment de mon fils, et que je craignais qu'il ne pût croire que j'avais, pendant ce temps, cherché aie dégoter, je lui fis bien connaître le con-

traire, et que je m'opposerais plutôt à ce que l'on me donnât sa division, si cela lui déplaisait. Il fut bien sensible à mon attention, et cela fit un bon effet. Je l'estimais, et lui dis bien que, quoique son ancien, je me reconnaissais à ses ordres pour ce qui regardait le commandement de province pour l'Artois.

Je revins à Paris pour dîner chez ma fille, où il y avait un grand dîner, précisément de tous les Sourches. Cette journée me fut bien avantageuse, et mon voyage aussi, m'ayant mis au fait de tout. Comme la Cour partait le lendemain pour Choisy, et, le 9, pour Fontainebleau, il n'y avait pas eu de temps à perdre ; je l'avais bien employé, etj'étais tranquille, enfin.

Je passai les cinq jours suivants à dîner chez ma fille et à lui tenir compagnie. Le reste du temps, je courais Paris en carrosse de remise, avec satisfaction. On dit bien à tort qu'il n'y a personne à Paris, l'été. Je n'y ai jamais vu tant d'embarras, de voitures et de monde dans les rues. Je fus enchanté du Cours, alors tout pavé jusqu'à kvgrille, et la montagne, et le rond presque fini. Quand cela sera tout pavé et joint avec le pont de Neuilly, ce sera la plus belle entrée de ville du monde. Je ne me lassais pas de parcourir les nouveaux faubourgs et l'immensité des beaux hôtels qu'on bâtissait, chacun ne sachant où placer sûrement son argent, et il y en avait beaucoup, à Paris. Cette ville s'embellissait à vue d'œil. Je fus très aise de voir la foire de Saint-Ovide à la place de Louis XV, surtout par une belle nuit. Cela est très beau. De plus, les fruits excellents et l'immensité de choses qu'on peut voir, l'été, à Paris, m'enchanta. C'est bien dommage que le ton monotone de la prétendue bonne compagnie, empêche de jouir de cela, surtout si on savait un peu profiter des avantages diversifiés des Arts et des Sciences.

J'allai, un jour, àChâtillon, régler et payer les réparations. Le soir, j'écrivis beaucoup, le détail devenait considérable par mon nouvel emploi.

Le 6 octobre au soir, j'allai à Ivry pour y coucher deux nuits, en jouir un peu, voir Mme de Leyde, et veiller à l'ou-

vrage important du pavé de notre rue, objet que nous sollicitions depuis vingt ans. Les habitants se chargèrent d'enlever quatre pieds de terre, ce qui était considérable, et nous trois qui y avions des maisons, nous faisions le reste. J'en étais pour deux mille francs, et il n'était pas aisé d'empêcher la boue de revenir par les deux bouts. Je trouvais qu'on s'y prenait mal; ainsi, je m'y adonnai.

Le 7 et le 8 que je couchai à Ivry, pour les seules nuits depuis bien des années, j'en jouis au moins bien. J'y menai M. Chaussard, directeur des Ponts et Chaussées, qui a, en partie, fait le pont de Neuilly, honnête homme qui demeure à Ivry même, et je l'engageai à allonger et fortifier la bosse par en haut, pour éviter le retour des boues et une partie de l'entretien. Puis, j'allai prendre, avec délices, le thé chez M. Lescuyer, dans sa chambre, en haut, qui a la plus belle vue d'Ivry, et au-dessus delà nôtre. Aussi est-elle parfaite. De là, avec mon carrosse de remise, j'allais courir tout Paris, qui est si beau l'été, et le matin, et je revenais dîner à Ivry, chez Mme de Beringhen et Mme de Leyde, dont je fus bien content. J'allai encore à Paris chez ma fille. Il est étonnant la commodité dont est le carrosse de remise !

Le 9, j'allai à Chàtillon par un beau jour et, du haut de la plateforme, je jouis de cette étonnante vue. Je revins chez ma fille, courir encore tout Paris, car ce que je fis, dans ce petit voyage, est immense, et, laissant ma fille au mieux de sa couche, et m'étant mis au courant de tout, j'arrangeai, chez moi, toutes mes affaires. Mon jardin de Paris était charmant; on avait reblanchi partout, et mon hôtel était beau et gai.

Le 10 octobre, je partis de Paris à six heures et demie du matin, y ayant été onze jours très agréable ment et utilement. (1).

(1) Retour, le 11, à l-'Hermitage où affluent les visiteurs, acteurs et spectateurs. Le 11, on joue L'Orphelin Anglais, La Gageure, UAnglomane.

Le 1S, chasse à lir avec le duc de la Trémoïlle.

Le 18, visite de M. do Croyau Vieux-Condé, avec ses petits-enfants. Arrivée de MM. de Caumartin, de Puységur, maréchal de camp, de MM. de Cernay el de Sainte-Aldegonde. Comédie et danse.

L'intendant Senac de Meillian, qui est venu se joindre à ses hôtes, paraît

Le 20 janvier, j'allai à Versailles et revins le même jour. Je ne vis que M. de Montbarrey qui me dit: « Pour nous,

enchanté. M. de Croy en profite pour chercher à lui soutirer une somme importante en vue de l'achèvemenl de L'Hôtel de Ville de Condé

Le 21, dépari général M de Croj assiste alors à une assemblée relative à ses charbonnages, donl le débil esl prodigieux, el s'occupe du tracé el de l'entretien des chemins de l'Hermitage. Le 25, visite â Raismes, où il rencontre MM. deTaboureau e1 Necker, directeur des finances, a celui qui a fait le bon livi

Le 2G, réception d'une lettre de M. de Soubise qui propose à M. de Croy de • de division avec le ceinte de Mailleb -is i . Voici cette lettre, et la réponse.

(1] Do Fontainebleau, ce 23 octobre 17 70.

Je suis bien fâché, Monsieur le Duc, de vous avoir trouvé parti, au dernier voyage que je viens de taire à Paris. J'avais à vous faire une proposition qui, je crois, vous conviendra, cl qui lèverait bien des difficultés occasionnées par le dernier ai rangement des officiers généraux. Il ne tiendrait qu'à vous d'être employé dans le Hainaut, à la place 1 M. Le comte de Maillebois. qui retournerait en Picardie. Vous serez assure d'être employé l'année suivante, et s'il survenait quelque événement qui me mit à portée de décider pour vous le commandement du Hainaut, je n'en laisserais pas échapper l'occasion.

Mandez-moi. Monsieur le Duc, ce que vous pensez de cette proposition. Vous me connaissez assez pour être sûr qu'elle n'est point hasardée à la légère. Vous feiiez plaisir à plusieurs personnes et vous m'éviteriez personnellement beaucoup d'embarras, si vous l'acceptiez. Je me charge de-toutes les démarches, el je n'ai besoin que de votre consentement. Tout le monde vous en saura gré, et je crois contribuer a votre satisfaction sur l'objet de ce commandement, que vous avez toujours désiré. Vous me trouverez toujours le même empressement pour aller au devant de ce qui pourra vous plaire et pour vous offrir de nouvelles preuves de l'attachement bien sincèi lequel, etc.

Lis MARiiciiAL Prince de Soubise.

De Condé, le 27 octobre 17TC.

Eu réponse, mon Priuce, à la lettre importante dont vous m'honorez, de Fontainebleau le 23 octobre, oserai-je, avant tout, vous supplier de vous assurer que, dans tout cela, rien ne pourrait nuiie à mon commandement de province de Picardie, Boulonnais et Calaisis, et, au contraire, que cela ne peut que l'assurer, et que je m'arrangerais avec le commandant de la division pour y aller quand il n'y serait pas.

En second lieu, s'il y aurait, dès à présent, une assurance certaine que je conserverais le commandement de la division du Hainaut, deux termes de suite, c'est-à-dire tout 1777 et tout 177S.

Enfin, si tout cela est agréable el de concert avec le Roi, M. 1.- comte de Saint-Germain, M. le prince de Montbarrey, el ne déplairait à aucuns de mes camarades, car VOUS sentez, mou Prince, qu'il est bon d'être assuré solidement, et qu'on sait que je serais fâché de déplaire à qui que ce soit, et que, cela no venant pas de moi. je ne m'y prêterais que pour plaire à tout le monde, et surtout pour taire ce qui peut vous être agréable et vous donner une preuve delà continuation de l'inviolable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

Le lu c de Cboy.

Arrivée du marquis de Saint-Georges, maréchal de camp. Travail avec lui, puis avec MM. Dubuat et l'intendant Senac de Meilhan.

Achèvement d'un aqueduc etdu canal de Condé. Réception de la nouvelle de l'adjonction du prince de Montbarrey au comte de Saint-Germain.

Arrivée d'une lettre 'le M. de Soubise déclarant accordées les conditions de

nous ne demandons et ne désirons rien; voyez M. le maréchal de Soubise! » Ce qu'il me répéta deux fois. Je n'aimais pas ce propos, parce que cela me laissait dans rembarras du choix et d'être tourmenté. D'ailleurs, comme je ne demandais rien, je n'avais rien à dire ; aussi je ne le vis pas et ne cherchai personne, ce qui fit traîner ou dormir l'affaire.

Je vis les bureaux : les changements étaient grands et les nouvelles ordonnances encore en valeur, mais on croyait que cela tiendrait peu, et le public n'était paspourM.de Saint-Germain, chez qui l'on n'allait plus guère, et M. de Montbarrey, alors adjoint, et survivancier en titre, gagnait beaucoup. Il demeurait, et même sa femme, à l'hôtel de la Guerre, d'un côté, et M. de Sartines de l'autre, ce qui les mettait à portée de tous les bureaux, et c'est un superbe ensemble qu'on doit au maréchal de Belle-Isle, dont on ne parlait plus.

Je dînai chez M. de Taboureau dans sa gloire, ayant un monde immense, et je revins de bonne heure à Paris.

La Cour de Versailles était toujours de même. Le jeune Roi, qui ne brillait pas par le maintien et le ton, était toujours très bon, voyant bien, l'esprit juste, mais redoutant l'embarras du choix et de se décider, chose toujours difficile, de sorte qu'il évitait d'étudier et de causer avec personne, hors un peu avec M. de Maurepas, dont l'esprit agréable ne le portait pas à la discussion. Il se donnait aux temps réglés des travaux ou des conseils, par devoir, avec soin, mais ne travaillait pas par lui-même. Il n'était entouré que de jeunesse, de mauvais principes, et en ôtant toujours et en ne remettant jamais, on ne peut gagner. Ainsi, il ne pouvait que perdre de ses bons et anciens principes. D'ailleurs, le naturel et le fond était franc, droit et juste.

La Reine, toujours extrêmement dissipée, ne faisait que courir, à Paris, les spectacles, le bal de l'Opéra, ceux de Ver-

M. de Croy au sujet de la proposition de .M. de Maillebois. Mais le duc veut " une promesse secrète bien assurée et réplique en ce sens à M. de Sunbise, qui, dès lors, ne donne plus signe de vie.

Il quitte l'Hermitage et va s'établir, le 14 décembre, à Condé, d'où il pari pour Paris le 15 janvier 11 77,

sailles, et était toujours en l'air, cherchant à se secouer, pour se désennuyer. De plus, elle avait mis en train le gros jeu, qui devenait terrible, et elle n'était entourée que des jeunes gens les plus brillants, ce qui faisait crier, quoiqu'elle fût bonne et aimable.

Monsieur et Madame étaient toujours sages et sentencieux, et tenaient politiquement dans l'intérieur. M. le comte d'Artois, d'un tempérament fougueux et de jolie figure, se livrait uniquement aux plaisirs de la jeunesse, mais plaisait au Roi et à la Reine par sa gaité. Sa femme faisait bien et uniquement des enfants, et c'était toute la ressource pour cela.

M. de Maurepas continuait d'être le seul en vrai crédit. Quand il avait la goutte, le Roi allait causer et travailler chez lui; il assistait au travail de M. de Saint-Germain, et il paraissait qu'il ne se faisait rien de considérable sans lui. Il traitait, suivant son caractère, tout légèrement et avec esprit, sans s'affecter.

Au reste, dans une Cour si jeune, on était peut-être fort heureux de l'avoir. Il avait entièrement changé le Roi sur toutes ses premières et bonnes opinions, mais celles de M. Turgot n'ayant pas réussi, le Roi se tenait heureusement en garde contre les nouveaux et dangereux principes.

M. de Saint-Germain baissait de crédit et tenait à peine devant le mécontentement général. Le système de M. de Maurepas et du Roi paraissait être d'en tirer tout ce qu'il savait, et puis de l'abandonner. Quoique, comme militaire, il eût de très belles vues générales, il n'avait aucun détail, ni adresse, et avait révolté tout le monde, de sorte que le cri était général contre lui, quoique, dans le fond, il eût d'excellentes choses, mais, n'étant soutenu qu'à demi, le ton de la Nation paraissait l'emporter contre lui, et c'étaient les coups de plat de sabre et la suppression des retraites et pensions qui révoltaient le plus. D'ailleurs, comme je le lui avais prédit, s'il se trompait sur tous ses calculs, ses retranchements coûtaient plus que des augmentations, il n'y avait pas assez de fonds ni en hommes, ni en argent, ce qui indiquait qu'il faudrait encore changer bien des choses.

M. de Montbarrey était soutenu par Mme de Maurepas qui, avec un M. de Pezay (1), ami de Mme de Montbarrey, et par où M. de Maillebois avait grand crédit, étaient les mieux écoutés par M. de Maurepas. D'ailleurs, il savait à fond le détail, ayant été bon inspecteur ; il avait beaucoup d'esprit de Cour et de finesse, et se soutenait assez bien du côté de la Reine, de sorte qu'il y avait apparence qu'il tiendrait longtemps, et ne serait pas fâché de voir culbuter M. de Saint-Germain, avec qui et sous qui il travaillait. Ainsi, il ménageait tout, et se tenait très adroitement à l'écart de tout ce qui déplaisait, cherchant à gagner les suffrages.

M. Bertin et le nouveau M. Amelot, qui se trouvait où avait été son père, ne faisaient que se soutenir.

M. de Vergennes gagnait, par le moment de crise; il était un des plus travailleurs, et faisait les Affaires Étrangères avec un peu de considération.

M. de Sartines, qui avait pensé culbuter, s'était remis au pinacle, par sa grande ordonnance de Marine, qui avait presque anéanti la plume, au grand triomphe de la Marine noble, qui se soutenait, par là, au mieux. L'époque était, d'ailleurs, brillante pour remettre la Marine pendant l'embarras de l'Angleterre. Ainsi, celui-là était dans son beau moment.

Le Garde des Sceaux se soutenait par la culbute de l'ancien parti, et parce que les Parlements, auxquels on ne disait rien, étaient plus tranquilles.

Reste notre ami M. de Taboureau, bien bon et honnête homme, qui avait un poste bien embarrassant. On le lui avait fait prendre, chose sans exemple, pour le nom seul, et pour ne faire que le contentieux, tandis qu'on avait mis

(1 Alexandre-Frédéric-Jacques Masson, marquis de Pezay (1741-1777), mestre de camp de dragons en 1770, et, plus tard, inspecteur général des Côtes, avait été professeur de tactique du Dauphin, plus tard Louis XVI.

Ami de Dorât, il s'est rendu célèbre par son esprit non moins que par ses œuvres littéraires, parmi lesquelles nous citerons les Soirées helvétù nnes, alsaciennes et franc-comtoises 1771, ; des traductions de Catulle, Tibulle et Gallus ; une Histoire des campagnes de Maillebois en Italie (1775), etc.

M. Necker (1) pour les vraies affaires de grande finance et les projets, division qui pouvait ùtre bonne, si leurs limites pouvaient s'arranger, chacun étant assez bien dans son lot.

Pour fournir au premier moment et à l'armement de la Marine, M. Necker venait de faire une loterie qui avait donné vingt-quatre millions, en chargeant l'Etat d'environ deux millions de plus de charges. Ainsi, toujours mauvaises affaires, pour aller, à l'ordinaire, au jour la journée, et fournir au moment. Il aurait fallu bien d'autres choses pour remettre les affaires, mais il n'y avait pas de plan assez assuré, ni de fond d'autorité fixe pour cela.

Heureusement, le siècle des maîtresses étant fini, il n'y avait pas grands mouvements, ni cabales à la Cour. Le Roi ne s'ouvrant pns, n'ayant que le goût de la chasse, tout était assez tranquille et même insipide. A Versailles, hors les dimanches, qui étaient les jours à la mode, il allait peu de monde, hors pour les bals et spectacles. On venait beaucoup à ceux de Paris, mais non le Roi, qui ne les aimait pas et chassait le plus qu'il pouvait, sans manquer au temps des affaires.

Etant revenu de ma première course à Versailles le 20, je fus curieux de voir le fameux docteur Franklin (2), puisqu'il était à Paris. On disait cela difficile, mais le plus simple étant le meilleur, et ayant su l'hôtel garni où il demeurait, le 23 janvier, j'y allai. On me reçut sans difficulté. Je le trouvai seul avec son petit-fils, et je fus fort bien reçu. On sait que c'est ce fameux docteur établi à Philadelphie, en Amérique, qui, le premier, nous a bien fait connaître l'électricité et ses plus beaux phénomènes, ainsi que son rapport avec le tonnerre. Il est très remarquable que cette découverte, la plus belle du siècle, nous soit venue d'Amérique, et il était

(1) Jacques Necker (1732-1804), le célèbre financier, avait été nommé, par Maurepas, d'abord adjoint, comme directeur du Trésor, au contrôleur général Tabouréaudes Réaux (22 octobre 1776), auquel il succéda l'année suivante (29 juin 1777).

(2) Benjamin Franklin (1706-1790 avail proclamé, Le i juillel préi l'indépendance des Etats-Unis. Il venait d'arriver à Paris pour négocier une

la Cour de France.

intéressant d'en pouvoir raisonner avec l'auteur mémo. Il venait de s'échapper de Philadelphie où il avait été nommé un des chefs et député du congrès du nouveau peuple libre d'Amérique. Sa tête était à prix en Angleterre, et cependant son pays, quoique l'estimant fort, le soupçonnait de tendre avec l'Angleterre. Le plus vrai, c'est que sur ses vieux jours, il avait voulu se soustraire aux troubles de son pays et se réfugier dans une ville dont les savants l'estimaient; mais, de plus, on croyait qu'il négociait secrètement pour son pays.

Outre tant d'objets qui le rendaient intéressant, il l'était fort par son âge, sa figure et son ton. C'était un très grand homme de la plus belle figure, aux grands cheveux blancs, portant partout, dehors, un grand bonnet de peau, et un peu la tournure de quaker; de plus, ayant presque toujours des espèces de besicles, sans lesquelles il n'avait jamais pu voir. Il est singulier que bien des savants qui ont le mieux vu paraissaient ne voir goutte ! La ressemblance est parfaite dans la belle estampe à la tête de la traduction in-4° de ses œuvres sur l'électricité.

Je ne lui dis pas un mot des insurgents, ni des affaires du temps; mais je m'éclairai de ses idées sur l'électricité. Il ne pensait pas que ce fût le feu, mais je lui fis adopter mes classes et modifications du feu suivant ses bases. Je m'informai s'il était vrai qu'il fît plus froid qu'à Paris, à Philadelphie, quoique sous le degré d'Afrique. Il m'assura qu'il y faisait plus froid et plus chaud, et, pour m'en donner une preuve, s'expliquant assez bien en français et avec énergie, il me dit : « Notre rivière Delaware, plus du double de la vôtre, gèle, l'hiver, en une nuit. »

Je n'ai pas parlé du plus cruel événement de mon arrivée à Paris : la maladie et la fin de M. le marquis d'iiautefort, mon beau-frère. En arrivant, j'appris qu'il était à la mort d'une goutte remontée, avec fluxion de poitrine putride. Il avait soixante-dix-sept ans. Le lendemain matin, j'y fus, et je me sentis accablé du spectacle affreux de toute sa famille, dans les cris du désespoir. Il avait été bien malheureux par

son fils aîné, alors en Turquie, et d'autres malheurs de famille ; le reste était estimable. Il fallut y aller deux fois par jour, ce qui m'écrasait. Après huit jours, il fut mieux; on le crut hors d'affaire, mais tout à coup, il retourna à la mort et fut emporté, en trois jours de rechute, le 30 janvier. Le lendemain, il fallut suivre son convoi, ce qui me rappelait combien de la famille d'Harcourt j'en avais conduit ainsi, el qu'après le troisième maréchal d'Harcourt, c'était mon tour, et mes souffrances, et mon humeur dangereuse qui me courait de la tète aux pieds, n'aidaient pas à rendre ces réflexions agréables.

Le 1er février, je me rendis à Versailles pour la cérémonie de l'Ordre, et j'y fis bien des choses : une des principales fut pour conserver M. Dubuat (1) à Condé. Il se trouva par hasard que je logeais, sans le savoir, avec M. de Blaquetot (2) qui avait fait l'ordonnance. Je retirai les lettres de M. Dubuat et tâchai d'arranger cette affaire. Cela me donna occasion de beaucoup étudier l'ordonnance du Corps royal du génie qu'avait faite ce M. de Blaquetot. En allant la consulter, je vis, tout en haut de l'hôtel de la Guerre, le dépôt, qui est un établissement superbe. Le Roi n'est, presque nulle part, supérieur aux autres monarques, plus qu'il ne l'est dans ce superbe ensemble !

Je pris de M. de Saint-Germain un ordre pour avoir la belle carte de l'évêché de Cambrai, qu'on me refusa ensuite, et j'assistai, avec leur archevêque, à leur députation, la première comme Etat présentant cahier. Je vis, pour la première fois, Mme de Montbarrey, à l'hôtel de la Guerre, et elle pourra avoir du crédit. Je parlai à tous les ministres avec

(1) L. Gabriel, chevalier, puis comte Dubuat-Nançay (1732-1787), major de la brigade du génie à Yalemiennes, en résidence à Condé, a publié dos ouvrages de littérature, d'histoire, de politique, etc. Il est aussi l'auteur d'un travail intitulé: Principes d'hydraulique et de pyrodynamique, vérifiés par un grand nombre d'expériences faites par ordre du gouvernement (1779, in-8°, réimpr. en 3 volumes, en 1816).

(2) Jean-Baptiste de Caux de Blaquetot, brigadier, directeur du génie à Maubeuge, fut promu maréchal de camp en 1780, et lieutenant général en 1791.

force, et je trouvai que je ne m'étais pas trompé dans bien des choses.

Notre cérémonie de la Chandeleur fut brillante et nombreuse. On y nomma l'ambassadeur d'Espagne, et on y décida un uniforme pour nous, très beau et cher, et qu'on ne serait plus en deuil. Il y eut trois chevaliers de reçus, et il y en avait bien de jeunes ! Je me trouvai à portée du duc de Choiseul, aussi gai et libre que s'il était encore dans sa gloire, et je me remis plus en liberté avec lui. Il était très aimable, quand il voulait, et aussi décidé. En tout, je fus très agréablement traité, tous ces jours-là.

Le prince de Soubise me dit qu'il avait à me parler, mais cela en resta encore là, de sorte que mon sort était toujours incertain. La Cour était bien brillante chez la Reine, qui était toujours très parée, et le jeu de pharaon était terrible. Chez M. et Mme de Maurepas, il y avait aussi un monde prodigieux. Je n'avais rien perdu à arriver plus tard et, au contraire, beaucoup gagné par tout ce que j'avais fait chez moi.

Le 3 février, j'allai de bonne heure, après avoir arrangé, avec M. de Blaquetot, l'affaire de M. Dubuat, chez M. de Saint-Germain, pour voir si l'on me parlerait avec les ingénieurs. Il me fit entrer, n'y ayant que M. de Montbarrey avec lui, et, en attendant que les ingénieurs vinssent, il me lit asseoir, et nous causâmes librement tous trois. J'y traitai de grands objets avec hardiesse. Je trouvai M. de Montbarrey extrêmement réservé et soumis vis-à-vis de lui, et toujours comme devant son général : cela me parut remarquable.

Pour M. de Saint-Germain, je le trouvai aussi libre, franc et simple qu'on dépeignait M. de Turenne. A la fin, les ingénieurs ne venant pas, M. de Montbarrey partit pour Paris, après lui en avoir comme demandé la permission, et M. de Saint-Germain me retint malgré moi, à causer encore plus d'une demi-heure. J'y traitai ferme les plus grands objets, et même le cas de mort de l'Electeur de Bavière, et je fus très flatté de trouver M. de Saint-Germain pensant absolument comme j'ai écrit, il y a longtemps, sur tout cela. Je n'ai

jamais vu un homme plus instruit, voyant plus juste, plus dans le grand, et une plus belle âme. J'aurais donné bien de l'argent pour que ceux qui se déchaînaient tant contre lui, et le disaient radotant, nous eussent écoutés. Il est vrai qu'il ne voit que le grand, ne sait pas assez les détails ; que, de plus, il ne veut pas se prêter aux préjugés des Nations; qu'il dédaigne peut-être trop de mettre de l'adresse aux choses, mais, en gros, on ne peut mieux voir que lui, et le roi de Prusse avait raison de dire : « Il est trop fort pour des Français, il n'y tiendra pas ! » Rien n'annonçait là sa chute, mais le déchaînement était si fort contre lui, que je croyais bien qu'il n'y serait pas longtemps ; mais, assurément, ce n'était pas un homme médiocre !

Pendant le dîner, où il y avait bien du monde, il me combla toujours d'amitiés, et m'estimait réellement. Après, nous descendîmes, avec MM. Bouillard, de Fourcroy, et' deux autres directeurs du génie. Ce fut M. de Vaux qui rapporta pour le dessèchement du Galaisis. Je vis bien que leur parti était pris. Au reste, c'était, presque en entier, le mémoire que m'avait accroché, il y avait quatre ans, M. de Filley. Ainsi, je n'avais rien à dire contre. J'insistai fort pour qu'on commençât par le plus bas à la mer. M. Bouillard fît passer une nouvelle écluse à côté de celle d'Asfeld, qui me parut inutile, et en tout, le projet semblait trop cher pour être exécuté, mais l'ensemble en était beau et bon. On décida d'en dresser l'arrêt du Conseil, et il me parait que c'était M. de Vaux qui, pour se faire valoir, poussait tout cela. Le vieux M. Bouillard, comme directeur du tout, en fut chargé ; c'est un homme estimable et d'un vrai talent.

Tout cela m'ayant remis au mieux dans tous ces intérieurslà, et étant bien avec tous les ministres, je quittai Versailles fort content de mon voyage, et revins pour quelques jours à Paris, sans que ma division fût décidée; les colonels des deux me regardaient comme leur chef.

De retour à Paris, je m'y livrai, plusieurs jours de suite, à mes affaires, et à régler mon livre de comptes et le tableau de mes dépenses, dans le plus bel ordre. Les charbons aug-

mentant beaucoup, malgré les gros extraordinaires indispensables, et quatre-vingt-treize mille francs mis, en quatre ans, aux grands travaux dont j'ai parlé, je vis que mes affaires allaient être meilleures qu'elles n'avaient jamais été, que je pouvais aider mon fils, et que tout s'arrangeait bien.

Ce fut le gros jeu qui fit le plus de sensation cet hiver, et il fut prodigieux jusqu'au mercredi des Gendres qui arriva, cette année-là, le 12 février, après quoi il fut défendu, du moins pour les banquiers publics, et autorisé, dans les maisons, par la police, ce qui était devenu trop fréquent. L'hiver fut assez doux et égal, et se prolongea assez longtemps, et Paris fut assez brillant et tranquille .

Le Jeudi gras, je m'amusai beaucoup à voir le spectacle d'un très grand souper chez l'ambassadeur d'Espagne, où étaient tous les ambassadeurs, les étrangers et la principale noblesse. On y joua à trois grandes tables, dont une un pharaon effilant par le gros jeu, un autre moins fort pour les femmes qui s'adonnaient beaucoup aussi, alors, au jeu, le jeu terrible de la Reine et du Palais-Royal donnant le ton, et une troisième table était installée pour le biribi, destiné aux dames.

Pendant le souper, je profitai de mon temps pour traiter bien des objets avec chaque ambassadeur. Ensuitej'allai, en philosophant, examiner une table et l'autre, et cela est fort curieux pour celui qui, du port, envisage ceux qui sont dans l'horreur du naufrage et en ont bien la mine. Je fus bien fâché d'y voir le fils du prince de Salm s'y livrer plus que jamais, et, alors, on ne parlait que par mille louis !

Ce que je vais dire peut se lier avec l'article suivant :

En raisonnant, là, avec l'ambassadeur d'Angleterre (1), il me dit, entre autres choses, qu'il n'était pas vrai que le fameux M. Cook fût retourné à la mer ; que c'était son second qui était allé ramener le tacticien et que, pour lui, il restait à Londres. C'était bien dommage (2) !

(1) Lord Stormont, ambassadeur d'Angleterre à la Cour de France depuis 1112.

Cela était faux, il se trompait. [Note de l'auteur.

Cet ambassadeur, qui savait que, depuis vingt ans que je commandais sur toutes les côtes de France qui voient l'Angleterre, je n'avais jamais écrit ni formé de querelle, me dit qu'il aurait bien voulu que je commandasse dans nos îles, où il me parut se plaindre de l'esprit inquiet des commandants.

Pour voir s'il s'entendait, comme on disait, avec le fameux Franklin, qui était à Paris, je lui en demandai des nouvelles, sans dire que je l'eusse vu : il me dit qu'il ne le connaissait pas même de visage, que ce fameux savant, ethonorécomme tel, n'était plus, depuis dix ans, qu'un intrigant, chef de parti. Pour la guerre et les affaires d'Amérique, que nous traitâmes à fond, il se flattait qu'on prendrait Philadelphie par les glaces, la Delaware étant gelée, et qu'on les réduirait à la fin. Mais je vis bien que la paix était difficile à maintenir et que l'année « aux trois sept » devait être vive.

Le 15 février, je trouvai dans la Gazette cVUtrecht, tout au long, le traité d'union et de révolte en États libres, des insurgents. Il me parut, en l'examinant, qu'il était difficile qu'une étendue de 6 à 700 lieues de côtes se soutinssent ainsi d'accord, sans se nuire entre elles par la suite. En examinant bien ce traité d'union, on voit que, de commerçants qu'ils étaient anciennement, ils étaient devenus un Etat formidable, surtout par mer, et qui pouvait inquiéter toute l'Europe.

Cette pièce me fit souvenir que, connaissant M. Franklin, qui était, à sa date, c'est-à-dire le 4 octobre 1776, à Philadelphie, et qui, vraisemblablement, en avait rédigé la plus grande partie, il serait curieux de lui aller parler.

J'y allai donc le 17 février. Je le trouvai, à l'ordinaire, seul, et toujours écrivant, ce qui confirmait ce que m'avait dit l'ambassadeur. Je pris le prétexte de lui proposer d'aller chez M. Brisson (1), ou Lafond, voir faire les fameuses expériences d'électricité, dont il était l'inventeur et le créa-

(1) Mathieu- Jacques Brisson (1723-1806), naturaliste et physicien, auteur 'l'un Dictionnaire raisonné de physique (1800), d'uni' traduction de ÏHisloire de Vélectricité de Priestley (1771), etc.

teur. Et, certes, il doit être curieux de les voir l'aire devant lui, et d'examiner ce qu'on a perfectionné depuis.

Il accepta de bonne grâce, quand le temps serait plus doux, et me dit, à ce sujet, qu'il était né en Amérique, que c'est là où il avait réellement fait sa découverte, par beaucoup d'expériences, et qu'il avait établi à Philadelphie une très belle bibliothèque et une académie où sont tous nos livres, nous faisant observer, à ce sujet, combien il était remarquable que ce pays et cette colonie, établie il n'y avait pas cent ans (puisque c'était par M. Penn (1) en 1686), fût déjà parvenue à ce comble de science, de force et de commerce, et on voit, par là, combien il faut peu de temps pour former un grand Empire, quand le début a de grands hommes instruits.

C'était un délice d'avoir une pareille conversation avec ce respectable et beau vieillard, cet aigle créateur d'Amérique : sa simplicité, ses expressions posées, claires, énergiques et justes, étaient remarquables.

Ayant continué de le gagner par ce début, et voyant qu'il était flatté de trouver un amateur qui savait le priser, je lui demandai si je pouvais lui dire un mot sur les affaires du temps dont, par discrétion, je n'avais jamais voulu lui dire un mot. Il me dit : « Parlez, je répondrai ! » Et c'est ce qu'il ne faisait à personne.

Je lui dis que je venais de lire leur traité d'union, et ce que j'en pensais. Il m'avoua qu'il y avait assisté et y avait eu bonne part. Sur ce que je lui dis qu'il me paraissait que, tout en rendant son pays libre, cela l'allait rendre plus malheureux, puisque, d'une suite de colonies commerçantes, ils allaient être obligés de se ruiner pour faire un État guerrier, il me répondit : « Notre commerce avec l'Angleterre, et borné là, n'était que fictif et onéreux. Il nous en coûtait plusieurs millions par les gênes que cela mettait à tout ! » Et, par là, je vis le système déterminé à tenir ferme.

1) William Penn (1644-1718), quaker anglais, fondateur de Philade capitale de l'Etat de Pensylvanie, a donl La première syllabea étéfournie

par le sien. La Charte de Penn, rédigée par lui pour cet Etat, allait, cent ans plus tard, servir de base à celle des Etats-Unis.

Je lui dis que j'avais étudié cette guerre-là en militaire et en géographe, qu'il me paraissait que tout dépendrait de la constance, et que, s'ils en avaient plus à se soutenir que l'Angleterre à attaquer, celle-ci ne pouvait que s'user, à la longue; que, d'ailleurs, on trouvait que le général Washington s'y prenait bien, et que tout dépendait de tenir jusqu'à avoir le dernier, mais que je jugeais qu'ils perdraient encore Philadelphie et même Boston, dans la campagne prochaine.

Il me dit : « On était mal armé, on le sera mieux cet été, et en état de plus résister, et je crois, ajouta-t-il, que la constance ne manquera pas ! »

Je dis encore : « Ceci est trop incertain pour que l'Europe s'en mêle ; tout le monde vous aidera secrètement, mais personne ouvertement! » Alors, en croisant les bras, ce superbe vieillard, de l'air le moins commun, et bien d'un chef de parti, me dit avec finesse : « L'Europe fera comme cela et verra venir, c'est à nous de faire effort ! »

Tout cela ne paraissait pas d'accord avec les négociations que débitaient les Anglais pour ne pas décourager leur nation, très lasse de cette guerre, mais, depuis le mois de novembre qu'il était parti d'Amérique et s'en était esquivé avec tant d'adresse pour son âge, les Anglais avaient pris trois des treize États en question, et bien du monde des États restants était plus que las de cette guerre, de sorte qu'il fallait voir s'ils auraient la constance qu'il assurait, et pour laquelle on le voyait écrire sans cesse et être seul dans son auberge, à Paris, comme le centre qui ménageait partout les ressources.

Pour notre ministère d'alors, il paraissait plier vis-à-vis de l'Angleterre et n'annonçait seulement pas connaître ce M. Franklin, quoiqu'on crût qu'on l'aidait sous main, et c'était bien voir, à nous de les laisser tous s'user.

Ces deux conférences avec M . Franklin me iirefct grand plaisir.

Le 18 février, nous eûmes un grand souper chez l'ambassadeur de l'Empereur (1), dans son superbe hôtel, et je suivis

(i) Le comte de Mm-y-Argenteau.

les mêmes objets avec les ambassadeurs. Il me parut que tout s'échauffait avec les Anglais, et que notre armement nous attirerait une guerre de mer. L'ambassadeur me dit avoir écrit à Vienne pour presser la substitution autrichienne, et le gros jeu continua de me paraître bien dangereux. J'y vis reprendre le prince de Salm, dont le père me parut outré.

Le 19 février, j'allai à Versailles ; je fis beaucoup d'affaires, au bel hôtel de la Guerre, puis je dinai chez M. de Saint-Germain fort agréablement, par la grande amitié qu'il me marquait toujours, et avec plusieurs anciens amis. Trouvant le moment favorable pour lui parler d'un mémoire que je devais lui donner pour récompenser M. de Bienassise de tout ce qu'il avait fait de bien pour la maladie épizootique, j'en profitai. 11 se fâcha et me dit : « Toujours des récompenses pour avoir fait ce dont on a été chargé ! On est payé pour le faire ! Il faudrait bien déshabituer cette nation de demander des grâces pour avoir fait son devoir ! Toujours de l'argent, et il n'y en a pas ! »

C'est par ces principes durs et maladroits qu'il se faisait haïr et avançait les affaires de M. de Montbarrey. Et, de l'autre côté, je vis toujours, comme on venait de me le dire, au bureau des fonds, que l'argent manquait : on était de six mois en retard sur les pensions urgentes, et de deux années sur les gouvernements. Tout cela annonçait encore un été oùj'entendrais bien crier, n'y ayant plus ni avancement, ni récompense, et l'argent arrêtant tout. Aussi faisait-on flèche de tout bois : on allait créer des commissions de capitaines sans rang, pour en avoir à donner pour sept ou huit cent mille francs, et tous les changements, comme je le lui avais dit au début, coûtaient plus que devant, quoique faits pour épargner.

Comme s'il fallait que tous les corps eussent leur mécontentement, il ôta, alors, aux Allemands, leur justice et partie des droits de leur capitation, ce qui les fit bien crier, quoique ce fût ce corps qui avait voulu se cotiser pour le faire vivre.

En général, j'avais une division dans un mauvais moment !

Le jour où les ordonnances avaient été rendues, était mémorable par le sort qui avait décidé du rang des vieux corps : Champagne, qui passait pour le deuxième, Navarre et Piémont alternaient ensemble. On voulut décider leur rang. On s'en remit au sort, et, en effet, c'était l'année du gros jeu : le Roi, ce matin-là, tenant le chapeau, fit tirer les trois colonels de ces trois corps, et le sort malheureux tomba sur Champagne qui, en partie le 2e régiment, devint, par les dédoublements, le 7e et le 8% de sorte que, n'ayant plus que deux bataillons comme les autres, c'était la fin des vieux et des gros corps anciens qui avaient eu tant de monde tué pour se distinguer. Jadis, on en serait mort de chagrin ; mais tout s'affaiblissait. J'en fus d'autant plus fâché que je venais de recevoir une lettre de ce beau corps qui me marquait sa joie de revenir sous mes ordres. Il venait à Aire, remplacer Dillon, qui, avec bien d'autres, allait, disait-on, à Brest, pour le fortifier.

Le soir, je reste chez M. de Maurepas, qui, à soixante-dixhuit ans, était au mieux, et j'y eus une bien curieuse conversation politique.

Le 20 février, après avoir encore vu tous les bureaux, et le manque d'argent, je revins à Paris et je m'y adonnai à me remettre au courant sur tous les objets.

La grande affaire démon sort pour ma division me tenant en suspens, m'empêchait de réattaquer quelques-uns de mes grands ouvrages, mais j'allai chez le graveur, et je pressai les corrections et additions de ma carte de l'hémisphère antarctique.

C'est le 27 octobre qu'étant seul à l'Hermitage, je reçus, très inopinément, la lettre de la main de M. le maréchal prince de Soubise, de Fontainebleau, 23 octobre, qui me proposait le troc de la division de Picardie, Artois et Soissonnais, que j'avais obtenue, contre celle du Hainaut où M. de Maillebois avait été nommé.

Tout en resta là jusqu'à mon retour à Paris le 17 janvier, que je traitai très à fond l'affaire avec ma famille, qui était toujours contre, et moi assez tenté d'accepter, et

croyant que, si on voulait y mettre de l'adresse et de l'ambition, il y avait de quoi, en vieux courtisan, en tirer grand parti. D'ailleurs, comme j'aimais fort Coudé, je penchais à ce qui pouvait m'y donner de la considération, et j'étais flatté de commander une fois les troupes en llainaut, sans avoir la gêne de la représentation.

Nous traitâmes bien souvent cette affaire en famille avec chaleur. Pendant ce temps, le fait s'était divulgué et M. de Maillebois disait que nous avions troqué les régiments des deux divisions qui me croyaient leur chef. Mais, pour moi, je n'avais continué de donner des ordres qu'à celle de Picardie, Artois et Soissonnais.

On a vu que, voulant les laisser venir et ne me décider que sur des avantages certains, je fis plusieurs voyages à Versailles sans en parler. On ne me parla pas, non plus, de sorte que la proposition du troc paraissait comme nulle. Mais M. de Montbarrey m'ayant répété : « Voyez M. de Soubise ! » je m'attendais bien qu'il faudrait que la bombe crevât un jour, et cela durait déjà du 23 octobre, date de la lettre de Fontainebleau !

Ce fut le 23 février, à Paris, que je reçus une lettre de M. le maréchal prince de Soubise qui me demandait un rendez-vous pour décider cette affaire. Je lui répondis que je me rendrais, le lendemain, chez lui, mais, pour abréger, j'ajoutai, en post-scriptum, que personne ne m'ayant parlé et n'y ayant pas de promesse par écrit, j'avais cru l'affaire manquée, et qu'il n'en était plus question.

Le 24 février, je me rendis donc chez lui, à sa petite maison du faubourg Saint-Honoré, où il s'était retiré, ayant comme abandonné le bel hôtel de Soubise : c'est ainsi qu'ils finissent tous !

Je le trouvai seul, et comme s'étant bien préparé à ma visite et ayant bien fait son thème pour me déterminer. Il me fit entendre que, si je n'acceptais pas, je ne devais jamais songer au commandement de la Flandre et du llainaut, où je pouvais espérer, M. de Castries ayant des vues sur l'Alsace. Il me dit tout ce qu'il put pour me déterminer ou m'intimider, nr. 20

me faisant sentir que, l'autre année, on me rendrait M. de Maillebois à 'ma Picardie.

Ne voyant pas de promesse fixe ni rien de certain, je tins bon à dire que je n'étais ni changeant, ni ambitieux, et que, puisqu'il n'y avait rien d'assuré par écrit, je m'en tenais à ce que j'avais, ce qui le fâcha fort, car tout cela venait de ce qu'il ne voulait pas avoir M. de Maillebois, tant pour lui que par égard pour M. de Gàstries que cela gênait.

Cependant, je l'apaisai un peu, et il me fit voir toutes ses serres chaudes, les plus belles de l'Europe.

Le 25 février, j'allai à Versailles dire, comme je le lui avais promis, mon dernier mot à M. le prince de Montbarrey. Quoique j'y misse toute la politesse et l'adresse possibles, il me parut que je lui déplaisais fort et que je contrariais ses vues. Il me dit qu'il ne pouvait s'ouvrir, que c'était mon affaire, et parut assez sec ; mais je tins bon et j'allai dire à M. de Sainte- Rheuse que cela était fini et déterminé, et que je gardais ma partie telle qu'on me l'avait donnée. Ainsi, affaire faite, si l'on ne me tracassait pas de nouvelles propositions.

Le soir, je vis à Versailles un de mes anciens amis bien au fait, qui me dit que j'avais raison, et qu'il ne fallait pas laisser prendre pied à M. de Maillebois dans mon commandement, d'autant que les chefs de divisions pouvaient n'avoir plus lieu, car c'était à voir qui l'emporterait d'eux ou des commandants de provinces que M. de Saint-Germain n'aimait pas. D'un autre côté, cela pouvait laisser des ennemis, et m'ôter pour toujours l'avantage de commander une fois en Hainaut, et d'avoir encore plus de considération à Gondé, ce qui était mon objet.

La chose avait donc sonpoitr et son contre, mais, comme j'avais pris mon parti, et dit que je tenais à ce que j'avais, je priai cette personne, qui s'en chargea, de faire agréer à M. de Saint-Germain qu'on me laissât où j'étais, et je revins le lendemain à Paris, bien aise d'être décidé dans cette cruelle incertitude qui m'avait harassé longtemps. Et je m'y maintins d'autant plus, que les chefs de divisions pouvant finir, j'avais pour espérance de rester à en remplir l'objet dans ma partie,

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comme commandant de province, et, de plus, que la guerre, qui paraissait inévitable par mer, m'y attachait. Cependant, par les alentours de M. de Maillebois, il avait aussi M. de Sartines, et cela me donnait toujours de l'inquiétude.

Du 26 février au4 mars, je m'occupai, à Paris, à faire partir un choix considérable et bien étudié de plantes pour achever, à l'Hermitage, la collection complète des arbustes résistant un peu à nos hivers. Tout cela fut bien étudié et m'occasionna un dîner des plus agréables chez M. Janssen, à la barrière du Roule, avec les plus fameux, surtout M. Duhamel et le fameux baron de Tschudy(l). J'allai aussi au Jardin du Roi, et partout, et me remis bien dans cette botanique, pour ne pas démentir l'almanach de Lille, qui annonçait qu'on trouverait, à l'Hermitage, la collection complète, à quoi contribuèrent bien les élèves, que mon fils avait faits, de semences d'Amérique, et mes petits-fils s'y donnant aussi par leur abbé, très bon botaniste ; nous étions une famille de la balle !

Du 4 au 12 mars, je me donnai en entier au grand travail sur notre origine, que j'avais entamé, l'hiver, à Condé. C'était d'après les recherches immenses que j'avais faites dès 1748 et 1756. J'avais amassé tous les matériaux possibles dans le grand recueil, à Paris, mais cro}Tant la chose impossible, je n'avais jamais osé mettre le tout en ouvrage réglé. Enfin, m'en trouvant encore le temps et la force, je m'y donnai de telle sorte, jour et nuit, que je terminai les deux grands mémoires complets sur l'origine et les arbres généalogiques qui y avaient rapport, suivant les différentes opinions et leur réunion jusqu'à l'endroit où commence ma grande généalogie historique. J'eus donc, enfin, la satisfaction d'avoir complété ces grandes recherches-là, et tout ce qu'il est possible de dire à ce sujet. C'est le livre manuscrit intitulé Résumé de tout ce qu'on peut savoir sur l'origine de lu Maison de Croij. Mon fils m'y aida et s'en mit au fait, de sorte que je

(1; Jean-Haptiste-Louis-Théodore, baron de Tschudy [1734-1784 . originaire de Metz, dont il fui le bailli de 1760 à 1774, puis ministre du prince-évéque de Liège à Versailles, aécril plusieurs ouvrages de littératun , d'arboriculture

et de botanique.

n'avais pas perdu le travail immense que j'ai fait là-dessus. Cela me mena jusqu'au 16 mars, que j'en donnai deux à relier proprement.

Depuis mon arrivée, je suivais l'objet des corrections et additions à ma carte de l'hémisphère austral. J'avais étudié à fond et souvent cette partie sur le deuxième et admirable vovage de M. Cook, qui avait rempli tout ce que j'avais demandé à M. de Kerguelen, qui l'avait si bien manqué exprès. Mais, enfin, l'objet était rempli au mieux; ainsi, depuis deux mois, je ne cessais de donner à M. de Vaugondi, qui me gênait souvent, et au graveur, toutes les corrections. Il fallut du temps pour la gravure, et les idées me venant à mesure, il y avait des changements que j'allais suivre chez le graveur.

Enfin, le 22 mars, il me rapporta les dernières épreuves perfectionnées, et surtout avec la ligne des glaces que j'avais tracée avec grand soin. Une addition de discours que je fis ajouter en bas acheva de tout éclaircir, nos antipodes furent enfin connus, la ligne des glaces et l'étendue des mers navigables aussi. La mer du Sud fut complétée et, enfin, hors un peu de la Nouvelle-Hollande, et d'entre les grandes Cyclades, et la Nouvelle Guinée qu'il restait à découvrir, tout cet hémisphère qui nous est opposé, et le plus loin, fut le mieux connu. Je mis en couleur les deux plus beaux voyages, et, le tout ensemble faisant le plus intéressant tableau possible de géographie, fut un pas de géant pour la connaissance du monde entier.

C'était une chose bien consolante d'avoir pu encore finir cela. Je perfectionnai aussi la carte itinéraire de France, de Bourgoin (1), et celle de Jaillot (2), de la France avec ses environs et toutes les grandes routes, objet très intéressant.

Je perfectionnai deux doubles bien reliés de YHistoire de Condé et des terres, que je remis à mon fils, et, avec mon

(1) Carte itinéraire de lu France divisée par gouvernements militaires et en ses provinces, contenant les routes rojales et particulières... A Paris, chez Bourgoin, graveur, 177 î.

(2) Carte des Postes de France... A Paris, chez le sieur Jaillot, géographe ordinaire du Roi, 1748. (Cette carte a eu, avant comme après 1748, de nombreuses éditions.)

ouvrage de l'origine, mes grandes recherches commençaient à être un peu d'usage et en divers doubles reliés. Tout cela m'occupait agréablement les soirs, et je sortais un peu plus les matins, pour les Arts, ce qui me faisait du bien.

Depuis très longtemps, je me sentais do la surdité, et je remarquais que cela allait devenir très sérieux. En ayant été informé, j'allai faire connaissance, au bout de la rue du Temple, avec un M. Juilliot, médecin d'oreilles; je m'en méfiais d'abord, mais, ayant vu plusieurs guérisons, le 15 mars 1777, je commençai ses remèdes, qui consistaient en du coton trempé dans une drogue de sa façon qui, quoique très volatile, contenait un sel savonneux apéritif et balsamique très singulier. Au bout de huit jours, je m'en trouvai très bien. Cela détergeait tous mes embarras de la tète, et faisait un grand effet, si cela se soutenait, et s'il n'y avait pas de risque.

Le 24 mars, j'allai à Versailles, et, dans ce seul jour, je remplis des objets intéressants. Au bureau, chez M. de Sainte-Rheuse, je me mis au fait de beaucoup de détails, et, entre autres, j'appris qu'on ne désirait pas le complet, faute d'argent. Je vis M. de Sartines, qui me marquait confiance, et il paraissait que tout s'échauffait parce qu'on armait trop, ce qui le mettait au pinacle. Je dinai avec cinquante personnes, chez M. de Taboureau, qui me parut fatigué. Le soir, chez M. de Yergennes, je m'instruisis où j'en étais pour toucher la double commande; je n'en avais plus que trois devant moi. Je raisonnai politique et vis toujours que tout s'échauffait trop, et que nous ne serions pas fâchés de nous faire attaquer par les Anglais. Nos armements de Brest et de Toulon ne pouvant être plus forts, tout cela devenait trop sérieux, et il ne pouvait y avoir que la crainte du manque d'argent qui sauvât la vie à bien du monde. Voyant l'occasion, je lis connaître ce que je savais sur cette guerre, et cela pouvait me mener ou à être trop employé, ou à être fâché d'en voir d'autres l'être à ma place : tout cela m'annonçait encore bien du tracas !

Le soir, nous eûmes, chez M. de Maurepas, la conversa-

(ion la plus curieuse, parce qu'il ne soupait pas encore, et on traita à fond l'état des choses en Portugal, où le monde était bien intéressant. La Reine déclarée régnante faisait qu'enfin on croyait l'habile et méchant Pombal (1) sur le côté, à quatre-vingt-deux ans environ.

Le 25, n'ayant pu dormir, et le temps étant, depuis plusieurs jours, superbe, je me lovai à six heures, j'allai à la messe, puis, avec délices, me promener dans le parc. J'y avais été la veille; je ne pouvais me consoler de la porte de tant de beaux arbres, mais alors, par ce grand nu, les statues paraissaient mieux et plus propres, et faisaient ainsi, au lever du soleil, l'effet le plus imposant.

A huit heures je partis. J'arrêtai à Sèvres, à la manufacture de porcelaines où je n'étais jamais entré. Voyant qu'on ne m'écoutait guère, je leur fis voir que j'avais bien étudié cette partie, et, en effet, il y a peu de personnes qui aient autant écrit sur les matériaux de la porcelaine et sur les terres. Gomme j'avais un peu critiqué, on me considéra, et, après avoir loué l'ensemble de cette espèce d'édifice, je crus remarquer que tout cela était bien cher et pouvait être encore mieux. Cependant, on commençait à diminuer les prix. J'achetai un Empereur de la Chine actuel, et je demandai qu'on y mît le nom et l'année qu'il avait été modelé d'après nature. On voit bien, dans ce morceau, que les Chinois ne sont pas des petits-maîtres !

Pour mieux juger, je choisis, dans une immensité, quatre assiettes, pur blanc uni, mais parfaites, des deux espèces de la pûte dure qui résiste au feu, et de ranciennedont le blanc de lait de l'antique est plus beau. Je destinais ces huit assiettes choisies, et par là, précieuses, à prendre du fruit au salon du Yieux-Condé et du pavillon du potager de Condé.

Je trouvai qu'on était fort occupé à préparer l'enfilade de représentation et de vente pour l'Empereur, pour qui on me montra un superbe service. Cela confirmait son arrivée, et on la croyait certaine pour vers le 12 avril, ce qui me. fit pro-

(1) Sébastien-Joseph de Carvalho e Jleilo, comte d'Oeyras, marquis de Pombal, le célèbre homme d'Etal portugais (1699-1782 .

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longer mon séjour de Paris. La manufacture <lo Sèvres vue,* je me rendis à Paris par le pins beau temps, ce qui rendait délicieuse la route du Point-du-Jour. S'il faisait plus souvent aussi beau, ce qui est très rare, ce serait un meurtre de passer, comme on fait, les matinées dans son lit. Tout ce que je fis, dans" celle-là, mêle fît bien remarquer, et qu'on vivrait trois fois plus longtemps.

Je pris le long des quais, si beaux alors, et dès dix heures et demie, j'étais arrivé chez Bomare, rue de la Verrerie, que je n'avais pas vu depuis longtemps, et j'assistai à une récapitulation du règne végétal qui m'intéressait, ayant pour projet de traiter ce règne autrement que lui, et différemment de la botanique, qui est une science qu'il faut laisser à part. Mais on peut traiter le règne séparément de la botanique. J'y fis bien des remarques, et me trouvai avec force amateurs, dans un charmant cabinet. Ses cours prenaient encore bien, et son Dictionnaire est excellent. Enfin, à une heure et demie, j'étais de retour chez moi, ayant fait une immensité de choses. Qu'on serait heureux si on employait toujours ainsi son temps !

Le 26, Mercredi saint, après la messe, j'allai chez M. Juilliot, mon médecin d'oreille; de là, j'allai, avec mon fils, passer avec enchantement deux heures dans le beau cabinet d'oiseaux de M. de Mauduit, rue des Ecouffes, et raisonner sur un envoi qui venait de nous arriver du Mexique, et sur la façon d'empailler, ce qu'on faisait à merveille, chez lui. Il est certain que, par ce bel art nouveau, un cabinet d'oiseaux est plus à désirer qu'une ménagerie.

Le temps de Pâques étant fini, j'allai, le 7 avril, à Versailles. Il arriva, alors, un événement assez remarquable : M. le marquis de Castries, ayant demandé une audience au Roi, lui dit que, se trouvant contrarié par trop de choses par M. le comte de Saint-Germain, et ayant assez à faire de ses autres emplois, il suppliait Sa Majesté de recevoir sa démission du commandement de la Flandre et duHainaut. Le Roi, sans faire semblant de rien, et le traitant obligeamment, la prit.

Comme j'allais, le 7, à Versailles, je rencontrai ma lille, la duchesse d'Havre, qui lit arrêter et qui m'apprit que cette

nouvelle ne venait que de se répandre à Versailles. Ainsi qu'on a vu ci-devant, à ma conversation avec M. le prince de Soubise, je lui avais refusé, comme le désirait ma famille, le troc de la division du Hainaut, contre la mienne. Comme il m'avait annoncé que, de là, je ne devais pas songer au commandement, que je me doutais bien que cela était déjà donné, que je ne demandais qu'à rester tranquille comme j'étais, je ne vis rien qui me regardât, en tout cela, et je continuai mon chemin pour Versailles.

J'y appris, en arrivant, quelque détail, et que c'était surtout d'avoir M. de Maillebois chef de la division du Hainaut, qui avait révolté M. de Castries, qui était difficile et minutieux. Je vis que, si j'avais accepté le troc des divisions, cet événement n'aurait, sans doute, pas eu lieu, ainsi que j'en étais innocemment la cause.

Étant allé, à neuf heures du soir, à l'Ordre, où il y avait peu de monde, je remarquai, seul, du côté de la fenêtre où on remercie, M. le prince de Robecq, qu'on voyait rarement à Versailles. Je dis à ceux qui étaient auprès de moi : « Voilà l'événement décidé ! » Je savais, en effet, qu'il en était question par l'attachement que lui portait M. der Maurepas, à cause de l'alliance par sa femme avec les La Rochefoucauld, auxquels M. de Maurepas était flatté d'être allié, sentiment qui; avec celui de même espèce qu'il avait pour les Mailly, influa sur tant de choses de son temps! En effet, le Roi sortit dans le moment, AI. le prince de Robecq remercia et, m'étant approché de lui, le Roi étant passé, je lui dis : « Est-ce pour les deux, c'est-à-dire aussi pour le Hainaut? » Il me répondit : « Sans doute! » et alors tout fut dit.

Je le tirai à part dans la galerie, j'étais son ancien ami et parent, et bien plus aise d'avoir affaire à lui qu'à M. de Castries, pour mon pays, et comme'alors, entre lui et moi, nous avions toute la contrée, et l'étendue immense de Roye à Givet, je lui en fis de bon cœur mon compliment, persuadé que nous nous entendrions bien et que cela allait mettre fin à bien des tracasseries. Nous traitâmes beaucoup de choses importantes dans cette conversation, pour qu'on s'en rapportât, à

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l'avenir, aux commandants de provinces seuls, ce qui nous donnait beau jeu. J'allai, delà, passer la soirée chez M. de Maurepas où il y avait grand monde, et je le mis en gaité, ce qui n'était pas difficile, en lui rappelant la part qu'il avait eue à la charmante pièce du Somnambule (1), dont il avait fourni le sujet. On fut très gaillard, et, comme si Ton n'avait qu'à rire, sa grande gaité le soutenait.

Avant eu, le lendemain, occasion d'achever de me mettre au fait, il parut que M. de Castries, dont l'ambition ne pouvait rester tranquille, avec le parti ancien, avait cru qu'en faisant connaître au Roi combien on était révolté contre M. de Saint-Germain, puisque cela l'obligeait lui-même à donner la démission de ses commandements, cela déterminerait le Roi à s'en défaire, et peut-être à lui donner sa place, ou à M. du Châtelet, ou bien à quelqu'un de l'autre parti, que soutenait vivement la Reine.

M. de Castries savait que, depuis quelque temps, M. de Maurepas faisait des plaisanteries de M. de Saint-Germain, pour lui rejeter les cris du militaire, et il croyait qu'il allait tout déterminer — du moins ce fut l'opinion commune. M. de Maurepas avait paru vouloir l'en dissuader, mais sans le forcer. L'autre, ayant commencé, crut devoir soutenir. Alors, en vieux renard, il parut que M. de Maurepas avait fait sentir au Roi qu'il fallait nommer, sur-le-champ, un tiers pour faire finir tout cela, et avait proposé le prince de Robecq, qu'il aimait, qui le méritait, et qui, étant déjà commandant de la Flandre maritime, et alors chef de la division de l'autre Flandre, avait beau jeu. Heureusement, il venait d'arriver à Paris ; on l'envoya chercher ; il remercia dès le même jour, et tout fut dit. Il parut résulter, de là, que M. de Castries n'avait fait qu'une cacade, que M. de Saint-Germain n'en parut que beaucoup plus affermi, et tout l'autre parti un peu plus reculé.

Si j'avais accepté le troc et que j'en eusse été averti, j'au-

(1) Le Somnambule, comédie en un acte, en prose, par l?on1 de Veyle, représentée au Théâtre-Français en 173 i.

rais pu avoir le llainaut, mais aussi, alors, l'événement ne se serait peut-être pas produit, et j'aimais autant garder le commandement que j'avais depuis vingt ans et qui, au moins quand j'étais chez moi, m'y laissait libre, au lieu que j'y aurais eu, en effet, l'agrément de commander chez moi, chose très belle, mais aussi l'embarras d'une représentation continuelle et minutieuse, qui ne m'aurait jamais laissé de repos nulle part.

Cet événement fit grand bruit, et le coup manqué ne parut pas faire bien pour M. le marquis de Castries. Tout le 8, où je dînai chez M. de Vergennes, je m'instruisis à fond de ce que je viens de dire. Je vis les ministres; je fis beaucoup d'affaires, et il me parut que je gagnais en considération et que je ne pouvais être plus agréablement que je ne l'étais à Versailles, d'où je revins, le soir, fort content que cette affaire, étant bien finie, ne me tracassât pas davantage, d'autant que cela donnait espérance de tranquillité pour l'avenir. Je n'aurais pas dû croire être quitte de M. de Castries, dans mon pays, par lui-même. On pensait qu'il se retournerait pour tirer parti de sa fausse démarche. Quelques jours après, j'eus une curieuse conférence avec M. le prince de Robecq, mon ami, qui me fit voir son ordre qui n'était qu'un Par le Roiy comme le mien, pour commander dans toute la Flandre et le Hainaut. Et nous nous accordâmes pour rendre tranquille toute l'étendue immense que nous avions à nous deux.

Le 11, on trouva mort chez lui M. Bouret (1), un des plus riches fermiers généraux, qui avait bâti tant de palais et s'était dérangé, à la fin.

C'est dans ce temps-là, que M. Necker, du consentement de M. Taboureau, fit donner l'arrêt qui réunissait six régies différentes en une seule, affaire dont il devait résulter deux millions d'épargne, mais pour laquelle il fallait toujours faire

(1, Etienne -Michel Bouret (1710-1777), d'abord trésorier général delà Maison du Roi 1738), puis : al (1743 . ri administrateur des Postes, enfin

lire de la Chambre cl du Cabinet du l><>i en 1769.

Après avoir joui Immense, il mourul insolvable, et, croit-on,

par suii

des emprunts. On ne vivotait qu'en augmentant la dette nationale, et l'argent manquait, ce qui nous retenait pour la guerre, mais nos armements augmentaient et tout s'échauffait. On doutait que M. de Taboureau et M. Necker pussent s'accommoder; cependant cela allait encore.

Le 14 et le 15 avril, je fus à Versailles : j'y eus une curieuse conversation avec M. de Sartines, à qui j'exposai mon plan, plutôt politique qu'autrement : il était au pinacle, parce que la Marine n'avait jamais eu tant d'argent, qu'il faisait beaucoup armer, qu'il avait détruit la plume, et qu'il venait de faire des promotions immenses. Cela réveillait notre Marine et paraissait la tirer du néant.

Je m'informai beaucoup de l'arrivée prochaine de l'Empereur qui, ne voulant aucun honneur ni fête, ne paraissait pas faire événement, quoique c'en fût un, et, en gros, on n'était pas aise de son arrivée. La Reine ne cessait de courir à Paris, et le Roi à la chasse.

Ayant appris, chez M. de Sartines, que le chevalier de Borda, savant marin, était de retour de sa curieuse expédition pour lever les plans et cartes, des îles Canaries, et qu'il }T avait vu M. Cook qui lui avait donné sa carte, je n'eus rien de plus pressé que de l'aller chercher.

Le 16 avril, je me rendis chez lui. Il me fît le plus grand plaisir en me montrant et me confiant les cartes gravées que M. Cook lui avait remises lui-même, et dont l'ouvrage ne paraissait pas encore. Par là, je fus à même de perfectionner encore la mienne. Il se trouva que M. Cook l'avait suivie en entier, et même ses fautes. Ainsi, je fus cause qu'il la donna en hémisphère, mais la projection de la mienne était plus grande et plus curieuse. Je la corrigeai, d'abord, sur celle de M. Cook, et je m'y adonnai en entier pendant trois jours, allant suivre le travail chez le graveur, de sorte qu'après, elle fut tout à fait à perfection; c'est un curieux morceau, et complet en son genre.

Je reviens à ma conversation chez M. Borda : après avoir dit tout ce qui regardait ma carte, il m'apprit qu'étant à Ténériffe, M. Cook y était arrivé, montant encore la Résolution,

bâtiment qui durait plus ù faire des tours du monde qu'à rester dans le port. M. de Borda m'assura qu'avec le radoub convenable, un vaisseau durait dix-huit ans à la mer, et ne durait que douze ans dans un port. Il me fit un détail curieux de ce fameux Cook, homme simple et ferme et voyant bien, me dit qu'ils avaient été très bien ensemble, qu'il l'avait engagé à aller faire le tour de l'île de M. de Kerguelen qui n'avait pas seulement osé la tourner; que c'était le 18 août 1776 qu'il l'avait quitté à Ténérilfe et l'avait vu partir pour aller ramener son tacticien à Taïti. Nous espérions que, de là, il tenterait vers le nord de la Californie (c'était pour son troisième tour du monde, les deux premiers nous ayant plus instruits et fait plus de découvertes qu'aucun navigateur, après Magellan).

M. de Borda me fit voir le travail superbe qu'il venait de faire pour lever les îles Canaries, se servant, comme il faut, des distances à la lune pour les grands points isolés, des montres pour les points prochains, et des relèvements trigonométriques et de l'estime pour les petites distances. Au moyen de quoi, le grand problème des longitudes était résolu, et cela s'accordait avec mon mémoire des longitudes envoyé à l'Académie de Brest.

Il m'apprit qu'il avait levé trigonométriquement, et à langueur, la hauteur du mont de Ténérifîe, sur lequel il avait monté ; que sa hauteur sur la mer était juste de 1904 toises de France et, du haut, son horizon de 43 lieues marines de 20 au degré ; ainsi que, du pont des vaisseaux, en temps superbe, on peut en découvrir la cime, de 50 lieues terrestres de 25 au degré. Cette longue conférence m'enchanta.

Le jour d'après, je suivis, comme j'ai dit, l'ouvrage de ma carte, et je montai, un jour, avec le duc d'Havre, sur le comble de sa nouvelle maison, où je l'engageai à faire une plate-forme d'usage, qui sera une des plus belles vues possibles.

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