‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 3)Chapitre 4 sur 11 · DU 12 JUIN AU 31 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DU 12 JUIN AU 31 DÉCEMBRE

Les chevaliers de l'Ordre s'assemblent, le 12 juin, chez le comte de Provence, afin d'examiner les dispositions prises pour les cérémonies du lendemain. — Nouvelle réunion, le 13 au matin, sous la présidence du comte de Provence, qui s'acquitte de sa tâche avec distinction. — Le Roi fait savoir à l'assemblée que, conformément aux décisions de celle-ci, il paraîtra revêtu du manteau de l'Ordre. — Vêpres et Complies. — Chapitre tenu par le Roi, afin de recevoir les doléances de l'Ordre. — Nomination de deux commandeurs ecclésiastiques et de quatre otages de la Sainte Ampoule. '— Le 14, cavalcade à laquelle le Roi prend part; dévotions à l'église Saint-Remi : toucher des écrouelles. — Je visite les églises Saint-Remi et Saïnt-Nicaise ; leur description, et celle de la Saint Ampoule, — Dîner chez le duc de Bourbon. — Visite au maréchal du Muy et à Turgot, avec lequel j'ai une nouvelle conversation sur le commerce des grains. —Le peuple acclame le Roi sur la promenade publique. — Visite à la collection de coquilles de M. t'avait. — Le 15, le Roi prend part à la procession de la Fête-Dieu. — Mon opinion sur le Sacre. — Je quitte Reims pour Attichy où je reste deux jours; je vais ensuite à Paris, d'où je sors le 2i juin, pour me rendre à Amiens, puis à l'Hermitage et à Calais. — Je reviens à Paris le ir> décembre. — .Mort du maréchal du Muy, ministre de la Guerre. — Intrigues dont sa succession est l'objet. — Le Roi fixe son choix sur le comte de Saint-Germain. — Portrait du nouveau ministre, que je vais voir à Versailles; compte rendu de notre conversation. — Passion du

Roi pour la chasse. — Aspect du parc de Versailles après l'abatage des arbres. — Dîner chez M. de Saint-Germain, et visite à M. île Maurepas. — Ma rencontre fortuite avec le Roi, dans l'Œil de Bœuf, à onze heures du soir. — Réforme de la .Maison du Roi, par M. de Saint-Germain; consternation des intéressés. Caractère du Roi.

— Je soupe dans ses cabinets, où il y a une exposition de porcelaines de Sèvres. — La Reine me montre des bijoux dont elle désire faire l'acquisition. — Nouvelle entrevue avec M. de Saint-Germain.

— Objet de toutes les conversations : les réformes du ministre de la Guerre et les édits du contrôleur général Turgot.

Le lundi 12 juin, je vis la foule des dames chez la Reine; je fis des visites et dinai chez M. d'Aranda, ambassadeur d'Espagne.

A cinq heures, je me rendis, comme les autres, chez Monsieur où, par invitation de l'huissier de l'Ordre, nous étions avertis de nous trouver, tous les chevaliers du Saint-Esprit, à une assemblée, et non à un chapitre, car il n'y a que le Roi qui en tient. C'était la première assemblée et convocation de tout l'Ordre, depuis un temps infini. On disait que ce devait être chez le doyen, mais on assura que les statuts disaient : « Chez le plus éminent en dignité. »

En conséquence, quoique les princes n'aient pas, là, de distinction, on avait mis, au bout d'une grande table, un fauteuil où Monsieur présida, à sa droite le duc d'Orléans, à sa gauche le comte d'Artois ; à droite du duc d'Orléans le prince de Condé ; à la gauche du comte d'Artois son ami le duc de Chartres, à côté de qui était le duc de Bourbon : cela était en ligne, au fond. A gauche de Monsieur, sur le revers, les quatre cardinaux ; sur le même rang, des deux côtés de la table, tous nous autres, et derrière, au fond, suivant nos rangs de dignité et dans l'ordre de l'appel. Ainsi, de mon côté, c'étaitle maréchal de Richelieu, lemaréchalde Noailles, moi, le maréchal de Fitz-James (1), le duc de Nivernois, etc..

(1) Charles, duc de Fitz-James (V. t. [, p. 334, note 1), était maréchal de

France depuis le 2i mars 1" ..

et, vis-à-vis, de môme, par les rangs de dignité, comme nous marchâmes.

Au bout de la table était assis M. d'Aguesseau (1), grand prévôt; à sa droite M. de Vergennes, secrétaire ; à sa gauche l'évêque de Bourges, chancelier; à sa gauche M. Bertin, grand trésorier. Les petits officiers étaient les deux huissiers debout vers la porte, et le sieur Gbérin (2), debout derrière le grand prévôt, et sans place ni prétention, comme généalogiste.

L'archevêque de Bourges, qui parle fort bien, dit que l'objet de l'assemblée était de voir si tout était bien disposé pour le lendemain. Il objecta, d'abord, qu'on avait mis, dans les livres de cérémonie, que le Roi paraîtrait en novice et serait reçu; que c'était une faute; que le Roi avait déjà été reçu publiquement ainsi, et était chevalier; qu'il devait donc paraître en manteau, et supprimer une nouvelle réception que les livres avaient mise à tort sur d'autres règnes où le Roi n'était pas encore reçu. On voulut parler et opiner, mais il objecta que, cela allant sans dire, cela devait passer par proclamation, ce qui fut fait, et il fut arrêté que le Roi paraîtrait en chevalier déjà reçu.

Il ajouta qu'on demandait si les deux huissiers, qui sont en manteaux, comme nous, à la cérémonie, baiseraient la main du Roi, comme ils avaient fait au sacre de Louis XV; M. Bertin détailla les raisons d'usage pour eux, sans droit. On resta en silence. Sur quoi, le maréchal de Tonnerre, de quatre-vingt-huit ans, et doyen, car il était de la promotion

^1 Jean-Baptiste-Paulin d'Aguesseau de Fresne (fils du chancelier), comte de Compans et de Maligny, né en 1702, conseiller d'État au Conseil des Dépêches et au Conseil du Commerce, avait été nomme, en 1772, prévôt maître des cérémonies des Ordres duRoi. I! avait épousé, eu 1736, Aime- Louise-Françoise Dupré de la Grange Blénenu, morte en 1737, cl. on 1741, Maiïe-Geneviève-Bosalie Le Bret, fille du premier président du Parlement de Provence.

(2i Bernard Chérin [1718-1785), généalogiste des ordres de Saint-Lazare et de N.-D. du Mont-Carmel, puis des Ordres du Roi en 1772, et leur historiographe en 17 "G.

Son fils Louis-Nicolas-Henri (1761-1799) est devenu aussi célèbre comme homme de guerre que comme généalogiste.

du sacre du feu roi, en 1722, se levant, observa que, puisqu'il était question d'eux, ils devaient sortir. Monsieur les* fit sortir ; on alla aux opinions par la queue, et il fut unanimement décidé qu'ils ne devaient pas jouir du plus, grand honneur des chevaliers.

De là, le maréchal de Duras, qui fut le plus vif, franc et net, se récria contre notre grand prévôt M. d'Aguesseau, peu aimé, de ce qu'il demandait au Roi bien des choses, sans l'avis préalable des chevaliers. MM. de Beauvau, de Poyanne, le maréchal de Noailles furent des plus forts et des plus vifs ; on se récria contre le pouvoir de tous les grands officiers de l'Ordre qui faisaient tout sans lui, sur ce que le Roi manquait à son serment par les droits que l'abbé Terray nous avait ôtés et tous les abus sur les finances et autres, que les commissaires n'étaient pas écoutés, qu'il en fallait davantage. Le maréchal de Noailles alla jusqu'à dire que l'Ordre aurait été en état de payer le couronnement, si ses fonds étaient bien administrés. Tout cela fut vif et débattu.

Monsieur, avec une grâce et un talent très marqués, récapitula tout, saisit supérieurement le vrai, enfin parla à merveille. Nous en fûmes tous enchantés, car il montre le plus grand talent pour le Conseil. C'était réellement remarquable pour ses vingt ans ; il ne se pouvait rien de mieux, et cela coulait, comme de source. Grâce, force, justesse, noblesse, enfin le ton et la chose, tout y est.

L'assemblée ayant été longue et vive, Monsieur fit rédiger les objets, et dit qu'il les présenterait, dès le soir, au Roi, et il fut arrêté qu'en se rassemblerait le lendemain, à dix heures, chez lui, pour savoir les réponses.

On allait à une revue du régiment de housards qui était à Fismes, pour l'objet de la révolte des grains, circonstance triste, en pareil cas. Nos deux princes étaient en uniforme vert de dragons, le cordon sur l'habit, et le casque en tùte. Ils sont très bien de figure, et étaient charmants, comme cela. L'ensemble de ces uniformes à casques, des cardinaux et de tous les beaux habits avec le cordon par-dessus, fit une m. 13

assemblée remarquable. Nous étions, avec les princes, quarante chevaliers présents.

Je revins, de là, écrire, me mettre au courant, et me coucher tard, ayant bien des objets à marquer.

Le mardi 13 juin fut bien rempli. A 10 heures, nous nous rendîmes et nous plaçâmes de même chez Monsieur. 11 ouvrit la séance par dire que le Roi recevait nos félicitations ; qu'il paraîtrait en manteau ; qu'il voulait bien, puisque c'était notre avis unanime, que les deux huissiers ou petits officiers de l'Ordre ne fussent pas admis à baiser la main, quoiqu'ils l'eussent fait au couronnement du feu Roi ; que le Roi ne voulait pas augmenter le nombre des commissaires ; que, s'il ne s'agissait que de 12,000 francs, (réponse singulière), de ce qu'on avait ôté à l'Ordre pour ne pas manquer à son serment (fait la veille), il s'en ferait rendre compte ; que, pour l'uniforme de la broderie des revers, qui était un des objets, et que j'ai oublié, les commissaires n'auraient qu'à présenter des modèles. Et il dit cela avec grâce et justesse.

Le maréchal duc de Duras se leva et dit ferme qu'on avait oublié bien des articles dans la rédaction des doléances (c'est le mot d'usage), et représentations de l'Ordre, surtout les plaintes contre les grands officiers de l'Ordre qui faisaient tout sans lui rien communiquer, et même parlaient seuls au Roi, et sur l'abus des finances. Sur cela, on s'échauffa, on parla à la fois : MM. de Beauvau, de Noailles et autres furent, à l'ordinaire, très vifs. Ce qui fut remarquable, ce fut de voir là, simple chevalier, le fameux duc de Ghoiseul, et il opina un moment, et persista, malgré la réponse du Roi, à demander plus de commissaires. Le chancelier de l'Ordre observa assez justement qu'on pouvait, du moins, proposer que les sortants d'exercice remplaceraient les manquants, pour qu'il y en eût toujours trois effectifs. M. de Beauvau écrivit, en particulier, un avis ; toutle parti du duc de Ghoiseul se récria pour soutenir son avis, ce qui était remarquable. Enfin, M. de Beauvau ayant donné son papier, le maréchal de Duras résuma les demandes à faire au Roi. Poyanne, à l'ordinaire, opina ferme, et conseilla de profiter de l'occa-

sion, qu'on n'aurait peut-être plus, de s'assembler, et, après deux heures de débats, Monsieur se leva en promettant de remettre au Roi, ce même jour, les doléances et représentations de l'Ordre. Il fit, en deux occasions, surtout, des distinctions et résumés d'une justesse, d'une facilité et d'une grâce étonnantes : il semblait qu'il ne faisait jamais autre chose. Le duc d'Orléans parla bien aussi. Tel est le détail des doux seules assemblées de l'Ordre qu'on ait vues depuis bien longtemps.

Avec cela, on se débattit pour nuire à nos officiers, et j'aurais voulu, comme je le proposai, 'sans pouvoir me faire entendre, car le tout est d'être à la mode, qu'on eût arrêté que le registre serait mieux tenu, que chaque chevalier pût y porter ses plaintes et lire les registres et les arrêtés des commissions, ce qu'on eût plus appuyé sur la régie des fonds. On disait qu'on donnerait double commande pour le sacre, mais on n'en parla plus.

J'étais prié à un grand diner chez le maréchal du Muy. On se mit tard à table. Il était en habit de l'Ordre, ainsi que le maréchal de Contades, au manteau près, ce que je n'osai faire. A la moitié du diner, je m'échappai et vins m'habiller, ce qui n'était pas aisé. Cet habillement si cher, qu'on ne met qu'une fois, est difficile à arranger, etl'immensemanteau, très beau, mais mal coupé, est difficile à mettre, ce qui fait que la plupart vont mal.

Etant ajusté, je me rendis, non sans peine, avant 4 heures chez le Roi, et j'y arrivai des premiers. C'était une majestueuse cohue ; on était étouffé, étranglé et assommé de ces immenses manteaux, et on ne pouvait se retourner. Le mien, qui me coûta environ 8.000 francs, sans le reste de l'ajustement, et que j'aurais pu éviter, si j'eusse su que le prince de Tingry m'envoyait celui de M. de Yérac, me pesait horriblement et me faisait grand mal sur les clavicules, car ouest chargé comme un portefaix. Si cet habillement était moins incommode et mieux coupé sur la personne, et si l'épitoge était moins large, ce serait un superbe habillement que le Roi devrait faire porter aux cérémonies, mais il ne peut les souffrir

et fut si assommé de son manteau, qu'il est à croire qu'il ne le reportera jamais.

A ! heures et demie, on fît l'appel comme à Versailles: y avant quelques absents, je me trouvai le cinquième, ce qui est un beau rang que je devais à ma grandesse de 1706, les autres ducs et pairs étant après.

Un peu devant 5 heures, on partit deux à deux, à l'ordinaire. Je marchai avec le maréchal duc d'Harcourt. On ne peut se représenter la beauté de cette marche, dans cette belle et longue galerie descendante, et à l'entrée de cette belle église et de la décoration du milieu, illuminée comme au sacre. Les dames parées remplissaient les travées, et les seigneurs et gens bien mis, les amphithéâtres et les banquettes. La Heine et les ambassadeurs étaient dans leurs mêmes belles loges, le Roi entouré de ses grands officiers, et avec ce superbe et immense manteau que le chevalier de Talaru (1), en habit et manteau de réseau d'or, soutenait, aidé de quatre garçons de la Chambre. Dès qu'on vit entrer le Roi dans l'église, les battements de mains reprirent, mais moins, et tous les gens sensés, y ayant réfléchi, blâmaient fort cette extase qui tenait de notre amour pour les spectacles, et que la Reine, qui aimait à être applaudie, avait encouragée par ses révérences.

La cérémonie fut superbe, mais paraissait froide, après celle du sacre. Il n'y avait, ici, de costumes singuliers que ceux de l'Ordre, et, le Roi n'étant pas reçu, cela se bornait aux Vêpres et Complies, aux révérences et aux baisements de main, mais l'espace qu'il fallait que nous laissions entre nous pour ces grandes queues traînantes, faisait bien.

Le Roi avait un trône en tribune à l'entrée, et peu brillant, et un autre sous un grand dais, comme aux réceptions à Versailles, à l'entrée du sanctuaire.

(1) Louis-François, vicomte de Talaru (1729-1782), d'abord chevalier de

Malte cl garde de la M irine, passa ensuite dans le service de terre et devint

mestre de camp de cavalerie en 1758, premier maître d'hôtel de la Reine

en 1770, chevalier des ordres du Koi à l'occasion du Sacre en 1775. 11 avait

eu lit, 7, llenriette-Jeanne-llélie de Becdclièvre.

Nous étions dans les hautes stalles, nos armoiries sur des cartons derrière, et assez bien, mais, anciennement, celaétait bien mieux, à l'ordre de la Toison d'Or, y restant toujours. Mon côté, qui se trouvait à droite en entrant, était sur la même ligne, dans les hautes stalles. A commencer par le côté du Roi : Monsieur, le duc d'Orléans, le prince de Gondé, le maréchal duc de Richelieu, le maréchal duc de Noailles, moi, le maréchal duc de Fitz-James, le duc de Nivernois. De l'autre côté, sur la même ligne : M. le comte d'Artois, le duc de Chartres, le duc de Bourbon, le duc de Villeroy, le maréde Mouchy (1), le maréchal duc d'Harcourt, etc.

Apres les vêpres, et quand le Grand maître (que M. de Vergennes remplaça, M. d'Aguesseau boudant et ayant la goutte), et les deux huissiers, en habits comme nous, et même l'archevêque de Bourges, chose singulière pour un prélat (mais on dit que c'est une sorte d'aumusse ou chape que nous avons, et que nous sommes d'un ordre religieux, puisqu'il oblige au bréviaire et à des dévotions de congrégations) après Vêpres eurent fait les révérences pour avertir, les deux frères du Roi, puis les princes firent les révérences isolément : il y en a bien une douzaine à tout le monde (2). Puis les chevaliers les firent quatre à la fois. On n'avait point fait de répétitions ; on ne nous avait pas même indiqué ce qu'il y avait à faire, ce qui, je crois, venait de la façon dont on traita M. d'Aguesseau et nos petits officiers, de sorte que les quatre premiers furent fort embarrassés : c'étaient le vieux maréchal de Richelieu, le duc de Villeroy, le maréchal de Noailles et son frère le maréchal de Mouchy.

Nous vînmes ensuite, savoir: moi, le maréchal d'Harcourt, le maréchal de Fitz-James, et le duc de Nivernois. Le maréchal d'Harcourt nous dérangea un peu, et cela alla comme on

(1) Philippe, comte de Noailles, puis duc de Mouchy en 1715, maréchal de camp en 17ii. lieutenant général en 1748, maréchal 'le France le ■i\ mars 1775, avaitépousé, en 1741, Anne-Glaude-Laurence d'Arpajon. Il fut

guillotiné, ainsi que sa femme, en 1794.

(2) Voyez les livres. [Note de l'auteur.)

put. On raisonne beaucoup, en France, et quand ce vient à à exécuter, on laisse tout aller !

Les autres en firent de même, quatre à quatre ; il y a beaucoup à se retourner, ce qui n'est pas aisé, affublé de ce grand manteau, mais les derniers avaient beau jeu, ayant le temps de voir ce qu'il y avait à faire.

Ensuite, on se tient debout, en ligne, et le Roi se lève et vient aussi faire les mêmes révérences ; il les fit bien, les ayant étudiées. On lui portait avec adresse cette immense queue, et il eut bon air, dans cette cérémonie. Monsieur y fut charmant. Le Roi, ayant fait ses révérences, monta sur le trône qui est à l'entrée du sanctuaire : c'est là où, suivant le livre, on devait l'habiller, mais, étant déjà chevalier, on n'eut qu'à lui porter à signer le registre où, depuis la création de l'Ordre, ils ont signé, et où il confirme son serment. C'est donc là ce qui le constitue Grand-Maître ; il n'y a, ensuite, que le baisement de main, qui n'a lieu que là.

Les princes, puis nous tous, dans le rang que j'ai dit, s'avancèrent devant le Roi, firent une révérence à l'autel, une au Roi, puis, mettant un genou sur un gros coussin parsemé de fleurs de lis, baisèrent la main du Roi ; ensuite, une révérence à l'autel, une au Roi, puis chacun alla se remettre dans sa stalle. Comme j'étais seul, et que je vis exécuter cela devant, je le fis au mieux, après le maréchal de Noailles, et avant le maréchal d'Harcourt (1).

Tout cela fait, le Roi, refaisant des révérences (on sait qu'elles se font à l'antique, en baissant les genoux, comme les femmes), revint à son premier trône, ou plutôt à son fauteuil à bras, comme ceux de Charlemagne, un prie-Dieu devant. On dit Complies, et j'ai oublié de dire qu'on se tient couvert dans l'église, ce qui, avec ces chapeaux à plumes, fait bien, et les huissiers avertissent, par des révérences, le Roi, chaque fois qu'il faut se découvrir et se mettre à genoux.

L'office fini, en commençant par la queue, on va, deux à

(1) On observera que le Roi détourna la tête, quand le duc de Choiseul y vint. [Noie de l'auteur.)

deux, faire la révérence à l'autel, puis au Roi, et on reprend la marche en se couvrant, comme on est venu. Toutes les troupes sur la place, le peuple qui garnissait tout, et cette superbe marche le long de cette grande galerie, fait au mieux, mais les manteaux étouffaient et étranglaient encore plus en montant, et chacun en eut son saoul.

Le Roi, rentré dans son appartement, nous lit entrer. On appelle cela tenir chapitre, et cela se fait fort lestement, personne n'y pouvant rien dire. C'est pourtant alors que les Grands Officiers peuvent apporter les représentations ou doléances de l'Ordre, mais le Roi en est quitte pour dire : «J'examinerai cela! » et aller son train. Monsieur, de très bonne grâce, lui offrit et lui recommanda les représentations qu'on avait rédigées le matin. Le Roi dit : « J'examinerai cela ! » puis, avec l'air moins libre et aisé que Monsieur, il dit : « J'ai à vous proposer, Messieurs, pour commandeur ecclésiastique, et MM. les quatre otages, et mon porte-queue pour chevaliers laïques (en les nommant). On s'inclina, puis il dit : e Mettez par écrit et publiez ! » Alors il ôta son immense manteau, s'amusa et sauta d'aise d'être désaffublé de tout cela, car, quoique très dur et fort, il sentit bien cette fatigue.

M. de Vergennes alla, les portes ouvertes, publier la promotion, savoir deux commandeurs ecclésiastiques, l'ancien précepteur du Roi, et l'archevêque de Narbonne. Les quatre otages de la Sainte Ampoule, comme cela est d'usage, étaient le vicomte de La Rochefoucauld (1), le comte de Talleyrand (2), le marquis de Rochechouart (3) et le marquis de la Roche-

(1 Jean-François, vicomte de La Rochefoucauld, né en 1735, d'abord connu sous le nom de marquis de Surgères, colonel du régiment de Royal-Champagne (cavalerie) avait épousé, en 1732, Anne-Sabine-Rosalie Chauvelin. fille du Garde des Sceaux.

(2; Charles-Daniel, comte de Talleyrand, né en 1731, maréchal de camp en 1770, chevalier des Ordres du Roi en 1775, lieutenant général eu 178Î, avait épousé, en 1751, Alexandrine-Victoire-Eléonore de Damas d'Antigny.

(3) Jean-Louis-Roger, marquis de Rochechouart (1717-1176), maréchal de camp en 1701, lieutenant général en 1705, chevalier des Ordres du Roi en 1775, avait épousé, en 1751, Charlotte de Faulcon de Ris, nommée, pendant la même année, dame pour accompagner Mesdames de France.

Aymon (1), et, de plus, le chevalier de Talaru, qui avaient, ce jour-là, aidé a porter l'immense manteau du Roi, comme cela est encore d'usage. Gomme tout cela ne peut se faire par des personnes titrées, cela fit qu'il n'y en eut pas dans cette promotion, et qu'elle se borna à ce qui est ordinaire, hors l'archevêque de Narbonne (2), qui fit crier, à cause de la jalousie qu'on portait à la jolie Mme Dillon (3), à qui la Reine marquait un attachement distingué. Il en resta encore, je crois, six de vacants.

Il n'y eut qu'à aller se reposer; les épaules me firent mal pendant deux jours. Il serait convenable qu'on fît les manteaux moins gênants, et qu'on les portât à quelques cérémonies.

Le mercredi 14 juin fut encore bien rempli et curieux. Nous allâmes, toute la famille, avec le duc de Charost, sur un échafaud couvert, vis-à-vis le nouvel hôpital, voir passer la cavalcade. Il faisait très chaud. La vue est large, et on était bien placé. On suivit ce qui est écrit dans le petit livre des cérémonies. Les mousquetaires noirs, dont les chevaux étaient beaux, puis les gris, les chevau-légers à cheval, les gardes de la prévôté à pied, hors M. de Tourzel à cheval, très peu de seigneurs à cheval, parce qu'on n'avait pas été averti, sans quoi il aurait dû y en avoir davantage, quatre chevaux de main du Roi, superbement caparaçonnés, douze pages achevai, les trompettes, les Gent-Suisses de garde à pied, ayant le duc de Cossé à cheval, en habit de Cent-Suisses, d'argent

(1) Antoine-Charles-Guillaume, marquis de la Roche-Aymon, né en liai, d'abord Garde du corps, et menin du Dauphin plus tard Louis XVI, fut promu brigadier eu 1784, maréchal de camp en 1788. lieutenant général en 1814. Il avail épousé, en 1171, c.lcite-MariePaule-IIortense-Bernardine de Beauvilliers, dame du palais delà Reine.

2) Arthur-Richard de Dillon, ne en 1721, évêçpie d'Evreux en 1753, archevêque de Toulouse en 1758, e1 de Narbonne en 1762.

(:i) Louise-Thérèse de Uottie, dame du palais de la Reine, morte à Paris en septembre 1782, âgée de32 ans, était la femme d'Arthur, comte de Dillon, brigadier, colonel du régiment d'infanterie de son nom, maréchal de camp en 1784, lieutenant général en 1792, remarié, en lis.'i, avec mademoiselle de Latouche-Longpré.

I.a première comtesse de Dillon, après avoir joui de la faveur de la reine, lui déplut par ses exigences et fut supplantée par madame de Polignac.

avec un manteau, et qui avait très bon air, quelques chevaliers de l1 Ordre pèle-mèle (et pas assez, n'ayant pas été avertis), les maréchaux du Muy, de Broglie et de Xicolaï, sans garder le rang et en uniformes de lieutenants-généraux, mais brodés de même sur les tailles, le grand écuyer M. de Lambesc, le Roi superbement habillé, en bas de soie comme les autres, et sur un magnifique cheval, où il était fort bien, les deux capitaines des Gardes à ses côtés, des écuyers à pied, les six gardes écossais en hoquetons, à pied, sur les ailes, tout cela faisant très bien, mais un peu trop serré et confondu, comme dans toutes nos cérémonies. Derrière le grand chambellan, le premier gentilhomme de la Chambre et le premier écuyer de front, les deux frères du Roi, puis les princes du sang : leurs habits, chevaux et harnais étaient des plus beaux; on remarqua surtout le cheval de Monsieur, qui avait coûté quatre mille francs, celui du duc de Chartres, avec un grand panache, et le harnais de beaux diamants du comte d'Artois.

Venaient ensuite les officiers des gardes du corps, puis le détachement choisi des gardes du corps, et les gendarmes de la garde fermaient la marche. Tout cela est fort beau : le moment où le Roi et les princes passent est frappant, mais cela parut un peu court, et pas assez garni. Le Roi ôta son chapeau, de bonne grâce, pour nos dames, en allant et en revenant ; il était mieux à cheval qu'à pied, s'y tenant mieux et menantbien son cheval.

Nous n'étions pas loin de l'église de Saint-Remi. Dès que le plus gros fut passé, nous nous fourrâmes dans les intervalles des gendarmes, et, non sans suer, nous allâmes à la suite. Les autres entrèrent au parc où étaient les malades, et moi je me fourrai à la suite du Roi, à l'entrée de l'église Saint-Remi. N'étant pas de la cavalcade, je n'osais d'abord me montrer, mais, voyant que cela était égal, je remis mon cordon bleu sur l'habit et me mis tout à fait à la suite, ce qui fit que je vis tout avec d'autant plus de facilité que nous étions peu de monde.

Le Roi alla près de la sacristie prendre le manteau et le

petit habit de l'Ordre du Saint-Esprit, pour suivre «Ma lettre les statuts qui prescrivent de l'avoir, quand on fait ses dévotions. C'était une nouveauté pour moi, qui me fit plaisir à voir, car, de mon temps, le feu Roi, ayant toujours eu des maîtresses, ne les avait pas faites. Il est dit que le Roi doit être en état de grâce pour toucher les malades : c'est pourquoi, quoiqu'il les eût faites à son sacre, il fît encore ses dévotions et communia là encore d'autant mieux qu'il n'y était que pour cela, et sans autre cérémonie. Il entendit ensuite, toujours prosterné et marquant une vraie dévotion, une seconde messe basse, et je fus extrêmement édifié de la religion qu'il marqua et du respect avec lequel il fit cette communionlà. Ce n'était pas faute qu'il fût entouré de bien des incrédules, mais il est certain que, s'il ne change pas, il aura bien de la dévotion, sans rien de gêné ni d'exagéré.

D'après la règle, tous les chevaliers de l'Ordre auraient dû être en petits manteaux, mais on préféra, pour le coup d'œil, les beaux habits. Après ces deux messes, le Roi, toujours en petit manteau de l'Ordre, alla dans le parc, toucher les malades, cérémonie dont je parlerai après.

Comme j'étais là, pour profiter de l'occasion, je laissai aller le Roi et je restai à visiter l'église et ce qu'il y avait à voir : Saint-Remi est une église du xne siècle, un beau et grand vaisseau d'un goût noble et simple. La maison des religieux venait d'être brûlée, avec une perte terrible de livres et de manuscrits, et on avait reblanchi l'église à la hâte.

Le maître-autel a un retable d'or antique fort beau. Derrière, au milieu du chœur, est un très grand mausolée avec figures, assez ancien, dans lequel, on renferme les châsses de saint Marcou et de saint Rémi, et la Sainte-Ampoule. On me montra et on m'expliqua tout. On avait ôté les deux châsses et on les avait mises aux deux côtés de l'autel ; celle de saint Marcou, où le Roi va faire sa prière, est d'or et à l'antique. Celle de saint Rémi est plus grande, d'argent; elle n'a que cent ans et est belle.

On me montra, ensuite, en détail, la Sainte-Ampoule : elle est enfermée sur le devant du grand tombeau dont j'ai parlé.

La porte d'or, avec pierreries, est très ancienne. On tire de dedans (et c'est le sacristain, en chasuble et étole), un petit reliquaire carré d'or, avec de vieilles pierres précieuses non taillées. Il a, environ, cinq pouces sur chaque face. Derrière une glace, on voit dedans une petite bouteille d'environ un pouce de haut, qui est rougeâtre et sûrement de la plus haute antiquité. Elle me parut bien pleine. Il y a, dans le reliquaire et derrière, l'aiguille d'or dont on tire, au sacre, la grosseur d'un grain de blé, mais le père sacristain nous dit qu'on y remet ce qui reste sur la patène, après les onctions, de sorte que, si on en tire un grain, on peut y en remettre deux. Il n'est donc pas étonnant qu'elle soit toujours pleine, et c'est du reste du Saint-Chrême, de sorte que c'est une espèce de boue ou de poussière grasse, et comme un onguent séché.

On sait que la tradition rapporte que cette bouteille ou petite fiole d'un pouce de haut, après la conversion et le baptême de Clovis, la veille de Noël de Fan 496, fut apportée par une colombe, à la vue de tous les assistants, jusque sur l'autel où saint Rémi attendait le Saint-Chrême, qui ne pouvait arriver assez tôt pour le sacre, à cause de la foule qui remplissait l'église. Ce qu'il y a de visible, c'est que le reliquaire est très ancien, et que la petite bouteille le paraît encore plus.

On montra aussi la canne en béquille, qu'on dit être celle de saint Rémi, et quelques autres antiquités de ce genre, et il est certain, par la tradition de tous les plus vieux auteurs, que cela est très ancien.

Après avoir tout vu à Saint-Remi, j'allai me fourrer clans la foule pour bien voir le toucher des malades des écrouelles. On sait qu'on fait aussi remonter cet usage au temps de Clovis.

Devant l'église, à droite, il y a un ancien parc et une longue allée d'arbres. C'était le long de cette allée que les malades, dont beaucoup de jeunes gens, étaient rangés, des deux côtés, sous les arbres, à genoux et serrés l'un contre l'autre ; ils tenaient des deux côtés, quoiqu'il y en eût plus de deux mille

quatre cents, tous écrouelleux vérifiés et qui en montraient Lien les marques. A cause de la chaleur, cela puait et était d'une infection très marquée, de sorte qu'il fallait bon courage et force au Roi pour faire toute cette cérémonie, que je n'aurais pas crue, sans l'avoir vue, si rude et répugnante.

La foi de ces bonnes gens était bien remarquable : ils étaient à genoux, les mains jointes, attendant avec un air de foi et de confiance vive et réellement touchante, de sorte que, ne fût-ce que par l'extrême révolution que cela leur fait, je ne serais pas étonné que plusieurs aient été guéris.

Je priai les Gardes du corps qui suivaient le Roi en file, de me laisser mettre, pour un petit temps, derrière lui, pour bien examiner, de sorte que je le suivis précisément derrière lui, et puis assurer que l'infection était grande. Le Roi, dans le petit manteau de l'Ordre, et couvert du chapeau à plumes, touchait bien réellement deux fois chaque malade, avec les doigts et la main ouverte, sur les joues, puis, de l'autre sens, du front au menton, en disant : « Dieu te guérisse, le Roi te touche ! » Comme cela allait vite, et de suite, et qu'on ne pouvait répéter cela si souvent, il le marmottait et touchait chacun assez vite, mais avec une attention et un air de bonté remarquable, comme s'il pensait : « Je me suis bien mis en état de grâce, et, de mon côté, je fais tout ce que je peux, de tout mon cœur, et sans ostentation, ni faiblesse ! »

11 est certain que, fait comme il le faisait, et reçu avec la foi qu'y mettent ces bonnes gens, cela est très remarquable et édifiant. Le premier médecin met, par derrière, la main sur la tète de chacun pour la tenir ferme, et le capitaine des Gardes de quartier, qui était M. de Beauvau, prend avec des gants, pour la sûreté, entre ses deux mains, les mains jointes de chacun ; les maréchaux de France et les Grands officiers de la couronne marchent devant le Roi. Telle est cette ancienne cérémonie.

L'ayant suivie assez longtemps et bien examinée, je revins trouver ma compagnie pour voir le retour de la cavalcade. Quand le Roi eut fini, ses deux frères et le duc d'Orléans lui

donnèrent à laver, suivant l'usage, d'abord avec du vinaigre, puis de l'eau, puis de l'eau de fleur d'orange.

Après cette cérémonie, le Roi alla à Saint-Remi reprendre son habit riche, voir la Sainte-Ampoule et le trésor, puis remonta à cheval, et la cavalcade repassa dans le même ordre ; il salua de bonne grâce, et cela fait, un moment, un bien beau coup d'œil !

Tout cela fini, j'allai avec mon fils et ma belle-fille voir la belle église de Saint-Nicaise, où l'on voit qu'elle a été faite du temps qu'on ne disait pas de basse messe, car il n'y a pas une chapelle. Le vaisseau, à l'antique, est très bien ouvert, très beau, et on a fait, à la moderne, un chœur et un maître-autel isolé, des plus gais, et avec un superbe parement de marbre. A l'entrée de l'église, il y a, je ne sais pourquoi, un grand mausolée d'un empereur romain, avec les plus beaux bas-reliefs antiques.

On nous mena voir, en dehors de la croisée, à droite, le fameux pilier tremblant. C'est un des contreforts cà jour de dehors, fort élevé, et qui remue en haut, de trois ou quatre pouces, quand on met en branle une des cloches, dont, pour ne pas l'user, on a ôté lebattant. Ce n'est pas curieux à voir, mais on dit que la raison physique n'en est pas aisée à trouver, et que le czar Pierre resta bien longtemps, en haut, à contempler ce phénomène, piqué de n'en pouvoir trouver la cause. Cela tient au dehors, et non au-dedans de l'église. Ce n'est pas l'ébranlement de l'air, puisque la cloche n'a pas besoin de sonner, mais, apparemment, quelque rapport entre les supports de la cloche et le contrefort mal assuré de côté, quoiqu'il paraisse bien faire arc-boutant.

A 2 heures, j'allai diner chez le duc de Bourbon, gouverneur de Champagne, dont son père le prince de Condé faisait les honneurs. C'était la plus grande et meilleure chère possible. M. le prince de Condé me traita au mieux, et nous parlâmes de beaucoup d'objets intéressants. Il venait des états de Bourgogne, et raisonna fort juste sur l'objet des grains.

Je passai le reste delà soirée à examiner à fond un cabinet

complet de coquilles de M. Favart (1), chanoine qui a fait le Dictionnaire des coquilles. Cela est beau, et il fut aise de trouver un vrai naturaliste en moi. M. de Cassini logeait chez lui.

A la nuit, j'allai voir rentrer le Roi, qui avait été se promener à la belle promenade. L'affluence du beau monde y fut étonnante : on s'y portait. Le Roi alla voir le petit camp et se montra avec cet air de bonté et de franchise qui gagne les cœurs. Aussi, cette promenade, et le jour qu'il se montra dans la galerie lui en gagnèrent-ils bien des milliers. A son arrivée, le peuple était assez froid, mais, après, tout fut pour lui et, sans la cherté des blés, l'enthousiasme du début de son règne aurait repris en entier. Mais, enfin, pour ce moment-là, tout le monde fut enchanté, et il est certain qu'on ne pouvait pas voir un sacre et un couronnement mieux réussis.

J'ai oublié de dire que, ce même soir, après le diner chez le duc de Bourbon, j'allai chez le maréchal du Muy qui me traita au mieux, et que je mis dans le meilleur train des affaires que j'avais pour Calais et pour tout, et que delà, j'allai chez le Contrôleur général M. Turgot, qui était si craint et haï pour ce qu'on appelait le fanatisme de ses systèmes, mais dont je fus fort content, malgré la lettre où il avait paru me menacer du poids de l'autorité. Je parus partisan de son système (et je l'étais, en effet), de laisser libre le commerce des grains, quand il n'y a pas de cas forcé qui oblige à y pourvoir autrement. Je le ramenai donc adroitement, et j'en tirai plus que les autres. Il convint bien qu'il fallait faire fournir les marchés. Il demandait que ce ne fût que par bonne amitié, mais on voyait bien qu'il revenait un peu de ses systèmes trop généraux, et sentait qu'il y a des cas où il faut un peu forcer. Je lui parlai ferme contre la cupidité outrée. Il demandait des preuves, et avait raison, car on cria toujours, et quand il faut prouver les grands abus de cupidité outrée,

(I) L'abbé Favart d'IIerbignv, chanoine de Reims, mort le i septembre 1793, auteur d'un Dictionnaire d'histoire naturelle, qui concerne les te.<tlacées et coquillayes de mer, de terre et d'eau douce. Paris. 1775, 3 vol. in-8.

on est embarrassé. Enfin, nous convînmes assez bien de nos faits. Il me parla du canal du pauvre M. Laurent; il en voulait un, mais doutait de la possibilité de celui sous terre. Je l'en assurai. Il me dit qu'il m'enverrait MM. d'Alembert, l'abbé Bossut (1) et Condorcet pour leur montrer des possibilités aux endroits étroits des rivières, le reflux des eaux leur paraissant le grand obstacle, parce qu'ils ne voyaient pas que la lenteur dont cela est tiré ôte cet effet. Il me montra d'autres projets pour joindre les quatre rivières. Par ces deux conférences, je tirai parti de mon voyage et m'ôtai les inquiétudes que j'avais de ces deux ministres, ce qui acheva de rendre mon voyage à Reims bien agréable.

Le jeudi 15 juin, jour delà Fête de Dieu, je me rendis chez le Roi, où j'achevai de traiter avec tous ceux à qui j'avais affaire, et, à 10 heures, nous suivîmes, avec mon fils, mon gendre et le duc de Charost, notre ami, Sa Majesté à l'église, ce qui avait toujours grand air, et, de là, à la grande procession.

Il faisait très chaud ; la Reine et les dames suivirent avec des parasols, ce qui n'est guère ordinaire. L'afiluence du peuple était des plus fortes, tous les environs s'étant rendus pour voir le Roi à cette procession. Le peuple m'y toucha aux larmes, par les cris et les expressions de joie qu'il montrait, ainsi que par les plaintes de ceux qui ne l'avaient pas bien vu et qui criaient : « Mais il fallait nous le montrer! Il est trop confondu ! » En effet, on sait qu'on va trop pêlemêle.

Je suivis toujours les maréchaux de Broglie et du Muy, qui suivaient le capitaine des Gardes, qui suit le Roi. Dans les coins où il y avait le plus -de peuple, ils faisaient des exclamations et des efforts pour voir le Roi, réellement touchants. Nous leur montrions la Reine, mais c'était le Roi

1, L'abbé Charles Bossut, mathématicien (1730-1814 , membre de L'Académie des Sciences en 1768, a publié de nombreux travaux touchant la mécanique, les mathématiques, etc. 11 a aussi donné une édition des Œuvres de Pascal (1779) et un volume de Nouvelles expériences sur la tance des fluides (1782), en collaboration avec Condorcet et d'Alembert.

qu'on voulait voir, et tout, jusqu'aux toits garnis, faisait bien. Le plus beau, et ce qui fut réellement superbe, fut le tour de la place. Cette place Royale, qui a la statue pédestre en bronze de Louis XV au milieu, était achevée des trois quarts en beaux bâtiments réguliers, couronnés en terrasse à l'italienne, sur lesquelles étaient les dames couvertes de leurs parasols, ce qui faisait un couronnement aussi riche que singulier. Les troupes de la Maison du Roi à cheval, et tout ce monde immense faisait au mieux.

Il y avait, au fond de la place, un reposoir où nous entrâmes et où il fit une telle chaleur que tous les cierges coulèrent et tombèrent à la fois, ayant fondu. Nous revînmes, par cette grande chaleur que le Roi soutenait mieux que les autres et, en tout, il fit toujours tout au mieux, hors qu'il eût été à souhaiter qu'il n'eût pas sa façon de se tenir et de se dandiner en parlant ou en marchant, mais il est difficile d'égaler la belle figure qu'avaient Louis XIV et 'Louis XV. D'ailleurs, l'air de bonté du Roi était bien fait pour plaire.

La procession rentrant, nous perçâmes la foule en passant devant l'auberge où j'avais pris la chambre dont les fenêtres sont si bien placées, tout devant le portrait. Nous avions tous entendu la messe devant, de sorte que c'est là où nous quittâmes la Cour, et nous eûmes encore, de nos fenêtres, le reste de ce superbe coup d'œil, de cette foule devant ce beau portail et cette magnifique colonnade, coup d'œil qui nous fit terminer notre voyage de Reims clans son beau. Je trouvai là ma belle-fille avec la maréchale du Muy, que j'avais vue si jolie, étant Mlle de Blanckart, chanoinesse à Neuses, dont la connaissance s'était faite et entretenue par lettres.

La foule passée, nous revînmes chez notre aimable hôte, M. Grard, riche négociant, où nous fûmes au mieux, et nous nous préparâmes au départ, qui eut lieu à une heure et demie (1).

Ainsi finit notre beau voyage à Reims, qui mérite quelques réflexions, avant de passer à autre chose.

(X) Xota : le Roi partit en grand appareil, le lendemain à deux heures. [Sole de l'Auteur.)

En général, tout le monde est convenu que non seulement ce sacre s'est passé au mieux, sans la moindre dispute ni accident, mais môme, ce qui est bien rare, qu'on a tout trouvé au-dessus de l'idée qu'on s'en était faite. Tout fit honneur à MM. de Duras, de Dreux et à tous ceux qui en furent chargés. On suivit les petits livres à la lettre. Tout fut au plus magnifique, et dans le meilleur ordre possible, et chacun convint qu'il aurait été fort fâché de n'y pas être.

La ville de Reims est extrêmement embellie, depuis le sacre de 1722; elle est belle, propre, et a beaucoup de logement. Chacun se loua du sien et de ses hôtes. Il y a des promenades superbes, l'air y est bon, et la cherté n'y fut pas si grande.

Comme j'ai vu, avec attention, un couronnement d'Empereur à Francfort, je pus comparer : à ceux-ci, la cérémonie du couronnement et l'intronisation serait mieux, l'entrée aussi, si toute la Maison du Roi y était comme à l'ordinaire. A ceux de Francfort, le festin est infiniment mieux. Les électeurs et les grands officiers de l'Empire étant réels, font plus d'effet ; il y a plus d'ordre et de distinction, et, la bulle d'or étant suivie à la lettre, plus d'uniformité qui en impose d'autant plus que les Empereurs ne prennent leur titre que de cette cérémonie, qui y parait, par là, plus nécessaire.

Le Roi se fit aimer pour s'être montré ; cela me rappela comme j'ai vu l'Empereur (sic) de Bavière gagner un million d'àmes par deux révérences, et combien il faut peu, une couronne sur la tête, pour gagner les cœurs !

Les objets qu'on peut alléguer contre ce sacre sont les suivants : si toute la Maison du Roi avait été campée auprès, comme c'est l'usage, cela eût rendu l'entrée et le mouvement plus imposants. Il aurait été à souhaiter que le Roi eût parlé à quelques personnes du peuple et mis autant de majesté à la Louis XIV, qu'il montra de bonté et de zèle pour tout bien faire; que la Reine, qui, d'ailleurs, y mit toute la grâce possible, eût moins montré de prédilection pour Mme Dillon, ce qui fit des jalousies; que M. le duc de Chartres et M. le comte d'Artois, qui le copiait malheureusement, eussent eu un meilleur ton, tout le reste ayant fait au mieux.

On trouva la décoration de l'église trop renfermée et trop théâtrale. Peut-être que des gradins qui la rempliraient tout entière feraient plus d'effet, mais le trône ne pouvait guère être mieux. On jugea que le banquet royal n'avait pas d'apparence, que la cavalcade avait été trop peu garnie ; qu'il n'y avait ni assez de courtisans, ni assez d'étrangers : à l'égard des courtisans français, on ne compte que trente-deux dames au-delà du service; encore étaient-ce les familles de ceux qui y devaient être, et on ne compte qu'une vingtaine d'hommes, dont beaucoup dans le même cas, car, par exemple, le maréchal d'Harcourt et moi y devant être, il était simple que nos familles y vinssent.

Quant aux étrangers, on n'en compte qu'une soixantaine, ce qui est bien peu. Gela vint beaucoup de la crainte qu'avait causée la révolte des grains, et cette circonstance fut bien malheureuse, mais, d'ailleurs, on n'en parla pas, et tout se passa comme si elle n'avait pas eu lieu, et, sûrement, si l'on avait cru ce sacre si beau, et si l'on avait su qu'il se serait si bien passé, il y aurait eu plus de monde; la chose en valait bien la peine!

J'ai oublié de dire que M. de Maurepas était resté à Versailles, pour veiller à tout et, en particulier, aux couches de Mme la comtesse d'Artois, en cas que, comme cela pouvait arriver, elle fût accouchée à sept mois. L'absence ne lui fit pas de tort; le Roi lui écrivit de belles lettres et ne décida pas sans lui. S'il était venu au sacre, il aurait pu y assister, comme ministre, à la même place où il était déjà, comme tel, en 1722, chose bien extraordinaire! Le parti du duc de Choiseul, la Reine à la tête, se remua beaucoup sans paraître gagner auprès du Roi, mais, à la fin, cela pouvait l'emporter. Tel était l'état de la Cour, où MM. de Maurepas etTurgot dominaient pour les affaires, et un peu la Reine pour les grâces.

Je partis de Reims à une heure et demie, dans la voiture de mon fils et de ma belle-fille, la mienne suivant. Nous allâmes bien et agréablement. Il y avait des six et sept cents chevaux aux postes. Le pays, de Soissons à Àttichy, est

fort beau, et nous arrivâmes à sept heures du soir au bac.

Il y eut beaucoup de monde de grand ton, à cause du passage. D'ailleurs, je passai deux jours agréables à Attichy, et par un beau temps chaud.

Le 18 juin, dimanche, après la première messe, je partis, et j'arrivai à Paris (laissant tout ma famille à Attichy) à quatre heures. Dès le lendemain, j'allai chez le maréchal de Biron, j'y dînai trois jours, où nous eûmes de grands travaux pour l'arrangement des troupes, pour achever d'assurer la tranquillité jusqu'à la moisson. Il fut fort content de nous, et nous de lui.

Je fus fort aise dépasser, seul, quelques jours d'été à Paris, ce qui m'arrivait si rarement, et j'y courais et voyageais comme un étranger. Je vis de belles plantes chez un pépiniériste nommé Henri, et chez l'habile M. Janssen. Je fus enchanté du Cours (1) qu'on commençait à paver, et l'on achevait la montagne : cela est bien beau! Je fus très aise de voir, de dehors, le long des blés, le singulier jardin du duc de Chartres (2) ; c'est le vrai ton riche chinois, et une décoration de la Chine réalisée. J'allai, un moment, à Châtillon, qui se soutenait bien, et que je voyais si rarement!

Je trouvai, à Paris, mes cinq petits-fils charmants, et qui me firent passer, avec eux, des moments bien sensibles pour mon cœur ! Notre jardin embaumait, et je regrettais toujours de ne pas pouvoir voyager, en été, dans Paris, vrai temps de le bien voir. Mon fils et ma belle-fille étant revenus, je passai les deux derniers jours avec eux, et beaucoup avec Mmes de Leyde et de Guerchy, femmes de bien bon ton, et je fis un travail considérable pour tout payer et, en particulier, dix mille cinq cents livres, rien que pour mes habillements du sacre.

Tout étant réglé, et entrant dans ma cinquante-huitième année, ce jour-là, je partis, la nuit du 24 au 25 juin, pour

Amiens

(1) Aujourd'hui les Champs-Elysées.

(2) Aujourd'hui le Parc Monceau.

(3) Arrivée à Condé le 2 juillet, puis à rilermitage. Promenades aux

Le grand événement, par les suites qu'il pouvait avoir, de la mort du maréchal du Muy, qui avait bien profité du moment pour avoir ce titre et en peu jouir, est trop important pour ne pas entrer dans les détails.

On assure qu'ayant dit tout son projet au Roi seul, il lui avait dit que, s'il en mourait, il lui conseillait M. de Gastries. La fermeté avec laquelle il exécuta ce plan de mort est très remarquable; aussi était-ce un homme ferme, inflexible et vertueux.

La nomination tardant, on donna, en attendant, ce portefeuille à M. de Vergennes. Les intrigues sourdes ne pouvaient être plus fortes à Fontainebleau, puisqu'il s'agissait de voir quel serait le parti qui l'emporterait, et si c'était celui qui était le plus fort par ses partisans, il devait être très dominant. Quoique le Roi y fut extrêmement opposé, je pensais que, si cela tardait longtemps, ce serait le duc de Choiseul,par la raison qu'une place, si elle est bien attaquée, se rend, à la fin.

Si c'était M. de Gastries, ma belle-fille m'écrivit avec force pour m'engagera tâcher d'avoir son commandement de Flandre, et même de Hainaut; mais je la priai de goûter les raienvirons. Visite au Quesnoy avec son fils qui vient de Saint-Amand, où il était allé soigner des coliques néphrétiques. Saint-Oiner. Calais.

Il s'occupe alors du «belvéder » de Courgain et de l'affaire de M. de Bienassise, rédige un mémoire sur Les causes de la pauvreté du peuple et mède, enfin exécute un travail géographique inspiré par le second voyage de Cook.

Course à Ardres. Réception de la nouvelle de l'accouchement de la comtesse d'Artois, de l'entrée de Malesherhes au Conseil, et du triomphe des Encyclopédistes. Départ, le 31 juillet, pour Boulogne, Montreuil, Amiens, Croy-Wailly. Retour à l'Hermitage le 13 août.

Le 18 à Douai, puis à Calais. Commencement d'un travail sur La Carte Polaire. Retour à l'Hermitage le 5 septembre. Le 4 octobre, arrivée du marquis de Condorcet, qui vient conférer avec M. de Croy sur l'établissement du c canal souterrain » dont il a été parlé ci-dessus. Réception de la nouvelle de la mort de M. du Muy, et de son remplacement par le comte de Saint-Germain.

A cette époque. M. de Croy travaille, de sept heures du soir à trois heures .lu matin, à son Histoire de Condé commencée en 1737, et à l'histoire de ses terres, notamment à celle «les environs de l'Hermitage depuis l'an 1545.

11 est de retour à Paris le 15 décembre.

sons qui m'en éloignaient. J'étais bien, et, quand on est bien, il faut s'y tenir. Le duc d'Havre et sa femme m'en écrivirent aussi. Le duc d'Havre allait à Fontainebleau y travailler sans ma permission. Je fis tout ce que je pus pour les dégoûter de cela. J'étais également commandant de province. Je pouvais être plus nécessaire et occupé à la moindre inquiétude contre l'Angleterre, et, surtout dans l'état de ma santé, c'était m'ôter toute tranquillité que de m'attirer, même chez moi, les tracasseries terribles d'une multitude d'officiers ; mais je me tranquillisais sur ce que je voyais bien que tout cela serait sans effet.

Fontainebleau se perdait en conjectures, intrigues et démarches inutiles. Nous en reçûmes toutes les nouvelles qu'on en pouvait avoir. Je l'avais tant vu dans les grands événements, que je sentais bien le bonheur de n'y pas être.

Le jeune Roi était bien à plaindre, ne sachant à qui entendre, et les Rois sont bien malheureux de ne pouvoir voir par eux-mêmes, ayant toujours des objets où il faut se décider, chose toujours difficile à ceux qui veulent le bien.

Il paraissait décidé, par les nouvelles, qu'on ne nommerait pas le secrétaire d'État de la Guerre, de tout le voyage. On mandait que ce ne serait pas M. de Gastries, que son moment était manqué ; ainsi cela répondait à ce qui me regardait. Paris avait beaucoup nommé M. de Taboureau, mais il nous manda lui-même avec joie qu'on n'en parlait plus. On avait parlé de M. du Châtelet, du duc et du comte de Broglie, de M. de Vogué (1), qui était un des bons, et d'autres. Mais alors on assurait qu'on avait envoyé le courrier à Vienne, à M. de Breteuil, et c'était lui qui paraissait alors le plus vraisemblable.

D'un autre côté, il paraissait que le parti de M. Turgot se soutenait, car on disait qu'il avait obtenu un ordre aux trésoriers de la Guerre d'aller travailler chez lui, et on disait

(1) Charles-François Elzéar, marquis de Vogué, né en 1713, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 1758, avail épousé, en 1732, Marie- Madeleine de Truchet. On parlait de le nommer maréchal de France, quand il mourut, en 1782.

qu'on voulait profiter de l'intérim pour connaître toutes les dépenses de ce département : il était apparent que ce n'était pas pour les augmenter. Il était aussi question d'établir un conseil de Guerre comme à Vienne, d'ôter au secrétaire d'Etat de la Guerre les départements des provinces. On doutait que M. de Breteuil l'acceptât avec tant de diminution, et cela faisait qu'on croyait qu'on ne nommerait qu'un sous-œuvre. Tout cela n'annonçait rien de brillant pour la partie de la Guerre, et une grande différence avec les temps des Louvois et des d'Argenson, mais ce n'était que des on dit, et on se perdait, à Fontainebleau, en conjectures, cabales et tracasseries.

Cependant, nous apprîmes que, le 20 octobre, le Roi avait envoyé un courrier à M. le comte de Saint-Germain, qu'on disait fait ministre de la Guerre. Quelque bon qu'il fût, ayant quitté notre service, on ne s'attendait sûrement pas à celuilà, surtout avec les ennemis qu'il avait.

La nouvelle se trouva vraie. M. de Saint-Germain était un gentilhomme de Franche-Comté, où il avait été élevé dans une pension pour des gentilshommes pauvres. Ayant beaucoup d'esprit et un talent naturel distingué, il fit de très bonnes études et fut très instruit en tout genre. On dit qu'il fut ou voulut être jésuite. Il passa, jeune, officier de milice chez l'Electeur palatin, et de là, dit-on, pour une affaire, au service d'Autriche,, puis à celui de Bavière où il fit sa fortune et parvint à un grade au-dessus, disait-on, de celui de maréchal de camp. La guerre de 1740 acheva de le faire connaître et distinguer. Il passait pour inconstant. Comme français, nous le recherchâmes. Je le connus en 1742, en Bavière, où il avait grande réputation. Enfin il prit du service en France, en 1746, comme aide de camp, mais il prétendait qu'on lui faisait tort, parce qu'il avait un grade supérieur en Bavière. Aussi fut-il fait lieutenant général le 10 mai 1748.

Il s'éleva, entre lui et tous les Broglie, une grande jalousie. Elle éclata dans la guerre qui survint, et on a vu, fort au long, dans mes Mémoires (1), combien, surtout en 1760,

(i) C'est-à-dire dans la partie du Journal où l'auteur raconte ses campagnes.

je me donnai de soins inutiles pour les concilier, et combien, à l'affaire de Corbach, je lui fus utile en engageant, enfin, le maréchal de Broglie à faire soutenir le bois qu'il avait si bien emporté, et où on le laissait écraser. Il s'ensuivit, après, une lettre trop vive des Broglie, ce qui lui fit quitter le corps qu'il commandait avec tant de distinction, et où il était adoré des troupes. Il avait le cordon rouge ; il résulta de tout cela qu'il quitta, et que, peu d'années après, il fut appelé en Danemark où il fut fait généralissime et ministre, à la tête de tout le militaire, qu'il remit sur un bon pied. Mais, soit inconstance, soit disgrâce, il quitta encore ce service et revint vivre en particulier pauvre, en Franche-Comté, aimant et entendant bien l'agriculture et l'économie rurale, et s'entendant à tout. On dit qu'il était, alors, établi à Bordeaux où il avait pris maison, je ne sais pourquoi.

Il avait été question du comte, puis du maréchal de Broglie pour être ministre de la Guerre. Les Broglie paraissaient bien en Cour; ainsi, on ne songeait point du tout à M. le comte de Saint-Germain, dont on avait même, contre l'usage, enlevé le nom dans YAlmanach militaire, de sorte qu'on ne savait plus où le mettre. Il fallut l'y rétablir F avantdernier, et avant M. de Vallière, à la promotion du 10 mai 1748. Au moyen de quoi, il n'avait pas encore de maréchal de France devant lui, de ses cadets, M. le maréchal de Duras étant un peu son ancien, en France.

C'était assurément, à l'inconstance près, et à cela près qu'il croyait toujours qu'on voulait le perdre, un des militaires du plus grand talent naturel, des vues les plus justes et les plus perçantes. Ce choix devait écraser le parti des Broglie, et peut-être éloigner celui des Choiseul, dont on ne parlerait plus, si celui-ci réussissait et pouvait rester quelque part. Il avait, alors, entre soixante-deux et soixante-cinq ans.

Je pouvais me flatter de devoir être bien avec lui. C'était un bon choix pour nous, et pour mon fils, à qui il avait vu faire sa première campagne, en 1760. De plus, entre les deux guerres, il commandait en Flandre, résidait à Valenciennes et y était fort aimé. Voilà donc un événement inattendu et qui

pouvait avoir de grandes suites, soit pour changer encore notre militaire, reporter à faire la guerre, ou pour l'événement de la mort de l'Électeur de Bavière, qui était le plus critique qui pût arriver à l'Europe, et qu'il connaissait bien. D'ailleurs, cela changeait bien des partis à la Cour !

On l'attendait, le 26, à Fontainebleau, deux jours après que sa nomination fut publiée, ce qui faisait voir que cela s'était mené devant secrètement, mais il manda qu'il n'avait ni voiture, ni habit, ce qui retarda de peu. On dit qu'on lui donna cent mille francs pour les débuts. Il arriva le 26 au soir, et, dès le 27 octobre, il prêta serment entre les mains du Roi, pour la charge de secrétaire d'État de la Guerre. Ainsi, ce fut affaire faite, et sans qu'il eût été fait maréchal de France, quoiqu'il eût été généralissime en Danemark, mais il n'y avait pas de ses cadets en France qui le fussent. J'imagine qu'on le lui promit, et que c'est ce qui le tenta. Il est sûr que ce n'est pas un homme ordinaire ; ainsi, cela peut faire effet.

Je donnai les deux premiers jours à m'arranger dans mon plan qui était, voyant que je pouvais tomber d'un moment à l'autre, de renoncer aux nouveaux ouvrages de longue haleine, mais de rassembler, faire copier et relier doubles toutes mes œuvres et tout rendre pratique et durable, et dans des endroits différents, pour que ce que j'avais fait ne fût pas perdu.

Outre la grippe, qui était une épidémie presque générale, je trouvai Paris, comme tout le royaume, bien intrigué de tous les grands changements qu'on annonçait.

On avait parlé de Lit de Justice et de sept édits qui changeaient tout pour la partie du Contrôleur général, et même il y en avait un qui annonçait la révocation de l'Édit de Nantes. Les vivres, les corvées, les coches, le transport des bagages des troupes étaient déjà faits, de sorte que, s'attendant à un changement total, toute la partie des régies, des communautés d'ouvriers, des employés de toute espèce, enfin un monde prodigieux était en transes. Mais onsut que, hors ce qui était fait, M. de Maurepas, qui avait seul la confiance du Roi et, quoique sans titre, comme premier ministre, les autres allant travailler chez lui, avait rejeté tous ces édits de M. Turgot,

lequel paraissait lui-même sur le coté, et qu'il n'était plus question ni de Lit de Justice, ni de tout cela, mais de bien d'autres choses.

C'était M. de Saint-Germain qui changeait tout, ce qui, en qualité de son ancien ami, m'obligea d'aller à Versailles. N'y ayant pas été depuis que j'y avais vu expirer Louis XV, je m'y rendis, le lundi 18 décembre 1775, à trois heures un quart. Je mangeai un morceau chez M. le prince de Tingry, où on était fort noir.

J'attendis deux heures et demie debout, chez le Roi, le débotté, qui traîna ce temps-là, puis le duc de Duras me présenta dans le cabinet. Le Roi se rhabillait. Il dit à celui qui lui passait son habit, en riant : « Vous êtes bien maladroit, et ne me dites pas un mot, ni aux autres non plus! » Voilà tout ce que j'en eus, pour ma première rentrée à Versailles. J'allai prendre langue chez M. de Maurepas. On me remit avec tout le monde, à une audience, le lendemain, entre onze heures et midi.

J'avais fait demander chez M. de Saint-Germain : il me donna rendez-vous à sept heures, et j'y allai. Il n'y avait personne : on m'annonça, et il me fit entrer tout de suite.

Je ne le trouvai pas vieilli : il m'embrassa et me reçut avec la plus grande amitié. Avec sa mémoire et sa présence d'esprit ordinaire, il me rappela que c'était à Aix-la-Chapelle la dernière fois que nous nous étions vus ; qu'il savait bien ce que j'avais fait de bon à Corbach.

Je lui contai d'abord le malheur de mon fils, sa perte de sept ans : il écouta bien, et je le priai de s'en souvenir. Ayant appuyé sur ce qu'il n'était pas seulementbrigadier, quoique à la tête, au moyen de cette perte de sept ans, et qu'il y en avait qui avaient escamoté sur les vingt-trois ans, il me prit la main et m'interrompit deux fois, comme avec intérêt et impatience. Il me dit : « Est-ce que le Roi n'a pas assez de brigadiers? Il faut toujours dire, comme le maréchal de Saxe : « Ce ne sont pas les grades qui doivent faire, en France, mais les actions. Un sujet comme votre fils ne manquera pas ! »

A ce propos, je lui dis que c'était un vrai officier que celui-

là, et que j'avais, dans ma poche, un bon mémoire de lui. Il rue répondit : « Je n'en ai pas besoin, tout est réglé ! » Gomme j'insistai sur le détail de ce mémoire, qui voulait des régiments forts de six escadrons, il me dit : « Sans doute, il faut bien des gros corps, mais tout est réglé ; je ne suis pas venu ici sans avoir mon plan fait, et fixe ! » Sentant qu'il était toujours bon que la peine du mémoire ne fût pas perdue, je dis : « Je vais toujours le laisser sur votre table, mais j'y veux mettre le nom ! » Il m'ôta la plume et mit, en marge : Du prince de Croij.

Je lui contai ce que j'étais, mon scrupule des 12.000 francs. Il écouta et ne dit mot. Je lui contai le tour de M. de Maillebois. Il me dit : « Je n'ai pas entendu parler de cela ; vous avez gagné ; c'est une misère finie ! » Je lui parlai, ensuite, de son plan général, je lui dis qu'il fallait bien ne pas écraser, et qu'il ne lui rapporterait pas, parles considérations et dédommagements nécessaires, autant qu'il croyait. Il me répondit : « Je le crois bien ! Aussi ne dois-je compter que sur mes épargnes propres! » Sur ce que je dis : « Mais cela nevous donnera pas de l'argent comptant pour de nouvelles formations! » il me dit : « Mais je saurai juste ce que cela me rapportera, et je suis bien de votre avis, qu'il ne faudra créer que quand j'aurai les fonds devant moi, mais on peut préparer, et tout est fait ! » Je lui dis : « Vous serez comme quand on bâtit, et vous vous trouverez court ! Mettez toujours beaucoup en perte, en dessus la dépense, en dessous le profit ! » Il dit : « Nous verrons ! Je n'y serai pas attrapé !» Et je soutins qu'il le serait toujours un peu.

Puis, nous traitâmes son inconstance ; qu'il fallait s'attendre à tout, ne pas se rebuter des considérations. Il me dit, en secouant la tête : « J'ai bien vu que M. de Maurepas peut en avoir un peu ; il me faut mon plan plein. Vous me connais sez ; je m'en irai aussi tranquillement que je suis venu ! »

Nous passâmes en revue les gens en place. Il parla net, avec grande probité, et voyant bien clair. 11 dit de M. de Vergennes : « Celui-là est une bonne tête solide, et, quelque talent qu'on ait, si la probité et le cœur n'y est pas, je ne

peux pas faire cas des gens ! Je ne veux faire tort à personne, il faut que le Roi ait un vrai militaire, tout cela est fait ! Il faut que cela aille net! » Il me marqua toujours confiance et amitié, et me dit en partant : « Pour vous, je vous connais, vous êtes la probité incarnée ! »

Le 19 décembre, par la gelée, le Roi partit avec ses deux frères, dès 9 heures du matin, pour aller faire des chasses à tirer. C'était sa principale passion, comme le Roi d'Espagne, et même plus que la chasse du cerf, où il n'allait qu'une fois par semaine, mais il était infatigable à la chasse à tirer, et commençait à tirer passablement. Cela était déclaré le seul plaisir et le seul goût vif qu'il eût. Je ne trouvai plus personne en haut. Je fis ce que je pus de révérences, puis je tâchai de me mettre au fait des changements de logements et de personnes.

Qu'on se représente quelqu'un parti de Versailles à l'affreux tableau que j'ai fait de l'Extrême Onction et de l'agonie du feu Roi, et qui, revenu depuis, ne retrouveplus une chose ni une personne en même place : c'était un autre monde pour moi, et je ne m'étais pas attendu à le voir, dans ma vie, surtout après la secousse éprouvéepar masanté, et qui, m'ayant dégoûté du reste, m'avait attaché chez moi.

On sait que, l'hiver de devant, tous les beaux arbres du jardin de Versailles, qui n'étaient qu'àleur perfection, étaient abattus. Je n'osais regarder de ce côté, dans la galerie, les ayant laissés, si beaux, et le cœur m'en saignait. Cependant, il faut avouer que cela faisait bien mieux que je n'aurais cru, hors la muraille qui paraissait trop, et trop près. Cela, devant, était le plus superbe couvert, les arbres placés d'abord dans la terre rapportée étant les plus hauts et les plus beaux que j'aie vus. Mais il faut reconnaître que tout avait un peu l'air confus et étouffé. Alors, tout abattu, le pays paraissait mieux ; on avait des vues, et tous les marbres du jardin, étant visibles à la fois, il y avait un superbe ensemble à découvert. Si l'on m'avait consulté, comme en ayant l'habitude et l'étude, on eût semé de l'avoine pour avoir, tout d'abord, la verdure la plus vive ; on n'eût point

replanté partout, mais en laissant des percées et des côtés découverts en belles vues et verdures basses, et tout n'eût plus été de même ton. Mais on parlait de remettre tout comme devant.

J'allai ensuite dîner chez M. le comte de Saint-Germain qui me traita au mieux : il avait soixante- neuf ans, n'était pas changé et bien dans sa force, mais c'était, avec M. de Maurepas, de soixante-quatorze ans, commencer tard à tout changer ! Nous nous retrouvâmes, à ce dîner, comme à son quartier général ; il était bien le même, un homme fort et audessus des événements. Il me traita si bien qu'on en paraissait jaloux, et je repris avec lui mon ton franc et de plaisanterie. Nous fûmes toujours étonnés de sa mémoire, car le très grand rôle qu'il avait joué en Danemark, et quinze ans d'absence auraient dû lui faire oublier bien des choses, mais c'était, pour lui, comme de la veille. Au café, il plaisanta, à l'ordinaire, sur ce que tout le monde croyait qu'il allait tout sabrer. En effet, je crois que son premier plan l'y portait, mais je sus qu'il se plaignait amèrement que M. de Maurepas ne tenait pas ferme ; qu'on se perdait dans les considérations, comme je le lui avais dit, et qu'il en prenait déjà de l'humeur, ce qui, avec le peu de tenue de M. de Maurepas, et son inconstance à lui, pouvait rendre le tout peu certain. Cependant, on disait qu'on imprimait à force les nouvelles ordonnances de réforme de la Maison militaire du Roi. D'un autre côté, on projetait des retranchements dans la Maison bouche et autres, de sorte que tout était en transes, sans qu'on osât, cependant, crier, le moment ayant pris de telle sorte et si ferme, que les plus forts étaient étourdis. Le Roi avait répondu sec aux premiers plaignants.

Je passai la soirée chez Mme de Maurepas qui, comme Monsieur, logeait dans les cabinets, à l'appartement de Mme du Barry.

La meilleure compagnie s'y rassemblait, mais Monsieur avait les jambes enflées, et je jugeai qu'il n'irait pas loin.

Le 20 décembre, je m'occupai encore des révérences d'arrivant. Je me trouvai au dîner de la Reine, qui me parla,

enfin, un peu. Elle était bien jolie et, gesticulant avec grâce, elle me parut ressemblera son frère l'Empereur, dont on avait mis le tableau dans son appartement.

Tout le soir étant libre, je perfectionnai mon mémoire des Limites, fait, la veille, sur le plan que j'avais donné en 1748 ; je retrouvai une carte où était le tracé, et, ayant bien retourné l'objet de tous côtés, je vis que j'étais, à tous égards, dans la circonstance où, depuis 1748, je ne m'étais pas trouvé. J'étais au mieux avecM. le comte de Saint-Germain ; je n'avais qu'à dire pour achever de me mettre de même avec M. de Vergennes qui, avec la bonne judiciaire du Roi, devait, après M. de Maurepas, jouer beau jeu. Les circonstances pressaient, et mon âge et ma santé aussi. Le moment paraissait près d'arriver. Enfin, tout cela bien calculé, je fis demander audience à M. de Vergennes, je lui montrai touten gros, et j'entamai ce que je ne peux rapporter ici, et qui fut une époque bien importante dans ma vie.

A 11 heures du soir, voulant me remettre, par esprit de devoir, en habitude avec le Roi, j'allai au coucher. Comme je traversais, seul, l'Œil de Bœuf, un homme, en espèce d'abbé, passa à côté de moi, et, se tournant, me dit, en m'appelant par mon nom : «Vous ne m avez pas reconnu? «C'était le Roi! Je l'assurai fort que je ne l'attendais pas là. Il avait été, le matin, au service de son père, avait gardé l'habit violet, et revenait de chez la Reine par une petite porte. Il allait, tous les ans, à ce service, contre l'usage, et je lui en sus gré.

Me trouvant seul au coucher, il n'y eut pas grande gloire à avoir le bougeoir, mais il me parla, et à son service, avec bonté et justesse, et il était on ne peut pas plus aimable dans son particulier, marquant beaucoup de bonté et de bon sens. Je lui trouvai beaucoup de choses du feu Roi, et au moins aussi bien, à la façon de se tenir près.

Le 21 décembre fut fameux, en ce que ce fut le jour où on attaqua et délivra les premières ordonnances de réforme, et ce début avait un ton à ne plus rien faire trouver de difficile.

Il parut, ce jour-là, cinq ordonnances, savoir : 1° La diminution dans les Gardes du Corps : 2° La suppression totale

des Mousquetaires. 3° La suppression des Grenadiers à cheval. 4° La suppression de tous les régiments provinciaux et grenadiers royaux (66 régiments, colonels et états-majors). 5° La grande réduction sur les gendarmes et chevau-légers.

Pour les Gardes du Corps, ce n'était qu'une réduction qui n'attaquait pas le fond, et on voyait, par le détail, que c'était un homme du corps qui avait été consulté. On en soupçonnait le major, qui n'était pas aimé.

La suppression des Mousquetaires, très sèche et sans un mot de compliment, était bien dure. Il fallait ne pas se rappeler tant d'actions d'éclat de ce corps, sous Louis XIII et Louis XIV, et, pour les dernières, l'assaut de Mons, et surtout comme ils enlevèrent, l'épée à la main, Valenciennes. Cela faisait donc saigner le cœur de voir comme les actions d'éclat sont oubliées. D'ailleurs, c'était, quand j'y étais, une troupe qui ne savait pas manœuvrer, et, alors, elle le savait, mais il fallait avouer que, par le peu de crédit des chefs et la rivalité des charges, ce n'était plus un corps important. Aussi, quoiqu'en garnison à Paris, on ne fit qu'approuver leur destruction.

Il en était de même des Grenadiers à cheval, je ne cessais de publier que je les avais vus enfoncer, les premiers, la colonne de Fontenoy. Cela était donc bien dur, mais les mêmes raisons pour le reste.

La réduction très grande des gendarmes était dure, pour l'éclat de la Maison à cheval, et nécessaire à garder pour la parade et les beaux habits. Si l'on ôte tout cela, que restet-il pour l'éclat des entrées aux sacres, comme nous venions de voir? On fit- donc bien, malgré l'avis de M. de Saint- Germain, d'en garder un peu, et l'on ferait bien de les tenir chacun à cent, pour les jours de cérémonie. On a trop donné à l'éclat, sous Louis XIV, et on l'ôtait trop aussi.

Pour les régiments provinciaux, c'était dommage, car ils étaient presque formés, et, si l'on avait pu les assembler quinze jours de plus, c'était cinquante mille hommes tout faits. Mais cela épargnait douze cent mille francs et fatiguait moins la nation, si la paix était longue.

Pour le nombre des colonels et autres réformés, il paraissait qu'on voulait réellement dégoûter tout le monde du service, pour renvoyer dans les châteaux.

On peut croire la consternation où cela mit les intéressés et les gens qui vo}Taient tant d'actions d'éclat qu'a célébrées l'Histoire, anéanties en un moment; mais, à son ordinaire, le gros de Paris et de Versailles n'en fit que rire.

Je vis, tout ce jour-là, beaucoup le Roi dans son intérieur. Le matin, dans son cabinet, il parlait de préférence dans le même coin, contre la porte de sa chambre, à ses veneurs, et, aux maîtresses près, et à la façon dont il se tenait, c'était absolument tout comme si c'avait été le feu Roi : je fus frappé de la ressemblance.

A son dîner, au grand couvert, avec la Reine, à côté de la chambre du lit de la Reine, il parla et ricana beaucoup, à l'ordinaire. Il parlait avec tous ceux avec qui il était en usage de parler, avec l'air de la plus grande bonté et familiarité, et toujours cherchant à rire sur quelques plaisanteries de peu de chose. Il' aurait été à souhaiter qu'il eût un peu plus distingué ses bons officiers, et que le ton eût un peu plus tenu de Louis XIV, mais, depuis lui, on n'avait pas revu ce ton-là.

Le soir, j'allai chez le prince de Tingry, capitaine des Gardes, qui finissait son quartier : on ne badinait pas, là, quoique leur réforme ne fût pas la plus dure.

J'allai, ensuite, chez M. Bertin où, avec MM. de Vogué et de Vaux, nous traitâmes des réformes. Tous ceux qui n'y étaient pas intéressés paraissaient fort durs pour le service qui devenait, en France, petit à petit, plus dur en temps de paix qu'en temps de guerre, contre l'ancien ton français, absolument changé. Aussi disait-on qu'on voulait dégoûter les aînés de servir pour qu'il n'y eût que les cadets que le besoin y attacherait, et qu'on était, aussi, bien aise de dégoûter de Versailles, tous objets très différents de l'ancien temps.

J'allai, avec M. Bertin, dans les cabinets du Roi, à la grande exposition des porcelaines de Sèvres : cela est

immense et superbe. Il me dit qu'il avait trouvé encore le moyen de pouvoir tirer 45 mille francs de moins du Trésor royal, et qu'encore une aimée ou deux, l'État ne serait plus obligé d'aider la manufacture; qu'alors elle serait utile à tous égards, à cause de l'argent qu'elle attire.

A neuf heures du soir, je me présentai, pour la première fois, à l'appel, et je fus appelé, quoiqu'il y eût beaucoup de monde, à cause des porcelaines. C'était où mangeait, il y avait trente ans, le feu Roi. Mais ce qui me frappa beaucoup, c'est de me trouver dans la môme chambre et à la même place où j'avais vu, un an et demi devant, ce terrible spectacle de l'Extrême-Onction. La chambre, qui était celle où couchait le Roi, était bien la même, hors un beau meuble neuf qu'on y avait mis, et que le Roi couchait dans l'alcôve, l'autre étant mort dans son petit lit rouge au milieu de la chambre. Louis XIV est, je crois, mort dans le grand lit de la chambre du milieu.

Non seulement la Reine, madame de Lamballe et ses dames, mais Monsieur et Madame, M. le comte et madame la comtesse d'Artois, M. le duc et madame la duchesse de Chartres et leurs dames y étaient, de sorte qu'il y avait seize dames qui, seules, furent à la grande table, avec le Roi et ses deux frères. M. le duc de Chartres vint à la nôtre dans l'autre pièce, où nous étions dix-sept hommes, et assez bien choisis, et beaucoup de moyen âge.

Le prince de Soubise et M. de Poyanne, ainsi que d'autres dans le même cas, y étaient, furent gaillards et très bien traités du Roi ; quoique ce fût le jour de la suppression de leur corps, il n'en fut pas plus question que si de rien n'était.

Le Roi, à son ordinaire, badina, chercha à ricaner sur chacun, et, sur ce ton-là, il me parla beaucoup, ainsi que la veille, cherchant à faire des plaisanteries sur des riens. J'aurais bien désiré un meilleur ton pour lui, mais c'était avec tant de bonté et d'alfabilité, qu'on ne pouvait s'empêcher de l'aimer. Je ne perdais pas l'occasion de répondre ferme, quand je la trouvais, et cela ne déplaisait pas. Il aimait la franchise et était lui-même franc.

Pendant qu'on jouait, le prince de Soubise nie mena encore voir très longtemps les porcelaines, où je traitai avec les maîtres l'objet à fond; c'est un coup d'œil admirable, mais un peu trop du même ton. A la fin des parties, nous revînmes autour de celle de la Reine, qui nous montra ses diamants et de belles boucles d'oreilles qu'elle aurait bien voulu acheter, mais elle les cachait au Roi, ce qui me fit voir qu'il tenait bon sur la dépense.

Au coucher, il tournailla plus d'une demi-heure, cherchant à faire des plaisanteries et à me trouver dormant, quoique je n'en eusse pas envie. Enfin, il paraissait le meilleur homme du monde. Tous les ministres disaient qu'il avait le meilleur bon sens. Il aurait été à souhaiter qu'il eût paru un peu mieux aimer faire valoir ce qu'il était et s'en occuper dans le grand; mais on ne sait ce qu'on demande le plus souvent, et peutêtre qu'alors on aurait trouvé chez lui de la dureté et de la hauteur. Il est presque impossible de tout avoir, de façon à concilier tous les tons.

Enfin, dans ce voyage de quatre jours, je me remis bien au fait de la nouvelle Cour, que je voyais pour la première fois à Versailles.

Le 22 décembre, matin, sans être brillant, fut plus solide. Je vis, en particulier, M. de Saint-Germain qui me marqua une vraie confiance et une vraie amitié. Je lui dis que M. de Maurepas ne durerait pas, que je ne voyais, et cela était vrai, que M. de Vergennes et lui qui pussent tenir solidement, et remettre ce royaume malade; que je pouvais les y aider, et ils en convenaient ; qu'il n'y avait à craindre que son impatience et son inconstance. Il convint qu'il était vif et me remercia, et nous fîmes un commencement de plan dans le grand.

Je le priai, s'il touchait aux commandants de province, de m'avertir, car il pouvait y avoir des choses qui, en me convenant, convinssent à tout. Ainsi, je pris et entamai d'une façon importante, au cours de ce voyage.

Je me mis bien avec son chef du secrétariat, le seul qu'il parût écouter. Je vis M. de Fumeron, que je prévins de tout, III. 15

ainsi que Chariot, Bannière, Sainte-Rheuse (1). .On voulait sabrer les bureaux, et je les soutenais comme la seule chose stable et solide.

On parlait réellement, en détruisant ou incorporant la gendarmerie, les carabiniers et le régiment du Roi, d'en mettre les trois chefs colonels de trois régiments des Gardes, sous le maréchal de Biron, de supprimer tous les étatsmajors des places, en en chargeant les états-majors des régiments, enfin d'une multitude de grands retranchements qui mettraient en état, par la suite, d'avoir un gros militaire. Mais, comme on laissait à tout le monde ses appointements, je représentais qu'on aurait peu d'augmentation de longtemps; après quoi, un autre viendrait et remettrait tout. D'ailleurs, on voulait qu'on servît sans cesse : c'était plus de gène en temps de paix que du temps de l'ancienne guerre, infiniment moins de gens à placer et à récompenser, de sorte que je représentais qu'il est délicat de changer en entier l'esprit d'une nation.

J'allai dîner à Paris : je trouvai mon fils et ma belle-fille un peu remis et recommençant à sortir. Je raisonnai bien de tout avec eux; puis je repris le courant de mon intérieur. Jusqu'à la fin de l'année, je fis assez de visites et fus assez dans le monde pour sonder les esprits et voir ce qu'on disait dans Paris. On ne parlait plus des édits du Contrôleur général, et l'objet des grandes réformes du département de la Guerre occupait seul tous les esprits.

J'observai, à ce sujet, que, si on ne l'arrêtait pas, M. de Saint-Germain avait beau jeu pour faire tout ce qu'il voudrait de plus fort en réformes. Paris et même Versailles étaient encore Lien plus méchants là-dessus qu'il ne pouvait l'être; c'était un cri général et un esprit de réforme répandu dans la Nation, comme le goût des grandes plumes des coiffures : on voulait tout sabrer. Ce qui m'étonnait, c'est que les parents de ceux qui y pouvaient perdre le plus étaient ceux

(1 M. J'IIeu de Sainte-Rheuse, chef de bureau au ministère de la Guerre, du mouvement des troupes, des ordonnances concernant leur création, leur réforme, des revues d'inspection, etc.

qui criaient plus haut pour tout ôter, et personne ne se souvenait plus de ce temps de gloire de Louis XI V, où on donnait tout à la parade et au brillant des choses. C'était l'opposé outré.

Comme, après les cinq ordonnances que j'ai rapportées, rien ne paraissait plus, on criait à force contre M. de Saint- Germain qu'il avait manqué son plan, qu'il ne valait pas la peine de venir en place pour ne faire que cela. Et, comme on objectait que ce n'était pas sa faute, que M. de Maurepas l'arrêtait bien malgré lui, chacun disait : « A la bonne heure ! S'il envoie tout promener et qu'il quitte sa place, on ne s'en prendra pas à lui, mais, s'il la garde, c'est une lâcheté, et on croira qu'il faiblit ! » Ainsi, quelque ferme que fût cet homme peu commun, Paris était encore plus ferme et plus sabrant que lui. Enfin, c'était le goût à la mode, du pays où tout est mode.

Le grand objet sur lequel étaient fixés tous les esprits était la réforme de l'Etat et la suppression de la gendarmerie,, carabiniers et régiment du Roi. Comme on voyait cela traîner, on Criait contre M. de Saint-Germain, quoiqu'on sentit bien que c'était l'esprit temporisateur et courtisan de M. de Maurepas qui l'arrêtait malgré lui, M. de Maurepas paraissant remplir en entier la charge de premier ministre, quoique sans titre, car il travaillait avec les départements chez le Roi, et on envoyait les autres ministres préparer la matière chez lui.

C'était un objet plus difficile qu'on ne croyait de détruire ces trois beaux corps, à cause de la quantité de charges à rembourser, d'appointements à continuer et de gens considérables à placer. Tout compté, par ces considérations-là, il n'y avait pas un grand profit, et il en fallait beaucoup et beaucoup d'argent pour remplir les grandes augmentations que projetait M. de Saint-Germain. Tous les yeux étaient donc tournés sur ces réformes-là.

Telle fut cette fin d'année, critique pour beaucoup de monde. La veille de l'An, m'y étant bien préparé, je fis ce que le serment de l'Ordre me prescrivait; ensuite, j'allai à Versailles.

Retour à Versailles ; j'y trouve M. de Malesherbes, mon ancien ami. — Cérémonie de l'Ordre : réception des chevaliers nommés au Sacre.

— Conversation avec M. de Saint-Germain. — Le comte d'Artois. — Le Roi et le duc de Choiseul. — Critique des réformes de M. de Saint-Germain. — Dîner chez M. de Vergennes. — Tombé malade, je garde la chambre plusieurs semaines. — Incendie du Palais. — Un grand hiver : la Seine est prise et bon patine au-dessous du Pont- Royal. — Remarque sur le thermomètre. — Je travaille à mon Histoire de Condé, à celle de l'Hermitage et à celle de mes terres. — Discussions soulevées par les projets des Economistes. —Nouvelle visite à M. de Saint-Germain. — Rassesse des hommes de Cour. — Goût de la Reine pour le plaisir. — Le Roi m'avoue n'en avoir que pour la chasse. — Le prince de Montbarrey créé adjoint au ministre de la Guerre. — Sa nomination est, comme celle de Turgot au Contrôle général, et la faveur dont jouissent les Economistes, due à M. et à Mine de Maurepas. — Remontrances du Parlement au sujet des édits. de Turgot ; Lit de Justice tenu à Versailles ; enregistrement des édits. — Duel du prince Frédéric de Salm avec M. de Lan

— Ordonnances de M. de Saint-Germain sur les Déserteurs, les Carabiniers el la Gendarmerie. — Visite au cabinet d'histoire naturelle de l'abbé Nollet. — Mes démarches pour empêcher les projets de M. de Saint-Germain de compromctiiv la survivance du gouvernement de Condé promise à mon fils. — Soupers chez le Roi et chez M. de Sartines. — Visite à M. et Mme de Maurepas. — Le Roi prend en

considération ma réclamation en faveur de mon fils. —Nombreuses démarches auxquelles m'oblige cette affaire.— Je reçois, enfin, pour lui, la patente et les provisions de gouverneur 'I" Gondé, après m,,j. —Ordonnance relative aux gouvernements de province. — Edits supprimant les corvées, les jurandes ou maîtrises, et proclamant la liberté du commerce des grains. — Loin- conséquences et leur effet dans le public. — Belles courses de chevaux dans la plaine des Sablons. — Visites et promenades dans Paris. — Le Roi s'amuse à me peser. — L'armée transformée par les nouvelles ordonnances de M. de Saint-Germain. — Chute de Turgot; M. de Clugny lui succède. — Nouvelles d'Amérique.

Il y eut beaucoup de monde, et Versailles fut plus brillant que depuis plusieurs années. On ne parlait que de la pièce de M. Guibert (1), qu'on donna, la surveille, au Grand Théâtre, en bel appareil. Hors un acte, elle fut trouvée mauvaise, et un spectacle l'emporte, surtout, d'abord.

Je me rendis de bonne heure chez le Roi, où j'eus des conversations très intéressantes avec tous les ministres. Je me remis bien avec M. Turgot. Je refis grande connaissance avec M. de Malesherbes, mon ancien ami, qui avait bien de l'esprit et traitait tout gaîment. Il me dit : « Je ne croyais pas, par le chemin que je prenais, venir ici! » En effet, il avait toujours été l'opposant de la Cour, mais c'était l'esprit encyclopédique de M. de Maurepas qui avait tout changé. Je fus prié à diner par M. de Sartines et, pour le lendemain, par M. de Yergennes. Ainsi, je me retrouvais bien traité dans un nouveau monde, n'y ayant plus un des ministres du temps où j'avais quitté Versailles à la mort du Roi. Belle réflexion à faire sur la stabilité de ce pays-là, qui mène pourtant la France et, en grande partie, l'Europe !

A cause de la grippe, nous nous trouvâmes peu de cheva-

1 Jacques-Antoine-Hippolyte, comte de Guibert (1743-1790), brigadier en 1781, maréchal de camp en 1788, est l'auteur d'ouvrages militaires estimés. Il a aussi fait de la littérature, du théâtre. La pièce à laquelle il est fail allusion ici est Le Connétable de Bourbon. M. de Guibert u'est pas moins connu par sa liaison avec mademoiselle de Lespin

Il épousa Alexandrine-Louise Boutinon de Courcelles, auteur de divers romans et éditeur, en 1809, des Lettres de mademoiselle de Lespinaase.

liers. J'étais, par le rang des dignités, le quatrième. Avant la messe, on reçut l'ancien évoque de Limoges, précepteur du Roi, et l'archevêque de Narbonne par la Reine. Ils ne font que clés inclinations et le Roi ne leur passe que le cordon. Puis, Tévêque de Limoges officia longuement et, après la messe, le Roi reçut les cinq novices nommés au sacre, de sorte qu'on ne sortit qu'à deux heures et près du quart, de la chapelle. La cérémonie fut belle; il y avait bien du monde, et le Roi, dont c'était la première, la lit bien.

M'étant rhabillé, je courus dîaer chez M. de Sartines pour la première fois. Je fus très accueilli des marins, et j'y rentamai mes grands objets de la grande géographie du globe, pour en rendre ia connaissance complète.

Le soir, voulant faire un simple compliment de nouvelle année à M. le comte de Saint-Germain, il me prit par la main, me fit entrer et me dit : « J'ai mal aux reins ! » Je lui dis : « Vous avez encore plus mal à la tête ! On vous contrarie, votre plan sera traversé et ne rendrait pas ce que vous croyez. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, à notre première conversation ! » Il me dit : « Je ne m'en souviens que trop! Je songeais encore, ce matin, à ce que vous m'avez dit ! »

Je le plaignais comme son ami, mais je doutais qu'il eût calculé juste son plan, et, à moins de faire des duretés outrées en ménageant et en rendant justice à chacun, je voyais bien qu'il avait calculé, comme je lui avais dit, le profit trop haut et la dépense trop bas. Je le quittai avec attendrissement, comme un homme que je croyais à la veille d'échouer. Il voyait tout le monde, donnait à diner, et je vis qu'il pouvait tourner au ministre ordinaire, ce qui ne lui allait pas.

Paris voulait toujours que, pour sa gloire, il s'en allât un bâton à la main; s'il restait, qu'il vécût en ours, en homme singulier, et qu'il forçât pour emporter son plan. On admirait sans savoir calculer, et on poussait plus par envie contre les grandes .choses, et par méchanceté, que par raisonnement.

Le fait est que, pour un grand militaire et une grande marine, en France, où tout est en pure perte, les épargnes sont insuffisantes. Il faut de plus grands efforts et des spéculations de finance, enfin beaucoup d'argent pour faire beaucoup de choses. J'y reviendrai dans un moment.

J'allai passer la soirée chez M. de Maurepas, où la bonne compagnie se rassemblait. Je le trouvai mieux, et pouvant encore aller quelques années, ce qui changeait beaucoup de choses, et me fit mal augurer pour M. de Saint-Germain. On commençait à parler de son plan, ce qu'on n'avait osé faire d'abord, tout le monde ayant été frappé du début. On disait hautement que ce serait comme en Danemark, où il avait été tout-puissant, avait tout changé et n'avait pu tenir. On disait que son plan avait été fait de trop loin, sans connaître la nation, et calculé trop haut.

Il paraissait aussi que nous risquions de donner de la jalousie et des inquiétudes à nos voisins, tant par l'amnistie générale qui parut ce jour-là, que par les grandes augmentations que faisaient sonner les gazettes étrangères, et, cependant, nous n'étions ni dans la possibilité, ni dans la volonté d'avoir la guerre.

Nous lûmes, là, pendant le souper, l'ordonnance si longtemps projetée, et que le feu Roi n'avait jamais voulue, pour les déserteurs, et portant amnistie complète. Elle commençait du 1er de cette année. Je fis un mémoire là-dessus.

Le 2 de l'An, de bonne heure, nous fimes la procession et le service de l'Ordre. Il n'y avait pas un chat, heureusement, car elle fut singulière. Le Roi voulant aller tirer, on abrégea, et, en revenant, le comte d'Artois cria à tue-tête pour faire avancer, comme à la chasse, et notre retour fut une galopade. C'était le temps de la jeunesse et du ton si opposé à celui de Louis XIV.

Rentré dans le cabinet où on était en gaité, je remarquai que le Roi parla, pour la première fois, avec affabilité et gaité au duc de Choiseul, que la Reine traitait toujours au mieux. M. le comte d'Artois, très gaillard, était très bien avec le Roi et elle, et tout cela faisait faire des raisonnements encore

hasardés ; mais si le ton de gaîté et de légèreté l'emportait, cela pouvait avoir des suites.

J'allai, ensuite, au bureau où je raisonnai à fond, avec le chef, l'ordonnance des déserteurs, et, avec un autre instruit, le plan des réformes. Plus je disputai et calculai contre eux pour les faire jaser, et plus je vis clairement que le plan de M. de Saint-Germain, même pris dans toute sa force, ne pouvait rendre ce qu'il croyait. Pris dans son entier, je le faisais monter à quatre millions, et on me prouva qu'il ne pourrait jamais aller à trois, e\ même à moins. Il est vrai qu'à la longue et au bout de vingt ou trente ans, tout le monde est mort ; il est peut-être plus utile à l'économie du royaume, mais ce royaume-ci va toujours au jour la journée, et, en quelques années, il vient tant de changements et de circonstances, qu'on perd d'un côté .ce qu'on gagne de l'autre.

De tout cela, je vis le plan de M. de Saint-Germain calculé trop haut, comme je lui avais dit, et comme il ne le sentait que trop. Il était même impossible, à moins d'une refonte si dure que c'eût été écraser tout le monde, une immensité ne vivant que sur le Roi. Louis XIV et même Louis XV ont monté trop haut, et, quand on l'a fait, on ne peut plus descendre !

Admettons qu'avec ses réductions, il eût gagné deux millions : petit à petit, chacun eût touché par sa situation, sous d'autres noms, et cela n'eût plus fait qu'un million et demi.

On estime un bataillon, ou un escadron, environ cent mille francs : un million et demi ne fait donc que quinze bataillons ou escadrons de plus. Cela coûte plus qu'on ne croit à établir: on oublie toujours quelque chose dans les états ou non-valeurs, de sorte que cela ne ferait, si c'était en infanterie, que treize à quatorze mille hommes de plus, pour écraser des misérables à l'infini. Ensuite, il ne restait presque plus d'avancement, de gens à placer par récompense, enfin cela ne|rendait pas ce qu'on croyait, nous n'avions que cent trentecinq mille hommes de troupes de ligne et, pour les pousser à deux cents, il] fallait augmenter de soixante-cinq mille. Il eût donc fallu de grands coups de finances, et, alors, autant

eût valu les pousser à deux millions de plus, et il en eût fallu aussi pour la marine. Tout cela n'empoche pas qu'il eût fallu beaucoup d'économie à chaque chose, laisser éteindre et ne pas remplacer les grandes charges inutiles, mais cela est long et l'on ne peut guère avoir un plan fixe dans une monarchie où la moindre intrigue change du blanc au noir le choix de ceux qui mènent tout.

Pour moi, je pensais qu'en économisant ce qu'on pouvait sans écraser, en laissant éteindre, en remboursant quand on le pouvait, ce qui ne se trouve guère, il fallait trouver des ressources dans l'État, n'augmenter qu'à mesure et sans bruit, et, avec au plus un demi million bien entendu, pour tous les frais, faire camper trois mois un tiers ou un quart des troupes comme elles sont, en y faisant bien ce qu'on ferait à la vraie guerre, et pas autre chose, et se tenir toujours prêts, sans grand bouleversement.

Je me suis étendu sur cet objet parce qu'il en vaut la peine, et parce que c'était l'histoire du jour.

J'allai diner, pour la première fois, chez M. de Vergennes : il y avait excellente compagnie et on y était bien agréablement. Je traitai de grands objets avec lui. Le soir, je revins à Paris reprendre mon courant.

Je passai ensuite un cruel hiver, dans ma chambre, et malade, ce qui remplit tristement janvier et février. La ville ne s'occupait que des projets de réformes absolues de M. de Saint-Germain, et c'était un déchaînement général contre les doubles emplois et un désir d'économie répandu dans tous les esprits, de sorte qu'au lieu de s'occuper de la grandeur de la Nation, comme on faisait anciennement, quand on aimait la splendeur de la Maison du Roi et des beaux édifices qu'avait faits Louis XIV, on ne voulait, alors, que des réformes sordides de tous les genres, et rien n'arrêtait, ni les anciens services éclatants des corps de la Maison du Roi, ni les beaux édifices comme les Invalides, etc. Tout Paris chantait les louanges de M. de Saint-Germain, s'il venait à bout d'anéantir en entier la gendarmerie et les carabiniers. Mais il était déjà honni pour avoir laissé conserver une poi-

gnée de gendarmes et de chevau-légers, et on en disait déjà bien du mal, s'il ne sabrait pas tout à la fois. Il paraît que M. de Maurepas lui donna d'abord de l'embarras, qu'ensuite on le laissa faire plus librement. Un jour, on disait ces corps anéantis, et on le mettait au pinacle. Un autre jour, on les disait conservés en partie, et il n'était plus bon à rien. C'est ainsi que ces nouvelles occupèrent tous les esprits pendant tout le mois de janvier: D'ailleurs, l'hiver fut assez tranquille et peu vif pour les bals, quoique la Reine et les jeunes princes s'en donnaient toujours le plus qu'ils pouvaient, mais il ne fut plus question des quadrilles et de tout le tapage qui avait tourné les têtes, l'année de devant.

Deux grands événements occupèrent aussi en janvier, savoir l'incendie du Palais et la force de la gelée.

Le 11 janvier, à deux heures de nuit, comme j'allais me coucher, je vis une grande flamme qui durait déjà depuis plus d'une heure, et qui, par la position de ma fenêtre, me rappelait assez bien le grand incendie delà Foire, que j'avais vu du même côté. Je montai, avec mon fils, au grenier : nous vîmes que c'était beaucoup plus loin, sans deviner où, et, ayant examiné avec de petites lunettes, nous vîmes s'élever, d'une prodigieuse masse de feu, et très haut, des brillants de lumière, comme des éclairs d'artifice. Nous sûmes, le lendemain, que c'étaient les papiers enflammés que l'explosion de la flamme enlevait et qui brûlaient en l'air, ce qui faisait comme le plus grand bouquet d'artifice possible, et même plus.

Le 12, j'allai voir : il y avait encore deux endroits qui brûlaient. On sauvait les papiers. J'y vis les moines fort bien travailler, et j'examinai en détail la manœuvre de deux pompes qui allaient encore. Cela est admirable : les charrettes de tonneaux d'eau bien entendues, se succédant, viennent contre la pompe et, par un tuyau de cuir, la tiennent toujours remplie d'eau. Huit soldats aux Gardes, qui servent prodigieusement dans ces cas-là, font aller la pompe qui, par les tuyaux du cuir, élève l'eau jusqu'à la hauteur des tours de Noire-Dame. Tout cela est conduit au mieux, et on ne

peut pas plus curieux, mais il faut avouer que, quand on jette l'eau de loin et de haut, cela ne fait que comme une pluie que la grande flamme résout d'abord en vapeurs.

Cela prit par la galerie des Marchands, et il parait tout simplement que c'est quelque chaufferette ou poêle oublié, et, comme personne ne couche dans tout ce canton, le feu avait déjà gagné le toit avant qu'on s'en aperçût, ce qui, joint à ce que tout ce côté n'était qu'en vieille charpente, produisit une flamme prodigieuse. Heureusement, il ne faisait point de vent, sans quoi je crois que toute l'île y aurait péri. Il y eut de brûlé tout ce qui est entre la grande salle, la Sainte-Chapelle, qui courut grand risque, et le logement du Premier Président. Mais, comme la grande salle et la grand'chambre s'en sauvèrent, on plaida, quinze jours après, comme si de rien n'était, et on reprit les grandes affaires du maréchal de Richelieu et des édits qui occupèrent tout, alors.

Quant à la gelée, l'hiver avait paru prendre avec vivacité, dès la fin de novembre,, mais, ensuite, tout décembre et le commencement de janvier fut doux. Vers le 10 janvier, le temps se mit au froid. Au 20, cela augmenta prodigieusement, et cela dura plus de quinze jours, ce qui est rare pour notre pays. Heureusement pour les biens de la terre, quand la gelée prit, il y avait cinq ou six pouces de neige, dans les cantons où il y en avait le moins, et un pied, dans d'autres. La gelée fut belle, égale, et, d'abord, sans vent. Dès le 20, elle se soutenait à huit degrés dans le jour, et, la nuit, je la vis aller à dix. Les jours les plus forts furent du 26 au 2 février.

Dans un grand nombre de villes, entre autres en Champagne, à Nancy, en Flandre, à Bruxelles, le plus bas fut seize et dix-sept de Piéaumur, et il est remarquable que le thermomètre alla à dix-sept un quart à Lyon.

Le Roi me fit l'honneur de me soutenir que le thermomètre avait été, à Versailles, à dix-sept. M. Messier (1) et M. Baume

(1) Charles Messier (1730-1817), membre de l'Académie des Sciences, astronome de la Marine, auteur de nombreux mémoires relatifs à l'astronomie, épars dans les recueils de l'institut et dans le Journal des Sur/mis.

oyaient qu'il y avait eu aussi des moments de dix-sept à Paris, mais il résulte de tout ceci que les thermomètres ne sont point du tout d'accord, quand le froid passe dix degrés. On les met bien d'accord au point de la glace, mais, suivant que le verre va, dans les uns, en épaississant, dans d'autres en diminuant, quand les divisions s'éloignent de zéro, il y en a de beaucoup plus sensibles les uns que les autres. J'en examinai, alors, de fort égaux dans les autres temps, qui avaient plus de deux degrés de différence entre eux. Il paraît certain que celui de M. Messier, qui alla jusqu'au delà de seize — il prétend même à dix-sept, — avait un verre trop fin et un tube trop étroit. On sent, alors, que, plus ils sont capillaires, plus ils sont sensibles. Je crois qu'il résulte de tout cela qu'à Paris, le froid n'a pas excédé les quinze degrés et demi marqués pour 1709, et que c'est même beaucoup, s'il y a été. Je crois qu'on ne devrait pas fixer le plus grand froid au-delà de quatorze et demi, ou quinze.

Ce qui fut remarquable, c'est l'égalité et la durée de cette gelée. La Seine fut prise partout ; on y passait en beaucoup d'endroits, et surtout aux Invalides et au-dessous du Pont- Royal. Je vis ce que je n'avais jamais vu. c'est-à-dire tout le monde aller à patins pendant plusieurs jours, même au-dessous du Pont-Royal, dans des endroits où il n'y avait pas de glaçons, et où l'eau était prise, tout uniment.

Comme il y eut de la neige et que le dégel fut très beau et sans pluie, cette rude partie de l'hiver ne fit point de tort. Il s'établit tout à fait le 3 février. Je menai mes deux petits enfants voiries glaces, ce qui était un coup d'œil remarquable pour eux, surtout le grand passage établi vis-à-vis les Invalides et au-dessous du Pont-Royal. Ils virent aussi, en passant sur les boulevards, les perdrix dans la neige cherchant à se réfugier de ce grand hiver : il périt bien du gibier et la plupart des arbres rares des jardins.

Étant toujours malade, je me fis excuser pour la cérémonie de l'Ordre du 2 février et, hors la promenade ci-dessus, que je fis bien empaqueté, et la course à Versailles le 11 février, dont je vais parler, je ne sortis point, les mois de janvier et

de février. Je souffris prodigieusement, tout cet hiver, de mes fluxions et de mes maux ordinaires, et point du tout de la rigueur de la saison, dont je ne m'aperçus point, aumoyen de ma bonne chambre, à Paris.

Pour remplir mon temps, je perfectionnai mon Histoire de Condéj ce qui amena les plus belles recherches qu'on puisse voir sur Gérard de Roussillon et sur les antiquités de Bourgogne. Ensuite, je m'adonnai à remettre en ordre toutes mes recherches d'antiquités pour l'histoire de l'Hermitage et les plans qui y avaient rapport, et, ayant donné touî cela à Dupin, ce curieux ouvrage se trouva aussi mis en train. Je perfectionnai aussi l'histoire des terres, et ce fut là ce qui m'occupa tout le mois de janvier.

Pendant ce temps, tout Paris était déchaîné et voulait les réformes complètes. Chaque jour, les nouvelles variaient pour les carabiniers et la gendarmerie. On mettait M. de Saint-Germain au pinacle, le jour qu'on disait que tout était réformé, et il n'était plus bon à rien, le jour où l'on disait qu'il gardait quelque chose.

On parlait aussi beaucoup des édits de M. Turgot et, quoique ce fussent tous les objets qu'on demandait un an devant, alors on criait contre, parce qu'on voyait que c'était une suite du projet outré de liberté des économistes à la tète desquels étaient MM. Turgot, de Malesherbes, Trudaine et tous les écoliers qui allaient, depuis tant d'années, aux espèces de leçons publiques de M. de Mirabeau. On était inondé d'ouvrages pour et contre, qui procurèrent au moins l'avantage d'agiter et de retourner ces questions de tous les sens, et cela occupa uniquement tous les esprits, cet hiver. Le 6 février, il ne parut que l'ordonnance contre les lapins : on croyait que cela serait général dans tout le royaume et pour tous les gibiers, mais ce ne fut qu'un renouvellement d'usage pour les capitaineries, et il est remarquable, à ce sujet, que le Roi commençait tous les retranchements sur lui-même, car il convenait qu'il n'aimait que la chasse, et surtout à tirer.

Le 10 février, je pris médecine, et, m'étant ainsi procuré

un moment de relâche, j'en profitai pour aller enfin à Versailles, voir mon ami M. de Saint-Germain, avec qui j'étais si bien, et que je voyais si peu !

Le 11, je me rendis donc à Versailles, et j'y arrivai comme on venait de se mettre à table chez M. de Saint- Germain, où il y avait un monde prodigieux. C'est une journée des plus singulières et qui mériterait le plus grand détail, si j'avais la patience d'entrer dans de pareilles misères.

J'arrivai embrasser M. de Saint-Germain, comme il était à table à côté du maréchal de Biron. Qu'on s'imagine mon étonnement, en levant la tête, de voir, vis-à-vis, le comte de Broglie, le prince de Beauvau et tout le parti Ghoiseul et Broglie, surtout pour moi qui avait toujours présente la catastrophe de 1760, où je m'étais donné tant de soins inutiles pour les raccommoder, et qui étaient d'un ton si différent ! Dans l'instant, les quarante personnes qui étaient à table me fixèrent avec des yeux jaloux, enviant la manière dont j'étais avec M. de Saint-Germain. Il voulut me faire place entre lui et le maréchal de Biron, mais je dis que je ne mangeais qu'un morceau qu'on m'apporterait dans l'autre chambre, où j'allai, haussant les épaules, méditer sur toutes les misères d'ici-bas.

M. d'Ervillé (1), commissaire des guerres d'Alsace, homme de mérite, que M. de Saint-Germain avait fait venir comme son homme de confiance, vint me proposer de manger mon morceau à une petite table qu'ils avaient dans une chambre à côté. Je lui dis que j'irais avec plaisir, à l'entremets. Le premier service fut long, et, au second, j'allai, en effet, à cette petite table où je ne trouvai que six personnes, et où je fisun des plus agréables dîners possibles. J'y trouvai précisément l'ancien état-major de M. de Saint-Germain, tout comme si nous eussions été avant Corbach, et là, les coudes sur la table., jasant en liberté avec d'honnêtes gens

vncicn commissaire des guerres .;i Belfort, M. d'Ervillé avait été employé par M. de Saint-Germain, qui lui avait confié la cprrespom généraux, les commandants et intendants des provinces, etc.

dont j'étais sûr, je voyais, par la porte et de loin, l'enfilade de ceux qui avaient cherché à casser le cou à M. de Saint- Germain, lesquels lui faisaient bassement la cour, et c'était à qui se montrerait son plus grand ami.

Ce fut encore pis quand on fut sorti de table : il n'est pas possible de voir un plus ridicule et affreux tableau de Cour. Il était encore orné par M. le marquis de Paulmy, que j'avais vu ministre dans le même appartement. A son café, je laissai passer les plus pressés (il y en avait de tous les états possibles), mais enfin, m'étant approché de lui, il me marqua son amitié ordinaire, et, aussitôt, je vis toute la salle remplie comme à mes pieds : c'était à qui s'empresserait de se marquer mon ami. Le comte de Broglie, en particulier, me fit, pour la première fois, des prévenances. Nous nous amusâmes, dans un coin, avec le maréchal de Contades et quelques autres, à rire d'un tableau qu'on ne s'était sûrement pas attendu à voir.

J'avais, au café, demandé rendez-vous. J'entrai, le soir, chez M. de Saint-Germain : il me traita toujours au mieux, mais je le trouvai très changé de son malheureux rhume qui était la grippe à la mode, et qui l'écrasait encore plus que sa place. Je lui demandai comment tout allait, et s'il était content. Il me répondit qu'oui, qu'il était fort content du Roi et que, sans son malheureux rhume, il espérait bien de son plan général. Je lui donnai quelques mémoires et affaires courantes de mon commandement, et c'est tout ce que je le vis, du vrai hiver, m'étant retiré pour ne lui pas faire perdre de temps. Il était dommage que ma santé ne me permit pas d'en tirer plus de parti.

Le soir, j'allai au jeu de la Reine qui ne parlait, alors, qu'à M. de Besenval et ricanait sur tous ceux qui se présentaient. Comme c'était le fort du Carnaval, elle tâchait d'en bien profiter. Cette nuit-là, elle alla au bal de l'Opéra où, hors le Roi, ils allaient souvent. Elle revint à sept heures du matin faire une visite au Roi, et repartit pour aller voir une course de chevaux à l'anglaise, dans la plaine des Sablons, ce qui fut alors à la mode. Tout le temps de la longue gelée, la famille

royale fit de superbes courses de traîneaux, et même des chasses en traîneaux dans le bois de Boulogne. C'était toujours le duc de Chartres, très gaillard, qui animait les fêtes, tenait le comte d'Artois beaucoup trop en l'air. Tout cela, amusant la Reine, était en faveur, et valut au duc de Chartres d'être fait chef d'escadre et d'en commander une. Enfin, on voit que, de proche en proche, tout cela faisait' craindre que ce ne fût le dernier coup porté à la religion, contre laquelle le comte d'Artois était déchaîné d'une manière affreuse, et il paraissait que Monsieur, quoiqu'avec un extérieur très réservé, n'en croyait pas plus.

Lé soir, j'allai an coucher du Roi : il me parla avec beaucoup de bonté et assez longtemps, entre autres sur les détails delà gelée. Il avait l'esprit très juste, l'âme droite et froide, avouant n'aimer que la chasse ; d'ailleurs, il était sûrement ce qu'il y avait de mieux de cette famille.

Le 12 février, je fis plusieurs affaires de détail, puis je revins à Paris retomber malade de ce qu'on appelait la grippe, et encore plus de mes maux ordinaires, ce qui me tint bien longtemps clans ma chambre.

Le 25 février, nous fûmes bien étonnés d'apprendre la nomination de M. de Montbarrey (1), dont je parlerai tout à l'heure.

Le 26, parut l'ordonnance des carabiniers, et le Parlement refusa tous les édits de M. Turgot, ce qui fit bien du tapage.

Dans ce temps, je m'occupai d'un grand envoi d'arbres rares, pour perfectionner mes bosquets de l'Hermitage. J'en fis un grand travail avec les abbés Nolin et d'Arvillars et, le 29 février, je fis partir mon chariot, que j'avais fait venir exprès pour cela, ce qui embellit mes collections par saison, de l'Hermitage.

Quoique datée du 25 février, nous ne reçûmes que le 2 mars la lettre de part dont voici la copie :

fi Alexandre -Marie-Eléonor de Saint-Mauris, prince de Montbarrey et du Saint-Empire (1732-1796), maréchal de camp en 1761, lieutenant général en 1780, ministre «le la Guerre de 1777 à 1780, marié, en 1753, avec Françoise-Parfaite Thaïs de Mailly.

« Le Roi ayant jugé à propos, monsieur, d'établir un directeur de la Guerre, Sa Majesté a fixé sou choix sur M. le prince de Montbarrey, et je dois vous prévenir que son intention est que vous ajoutiez la même foi aux lettres qu'il vous écrira de sa part, et pour son service, que si elles étaient signées de moi.

« J'ai l'honneur d'être, avec un très parfait attachement, etc.

Saint-Germain.

« Vous voudrez bien en informer les commandants des places de votre commandement. »

11 y avait fort longtemps que l'on n'avait entendu parler de cette charge. Il paraît que c'était plus, même, que n'avait été M. de Crémilles, ayant le travail avec le Roi, comme M. de Saint-Germain, à son départ. Il donna tout de suite audience et fut tout installé. Le parti du duc de Choiseul en badina beaucoup, alors, parce qu'il était jeune, et que, bon garçon et aimable courtisan, on ne l'attendait pas là ; mais, ensuite, celal'éloignait fort, et fit bien baisser son parti.

Voici ce qu'il y a de plus vraisemblable sur ce qui amena M. de Montbarrey qui, depuis trois ou quatre ans, avait obtenu un diplôme de l'Empereur, de prince de l'Empire, pour les anciens services de sa Maison à l'ancienne Maison de Bourgogne d'Autriche, étant d'une grande Maison de Franche-Comté. On l'appela donc, comme on a vu ci-dessus, « le prince de Montbarrey. »

M. de Maurepas avait toujours le principal crédit auprès du Roi, et sa femme sur lui, car tout en paraissant simple, malgré son esprit, sa femme avait toujours eu la plus grande influence sur lui, et il ne faisait rien que par elle.

Tous deux étaient très attachés et flattés de leufs alliances, lui avec la Maison de la Rochefoucauld, dont il parlait souvent avec satisfaction, elle avec la Maison de Mailly : il en résulta les plus grands événements.

La liaison ancienne de M. de Maurepas avec la famille de La Rochefoucauld et, nommément, avec la duchesse d' Anville, qui, par la vivacité de son esprit, avait tourné aux Encyclopédistes et aux Economistes, fit naître son grand m. 16

attachement à M. Turgot. C'est ainsi qu'il donna M. Turgot au Roi et que tous deux rendirent, sans qu'il s'en doutât, le Roi économiste, parlementaire, d'abord, jusqu'à la rupture de ces deux partis ; enfin, c'est ainsi que le Parlement fut remis, les Economistes établis à la Cour, et que ce nouveau système y prit pied.

L'autre objet, c'est-à-dire le goût de Mme de Maurepas pour son alliance de Mailly, détermina l'événement du prince de Montbarrey. Celui-ci avait épousé une Mailly, ce qui le mettait au mieux en Cour, depuis que Mme de Maurepas, sans le paraître, et malgré son grand âge, y avait si beau jeu.

M. de Montbarrey était un très bon garçon, franc, gai, ouvert, et il avait servi au mieux. A Soueste, quand j'y fus attaqué, et n'étais entouré que de mourants, il s'y porta de bonne grâce et nous fut bien utile. Il avait une très bonne réputation, était inspecteur d'infanterie, bon travailleur, et réussissait d'abord. Malheureusement, il avait été nommé rapporteur dans le cruel conseil de guerre de Lille, qui fit tant de tort à M. du Muy, et était si impliqué dans cette affaire, que toute l'infanterie était déchaînée contre lui (1). Mais, M. du Muy étant devenu ministre de la Guerre et maréchal de France, on n'en avait plus osé parler. Sans cette malheureuse affaire où il n'y avait pas de sa faute, on l'aurait vu de meilleur œil à cette place, mais une fois là, on ne lui en devait pas moins faire sa cour.

Comme il était de Franche-Comté, ainsi que M. de Saint- Germain, ils avaient été anciennement amis. Au retour de M. de Saint-Germain, après sa disgrâce de Danemark, M. de

(1) Cf. les Mémoires secrets, à la date des l>~ juin 1774 et 20 juin 1773 : « M. le comte du Muy, le nouveau minisire de la Guerre, est', en général, très peu agréable à l'Infanterie, depuis le jiureinentdu Conseil de Guerre de Lille, auquel il présidait et où l'on prétend que les firmes ont été violées. »

Jl a déjà été parlé de ce Conseil de Guérie ci-dessus pp. (i2 et 123. Son objet était « une scission survenue, dans le régiment Royal Comtois, entre le corps des officiers, dont le plus grand nombre avait été cassé ». M. du Muy avait pris parti pour le chevalier de La Motte, lieutenant-colonel du régiment, qu'il nomma, dès son arrivée au ministère, lieutenant de Roi à Saint Orner.

Montbarrey, bon et franc aussi, l'avait accueilli dans le temps que personne ne le voyait, pi., ce qu'il ne se montrait pas. On assure qu'il lui avait d'abord offert cent mille francs, avec l'habitation, dans un de ses châteaux de Franche-Comté. M. de Saint-Germ.ïin était bon ami et très reconnaissant. Dès qu'il fut en place, on assure qu'en voyant M. le prince de Montbarrey, il débuta par lui dire : « Je ne peux pas trop reconnaître votre amitié, et il ne tiendra pas à moi que vous n'a}rez pas ma place ! »

Ensuite, sentant, à son âge, l'embarras des détails de sa place, ayant des systèmes nouveaux qu'il voulait rendre durables après lui, persuadé de leur bonté, M. de Saint-Germain travailla d'abord en conséquence. L'alliance de la Mailly avec de Madame de Maurepas venait à merveille à l'appui de tout cela. Elle ne cherchait qu'à l'avancer. Ainsi, dès que M. de Saint-Germain eut fait connaître ses bonnes intentions, tout se réunissait : c'était un gage et un lien de société entre M. de Saint-Germain et M. de Maurepas qui les soutenait tous deux ; tous deux avaient la confiance du Roi ; il ne fut plus question que de profiter du bon moment, la maladie de M. de Saint-Germain faisant sentir qu'il avait besoin d'un second. Monsieur ne pouvant aussi que travailler pour son capitaine des Gardes, on voit que tout concourait au même point. Telle est l'origine de cette nomination, d'autant plus importante qu'elle assurait la durée du plan de M. de Saint-Germain et pouvait mettre fin à l'ancien parti des Choiseul, chose encore adroite de M. de Maurepas.

Une grande intrigue, dont on parlera après, fit que M. Turgot, quoique cela ne parût pas le regarder, fit alors rappeler M. le comte de Guines de son ambassade d'Angleterre où il était fort aimé. C'est le 3 mars qu'il revint à Versailles. Il paraît que cela remit M. Turgot au mieux avec M. de Maurepas. Les édits de M. Turgot, refusés du Parlement, devaient ou l'écraser, ou l'affermir. Il fit sentir au Roi l'avantage du système des Economistes, qu'ils ne travaillaient que pour soulager le peuple contre l'oppression des

riches et des seigneurs à droits outrés ; qu'il était affreux que le Parlement s'opposât, dans le but de se faire valoir, à des édits où tout était au soulagement du peuple, cherchant toujours à toucher le Roi dont le cœur étaitbon, et à le porter en laveur du pauvre peuple. M. de Maurepas, par madame la duchesse d'Anville, et tous ceux de cette espèce de secte décidée et séparée du reste de la Nation, pressaient pour profiter du moment, de sorte que le Roi, se laissant entraîner à ce parti, fut très piqué du refus du Parlement, et il en résulta qu'au lieu de le culbuter, M. Turgot s'empara tout-à-fait de l'esprit du Roi et lui lit prendre ses principes, si opposés au gouvernement. Cela changeait la face de tout, et acheminait au fameux système de M. de Mirabeau sur la liberté absolue.

Le 3 mars, on manda la grande députation à Versailles, où ils remirent les remontrances quatre jours après, et, le 7 mars, le Roi lit revenir la grande députation avec les plus grandes formes. Il leur dit qu'il avait vu avec soin les remontrances, qu'elles ne contenaient rien qui n'eût été prévu en reperfectionnant les édits, qu'il ne voulait que le bien de son peuple, qu'il était aussi jaloux des droits de sa noblesse, mais qu'il entendait que sa volonté, qui n'était que pour le grand bien de la Nation, fût enregistrée.

Le Parlement, de retour à Paris, resta, ce soir-là, et tout le 8, assemblé. Il y eut des avis vifs. Le vieux prince de Conty, mourant, était toujours à la tète de l'opposition, ainsi que presque tous les Pairs, hors les La Rochefoucauld, dévoués à M. Turgot. Enfin, il fut arrêté simplement d'itératives remontrances, sans protestations, ni tous les coups de force dont il avait été question. Il est vrai qu'en enregistrant par le Lit de Justice à Versailles, c'était porter avec soi la protestation.

Le 12 mars, M. Turgot et son ami d'Angiviller (1) et M. de Malesherbes (car tous les autres du Conseil étaient contre) ayant gagné entièrement le Roi, l'ayant même, à ce qu'il paraît, mis tout à fait dans leur système économiste, le Roi

(1) V. la note de la page 136.

convoqua le Parlement à Versailles, pour y tenir son Lit de Justice. On voyait avec peine qu'il renonçait à les venir tenir, suivant l'usage, à Paris, ce qui, gênant les Rois, les retenait. Il paraissait qu'à l'avenir, on les tiendrait à Versailles. C'est donc là que se tint, le 12 mars, ce grand et fameux Lit de Justice qui fut comme l'établissement et le triomphe du nouveau système économiste de liberté et de confusion des divers états.

Les édits furent enregistrés, le Roi séant en son Lit de Justice à Versailles, ce qui, suivant le Parlement, est un abus despotique d'autorité qui porte avec lui sa protestation.

Le Parlement, revenu à Paris, s'assembla deux jours de suite ; il y eut des avis très vifs pour faire soit des protestations, soit même des arrêts de défense d'exécution ; mais on craignit d'achever d'aigrir le jeune Roi qui trouvait étrange qu'on s'opposât au bien qu'il voulait faire au peuple, et on se contenta d'arrêter encore d'itératives remontrances, ce qui détermina, pour lors, de grands événements.

Le 3 mars, à midi, se passa un cruel événement, en public, devant le Colisée : le prince Frédéric de Salm (1), frère de ma belle-fille, qui, par son jeu et l'inconsidération de ses propos, se faisait souvent des affaires, et qui n'était pas aimé, eut publiquement une affaire avec M. de Lanjamet (2), que le public prit mal et, quoiqu'il eût été blessé, on jugea qu'ils recommenceraient. Il se passa plus de quinze jours des plus désagréables par les propos du public, et, quoique cela ne nous regardât pas, rien n'était plus fâcheux. Enfin, le prince Frédéric raccommoda tout cela au mieux, le 22 mars, où il se

(lï Frédéric-Othon-François-Clnùstian-Philippe-Henri, prince de Salm- Rirbourg, wildgrave d'Hamm, rhingrave de Stein, etc., fils aîné du prince Philippe-Joseph de Salm Kirbourg, né le 13 mai 1745, marié le 29 novembre 1781, avec Jeanne-Françoise de Hohenzollern Sigmaringen, menait une existence fort dissolue.

On trouve un écho de son duel avec M. de Lanjamet, duel où le prince avait joué un rôle peu honorable, dans les Mémoires de Ségur el dans la Correspondance de madame du Deffand.

i, Le chevalier de Lanjamet, originaire de Bretagne, capitaine au régiment du Roi (infanterie), en 1175.

battit de la manière la plus noble et qui lui fit le plus d'honneur. Il fut encore fort blessé, mais au moins, cette cruelle affaire se termina de la seule façon à contenter tout le monde.

Avant tout cela, deux ordonnances de M. de Saint-Germain firent grand bruit : la première fut celle des carabiniers, que Paris voulait faire détruire entièrement, mais qui fut confirmée en partie et, en réalité, anéantie dans la suite. Ainsi, M. de Saint-Germain n'eut qu'à moitié le démenti, làdessus.

Mais ce qui lui fit un tort sans rémission fut l'ordonnance du 24 janvier, qui parut le 5 mars, de la gendarmerie. Le déchaînement de la Nation (les mousquetaires, surtout, étant détruits), était complet contre eux, et on ne voulait pas qu'il en restât l'ombre. Cependant, M. de Castries fit si bien auprès de MmedeMaurepas, etunpeude la Reine, que le Roi passa cette ordonnance comme le fit M. de Castries lui-môme, et obligea M. de Saint-Germain à la signer, et même à la soutenir sans l'avoir lue : par cette ordonnance, on déclarait sous-lieutenant chaque gendarme, ce qui n'était que leur prétention douteuse. Cela indisposa tout le inonde, et M. le comte de Saint-Germain ne put pas s'en relever devant le public.

Le 25 février, la nomination de M. le prince de Montbarrey, comme adjoint au secrétariat de la Guerre, avait déjà fait grand bruit, de sorte que ces ordonnances-là et tous les changements qu'on annonçait firent un hiver des plus vifs et des plus agités.

Je continuai d'être très incommodé, et cet hiver me vieillit beaucoup. Le 16 mars, pour le première fois, depuis près de trois ans, j'allai à Ivry que je trouvai mieux que je ne croyais. Le 18, de même 'à Châtillon, par un très beau jour, et j'en fus bien content. Le 19 mars, j'allai, avec l'abbé d'Arvillars, chez l'abbé Nollet (1), voir un charmant cabinet d'histoire

(1) L'abbé Jean-Antoine Nollet, le célèbre physicien, étant mort en 1770,

il doit s'agir ici de l'abbé Nolin chanoine de Saint-Marcel, auquel on doit l'introduction, dans les jardins français, de plusieurs arbustes étrangers. 11 fut le premier directeur de la pépinière du faubourg du Roule, destinée à

naturelle, et ses arbres rares. J'y trouvai que le terrible hiver que nous venions d'avoir avait tout ravagé, comme en Flandre. Toutes les classes des alaternes, filarias et lauriers de toute sorte étaient mortes, chez lui, comme dans mon jardin à Paris et comme à l'Hermitage, et je vis que les grands hivers étaient les mômes.

Enfin, me remettant un peu et apprenant que les ordonnances s'apprêtaient, je fis un effort pour aller à Versailles où Mi de Saint-Germain était mal, et où le moment était critique. Le 21 mars, de bonne heure, j'allai donc à Versailles. Il fut impossible de percer chez M. de Saint-Germain, qui n'était pas bien. Je ne pus voir que M. de Fumeron qui n'annonçait rien de bon. J'avais une promesse ou parole du feu Roi pour le gouvernement de Gondé pour mon fils, en cas que je vinsse à manquer avant qu'il fût maréchal de camp, temps où on lui promettait la survivance; mais j'appris que la nouvelle ordonnance détruisait tout, hors les survivances dont les brevets étaient expédiés. La tête m'en tourna.

Je ne pus, ce jour-là, que faire un dîner agréable chez M. de Vergennes. C'est le premier dîner que je faisais depuis trois mois que je gardais le plus extrême régime.

Le 22 mars, de bonne heure, j'eus des conférences à fond avec M. le comte de Saint-Germain, MM. de Montbarrey, Fumeron et Chariot. Je vis que le moment pressait pour que la nouvelle ordonnance ne fit pas tort à la lettre ou à la parole du feu Roi. Je trouvai M. le comte de Saint-Germain très tombé et affaibli, non de son travail, mais de sa terrible grippe qui l'avait assommé. Il me traita toujours bien, mais me renvoyait à l'ordonnance qui allait paraître et dont je serais, disait-il, content. Je vis bien qu'il ne m'entendait pas et croyait que je ne lui parlais que de moi : en effet, je venais d'apprendre que nous restions, notre vie durant, comme nous étions, pour les gouvernements, mais il s'agissait d'une assurance pour mon fils! Je lui donnai des mémoires sur les autres objets principaux, et le trouvai de même inexorable

l'acclimatation des arbres etdes végétaux exotiques, et a publié, en 1755, avec l'abbé Blavet, un Essai sur l'agriculture moderne (1755 ,

et si fatigué, qu'on n'en pouvait, alors, tirer grand'chose !

Avec M. le prince de Montbarrey, que je trouvai fort bien et comme à son ordinaire, nous cherchâmes des tempéraments, de même avec M. Fumeron, qui en proposait d'autres. M. Chariot fut plus net et me conseillait d'appuyer sur le brevet de survivance, puisque j'avais une promesse. Je savais que ce mot de survivance les révoltait tous, de sorte que j'étais fort embarrassé. Chariot fit encore enregistrer de nouveau et au mieux notre lettre de promesse au bureau particulier de M. Yezier.

Quoique M. le comte de Saint-Germain ne dinât que têteà-tùtc avec sa vieille femme qui venait d'arriver, il me dit de rester à dîner avec son neveu et sa nièce. J'y fus très agréablement et fort à notre aise.

Heureusement, en partant de là pour monter dans ma chaise et revenir à Paris, je trouvai M. d'Ervillé, ce commissaire des Guerres que M. de Saint Germain avait fait venir et avec qui j'avais renouvelé grande connaissance, et que mon fils avait vu à Bclfort. De hasard, je lui parlai de mon affaire, et il m'avoua d'abord que c'était lui qui faisait l'ordonnance en question. Alors, avec feu, et lui disant que la tête m'en tournait, je lui fis lire la lettre originale de promesse. Le mot parole le frappa. M. de Saint-Germain m'avait bien dit aussi : « Avec la parole du feu Roi, vous ne pouvez manquer ! » Mais l'ordonnance sous presse ne réservait que les survivances par brevets expédiés. M. d'Ervillé dit qu'il fallait faire vite donner un de ces brevets. Je partis là-dessus, et, de retour à Paris, avec mon fils et ma belle-fille, nous finies les lettres et mémoires les plus forts. Le lendemain, mon fils porta le tout au poste à M. d'Ervillé qui répondit de le pousser, mais c'était attaquer la chèvre par les cornes.

Le surlendemain, mon fils y retourna et y resta deux jours. De retour le 26 mars, pour dîner à Paris, il nous dit que Chariot avait fait un bon extrait, ou feuille de mon mémoire, et devait le donner à M. de Saint-Germain pour qu'il le mît dans le portefeuille du premier travail. Il s'agissait de savoir s'il y était et si cela était en bon train.

Ce soir-là, j'allai, à cet effet, à Versailles. Je forçai la porte à l'hôtel de la Guerre, et je vis M. de Chariot. Il me confia qu'il avait bien fait la feuille, qu'il l'avait donnée à M. de Saint-Germain, qu'il l'avait bien lue, mais qu'il la lui avait rendue et n'avait pas voulu la garder. Donc, non seulement l'affaire n'était pas dans le portefeuille, mais encore elle était renvoyée. Il ajouta que le ministre lui avait seulement dit qu'il n'était pas question de cela. Nous étions donc très loin de notre compte.

J'allai chez le ministre qu'on m'assura qu'on ne verrait pas de plusieurs jours. Je demandai si M. d'Ervillé n'y était pas : heureusement le suisse me dit qu'il était peut-être dans un des bureaux. Je le trouvai, comme de hasard, et fort heureusement, au secrétariat où l'on m'avait dit qu'il n'était pas. Il m'assura avoir bien parlé, mais que le ministre n'avait pas voulu l'écouter et avait dit que, comme ce n'était qu'en cas de ma mort, il n'en était pas question. Je lui fis sentir que, par son ordonnance future, nous ne tenions plus rien; il en convenait, était bien disposé, et me conseilla d'en reparler. Je revins écrire le mauvais état des choses à Paris, et j'étais au désespoir. Le soir, j'allai au coucher et fus bien traité. C'était laque le Roi marquait le mieux les distinctions par le bougeoir; nous l'avions le plus souvent, mon fils ou moi.

Le 28 mars fut tout différent. J'eus, à midi, une bonne conférence avec M. de Maurepas, d'où sortait M. de Saint- Germain, qui le ménageait fort. Je lui fis lire la lettre originale de promesse, où était le mot. Je lui montrai le petit plan gravé de nos terres sur la carte de France, où la position et l'ensemble le frappa, ainsi que ma remarque que le château (1) est dans la ville, de toute ancienneté, ainsi que ce n'est pas nous qui avons cherché la place de guerre, mais elle qui nous a cherchés.

Il saisit d'abord : « Mais malgré votre promesse, l'ordonnance sous presse va vous faire tort! » Je lui fis voir que M. de Saint-Germain, mon vrai ami, ne sentait pas les con-

(1) Le château de Gondé.

séquences ni les formes. Non seulement M. de Maurepas en convint, mais il appuya fort sur ce qu'il ne sentait pas assez les nuances de la noblesse, que c'était l'Etat français, que la noblesse vivait du militaire, que la Cour en tirait son éclat. Il dit : « Il se plaint qu'il y a trop de noblesse en France ! »

Le voyant si bien disposé, je lui laissai une note que j'avais faite exprès pour lui, où je démontrais que ce n'était qu'une forme à donner, dès que nous avions l'assurance, et qu'il fallait nous défendre contre la nouvelle ordonnance. Il prit sans difficulté ma note, il promit de la porter au travail du lendemain, et de l'appuyer pour qu'on me mît en règle. Assistant aux travaux, M. de Maurepas était réellement comme un premier ministre.

De là, j'entrai chez M. de Saint-Germain, et, son valet de chambre m'ayant donné une feuille de papier, outre la forte lettre que j'avais faite devant, je fis un bon prêt à signer où le Roi, reconnaissant la promesse du feu Roi, ordonnait que mon fils fût compris dans la liste des survivanciers, réservés dans le cas de la nouvelle ordonnance. Cette fois, M. de Saint- Germain m'écouta l^ien, lut tout, et dit : « Ce n'est qu'une forme à y mettre ! » Je le priai donc de mettre ces deux pièces dans le portefeuille du travail du lendemain, disant avoir arrangé tout avec M. de Maurepas, et il me le promit à deux fois. J'en prévins aussi son premier secrétaire.

Par là, l'affaire prenait bien mieux, et il fallait voir l'issue du travail.

J'allai au diner de la Reine, qui ne parlait qu'aux jeunes gens ; elle faisait gras, et le Carême n'était plus guère d'usage, mais, dans les cabinets, on ne servait encore que du maigre.

Ayant été malade tout l'hiver et ne voulant plus, à mon âge, importuner la jeunesse, je ne m'étais présenté pour souper qu'une fois, à mon arrivée, et j'avais été accepté. Je me présentais à la fin de l'hiver, pour la dernière fois. Je fus accepté et nommé des premiers, et, en général, le Roi marquait bien mieux les rangs que le feu Roi, qui faisait faire ces listes par ses maîtresses.

Nous étions à la grande table et à Taise, vingt-cinq, dont dix femmes. C'étaient presque tous des anciens, des grandes charges et des gens bien choisis. Il se trouva sept personnes plus jeunes, mais bien choisies aussi, à la petite table. En général, je trouvai tout cela beaucoup plus séant et mieux entendu que dans l'ancien temps. 11 y avait toujours le Roi et la Reine, Monsieur et Madame, M. le comte d'Artois, et la petite comtesse d'Artois, grosse à mi-terme et la seule — ou plutôt son mari, — qui donnât progéniture. Gela faisait des soupers de famille et, de plus, comme dans les anciens petits cabinets, mais mieux choisis et d'un fort bon ton. Je m'y trouvai très agréablement. Ensuite, le Roi et toutes les dames jouaient assez longtemps, et, pendant ce temps, nous autres qui ne jouions pas, nous allions chez M. et Mme de Maurepas qui logeaient tout à coté dans les cabinets et rassemblaient toute la bonne compagnie, ce qui était commode et agréable. Le Roi était au mieux, très gai, parlant, polissonnant, mais réellement très aimable. Enfin, j'avoue que je trouvai tout cet intérieur beaucoup plus aimable qu'on n'aurait pu croire, et toute cette journée se passa d'une manière charmante.

Le 29 fut encore très important : croyant l'affaire en bon train, je craignais de faire des démarches, de peur de la gâter. J'allai, cependant, après le lever, en causer avec M. de Fumeron. Il me dit toujours qu'il n'aimait point les tempéraments et les tournures qu'on voulait y mettre; que l'ordonnance qui allait paraître, n'admettant point tout cela, détruisait tout ce qui n'était pas brevet dans la poche, et même qu'il fallait qu'on fût comme pourvu et qu'on eut prêté serment. Cela me paraissant très vrai, quoique difficile à obtenir, puisqu'on s'était fait la loi de ne pas accorder de survivance, je fis une autre forme de bon pour que le Roi ordonnât qu'on expédiât un brevet daté d'avant l'ordonnance, et je courus chez M. de Maurepas pour lui dire mon inquiétude.

Je fus agréablement surpris qu'il me prévint en me disant qu'il en avait, ce môme matin, parlé au Roi de lui-même, et, lui ayant dit qu'il avait lu la lettre de promesse du feu Roi,

écrite comme de sa part, par M. de Monteynard, que le Roi avait dit : « Mais après, il demandera pour son petit fils, et nous voilà tombés dans l'héréditaire que nous voulons éviter ! » A quoi M. de Maurepas lui avait répondu : « Mais il a la promesse, et son fils est un bon sujet ! » Et le Roi avait répliqué : « Oh! pour cela oui, et cela mérite considération! »

Sur quoi je dis à M. de Maurepas que rien n'était sûr et net, que le brevet de survivance. Il me répondit qu'il l'avait entendu comme cela, et lu mon projet de feuille ou de bon pour donner à signer au Roi, pour demander le brevet de survivance. Je voulus le lui laisser; il me dit : « Non ! j'ai parlé, j'en ai même causé avec M. de Montbarrey. Donnez cela à M. de Saint-Germain, qu'il le mette dans son portefeuille ! »

J'y courus. J'eus beaucoup de peine à percer jusqu'à lui. M. d'Ervillé, enfin, me fit entrer. Je lui dis la façon obligeante dont le Roi avait répondu, et que je le priais de me rendre l'autre projet de bon et de me mettre celui-là à sa place. Il ouvrit un portefeuille peu garni où cela était à la tête. lime le rendit, et mit le nouveau à la place. M. de Fumeron était là, je le priai de dire son avis. Il dit très obligeamment qu'il n'y avait que le brevet de sûr, et appuya, ce qui fit encore bien. Enfin, M. de Saint-Germain, me le montrant dans le portefeuille, qu'il referma, me fit une mine d'amitié et signe de le laisser, et se remit à son bureau sans m'avoir dit un mot.

Toujours soufflant et incommodé d'avoir soupe la veille, j'allai manger un morceau chez M. de Sartines, où nous n'étions que quatre en tout, et où je parlai marine à mon aise et dans les grands principes : M. de Sartines parut m'écouter avec confiance.

Étant allé chez le Roi, on m'assura que M. de Saint-Germain ne travaillait pas ce jour-là, que c'était pour le lendemain. Ainsi, je restai désœuvré à écrire tout cela à Paris.

Le soir, à l'Ordre, j'appris qu'avant le Conseil des Dépêches, dont il était, il était entré et avait travaillé un gros quart d'heure. On dit que c'était pour signer la régie des

vivres. Gomme il pouvait avoir fait passer son petit portefeuille où était mon affaire, je courus chez son premier secrétaire, mais il ne savait encore rien, le portefeuille n'étant pas revenu à lui, et lui n'ayant point été appelé. Ainsi, il me remit au lendemain, soit pour savoir si l'affaire avait passé ce jour-là, ou serait mise au travail du lendemain, de sorte que je revins, fort inquiet, chez moi, tout tenant à un fil dans pareille affaire, et n'y ayant de sûr que ce qui est fait.

Le 30 mars, j'allai de bonne heure chez le premier secrétaire de M. de Saint-Germain, où je trouvai heureusement M. de Fumeron, car, dans toute cette affaire, il s'est trouvé une infinité de rencontres heureuses, marquées au coin de la Providence.

Le premier secrétaire me dit qu'il n'y avait rien de fait, qu'il n'avait pas travaillé la veille, que ce serait pour ce soir-là.

M. de Fumeron me dit qu'il croyait l'affaire sûre et comme faite, mais qu'il était fâché que j'eusse consenti à la réduction du gouvernement de Condé après moi, de dix-huit à douze, attendu que, puisque c'était une chose antidatée, censée faite devant l'ordonnance, temps où il n'était pas question de réduction, c'était montrer le faux de la date et lui attirer d'autres représentations du même genre, en citant cet exemple-là. A quoi je répondis que l'intérêt ne m'arrêterait pas, que ce dont j'étais le plus flatté, c'était la façon dont le Roi prenait la chose par le mérite de mon fils, mais que je ne savais pas d'où venait qu'on eût dit que je consentais à la réduction, puisque je n'avais rien dit, ni eux non plus, ni à M. de Saint-Germain, ni à M. de Maurepas ; ainsi, que je niais d'y avoir consenti. Il me dit que c'était Chariot qui venait de lui dire avoir porté la feuille de la valeur du gouvernement et delà réduction, qui le lui avait dit.

Je revins attendre mon fds chez moi; il arriva à midi, et je fus fort aise de m'aboucher avec lui pour tout cela.

Pour savoir d'où venait qu'on disait que j'avais consenti à la réduction et voir si M. Chariot avait donné sa feuille, j'allai chez lui. Il m'avoua que c'était lui qui avait dit que je

254 JOUnNAT, DU DUC de croy

consentais, qu'à la vérité la feuille ne le portait pas, mais qu'on l'accorderait sur ce pied-là. Je me plaignis fort, faisant remarquer que, comme grâce du feu Roi, je devais être sur l'ancien pied. Il me dit. que, comme je ne serais daté que devant l'ordonnance, et la seule survivance accordée sous le nouveau règne, il croyait qu'on ne l'accorderait que comme cela.

Ainsi, si mon fils perd 7.000 livres de rente, ce sera de la faute de Chariot, qui a avancé cela, croyant la chose propre à déterminer le ministre.

Quatre heures après, ayant été aux informations avec mon fds, nous apprîmes qu'il était bien vrai que M. Chariot n'avait rien mis sur la feuille qui était l'extrait de mon mémoire et de mes pièces, mais qu'on ajoute toujours, à la fin de pareille feuille, la valeur du gouvernement, tant en appointements qu'en émoluments, et que, de plus, M. Chariot, sachant le contenu de la nouvelle ordonnance et combien les réductions tenaient à cœur, il avait malheureusement ajouté, de plus, sur cette feuille-là : « Ledit gouvernement est réduit à 12.000 francs. » C'était là le mal, si le Roi mettait : « Bon à expédier avec la réduction », et cela devenait très embarrassant, s'il mettait seulement : « Bon à expédier », sans rien spécifier, d'autant que cela était renvoyé à M. Chariot, qui tenait à cette réduction, quoique je lui eusse fait voir que c'était faire tort à leur ordonnance, en montrant que ce qui ne devait être que l'expédition d'une ancienne grâce, avait été accordé depuis l'ordonnance, et que, comme c'était à lui à en renvoyer la feuille à expédier à M. de Fumeron,. qui l'entendait mieux, il ne pourrait expédier que conformément à la note que lui enverrait Chariot.

Je fis passer à M. de Maurepas, avant le travail, une note pour faire sentir qu'il fallait une simple expédition de brevet de survivance sur l'ancien pied, comme chose accordée depuis cinq ans.

Le travail, le Roi étant revenu exprès de fort bonne heure de la chasse, commença à six heures et en dura près de trois. M. de Maurepas assistait à ceux-là, M. de Saint-

Germain l'ayant demandé d'abord, et cela s'étant continué. Par là, M. de Saint-Germain se soutenait, et c'est ce qui avança, comme j'ai dit, M. de Montbarrey par reconnaissance de la part de M. de Saint-Germain et par suite de la parenté de madame de Maurepas. Ce fut le premier travail où M. de Montbarrey assista, lut et rapporta, ce qui le mettait en train, et le Roi en habitude de l'entendre.

Ne pouvant rien savoir du travail que par M. de Maurepas, mon fils y alla avant souper et vint m'annoncer qu'il lui avait confié que l'affaire était accordée, mais avec la réduction. J'y allai à dix heures du soir : il y avait une petite table bien garnie. Quand on fut sorti de la grande, M. de Maurepas se trouvant à côté de moi, je lui dis que je ne savais rien, mais que j'étais content, dès qu'il y était. Il me dit : « Voyez M. de Saint-Germain, et je crois pouvoir vous dire que vous serez content ! » Je lui dis : « Sûrement ! surtout si on a traité l'affaire comme elle doit être de vieille date ! »

M. de Montbarrey s'étant trouvé seul, je lui dis : « Je crois vous devoir un remerciement, mais je n'en dois rien savoir! » Il me dit : « Je ne peux pas parler ! » Je lui répondis : « Sans doute, ni M. de Maurepas non plus, mais il m'a fait entendre que je devais être content! » Sur quoi il me dit : «Cela étant, je peux vous en assurer. Cela est bien, voyez M. de Saint-- Germain! » J'appuyai toujours : « Pourvu que ce soit sur le ton d'une ancienne chose faite, qui est la seule façon de vous tirer d'embarras ! »

J'eus ensuite, avec M. de Maurepas, une conversation sur l'opération générale importante. Sur ce que je dis que je regrettais l'esprit des vieux corps et tant de belles actions perdues, il me répondit : « Il fallait laisser leurs noms aux régiments qu'on formait de leur dédoublement, mais le Roi n'a pas voulu. Il est malheureux qu'il n'y ait pas d'état civil en France. Il y a trop de noblesse à placer, et pas assez de places. Vous avez raison, dit-il, plus le Roi est grand, plus il y a d'échelons intermédiaires qui mènent à lui ! » En général, il paraissait trouver que M. de Saint-Germain, trop habitué

à l'Allemagne, ne suivait pas assez l'esprit de la Nation* Cependant, il assistait au travail, et laissait faire. Je lui dis que si on ne laissait que cinq officiers par escadron, c'était trop peu, de trop qu'il y avait devant, et il en convint.

Nous apprîmes là qu'il y avait encore quatre ou cinq grands travaux à avoir ; le Roi paraissait si bien s'y porter qu'il revenait exprès de la chasse, ce que le feu Roi n'aurait pas fait. Aussi avait-il promis qu'il ne chasserait pas trop, quand il aurait autre chose à faire, et il paraissait s'appliquer à tous ces changements qui devaient encore durer près d'un mois pour que tout fût décidé suivant le nouveau plan.

Ainsi, nous fûmes, ce jour-là, assurés de cette survivance que les ordonnances inattendues nous auraient fait perdre, malgré les promesses, mais j'étais mécontent de la réduction : tout cela avait tenu à peu de chose et m'avait rudement tracassé.

Le 31 mars, jour des Rameaux, je fis demander audience à M. de Saint-Germain. Il me fit répondre que mon affaire était faite et qu'il ne pouvait pas me donner audience, n'ayant pas un moment de libre. J'allai au long office, à la chapelle, à une heure et demie. Je vis son secrétaire qui me dit que cela était accordé et renvoyé à M. Chariot. Je vis Chariot qui ne voulut jamais rien dire. Je lui fis reproche que c'était sa faute si la réduction y était. Il me dit qu'il n'avait pu faire autrement et que, si cela était accordé sur ce pied, on ne pouvait y rien changer, mais qu'on expédierait bien, et que je pouvais partir. Je revis M. de Fumeron qui avait fait au mieux et qui se plaignait toujours qu'on risquait de faire une planche par la réduction, cela marquant que c'était depuis l'ordonnance arrêtée, quoi qu'on antidatât de devant. J'appuyai partout pour qu'on antidatât de 1775 : on me dit que, cela n'allant plus au Roi, il n'y avait qu'à expédier le brevet. Je vis, en m'en allant, M. d'Ervillé ; il me parut tenir assez à la réduction, parce que c'était lui qui avait fait l'ordonnance et imaginé peut-être les classes. Mais il me dit que, comme une grande partie était en émoluments., cela serait peu sensible, ce qui indiquait qu'on pouvait se tirer d'affaire

parles émoluments. J'insistai partout pour qu'on ne parlât pas de la réduction dans le brevet antidaté, s'il se pouvait, de décembre 1775.

Enfin, n'y pouvant plus rien, je partis de Versailles à deux heures, ayant remis en train l'affaire importante, qui était perdue, malgré la lettre de promesse, si nous n'avions pas agi avant l'ordonnance nouvelle qui, ne gardant que les brevets de la survivance expédiés, détruisait tous les autres bons et promesses, et c'était beaucoup d'avoir remis l'affaire, d'après sa position, le jour de mon arrivée où M. de Saint- Germain, ayant refusé la feuille et renvoyé l'ordonnance, nous écrasait peut-être sans y songer; et nous dûmes beaucoup, là-dessus, à M. de Maurepas.

Il serait curieux de relire, avant ceci, tout ce qui a eu rapport à la même affaire, quand j'obtins, par M. le prince de Soubise et Mme de Pompadour, la survivance de ce gouvernement qu'avait M. le comte le Danois, et on verra, tant pour moi que pour mon fils, combien tout cela a tenu à peu de chose, et combien il a fallu de peine et de circonstances heureuses pour réussir.

Le 4 avril, voulant faire encore une tentative contre la réduction, qui était réellement mal, puisque les survivances étaient réservées dans l'ordonnance et que, comme c'était une promesse du feu Roi, ce n'était que la réaliser, j'en écrivis à M. Chariot. Il me répondit que, du 2 au soir, cela était à l'expédition chez M. de Fumeron, suivant la forme que le Roi avait réglée.

Le 9, mon fils alla prendre congé ; il ne put rien savoir ; tout était en l'air et inquiétant. Enfin, pour cette affaire, je reçus, le 13 avril, la patente et les provisions de la charge de gouverneur de Condé en survivance après moi, pour mon fils, ce qui mit enfin en règle et termina cette grande affaire. Elle était datée du 24 janvier, ainsi bien avant l'ordonnance, et purement et simplement sur le même pied que moi. Mais, comme cela renvoyait aux états arrêtés par le Roi, la feuille de ces états-là portait la suppression dont nous n'avions jamais pu revenir.

Peu de jours devant, j'avais fait tout terminer pour le partage et la liquidation conforme à la substitution entre mes enfants.

L'ordonnance des gouvernements, qui parut alors, datée du 18 mars 1776, fit assez de bruit. On trouva qu'on avait tort de montrer ainsi, à tout le monde, tout ce que le Roi a à donner, car, quoi qu'aucune puissance n'en ait autant, on croyait qu'il y en avait encore davantage. On trouvait aussi qu'on avait tort de rendre toutes les récompenses si égales. Les grands gouvernements, qui n'étaient destinés que pour les maréchaux de France et les princes du sang, étaient de 60.000 livres, au nombre de dix-huit. Les autres gouvernements de provinces, au nombre de vingt et un, étaient fixés à 30.000 livres, et ne devaient être accordés qu'à des lieutenants généraux. Tous les gouvernements de villes, au nombre de cent quatorze en tout, étaient fixés, savoir : vingt-cinq à 12.000 livres, vingt-cinq à 10.000 livres, et soixante-quatre à 8.000 livres.

On objectait que c'était trop confondre et égaliser les grâces, qu'il était nécessaire qu'il y eût des nuances plus marquées. En général, il paraissait que M. de Saint-Germain, par esprit de discipline, tombait dans le système de M. Turgot, de l'égalité des conditions, ce qui faisait assez crier dans la noblesse. En outre, cela diminua de beaucoup le nombre des petites grâces que le Roi avait à donner : il y en eut douze, à la vérité, inutiles, de supprimées dans mon commandement.

Il y eut, en outre, pendant ce temps, beaucoup d'édits de M. Turgot qui firent grand bruit, surtout celui des corvées, celui de la suppression des jurandes ou maîtrises, celui de la suppression des charges sur les ports, et celui pour la liberté absolue du commerce des grains, pour l'approvisionnement de Paris.

L'édit des corvées, ayant l'avantage d'ôter cette dure charge pour le peuple, avait l'inconvénient terrible d'établir un impôt de plus sur les terres, toujours arbitraire, ainsi que son emploi, ce qui ne pouvait manquer de tenir le pain un

peu plus cher, mal plus réel pour le peuple que sa gêne d'auparavant.

Pour l'édit de la suppression des maîtrises, on craignait que cela ne fit tort à la police de Paris. Cependant, il faut avouer qu'à la suite des temps, cela pouvait faire un Lien.

Sur les autres édits, on trouvait que le Roi se chargerait toujours de nouveaux remboursements, sans améliorer ses revenus, et, pour l'édit de la liberté indéfinie du commerce des grains pour Paris, on craignait que, dans les mauvaises années, il n'en pût résulter de grands malheurs. Mais M. Tûrgot ne sortait pas de son système outré de liberté, et assurait que c'était la seule manière de mettre l'abondance,, et même le prix moyen à un taux honnête.

Tout cet hiver, qui fut des plus vifs, tant pour la force du froid que parle rhume général qu'on eut en Europe, fut très triste, parce qu'on ne fit que parler de réductions, de changements, et qu'en gros, on en jugeait mal, souvent sans les connaître, car tout a son bon et son mauvais côté. Il n'y avait que l'expérience qui pût faire décider dans la suite. Le Roi s'ôtait des revenus et ne les remplaçait pas. On était certain que les réformes ne suffiraient pas, et l'on jugeait qu'on allait manquer de fonds.

Je reviens à ce qui me regarde : nous fûmes fort tracassés,, cet hiver, entre autres choses, par des aventures fâcheuses que le jeu occasionna au prince de Salm. Cela amena, le 22 mars, un second combat qui rétablit les choses, et tout cela nous donna beaucoup de chagrin.

Le 26 mars, j'allai à une course de chevaux dans le terrain qu'on avait arrangé pour cela, dans la plaine des Sablons. Depuis quelques mois, ce goût prenait extrêmement à Paris, et nous devenions Anglais, comme à Newmarket. C'étaient tous des jockeys anglais qui couraient, et tout y était absolument monté à l'anglaise. Cependant, le prince de Nassau (1) gagna, en courant lui-même, et, le jour que j'y fus, un cheval

(1) Charles-IIenri-Xicolas Othon, prince de Nassau-Sicgen, né en 1745, fils de Maximilien-Guillaume-Adolphe, prince de Nassau-Siegen, et de Marie- Madeleine-Amicie de Monchy-Sénarpont, représentait alors la branchi

français du haras de M. de Voyer gagna, pour la première fois, sur un cheval anglais. Cette nouvelle folie pouvait donc nous mettre dans le goût de nous attacher davantage à nos haras et aux exercices hardis. De plus, cela attirait beaucoup de monde, et pouvait avoir son bon coté.

La Reine y venait régulièrement. Je montai dans sa loge, qui était charmante : il y avait, peut-être, près de 2.000 carrosses, et c'était un spectacle admirable, quand il faisait bien beau. Le tour des poteaux était d'un mille, mesure d'Angleterre, et on faisait trois tours, ce qui faisait la lieue anglaise, d'environ 2.700 toises de France. Ils faisaient ces trois tours en sept minutes et sept minutes et demie. En général, quelques courses anglaises pouvaient avoir encore plus de vitesse, à cause de la gêne que causaient les poteaux, mais comme, de la loge, on voit tout, joint à l'affluence prodigieuse de monde, ce coup d'œil était infiniment plus beau que celui que j'ai vu à Newmarket.

Je fus extrêmement malade, tout cet hiver, d'abord par un rhume affreux et un accablement général qui m'empêcha entièrement de reprendre aucun de mes grands ouvrages d'histoire naturelle et autres, ce qui était grand dommage. Le 2 avril, me retrouvant un peu mieux, je fis avec M . l'abbé d'Arvillars, la jolie promenade de la faisanderie des faisans de la Chine du Bois de Boulogne, où l'on en voit plus de cent couples arrangés avec un art charmant.

Le 3, j'allai, avec lui, au joli jardin de M. Boutin (1), et, le 9, avec la duchesse de la Trémoïlle, au charmant cabinet d'oiseaux de M. de Mauduit (2), chose admirable, et, de là,

catholique de cette famille. 11 était fort lié avec le duc de Chartres, et épousa, en 1180, la princesse Sangouszka.

(1 « M. Boutin, receveur général des finances, est le premier qui ait exécuté ici l'idée de créer des jardins anglais en grand. Il a acquis un terrain aride aux portes de la capitale (à Clichy); des sources factices y ont bientôt produit des ruisseaux qui ont arrosé des prairies; des montagnes se sont élevées ; on y a vu des rochers, des cavernes, des bosquets d'arbres étrangers où un beau désordre est un effet de l'art; des grottes ornées de cocpaillages précieux. » {Correspondance secrète de Métra )

(2 11 doit s'agir du docteur P.-J.-E. Mauduyt de la Varenne, mort en 1792, âgé de plus de 60 ans. Ce médecin, connu surtout par l'emploi qu'il a fait de

à la belle ménagerie de M. le prince de Soubise, à Saint- Ouen.

Comme on ne voulait pas que les colonels pussent faire des représentations sur l'ordonnance qui allait changer toutes les troupes, on leur ordonna de joindre pour le 15 avril. Mon fils partit donc, fort à regret, le 14 avril, pour Moulins. Il était accablé d'affaires : son intendant militaire Bridou mourut alors. Outre le terrible regret de quitter sa femme et sa famille, mille choses méritaient de le retenir, et ce départ fut d'autant plus cruel, que l'ordonnance ne parut que trois semaines après.

Mes cinq jolis enfants venaient à merveille : l'aîné, ayant dix ans, commença, alors, à travailler un peu sous moi, et me donnait beaucoup d'espérance.

Le 16 avril, mon fils étant parti, quoique je fusse dans un état misérable, j'allai à Versailles pour ses affaires. Le Roi s'amusa à m'y peser, et j'étais si maigri que je fus fort étonné de voir qu'avec tous mes gros habits, je ne pesais que quatrevingt-dix-sept livres. Je suis persuadé que, sans habillement, je n'en aurais pesé que quatre-vingts. On criait beaucoup, à Versailles, du changement total du militaire. Je fis un grand diner chez M. de Saint-Germain, qui m'aimait toujours.

Le printemps était beau et sec : je tâchai d'en profiter un peu, dans mes fréquentes promenades de malade. Je fis le tour de Paris sur tous les boulevards : il ne faut qu'une heure trois quarts. Les anciens boulevards s'embellissaient toujours et fourmillaient de monde. Les nouveaux boulevards, quoique plus solitaires, étaient charmants. Je ne revenais pas de la vitesse dont j'avais vu venir tous ces arbres !

Le grand cours était, alors, tout paré, jusqu'à la grille. Il était planté et venait au mieux et d'une grande vitesse. On achevait le rond en haut et, au-delà, j'allai encore admirer le beau pont de Neuilly. On avait défait le deuxième pont de bois. On ne passait que le premier, puis le beau pont de

l'électricité comme moyen curatif, a pris part au Dictionnaire des Insectes, dans X Encyclopédie méthodique, et à Y Histoire des oiseaux, de Bull'on.

pierre, dont on rendait les cinq arches navigables pour recharger et combler l'autre bras. Il était presque en entier, et, l'année d'après, on devait passer tout droit. Paris s'embellissait beaucoup.

Le 25 avril, je consultai le fameux baron de Wintzel pour mon trait de feu qui me tombait toujours de l'œil droit, et m'inquiétait d'autant plus que tous les autres oculistes étaient assez partagés d'opinions. Il m'assura fort qu'il ne fallait que rafraîchir et ne rien faire, que cela passerait peut-être en ne faisant rien, et non en faisant des remèdes. Je pris donc des lavements, respirai la vapeur d'eau chaude, et pris mon parti d'aller mon train, quoique ce nouvel accident me fâchât fort.

Voyant que j'étais un peu mieux, je me mis à arranger tout pour le voyage. Le 28 avril au soir, je me rendis à Versailles. Ce déplacement fut heureux et termina tout. Je trouvai qu'on venait de publier les fameuses ordonnances datées du 25 mars, qui changeaient tout le militaire et le mettaient sur un pied nouveau et égal, tous les régiments d'infanterie, au nombre de 94, à deux bataillons de 684 chacun, sans compter la compagnie de grenadiers et de chasseurs; tous les régiments de cavalerie égalisés au nombre de 23, à quatre escadrons, et un de troupes plus légères, faisant cinq escadrons par régiments de 174 hommes, y compris les officiers par escadrons, qui ne faisaient chacun qu'une compagnie ou quatre divisions.

On prétendait que cela fournirait 80.000 hommes d'augmentation et porterait notre militaire, campant en ligne, à 220.000 hommes, et cela pour le mettre à l'instar de la Maison d'Autriche. Mais il fallait qu'on nous laissât trois ans de paix, sans quoi nous étions bien mal!

D'après ce que me dirent M. de Saint-Germain et ses quatre faiseurs qui étaient Wimpflen (1), Vioménil, d'Ervillé et Guibert, on voulait égaliser, faire un gros militaire de guerre par divisions, toujours prêt, en paix comme en

(1) Pierre Christian, baron de WimpiTen, né en 1725, ancien colonel du régiment de laMarck, maréchal de camp en 1770.

guerre, et sur l'ancien ton des troupes de guerre, sans recherche ni grande évolution. Il n'aimait pas les manèges, ni toutes les nouveautés, et disait : « M. de Turenne a bien battu sans tout cela ; le fait est de bien charger ! » Mais il ne put me répondre quand je lui objectai qu'alors toutes les troupes de l'Europe n'en savaient pas davantage. Si, dans la suite, la chose montée, on se remettait un peu à bien faire, les évolutions, cela pouvait être bon, mais il ne fallait plus tant se relâcher là-dessus ; en outre , il supprimait trop les sousordre des États majors.

Il était bien cruel, pour les onze vieux régiments, de se voir dédoubler et remis, comme tout le reste, à deux bataillons. Cet esprit des vieux corps, avec lequel nous avions été bercés, et qui leur a fait répandre tant de sang en tant de belles actions, faisait saigner le cœur à voir abandonner! Le duc d'Havre, qui avait été l'objet d'une distinction pour avoir été roulé du même coup de canon qui avait tué son père, et presque toute sa famille, événement trop tôt oublié, était bien à plaindre avec tout son régiment de Flandre, petit rien qui devenait confondu!

Dans ce voyage, le Roi me traita toujours bien ; M. de Saint-Germain, chez qui je dînai, au mieux ; je fus content de M. de Montbarrey et de tout le monde. J'allai, le soir de mon arrivée, chez M. de Maurepas oùtout se rassemblait, ce qui était fort agréable.

Je fis de grandes démarches pour faire nommer mon fils brigadier, ce qui tardait beaucoup trop. Il n'y avait plus d'avancement, et il y avait davantage de service. On criait fort.

Je poussai encore pour la garnison d'Arras, d'autant qu'on disait qu'il n'y aurait plus de changements, qu'on ne ferait les divisions des officiers généraux qu'en septembre.

Je me mis en état d'instruire mon fils sur tout ce qu'il demandait, de Moulins, où on était dans l'attente et l'impatience, et je m'instruisis de tout par une grande lettre, à mon retour.

J'appris que ce serait M. de Chaulieu (1) qui ferait le dédoublement de Champagne à Calais, et qu'il suffisait que je m'y rendisse le 1er juin. Par là, j'avais tout le mois de mai pour Condé et l'Hermitage, et je vis d'abord que tout s'arrangeait bien. Je partis de Paris le 2 mai.

Le 15, je reçus à Condé la curieuse et étonnante lettre de ma fille, si importante et dont voici la copie :

A Paris, ce 12 mai 1776.

Voilà, mon cher papa, beaucoup de nouvelles ! M. Turgot a été renvoyé ce matin. M. Bertin a été lui demander sa démission de la part du Roi. C'est M. de Clugny (2) qui le remplace, celui qui a été employé dans les colonies et qui a toujours été fort protégé par MM. de Praslin et d'Aiguillon. M. de Malesherbes a demandé à se retirer. C'est M. Amelot (3), intendant des Finances, qui le remplace. M. Senac (4), votre intendant, est nommé intendant de la Guerre, comme l'était M. Foulon. M. de Guines (o) est fait duc à brevet pour le dédommager d'avoir été rappelé, et M. le marquis de Noailles va en Angleterre, et le duc de la Vauguyon (6) en Hollande. Les Américains ont abandonné le siège de Québec, mais ils ont pris Boston, dont 7.000 hommes de troupes, et 2.000 habitants se sont retirés à Halifax. M. le comte de Saint-Germain est entré au Conseil le 12 mai.

(1) Jean-Jacques Anfrie, comte de Chaulieu, maréchal de camp en 1762, lieutenant général en 1781.

(2) Jean-Etienne-Bernard Clugny de Nuis, après avoir exercé l'intendance de diverses provinces, fut appelé, en 1776, au Contrôle des Finances, en remplacement de Turgot, mais mourut six mois après.

(3) Antoine Jean Amelot, marquis de Chaillou, d'abord maître des Requêtes, puis intendant des Finances, enfin secrétaire d'Etat au département de la Maison du Roi, de 1-776 à 17S3.

(4) Gabriel Senac de MeiJhan (1736-1803), maître des Requêtes en 1764, intendant de diverse- provinces de L766 à 1775, puis intendant générai de la Guerre en 1776.

(5) Le comte de Guines avait été rappelé de son ambassade à- Londres, où il fut remplacé par le marquis de Noailles, et était arrivé à Paris le 1er février.

(6) Paul-Franeois de Quélen de Stuerde Caussade, duc de La Vauguyon 1746- L828 , lils de l'ancien menin du Dauphin, depuis Louis XVI, ambassadeur près

ils généraux des Provinces- Unies depuis le 11 mai 1776, avait épousé, en 1766, Antoinette-Rosalie de Pons.

Comme, d'après ces nouvelles, je crus que nous n'avions plus M. Senac pour intendant, j'écrivis, sur-le-champ, une jolie lettre à M. de Maurepas pour ravoir M. de Taboureau, mais j'appris que nous gardions M. Senac, mais qu'il était un des intendants militaires des espèces d'armées de paix qu'on formait. Cela faisait voir qu'on suivait le plan des grandes divisions, et cela allait donner tout une autre forme au militaire.

On voit par là qu'en ce monde, on ne fait que vivre dans une incertitude continuelle : le parti de l'Encyclopédie dominait un jour devant, et, par la retraite de MM. Turgot et Malesherbes, le reste du Conseil pensant bien, si MM. de Clugny et Amelot pensaient de même, tout pouvait retourner à l'autre sens, et le système général changer du noir au blanc, ce qui arrive si souventen France.

Les affaires d'Angleterre, qui écrasaient ce pays, avaient aussi, comme on vient de voir, leur haut et leur bas, puisque, si les Américains avaient le dessous en abandonnant Québec, ils gagnaient beaucoup en reprenant Boston, et pouvaient employer ailleurs l'armée dont ils le tenaient bloqué. Les Anglais faisaient partir leurs renforts et prétendaient avoir, cette campagne, une armée de quarante-cinq mille hommes, mais, si les Américains tenaient bon, même après une défaite, il y avait apparence que les royalistes fondraient à la fin, et que l'Amérique septentrionale resterait comme les Provinces-Unies, et finirait par devenir alliée de l'Angleterre, au lieu d'en être la sujette, et peut-être deviendrait la plus formidable puissance du monde.

Quant à l'entrée de M. de Saint-Germain au Conseil, c'était une marque que son système tiendrait, et, comme il culbutait tout, il fallait voir comment cela réussirait, mais il refusa d'y aller, à ce 'qu'on dit, ayant trop d'affaires.

Pour M. Turgot, il est vrai qu'il était outré dans son système, et ne voyait que cela, sans faire de fonds suffisants, mais c'était l'homme du peuple, et il en sortit comme il y

était entré, sans y avoir gagné un sol, ce qui est peu commun. Ce n'était la peine de tenir, il y avait si peu de temps, un grand Lit de Justice à Versailles afin d'établir ses principes, du moment où il devait les abandonner si tôt. Ceci fait voir que les grandes choses sont, comme j'ai dit, bien peu de chose I

du 14 juin 1776 au 15 avril 1777

J'apprends avec colère que le comte de Maillebois est parvenu à se faire nommer commandant de la division de Picardie et du Soissonnais. — Une lettre du Ministre me confirme cette nouvelle dont je perçois aisément les causes. — Mes lettres de protestation à MM. de Saint-Germain et de Montbarrey. — Mes réclamations sont appuyées par le tribunal des Maréchaux de France, qui a déclaré M. de Maillebois indigne de servir. — Démarches énergiques de ma mère et de plusieurs autres personnes en ma faveur. — Réponse de M. de Montbarrey ; ma réplique. — Démarche de ma fille auprès de la Reine, qui plaide mal ma cause et la perd. — Enfin, M. de Saint-Germain se décide non seulement à me satisfaire au sujet de la Picardie et duSoissonnais, mais encore à y ajouter l'Artois. — Disgrâce de M. de Lugeac et de plusieurs autres commandants de division. — La duchesse d'Havre accouche d'une troisième fille. — Visites ; rencontre de M. de Maillebois. — Le marquis de Lévis. — Embellissements de Paris. — Séjour à Ivry, puis à l'Hermitage et à Condé, du 10 octobre 1776 au 15 janvier 1777, date de mon retour à Paris. — Versailles ; étal de la Cour. — Caractères du Roi et de la Reine. — Mécontentement général provoqué par l'administration du comte de Saint-Germain. — Crédit du prince de Montbarrey. — Visite au docteur Franklin el conversation scientifique avec lui. — Mort du marquis d'Hautefort, mon beau-frère. — Réception de trois chevaliers de l'Ordre, dont l'ambassadeur d'Espagne, le 2 février. —Correction de l'attitude de M. de Montbarrey à l'égard de M. de Saint-Ger-

main. — Conférence avec des directeurs du Génie, au sujet du dessèchement du Calaisis. — Le jeu à Paris : contagion de l'exemple donné par la Cour; mesures prises contre les jeux publics. — Conversation avec l'ambassadeur d'Angleterre, après un grand souper chez l'ambassadeur d'Espagne. - Nouvelle visite à Franklin, qui me parle du traité d'union et des projets de ses compatriotes. — Souper chez le comte de Mercy-Argenteau. — Un mot du comte de Saint-Germain. - Pénurie d'argent au ministère de la liuerre.

— Le prince de Soubise m'offre l'échange de la division de Picardie, Artois ei Soissdnnais contre celle du Hainaut où M. de Maillebois a été comme ; je refuse. — Je me procure des arbustes pour compléter ma collection de L'Henni t&ge. — Je travaille à La généalogie delà Maison de Croy. — Je perfectionne ma cartede L'hémisphère austral.

— Conversations politiques avec les ministres. — Visite à la manufacture de Sèvres. — M. de Castries donne sa démission de commandant de la Flandre et du Hainaut. — Il est remplacé par le prince de Robecq. — Conversation avec M. de Sartines. — Visite à M. Borda, qui me montre ses plans des îles Canaries, où il a vu le capitaine Cook, et me parle longuement de ce navigateur.

J'arrivai le 14 juin à Calais. Mais il faut reprendre cette cruelle journée dès le matin. J'étais arrivé de bonne heure à Aire où je descendais, àl'ordinaire, chez M. deTortonval (1)> lieutenant de Roi, et où j'avais déjà, jadis, appris de mauvaises nouvelles. Je m'informai s'il n'y avait rien de nouveau. Il me dit que non, si ce n'est que le prince de Robecq avait reçu la liste des officiers généraux employés. Je la demande. Il l'envoie chercher. Je vois, à la tête, M. de Castries, commandant la division. M. de Robecq de même, M. de Lévis (2) de même ; ainsi de tous les commandants de provinces. Je dis : « Ah! j'ai donc aussi une division! » Et je me cherche tranquillement quand, tout à la fin, je trouve Picardie et Soissonn&is, et je lis : « M. le comte de Maillebois, commandant. »

li Ramsault de Tortonval, lieutenant de Roi à Aire.

(2) François-Gaston, marquis, puis duc de Lévis (1720-1787), maréchal de camp en 1758, lieutenant général en 1761, gouverneur de l'Artois en 1765, maréchal de France en 1783, avait épousé, en 1762, Gabrielle-Augustine Michel, fdle d'un trésorier général de l'artillerie de France, un des directeurs de la Compagnie des Indes.

Je restai pétrifié, furieux, et ne doutai pas, d'abord, qu'il n'eût tout et ne m'eût dépouillé en entier. La rage me possédait, je faisais semblant d'être tranquille, je demandai vite mes chevaux. Cependant je voulus avoir copie de cette liste, et, tandis que Monsieur la faisait, je causais avec Madame, la rage dans le cœur.

Je partis brusquement, dès que j'eus la copie, et j'oubliai ma chienne, la troisième Frivole, et ne m'en aperçus qu'en sortant de Saint-Omer. M. deTortonval me la renvoya quelques jours après.

En route d'Aire à Saint-Omer, je ne puis exprimer le mauvais sang que je fis. Je me voyais supplanté en entier. Et qu'allais-je l'aire à Calais ? Peu s'en fallut que je ne fisse retourner. Je ne savais où aller. Enfin, je dis : « Je trouverai mes lettres à Calais ; il faut tout voir ! » Puis, approchant de Saint-Omer, je me rappelai que j'avais l'ordonnance (1) que j'avais fait acheter à Lille. A force de feuilleter, j'y trouvai les trois seuls endroits qui parlent des commandants de provinces, et, à force d'y réfléchir, je vis que, cela étant chose séparée, je pouvais rester l'un sans être l'autre, mais tous les autres l'étaient. Ainsi, je n'en étais que plus furieux, et j'entrai ainsi à Saint-Omer, chez M. Bouliard(2), qui ne put guère m'instruire.

A la porte, je fis venir les deux colonels, M. d'Hautefeuille (3) et le fameux et jeune Guibert, qu'on disait dans le secret. Je leur parlai plus d'une heure, avec toute la colère dont j'étais plein. Ils me dirent que je restais commandant de la province, mais que l'autre avait la division. Cependant,

(1) L'ordonnance du 31 décembre 1776, relative au corps des Ingénieurs militaires, qui allaient, désormais, prendre le nom de Corps royal du génie. Il se composait de trois cent vingt-neuf officiers, dont treize directeurs. Les autres étaient répartis dans vingt-et-une brigades. Chaque brigade était composée d'un chef, d'un sous-brigadier, d'un major, de quatre capitaines en premier, de cinq capitaines en second, et de trois lieutenants en premier.

(2) Bouillard, brigadier directeur du génie de Saint-Omer.

(3) Charles-Louis Texier, marquis d'Hautefeuille, colonel du régiment de Normandie en 1763, brigadier en 1770, maréchal de camp en 1780, marié en secondes noces, en 1755, avec Suzanne-Bernardine-Léonore (h- Cauvigny d'Escoville.

M. de Guibert me dit qu'il croyait que, si je demandais une division, on ne pouvait me la refuser.

Y ayant bien appris tout ce que je pouvais, j'en partis.

Comme je ne voulais pas arriver de bonne heure pour éviter de paraître avec le trouble que j'avais, je vis le château et le port de M. de Beaufort ; je causai longtemps avec M. de Ghaulieu, qui venait de faire ce dédoublement, ce qui perçait l'âme, et j'arrivai, au coucher du soleil, à Calais, comptant être prêt à le quitter tout à fait.

Tout le monde s'empressa de venir, et on me reçut avec une joie qui m'aurait été sensible dans un autre temps, mais m'incommodait fort, alors.

Dès que je pus m'en débarrasser, je montai chercher mes lettres, et j'en trouvai, entre autres, trois de ma belle-sœur Mme de Guerchy, dont la dernière, surtout, m'annonçait mon malheur d'une façon si marquée, qu'il y avait de quoi en devenir fou.

Un moment après, M. de Bienassise entra avec force lettres et gros paquets des ministres à moi adressés et qu'il ouvrait en mon absence. Je trouvai, entre autres, arrivée seulement du matin, la lettre de M. de Saint-Germain qui me faisait, comme commandant de province, part des officiers généraux chargés des divisions, et ainsi de tout ce qui regardait les troupes. Cela était bon pour bien reconnaître et affermir le commandement de province, que j'avais cru d'abord perdu aussi ; mais cela m'apprenait si nettement que j'étais le seul, ou peu s'en fallait, qui n'eût pas de division, que j'enrageai de bon cœur. Voici cette lettre.

A Versailles, 1er juin 1770.

Le Roi ayant, Monsieur, jugé à propos de former des troupes en divisions commandées chacune par un lieutenant général avec plusieurs maréchaux de camp sous ses ordres, j'ai l'honneur de vous envoyer l'état des officiers généraux qui seront attachés à la division de Picardie et Soissonnais, et des garnisons et quartiers dont elle sera composée. L'intention de Sa Majesté est que, conformément à l'article 5 du titre II de l'ordonnance du 2o mars der-

nier, ces officiers généraux soient seuls chargés des détails d'instruction, de tenue, d'administration, police et discipline intérieure des corps, ainsi que Tétaient ci-devant les inspecteurs, et qu'ils jouissent des honneurs de leurs grades, sans être dispensés de rendre compte aux commandants des provinces de tout ce qui aura rapport au service et à la sûreté desdites provinces et des places, et au maintien de l'ordre public, dont ces dernjers demeureront chargés supérieurement, comme par le passé. J'ai l'honneur d'être, etc.

Signé : Saint-Germain.

Division de Picardie et Soissonnais.

Lieutenant général commandant : M. le comte de Maillebois.

Maréchaux de camp : M. le comte de Melfort(l), M. le comte de la Luzerne 2).

Cette division sera composée des garnisons et quartiers : de Calais, Ardres, Laon et Guise, la Fère, Senlis.

Ce qui était insoutenable, c'est que MM, de Castries, de Robecq, de Lévis, de Stainville, de Ségur, de Tonnerre, de Mailly et de Poyanne, étaient, tous huit, commandants de province, et avaient, en même temps, le commandement de leur division. Il paraissait donc, pour le public, qu'on me délaissait comme n'étant pas de la trempe des autres, et cette idée me faisait monter le sang à la tête, à en étouffer.

Il n'y avait que les quatre maréchaux de France : de Contades, de Broglie, de Mouchy et d'Harcourt, commandants de province, M. d'Aubeterre (3), lieutenant général, et moi

(1) Louis de Drummond, comte de Melfort (1722-1788), maréchal de camp en 1761, lieutenant général en 1780, avait épousé, en 1759s Jeanne-Elisabeth de la Porte de Meslay.

2) César-IIenri, comte de la Luzerne de Beuzeville, né en 1737. maréchal de camp en 1770, lieutenant général en 1784, avait épousé, en 1703, Marie Adélaïde Angran d'AHeray.

(3) Henri Joseph Bouchard d'Esparbès de Lussan, vicomte, puis marquis d'Aubeterre, né en 1714, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 17q8, maréchal de France en 1783, ministre plénipotentiaire à Vienne en 1752, puis en Espagne et à Home, avait épousé, en 1738, Marie-Françoise Bouchard d'Esparbès de Lussan d'Aubeterre, sa cousine.

qui n'en avions pas. Mais les maréchaux de France étaient hors de rang, et M. d'Aubeterre un vieux négociateur. Ainsi, cela tombait sur moi, comme d'aplomb. J'en fus assommé et enflammé.

D'un autre côté, je connaissais bien le dessous des cartes, qui aurait du me tranquilliser : c'était toujours la grande, ancienne et mémorable querelle de M. de Saint-Germain et du maréchal de Broglie, dont j'avais été témoin et entremetteur, à Corbach.

M. le comte de Maillebois s'était emparé, dès l'arrivée, de M. de Saint-Germain, et celui-ci avait décidé de le réhabiliter pour lui donner le commandement de l'armée, à la première guerre, pour l'ôter au maréchal de Broglie. De là, tous les Broglie faisaient l'impossible pour perdre M. de Maillebois et, depuis, pour culbuter M. de Saint-Germain et sa grande besogne qui mécontentait tout le monde et décidait le sort du militaire français : ainsi c'était l'affaire la plus grave.

De plus, lorsque M. de Maillebois refusa d'obéir au maréchal d'Estrées, le jour d'une bataille, les maréchaux de France l'avaient attaqué à leur tribunal, et l'avaient déclaré incapable de servir, et, à la dernière promotion des maréchaux de France, on l'avait passé. Il s'agissait donc absolument, pour le plan de M. de Saint-Germain, de l'employer.

M. de Montbarrey, plus fin, et qui faisait tout le détail sous M, de Saint-Germain, avait, de loin, bien étudié tout cela, et, avec M. de Maillebois, avait trouvé que, ma partie ayant trop peu de troupes, en y joignant le Soissonnais et en le donnant à M. de Maillebois, c'étaient deux provinces ensemble, et que, comme il était mon ancien, il lui donnerait la division. Voilà l'horrible finesse du plan!

Pour moi, dans ma fureur, j'écrivis d'abord à Mme de Croy qu'il fallait absolument réparer cela, et j'écrivis les deux lettres que voici, qui, sans paraître, d'abord, avoir de l'humeur, demandaient à me laisser comme j'étais, comme ne doutant pas qu'on ne le fit, et me chargeant de la besogne. Sentant qu'il ne fallait pas heurter M, de Saint-Germain pour

ce qui le tenait le plus au cœur, et qu'il m'était égal que M. de Maillebois fût employé, pourvu qu'il ne m'ôtât rien de ma partie, je laissai la voie de l'employer à l'autre, et je tenais ferme à la mienne. Voici mes deux lettres :

A M. de Saint-Germain.

De Calais, le 14 juin 1776.

Je reçois. Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour me donner avis de l'emploi des officiers généraux dans mon commandement. J'ai assez longtemps fait la besogne seul, et, j'ose dire, assez bien, même au temps de guerre, et faisant toutes les revues d'inspecteur des trois corps, pour que je regardasse comme certain que je serais, en même temps, chef de division et commandant de province, cela faisant un double emploi de dépenses inutiles. C'est pour cela que je n'en ai pas parlé, et je ne me doutais nullement de tout cela.

En conséquence, je vous prie instamment que M. le comte de Maillebois ne vienne pas, cette année, de ce cùté-ci, et n'y ait pas de résidence : en Soissonnais, à la bonne heure! Je n'y commandais pas.

Je m'acquitterai bien et assidûment de cette besogne que j'ai tant faite, et je vous supplie de n'en adresser les ordres qu'à moi.

Permettez-moi de vous faire observer que tout autre arrangement ne cadrerait pas avec les bontés dont vous m'honorez, ni avec l'ancienneté et la nature de mes services.

J'ai l'honneur d'être, etc.

P. -S. — A la bonne heure, s'il y avait plusieurs divisions sous nous! Mais n'y en ayant qu'une, en lisant les articles où il y avait le lieutenant général commandant la division, je ne me doutais nullement que cela pût regarder un autre que moi, et je m'arrangeais en conséquence.

.4 M. le prince de Monlbarrey.

De Calais, le 14 juin 1776.

Je viens, Monsieur, de recevoir avec étonnement l'avis des officiers généraux employés dans mon commandement. Oserais-je,

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