‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 4)Chapitre 1 sur 31 · DU !«'■ JANVIER AU 17 MARS · texte numérisé non relu

DU !«'■ JANVIER AU 17 MARS

Mes conversations avec les princes de Soubise et de Tingry au sujet du passe-droit dont j'ai été victime. — Toute la Cour me plaint. — Je demande, en dédomraageme it, cà être nommé duc et pair. — Réponse de Mme de Pompadour à une lettre de ma mère. — Mon entrevue avec le duc de Choiseul : il déclare impossible de me faire duc et pair, mais m'offre les honneurs de la Cour pour mon fils et un commandement en chef, en province, pour moi. — Ses nouvelles idées au sujet de l'Angleterre. — Le duc de Choiseul et Louis XV. — Un dîner chez le premier ministre. — Mlle Clairon. — Le « Mémoire au Roi » du maréchal de Broglie. — Préparatifs du mariage de ma tille. — Mon irritation en apprenant que le Roi me refuse des compensations. Condamnation à mort d'un Garde du Corps. — Un bal cliez l'ambassadeur d'Espagne. — Querelle entre MM. de Broglie et de Soubise. — Je rédige un mémoire en faveur de celui-ci. — Signature du contrat de mariage de ma fille avec le duc d'Havre. — Opérations maritimes. — Affaires des Jésuites. — Disgrâce du maréchal et du comte de Broglie. — .Mariage de ma fille. — Le prince de Soubise est nommé commandant en chef des armées ; peu de confiance qu'il inspire. — Projet de mariage de M. de La Rocheguyon avec Mlle de (iand. — Tristesse de Paris. — Le Portugal et l'Angleterre. — Le duc de Choiseul colonel général des Suisses. — Ses déclarations sur les réformes de la Cour, sur l'état de la flotte et sur ma situation personnelle. — Commandements qui me sont proposés. — Incendie de la foire Saint-Germain.

Depuis le f*^ janvier 1762 jusqu'au G, je restai chez moi à écrire une inlinité Je lettres, quand j'avais la tète assez calme, car j'avais toujours de furieux moments, et je recommençai à travailler à ma dangereuse obstruction de foie, à quoi le chagrin était bien contraire. Je ne mangeais qu'une fois en vingt-quatre heures, le soir, mes légumes, et je me remis mieux que je n'avais été les autres hivers. Ce temps de nouvelle année occupa tous mes amis, et on ne put rien faire, ce dont j'enrageais. Les réponses que j'eus ne firent, comme on croit, que m'aigrir.

Le 6 janvier, je fis un effort pour aller, à Paris, chez le prince de Soubise. 11 me parut tout au plus chaud pour mon ail'aire, qui lui était personnelle, en la personne de son maréchal général des logis. Il me dit qu'il y avait bien du mouvement à Versailles. 11 me parut bien agité pour lui-même, voulant toujours, à toute force, commander les armées. Sa protectrice Mme de Pompadour avait elle-même des inquiétudes. Le maréchal de Broglie, qui s'était arrêté à... (1), se tenait en réserve ; son frère venait d'arriver et négociait. Les apparences étaient que M. le maréchal de Broglie reprendrait, avec plus de gloire que jamais, et, en elfet, c'était le meilleur que nous eussions. Le prince de Soubise me dit qu'on serait forcé à refaire une armée vers la Hollande. Il me parut qu'il la sollicitait et n'en était rien moins que sûr. Le projet qu'il avait eu, pour moi, de la Bretagne, était très éloigné et difficile. Il me conseillait toujours la Flandre, mais d'Hérouville paraissait devoir m'en faire exclure.

Il meconseilla de s'attacher aurang.Pourmoi, je n'appuyais (surtout à l'extérieur) que sur les choses qui pouvaient me remettre au-dessus de tous mes cadets. 11 me dit que, puisque j'avais toujours été par Mme de Pompadour, il fallait que ma mère lui écrivît de la manière la plus instante; qu'il lui remettrait la lettre, et il promit d'appuyer auprès de tout le monde. Il était bien temps, car rien ne s'entamait, malgré tous nos mouvements.

(1) Mot iUisihle.

J'allai arranger le tout avec Mme de Leyde. Le lendemain, ma mère vit, chez elle, M. le prince de Tingr}'. Il promit d'appuyer auprès du ministre et de la Marquise, et se chargea de la lettre pour Mme de Pompadour, et de s'entendre avec M. le maréchal de Soubise. M. de Guerchy qui, comme de raison, prit la chose avec la chaleur qu'elle méritait, me promit aussi de parler fortement à M. deChoiseul, et inclina pour le commandement des troupes en Flandre, avec mes projets de mer, et pour les honneurs pour mon fils.

Tel fut l'état où nous pûmes mettre l'affaire, et il fallut attendre l'effet de ces démarches-là.

Le 11 janvier, M. le prince de Tingry revint de Versailles avec le petit duc d'Havre, qui faisait fort bien dans cette affaire. Le prince de Tingry nous dit qu'il avait parlé deux fois à M. le duc de Choiseul, qu'il avait été reçu si prodigieusement durement, la première fois, qu'il n'osait nous répéter ce qu'on lui avait dit, mais que, le lendemain, lui ayant reproché son tour de la veille, et lui ayant dit que j'étais pourtant à ménager, le duc de Choiseul lui avait parlé différemment, jusqu'à lui laisser eatrevoir qu'il n'était pas à se repentir de l'histoire de M. de Beauvau, qu'il n'approuvait pas, et qu'il lui avait dit que, pour tous les dédommagements que je pouvais désirer, il s'y porterait au mieux ; qu'il lui avait touché celui d'un commandement sur les côtes^ ou autre, et des honneurs, et qu'il avait promis d'y faire de son mieux; que Mme de Pompadour avait répondu sèchement d'abord, et aussi mieux ensuite, et qu'il fallait que j'agisse. Nous convînmes qu'après Choisy, où il allait, nous irions ensemble. Par là, l'aifaire commençait à s'entamer plus favorablement, et l'espérance revint d'en tirer au moins parti. M. de Guerchy se fit rendre toutes les conversations et ne put parvenir à parler au ministre.

Le 12, j'envoyai pour avoir audience du prince de Soubise, mais il me fit dire qu'il allait à Choisy. Je lui écrivis fortement pour qu'il tâchât d'y avancer l'affaire, n'y ayant à craindre que le parti pris du Roi de ne plus faire de duc, mais j'insistai sur ce qu'ayant fait une chose inconcevable, il

n'y avait rien do trop chaud pour le réparer. Le prince de Soubiso promit encore d'en parler.

Ma mère écrivit à M. Dubois qui répondit au mieux, et de manière à tâcher de donner espérance, mais l'alVaire paraissait toujours difficile à arranger. Le 10, M. le maréchal de Broglie était, enfin, arrivé à Versailles, et avait été reçu assez sèchement.

Le 4, les Anglais publièrent, à Londres, la déclaration contre l'Espagne. Alors, le sort de la Martinique et de la Louisiane devait être bien avancé.

Le voyage de Choisy fut plus court que nous ne comptions. C'est là où nous espérions que les princes de Soubise et de Tingry feraient un grand coup, mais de la manière dont le premier répondit, le 13, à Mme la marquise de Leyde, au bal de l'ambassadeur de l'Empereur, où elle mena mes deux enfants et où ma fille fut bien, nous vîmes qu'on ne ferait rien au vovage de Choisy, de sorte que cela nous remettait dans les incertitudes, rien n'avançant, le temps s'écoulant et les esprits se refroidissant.

Le 16 janvier, je me résolus, enfin, d'aller à Versailles. .Je sentais qu'il était bon d'agir soi-même, mais je pouvais recevoir des duretés qui me feraient tout abandonner, surtout au ton excessivement tranchant qui régnait alors, et j'allais y voir tout le monde, à la signature du contrat de M. de Mailly (1), le lendemain, et on chercherait à m'y faire jaser et mes camarades à m'exciter. Tout cela me fâchait fort. J'offris le tout à Dieu, et j'y allai bien résigné à sa volonté, n'espérant qu'en lui et le priant de me faire faire un voyage plus heureux que je n'espérais.

Je vis, en passant, le prince de Tingry, qui me disait toujours que j'aurais uu commandement, mais que, pour le duc et pair, nous n'y parviendrions pas. 11 me parla au mieux sur le mariage de ma fille, et nous arrangeâmes cette bonne

(1) Louis-Marie, man|iiis de Mailly et d'Haucourf, né en 1744, capitaine lieutenant des Gendarmes Écossais, gouverneur d'Abbeville et mestre de camp du régiment Hoyal-Pologne, reçut, en l"l, le bievct de duc. Il épousa, le 2.ïj.invi(r 1762, Marie-Jeanne de Talleyrand-Périgord.

affaire, qui était bien aisée, puisque c'était une union telle que celle d'un frère et d'une sœur.

J'arrivai à Versailles à deux heures et demie et, suivant la nouvelle consigne, la sentinelle ne voulut pas absolument me laisser entrer. Je donnai les étrennes au Suisse, et je forçai le passage.

Je trouvai M. Dubois seul, toujours avec son excellente tête et son honnêteté froide. Il m'encouragea et me dit qu'il espérait toujours que je serais content; qu'il savait que toutes mes lettres n'avaient pas mal pris, et qu'il fallait que j'eusse un commandement. Je le priai de m'aider avoir ceux qui pourraient me convenir, comme la Bretagne^ le corps de troupes et les côtes de Flandre, ou autres. Il me dit qu'il pensait que le pays d'Aunis pouvait me convenir, y ayant les îles d'Aix et d'Oléron à reprendre, la Charente à rendre navigable pour les vaisseaux armés; que cela était dans mon goût et qu'il me le conseillait.

Je dis que cela me plaisait assez, mais ne suffirait pas; qu'il fallait quelque chose qui pût me mener au grade de maréchal de France, et que ma famille insistait sur le duc et pair. Il me conseilla d'avoir bon courage, et il me le redonna par son ton honnête et vrai. Il me demanda si M. le prince de Tingry ne m'avait rien dit du pays d'Aunis. Je dis que non. Il me répondit qu'il devait en parler, ce soir-là, au ministre, et que je revinsse le lendemain. Par là, je vis que c'était une allaire presque arrangée, et la joie et le courage me reprirent. Je lui lus précisément une excellente lettre de Rochefort, que M. de Rongé m'avait donnée, qui faisait voir la chose bien difficile.

Nous sortîmes ensemble, et je revins chez moi remercier Dieu d'entrevoir un nouveau jour, une besogne qui pouvait me convenir, et j'écrivis ce qui suit de ce qu'il fallait y joindre :

« Y être tout à fait en chef dans les deux provinces, sans dépendre de M. le maréchal de Richelieu, et ayant le commandement de par le Roi.

« Avoir tout au moins les honneurs pour le mariage de

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mon lils et la jouissance, d'abord pour moi, et héréditaire. Avoir une lettre par hupielle, loin d'être comme placé, je pourrais aller au bâton de maréclial.

« Assurer le régiment, à 22 ans, à mon lils, et s'arranger pour que sa commission de capitaine puisse courir en restant avec moi.

M Avoir une lettre qui, sans leur déplaire, me donnât autorité sur les marins. Avoir les cartes des dépôts, des troupes et gens déterminés de Fischer (i) et autres, de l'argent pour les travaux et les entreprises, avec une espèce de carte blanche. »

Je passai ma soirée plus agréablement que je n'avais fait de longtemps, à faire, sur la carte, des projets et châteaux en Espagne, mon plan étant déjà bien avancé, et je soupai et me couchai de bonne heure, et plus content.

Le 17 fut mauvais : M. Dubois me dit qu'il avait parlé des pavs d'Aunis, mais que le maréchal de Senneterre (2) y étant, il fallait du temps pour arranger cela; qu'il me fallait de la patience ; que l'on n'avait pas mal pris nos lettres, et que l'on cherchait à me contenter.

J'allai à la signature du contrat de M. de Mailly, où était tout le monde. Ceux à qui j'en parlai parurent furieux comme moi, et je reparus, mais avec l'air outré.

Le soir, j'allai pour l'entrée du Conseil, et précisément M. de Beauvau arriva. On me dit qu'il était chez le Roi, mais je ne le vis pas. Un me dit que Mme de Pompadour l'avait pris vivement. Le sang me bouillait, et je ne me souciais pas de le rencontrer, ne sachant ce que je ferais, dans

1 Le corps des chasseurs de Fischer, composé «linr.interie el de cavalerie, avait pour capitaine en premier de toutes les compafjnies à pied et à cheval Jean-Baptiste Fischer, hrigadier, qui l'avait formé en 1742 et avait été maintenu !i sa tète, comme capitaine, en i7'i.'}. 11 mourut en 1702, à l'armée du Ithin. après avoir cédé ce corps, devenu une légion de 2.000 lionmies, au marquis de Gonflans.

2. Jean-Charles, marquis de Saint-Nectaire (ou Scnnclcrrey ;1685-177i), brigadier en 1719, maréchal de camp en 1731, lieutenant général la môme année, ambassadeur à Turin de 173'f à 1743, commandant du Poitou, de le Saintonge et de l'Aunis en i7o6. maréchal de France en 1737. 11 avait épousé, en 1713, Marie-Marthe de Sainl-I'ierre.

un premier moment. Je vis M. et Mme Berryer et d'autres qui prenaient bien part à mon malheur, et il parut que l'on me voulait du bien dans le public.

Le 18 fut meilleur. Je ne vis, d'abord, que le prince de Tingry qui n'augurait pas bien, ensuite M. le prince de Soubise qui me donna quelques espérances et me dit qu'il avait parlé à la Marquise ; qu'elle avait parlé au Roi pour le duché-pairie, et que Sa Majesté paraissait en balance, parce qu'elle avait promis à deux autres de n'en pas faire sans les faire eux-mêmes. A quoi j'ai répondu que, quand il plait à Sa Majesté de faire une chose inconcevable, il n'y a rien de trop chaud pour la réparer. M. le prince de Soubise dit qu'il croyait que cela regardait M. de Saint-Florentin, qu'il fallait lui en parler, et agir par ces deux voies, qu'il en reparlerait, ce soir-là, à la Marquise (qui était, malgré tous les bruits, toujours au mieux).

11 penchait toujours pour la Bretagne, comme le premier qui vaquerait.

J'allai redire cela à M. le prince de Tingry, qui me conseilla de ne pas en parler à M. de Saint-Florentin, et me dit qu'il en parlerait le soir même à la Marquise ; qu'il doutait toujours du succès; que je n'avais qu'à aller à Paris ; qu'il m'y dirait ce qu'il saurait.

M. le prince de Soubise me dit qu'il ne savait encore rien de son armée du Bas-Rhin, ni les Broglie qu'il n'aimait pas; qu'il fallait encore huit jours pour voir plus clair; qu'il me confiait en secret que l'Impératrice de Russie était fort mal, et que l'on disait le roi de Prusse incommodé. J'entrevis une lueur d'espérance, et je partis le soir pour Paris.

Le 19, ma mère vint, le matin, chez moi, toute tremblante, m'apporler une grande réponse qu'elle venait de recevoir de Mme de Pompadour, que voici :

« Je n 'ai rien à ajouter, Madame, à ce que j'ai mandé à M. votre fils au sujet du grade de M. de Beauvau (1). Il me reste

(1) Voici cette lettre :

« 3 janvier 1762.

(.( Le Roi a jugé à propos de donner à son capitaine des Gardes, Monsieur,

8 JOURNAL nu DUC DL CROV

à avoir l'honneur de vous dire que S. M., très satisfaite des services de M. de Croy, est fort disposée à lui en donner dos marques, dans les occasions. Le moment n'en est pas arrivé, Madame, pour la grAce que vous désirez. Je le saisirai avec empressement pour vous donner des preuves de l'altachoincnt avec lequel j'ai l'honneur d'être, Madame, votre très humble et très obéissante servante.

(Signé) La marquise de Pompadour. »

Nous fûmes furieux, voyant tout manqué, et ne sachant comment je pourrais soutenir tout ceci. Ayiint vu la date, qui était du 12, je songeai que M. le prince de Soubise l'avait vue depuis qu'elle avait écrit cette lettre, et en avait mieux fait espérer.

J'allai chez le prince de Soubise, que je trouvai encore mieux disposé par une lettre que ma mère avait écrite à Mme de Marsan. Je ne lui parlai pas de cette lettre, et il me donna toujours espérance. Je vins le dire à Mme de Leyde et à M. le prince de Tingry, qui ne m'en donna aucune et qui me répétait : « Tout ce que vous pouvez espérer, c'est, pour le mariage de votre fils, peut-être les honneurs, » Nous le criimes peut-être engagé pour d'autres, et nous résolûmes de ne lui parler que pour le commandement. Comme M. le prince de Soubise m'avait dit d'aller parler à Mme de Pompadour, ce que je redoutais, j'allai, après souper, à Versailles.

Lo 20 janvier ne fut que tropmauvais. Je vis enfin Mme de Pompadour, qui me reçut au mieux et parut réellement pénétrée de mon chagrin, mais elle me dit nettement qu'elle avait écrit à ma mère, qu'elle n'avait rien de plus à me dire, et que le Roi n'en voulait pas absolument faire ; qu'il avait promis à Gontaut et à d'autres qui me valaient bien et

un grade qui la fait passer au-dessus de vous. Il me conviendrait très peu de ne pas applaudir aux volontés du Hoi, mais je n'en suis pas moins touchée de votre douleur, à laquelle je ne peux apporter aucun remède.

c Je suis très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

< Signé : La marquise de Pompadouk. »

avaient de bonnes raisons, mais qu'il n'en voulait pas faire, même pour ses meilleurs amis. J'insistai longtemps, je la touchai et l'intéressai, mais elle me dit si positivement la chose impossible, que je me relâchai, à mon grand regret, à parler pour mon fils. Elle parut y mieux prendre, mais je dis que duc à brevet n'était rien, qu'il me fallait quelque chose d'héréditaire, et au moins pour le mariage de mon fils, et à moi, en attendant.

Elle me dit que, même duc à brevet, le Roi n'en voulait plus faire, qu'elle savait bien que ce n'était qu'avancer la grâce, qu'elle dirait au Roi tout ce que je voudrais, mais qu'il n'y avait pas d'espérance à me laisser ; d'ailleurs, qu'elle était touchée, au-delà de toute expression, de ce qui m'était arrivé, qu'elle aurait bien voulu pouvoir parer.

Je sortis donc au désespoir de manquer si souvent cette affaire, et ne voyant que des lueurs faibles pour mon fils. Je cherchai le prince de Soubise partout, inutilement ; j'allai voir diner Mme de Marsan, Elle me parut très attachée à nous, et haussait les épaules. Ne pouvant voir le prince de Soubise, je résolus d'aller à Paris pour faire l'effort d'aller au bal de l-'ambassadeur d'Espagne, pour lui parler ou lui faire demander audience.

Le soir, je vis Mme de Leyde qui me promit de parler, au bal, à M. de Soubise. Ainsi, je n'y allai pas. Elle y mena mes enfants, qui n'en revinrent qu'au grand jour. Tout le monde convint qu'on n'en avait jamais vu un si beau.

Le 21, mon fils, en rentrant, m'écrivit que M. le prince de Soubise disait avoir vu Mme de Pompadour depuis moi, et qu'il n'y avait rien de manqué. Je ne pus le voir ce jour-là, et je restai à tâcher de me calmer.

Le 22, je vis, le matin, à Paris, M. le prince de Soubise. Il me parla avec le plus grand intérêt. Il me dit qu'il croyait que Mme de Pompadour m'avait parlé de bonne foi, que le Roi ne voulait pas absolument faire de duc, qu'il fallait se retourner vers les honneurs pour mon fils. J'insistai que c'était moi qu'on accablait, qu'il me fallait un bon dédommagement et que, si je perdais mon fils, j'étais assez malheu-

reux niMir ne pas avttir à rotravaillcr jtoiir sa survivance. Il mo promit d'ajipuyor. 11 me j)arla du mémoire (pio les Hroglie voulaient faire pour Talfaire de l''illingsliauscn. Je lui dis que cela était ridicule et qu'il pouvait me mettre en avant dans un conseil de Guerre, que je ferais l)ient(M voir clair. Je vis que cela allait faire un tapage horrible.

Il me parla des moyens d'entrer en Hollande. Je lui dévelop|)ai le seul par Arnheim en le surprenant, ainsi que les lignes de la Grep}), mais qu'on serait, ensuite, enfermé en Hollande par la quantité de places et d'inontlations qu'ils ont, ce qui me faisait regarder la Hollande comme imprenable, mais que je pensais que, dès le mois d'avril, le prince héréditaire V entrerait pour les forcer à se déclarer pour eux, s'il voyait son parti un peu fort.

Le 23 janvier, j'allai, après dîner, à Versailles, et ce voyage fut de ces coups heureux qui se trouvent quelquefois dans les Cours, où on trouve tout en un moment. J'allai chez le prince de Tingry. On me dit qu'il était au débotté. J'étais dans un bon moment de santé et de force. Je résolus d'en profiter, car, depuis un mois, je n'allais plus ni chez le Roi, ni chez le ministre. Je trouvai le prince de Tingry chez le Roi. Il me dit que M. le duc de Choiseul venait de lui dire qu'il était touché de ne me pas voir, et de me savoir dans l'aftliction ; qu'il lui avait dit : « Je vais lui étaler les cartes des côtes et lui donner à choisir; je voudrais le voir. »

Je lui dis que j'y allais de ce pas, mais qu'il fallait qu'il parlât un peu ferme, dès ce soir, à la Marquise, pour mes honneurs. Me trouvant en train, je résolus de pousser. J'allai tout de suite chez le duc de Choiseul. Comme je disputais avec son suisse, il sortit et, m'ayant vu, il me pria de l'attendre. Je trouvai là (car tout venait à la fois) M. Dubois qui me dit de m'ouvrir au ministre et de le voir venir. En attendant, je trouvai M. Gayot, intendant de l'armée de Broglie (1), que je tâchai d'engager à leur persuader de ne pas lâcher le mémoire sur la bataille, mais il était boutonné.

(1 Gayot. commissaire des Guerres, proviacial de la liasse-Alsace, intendant attaché à l'armée du hnit Rhin (1762).

Le duc de Clioiseul revint. Il me fit entrer d'abord et me dit que j'avais raison d'être fâché, mais qu'il me demandait de l'écouter. Ensuite il me raconta longuement, et en homme d'esprit, toute l'affaire de M. de Beauvau, tâchant de me persuader qu'il n'avait pu laisser subsister la lettre du Roi qui promettait de le faire maréchal de France ; que cela était trop ridicule ; que la charge de capitaine des Gardes donnait des prétextes de grâces et de prérogatives ; qu'on avait cru que j'avais eu, ainsi que M. de Lannion, le cordon bleu par dédommagement; qu'il savait, depuis, que je ne l'avais eu que comme M. de Croy, mais que c'était le même pouvoir que M. de Beauvau avait eu, qu'on n'y avait changé que la date, qu'il n'avait jamais voulu le prendre, au lieu que j'avais passé condamnation pour M. de Castries.

Enfin, il chercha à m'enjôler. Je n'en fus pas la dupe. Je lui fis voir ferme que cela me tombait d'aplomb sur le corps et m'accablait; que je n'avais songé qu'à vengeance et qu'étant calmé, je me voyais perdu ; que je servirais volontaire tant qu'on voudrait, mais que je ne connaissais que de îe repasser. Il me dit qu'enfin c'était chose faite, qu'il fallait voir tout ce qui pouvait me convenir, qu'il s'y mettrait en quatre, qu'il avait la carte étalée des côtes pour me donner à choisir.

Je lui dis que ma famille voulait me voir duc et pair. Il me dit que je n'en viendrais pas à bout, que je devais savoir que le Roi était campé à n'en pas vouloir faire, qu'il n'y avait pas moyen de l'en faire démordre, mais qu'il fallait travailler pour le mariage de mon fils. Je lui dis qu'il était cruel de n'avoir rien pour moi, ni d'assuré pour ma famille. Il me dit que je n'en avais que faire, les honneurs simples ne me donnant pas de rang dans l'Ordre ; que j'étais au-dessus de cela; d'ailleurs, qu'il fallait travailler pour mon fils. J'insistai que, si je le perdais, je serais trop à plaindre de tout perdre à la fois. Il me dit qu'on pouvait me les assurer si mon fils manquait, qu'il en parlerait à Mme de Pompadour, que je pouvais lui en parler.

Puis il me proposa d'aller commander et résider dans l'île

12 JOURNAL nu DUC DE CHOY

(l'Oléion, où il ferait chaud, et qu'il y aurait à y batailler. Je lui dis que c'était, apj)aremment, avec le commaiulemeut du jjays d'Aunis. Il me dit que M. de Senaetcrre y était. Je dis que, pour cette île seule, cela ne me paraissait qu'un commandement de brigadier. Il me demanda si mes affaires me permettaient d'acheter le commandement de Bretagne. Je dis qu'y avant un gouverneur, il n'y avait rien à acheter. Il me dit qu'il fallait acheter cinq cent mille francs la lieutenance générale pour avoir le poste de M. d'Aiguillon. Je vis que c'était s'expatrier et se déranger, et je haussai la tète.

Il me dit qu'en Flandre, M. d'Hérouville y commandait, qui était bien mon ancien, mais qu'il pouvait y avoir différents camps, qu'il comptait y mettre MM. d'Hérouville, de Grillon (1), du Barail et moi, si je voulais. Je lui dis ([u'il fallait au moins me rendre le commandement, comme je l'avais, de l'Artois, le Calaisis et le Boulonnais, pour suivre mes objets. Je lui donnai copie de la lettre de M. le maréchal de Belle-Isle, qui me les conservait, le cas des côtes revenant. Il la lut et me dit que cela pourrait s'arranger, qu'il attendait d'Hérouville, qu'on verrait ensemble. J'insistai qu'il me faudrait au moins ces trois endroits en chef, comme M. de Chaulnes, comme j'avais eu, et un des camps en chef, et j'entrai dans les propos de ma rade et du projet de mon port des Hochettes, et que je répondais, avec deux cent mille livres, de faire entrer les 74(1) à Dunkerque. Il me dit qu'il resongeait à la lïougue ; je dis qu'on manquerait d'eau. Il me dit que je ne pouvais plus réussir pour Dunlcerque, et me parut avoir passé condamnation pour ce port, mais qu'il fallait rassembler, de tout ce côté-là, des bateaux plats, que les voilà qui passaient bien. Je lui dis qu'il fallait de l'argent et qu'avec peu on pourrait occuper bien du monde aux ennemis. Il me

M, Louis de Balbcs Berlon, riiarf|ui.s fie Grillon, brigadier en n4'>, maré-

tiil i\<- lamp en 1746, lieutenant «.'énéral en 17."j8, marié en secondes noces,

en \',(,\. à Fl<>ren(:e-Rndegonde-Louise-Éléonore-.)ulie Bruneau de la Ilabat-

telliére. avait été employé sur les côtes de Flandre en 1759, et nommé pour

commander en Picardie, en l'absence du duc de Chaulnes, en 1760.

(2) C'est-à-dire les navires de 74 canons.

dit que c'était son projet, mais qu'il n'avait que cent millions pour tout (apparemment terre et mer), et qu'il ne pouvait donner le sol.

Je lui lâchai mon projet des moyens d'user les Anglais. Il médit qu'il m'y répondrait par articles, que je vinsse dîner et souper chez lui quand je voudrais, qu'il ferait tout de son mieux pour me rendre content. J'oublie de dire que je lui dis qu'il n'y avait plus de moyen que d'user à la longue les Anglais, en ne faisant pas écraser les Espagnols et ne nous pressant pas ; que, pour passer en Angleterre, quand on en viendrait à bout, on serait enfermé dedans, à la fin, parleur flotte, et qu'on y périrait. Il parut le sentir et être revenu à croire que la vraie guerre était celle d'Angleterre, ce qui était bien différent de ce qu'il m'avait dit, il y avait un an, qu'on ne pouvait écraser et lasser l'Angleterre que par la guerre d'Allemagne.

Ainsi, le système rechangeait encore, ce qui arrivait bien souvent et tout à coup. Je vis que je pouvais être consulté, que cela pouvait ramener à mes projets, comme j'avais toujours cru, et qu'il n'y aurait que moi qui les userais, mais je sentis que la grande confiance et amitié qu'il avait en d'Hérouville ferait qu'on ne ferait que me leurrer et qu'on ne m'écouterait pas, mais qu'au moins je pourrais, par ceci, rester sur mes petits lauriers sans me commettre, et avoir de l'agrément et rien qu'un travail tranquille.

M. le duc de Choiseul me dit encore que, si j'étais employé en Flandre, il fallait garder mon équipage, soit que ce fût pour l'Angleterre, ou le faire croire, ou pour marcher tout à coup en Hollande : cela me parut remarquable.

Je le quittai au bout de trois quarts d'heure, bien aise d'avoir rompu la glace et de voir qu'au moyen de m'être tenu en réserve et boudant, on revenait à moi, ce qui était bien différent de mon désespoir noir d'auparavant.

Je dis, en sortant, à M. Dubois l'état des choses, qui les approuva et promit d'appuyer. J'insistai encore sur le de par le Roi en Artois, Calaisis et Boulonnais, la Picardie pouvant rester à M. de Grillon, et sur un camp en chef.

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