lOURNAL PL HIC IH; CROY
Do là, je passai chez lo Roi, où M. de Guorchy me dit qu'il avait parlé, lo matin, à M. de Clioiseul, et me répéta les mômes choses, insistant pour me conseiller de me contenter d'une promesse d'honneurs pour le mariage de mon fils. M. de Tingry disait que je n'aurais que cela, au plus.
J'allai chez Mme de Pompadour, puisque tout allait de suite, ce jour-là, et je fis demander M. de Soubise. Le Roi passa, et M. de Soubise vint me parler d'un air très noir. Je lui dis l'état des choses, qu'il approuva, et il promit d'en parler, après souper, à la Marquise. 11 trouva, comme moi, qu'il me fallait les honneurs, ainsi qu'à mon fils. Il me dit, ensuite, qu'il était au désespoir, qu'on disait le mémoire des Broglie lâché, que cela allait faire un bien mauvais effet. Je lui dis que j'en avais parlé à M. Gayot et que ce serait ridicule.
Enfin, en moins de deux heures, tout s'étant trouvé de suite et en meilleur train, je revins plus content, chez moi, écrire ceci. Puis j'allai souper chez Mme de Marsan. Je comptais n'y trouver personne, mais c'était le jour du bal que Mme de Guéménée donnait toutes les semaines. Beaucoup de gens me marquèrent prendre de l'intérêt à ce qui m'arrivait. Je m'amusai assez longtemps à voir bien danser. M. de Soubise y vint et me dit que, malheureusement, il n'avait pu parler à la Marquise, que ce serait pour la première fois. Je lui lâchai une copie du brevet d'honneur du prince d'Isenghien et copie de la lettre de M. de Belle- Isle pour le commandement.
Ainsi se passa cette journée qui, sans beaucoup avancer les choses, les débrouillait et me calmait un peu.
Le 24 se passa à aller un peu partout, assez inutilement. M. de Soubise me dit qu'il avait donné la copie du brevet d'honneur héréditaire des Isenghien à Mme de Pompadour, dont je fus fâché, parce qu'on y voyait que ce n'était que pour des mariages.
Je vis, le soir, à l'Ordre, non sans émotion, M. de Beauvau, mais il fallait s'y faire. 11 paraissait décidé que les Broglie retourneraient en Hesse, et M. de Soubise sol-
licitait pour l'autre armée. Les Hollandais ne bougeaient pas encore, et le roi d'Espagne parlait haut au Portugal.
Le 25, de bonne heure, j'allai chez Mme de Pompadour. Je comptais bien entamer et pousser l'alfaire des honneurs, ce jour-là, mais elle me fit dire que M. de Soubise lui avait donné mon papier, qu'elle en parlerait au Roi, et n'avait rien à me dire. Je fus fâché qu'elle avançât ainsi, sans avoir fait parler au Roi par M. de Choiseul.
J'allai chez le prince de Tingry, qui n'était pas flatteur. Il me chanta pouilles d'avoir dit que j'étais désagréablement dans l'Ordre, que j'étais comme toute la haute noblesse qui n'était pas titrée. Il me dit que M. de Choiseul en avait plaisanté, et je vis qu'on aimait mieux travailler pour mon fils, parce qu'il y avait toujours jalousie contre moi, de vouloir être ce que ni lui, ni bien d'autres n'avaient pu obtenir. Il me dit que je ne devrais aller que par M. de Choiseul, que c'était le seul qui put faire réussir, et que j'obtiendrais au plus l'espérance des honneurs ou duc héréditaire pour mon fils, à son mariage, et même quil doutait que j'y parvinsse.
Je vis donc encore presque tout culbuté, que l'affaire vieillirait, qu'on me regarderait comme apprivoisé, et que je n'en tirerais guère parti. Je redevins furieux, mais le temps et les contradictions me lassaient, et me faisaient relâcher en bien des choses. Je pensais bien aussi qu'il n'y avait que M, de Choiseul, auprès du Roi, qui put me faire réussir, le crédit de Mme de Pompadour cédant au sien, et elle n'étant que bien intentionnée, mais non ardente pour moi.
J'allai, enfin, à l'audience de M. de Choiseul, pour mes pauvres camarades de l'affaire de Westhoven, pour qui je ne pouvais rien accrocher. Le ministre me dit que cela était bien vieux, que je vinsse, pour mes affaires, souper ce soir-là chez lui et non y diner, apparemment, M. de Beauvau y devant être. Je me retirai chez moi, ne pouvant mieux.
Pour me dissiper, j'allai passer deux heures à Trianon, avec le fameux M. Richard, où je tirai une bonne liste des arbres toujours verts qui pouvaient résister, chez moi,
16 JOUHNAL DU nue DE CROY
et j'en lis une liste il'une douzaine qui, avec les huit espèces que j'avais déjà, me lit voir que je pourrais, un jour, le long de ma muraille d'euer(7)'een(l), à Condé, avoir vingt espèces différentes.
A 9 heures, j'allai chez M. de (Zhoiseul, mais le Hoi l'envoya chercher à souper, et je lui dis que je reviendrais dîner le lendemain.
Le 26, je dinai, enfin, chez M. de Choiseul, ayant le cœur gros. Il y avait peu de monde, et un fameux théatin. Le ministre était entre sa sœur et sa femme, qui ne cessait de lui parler, sa femme n'ayant que ce moment-là ; sa sœur montrait bien son adresse.
Après le dîner, les ambassadeurs arrivèrent, et le jeune duc d'Havre, qui présentait les Italiens et était déjà jouant un rôle, à dix-sept ans.
Je tirai M. de Choiseul à une fenêtre. On ne pouvait l'accrocher. Il me dit qu'il avait parlé à Mme de Pompadour. Je lui dis qu'il fallait qu'il mît ce papier en forme de bon dans son portefeuille. Il le lut et dit qu'il ne fallait que les honneurs pour moi, que ce serait à moi qu'on pourrait les accorder, et y joindre un mémoire. Je lui dis que j'avais déjà réussi de cette sorte à d'autres choses, qu'il fallait qu'il mit cela dans son portefeuille, que c'était concernant le militaire, et que je ne voulais passer que par lui. Il en parut flatté, et je vis espérance, de cette sorte, et qu'il voulait, en effet, que tout passât par lui; qu'ainsi Mme de Pompadour n'était plus si puissante.
Comme il me quittait, ju lui dis qu'il fallait finir. Il me dit qu'il attendrait d'Hérouville, dans un mois. Je lui dis qu'il n'en avait que faire, que je m'entendrais avec lui à merveille, qu'il me fallait le brevet de commandement du Boulonnais. Il me dit que je n'y ferais rien, qu'il n'y avait pas de rade. Je lui dis que si, qu'il fallait, avec deux marins, qu'il m'écoutât, que je ferais mettre en mer des vaisseaux de
1) Everf/reen, mot anglais signifiant « toujours vert », et désignant des plantes à feuille persistante, c'est-à-dire vertes en hiver comme en été.
100 canons tout armés. Il me remit toujours à d'Hérouville, et s'éclipsa. Ainsi, je vis le commandement peu sur.
Je revins faire le mémoire et le bon, et, le soir, je travaillai avec M. de Bouville (i; et Tautre qui a tiré, avec M. de Ternay, les vaisseaux de la Vilaine sur ma rade et mon projet de bassin à Wimereux, et, hors les obstacles des vents d'aval, où il y a des parades, il se trouva bon, et je commençai à le suivre, pouvant mettre des vaisseaux de 90 canons tout armés, en une heure, à la mer, et les y construire à meilleur compte.
Pendant le dîner, M. de Ghoiseul raconta qu'il avait amusé le Roi jusqu'à deux heures, d'une historiette. Le lendemain, il alla tirer avec lui, et il tenait par le plaisir, sa hardiesse et son ton décidé en affaires — ce qu'il fallait au Roi — et sa grande facilité de travail. Ainsi, il y avait apparence qu'il tiendrait longtemps, et cela ne l'empêchait pas de s'amuser et de se dissiper, ce qui faisait qu'il résisterait à tout.
Le 27, je dis à M. Dubois l'état des choses, qui promit d'appuyer pour sa partie, et je vis M. delà Ponce (2), qui trouva le mémoire très bien, et que je m'y prenais bien. Il me dit qu'il pourrait travailler avec le Roi le 29. Ainsi, je restai pour tâcher de lui donner le tout, le lendemain, à son diner.
Le jeudi 28, je dînai chez M. le duc de Ghoiseul : il n'y avait d'étrangers que M. le prince de Baulfremont, M. de Crémilles et moi. Il dit des choses très étranges sur l'opium, et il paraissait échauffé. II nous apprit que le courrier était venu le matin avec la nouvelle du départ de notre escadre de Brest, la tempête ayant éloigné les Anglais. Ainsi, M. de Belsunce (3) et tout était, enfin, parti. Mais il dit qu'ils pour-
(1) Louis-Alphonse de Bouville, capitaine de vaisseau depuis 1731, chef d'escadre en 1764, avait épousé, en 1747, Marie-Louise Potrat.
(2) Mathieu-Pierre de la Ponce de Venon, commissaire des Guerres et premier secrétaire du département de la Guerre, avait épousé Marie-Anne Fonts de Pontchardon.
(3; Armand, vicomte de Belsunce, né en 1722, brigadier en 17o8, maréchal de camp en 1761, lieutenant général en 1762, était parti, le 24 janvier 1762, avec des troupes, pour Saint-Domingue dont le Roi l'avait nommé commandant. 11 y mourut en 1763.
raient bien trouver la Martinique prise, mais ([u'il ne fallait pas s'étonner de ce que prendraient les Anglais, qu'il faudra bien qu'ils le rendent! Il s'adressa à moi pour plusieurs choses importantes, comme faisant quelque cas de mes avis, et M. de BaulTremont parla avec sa hauteur, sa hardiesse et son esprit ordinaires. Mme de Gramont en montra un plus réfléchi, mais bien despotique pour la volonté du Roi.
Après le diner, Mlle Clairon (1) ayant fait dire qu'elle était en bas, M. de Choiseul descendit. Je le pris au gobet. Il me demanda mes papiers. Je lui montrai deux bons, un pour les honneurs héréditaires. Il me dit : « Vous mettez toujours <5ela inutilement! » Je lui en montrai un autre, comme au maréchal d'Isenghien. Il me dit : « Bon, celui-là! » C'était pourtant dire la même chose. Nous mimes le mémoire à l'appui dedans, et je n'eus que le temps de lui faire remarquer le mariage de la Craon (2) en 1384, et je lui dis : « Vous voyez bien que je suis votre parent, avant les gens pour qui vous me tuez! » Il y parut sensible et me dit : « Je vais mettre le tout dans mon portefeuille. Je travaillerai samedi ou lundi, et ce sera affaire bientôt faite. »
Je lui dis que j'avais vu réussir pareille affaire, que le Roi m'était bon, qu'il me fallait, en môme temps, la promesse de les transmettre à mon fils, mais il haussa la tête et s'éclipsa.
Ainsi, je crus l'aifaire bien préparée, tout ce qu'on y pouvait faire étant fait, et qu'il n'y avait qu'à s'en remettre à Dieu pour le succès.
Ensuite, avec les dames, on parla beaucoup de l'admirable actrice Mlle Clairon. Je dis qu'elle était de Condé, qu'elle y avait été à l'école, et que nous donnions encore, alors, le premier élève de peinture à Rome. Je résolus, pour voir une
,'1 Clairc-Hippolyte-JosùpliL- Legris de LaturJe, dite Mlle Clairon, la célèbre tragédienne, née à Condé en 1723, morte â Paris en 1802.
^2; Jean de Croy, seigneur d'Araines et de Uenty, grand maitre d'hôtel du roi Charles VI, premier chambellan du duc de Bourgogne Philippe de France, fut tué ù la bataille d'Azincourt lil-j,. 11 avait épousé, en 1384, Marguerite de Craon, veuve de Gaucher, seigneur de Thorotte, et fille de Jean de Craon, premier du nom.
fois cette première actrice de l'Europe dans son fort, de l'aller voir jouer, ce soir-là, Electre.
C'était V Electre ou l'Oreste (1) de Voltaire, pièce pleine de feu, qu'il a faite à dix-huit ans. Je fus, eneiïet, dans l'extase du jeu de Mlle Clairon. On n'avait jamais tant vu d'esprit, d'action, d'expression, d'inflexion, de voix juste et variée, de grâce et de noblesse, de jeu de visage; enfin c'était une chose à voir, même en philosophe, car on n'aurait pas cru que l'art put aller si loin. Je fus surtout frappé de sa façon d'écouter et de paraître sentir. Je m'applaudis de voir que j'étais né dans la même ville et sous le même climat, ce qui fait voir que notre froid peut produire le plus beau feu. En revanche, hors l'ancienne Mlle Dumesnil, (2) le reste de la Comédie ne valait pas celle de notre temps.
Le 29 janvier, tout étant fini pour mes affaires, je pouvais partir, mais je voulus aller voir M. de Soubise : il était dans le grand travail pour répondre au mémoire des Broglie. Le maréchal de Broglie avait demandé une audience au Roi et avait remis, la veille, ce mémoire au Roi, qui reprenait de ses premières campagnes, et c'était une apologie pour faire voir qu'il n'avait jamais eu de tort, et surtout à l'affaire du 15, à Fillinghausen, rejetant tout, quoiqu'à tort, sur M. de Soubise.
Je trouvai celui-ci assez sage, raisonnant bien et fâché, surtout, pour le Roi, de ce qu'il permît de pareils procès, par écrit, lui seul en étant juge, et devant en imposer, mais son extrême douceur souffrait tout. Je consolai un peu le prince de Soubise, et promis de dire toujours la vérité, que je connaissais, en cela, à son avantage. Je pouvais, pour moi-même, tirer consolation de voir comment tous les plus grands étaient les plus misérables. Je parlai peu de mon affaire, pour la laisser entre les mains de M. de Ghoiseul, puisqu'elle y paraissait bien. De là, j'allai chez le Roi, où j'appris que le courrier était arrivé, cette nuit, à minuit,
(1) Oreste, tragédie de Voltaire jouée pour la première fois, avec succès, au Théiitre-Franoais, le 12 janvier 1750.
(2) Marie-Françoise Dumesnil, la célèbre tragédienne 1711-1803).
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avec la nouvelle de la mort de la Czarine, le 5 janvier, événement des plus importants, qui pouvait tirer d'alFaire le roi de Prusse et changer la face des allaires d'Allemagne, et, de plus, rencourager les Anglais. Je me rappelle qu'à Amsterdam, M. Schotten m'avait dit qu'il ne concevait pas pourquoi la reine de Hongrie attendait jusqu'à courir les risques de cet événement qui la mettrait en danger, le successeur étant tout prussien. C'était peut-être, là, une de ces crises qui amèneraient le dénouement.
Atrois heures, je retournai à Paris : je m'y occupai, pendant deux jours, du mariage de ma lille. J'allai voir les articles, signes de Tannée dernière, chez M. d'Outremont, et où il avait fallu que je donnasse preuve de patience. J'allai chez mon notaire, et tout s'arrangea avec d'autant plus de facilité que c'était comme si frère et sœur se mariaient. Il fut convenu que ce serait chez ma mère, pour le 18 février, jeudi gras, sans aucune cérémonie, à cause du grand deuil et de l'état allreux de Mme la duchesse d'Havre, qui ne cherchait qu'à se noyer de son chagrin. Mme de Vérac était toute guérie, mais on commençait à s'impatienter un peu de sa légèreté. Le jeune duc d'Havre gagnait tous les jours, et à juste titre, ainsi que Mme de Rongé.
Le 1 '^ février, ayant tout arrangé pour le mariage, j'allai, le soir, à \'ersailles. J'appris qu'à sept heures, M. le duc de Choiseul était entré au travail, et M. de la Ponce m'assura avoir bien mis mon all'aire, et le bon et le mémoire tel que je l'avais donné dans le portefeuille. Ainsi, je résolus d'aller, à la rentrée du ministre, savoir mon sort.
Hélas ! je ne le sus que trop ! Après avoir croqué le marmot deux grandes heures, M. de Choiseul étant allé descendre chez sa sœur, qui avait la chambre où travaillaient jadis les commis, et dont elle faisait tout, entra enfin chez lui par les petits passages, à dix heures sonnées. M. de Guerchy vint, qui força presque la porte pour ses allaires. Le ministre sortit avec lui, 11 vint à moi d'un air fort triste, et je vis que tout^était encore une fois perdu. Il me dit qu'il avait donné mon papier dès le commencement de son travail, que le Roi
l'avait fort bien écouté et lui avait dit : « Il faut attendre ! » Qu'il avait insisté que ce n'était qu'avancer la grâce ; que je méritais cela comme dédommagement, qu'il avait entré dans les raisons de mon mémoire, que le Roi avait dit : <c 11 y a bien longtemps que je sais tout cela ! Il faut attendre ! » et qu'il n'avait jamais pu lui faire signer, ni dire autre chose ; qu'il avait pris la plume pour mettre : « Il faut attendre » pour avoir, au moins, quelque espèce de promesse, puis qu'il avait pensé que c'était un refus, et s'interdire d'en reparler, et qu'il avait retiré le papier; qu'il ne pouvait plus en parler, qu'il fallait une occasion, comme quand je devrais être proposé pour être employé à l'armée.
Guerchy y topa et dit : « C'est fort bien dit ! » Pour moi, je montrai, par un silence de fureur, mon désespoir. Je dis : « Bon! C'est remettre aux calendes grecques! Je ne peux m'accommoder de tout cela. Quand en reparlerez-vous ? » Il me dit : « Ce ne peut être au premier travail, mais le plus tôt que je pourrai. Calmez-vous ; j'en suis au désespoir! » Je lui dis, d'un regard furieux : « Monsieur, vous m'avez tué ! C'est à vous à me remetttre ! » 11 me dit : « Ne vous regardez pas comme tué ! Venez là-haut (il montait à souper) ; nous tâcherons de vous dissiper ! — ■ Bon ! dis-je, pour y trouver M. de Beauvau! » Il médit: « Vous avez raison, mais calmezvous! »
Je sortis, l'amertume dans le cœur, mais moins que bien d'autres fois. Commençant à être usé et révolté de désagrément, je me voyais pourtant au même point, et qu'on me répétait toutes les mêmes choses qu'on m'avait dites il y avait vingt ans, par M. de Maurepas.
J'allai manger un morceau chez Mme la Première, et dire ceci à Mme de Leyde, qui y parut bien sensible et dit : « Il ne faut pas désespérer! Le Roi ne se prend que de lassitude; il faut l'en lasser! » Mais je n'en avais plus la force, et j'enrageais que cela m'eût mené à reparaître à la cérémonie de l'Ordre du lendemain.
Le 2, jour de la Chandeleur, j'assistai à la cérémonie en enrageant, mais j'en fus plus satisfait que je ne croyais, en
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me voyant couvert par M. le comte de Clioiseul, ministre des AlVaires Etrangères, et par M. de Grimaldi, ambassadeur d'Espagne, La céréinouie fut belle par la réception de M. de Grimaldi et du maréchal de Broglie, mais celui-ci me parut bourrelé, et son mémoire, qui prenait mal dans le public, pouvait bien faire que ce fût sa fin.
Le Uoi nomma, ce jour-là, M. de Castries, à qui il l'avait promis dès sa bataille (1), et il en parut satisfait comme d'un dédommagement pour ce qui lui arrivait de M. de Beauvau, en quoi je le trouvais bien bon. M. de Soubise était enfermé pour faire sa réponse, et on ne voyait que des mécontents, ce qui fit que je tâchais de me calmer, paraissant avoir le public pour moi, et je résolus de laisser aller les choses et détacher d'y renoncer assez pour ne m'en plus occuper.
Le soir, je vis M. de Tingry, qui trouva que tout tournait très mal du côté du Roi, et il promit d'en parler à Marly ; mais Mme de Pompadour n'agissait que très faiblement. M. de Ghoiseul, contre son attente, avait échoué. Ainsi, tout était manqué, et, cependant, le public disait de plus en plus que je ne pouvais soutenir ce qui était arrivé.
Le 3, je vis M. Dubois, qui me dit que M. d'Hérouville arrivait dès ce soir-là (ce qui ne fut pas). Ainsi, j'allais trouver, par là, de l'empêchement, suivant les apparences, et mon sort de service ne tarderait pas a être décidé. Il me donnait toujours de bonnes espérances. J'allai pour dinar, comme j'en étais convenu, chez M. de Ghoiseul, mais on me ferma la porte. Je vis le prince de Tingry chez Mme de Ghâteau-Uenauld ^^2) qui me dit qu'il fallait crier. Je n'y manquais pas. Enfin, je retournai à Paris avec bien du noir, et j'en répandis beaucoup dans la famille.
Le 4 février, on pendit à la Grève le Garde du corps qui, le jour des Rois dernier, s'était blessé lui même à Versailles,
(1) La victoire de Clostercamp, remportée, en 1760, par le marquis de Caiitric:: sur le prince de Brunswick.
(.2, Anne-Julie de Montmorency, née en 1704, épousa, en 1724^ Emmanuel Rousselet, marquis de Chàteau-Henauld, capitaine de vaisseau, lieutenant général de Bretagne, mort en 1739.
pour avoir une pension, disant qu'il avait été assassiné par deux hommes qui l'avaient voulu forcer à les mener au Grand Couvert. Le singulier est qu'il se trouve déjà, dans l'histoire, trois exemples pareils. Les uns trouvèrent le jugement juste; d'autres le trouvèrent bien rigoureux, et il fut assez plaint du peuple.
Le 5 au soir, quoique nous fussions tous dans la tristesse, de tout ce qui m'arrivait, nous fûmes souper chez M. le Premier, pour aller, de là, au bal de l'ambassadeur d'Espagne, Ma fille était bien en domino, mon fils n'y était pas, ayant son ébullition, suite de cette humeur épaisse qui me désespérait. A minuit, Mme de Leyde, à qui ma fille avait l'obligation des fêtes qu'elle voyait, nous mena chez l'ambassadeur. Nous ne restâmes qu'une heure dans l'embarras, où nous pensâmes verser. L'ordre était pourtant bon, et cette fête, ainsi que la précédente, fut admirable. Le salon, qu'il avait fait faire exprès, était superbe. On 3' dansait deux contredanses et, dans trois autres chambres, le grand jeu, les superbes collations, tout fut au mieux. Il y avait beaucoup de jolies personnes, mais ce qui marqua le plus fut le grand ballet des Génoises, où Mme de Duras 1) brilla fort, et qui fut exécuté au mieux. En général, cette fête fut des plus belles qui se fussent vues. Je m'y amusai et n'en revins, avec ma compagnie, qu'à huit heures du matin, et je me mis tout de suite à travailler, ce qui m'avança fort pour mes affaires propres, qui prirent alors une tournure si favorable, que j'entrevoyais moyen de me remettre au courant et de ne rien devoir dans trois ans {nota : je devais alors quarante-quatre mille livres), ce que je n'avais jamais pu faire, dépensant indispensablement cinquante et un mille livres par an, et n'en touchant, pour moi, que quarante.
Le 7, je vins à Versailles, mais j'appris que M. de Ghoiseul allait à Paris pour dix jours, le Roi allant à Marly. Je fis quelques affaires de particuliers, mais rien pour les
(1) Louise-Henriette-Charlotte-Philippine de Noailles, épouse d'Emmanuel- Céleste-Augustin, comte, puis marquis, enfin duc de Duras, né en 1741, brigadier en 1768, maréchal de camp en 1780.
miennes, qui tournaient fort mal, tout s'allongeant et sans espérance.
Le 0 février, j'allai, avec Mme de Leydo, souper chez Mme la comtesse de Noailles, avec ma fille. Tout le monde se mit à tousser, et c'était un mauvais début de bal. Après le souper, le maréchal de Broglio y vint avec un air bourrelé et échauffé dont j'augurais mal, et avec sa jolie femme. Ou fut au bal chez l'ambassadeur de l'Empereur. En entrant dans la maison, ma lille se trouva incommodée. Elle ne put danser qu'une contredanse avec peine, et je vis qu'elle n'y pouvait rester.
J'allai faire ma cour à la nouvelle ambassadrice, qui était la princesse de Salm (l), quej'avais tant connue chanoinesse à Maubeuge, chez ma tante. Nous fîmes une grande reconnaissance. Elle était des plus aimables.
Je parlai beaucoup à M. le prince de Soubise de son affaire (2). Le public était pour lui, étant mécontent que les Broglie eussent commencé à écrire. Il me dit qu'il venait de se frotter deux fois contre son adversaire, dans la foule, mais qu'il n'avait fait semblant de rien. L'autre paraissait très sombre. Je lus à M. de Vaux, qui était attaché à M. de Soubise, le petit mémoire que j'avais fait pour expliquer l'endroit des mémoires du maréchal de Broglie où j'étais cité. Il était tout à l'avantage du prince de Soubise dont j'avais été, le
(1) Maria-Franciska-Jiiscpha, princesse de Salm-Salm (1731-1800 , fille «le Nicolas-Léopold, cinquième prince de Salm. avait épousé, en 1701, Georges- Adam, comte de Starliemberg et du Saint-Empire (1721-1807), ministre plénipotentiaire de riCmpereur prés la Cour de France, en 17;J3, ambassadeur près la même Cour de i7;J6 à 1706.
Nicolas-Leopold, prince de Salm-Salm, duc de Hoogstraeten, comte du Hliin, d'Enstein, etc., chevalier de la Toison d Or, Conseiller intime do la reine de Hongrie, lieutenant général de ses armées, né en 1701, avait épousé, en premières noces, en 1719, Dorothée-Agnès, née princesse de Salm, qui lui donna quinze enfants, et en secondes noces, en 1753, Christine-Anne- Louise, sœur de la précédente, veuve de Joseph, prince de Hesse-Rheinfelds- Roltembourg, mère de la princesse de Soubise.
(2; Allusion à la querelle des maréchaux de Soubise et de Broglie, au sujet de la perte de la bataille de Witlinghausen, dont ils s'accusaient réciproquement davoir été la cause — querelle qui se termina par l'exil du maréchal de Broglie (17 février 1762).
JOURNAL DU DUC DE CROY io
jour de l'action, plus content que du maréchal de Broglie.
Enfin, ma fille continuant d'être incommodée, nous revînmes avant trois heures, quoique le bal fût très beau. Le lendemain, elle eut la fièvre assez fort. Je fus bien enrhumé, Mme de Leyde bien malade, et cet hiver ne donna que des maladies presque générales, le mois de février ayant été rude, et avec des ouragans qui firent bien des ravages.
Ma fille fut assez sérieusement malade, ce qui embarrassa bien pour son mariage, qui était fixé au jeudi gras 18, jour pour jour vingt-un ans après le mien. Le temps pressait, je m'attachai à faire les comptes. Le 13, nous entendîmes le dernier compte de M. Petin, son tuteur, et nous terminâmes bien toutes ces affaires, que son mari entrait en jouissance, du 1^"^ janvier 1762, de trente mille livres bien nettes, y compris les cinq mille que donnait annuellement ma mère, de sa bonne volonté et par le contrat relatif aux articles, signé il y avait un an, et ma fille ne devait pas un sol, et tout son mariage et les récompenses payés^ il lui restait cinq mille livres, et nous signâmes tout avec contentement du bel ordre où étaient ces affaires.
La nuit, j'allai avec mon fils à Versailles en berline. Le 14, nous fîmes au Roi et à la famille royale, avec M. le prince de Tingry, la demande de l'agrément du mariage. On nous traita avec bonté, et je revins le soir.
Le lendemain, j'achevai tout ce qui regardait les affaires, et M. le président Portail :1), que j'allai voir, fit un peu mitiger l'endroit ridicule des articles que je n'avais jamais pu gagner sur le pauvre duc d'Havre de devant, et qui pouvait faire du louche, mais on assura que non. Enfin, tout fut arrangé^ mais ma fille était toujours bien incommodée, et trop pour qu'on pût espérer de faire le mariage le 18. Le 15, à minuit, nous retournâmes de môme à Versailles.
Le 16, se fit la signature du contrat. Nous avions prié
{\\ Jean-Louis Portail, né en llOo, d'abord capitaine dans le régiment du Roi ^infanterie), conseiller au Parlement en n2.j, président à mortier l'année suivante, président honoraire en 1747, avait épousé, en 1732, Marthe-Antoinette Aubry de Vatan.
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beaucoup de monde, et ce qu'il y a de plus grand : les Uuxions do poitrine diminuèrent le nombre, qui fut encore bien considérable et bien clioisi. M. le comte de Tingry, étant aimé généralement, et un de ceux qui avaient le plus de crédit à la Cour, cela rendait notre contrat très agréable. Le Roi et toute la famille royale nous dit quelque chose et marqua un vrai intérêt. Le jeune duc d'IIavré .1), tant par la mémoire chérie de son aimable père qui avait péri si cruellement, que par lui-même, qui était aimable, fut très accueilli, et si je n'avais pas été écrasé de mes chagrins et de la santé de mon fds, j'aurais eu bien de la satisfaction, ce jour-là !
yi. de Choiscul fit au mieux ; il alla faire signer lui-même partout, ce qui l'occupa deux heures. Nous remarquâmes que, des trois enfants de France, il n'y avait que ^L de Provence (2) qui montrât de l'esprit et un ton résolu. ^L de Berry (3), qui était l'aîné, et le seul entre les mains des hommes, paraissait bien engoncé. Etant à attendre chez Mesdames, j'eus occasion de parler à M. de Choiseul de mes affaires. Il me dit, d'un air de bonne foi, pour ma grande affaire des honneurs, que je le ferais refuser net, si je l'obligeais à en parler, le Roi étant absolument décidé sur cet article, lui qui l'était si rarement! Mais il n'en voulait pas faire du tout. Ainsi, je ne voyais pas d'espérance, car il n'y avait pas d'autre dédommagement offrable pour ma terrible all'aire de M. de Beauvau. Cela était d'autant plus cruel, que nous étant aheurtés à cela, je manquais, par là, les entrées ou l'assurance pour mon fils, ou enfin les autres objets plus réussissables {sic), que j'aurais pu tenter. Enfin, je voyais qu'on m'apprivoiserait comme je l'avais prévu, et puis qu'on me laisserait là!
(1) Joseph-Anne-Auguste-Maxirnilien de Groy, duc dHavré, né en 1744, brigadier en 1780, maréchal de cainp en 17S4, lieutenant général en 1814, marié, le 20 février I7C2. avec Adélaïde Louise-Angélique-Gabrielle de Croy-Solre, sa cousine, flile de l'auteur de ce Journal.
(2, Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence (1705-1824), cinquième enfant du Dauphin, fils de Louis XV, devenu roi le 6 avril 1814, sous le nom de Louis XVIII, épousa à Versailles, le 14 mai 1771, Marie-Joséphine-Louise de Savoie (1753-1810), fille de Victor-Amédée III, roi de Sardaigne.
(3) Louis-Auguste, duc de Berrj' (1754-1703;, quatrième enfant du fils de Louis XV, devint roi, en 1774, sous le nom de Louis XVI.
M. de Ghoiseul me dit que je serais employé, et n'acheva pas. On était, alors, dans la crise des généraux qu'il fallait laisser décider. Pour le payement de mes appointements anciens, il osa encore m'olTrir des contrats au pair, c'est-à-dire pour la même somme, sur quoi on perdait les deux tiers. Je les rejetai.
Devant deux marins qui étaient là, je lui parlai de mon port des Rochettes. Il me dit toujours : « Il n'y a pas de rade ! » Je dis qu'on en tirerait parti. On parla de la Hougue, et il dit aussi qu'il n'y avait pas de bonne rade. Il est vrai qu'il est singulier qu'en cinq cents lieues de côtes de la France, la nature n'adonné que Toulon et Brest. 11 me remit, sur cela, après notre mariage.
Le bruit de ce jour-là fut que les généraux pourraient se raccommoder. Cependant, rien n'était décidé, et tout était dans une furieuse crise. Notre flotte de neuf vaisseaux de Brest était bien partie, etpouvait joindre douze vaisseaux espagnols au Ferrol, et dégager la Martinique ou attaquer la Jamaïque, mais c'était risquer toutes nos forces réunies. Tous les vaisseaux anglais couraient après, et allaient chercher à combattre, pouvant en remettre d'autres, et non pas nous, et, du 11 décembre, on disait la Martinique investie et attaquée par l'amiral Rodney (1) ; ainsi tout était plus que risquable (sic).
Ce jour-là, on apprit un arrêt étonnant du parlement de Rouen contre les Jésuites. Il cassait leurs vœux, recevant le procureur général appelant comme d'abus contre lesdits vœux, ainsi déclarant qu'il n'y en avait pas, et il leur ordonnait de vider leur maison dans deux mois, la cour pourvoyant à leur subsistance comme particuliers, et leurs biens confisqués. La Cour, mécontente de la hardiesse des Parlements, les laissait faire, ayant trop d'affaires sur les bras, et pas assez de fermeté de la part du chef pour suivre un plan fixe. Ainsi, les Jésuites paraissaient à leur fin, ce qu'ils s'étaient maladroitement attiré par le procès du Père La Va-
(1) George-Bridge Rodney, amiral anglais (1717-1792).
28 JOIRNAI, nu DUC DE GROY
letto (1). Voilà les objets qui occupaient, alors, les esprits.
Nous revînmes, le soir, à Paris, et on s'assembla chez ma mère où, ayant vu (]ue, de trois jours, ma (illc nr pourrait sortir, on résolut que le mariage se fierait le samedi 20, sans cérémonie; que le dimanche 21, ma mère donnerait le repas, et, le 22, M. le prince de Tingryle sien, avec les ministres, le Roi ayant eu la bonté de remettre le Conseil exprès pour cela.
Les 17, 18 et 19 se passèrent à faire les visites, et ma fille à être purgée et à se bien préparerle corps et l'âme. Elle nous donnait toutes sortes de consolation, promettant infiniment de toute façon.
Le 10, on apprit que. la veille, à Marly, à l'issue des deux grands Conseils, et d'un travail tant pour les généraux que les Jésuites de Rouen, l'alTaire de MM. de Broglie avait été cruellement terminée pour eux, et le vieux maréchal de Noailles, âgé de 84 ans, nous étant venu voir, nous apprit qu'ils étaient tous exilés à Broglie, et il nous ajouta : « Les voilà perdus pour toujours, car le Roi ne revient jamais! » Il avait, là-dessus, bien de l'expérience, et, en effet, le Roi n'est jamais revenu pour aucun des exilés. On ôta même le commandement d'Alsace au maréchal, et celui de Cassel au comte de Broglie. Ainsi, c'était une disgrâce totale, assommante, et dont on gémissait pour l'Etat, personne ne pouvant refuser au maréchal de Broglie de grands talents militaires, et d'avoir remis la discipline dans nos troupes, et c'était le seul général qui eût gagné plusieurs batailles. Il est vrai que son esprit difficile, et surtout de son frère (sic) avait de grands inconvénients.
On débita que M. de Soubise aurait la grande armée, et le prince de Condé la seconde. L'affaire des Jésuites, que les Parlements poussaient à l'excès, et pour lesquels les
^i) Antoine de la Valetlf, né en 1707, supérieur des missions de la Martinique, dont il avait, en quelque sorte, monopolisé le commerce. Ses opérations aboutirent à un désastre flnancier qui fit rendre au Parlement son arrêt du 8 mai 17fil, contre lOrdre des Jésuites, dont l'abolition suivit de près cette sentence (1764).
Evêques allaient prendre parti, achevait de mettre tout en combustion.
Le samedi 20 février 1768, on s'assembla à neuf heures et demie. ^Ime la duchesse d'Havre avait exigé qu'à cause de sa douleur, on ne fît aucune cérémonie et qu'il n'y eût que les personnes indispensables. On commença par présenter les présents, qui étaient très beaux de part et d'autre. Ma fille, qui avait été purgée la veille, était extrêmement faible, mais bien, d'ailleurs. On signa le contrat de mariage. Les deux témoins de mon côté furent mes deux beaux-frères, et, de celui du marié, M. de Rougé.et le prince de Lanti (1). M. le prince de Tingry représentait le pauvre duc d'Havre défunt, qui aurait été bien gaillard et bien bruyant, s'il avait pu y être, et c'eût été, pour lui, une grande joie. Sa pauvre veuve fendait le cœur par sa douleur et son état, de sorte qu'on abrégeait tant qu'on pouvait. M. le curé de Saint-Sulpice étant arrivé à dix heures, on commença, à dix heures et demie, les fiançailles, et le mariage tout de suite. Mon fils et M. de Lanti tinrent le poêle, et tout fut fait, et tout le monde partit à onze heures et un quart, de sorte que ma mère et moi nous entendîmes la messe à l'heure ordinaire, en actions de grâces.
Jamais mariage ne s'était fait avec autant d'aisance et de meilleur cœur. Ma fille, nouvelle duchesse d'Havre, étant à peine en convalescence, resta, le reste du jour, à se reposer.
Le 21 se passa à rendre les devoirs dans la famille ; on s'assembla, à sept heures du soir, chez ma mère, qui donna le meilleur et le plus grand repas de noces, qui se passa au mieux. Nous n'étions que dix-sept, c'est-à-dire les frères et sœurs, et oncles et tantes. Il y avait les nouveaux mariés, ma mère, moi, mon fils et Mme de Leyde. Mme la duchesse d'Havre, absorbée de sa juste douleur, était en retraite. De son côté, il y avait le prince de Tingry, M. et Mme de Rougé, M. et Mme de Vérac, M. le duc de Tresmes et M. le prince
(Il Louis Lanti délia Uovere, prince de Belmonte, marié avec Anne Vaini, veuve du comte de Litta, milanais, était le beau-frère du duc dHavré qui, en 1712, avait épousé Marie-Anne-Césarine Lanti délia Rovere, sa sœur.
30 JOURNAL ni DUC DE CHOV
de Lariti. Du côté des Ilarcourt, le duc d'IIarcourt, M. et Mme de Guerchy et M. d'Hautofort. Le tout se passa avec le meilleur cœur et la plus grande décence, et tel, enfin, que devraient se faire tous les mariages. Les jeunes mariés habitués à vivre ensemble, ne voyant aucun visage neuf (chose rare, dans le mariage), et ayant la simplicité et la candeur que donne la vertu sans nulle tache, ne furent pas embarrassés, et jamais noce ne fut plus honnête et agréable à tous égards, et moins embarrassante. Aussi ce mariage eut il l'approbation générale.
Le coucher se fit chez nous, sans cérémonie. Je laissai mon appartement libre, ce qui, avec celui vis-à-vis, que ma mère avait fait accommoder, faisait bien voir la beauté et commodité de notre belle maison.
Le 21 se passa gaiement, entre les frères et sœurs, et avec la plus grande aisance, et, le soir, nous la menâmes, parée, chez Mme d'Havre et Mme de Beuvron, et, delà, chez M. le prince de Tingry, qui faisait toujours tout au plus magnifiquement. Ma mère, souffrante, y attendit les ministres. Elle parla Jtu mieux à ^L de Choiseul, qui lui fit entendre qu'il avait été étonné d'être refusé du Roi et promit de ne se pas décourager. M. le prince de Soubisedit qu'il voulait toujours que je fusse bien employé en chef quelque part, que M. de Beauvau lui avait écrit pour être de son armée, mais qu'il s'était excusé sur ceux qu'il avait si cruellement passés. Ainsi cela préparait encore de rudes accrocs ! D'ailleurs M. le prince de Soubise riait aux anges, à l'ordinaire, de son commandement, mais parlait au mieux du maréchal de Broglie.
Je ne parlai à personne, M. de Guerchy s'étant emparé des ministres, et nous restâmes à jouer. Il y avait un grand Diribi et Pharaon [i). Ma mère se retira avant le souper. Il y eut bien belle compagnie, et ce qu'il y avait de mieux dans
(1, Le Biribi, jeu de hasaH. à tableaux <t à boules: le Pharaon, jeu de cartes. (Sur l'histoire des jeux de cartes, voir le savant et bel ouvrage de M. Henrj'-Uené d'Allemagne : Les Caries à jouer du fjualorzièrne au vingtième tiède.
le royaume, en partie. Le Roi avait eu la bonté de changer le jour du Conseil pour y laisser venir les ministres. Le repas fut très magnifique. Il y avait, sans ce qui ne se mit pas à table, vingt-cinq personnes, savoir, à commencer par ma droite, Mme de Rougé, M. de Grimaldi, ambassadeur, à cause delà grandesse du duc d'Havre, Mme de Château-Renauld, M. le duc de Choiseul, la maréchale de Luxembourg, M. le marquis de Gontaut, M. le maréchalde Soubise, M. de Stainville, M. de Guerchy, ma fdle, Mme de Guerchy, M. le duc d'Estissac, M. le prince de Tingry, M. de Saint-Florentin, M. le baron de Montmorency, M. le ducde Tresmes, M. le duc de Fleury, M. le marquis d'Hautefort, M. le duc d'Harcourt, M. le prince de Lanti, le duc d'Havre, mon fils, M. de Vérac, Mme de Vérac et moi.
Mme la maréchale de Duras, M. le maréchal de Luxembourg, le maréchal de Duras, Mme de Lej^de, Mme de Délestât (1) et M. de Rougé ne se mirent pas à table, et M. le maréchal d'Estrées se fit excuser, formant son équipage.
Il y eut donc onze cordons bleus à table, quatre qui ne s'y mirent pas, trois ministres, trois ou quatre maréchaux de France.
Le repas fut très long, très recherché, surtout par une fort bonne outarde et un envoi de Strasbourg de carpes, grianneaux, etc., excellents. Après souper, on continua de jouer et, à deux heures, je menai ma fille chez Mme la duchesse d'Havre, qui l'avait attendue, et je la lui déposai tout à fait, avec la satisfaction de ne pouvoir la remettre en meilleures mains. Il n'y avait que la suite de la toux qui m'inquiétait, pour sa poitrine délicate. Tout se passa au mieux dans ce mariage, que nous avions ménagé depuis tant d'années, et qui était si convenable à tous égards.
Le lendemain, 23 février, j'allai chez le prince de Tingry et à l'hùtel d'Havre, où je trouvai tout dans la joie, et tout paraissant réussir au mieux, et, le soir, toute la famille vint faire gaiment et sagement son mardi-gras chez ma mère,
(1) Maric-CharluUe Rousselcl de Chàteau-Ucnauld, née en 1728, mariée, en nii2, à François de Yai'agne, comte de Belestat.
après quoi tout fut dit pour ce mariage, hors un souper aux cousines éloignées que donna, deux jours après, M. le prince de ringry, où nous ne fûmes pas.
Il est à remarquer que, ce jour-là 23 février, comme il faisait une grande neige et grêle, il fit un grand coup de tonnerre que je vis tomber sur Tliotel de Coudé, quoique, la nuit de devant, il gelât. Ce mois de février fut des plus vilains, et tout le monde enrhumé.
Le matin, M. le prince de Tingry m'avait envoyé chercher, pour m'avertir que M. le prince de Beauvau, refusé de l'armée de Soubise en Hesse, voulait S3 retourner vers les troupes de Flandre et, par conséquent, m'ôter tout. Gela était rude, et réveilla mes peines, et j'écrivis en conséquence.
Le commandement des armées était alors décidé à M. le prince de Soubise, ayant pour conseil son ancien M. le chevalier d'Estrées, (|ui nous avait dit, quatre jours devant, chez ma mère, que, quelque chose qu'on fit, sa santé ne lui permettrait pas d'accepter aucun commandement, ayant la goutte, souvent, dans la poitrine. Mais le Roi l'exigea, de manière qu'il se laissa aller.
Comme l'ancien, il devait donner le mot et avoir la garde d'honneur, mais il laissait tout le détail du commandement à M. le prince de Soubise, qui était comme s'il eût commandé en chef, et c'était tout ce qu'il lui fallait, car il avait la maladie de la représentation de général d'armée, quoiqu'il ne pût ignorer combien le public et la plus grande partie des troupes avait peu de confiance en lui. Cela fut au point que, Paris ayant appris le renvoi du maréchal de Broglie, et que M. de Soubise commandait, il y eut presque rumeur, et le lieutenant de police eut ordre de faire publier que c'était le maréchal d'Estrées qui commandait, et, en effet, celui-là dit qu'il ne se chargerait que d'aider pour les opérations de guerre et ne se mêlerait de rien d'autre.
Le mémoire que les Broglie avaient donné mal à propos, et la sagesse de .M. de Soubise avaient indisposé le plus grand nombre contre le maréchal de Broglie, mais son exil dur, et jusqu'à lui ôter le revenu du commandement d'Alsace,
ce qui faisait qu'il était pauvre, n'ayant jamais volé, mit tout le monde pour lui, et il fut généralement plaint et regretté comme le seul général que nous avions alors, mais son frère, à qui on attribuait tout avec raison, ne fut plaint de personne. Ce que je craignais pour eux, c'est qu'étant seuls à Broglie, à se reprocher mutuellement, ils ne se brouillassent, ce qui rendrait alors cet exil un enfer pour le maréchal qui, d'ailleurs, avait d'excellents principes qui pouvaient le soutenir. Sa jolie femme était bien plainte aussi, et, suivant les apparences, c'étaient des gens finis, et bien jeunes, le maréchal n'ayant que quarante-deux ans. Mais, ayant bien besogné dans sa vie, au bout du compte, il restait, en partie, sur ses lauriers. M. le Dauphin était toujours pour lui, dans l'âme.
Je ne plaignais pas M. le prince de Soubise, puisqu'il était enchanté, mais je plaignais le maréchal d'Estrées, qui était le seul de nos généraux qui eut conservé de la considération, quoique sa petite course, en Hesse, en citoyen, il y avait deux ans, lui eût fait tort, mais je le regardais comme perdu, puisque, dans ce siècle-là, il fallait que tout général finît mal et, ne connaissant pas le pays, je regardais ces deux généraux comme perdus, car s'ils ne faisaient que conserver la liesse, qui était plus qu'on ne pouvait espérer, on ne leur en saurait aucun gré, et, s'ils étaient ramenés sur le Mein, comme il y avait beaucoup d'apparence, ils étaient écrasés.
Il était difficile de succéder au maréchal de Broglie qui, en tout, avait du talent, connaissait cette guerre comme sa chambre, et avait toute la confiance et estime de l'Allemagne et de cette armée-là. Dans ces circonstances, quoique ami des deux, il n'était pas à désirer, à ce qu'il paraissait, de suivre leur sort ; aussi, je désirais fort de n'y pas aller.
Le maréchal de Soubise avait dit à ma mère qu'il demandait toujours pour moi un commandement séparé, mais M. de Beauvau, qui venait à bout de tout, en disant avec hauteur qu'il le voulait, étant expulsé par M. de Soubise, m'ôtait tout, suivant l'avis de M. le prince de Tingry, ce qui, avec mes chagrins cruels du passe-droit atroce sans dédommagement, rendait ma position bien critique! Et, cependant^ II. 3
l'avaiicemeut de mon lils, le peu d'acquit que j'avais déjà gagué par tant de peine et qu'il ne fallait pas perdre, le gouvernement de Condé accordé depuis onze ans, et la position critique de cette terre, tout cela me retenait au service et rendait ma position embarrassante !
D'un autre côté, M, de la Rocheguyon (La Rochefoucauld) il) obtint alors les honneurs qu'on nous refusait si cruellement, puisque c'était presque la seule chose où le crédit de M. de Choiseul eût échoué, et cela faisait deux cruelles pierres d'un coup, nous ùtant Mlle de Gand, petitefille du maréchal d'Isenghien, que ma mère mitonnait depuis plusieurs années, et qui avait cent mille livres de rente, au moins, en belles terres, et paraissait assez bien tourner, ce qui était d'autant plus terrible que je n'entrevoyais pas un seul autre bon parti pour mon iils. Ainsi, cela était cruel !
De plus, le rhume de ma fille augmentait, me faisait craindre pour sa poitrine et, malgré mes remarques, on l'avait mariée et on l'avait fait aller aux repas de M. le prince de Tingry qui ne voulait pas perdre ses frais, ce qui me donnait de l'inquiétude. En général, Paris n'était que noir et murmure un peu suspendu par les bals de l'aimable ambassadeur d'Espagne, mais on continuait d'écraser les Jésuites et la religion, sans que la Cour fût assez forte pour tenir contre les Parlements. On parlait mal de la Martinique et tout s'embrouillait de plus en plus, tandis que les fonds du royaume baissaient au point qu'avec bien de la protection on ne m'ollrait, pour mes anciens appointements (car le courant était bien payé , que des contrats au pair, c'est-à-dire à perdre les deux tiers.
Le 24 février, mercredi des Cendres, Mme de Leyde m'apprit que le Portugal était déclaré pour l'Angleterre, qui y envoyait quinze mille hommes et qui, pour cela, évacuait Belle-Isle, qui lui était inutile, en rasant toutes les fortifications, puisqu'elle le reprendrait quand elle voudrait. Elle
(1; Louis-Alexandre, duc de La Rochefoucauld et de La Rocheguyon, prince de Marsilhc, né en 1713, marié, en 1762, avec Louise-Pauline de Gand de Mérode de Montmorency.
m'ajouta, connaissant bien le pays, que le Portugal n'était pas une conquête aisée, comme on le disait ; que cela serait au moins très long, mais que le roi d'Espagne, aimant assez la guerre, y irait en personne, de sorte que tout s'animait partout, et l'Angleterre paraissait résolue de profiter de l'occasion pour détruire toutes les colonies des Bourbons. Mais cette diversion ne pouvait que nous être avantageuse, en ce qu'elle occupait nos ennemis en plus d'un endroit. Cela me fit craindre qu'on en revînt aux folies d'embarquement à Dunkerque et que j'y fusse désagréablement fourré, ayant M. d'Hérouville qui avait l'entière confiance, et je ne voyais qu'à être mal partout.
Le bruit se répandit, alors, dans tout Paris, que M. le duc d'Aiguillon aurait le commandement de l'Alsace, que le maréchal d'Estrées venait de refuser noblement, pour qu'on ne pût pas croire qu'ayant aidé à condamner, au Conseil, le maréchal de Broglie, c'eût été pour avoir ses dépouilles. Et le public me donna le commandement de Bretagne : je l'avais presque refusé, comme on peut voir à me première conversation avec le ministre. Les raisons pour lesquelles je ne m'en souciais pas, quoique j'en sentisse tout le beau, étaient qu'il n'y avait point d'argent à la Cour, ni de soutien à espérer contre les Etats de Bretagne, assez difficiles, et contre les Parlements, dont les têtes étaient renversées, surtout dans la crise des Jésuites, et parce qu'il fallait donner cinq cent mille francs pour la lieutenance générale, et se déranger par la représentation, joint à ce que c'était s'expayser {sic), m'ôter mes projets de la Flandre et les moyens de jouir de chez moi, dont je voulais encore avoir le temps. D'ailleurs, j'en eusse été flatté pour la partie de Brest, pourvu qu'on n'en revint pas aux folies d'Angleterre, mais, en tout, je fus bien aise que ce bruit se répandit pour habituer le public à me regarder comme pouvant jouer ce rôle.
Le 27 février, j'allai à Versailles, et tout parut prendre une face plus riante pour moi. Je sondai M. Dubois, qui me dit qu'il songeait toujours pour moi au pays d'Aunis, malgré le vieux maréchal de Senneterre, et qu'on avait jeté des idées
là-dessus, la veille. De là, j'allai pour diuer chez M. le duc de Clioiseul, Je ne me mis pas à table, et le hasard lit qu'y ayant trop de monde, M. le duc de Choiseul vint se mettre à une petite table où il but pas mal d'excellent vin de Champagne et fut très gaillard. M. de Grillon arrivait de son commandement de Picardie, dont je crus que je devais lui ôter une partie, pour me remettre, suivant la lettre de M. le maréchal de Belle-Isle qui me concernait, mes commandements. Mais les choses changeaient. On parla beaucoup de mes travaux, et il s'expliqua tris librement sur beaucoup de choses, entre autres sur le peu de cas qu'il faisait de M. de Montmartel. 11 dit du bien de M. de Berryer, pour le talent de la comptabilité et de l'épargne. Je lui lâchai qu'il faudrait le charger de la réforme de la Cour. Il dit qu'il n'y tiendrait pas quinze jours sans être dévisagé des femmes de chambre ; qu'au reste, la maison domestique du Roi n'allait qu'à huit millions, et qu'en gros, comme je l'avais toujours pensé, les abus n'allaient pas si haut qu'on croyait. Il dit qu'il retranchait de vingt-cinq millions la dépense de la guerre.
Je lu louai avec raison, sur son ordre pour les fonds, et de n'outrepasser en rien ce qui lui était fixé sur chaque partie, qui était bien payée pour le courant. Il en fut llatté, et dit qu'il espérait ne s'en jamais départir et, par là, durer plus longtemps que les Anglais. C'était beaucoup, et, à trop de légèreté près, il avait d'excellentes parties et plus d'ordre qu'on ne croyait. Il nous dit que le Roi aurait, cette année, trente-cinq vaisseaux armés, ce qui était bien différent de rien du tout qu'il y avait devant, et que, dans trois ans^ le Roi en aurait cinquante. S'il pouvait armer cela, avoir assez de matelots, et les Espagnols ou nos escadres n'être pas écrasés entre temps, cela donnait espérance, surtout si, par quelque grand bonheur, les Anglais pouvaient échouer à la Martinique ^ij.
(Il II nous dit encore qu'il croyait que c'était un grand bonheur que les Anplais n'aient pas voulu la paix l'année dernière. Ainsi, il avait l'espérance de li faire meilleure, et il parlait avec estime de M. Stanley, assurant qu'il y allait de bonne foi. {Sole de Vauleui:)
En mars 1161, iLM. Hans Stanley et de Bussy avaient été envoyés, le pre-
M, de Choiseul parut enchanté de la grande grâce que le Roi lui avait faite, la surveille, de la charge de colonel général des Suisses, dont M. le comte d'Eu s'était défait pour lui. Cette superbe charge n'avait presque jamais été qu'entre les mains des princes du sang, hors le maréchal de Bassompierre (1), qui était son propre oncle, ce qui faisait une raison, pour lui, mais on regardait cela comme une façon de se ménager, au besoin, une superbe retraite, s'il avait le bonheur de la faire à temps. Ainsi, ce ministre réunissait tout à un point de grandeur et de crédit peut-être sans exemple, et tout cela ne l'empêchait pas de s'amuser et de donner à tout.
Il me rappela d'avoir été au collège en même classe, et qu'il avait un an de moins que moi, et il me témoigna confiance. J'en pris occasion pour avancer plusieurs affaires. Après le dîner, sa sœur vint à moi, à qui je n'avais jamais osé parler. Elle me dit qu'elle espérait que j'avais pardonné à son frère l'affaire de M. de Beauvau. Je lui parlai, là-dessus, avec la plus grande fermeté. Elle m'assura qu'il voulait réparer, ce qui me parut avoir bonne mine et me mit à même de lui parler plus librement dans la suite, car je la craignais, sachant le despotisme avec lequel elle menait tout.
Je parlai à M. de Choiseul du paiement de mes anciens appointements, me révoltant contre la perte des deux tiers. Je lui parlai pour les entrepreneurs que j'avais mis en avant, et enfin pour moi, pour mes commandements. Il me sonda en me disant : « Mais vous pouvez aller à la grande armée, car M. de Beauvau n'ira pas! » Je lui dis que j'avais été assez maltraité et que j'avais assez travaillé pour avoir une besogne à part, et je lui parlai de la Flandre et du pays d'Aunis, 11 me dit: « Mais le maréchal de Senneterre !... N'importe, nous arrangerons cela et vous irez ! » Je vis, par là, mon sort décidé, et c'était, à ce qu'il paraissait, une des
mier de Londres à Paris, le second de Paris à Londres, pour entamer des négociations de paix qui furent rompues, en août, dès que M Stanley eut eu connaissance de la signature du Pacte de famille.
(1; François, marquis de Bassompierre ,1379-1646), colonel générad des Suisses en 1614, maréchal de France en 1(22.
choses qui me convenaient le mieux, hors que M. de Narbonne, mon ancien, y était (1).
Je lui parlai de M. de la Uocheguyoïi, (|ui venait d'être fait due, tandis qu'iin me refusait ; enfin, qu'il m'avait tué et qu'il fallait qu'il me rétablît. 11 me dit: « Ce n'est qu'au dernier travail que j'ai été refusé. Vous me feriez refuser encore, mais il faut que vous soyez content. J'en fais mon affaire et je vous en réponds ! » Je le (juittai en disant : « Sur ce pied-là, tout est dit! » Et je revis bonne espérance pour moi, ou au moins pour mon fds. Ainsi, en deux heures de temps, tout parut se remettre.
J'allai, ensuite, dans le bureau de la Marine, chez M. Truguet (2), qui avait remplacé M. Pellerin. Ainsi, tout le grand ton de l'ancienne Marine était Ijien tombé ! Je fis rechercher les papiers des anciennes dettes des fortifications maritimes, et on me promit de remettre cela en règle, sans quoi tout paraissait obligé, et il était bien dur, pour les malheureux entrepreneurs que j'avais mis en frais, de se voir traiter ainsi! C'était de quoi me dégoûter encore plus de faire faire quelque chose pour l'Etat !
Je vis M. le prince de Tingry, qui me dit que j'avais fait tout ce que j'avais à faire, qu'il voyait ({ue j'irais en Aunis et que je n'avais plus rien à faire. Ainsi, je retournai à Paris.
Le 3 mars, je menai mon fils à Versailles, et nous vîmes, le lendemain, la cérémonie de la réception de M. le duc de Ghoiseul, colonel général des Suisses. La cavalcade du Roi, en descendant la cour, était belle. Puis il entra dans le carré vide des quatre bataillons, qui se referma fort vite pour ne pas laisser entrer les Gardes du Corps. Le Roi dit : « Mes Suisses, vous reconnaîtrez M. le duc de Choiseul pour votre colonel général ! etc. » Puis il les vit défiler. Il y était encore
fl) J'appris, depuis, qu'il était mon cadet, mais r^u'il faisait tout. {Xole de routeur.)
Louis-Henri, marquis de Xarbonnc-Pclet (1720-1774), brigadier en 1746, maréchal de camp en 17i8, lieutenant général en 17o!}, commandait les provinces de Saintonge, Aunis et Angoumois.
(2) Truguet, commissaire ordinaire de la Marine.
assez fort, alors. Le soir, nous revînmes pour être d'un superbe souper que nous donna, pour la noce, l'ambassadeur d'Espagne, à qui je donnai un mémoire pour ma dette d'Espagne, dont on reparlait favorablement.
Je m'occupai huit jours, sans relâche, à Paris, à me remettre en règle sur tous les objets. Je commençai par les Théatins, puis, pendant plusieurs jours, je refis mon livre de comptes et l'arrangement de mes affaires, que je trouvai se remettre bien mieux que je n'aurais jamais espéré, et au point de me faire entrevoir de pouvoir être au courant dans un an.
Le 4 mars, M. le duc de La Rochefoucauld (1) mourut: c'était un patriarche pour sa famille et ses biens, qui fut bien regretté. Il était resté en exil pour avoir dit la vérité et fait partir trop durement les dames à Metz. Peu de jours devant, je vis M. de Maurepas chez ^Ime Ogier. Il m'apprit l'histoire du duché femelle d'Anville (le dernier de cette espèce), et comment le jeune La Rocheguyon venait de l'avoir par la démission de sa mère. Il paraissait qu'on n'attendait que cela pour assurer son mariage avec Mlle de Gand, dont la mère, cependant, nous mitonnait toujours. Ainsi, mon fils perdait le seul parti que nous avions en vue, qui était bien à regretter, pour les cent mille livres de rente et le caractère, mais la santé ne paraissait pas bonne. Le pis était que je n'entrevoyais pas un seul parti, à moins d'en revenir à la petite d'Anville (2). Mais la santé de mon fils demandant à être marié tard, nous remettions cela à la Providence. En revanche, le mariage de ma fille réussissait à souhait. Elle était charmante, et son mari bien aimable.
Pour ce qui me regardait, tous les gens sages approuvaient mon refus du gouvernement de Bretagne, et mon plan
(1) Alexandre, duc de La Rochefoucauld et de La Hocheguyon (169Û-n62i, brigadier en niO, étail grand-maîlre de la Garde-Robe, ({uand il fut exilé de la Cour, en 1741. Il avait épousé, en i71o, Élisabeth-Marie-Louiso-Xicole de lîermond du Caylar de Thoiras d'Ainboise.
(2) Adélaïde-Emilie, née en 1743, fille de Jean-Haptiste-Louis-Frédéric de La Rochefoucauld de Roye (1709-1746), duc d'Anville en 1732, lieutenant général des armées navales en 1743.
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de tâcher de dormir un ;ui, jtnur voir comment tout tournerait, et de jouer, en attendant, un petit rùlc séparé.
Voici, alors, quel était Tétat des choses et ce qu'on disait : que la disgrâce du maréchal de Broglie pouvait et devait changer le système régnant de la guerre d'Allemagne, par les événements de cette campagne, et que le parti de l'Espagne faisait un changement pour la partie de la mer; qu'ainsi VembrouiUainini général pouvait changer de forme.
Chacun était mécontent, car M. le prince de Soubise, malgré son enthousiasme de commander, savait que la rumeur contre lui et pour le maréchal de Broglie était au point d'avoir fait tomber les fonds publics, et il devait être outré devoir que le duc de Choiseul lui avait soufflé la belle place de colonel général des Suisses, dont il avait la parole du Roi depuis bien longtemps. C'est ainsi que tout ce qui reluit n'est pas or, surtout à la Cour !
Pendant ce temps, les all'aires des Jésuites devenaient bien sérieuses. On les regardait comme perdus, d'autant qu'au l*""" avril, ils devaient déguerpir de leurs collèges de Paris, et que les Parlements les avaient déjà chassés de plusieurs autres et les sécularisaient. On disait que M. de Choiseul disait qu'il ne fallait pas regarder cela comme affaire d'Etat et qu'il ne les soutenait pas. Cependant, le 10 mars, le Roi envoya une déclaration au Parlement, qui leur était favorable et allait bien faire du train, car elle ne contentait personne, point les Parlements qui voulaient leur destruction totale, et point les Jésuites à qui on voulait mettre des provinciaux dépendant du Roi, et les séparer presque entièrement de leur général et des autres Jésuites du monde.
Le 12 mars, je me remis à sortir et, par conséquent, à sortir en partie de ma tranquillité intérieure. J'allai chez M. le prince de Tingry, qui me dit, pour les honneurs, qu'il en fallait reparler à M. de Choiseul et tâcher d'accrocher la promesse par écrit pour mon fils, chose même bien difficile 1 Ainsi, nous n'étions guère avancés, de ce côté-là.
De l'autre, il m'apprit qu'on avait cherché inutilement à dégoûter le maréchal de Senneterre, et qu'ainsi mon com-
mandement d'Aunis était sur le côté, de sorte que le « Vous y irez ! », que m'avait dit M. de Choiseul, était plus qu'incertain.
De plus, il m'apprit que, comme on me le mandait de Calais, M. d'Hérouville ne retournerait pas en Flandre (apparemment allant être adjoint à la Marine) (1) ; ainsi, que tout changeait pour cetto partie, mais ce serait tou"ours le système de M. d'Hérouville qui conduirait. Ainsi, je n'y voyais pas grand 'chose à faire pour moi, et M. de Beauvau pouvait y aller après son quartier, qui menait jusqu'au 1"'' juillet. Par ceci, tout pouvait encore changer et devenir très incertain.
Le 15, j'allai à Versailles, et la médaille tourna, à l'ordinaire. Je vis M. Dubois qui me dit qu'il ne voyait rien à faire, ni pour le pays d'Aunis, ni pour la Flandre, mais qu'il fallait en revenir à la Bretagne; que, dans huit jours, il serait plus instruit. Je lui dis que, pour la Bretagne, tout brillant que cela fût, je ne mordais pas volontiers à la grappe ; qu'il n'était pas sage d'aller se ruiner dans un pays où il y a des Etats et un Parlement difficile, tandis qu'il n'y a ni soutien, ni plan fixe à la Cour, qui vous abandonnerait à chaque démarche, et travaillera la Marine sans argent; qu'il n'y avait pas assez de temps et de fonds pour tout cela. Il me dit qu'il me donnerait des facilités, et me remit à huitaine.
De là, j'allai chez le prince de Tingry, et ensuite au diner de M. le duc de Choiseul qui, dès qu'il me vit, me tira à part et me dit : « Avez-vous vu Guerchy? » Je lui dis que non. Il me dit : « Eh bien ! je vais faire ma négociation moi-même ! » Puis tranchant, à son ordinaire, il me dit : « Il faut que vous aUiez au Havre, remplacer à Rouen M. de Berville (2) qui vient de mourir, et que vous alliez à la Hougue avec M... (sic)^
(l) Au crayon : « Cela n'eut pas lieu. « {Note de Vauleur.) (2 Pierrc-Hyacinlhe Le Gendre, marquis de Berville, mort à Rouen le •21 février 1162, âgé de iS ans ; brigadier en 1744, maréchal de camp en n48i lieutenant général en IT'jS, commandant à Rouen depuis celte dernière année jusqu'à sa mort. Il avait épousé, en 1758, Marie-Adélaïde Le Gendre de Maigremont, sa cousine germaine.
ingénieur (1). Je vous donnerai deux plans. Vous aurez le petit do lieuvron. Vous serez sous le duc d'IIarcourt. Tout cela vous convient. Il faut que cela suit! »
Je répondis : « Pour faire l'établissement de la Ilougue, cela me convient, si c'est tout de bon! » Puis, il s'écbappa.
Après le diner, je lui dis : « Mais M. de Puységur, mon ancien, est au Havre! » Il me dit : a On met tout cela dehors! » Je lui ajoutai : « Il me faut mon fils, et que sa commission de capitaine coure! Oui, et, quand je vous aurai mis entrain la Ilougue, il me faut une plus belle besogne, car je n'entends pas être sous la remise; pour ça, non! » Je lui parlai de mes dettes du Roi. Il me dit : « 11 faut prendre des contrats! » Je me récriai. Il me dit : « Nous vous en donnerons davantage! » C était mieux parler. Je lui dis : « Mais ma grande alfaire des honneurs dont vous m'avez répondu ? C'est le principal ! » Il me quitta en me disant : « Donnezmoi du temps ! »
Ainsi, en un instant, j'entrevis une fin à tout ceci, laquelle était fort médiocre. Le mal était que c'était un peu abandonner la partie, ce qui pouvait m'éloigner du grand, par la suite. Mais ce qui aurait «-té vrai dans un autre temps, ne Tétait pas en entier, alors. On avait si mauvaise opinion de la campagne prochaine, que chacun eût voulu pouvoir l'esquiver. Tout le monde sachant mon affreux passe-droit, il n'était pas étonnant que je parusse bouder, une année. Je n'avais rien de brillant, mais toute besogne était mauvaise, dans ce temps-ci. A la place du brillant, j'avais du tranquille, de l'agréable, du commode, et propre à achever de remettre mes affaires, et ma santé, et le port de la Hougue, joint au commandement de la haute Normandie, pouvait me donner des prétextes à m'entretenix en correspondance et à me laisser suivre mon grand objet, qui était toujours la Flandre. Je raisonnai de tout cela avec M. de Blair (2), qui allait en moitié d'intendant d'armée, sa partie étant le bas Rhin, et je lui cédai tout de suite six mulets.
'A) L'ingénieur en chef de la Ilougue, en 1762, s'appelait Caligny. (2, De Blair de Boisernont, intendant du Ilainaut.
J'oubliais de dire que j'avais rencontré, devant, M. d'Hérouville, qui m'avait dit qu'il voulait me voir à Paris, ce qui pouvait dénoter quelque chose.
Le soir, je suivis mes affaires d'Espagne et de Mœurs, dans le bureau des Affaires étrangères, et celles des particuliers, dans ceux de la Marine, où je sondai M. Truguet, où j'entrevis que l'histoire de la Hougue n'était qu'un leurre. Ainsi, je voyais que M. de Ghoiseul n'avait que très médiocre opinion de moi, et ne cherchait qu'à s'en défaire honnêtement.
Le lendemain, je continuai les affaires des particuliers. Je parlai à la Reine pour M. de la Morlière (1), et j'insistai fort pour mon payement, mais je ne pus jamais être reçu chez M. Foulon. J'en prenais beaucoup d'humeur. Je lui écrivis très ferme et lui demandai à aller au moins prendre mon café chez lui. Les choses étaient au point qu'il fallait jouer toutes sortes de rôles. J'allai à la fin de son dîner : je me trouvai en connaissance avec sa femme qui était un bon parti d'Ath, qu'il avait accroché après le siège. Il me promit d'appuyer pour qu'on m'accordât assez de contrats pour y moins perdre. Enfin, ayant tout débrouillé un peu, je retournai à Paris.
Le 17 mars, je me réveillai à la petite pointe du jour et, ayant mes volets ouverts, à l'ordinaire, je vis, au-dessus du portail de Saint-Sulpice, une nuée jaune singulière. Je me levai, et je vis que c'était une fumée horrible qui, couronnant tout ce grand portail, faisait l'effet le plus singulier et de la plus grande beauté. Je montai sur le haut de la maison, d'où je vis, à gauche des tours, une flamme des plus grandes, et le bruit terrible que j'entendis, comme des millions de grenades qui éclataient, me fit juger que c'était une prodigieuse quantité de bois sec qui-brùlait, ce qui, joint à ce que la flamme partait d'en bas, me fit juger que c'était la foire Saint-Germain qui brûlait. Ce l'était, en effet ; le feu y avait
1) Alexis Magallon de la Morlière, brigadier en 1747, maréchal de camp en 1759, lieutenant général le 27 juillet 1762, maître de la Garde-Robe de la Reine en 17o0, et de celle de la Dauphine en 1770, avait épousé Henriette- Louise-Catherine de Ségent.
pris vers minuit, par accident, du côté du bas de la rue de Tournon, elle remportait vers Saint-Sulpice.
Je voulus y aller, mais j'appris que tout y était en règle, et le feu coupé. Mais presque toute la foire fut brûlée, à la perte du comte de Clermont, étant du lot de l'abbé, et des pauvres marchands, la foire étant à sa moitié de durée. Un mois devant, on avait réuni partie de l'Opéra-Comique à la Comédie italienne. La foire, depuis trente ans qu'on avait défendu les jeux qui la rendaient si fameuse , ainsi que ses cafés, avait toujours été en diminuant. Cette réunion l'affaiblissait encore, et cet incendie allait, apparemment, achever de l'anéantir.