‹ Journal inédit, 1718-1784 (volume 4)Chapitre 25 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

498 JOURNAL nu dk: de choV

Pour nous dissiper dans les intervalles, un nouveau livre sur le nouvel art des jardins anglais venant de paraître (1), nous en raisonnâmes et lûmes de bons morceaux, et je me rappelai si bien, sur le plan, les jardins admirables de Stowe, que je les leur expliquai comme si on y était. La description du livre se trouva juste, et ce livre, avec la lettre de Pline le Jeune, renfermant tout ce qu'on peut dire de mieux sur les jardins anciens et sur ceux des Chinois et des Anglais, ainsi que le nouveau goût des jardins naturels en scènes variées de la nature, cela est très curieux.

Nous dînâmes agréablement chez M. du Muy, après quoi nous partîmes tous trois de Versailles, et nous revînmes par Paris, où je trouvai le jardin fort joli. iNous nous rendîmes, le soir, à Ivry.

Le 28 mai, de grand matin, j'allai, pour la première fois, à Etiolles où était ma lille chez Mme de Vérac. Le temps et la route étaient superbes. On passe, à Ris, le bac où la rivière est fort belle ; ensuite, par une belle plaine traversée de belles allées, on voit tous les superbes coteaux des palais des Grand, Petit et Nouveau-Bourg : Petit-Iiourg, surtout, domine sur le tout. Le côté d'Etiolles est aussi bien meublé, et une suite de jolies maisons, et c'est un des plus beaux cotés des environs de Paris.

J'arrivai dès dix heures du matin, pour avoir la satisfaction de causer avec ma fille, que je ne voyais guère, ses courses ayant été fixées là par des espérances de grossesse qui demandaient, après sa fausse couche, les plus grands ménagements. J'étais bien touché d'avoir mené une vie si ambulante et occupée, que je n'avais pu la voir de longtemps. Ainsi, nous causâmes deux heures ensemble avec grande satisfaction, après quoi, la compagnie étant venue, j'allai voiries environs et le parc de M. Le Normand, mari de feu Mme de Pompadour. Cette maison faisait partie du parc et en a été séparée.

vl, Ce livre était de Tli. Whately, et intitulé : L'Art de former des jardins modernes, ou l'arl des Jardins anf/lnis, traduit de l'anglais par Latapie, avec un discours préliminaire du traducteur, des notes, le plan et la description des jardins de Stowe. (Paris, Jombert, 1771, in-8°.)

JOURNAL DU DUC DE CROt 499

De là, je montai jusqu'à Tentrée de la forêt de Sénart, et je revins dans Etiolles examiner en chimiste une manufacture de porcelaine où je fis de bonnes remarques sur les argiles blanches.

Après le dîner, Mme de Vérac me montra sa maison, qui est grande et jouit bien de la superbe vue du coteau de Petit- Bourg, et, de là, par une allée comme en ont toutes les maisons de cette plaine, on va au bord de la rivière, à couvert du soleil, ce qui est très agréable ; c'est un beau pays.

En revenant, je mis pied à terre aux obélisques de la montagne de Juvisy. C'est un superbe édifice digne de Louis XIV, fini en 1728, qu'on n'admire pas assez, surtout la voûte et sa hauteur (1). Le jour étant très beau, j'observai que le ruisseau fait le plus beau jardin anglais. Ils ne sont réellement bons qu'en profitant des beautés des terrains, et il n'y a qu'à y bien placer des bancs à l'endroit le plus avantageux, et on jouit mieux qu'avec tous ces jardins très dispendieux, d'un grand art pour imiter oujgêner la nature.

Je revins, à l'entrée de la nuit, à Ivry, fort aise d'avoir vu ma fille et sa jolie fille qui se remettait et venait fort bien.

Le 29 mai, je jouis d'ivry le matin, et nous partîmes, dès trois heures, pour Versailles, où nous arrivâmes encore trop tôt pour le spectacle d'un opéra de fragments, dont le dernier s'appelait La fée et Mirzelle.

Les paroles do l'abbé de Boismont et la musique de Mondonville étaient analogues au mariage du comte de Provence. Il y avait de belles décorations, de belles danses, de jolies pensées. C'était un très beau spectacle qui, cependant, ne plut pas du tout. .Je crois qu'il y avait un peu de la mauvaise habitude de tout blâmer, car je ne vois presque jamais louer.

(1) Pour remédier à la déclivité de la roule de Fontainebleau, dans son passage à Juvisy (village du canton de Longjumeau, à 20 kilomètres de Paris), on exécuta, en 1727 et 1728, un travail considérable qui consista à saper la montagne et à construire un pont à double étage d'arches, sur lequel on fit passer la route. Au milieu de ce pont, étaient deux fontaines se faisant face et ornées de sculptures, parmi lesquelles des médaillons portant la figure de Louis XV par Coustou. Ces sculptures existent encore en partie, mais mutilées ; quant au pont, il a été restauré en 18GC.

500 JOIHNAL Dl DUC DE CROY

Le 30, c'était la fête de Dieu. Je n'avais jamais été à Versailles, dans ce temps, ("/est une belle et auguste cérémonie, qui s'est passée avec assez de dignité. Nous avons encore au moins quelque bon extérieur. La procession est belle, et le cortège des carrosses digne d'un aussi grand monarque. Je vis la rentrée dans la chapelle qui sert d'un des reposoirs. Cela se passe convenablement, à la grandeur de l'objet.

Nous ne pûmes encore rien avancer sur aucun des objets. Pour le mien, on me remit à M. Foulon dont je ne m'étais jamais bien trouvé. Ainsi, je fus assez méco?itent, et je m'en dissipai en écrivant beaucoup de ces mémoires-ci, que l'abondance des matières tenait en retard.

Le 31 mai, qui était vers la lin des fêtes du mariage, la Cour allant à Marly, il était temps de linir ; aussi tout s'éclaircit un peu.

En allant au café de M. de Monteynard, je rencontrai M. Foulon, qui me fit des espèces d'excuses et de reproches de ce que je me méfiais de lui. Ja lui en dis nettement mes raisons. 11 parut y entrer. Enfin, à cinq heures, j'entrai dans le cabinet de M. de Monteynard, et j'eus une sorte d'éclaircissement. Je lui détaillai vivement les besognes que j'avais faites dans mon commandement, et mon plan conforme à la lettre que je lui avais écrite et qui est ci-devant. Il me dit : « Je prendrai les ordres du Roi ; je vous les manderai, j'ai votre lettre ! »

Sur ce que je lui dis deux fois : « Je vais prendre congé ! » il me dit, à chaque fois, sans vouloir s'expliquer : « Vous avez la patente ! » Ainsi, je vis qu'il était bien établi, chose avantageuse, que j'avais un commandement fixe, indépendant des arrangements des lieutenants généraux employés, et qu'il ne s'agirait que du traitement qui, plus ou moins, pouvait s'arranger, et si c'était à moins, ce serait en me laissant plus de liberté pour jouir de mes terres.

Sur ce que je lui dis qu'on m'avait peut-être blâmé de mes scrupules de toucher beaucoup sans résider beaucoup, il me dit : « Je suis loin de vous en blâmer ! » Et il me parut qu'il en faisait cas et m'estimait.

Je lui dis encore, pour ne pas trop prendre sur moi, que je désirais pouvoir aller passer quelquefois, quand je voulais, huit jours dans mes terres. Il me dit : « Vous pouvez aller dans vos terres sans vous gêner ! » Par là, j'avais plus de liberté que je n'en avais jamais eu. J'étais sûr d'un commandement lixe de province, par conséquent distingué, et le reste, plus ou moins, pouvait s'arranger. Et comme il devait m'écrire là-dessus, je saurais sur quoi compter et me règlerais en conséquence pour allier mon devoir avec un peu de liberté de jouissance.

Telle fut cette conversation où je pris congé de lui: j'en allai raisonner avec mon fils, qui la trouva bonne, et nous résolûmes que je prendrais tout de suite tous les congés, et que je partirais et irais mon train, à l'ordinaire, restant commandant de province, l'homme de confiance sur la partie que je devais bien savoir, pouvant être utile, et, cependant, avec plus de liberté, si j'avais moins de traitement. Par là, je me trouvai rengagé dans cette carrière dont je ne pouvais guère honnêtement me tirer.

MM. du Muy et d'Hérouville n'eurent aussi que ce jour-là leur décision pour leur grande tournée, et nous eûmes l'ordre de les recevoir, mais ce n'était qu'une inspection générale passagère, qui ne préjudiciait en rien aux commandants de province. M. d'Hérouville dit qu'il finirait par Calais, en octobre ; ainsi je n'y devais plus être, et cela ne me gênait pas- Tout cela s'arrangeant, nous allâmes au spectacle qui terminait les fêtes, le reste n'étant que des répétitions des mêmes choses. Ce fut Gaston et Bayarcl (1), excellent sermon patriotique français de M. de Belloy, en quoi il était bien estimable! Cette pièce fut parfaitement jouée ; Mlle Vestris (2), grande et belle actrice qui allait faire le soutien de la scène française, était excellente ; Brizard, Mole et Lekain excellents, et cette pièce fît honneur à notre théâtre. Elle est

(1) Gaston et Baj/ard, tragédie de M. de Belloy, représentée pour la première fois par les comédiens français ordinaires du Roi, le 24 avril 1"71.

•2) Marie-Rose Gourgaud Dugazon, célèbre tragédienne (1746-1804), épouse de Paco Vestris, acteur de la Comédie-Italienne.

502 lorilNAL DU DUC DE CROV

pleine de grands morceanx à elVet, de sentiments nobles et du bon ton, puisque c'est pour élever les cœurs français et leur rendre ce nerf patrioticjue dont une dose un peu plus forte ne nous messiérait pas. Et, quand il y aurait des défauts, ce serait avoir peu d'ànie que d'y prendre plus garde qu'à la grandeur des sentiments qui y sont bien rendus. Aussi, tous ceux qui donnent plus â la grandeur d'âme qu'au bel esprit, y rendirent justice, et elle leur fit la plus grande sensation.

Au coucher, je pris congé du Roi, en même temps que mon tils, et le Roi nous fit bonne mine.

Le l''' juin, je fus occupé, de huit heures du matin jusqu'à deux heures, à prendre tous les autres congés, la famille royale devenant bien nombreuse, et nos trois princes étant logés séparément. Le comte de Provence était charmant, et sa Maison bien nombreuse et chère pour l'État. On ne s'habituait pas à voir une Maison séparée de celle du Roi et sur un si grand pied, à Versailles.

Ce jour-là, un des objets qu'on demandait pour la retraite de M. de Saint-Mars manquant, il se résolut à rester. Ainsi se termina, pour lors, cette grande affaire pour mon fils, au sujet de son régiment qui, comme de raison, l'occupait beaucoup. Je finis par remercier Mme de Marsan, qui me dit n'avoir pas de réponse pour la survivance, mais qu'elle ne se rebuterait pas, et y mettrait la plus grande ardeur. Je lui dis que nous remettions entièrement cette ailuire, que nous ne voulions devoir qu'à elle. Ainsi se terminèrent, pour lors, nos trois grandes affaires. .\ous vînmes dîner tous trois chez moi, et nous partîmes à quatre heures.

Nous revînmes par Ghâtillon, que je montrai à M. de Saint- Mars, et dont je ne jouissais guère, n'y ayant passé, de toute l'année, qu'une autre fois, un seul quart d'heure, mais je n'avais pas le temps de donner à tout. J'eus encore des regrets de ne pas jouir de cette belle situation et, dans les beaux jours, de ne pouvoir y donner quelque dîner à des savants, comme je l'avais espéré. De là, nous revînmes, à l'entrée de la nuit, à Ivry, où je trouvai établies, pour plusieurs

.lOURNAL DU DUC DE CROY 503

jours, les princesses de Bouillon (1) et de la Trémoïlle. Le 2 juin, j'allai à la grand'messe à Saint-Sulpice, ensuite commencer mes paquets et voir la salle de l'ambassadeur de Sardaigne, ([ui logeait auprès de chez nous (2), et nous avait incommodés tout l'hiver, pour le bruit. Le pauvre M. deMoras, qui était mort il y avait un mois, en avait bien souffert ! Le même jour, nous avions perdu Mme la comtesse d'Aspremont, bonne amie à qui nous avions eu beaucoup d'obligation. Je les regrettai beaucoup tous deux.

La salle de l'ambassadeur, sans être aussi belle que celle de l'année de devant, réussit assez bien : il avait peu de terrain, et il avait profité de son petit jardin pour faire une salle qui, haut et bas, communiquait avec toutes les chambres, ses enfilades faisant comme la galerie de la salle. La rue était, en entier, garnie de lustres, et on dit que le coup d'œil fut beau. J'examinai tout cela et, le soir, c'était le jour de la fête. Mon fils, s'étant réveillé à Ivry à cinq heures du matin, monta à cheval et, ayant pris un domino chez lui, arriva que le bal masqué était encore dans son beau.

J'allai diner chez le prince de Salm, où étaient les deux jeunes princesses, et je donnai toute l'après-dînée à achever tous nos paquets, et tout l'arrangement de mes papiers, ce qui n'était pas une petite affaire, et je réglai le départ de mon équipage pour le surlendemain, et je revins, la nuit, à Ivry, où étaient toujours les duchesses de Bouillon et de la Trémoïlle, qui étaient aimables et faisaient une compagnie utile pour ma belle-fille, qui était bien lourde de sa grossesse.

Le 4, je vis notre vieux curé. Je fis un tour par les hauts, et, le soir, avec mon fils et M. de Saint-Mars, nous fûmes, en partie, à pied à l'Ecole vétérinaire, au bout du pont de Gonflans. Il y avait bien quatre cents personnes aux discours des élèves, qui démontrèrent sur l'objet même les causes de la

[i] Marie-Hedwige-Éléonore-Christine de Hesse Rheinfels-Rothenbourg, née en ITtS, mariée en 1760, avec Jacques-Léopold-Charles Godefroj', prince de Bouillon.

2 L'ambassadeur de Sardaigne, comte de la Marmora, demeurait rue • du Cherche-Midi.

50'» lOlUNAL ItU DUC Di; CROY

■digestion ci do la rumination, et on adjugea les prix. Cola a passé en grande règle bien étudiée, pour établir l'émulation. C'est un bel établissement, s'il devient utile, et qu'on guérisse les maladies épidémiques.

Le 5 mai, do bonne heure, j'allai, avec mon fils, bien agréablement à Etiolles. Nous mîmes encore pied à terre au beau •monument de Juvisy, et aux belles vues. Nous admirions ce beau pays, surtout le chemin de la prairie, au-delà du bac.

Je trouvai ma fille assez bien, et se croyant décidément ■grosso. Sa fille se fortifiait, depuis un mois, étonnamment, ■Ce n'est que de là qu'elle donnait tout à fait espérance, et elle était très bien et pleine de gentillesse. Il était décidé que ma fille resterait là tout l'été, ne devant plus monter en carrosse, à cause de sa fausse couche. J'eus une grande consolation de causer seul avec elle et avec mon iils, pendant environ deux heures, et de nous conter mutuellement l'état des choses, les circonstances et nos devoirs nous tenant si souvent éloignés, et nous nous communiquâmes tous nos projets jusqu'à mon retour dans six mois. Mme de Vérac y avançait fort dans sa grossesse, et elle eut la bonté de me mener au grand et nouveau magasin à blé de Corbeil, établissement considérable et remarjuablo par l'arrangement des cinq moulins, de l'invention pour rouler les sacs, les monter au septième étage, pour retomber dans différents cribles, et pour la hauteur du bâtiment. Malheureusement, les entrepreneurs du Roi s'y étaient mêlés ; on refondait des blés avariés de Dantzig, pour les remettre au service, ce qui faisait de mauvaise qualité» dont le peuple murmurait beaucoup. Le soir, ayant pris congé avec attendrissement, nous revînmes à Ivry, où il y avait beaucoup de beau monde.

Le 6 mai, petite fête de Dieu, j'allai à la grand'messe à Ivry, et je me remis en connaissance avec nos bons habitants €t voisins, où la mémoire de ma respectable mère était encore si vénérée, que cela m'y attachait davantage.

Je profitai de tous les instants pour jouir de ce joli séjour que je quittais à regret, ainsi qu'une famille et société charmantes.

Mon fils liait ses paquets. Il eut aussi un travail prodigieux tout cet hiver, et nous avions, au moins, la satisfaction de mener une vie très pleine, et où il n'y avait jamais un instant de vide. Il devait partir cette nuit. Je m'arrangeai pour le revoir le surlendemain, en passant à Cambrai, afin qu'il vînt, deux jours après, passer quelques heures à THermitage, et que nous nous trouvions à une grande assemblée de la compagnie, à mon passage pour le Quesnoy et Calais. Il devait revenir pour les couches qui devaient être vers le l^"" août. Ainsi, son éloignement devait être moins long. En octobre, nous devions nous retrouver à l'Hermitage, hors ma fille qui, ne devant accoucher qu'en janvier, n'y pouvait venir. C'est ainsi que nous étions toujours en l'air!

Le soir, je fis un grand tour au bord de l'eau et dans cette plaine qui est le plus beau tapis vert complet et riant que je connaisse, et j'allai prendre congé de Mmes de Leyde et de Beringhen. J'y trouvai M. de Mercy arrivant de Versailles, qui assura que, ce soir-là, M. le duc d'Aiguillon était enfin nommé aux Affaires Étrangères, ce que Mme du Barry sollicitait depuis quatre mois, et, le soir, on nous manda que cela était fait. Ainsi, c'est le 6 mai que le duc d'Aiguillon fut nommé, et le successeur du duc de Choiseul décidé pour ce grand emploi.

Ce devait être un événement mémorable, M. d'Aiguillon, d'après les vives querelles de Bretagne, étant craint, d'autant que c'était lui qui avait occasionné le commencement de tous ces grands événements, et il était à observer qu'il y avait alors, dans le Conseil, trois hommes d'esprit fin et ferme, savoir le chancelier, M. de Boynes qui allait, disaiton, y être admis, et M. d'Aiguillon aux Affaires Étrangères, et on n'avait jamais vu trois hommes si capables de se porter au grand, pouvoir aller longtemps de front, et ensemble, dans ce pays-ci. Ainsi c'était, sans doute, le début de nouveaux événements, et qui pouvaient changer ou altérer le plan du Chancelier.

Depuis bien des années, M. de Choiseul avait dominé seul, et, joint à de l'esprit, il s'était plutôt soutenu par la franchise

et un ton très décidé. Mais, par cet événement-ci, il se trouvait à la fois (juatre des hommes des plus lins qu'il y eût jamais eu au Conseil, savoir le Chancelier, l'abbé Terray, M. de Boynes et le duc d'Aiguillon, qui venait d'ôtre nommé. Tant d'aigles finauds ne pouvaient guère s'accorder ! Le ministère fut donc composé de ces quatre-là, et des trois anciens, MM. de la Vrillière, Bertin et de Soubise.

M. de Boynes n'était pas encore au Conseil, mais jouait un rôle et voulait en jouer encore plus. Tout dépendait de celui qui l'emporterait, de préférence, sur Mme du Barry. Le parti de la Cour accablait tout et paraissait, par la puissance, mettre fin à ses grandes querelles.

.le reviens à ce qui me regarde, jusqu'à mon départ : les derniers jours, nous eûmes beaucoup de beau monde, à Ivry. Mon iils se détermina à renoncer à passer par (^hampien et à partir avec moi. Nos trois petits enfants étaient charmants. Ma belle-fille allait passer quelque temps à Etiolles jusqu'à ce que son temps d'accoucher l'obligeât à revenir s'établir à Paris , où mon fils devait venir, alors. Les enfants, jusque là, restaient à Ivry, dont l'air, étant excellent, les fortifiait, et les deux inoculés, par précaution, y prenaient le lait de chèvre.

Enfin, pour moi, après un travail prodigieux de tout l'hiver et printemps, et ayant redécidé mes arrangements de Calais, je partis avec mon fils, à regret, d'Ivry, le S juin, à 2 heures du matin, pour aller ensemble, d'une traite, à Cambrai, où était son régiment.

1) Du î) au 17, le duc de Cro}' traverse Cambrai, Boucliain (où il voit M. Laurent), rilermitage, Douai, Lille, le Qucsnoy, et se fixe à Calais pour un mois.

Le 17 juillet, il part pour Utkerque, Maldeghem, Xieuport. Revenu à Calais, il reçoit une lettre de M. de Monteynard promettant le gouvernement de Condé au prince de Solre, après son père.

En août, réception de l'ordre de former à Amiens, confonnéincnl aux nouveaux règlements, les anciens bataillons de milice en régiments provinciaux. Le 30, départ de Calais; arrêts à Saint-Omer, à Aire, au Quesnoy, à Tournay,

Le 1'"'' décembre 1771, j'arrivai en famille à Paris.

Nous n'avions, pour cet hiver, que deux grands objets : l'un de finir, s'il se pouvait, le grand partage entre mes enfants, de manière à parer à tout risque et affaire — et l'autre de terminer mes affaires d'intérêt à la Cour qui, si elles allaient bien, pouvaient me remettre, sans quoi j'étais en arrière de quarante -deux mille livres qui allaient encore me déranger pour quelque temps. D'ailleurs, nous étions avec considération à tous égards, et une famille charmante.

Outre toutes mes affaires courantes, celles de mes biens et de mon commandement, je désirais, quand je serais remis au courant, reprendre mon grand ouvrage d'Histoire naturelle, trop retardé par mes autres occupations, et où j'en étais aux pierres. Ma belle-fiIle fut quelque temps à se remettre à la vie de Paris, regrettant celle qu'elle menait à l'Hermitage, dans une compagnie vive et brillante où l'agrément de^ la société se trouve réunie sans qu'il faille la chercher avec bien des soins, comme à Paris. Mon fils regrettait aussi ce qui intéressait son goût que le théâtre de l'Hermitage rendait

et arrivée à l'Hermitage le 12 septembre. Là, conception du plan d'aménager le théâtre de manière à le transformer en salon, en salle de bal et de banquet, projet approuvé par son fils et aussitôt mis à exécution. Pendant ce temps, deux cents ouvriers travaillent aux basses-cours.

Le 11 septembre, il va voir, à Cambrai, le prince de Soire exercer son régiment, tâche dont il s'acquitte à merveille.

Le 19, M. de Croy va créer, à Amiens, le régiment provincial dont il a été parlé et qui se compose de trois mille paysans.

Le 3 octobre, retour à l'Hermitage. Le 25, voyage à Bruxelles, pour affaires et pour y voir des amis, dont les Starhemberg. Rentrée, le 3 novembre, à l'Hermitage où arrivent d'abord deux savants, labbé Needham et le baron de Poderlé ; puis l'abbé de Fumai, le duc de la Trémoïlle, le prince et la princesse de Salm, MM. de Cernay, ïaboureau, l'abbé d'Arvillars, M. et Mme de Collins qui vont servir de spectateurs à la troupe de Raismes (où l'on joue aussi la comédie), venue grossir celle de lllermitage.

L'ouverture du nouveau théâtre se fait le 8 novembre, et se clôture le 18, par La Surprise de V Amour, de Marivaux, et Les Moissonneurs, de Favart.

Le 25, départ du duc de Croy qui, après avoir fait sa visite annuelle à Maubeuge, reconnu quelques nouveaux « pavés » et routes, en passant par Avesnes, Marolles, Landrecies et Guise où il n'a pas été depuis trente-trois ans, s'en revient par Saint-Quentin, Noyon et Attichy, où l'on a aussi installé un théâtre ; le 1" décembre, il est à Paris.

5()S loruNAi m nue de cnoV

facile à «.ontonter. Pour moi, j'étais le plus coûtent (Fètre à Paris, où je menais une vie plus retirée et plus favorable au travail des sciences. Nous passâmes les premiers jours avec M. de Bévis, comme à la campagne, et, petit à petit, on se remit au ton monotone de la ville.

Après avoir donné quelques jours à m'arrangor et me remettre au courant, j'attaquai d'abord les objets que j'avais entamés à la lin du voyage. La quantité de chaussées que je venais de passer dans la Tiérache et que les ornières rendent très mauvaises, m'engagea à rassembler mes réilexions sur la nécessité d'établir les roues larges pourles voitures lourdes. Je lis un grand mémoire raisonné là-dessus, qui peut être important, pouvant diminuer des deux tiers la dépense et la peine de l'entretien des grands chemins, en s'en procurant pour toujours d'unis comme une glace.

.Je fis, avec le fameux M. de Guines, un travail relatif à celui que j'avais fait avec M. Needham, sur les antiquités chinoises, ainsi que sur la dispersion des peuj)les d'après les dernières découvertes des tours du monde tle M. de Bougainville (l) et M. Solander (2). Je terminai donc mon curieux cahier des antiquités à placer à la suite du globe.

A ce sujet, je finis le mémoire important sur la manière d'achever de faire la découverte du reste de la terre habitable, surtout en découvrant enfin nos antipodes. Nous venions d'apprendre, par le retour de M. Solander, Anglais qui avait si bien réussi à l'observation du passage de Vénus sur le soleil, ce qui fixait enfin la distance du soleil à la terre, qu'il avait été à la Nouvelle-Zélande et qu'il avait découvert que la baie appelée de Tasman, ou des Assassins, était un passage par où il avait tourné une partie de la grande île de la Nouvelle-Zélande : tout cela m'engagea à terminer mon mémoire sur la façon de faciliter le tour du globe, pour le donner au ministre, et môme au roi d'Angleterre,

I Louis-Antoine de Iloiigainvilic. célèbre navi;.'al,cur ; 1729-1811). •1' Solanfler et Banks ont publié un Supplément au voyar/e de Bougainville ou -Journal d'un voijnfje autour du monde, qui a été traduit de l'anglais, en iTM, par M. de Fréville.

Le 12 décembre, je me recueillis et, mes rhumatismes me faisant cruellement soulFrir, je pris médecine le 13, ce qui me rétablit un peu, et me mit en état d'aller à Versailles le 14, avec un gros paquet d'affaires bien mis en ordre.

Je ne peux mieux faire que de rapporter la conversation que j'eus, le 15, au sujet de la destruction de tous les parlements du royaume, avec le Chancelier, et surtout avec M. Bertin, ministre qui me marqua, de tous temps, une confiance dont il m'avait donné des preuves en me faisant nommer, malgré moi, au commandement de Bretagne, il y avait longtemps, et tout ceci eut pu ne pas arriver, si je l'avais accepté.

Sur ce que je dis à M. Bertin qu'il n'aurait pas cru luimême, il y avait trois ans, que tout cela se fût passé si tranquillement, il me dit qu'il ne l'aurait pas cru, en effet, mais qu'il fallait une révolution de part ou d'autre, l'une sourde, l'autre éclatante ; que le parlement la faisait sourde depuis dix ans.

Je convins que les parlements avaient été trop loin, et par un esprit de parti de compagnie qui ne songeait qu'à agrandir leur autorité; Il m'interrompit et me dit : « C'est plus que cela ! C'était comme un complot et association générale, ou comme une secte très animée qui voulait détruire le système monarchique, pour le faire passer en aristocratie, dans la main seule de leur compagnie. Ainsi, c'était une révolution complète et sourde, qui était bien avancée dans son plan. Il n'y avait donc pas deux moyens, car on ne pouvait les réprimander ni les casser par parties : il fallait tout ou rien, car enfin, il faut que quelqu'un ait le dernier ! »

Je le louai sur ce mot, mais je lui dis que je venais d'avoir, avec le Chancelier, une conversation intéressante où, après l'avoir loué sur la fermeté et la suite qu'il avait mises dans l'affaire, si elle était bonne, je lui avais vivement représenté qu'il avait rendu au Roi le service d'être le maître, d'avoir le dernier, même d'être redevenu monarque, mais qu'il l'avait rendu monarque si absolu, qu'il n'avait plus de bornes ; qu'il ne pouvait donc trop lui en faire sentir le

danger, ainsi qu'a ceux (jui le conduisaient, et que, s'il était bon que l'autorité partît et se réunît à un point, tout était perdu si ce point en abusait ; et combien il était dillicile qu'un seul se trouvât le point de perfection ; qu'il en était convenu et m'avait assuré qu'aussi on ne voulait pas qu'il en abusât, mais qu'il IVit retenu par des gênes suflisantes, et que tel avait été son j»lan.

Sur cola. M, Berlin me dit que nous touchions le but, mais qu'un seul — que rien ne porte à la rivalité, aux jalousies, en étant au-dessus de cela, ayant été ordinairement bien élevé, ou les tenant en garde contre lui-môme, — était toujours un point d'autorité meilleur que des compagnies, et qu'une multitude que l'envie et les mauvaises têtes mènent plutôt que les sages, qui ne crient pas si haut, ou n'osent être sages par respect humain de compagnie ; mais que, de plus, on s'était très occupé que ce chef ne pût pas facilement en abuser et <pi'il fût retenu ; que l'Edit ne dit pas que le parlement de Paris est forcé à enregistrer avant de faire des remontrances, mais qu'après, et même, si la chose en vaut lapeine, qu'après le Lit de justice ; que si ceux qui engagent le Roi à faire une loi la font mauvaise, le parlement, non par vanité, esprit de parti, ni légèrement, mais avec raison, doit refuser l'enregistrement et faire remontrances ; qu'elles ne leur sont pas interdites, pas même limitées; qu'il doit les faire modestes et fermes, les réitérer, chercher du tempérament, mais enfin qu'après vingt-trois remontrances bien motivées, si on veut le forcer, il doit, non par menace, ni autrement, mais simplement dire constamment qu'il ne peut être de leur devoir, ni de leur conscience d'enregistrer; que, si on leur envoie des lettres de jussion, si la chose en vaut la peine, ils doivent dire la même chose ; qu'alors il ne reste au Roi que le Lit de justice ; ainsi qu'il a le dernier, qu'il reste monarque ; qu'alors le parlement enregistrant, par exprès commandement, doit plier et n'y pas mettre d'entraves, parce qu'il faut que le Roi, étant le monarque, surtout quand tout a été débattu à fond, ait le dernier.

Mais il ajouta que voilà des gênes, des gênes longues et

multipliées, qui mettent le maître et son conseil à même de balancer ; qu'il faut que ni ce côté, ni celui du département n'y mette d'humeur et d'entêtement ; que le temps que cela donne à examiner porte à l'éviter en faisant passer le premier feu ; ainsi, que c'est une monarchie réglée et tempérée, et un maître qui a dû tout bien peser, et enfin décider et avoir le dernier comme monarque.

Je convins en gros et n'insistai que sur le lieu du Lit de justice trop commode à Versailles ;que la gêne d'aller à Paris pour des objets qui ne menaient qu'à lui faire voir la tristesse sur les visages, portait à y regarder encore plus à deux fois.

Enfin on voit que tout se réduit à ce que le Roi, en son Conseil, soit le maître, mais avec assez de gêne et de longueur pour qu'on évite de lui faire faire de mauvaises choses. Il en résulte encore qu'il faut rendre justice au Chancelier ; que si, à la fin, il compose le parlement de Paris de bonnes têtes, il lui a laissé assez de puissance, et que, s'ils en savent profiter à propos, sagement et fermement, ils joueront encore un bien beau rôle. Et tout balancé, et devant y avoir des inconvénients à tout, l'anarchie et la pétaudière en étant un grand, tout peut encore aller bien comme cela.

Sur ce que je fis de vifs reproches au Chancelier de ce qu'il avait ôté le titre de parlement au mien, qui était celui de Douai, il me dit : « C'est qu'il est un de ceux qui nous ont le plus contrariés, surtout vos messieurs de Calonne et de Franqueville (i), et ce petit Laurent, quoique j'en aime fort le père, qui fait mes canaux ! » Je vis en tout que, si l'on s'y prend bien, je pouvais faire rendre le titre de parlement à celui de notre pays, et que les remontrances faites par ce M. Laurent étant des meilleures, étaient de celles qui l'avaient le plus piqué. Si on venait à bout de remettre en parlement Douai, comme on venait enfin d'obtenir un conseil supérieur dans Rouen, ce qui pouvait mener à y rétablir un jour un parlement, ils seraient pourtant rétablis tous les treize — du moins onze — n'y aj^ant que celui de Dombes qui n'en devait pas

(1 M. de Franqtieville (.rAbancourt, procureur général au parlement de Douai depuis iW6.

512 JOIRNAL nu DUC DE CIlOV

être un, et celui de Metz, qu'il avait été question de supprimer depuis loiiLCtemps.

Tout eût été tranquille dans le royaume, hors ce que je viens de dire et la continuation de la disette des grains. La récolte l'ut, en partie, manquée i)ar Tabondance des pluies, ce qui lit germer les grains et les rendit de peu de garde : c'était un grand malheur, l'Allemagne manquant, et le peuple de plusieurs ])rovinces soulFrit extrêmement.

L'abbé Terray, contrôleur général, avait besoin de toute la force de sa tête pour résister à l'orage ; on ne lui tenait parole sur ;iucun des retranchements promis, et on augmentait les dépenses de la Cour, de sorte qu'il ne pouvait payer. Les départements étaient en souffrance, la Marine ne pouvait presque se soutenir, la Guerre était obligée de retrancher tout sur les dépenses de l'artillerie et des fortilications, les places et les arsenaux tombaient et manquaient du nécessaire, de sorte que c'était une mauvaise position, dans le temps où l'Angleterre avaitremis sa Marine sur le plus grand pied, que l'Espagne, sortant de sa barbarie, garnissait de places fortes les Pyrénées ; que le Roi de Prusse et l'Empereur avaient des forces j)rodigieuses sur le meilleur pied, de même de l'argent comptant. Ainsi, nous étions l)ien heureux de nos grandes alliances, et qu'ils tournassent tous leur vue ailleurs, l'état de nos finances étant aux abois.

Tout l'été, le crédit prodigieux de Mme du Barry ne fit qu'augmenter, et monta à un excès qui n'avait pas d'exemple et surpassait le temps le plus brillant de Mme dePompadour. Elle décidait toutes les grâces et emplois ; il n'y en avait que pour ses protégés et adulateurs : une sœurde M. du Barry, de beaucoup d'esprit, l'aidait fort et avait, disait-on, beaucoup de part aux affaires, Mme du Barry se contentant de captiver le Koi, qui avait soixante et un ans et et ait plus épris que jamais. Il paraissait gai et content, et, comme tous les Rois qui ne parlent à personne, ne vivent qu'avec des gens qui trouvent bien tout ce qu'ils font, il était à plaindre, ne pouvant avoir le temps de songer à lui ! Un Roi qui s'ennuie, à qui on ne parle que de misère dans

le travail, qui est épris d'une jolie femme, qui ne voit plus qu'elle et ce qui lui est abandonné pour en tirer parti, est à plaindre, sans doute, et, une fois lâché, ne peut guère se raccrocher lui-même ; car à qui s'adresser, quand on se méfie de tout le monde, hors de ce qu'on aime ? C'est un être isolé au milieu de la foule, et pour qui la foule n'est personne.

Mlle du Barry soutenait vivement, disait-on, le duc d'Aiguillon (1), et, parla, il était le plus fort, quoique le Roi, personnellement, ne parût pas l'aimer. Le Chancelier était encore Lien avec Mme du Barry, à qui il avait assidûment fait sa cour. Il était un des premiers qui se fussent attachés à elle. Ainsi il avait été le maître, et de là étaient venues les lois fondamentales de l'Etat, car c'est assez là où elles sont souvent. Le petit duc de la Vrillière, tout rond, se soutenait en courtisan habitué à tout cela. M. Bertin, utile aux détails particuliers du Roi, était ménagé et ménageait, sans désirer jouer grand rôle. L'abbé Terray balançait, mais on sentait qu'on ne trouverait pas une aussi forte tête. M. de Boynes, placé par le Chancelier, se soutenait par une grande pénétration d'esprit qui le faisait regarder comme nécessaire et paraissant attaché aux dames. Le prince de Soubise, ami réel du Roi, était confident et se pliait à tout. Il n'y avait que M. de Monteynard, placé seul, là, en partie, par le Roi, qui tenait peu, et allait au jour la journée.

Dans l'été, comme la plupart de tout cela était nouveau, tous parurent assez d'accord parce qu'il avait fallu s'ancrer. Vers la fin de novembre, les partis parurent se former, et, au 25 décembre, quand j'y allai, les armées commençaient à être en présence.

On assurait, alors, que le duc d'Aiguillon entrait en lice, accompagné du Contrôleur général ; que l'armée opposée était le chancelier avec M. de Monteynard, et que MM. de Boynes et Bertin se tenaient en arrière pour former le corps de réserve.

1 Sola : C'était le 8 juin i|u'ii avait été nommé ministre et secrétaire d'État au département des Affaires Etrangères. {\ole de l'auteur.)

L'objet de la querelle était que le duc d'Aiguillon, sentant que les troubles de l'Europe nous pouvaient entraîner, soutenait au Conseil qu'il fallait des impôts, des relranchements et faire de l'argent, et que le Chancelier, qui voulait soutenir sa grande besogne, et qu'on ne fit pas crier les peuples, qui s'en prendraient à lui, s'opposait aux édits, d'une part, et aux retranchements qu'on voulait faire dans le militaire, de l'autre, pour qu'on ne lui jetât pas la pierre et qu'on lui laissât consolider sa besogne.

A tout cela, on jugeait que le duc d'Aiguillon, plaisant aux dames et étant courtisan plus profond, se soutiendrait, qu'on se lasserait du chancelier, et que M. de Boynes avait tant d'esprit et de suite dans l'esprit, qu'il resterait et balancerait, peut-être, un jour, le duc d'Aiguillon.

On disait le diable de l'abbé Terray, qui avait eu une dame chez lui, qu'il avait fallu chasser, l'été, pour avoir fait trop d'affaires. On pouvait, sur tout cela, lui faire de grands reproches, il avait toujours passé pour débauché, mais, quoi qu'on en dise, c'était une des plus fortes têtes qu'on eût jamais vues. 11 avait été l'aigle du parlement, il avait fait ses belles remontrances contre la Cour, et il faisait, alors, ses beaux préambules d'arrêts pour elle. Les circonstances etles places font les Protées. Rien ne l'étonnait ni ne le dérangeait, et je crois être sur que le fond de son plan était bon, et que, s'il eût pu agir nettement, il en fût venu à bout.

Tout son plan était de venir à faire cadrer la dépense à la recette ; il avait voulu attaquer par les retranchements, comme si on retranchait, à Versailles! 11 s'était jeté sur les départements : on ne lui avait pas tenu parole. Il avait trouvé le reste des dépenses de Corse à piiyer, trois millions et demi de plus pour la Maison i)rodigieuse du comte de Provence, celle du comte d'Artois qui menaçait d'autant ; le goût pour la chasse de M. le Dauphin, et même de Mme la Dauphine qui, loin de diminuer les écuries, employaient des milliers de chevaux de plus ; Mme du Barry devant qui il n'y avait qu'à plier, et qui donnait, disait-on, ses ordres directement au Trésor royal. Ainsi, on ne pouvait savoir où cela

allait. Bien d'autres dépenses extraordinaires qui pleuvaient dans les Cours, et enfin la dernière grande besogne du Chancelier, qui avait bien employé encore quelques millions.

Après tout cela, on s'étonnait qu'il ne payât pas, et on criait après lui, tandis qu'en entrant en place, il avait trouvé tout culbuté et d'environ trois ans en arrière, et un état de dépense excédant, de règle, de cinquante-cinq millions, les recettes courantes, qu'il eût été facile, avec la forte tête de l'abbé Terray, de tout remettre avec un Roi comme celui de Sardaigne, mais ce n'était pas par les moyens qu'on vient de voir. Avec tout cela, il venait de faire passer le gros édit des deux sols pour livre, sur toutes les entrées, hors sur le beurre et les œufs, que le parlement nouveau avait sauvé par ses remontrances, ou dont on lui avait donné d'avance l'honneur, pour l'accréditer et faire passer le reste. Et il me dit qu'il me ferait voir qu'il n'était pas encore sans espérance de venir à bout de son plan d'égaliser les recettes et les dépenses, mais le public disait que ce serait lui et M. de Monteynard qui sauteraient les premiers, et tout ce qui ne tenait pas au plus fort par les dames était comme des oiseaux sur la branche, tout étant incertain depuis la culbute des Choiseul, dont le duc avait eu, seul pendant longtemps, quelque consistance réelle.

Le 15 décembre, quand j'arrivai à Versailles, le duc de Choiseul était, ainsi que son parti, plus anéanti que jamais, car le Roi venait de lui redemander la place de colonel général des Suisses et, en homme qui connaissait le terrain, et voulait au moins qu'on ne le mît pas pis qu'à Chanteloup, il ne se fit pas prier et envoya noblement sa démission sans marchander, quoique cette place pût se soutenir par ellemême. Mais le Roi l'aurait cassé comme un parlement, et refait pour un autre, et lui se serait mis au plus mal. Ainsi donc, alors, je trouvai son parti consterné et anéanti.

M. le Dauphin n'aimait passionnément que la chasse. Le comte de Provence s'appliquait un peu plus et faisait bon ménage. Le petit comte d'Artois avait lair résolu et honnête, mais nos deux princes, mariés trop jeunes, ne donnaient

nulle apparence de progéniture jusqu'alors, ce qui commençait à inquiéter.

La chasse et les voyages remplissaient la plus grande partie du temps. La comtesse de Noailles fit, avec raison, recommencer les beaux bals des lundis, qui étaient brillants, bien imaginés et pas chers, et tel était, alors, l'état de la Cour.

Je fus, du 14 au 17 décembre, à Versailles, où je vis tout le monde. J'eus, avec les ministres, les conversations que j'ai rapportées, et je lis beaucoup d'affaires de détail, au bureau. Je dînai chez M. de Monteynard, où je trouvai M. d'Hérouville, qui venait d'inspecter ma partie. Je pris librement avec eux, et je vis partout que, personne n'étant plus ferme sur ses pieds, nous en étions plus considérés, et que je pouvais être agréablement à la Cour, si je voulais, chacun m'y ayant marqué des égards. Mais je ne voyais pas les dames et tout était trop incertain pour se fixer, une maladie pouvant tout changer. En ne tenant que par la vertu et les moyens de se rendre utile, on n'a, au moins, rien à se reprocher, et on peut profiter des occasions raisonnables.

De retour à Paris, je voulus reprendre mon travail vers la lin de décembre. J'avais fini les principes, les introductions, les Eléments, le Globe, les Antiquités, et, en grand détail, tout ce qui concerne l'élément Terre. J'entrais donc dans le détail de la minéralogie. J'avais fait tout cela, et même tout le reste de VHistoire naturelley depuis plusieurs années, mais, plus de connaissances me donnant plus de vues, je trouvais faible ce que j'avais cru fort, et je voulais reprendre plus à fond. J'en étais donc à reprendre les pierres, et cela demandant à repasser des notions générales trop peu établies jusqu'à présent, j'attaquai ces préliminaires importants avec MM. Baume et de Bomare, et un grand travail par moimême, faisant l'extrait de tous les ouvrages sur ces matièreslà. Je suivis toutes les leçons des Pierres, pour la quatrième ou cinquième fois, chez M. de Bomare, dont M. Baume suivait aussi le cours. J'allais, le soir, chez M. Baume, repasser les mêmes objets en grande physique chimique. Ce travail

JOURNAL DU DUC DE CROt 517

m'engagea à attaquer les questions les plus curieuses, comme la dureté, le phlogistique des pierres, la cohésion, le cassant, le gluten, etc. La dureté, surtout, s'étant trouvée une question presque neuve et des plus difficiles, comme on peut le voir à ce mot de V Encyclopédie, je m'y attachai et je fis préparer, chez les plus habiles joailliers, des expériences nouvelles là-dessus. • Tout cela paraissait en train de bien reprendre, quand, malheureusement, j'en fus distrait par un goût nouveau, mais dépendant de mon plan général et que je pris avec passion : ce furent les grandes questions de géographie et de physique du globe sur les antipodes, et la découverte du pôle. C'est là, avec les occupations de la nouvelle année, et les affaires, ce qui me fît presque manquer, tout cet hiver, d'avancer mon Histoire naturelle, et c'est dans ces circonstances que finit l'année 1771.

Page 1