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n'aurais pas laisse entamer la grande dépense des bassescours de rilerniitage.
Je me récriai sur ce que j'y avais été, que je ne m'y attendais pas, les ordres m'étant adressés à Tordinaire. J'appris qu'on retranchait beaucoup de monde, mais non les commandants fixes, qu'ainsi c'était alfaire à traiter. J'aurais pu en revenir en criant et faisant un grand événement, mais j'étais las de traiter des alTaires pour moi, et je ne voulais plus m'assujettir à passer là tout l'été, ni avoir des scrupules à me faire d'y être payé en plein, sans y résider à demeure. Ainsi, tout cela me tracassait beaucoup.
J'allai diner chez Mme de Marsan, qui me dit avoir donné le mémoire au ministre ; qu'il avait fait les deux grandes objections de l'abus des survivances et d'avoir le commandement de chez soi, chose contre l'ancienne règle ; enfin, qu'il sondera le Roi là-dessus ; et elle parut y être très vive.
J'allai au café du ministre ; je lui remis copie de l'anciennS lettre à l'intendant d'Amiens, qui décidait que je devais être payé en tout temps, mais cela était ancien. Il me fit entendre qu'il arrangerait cela avec M. Bannière. Je lui dis un mot de la survivance pour le presser, mais remettant à Mme de Marsan, qu'il ménageait. De plus, mon fils le pressait vivement pour un arrangement de retraite pour M. de Saint- Mars, son lieutenant-colonel, que nous menâmes, tous ces voyages-là, avec nous, de sorte que c'étaient trois grandes all'aires /i traiter à la fois.
Je fus assez content du ministre, qui me parut très propre pour le courant, mais il me dit, comme je le disais moi-même, qu'il n'y avait que les intrigues de Cour qui l'écraseraient. Il était très travailleur et rompu aux affaires de l'infanterie, ayant été un de ceux des grands états-majors, et inspecteur des plus employés, et commandant en Provence.
Je revins jusqu'au bal, traiter de tout cela avec mon fils» qui voyait tout en blanc, autant que je voyais tout en noir, mais qui jugeait en bonne tête plus tranquille que la mienne. Sa tranquillité impatientait souvent ma vivacité.
A six heures, nous allâmes prendre place au bal paré.
Rien n'a jamais été plus frappant, au dire général, que l'entrée et le coup d'œil de la salle. Elle était bien mieux qu'au bal paré du mariage du Dauphin ! A celui-ci, on avait joint le théâtre à la salle, et fait du tout le plus bel ensemble qu'on ait jamais vu, éclairé de plus de deux mille bougies et décoré du plus riche et bon ton d'architecture, dorure, peinture et sculpture qu'on puisse imaginer. Tout le monde convint que c'était la plus belle salle qui eût jamais existé, et, chose rare, l'avis fut unanime, là-dessus. On avait allongé l'amphithéâtre, qui formait une belle ligne de tète. Les six étages de loges ou banquettes, la multitude de lustres et superbes girandoles qui éclairait cette immensité de monde bien paré, faisait un effet qu'on avait peine à se persuader, même en le voyant. Ainsi, Versailles eut, alors, une salle digne de toute la magnificence de son créateur.
Il n'y eut plus la cruelle dispute qui avait tout troublé, l'année dernière. Le Roi tint parole à la noblesse ; ce fut M. de La Rochefoucauld-Liancourt (1) qui dansa le premier après les princes, avec Mme de Lamballe, et la jolie comtesse Jules de Polignac, la première femme ; ainsi étant de la noblesse sans être titré, cela liait bientôt, et c'était le point essentiel. Aucun Lorrain ne s'y trouva ; aucune des dames dont les maisons ont des prétentions ne se mit sur les rangs pour danser, et tout fut paisible.
Il y eut douze menuets : Mme la Dauphine dansait au mieux; nos princes mal; la nouvelle comtesse de Provence dansa mieux qu'on ne croyait, et s'y tenait mieux qu'en marchant. Quoique les princes du sang et bien des ducs et autres du parlement y manquassent, tout parut assez plein, malgré l'immensité de la salle. Il n'y eut que Mme du Barry qu'on laissa seule sur sa banquette, avec la pauvre duchesse de
(1) François-.Uexandre-Frédéric de La Rochefoucauld, duc de Liancourt (1747-1827;, obtint, en 17G8, la survivance de la charge de Grand maître de la garde-robe, que possédait son père, le duc d'Estissac.
Fondateur de l'école des Arts et Métiers de Liancourt, le duc de La Rochefoucauld fut député à l'Assemblée Constituante, pair de France et membre de l'Académie des Sciences sous la Restauration. 11 avait épousé, en 176i, Félicité-Sophie de Lannlon.
VJ'l JOURNAL DU DUC DE CROV
Montmorency, dont le nMe n'était pas beau, malgré le grand crédit de la maîtresse : cela fut très marqué.
Enfin, en gros, malgré les manquants et la circonstance étonnante, tout eut fort bonne mine, et ce mariage réussit très bien, et même mieux que l'autre, ce qui était d'un bon augure pour lui et pour le parti de la Cour, et d'un mauvais pour le parti du feu parlement, qui parut détruit sans ressource, puisque le gros de la nation ne paraissait pas prendre grand intérêt à l'événement mémorable des aiïaires du temps.
Pour la salle et le coup d'œil, on voit qu'il n'y eut jamais rien de si beau.
En sortant, je parlai encore à M. de Monteynard, sondant si je prendrais congé le lendemain, comme je l'avais compté, mais, comme il ne s'expliquait pas et qu'il me dit que mon affaire ne tarderait pas, il fallut remettre mon départ et envoyer un exprès pour dire à mon équipage de ne pas partir le lendemain. Ainsi, je fus très tracassé de tout cela, me trouvant assez en l'air et indécis sur ce qui faisait l'arrangement du reste de ma vie.
Devant rester, je me mis à écrire et à mes mémoires et arrangements de papiers.
Le 21, nous cherchâmes tout le jour, mon fils et moi, à avancer nos trois grandes affaires, sans en pouvoir venir à bout. Ainsi, je fus obligé de demander à ma belle-fille de retarder le voyage d'Ivry.
Cependant, le 20 mai, jour du bal paré, après trois semaines et trois jours, mes deux petits-fils quittèrent le Gros- Caillou et vinrent s'établir à Ivry où la mère vint les voir avec la grande joie qu'on peut imaginer. C'était un grand coup de fait et un grand parti qui avait bien réussi. Nous ne vîmes rien que de bon dans cette pratique, quand on s'y prend bien, qu'on ne fait pas de faute et qu'on ne prend ni trop, ni trop peu de précautions.
Le 22, voyant que tout partait et que nos affaires étaien remises, nous partîmes de Versailles et, le temps superbe continuant, nous allâmes voir, en passant, le nouveau et fa-
meux Colisée. Nous examinâmes pendant plus de deux heures ce grand et singulier bâtiment qui sera, apparemment, une ruine pour les entrepreneurs, mais restera, si on l'entretient, un beau morceau national, rien n'étant à comparer à l'ensemble des Tuileries, de la nouvelle place, du cours bien replanté et du Colisée, surtout quand le cours sera en chemin ferré et fera un ensemble avec le nouveau pont de Neuilly.
Pour le Colisée, c'est un assemblage immense d'une plus belle idée que d'un effet fort agréable, et il parait que, s'il faut l'éclairer, à chaque fois, de deux mille bougies, les frais et entretien absorberont le profit. Mais, si le cours se finissait, et la place, les arbres gagnant et donnant du couvert, et que les cafés et la mode s'établit d'y aller de jour l'été^ les frais, alors, étant moins forts, et n'éclairant que de certains jours, pour y donner des fêtes, cela pourra se soutenir.
L'ensemble est immense, mais l'exécution peu agréable. A quoi je m'attachai le plus, c'est à voir les plates-formes. Il est étonnant que, tout en bois, on ait pu faire des routes ou plates-formes de pierre aussi parfaites. On doit cela à l'étonnante découverte de M. Corbay, marbrier à la barrière Saint- Bernard qui, par un mastic admirable, fait réussir les terrasses en dalles de pierres mieux que tout ce qu'on a jamais imaginé. Au moyen de cette belle découverte, on ne devrait plus faire que des maisons en galeries à l'italienne, qui joindraient à la solidité, avec des voûtes, le grand avantage d'être incombustibles. Je ne pouvais me lasser d'admirer la plate-forme de tout en haut, en dalles assemblées sur une charpente hardie et d'un travail exquis pour un connaisseur.
Xous vîmes plus de cinquante ouvriers qui travaillaient partout avec force, et nous apprîmes que c'est qu'on en faisait la première ouverture le lendemain. On nous invita à venir, à minuit, à la première répétition d'illuminations, où tous les connaisseurs devaient se rendre, et nous y vînmes, en effet, comme je vais dire.
Etant revenus à Paris, nous conférâmes amplement sur toutes nos affaires, avec ma belle-Ulle, et nous soupâmes
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seuls, pour cola. A minuit, la nuit ('tant fort belle, nous lui dîmes qu'on nous avait proposé d'aller à la répétition du Coliséc. Elle voulut y aller. Nous allâmes proposer à Mme de Beuvron, et cela fit une partie a^j^réable. Il y avait beaucoup de monde, sans cohue; le grand salon seul était éclairé, ses ornements très vilains, mais l'ensemble, sans être fort agréable, est singulier et a de la noblesse. Il est très à craindre, si cela dure, que cela n'achève de perdre la jeunesse et les mœurs de Paris, le \'auxhall de Londres, dont tout ceci n'est qu'une imitation, ayant fait ce mal d'une façon très marquée, depuis dix-huit ans, à Londres. Le N'auxhall de Londres est plus agréable, et celui-ci plus beau.
Le 23 mai, nous fîmes nos paquets et nous allâmes, enfin, nous réunir avec les enfants, à Ivry, où nous menâmes le troisième encore en nourrice. Ce fut la chose la plus touchante de voir surtout la reconnaissance des deux petits et la joie générale de se trouver tous assemblées.
J'avais bien des grâces à rendre à Dieu d'être quitte de cette inoculation dont je n'aurais jamais cru que nous eussions pris le parti. 11 fallait purger à fond, après. L'aîné était très bien : on le purgea aisément, et cela parut fini pour lui. Mais, pour Emmanuel, c'était presque chose impossible de lui faire prendre des remèdes. Le défaut de purgation et les contraintes où il fallut le mettre pour cela lui donnèrent huit jours de fièvre et d'humeur ; après quoi, étant venu à bout, dans des jiommes cuites, de lui faire prendre du jalap et de le purger, il se remit.
Le 26, de grand matin, nous allâmes à Versailles. Rien n'avançait, ce qui me donnait du chagrin, trouvant ma position assez en l'air, et devant, pourtant, décider de tout le reste de mes arrangements de vie. Voyant cela, le soir, je me déterminai à faire un projet de lettre pour fondre la cloche.
Le 27, ayant repassé ma lettre avec mon fils, nous résolûmes de l'envoyer. Je la mis au net et je la fis remettre à M. de Monteynard, après quoi je fus plus tranquille. La voici :
A Versailles, le 26 mai 1771.
Oserai-je vous prier, monsieur, de vouloir bien vous ressouvenir de travailler avec M. Bannière, pour terminer le rétablissement de mon traitement? Il est inconcevable qu'il ait été suspendu sans que je Taie su, et tandis que j'étais à Calais en grande représentation, car, encore l'année dernière, j'avais deux cents couverts à la Saint-Louis. L'année de devant, j'eus le grand passage du roi de Danemark. Cette année, sans la mort de son père, j'aurais eu celui du roi de Suède, et je ne donnais pas les mémoires de mes extraordinaires.
Pour que, dans le cas absolument pacifique, je puisse, vers la fin de mon temps, jouir un peu de la verdure chez moi, et que je n'aie rien à me reprocher, si vous vouliez (sans qu'on en sût rien pour ne pas faire crier les autres) ne me donner que la moitié de mon ancien traitement ordinaire, en me laissant ma liberté, je n'en abuserais pas. Je résiderais deux mois, je m'y porterais à la moindre occasion, j'y veillerais, étant toujours à portée, mes terres, oiij'ai tant dépensé, étant tout autour, et cela m'est plus facile, connaissant tout à fond.
Par là, sans avoir de scrupule à me faire, ni rester tout à fait oisif, ce qui ne me va pas et ne m'est presque jamais arrivé, n'ayant presque pas cessé, dans ma vie, d'être employé, je pourrais, au moins, un peu jouir en bon temps, et vous continueriez d'avoir, à bon compte, sur toutes les eûtes d'Angleterre, celui qui, par une étude suivie de seize ans, doit les mieux connaître, y ayant été chargé de toutes les différentes espèces d'opérations, et les ayant étudiées à fond.
J'ai, monsieur, etc.
Voilà cette lettre qui disait tout mon plan, et dont la réponse, si elle était nette, devait me décider pour l'arrangement de tous mes étés.
Pour les autres objets, Mme de Marsan n'avait pas de réponse pour la survivance, ni mon fils pour la retraite de son lieutenant-colonel. Ainsi, rien n'avançait. Cependant, mon fils obtenait bien des choses pour son régiment. Il avait de la considération, et je ressentais, comme je le devais, combien il réussissait bien en tout.