ioun>\L nu nue ue ciioy
On dépêclia, sur ce premier mouvement, ordre ù M. le duc de Mirepoix, qui était resté, chose rare, auprès de la Régence, de revenir sur le champ (1). Ce n'était pas mon avis ; j'aurais voulu traîner une négociation de réparations, pour donner le temps à tous nos vaisseaux de rentrer. Chacun, alors, vit la guerre générale certaine ; on ne parla que de préparatifs ; plusieurs faisaient déjà leurs équipages et, depuis le coup d'œil pareil que j'avais eu, en 1740, à Fontainebleau, au sujet de la mort de l'Empereur, je n'avais pas vu une pareille rumeur. Les officiers arrivèrent successivement de tous côtés pour demander de l'emploi, et cela tint environ un mois sur ce ton-là.
Le 25 juillet, j'allai à la toilette de la Marquise, qui me reçut au mieux, quoique je n'eusse pas paru depuis plusieurs mois, et je vis que ce n'était pas l'assiduité, mais les circonstances qui font tout. J'attribuai ce beau traitement à M. de Soubise que je venais de quitter et qui avait écrit que j'allais arriver, et à la réussite de mon camp de l'année dernière. Elle me retint d'abord à souper. M. de Mirepoix était arrivé cette nuit. Sa femme était au mieux avec la ^larquise. Le Roi vint chez elle à l'ordinaire. M. de Mirepoix y fut appelé. Le Roi le traita très bien, quoiqu'il ne crût pas que nous eussions raison, et qu'il l'eût mandé souvent. Cet après-souper fut curieux. Mme de Leyde y était, et les courtisans ordinaires.
M'élant mis au fait, je travaillai avec ardeur à différents mémoires de guerre et de politique. J'en lis un projet de campagne pour entrer sur-le-champ dans les Pays-Bas, percer en homme de guerre dans le bassin de Bruxelles, m'emparer de cette place et ensuite de Namur par le château, suivant le mémoire que j'en avais fait sur les lieux. Par là je prouvais qu'en n'y perdant pas un moment, nous pouvions encore, cette année, prendre Bruxelles et Namur, et, nous
(i) Ambassadi'ur de France en Angleten-e, le duc de Mirepoix revint, sans prendre congé, le 26 juillet 1755, à cause de la capture, sans déclaration de guerre, des deux vaisseaux français VAlcide et le Lys, par l'amiral anglais Boscawcn.
levant matin, Maëstricht l'année d'après, et qu'alors nous avions des positions certaines en avant, mais que tout serait bien difficile, si nous perdions un an.
M. d'Argenson loua beaucoup mon zèle, me renvoya au maréchal de Belle-Isle, avec qui j'eus une grande conférence de guerre et de politique. Il approuva fort mon plan, me dit que c'était aussi le sien, qu'il avait tout prêt pour cela, mais que nous n'avions nulle raison pour attaquer la reine de Hongrie, que c'était nous attirer inutilement tout le monde sur le corps ; qu'il disait à qui voulait l'entendre qu'il ne fallait pas faire de ceci une guerre de terre, mais une guerre de mer ; que, pour lui, il empêcherait bien encore l'élection du Roi des Romains et que, si l'on avait voulu les payer, il nous aurait procuré la plus grande partie de l'Allemagne pour auxiliaire.
Le voyant penser ainsi, je lui montrai mes plans de politique qui étaient tout conformes aux siens. Aussi les loua-t-il, et je vis que, de bonne foi, il ne désirait pas la guerre. Il ne revenait pas de la perte de sa femme. Il devenait fort sourd et maladif, sa fortune était à son plus haut ; il ne devait pas commettre sa réputation. Il aurait, je crois, mieux aimé être ministre, qui était son vieux désir, ainsi que son ami M. de Séchelles, qui y était enfin arrivé. Cette conversation acheva de m'ouvrir les yeux sur l'état général de l'Europe, et j'allai travailler d'après cela.
Ayant perfectionné mes mémoires politiques, je les lus à M. de Puisieux qui en fut si frappé qu'il n'en revenait pas, et qui me dit que, si j'étais dans le conseil du Roi, on pourrait en parler, mais que j'approchais trop près du but pour qu'on pût me répondre. Il me fit promettre de les montrer à M. Rouillé, chez qui il alla plusieurs fois pour lui en parler. En attendant, je les lus à M. de Séchelles, qui loua mon zèle et me dit que tout cela était vrai, mais qu'on devait le savoir. Je raisonnai avec tous les ministres. On me regardait comme travailleur, et je vis que je gagnais dans les esprits, de sorte que ce voyage fut on ne peut plus flatteur pour moi, et m'ouvrit infiniment les yeux.
Quelques jours après, je donnai ce mémoire à M. Rouillé,
qui en parut si content qu'il voulut le garder et qu'il se déboulonna vis-à-vis de moi. Nous disputâmes quelque temps. C'était un honnête homme et un bon citoyen. Au sujet du premier départ de nos flottes, il m'assura que cela avait été bien balancé et qu'on avait cru ne pouvoir faire autrement; que tout ce que je disais était vrai ; qu'il ne fallait pas de guerre de terre, mais qu'il ne voyait pas que la marine seule (qu'il venait de quitter) pût soutenir trois ans nos colonies, et assez pour que nous eussions le temps d'être supérieurs sur mer, et qu'une guerre de mer attirerait l'autre. C'était là toute la question.
Au reste, comme c'était plus en citoyen qu'autrement que je travaillais, que je sentais comment, sans être aidé et dans le secret, j'étais éloigné des choses, je proposais mes idées en tremblant et avec la plus grande défiance de moi-même et avec la plus grande modestie, ce qui réussissait. Ce soirlà, chez M. Rouillé, était l'abbé de Bernis (ju'on disait revenir de Venise pour passer à Madrid (1), M. le duc de Nivernois qu'on disait aller en Prusse, tandis (jue M. le comte de Noailles allait faire des excuses au roi de Sardaigne, pour Mandrin, ce qui paraissait bien honteux (2).
Le 26 et le 28, je chassai dans ce beau jardin de la forêt de Compiègne, mais trop uniforme. Il y avait dix-huit mois que je n'avais chassé avec le Roi, ce qui était bien dllférent de mon ancienne assiduité. Cependant, je soupai les deux fois dans les cabinets. Le Roi m'y traita bien, ainsi que tout le monde. J'y eus une conversation de guerre curieuse avec M. le duc d'Orléans, dont les idées militaires se réveillaient
(1) Fi'ançois-Juacliini (le Pierre ilc Bernis il71j-I71)l 'lui, dès l'année 1731, avait été uumnié ambassadeur du Roi à Venise, allait être envoyé, comme le prévoit le prince de Croy, en iiualilo d'ambassadeur extraordinaire et de ministre plénipotentiaire à Madrid, en septembre 175i>.
(2) Mandrin avait clé capturé, en mai 17j5, sur les terres du roi de Sardaigne dont l'ambassadeur, à fin de réparation, avait demandé que fous ceux qui avaient contribué à son arrestation (ils étaient cent cinquante environ) lui fussent livrés. Il avait aussi demandé qu'on suspendit l'exécution du bandil jusqu'au retour d'un courrier de Turin, mais l'ordre arriva trop tard à V.alence, où il avait été mis à morl. Sur quoi, l'ambassadeur de Sardaigne quitta Paris.
comme aux autres. Le premier soir, j'eus le bougeoir. Tous les militaires, surtout à cause des manœuvres du camp dernier, me recherchaient et me demandaient mes idées sur le moment présent. Enfin, on ne peut pas faire un plus agréable voyage que le fut ce premier-là pour moi. Les préparatifs de guerre continuaient. Cependant, on régla des augmentations, et tout était en mouvement. Ce qui me fit le plus de plaisir, c'est que je commençais à être sûr de voir les affaires dans le grand et dans le vrai.
Le 30 juillet, je retournai à Paris et à Ivry. Le 7 et le 8 août, je mis la dernière main au déménagement de mon cher cabinet, que je quittais à regret, ainsi que tout le quartier. J'achevai de vider tout ce qui était dans la maison des Petits- Augustins, et, après avoir prié de bon cœur le Seigneur de me pardonner tout ce que j'avais fait de mal dans cette maison où nous avions passé dix-huit ans pleins, et, par conséquent, toute ma belle jeunesse, sans être fort heureux, mais qui avaient passé vite, je suivis les brancards qui portaient le reste dans l'autre maison : tel fut mon adieu. Rien n'étant prêt dans la rue du Regard, il me fallut mettre tout de côté, par paquets.
Le 5 août, le Roi étant venu faire une course de quatre jours pour tirer, pendant lesquels il ne fit que pleuvoir, et où il demeura à la Meute, j'y allai souper. Il n'y avait pas beaucoup de monde. J'arrangeai mes affaires avec M. de Soubise pour le camp qu'il me dit devoir avoir lieu pour le 26, et je le retins à dîner pour le 24.
Il n'y avait, à souper, que peu de dames : Mme de Pompadour était toujours à la droite, et Mme d'Estrades, à l'ordinaire, à la gauche. On la traitait comme toujours, et elle paraissait fort recherchée des courtisans. Elle ne se doutait de rien. Cependant son affaire était déterminée alors, et M. de Saint-Florentin était peut-être là pour cela. Le lendemain, comme elle partait pour Paris, pour, de là, aller rejoindre le Roi, qui soupait et couchait, ce jour-là, à Saint-Ouea, chez M. de Soubise, à la descente des Bonshommes (1),
(1) Barrière de Ch.iillot sur la route Je Paris à Versailles. Elle tirait son nom des Bonshommes, ou Minimes de Chaillot.
comme Mme de Pompadour passait, elle reçut une lettre de M. de Saint-Floreutin, de la part du Roi, par laquelle il la remerciait de tous ses emplois, lui interdisait la Cour, mais lui laissait ses appointements.
Elle était anciennement l'amie intime de Mme de Pompadour, qui l'avait amenée à la Cour et lui avait fait avoir ses emplois. Mesdames de l'aimaient guère, sans avoir lieu de s'en plaindre. On ne peut trop savoir pourquoi elle s'était, dans la suite, liée à M. d'Argenson contre la Marquise, et le public disait qu'elle avait voulu en mettre une autre à sa place. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'elle était restée ouvertement l'amie intime de M. d'Argenson, malgré sa brouillerie déclarée avec la Marquise. Celle-ci paraissait avoir méprisé cela, jusqu'alors, mais l'on dit que des emplois qu'elle avait voulu faire donner par elle seule aj-ant fait craindre à la Marquise qu'elle voulût s'attirer le crédit, elle se servit du sien pour la supplanter tout à fait.
M. d'Argenson fut consterné, et craignit pour lui, mais cela n'eut pas de suite. Mme d'Estrades était femme d'esprit, avait un grand fonds de lecture de livre de Cour, et était serviable. Je ne l'avais connue que telle, et je la regrettai pour moi.
Je partis de la Meute à minuit et demi, dans la chaise à deux de ma mère, sur avant-train. Je m'aperçus, d'abord, que son vieux cocher, qui menait toujours, s'endormait. Je parlai pour le réveiller et j'étais attentif, dans Paris, à la manière de mener, mais, en approchant de la porte Saint- Bernard, je me négligeai et je vis trop tard qu'il dormait. Je ne pus baisser la glace à temps, parce que la pluie avait gonflé le bois. Mon laquais dormait, de sorte que ce misérable manqua la [)orte et alla donner si rudement sur la borne de droite, que la petite roue passa par-dessus, ce qui lit sauter la cheville ouvrière et jeta le cocher, la tête en bas, sous les brancards. Je criai à mon palefrenier à cheval, qui allait devant, qui arrêta adroitement les chevaux et l'avant-train. Le garde du port, qui était à l'entrée, accourut légèrement et nous aida à merveille et avec désintéressement. Des ouvriers
qui passaient aidèrent à porter le cocher, comme mort, au corps de garde, où il était affreux. De là on le porta chez un bon chirurgien qui se trouva heureusement dans la rue visà-vis. J'aidai à tout cela et, étant chez ce chirurgien, il lui rasa la tête, la trouva cassée en quatre endroits, et la mâchoire aussi ; enfin, cet homme en sang, sans presque de connaissance, était un vilain spectacle. J'aidai à le panser, pendant deux heures, et ne le quittai qu'au jour, l'ayant vu coucher et toutes ses plaies bandées. Mon palefrenier François me ramena.
Le 10, le temps me pressant, pour ne pas perdre le fil de ce moment de politique si intéressant et voir M. de Soubise pour m'arranger pour le camp, j'allai à Compiègne. J'arrivai le soir, comme }>l. de Gesvres donnait une jolie fête avec toute la galanterie et aisance de l'ancienne Cour, dont la nôtre était bien éloignée. J'y soupai ; tout y fut bien. J'eus,, devant, avec MM. de Cremilles et de Soubise, une conversation curieuse. M. de Soubise était persuadé que, quelque envie que l'on eût d'empêcher la guerre, qu'il désirait fort, nous y serions forcés. M. de Cremilles pensait, comme moi, qu'elle nous aurait été favorable cette année, mais qu'elle était douteuse l'année prochaine, et dépendait du sort des batailles.
Le 11, je chassai avec les chevaux du Roi : belle chasse après laquelle il fit un joli tiré de faisandeaux. Mais, le soir, il soupa au petit Château. Je n'avais pu voir la Marquise, devant, et je fus attrapé. Le lendemain, je ne pus avoir de chevaux et je tombai mal, ce voyage-là. Je me dédommageai en passant la journée avec MM. de Séchelles et Rouillé, à me mettre bien au fait des affaires générales. Je me confirmai dans mes plans que l'on aurait tort de faire une guerre de terre; c'était le système de tous les ministres, mais M. Rouillé craignait toujours que notre marine seule ne pût soutenir nos colonies, ni être rétablie assez à temps pour empêcher que nous ne perdions tout. C'était sur quoi l'abbé de la Ville avait toujours appuyé, je crois, mal à propos, et mon avis était toujours que nous aurions pu, en nous y pre-
nant bien, nous soutenir par la marine seule en tirant en longueur.
J'appris, alors, que les Anglais faisaient, soit par noblesse de justice, ou retenus par leur Roi ou ses alliés, une grande faute qui nous était bien utile ; c'était de ne point attaquer nos vaisseaux marchands et de tout laisser passer librement. Cela donnait le temps à nos flottes marchandes de rentrer, ce qui était bien heureux, car notre commerce avait plus de 60 millions en mer. Nous étions, en cela, plus heureux qu'on ne l'avait pu espérer et, dans la persuasion où nous étions qu'ils nous prendraient tout, nous avions ordonné le rétablissement des batteries de la Patte d'Oie et du Risban, pour soutenir la rade de Dunkerque en bon fascinage, comme pendant la guerre. M. de Soubise y alla pour cela, et y fît vivement travailler.
J'appris aussi, alors, que nous avions donné avis, par une simple notification, de l'enlèvement de nos vaisseaux, et que nous attendions le retour d'un courrier d'Espagne. Gomme je m'y destinais, je l'avais étudiée et j'assurai qu'elle ne répondrait rien de bon. En effet, elle répondit qu'elle ne voulait pas de guerre, et qu'elle oOrait sa médiation. Alors, on vit que le Roi ni personne ne voulait la guerre ; que la Marquise, qui était plus premier ministre que jamais, ne la voulait absolument pas ; que l'on voulait tourner cela en seule guerre de mer, et tous les militaires qui étaient accourus virent qu'il pourrait bien n'y avoir rien, .\ussi les esprits, si échauffés d'abord, se calmèrent beaucoup
Le .5 octobre, en entrant dans la galerie des Réformés,
j'appris en même temps la mort de M. le prince de Dom-
(1) Le lit .'loûl, M. (le r.i-oy |i.irl |inur le soounil i-.uii|) ilAinuTie, qui s'organise, comme le ]iifii'é(lenl. sous les yeux de M. de Soubise. Mais le mauvais temps ciupècli.int les manœuvres cominencées le 27, les troupes prennent leurs canloniiemenls jusqu'au IV septi-juliii'. dah: à laquelle les exercices recomuieneent. Elles se séparent le 2.'i.
De retour à l'IIerniitage, M. de Croy, apris y avoir ili.issi>, prend le «hemin de Fontainebleau, où il ari'ive le .'j oi'lnlire.
bes (1) et le commencement de son deuil. Cette mort laissait trois morceaux de la plus grande importance, où concouraient tous les princes, savoir les Suisses, les carabiniers et le gouvernement de Languedoc. Malheureusement, la première personne qui me l'apprit était le petit Sorba (2), qui m'offrit un habit noir. Je l'acceptai de premier mouvement^ sentant bien que la dilîérence de taille ne passerait pas aisément. A peine fus-je affublé de cet habit de Chauchot, que tout le monde en fit des plaisanteries. Je fus piqué qu'arrivant d'un camp où j'avais bien fait, on ne songeât qu'à un habit que j'avertissais d'emprunt. J'allai chez la Marquise, qui me reçut bien. Les plaisanteries y redoublèrent, et elles me rendirent service en me faisant voir que je devenais hardi, même à la Cour où j'avais tant souffert de ma timidité. Loin de me déferrer, je tançai vivement les courtisans, dans des temps si sérieux, de n'être occupés que des habits : je leur dis que j'étais bien aise de voir que cela seul pouvait les occuper; que c'était une marque que la position n'était pas si critique qu'on le débitait. La Marquise prit mon parti de bon ton, et la manière courageuse dont je soutins cette plaisanterie la ralentit et me fit honneur. Le soir, M. de Garaman le fils (3), à qui j'aurais été heureux de ressembler d'esprit comme de corps, me prêta un autre habit et me délivra de cette importune plaisanterie. Cela me fit remarquer avec humeur la vérité de ce proverbe qu'à la Cour on passe les vices, et non les ridicules, et que c'est avec raison que la Comédie dit : « Donnez-lui plutôt un bon ridicule ; cela demeure ! » Cette remarque prouve mieux que tout le faux des Cours.
(1) Louis Auguste du Bourbon 1700-173o), prince de Dombes, fils de Louis- Auguste, duc du Maine, fut créé maréchal de camp en 1734, et promu lieutenant général l'année suivante.
2 M. Sorba, ministre plénipotentiaire de Gènes auprès de la Cour de France.
3; Victor-Maurice de Riquet, comte de Caraman, né en 1727, d'abord mestre de camp du régiment de dragons de son nom, chambellan de Stanislas, roi de Pologne, maréchal de 'Camp en 1761, lieutenant général en 1780, avait épousé, en 17riû, Marie-Anne-Gabrielle-Joséphe-Françoise-Xavière d'Alsace de Hénin-Liétard.
314 JOURNAL DU nue DE CROY
A cela près, je fus accueilli de tout le monde, et surtout du militaire, avec de vrais égards, et je me vis (ce pourquoi j'avais travaillé toute ma vie) hors du commun et sur le chemin de la grande réputation. Il fallait la mériter, et j'y tâchais.
Ce même malin, M. de Lautrec, officier de carabiniers, mourut subitement dans l'antichambre du Roi (1), ce qui frappa bien tous ceux qui ne songeaient pas à la mort, c'està-dire presque tout le monde.
Le 6 octobre, je parvins à voir M. de Soubise. Gomme la foule de la jeunesse chassante était terrible, que j'avais grand désir de n'y être plus confondu et de souper avec le Roi, sans cette chasse que j'avais commencée à ce même Fontainebleau, il y avait environ dix-huit ans, je commençai par l'en entretenir : il en parla et l'obtint.
Je lui parlai, ensuite, des deux grâces que je pouvais désirer : des honneurs, affaire attaquée l'année précédente, ou, au moins, du Cordon bleu. M. de Soubise m'avait toujours conseillé de m'atlacher à cette seconde chose, et me promit d'en parler. Il paraissait, se voyant à la tète de la grande noblesse, marchant presque de pair avec les princes du sang, être bien aise de produire la noblesse, ce que la Marquise aimait aussi, s'en sentant flattée. De plus, M. de Soubise pouvait vouloir faire distinguer les officiers généraux de ses camps. Je lui demandai si j'en devais parler à M. d'Argenson, pour le faire demander au Roi des deux côtés. Il l'approuva. J'allai trouver M. d'Argenson, qui me dit les choses les plus flatteuses, et beaucoup trop, allant jusqu'à me dire qu'ils me regardaient comme allant à tout ce qu'ils avaient de meilleur.
Je lui fis part de mon idée, l'appuyant sur ce qu'il avait fait avoir des cordons rouges pour ses camps de paix ; qu'il en ferait bien avoir des bleus ; que cela encouragerait pour
1 Marc-.Vnldinr, ciniilc i\c Tnulniise ri ilf L.uili-ri- S;iinl-(iernii<'i-. niicion page du lu-ince de Uoiubcs dont l.i morl l'avait vivomcnl all'ei'lé, rl.iil licu- Icnanl-coloncl dos Caraliiiileis. A la nouvelle du déeès du prlnee, Il .s'était trouvé mal dans la cliauibie du Uni et était uiolt peu d'insl.ints après.
cette espèce de service, assez négligé d'ailleurs ; que cela réveillerait les grâces pour le militaire et la noblesse. Il approuva entièrement mon idée et me promit nettement d'en parler au Roi avant le 1" janvier.
De là, j'allai à l'Ordre, où il y avait une affluence affreuse et, malgré cela, j'y fus appelé sans avoir chassé. Nous descendîmes dans les cabinets. Nous y fûmes la plupart des revenants des camps, Poyanne entre autres, grand favori, à qui le Roi en parla un moment, mais si en passant, que je voyais avec douleur que, quoiqu'il y fût propre, il ne voulait pas s'attacher à rien de militaire.
Après le souper, je trouvai un moment pour remercier la Marquise et lui demander la permission de solliciter une nouvelle grâce dont M. de Soubise lui parlerait.
M. de Soubise, que j'eus bien de la peine à joindre, pour convenir de la manière de suivre l'affaire du cordon, me conseilla de revenir à Fontainebleau. Ce fut un ordre. Parti le 7 octobre de cette ville, j'y revins le 11. Etant entré chez le Roi, je trouvai M. de Forceville, attaché à M. de Soubise, et qui m'avait envoyé l'ordonnance pour la chasse. Je le priai de demander un rendez-vous à M. de Soubise qui, l'ayant appris, me chercha, le soir, à l'Ordre. Il me dit qu'il en avait parlé à la Marquise ; qu'elle lui avait répondu que cela lui paraissait convenable (car elle était toujours de son avis et c'était lui qui avait le principal ascendant sur son esprit) et que, le lendemain 12 octobre, à sa toilette, je pourrais lui en parler en particulier. D'ailleurs, M. de Soubise me mangea d'amitiés.
Le lendemain, j'allai à la toilette comme elle entrait. Je lui dis à l'oreille que IM. de Soubise m'avait engagé à lui parler pour moi pour le cordon bleu ; qu'elle savait mes raisons. Elle me répondit, en souriant : « Vous êtes bien fait pour cela! » et passa. La conversation devint générale ; on parla de nos camps, et je badinai comme les autres. Devenant plus hardi, je rendis justice au mérite de plusieurs, ce que je faisais volontiers, et ce qui me faisait aimer et je vis de plus en plus combien cela m'avait acquis de considération.
Le duc d'Havre entra. J'allai l'embrasser, le tirer à quartier pour causer quelque temps, car nous nous aimions beaucoup, et nous soutenions mutuellement tant que nous pouvions. Je craignais seulement que les démarches que je faisais pour le cordon bleu n'altérassent cette union. Nous nous rapprochâmes ensemble de la toilette, et les plaisanteries étant devenues générales, car c'était assez le ton des courtisans, mais non celui de la Marquise, qui était meilleur, elle m'appela et m'invita obligeamment à venir, ce soir-là, souper chez elle. Je profitai de l'occasion pour lui dire un mot à l'oreille : « Au moins, Madame, je vous supplie de remarquer que ce que je vous ai demandé tout à l'heure n'est qu'autant que je ne ferai pas de tort au duc d'Mavré que voilà ! Vous sentez, là-dessus, ma délicatesse ! m Elle parut en être contente, et me répondit : « Cela est très bien et très convenable comme cela ! » Et je repris ma conversation avec le duc d'Havre, à qui je n'en parlai pas encore, n'étant pas temps.
Ayant rendu compte de tout cela au prince de Soubise, nous convînmes de suivre cette affaire, mais qu'il y avait encore du temps, car il était incertain que le Roi en fît encore cette année, quoiqu'il y en eût plusieurs de vacants. J'étais honteux de demander déjà cette grâce, voyant la quantité de lieutenants-généraux ou inspecteurs qui ne l'avaient pas, et ne voyant pas de maréchal de camp l'avoir sans emploi à la Cour, mais M. Boulanger, premier commis de M. de Saint-Florentin, et MM. de Soubise etd'Argenson m'engageaient à passer là-dessus et à l'emporter à titre de grande noblesse et de service de guerre et de paix. Cela aurait été d'autant plus flatteur, que le duc d'Havre ni moi ne tenions en rien à la Cour, et que nous aurions été les premiers à faire revivre cela, pour l'ancienne noblesse, simplement, car, depuis bien longtemps, on n'en avait donné qu'aux charges. D'un autre côté, je sentais combien cela allait me créer d'envieux.
Au souper intime chez la Marquise, je fus reçu au mieux. Le prince de Condé et M. de Soubise étaient à ses côtés. On me badina sur ma dévotion; je la soutins fermement. La .Mar-
quise m'en estima davantage. On plaisanta des camps, de mon zèle, de ma timidité, et tout cela à mon avantage. Après le souper, la conversation étant militaire, je pus y tenir uu des premiers rangs. En général, cela fut très agréable pour moi. Le Roi fît une partie, puis causa avec nous et se retira avec elle. Ayant vu que, pour lors, je n'avais plus rien à faire, je convins avec M. de Soubise de nous retrouver à Ghoisy, et je partis le lendemain.
Le Roi revint le 15 à Ghoisy, et j'y allai.
Le 16, nous n'étions presque que des anciens. Voici les noms de ceux qui y couchèrent : MM. de Croissy, de la Vallière, d'Ayen, de Gontaut, de Bauffremont, de Sourches, de Ghevreuse, le petit de Goigny (pour la première fois ; il en était gouverneur, mais pas encore en fonctions, Ghampcenetz exerçant toujours) (1) ; de Mirepoix et de Soubise. Les personnes qui y vinrent souper furent MM. de Groy, Glare, de Fleury, de Monaco, de Beauvau. La Marquise était de plus en plus dominante. De l'autre côté du Roi, à la place de Mme d'Estrades, où elle avait été si longtemps, était la •grande Brancas. Les autres femmes étaient la sœur du baron de Montmorency et Mme de Goigny. Les princes y étaient aussi, savoir le duc d'Orléans, le prince de Gondé et le comte de La Marche. Ils faisaient vivement leur cour, à cause de la dépouille du prince de Dombes, qui était encore à partager (2).
(1' Louis Quentin de Riehebourg, mar([uis de Ciiampcenelz. premier valet de chambre du Roi, gouverneur des bourgs et châteaux de Meudon, Bellevue et Chaville, capitaine des chasses desdits lieux, avait épousé, en 1722, Thérèse-Louise Trévillon.
Le gouverneur de Ghoisy était Marie-François-Henri de Franquetot, mari-iuis, puis duc de Goigny, né en 1737, mestre de camp général des Dragons en 1754, brigadier en 17u6, maréchal de camp en 1761. lieutenant général en 1780, maréchal de France en 1816, marié, en 173o, à Olympe de Bonnevie. U succédait, dans le gouvernement de Ghoisy, à son père Jean-Antoine- François ;V. la note 1 delà page 60), mais à cause de son jeune âge, M. de Ghampcenetz exerçait, pour lui, depuis quelques années.
^2) La plus importante des charges exercées par le prince de Dombes était celle de colonel général des Suisses et Grisons, dont il avait reçu la survivance en 1710. 11 eut aussi le gouvernement général du Languedoc en. survivance du duc du Maine, son père, en 1712, et le régiment des Garabiniers, après la démission de celui-ci, en 1736.
Le duc d'Orléans demandait les Suisses, ou au moins les Carabiniers. La supj)ression de ce beau corps faisait l'histoire du jour. Je montrai un mémoire très fort que j'avais fait pour sa conservation. Je ne parlai de ma grande affaire du cordon qu'au prince de Soubise, qui m'invita à sa chasse le surlendemain. D'ailleurs on politiqua, en particulier, sur tout ce que j'ai dit là-dessus, et, pendant qu'on jouait, j'allai écrire chez M. de Sourches. On soupa de bonne heure, et je revins à Ivry à minuit.
Du 16 au 24 octobre, je restai à Ivry, hors une nuit à Versailles et plusieurs courses. Le 16, comme j'allais par la plaine à Paris, je m'arrangeai pour rencontrer M. de Soubise, qui m'avait dit que le Roi lui avait accordé la grande grâce de s'en retourner en chassant par la plaine d'en bas, chose très rare. A trois heures, les voj'ant, do ma fenêtre, dans la remise devant la maison, je partis, et, faisant semblant de les rencontrer par hasard, j'allai les joindre. Ils m'offrirent de tirer quelques coups : je le refusai, mais je m'amusai singulièrement à les voir tirer, surtout M. de Soubise, les perdrix en l'air. L'affluence du gibier qu'ils avaient poussé devant eux vers Paris, et qui était obligé de revenir, était étonnante. De là, j'allai travailler chez Desjobert, et mettre des ouvriers à l'hôtel. Je traçai la chapelle et le restant des ouvrages, et j'y retournai tous les deux jours, pour les presser.
Le 18 au matin, je ne pus joindre qu'à une heure M. de Soubise dans la plaine Saint-Denis : je trouvai qu'il n'était qu'avec M. le prince de Condé (jui, quoique borgne et ayant la vue basse, tirait à merveille; M. de la Valliére, M. de Castries et moi. C'était la première fois que je chassais dans la vraie plaine de Suint-Denis, dans la meilleure réserve du Roi. Je m'en faisais une grande fête, mais il me manquait plusieurs choses, mes chevaux et chiens étant en Flandre. Je les joignis lorsque, tout en marchant, ils faisaient beau feu le long du pavé. C'était une attaque. Je me mis on rang, mais la j)luie vint. On se mit à déjeuner. M. le prince de Condé et moi n'en finies rien, parce que c'était un samedi, et
qu'il n'y avait que du gras. La pluie étant diminuée, je pressai le prince de Condé à faire recommencer, malgré la pluie qui reprenait à chaque instant. On fit quelques rabats et, ensuite, nous entrâmes dans les fameuses vignes de Saint- Ouen, le long des basses-cours de la petite maison du prince de Soubise, où il élevait ses beaux faisans pentelés blanc et rouge (1). Je ne pouvais me résoudre à les tirer, tant ils étaient beaux. A la fin, j'en tirai un. L'affluence de gibier était étonnante, mais la pluie ayant repris bien fort, je tirai peu, craignant de blesser quelqu'un. Nous fîmes deux fois le tour de ces belles vignes, après quoi on compta le gibier au bout de l'allée de M. de Gesvres. Ceux qui en avaient le plus avaient quatre-vingts pièces. Nous fîmes encore, après, une belle battue, malgré la pluie, et, à la nuit, on se sépara. Je remerciai bien M. de Soubise à qui je devais tout ce qui m'arrivait d'agréable. Mon carrosse de remise pensa me laisser en chemin, et je revins tard à Ivry.
Le 20 octobre, j'allai, à la pointe du jour, à Paris, voir les ouvrages de l'hôtel, et pour la chapelle ; de là, prendre Desjobert que je menai chez M. de la Corée (2). Un de ses oncles, évêque, qui y était, nous mit bien au fait des affaires du Clergé : il nous assura que ce qui les avait retardés adonner leurs remontrances sur les affaires du temps, était la difficulté de pouvoir dire qu'ils étaient d'un sentiment unanime ; qu'ils pensaient pourtant tous que c'était le goût général d'éviter tout joug et subordination qui faisait crier contre l'Archevêque de Pai'is ; que le grand nombre d'athées ou de peu dévots qu'il y avait, voulait secouer le joug de la religion ; que c'était pour cela que l'on attaquait la Bulle, et
(1) Le faisan « pentelé blanc et rouge » doit être ce que BuUun appelle le « faisan varié », c'est-à-dire issu d'un faisan blanc et d'un faisan ordinaire. L'auteur de l'Histoire naturelle le dit comparable au paon issu d'un paon blanc, et d'un paon ordinaire; d'où, sans doute, l'origine du a\ol pentele'.
[2) Charles-André de la Corée, seigneur de Saint-Ouen, né en 1720, mailre des Requêtes depuis 1749, devint président du Grand Conseil en 1756, intendant de Montauban en 1758, et de Franche-Comté en 1761 ; veuf, depuis 175t, de Marguerite-Honorée Champon, il se remaria, en 1757, .à Mlle Guyon, fille du directeur des Mormaies.
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qu'il fallait la soutenir, mais agir avec beaucoup de modération. A tout cela, il me paraissait que tous les Evèques pensaient Lien pour la religion, mais agissaient avec mollesse, comme leur chef, le cardinal de La Rochefoucauld (1) qui, cependant, venait d'avoir la feuille des bénéfices. On s'étonnait qu'à tous égards, il l'eût acceptée, surtout dans ces circonstances. Au reste, ce fut le 23 que le Roi donna sa réponse au Clergé. Elle portait que le Roi voulait que la Bulle fût loi de l'Etat; qu'il maintiendrait toujours le Clergé, mais qu'il voulait que le silence fût observé. Cela continua de mécontenter les deux partis, et, le 26 octobre, l'assemblée du Clergé, qui avait tant fait craindre, se sépara tranquillement.
A midi, je sortis de Paris, et, par le seul beau jour qu'il y eût eu, je chassai jusqu'à la nuit, avec délices, à Aubervilliers, où il y avait un gibier prodigieux. De là, j'allai dans le nouvel hôtel de la rue du Regard, où je m'habillai, pour la première fois, dans ma chambre, qui était tinie. De là, par Issy, j'allai à Versailles, où je lis une visite à Mme de Marsan, chez qui la princesse de Condé, toute grosse, était avec bien du monde. De là, j'allai souper agréablement chez Mme Rouillé, où je trouvai le maréchal de Belle-Isle à qui je chantai un peu pouille, pour les Carabiniers, contre qui il était. De là, j'allai, le soir, chez M, d'Argenson à qui je dis la même chose. Il me dit que cela devenait une alfaire de Cour si embrouillée, qu'il n'y voyait plus goutte. En effet, tous les Princes les demandaient. Je lui parlai de mon cordon bleu. Il me promit toujours d'en parler quand je voudrais. De là, j'allai au coucher où je pris congé de M. de Soubise, et m'arrangeai avec lui. Enfin, je vis le Roi et me retirai chez moi, ayant fait bien des choses dans un jour, comme c'était mon goût.
Le 21, j'allai à l'audience d'arrivée de M. de Fitztom(2) chez le Roi et chez Mme la Dauphine. Il fit très bien ses
(1) Frcd6ric-Jérôme de Royc de L;i Rochefouciuild i:iU-1757 , archcvêijue de Bourfrcs on 1729, abbé de Chiny en 1717, oardinal la intime année, ambasiîadeur à Home en 1718, Grand Auinonier de Franco en 17jG.
[2] M. (Il' Wilztliuni. laini.'^lrc du roi de Pologne à la Cour do Louis XV.
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harangues, et de bonne grâce, surtout celle de la Dauphine, propre au sujet. A cette harangue, en rang des personnes titrées, était la Marquise, qui avait, devant elle, la jolie Mme de Tessé(l), pleine de grâce. Elle venait d'être mariée. La Marquise lui reprocha de faire des grimaces en causant d'amitié, et d'une espèce de ton de conseil avec sa tante Mme de Villars (2), grande dévote. Il y avait de bonnes remarques à faire à tout cela, en philosophe.
En sortant, j'accostai la Marquise; je lui dis que j'allais faire un tour chez moi ; que ma mère avait été bien sensible à ses bontés, quand je lui avais dit qu'elle voulait bien s'intéresser pour mon cordon bleu, et que je la priais de me conserver cette bonté dans un mois. Elle me reçut au mieux et me donna espérance. Je lui donnai la main jusqu'à sa chaise, j'en remerciai M. de Soubise, qui me fit mille amitiés. Ainsi, en peu de temps, je fis tout ce que j'avais à faire à Versailles. Je rentrai au dîner du Dauphin, qui était enfin mieux, après avoir bien inquiété. Son écuyer, qu'il avait tué (3), l'avait aussi bien dérangé. La Dauphine n'attendait que le moment d'accoucher. C'était déjà sa septième couche ou fausse couche. De là, j'allai prendre mon café au lait chez M. de Séchelles, qui me fit bien des amitiés. Il but de bon cœur à la santé de Mlle de Buire (4;, (jui m'avait écrit une belle lettre
[l; .\drieniie-Cntlioi'ine de Noailles, née on 1741, fille aînée du duc d'.Vyen, ensuite duc de Xoailles, avait épousé, le2tijuin 1*53, René Mans de Froulay, comte de Tessé, né eu 1736, Premier Ecuyer de la Reine, maréchal de camp en 1770, lieutenant général aux gouvernements du Maine, du Perche et de Laval en 17Si.
(2; Amable-Gabrielle de Noailles (1706-1771 avait épousé, le .'i août 1721, Honoré-Armand, marquis, puis duc de Villars fils du maréchal , brigadier en 1734, membre de l'Académie française la même année.
Elle était dame d'atours de la Reine depuis 1742.
(3) En août 175.5, le Dauphin avait tué accidentellement, à la chasse, 'Vves- Jean-Baptiste de la Uoissière, marquis de Chambors, écuyer du Roi et le sien, âgé de 27 ans, et marié depuis six mois. Désolé de ce malheur, le prince fît tout ce qu'il put pour adoucir la douleur de la veuve de l'infortuné gentiUiomme, et pour lui venir en aide, ainsi qu'à son enfant. (V.. dans le Journal de Lu)-nes, la lettre qu'il lui écrivit à ce sujet, t. XIV, p. 413.1
(4) Mlle de Uuire était une des filles de Guillaume de Mailly, marquis du Qucsnoy, seigneur de Buire-au-Bois. Y., la note 2 de la page 2.)
pour lui, et touchante. Ils étaient faits pour s'aimer, ayant tous deux un mérite supérieur. A quatre heures, je montai là en chaise, je passai à Paris chez Desjobert, et je revins souper à Ivry, où je trouvai le prince de Ligne avec Mme d'Epinay, et nous fûmes gaillards
Le 2 décembre 1755, j'arrivai pour coucher, pour la première fois, dans notre nouvel hôtel de la rue du Regard. Je trouvai ma mère contente et magnifiquement établie, et mes enfants en bonne santé, à la différence de leur état au printemps.
Je n'avais jamais habité un si grand appartement. Je m'j' perdais et je regrettais le quartier que nous avions quitté, pour en prendre uri si éloigné. A cela près, j'étais obligé de trouver la maison belle, mais mes enfants étaient bien haut, et pas trop bien. Enfin, nous nous mîmes à nous arranger.
Mon premier soin fut de mettre en train les deux grandes affaires Audruick (2) et le cordon bleu.
Pour le cordon bleu, deux jours après mon arrivée, j'allai chez M. de Soubise, avec qui je fis mon plan. Il me dit qu'il ne croyait pas à la guerre de terre, et qu'il y aurait encore un camp de paix. Je retins pour en être. Le 6, j'allai à Versailles. Le 7, j'allai à la toilette. Comme j'avais parlé à la Marquise du cordon bleu, il n'y avait que six semaines, à Fontainebleau, et que je croyais que le prince de Soubise avait arrangé cela avec elle, et qu'ainsi la réussite, quoique je la trouvasse prématurée, était certaine, je ne fis que m'approcher de sa toilette, et lui dire que le prince de Soubise m'avait dit que je pouvais espérer sur des bontés, sans nommer pourquoi. Elle me dit, de l'air le plus obligeant, que j'y pouvais sûrement compter. Sur cela, je me retirai fort satis-
1 Li; 21 octolnc, déiKirl puni- Valiniicnnes, Comlo, riloi'mita(.'e. Après six semaines passées à chasser et à s'occuper de ses affaires, le prince de Croy rentre à Paris (2 décembre;.
(2) Le prince de Croy était en procès avec l'ailiuinislratiim. au sujet des marais d'Audruick, prés Calais, ilont il était propriétaire. (Auilruiik. cheflieu de canton du Pas-de-Calais, à 221dl. N.-O. de Sainl-Omer, d'où l'on tire, aujourd'hui encore, de la tourbe.)
fait, croyant l'alTaire assurée, et m'étonnant de l'aisance dont j'y avais réussi de si bonne heure.
Je demandai à M. de Soubise si j'en parlerais encore à M. d'Argenson, qui m'avait oITert, à Fontainebleau, de le demander pour moi. M. de Soubise me dit qu'oui, et qu'il fallait toujours suivre les grandes routes. Ce conflit, dans un temps où il était brouillé à couteaux tirés avec la Marquise, m'étonna. Cependant j'en parlai, à la chapelle, avec M. d'Argenson, qui me dit de lui faire donner un mot de lettre pour mettre dans son portefeuille, et qu'il y ferait tout de son mieux, étant très content de moi ; et c'était de bonne foi, à ce qu'il paraissait.
Je retournai à Paris, arranger mes batteries : je formai deux lettres que ma mère eut la bonté d'écrire, l'une pour la Marquise, l'autre pour M. d'Argenson, et elle en fit une troisième pour M. de Saint-Florentin, que j'avais vu à Versailles, et qui m'avait dit qu'il me proposerait toujours, en demandant si la Marquise était prévenue. Je retournai à Versailles le 13, mais ne vis pas la Marquise, et je revins sans rien faire. M. de Soubise que j'y avais bien cherché, m'ayant dit que tout dépendait de savoir si le duc d'Havre pressait pour cette fois, je dis toujours que je ne voulais pas ■ lui faire tort. Je le demandai à ^I. de Saint-Florentin, qui me dit qu'il ne pressait pas, pour cette fois.
M. de Soubise m'ayant dit qu'il se rendrait chez ma mère qui lui demandait rendez-vous, le 16 décembre je retournai à Paris pour l'en avertir. 11 y vint, en effet; il répondit à tout au mieux, de l'air le plus attaché et de la politesse la plus grande et la plus noble. Ma mère lui remit la lettre pour la Marquise. 11 s'en chargea de bonne grâce et, sur tout cela, je continuai de voir l'affaire assurée. Ce fut dans cette position que j'allai, le 17, à Versailles, Ce soir-là, à son jeu de la nuit, je donnai à M. d'Argenson sa lettre : il promit toujours merveille.
Le 18, c'était jour de toilette. J'y allai; M. de Soubise n'était pas encore arrivé, et, comme il avait la lettre, et que j'attendais qu'il l'eût donnée et qu'il eût réappuyé, je me tenais
à l'écart. Tout à coup, la Marquise m'appela et, d'un visage à l'ordinaire, me dit : « J'ai reçuujie lettre de madame votre mère, mais comme je ne sais comment lui mander cela, je vous charge de lui dire qu'il n'y a rien à faire pour le cordon bleu, à présent que le Roi a d'autres arrangements. Ainsi, dites-le lui, et je ne lui répondrai pas. »
De resjiérance la plus grande, je me vis culbuté tout à fait. Je ne me déferrai pas, et je lui dis : « Mais, madame, cela m'étonne; c'est M. de Soubise qui doit vous remettre cette lettre, et il n'est pas encore arrivé ! » Elle me dit : « Oui, mais il me l'a envoyée, il y a trois jours, par Gontaut ! » Cela m'étonna encore plus. Je lui répondis : « Ma mère, sur ses vieux jours, sera bien touchée, car ce n'était qu'à regret qu'elle se restreignait à la demande du cordon bleu. Elle croyait pouvoir espérer mieux que cela pour moi (entendant les honneurs) ! » A quoi elle me répondit du môme air tranquille : « Oh! pour les honneurs, c'est une imagination! Il ne faut plus que vous pensiez à cela du tout! »
En deux mots, je me voyais, sans avoir pu m'y attendre, culbuté, avec tant de peines perdues! Comme c'était devant tout le monde, mais à l'oreille, je me retirai à la cheminée pour rêver un moment, puis, pour au moins gagner du temps, jjB me rapprochai et je lui dis que je la suppliais, au moins, de me laisser attendre, pour dire cela à ma mère, que M. de Soubise lui eiit rendu compte des choses dont il était chargé en particulier. Elle me répondit tranquillement : « A la bonne heure ! Cela est égal ! » A quelque temps de là, elle me rappela et me pria à souper pour le soir, comme à l'ordinaire.
Je me retirai, ayant de quoi réfléchir, ne comprenant pas pourquoi M. de Soubise, après m'avoir poussé de lui-même à demander cette grâce, et dit tant de belles choses chez ma mère, s'étant offert à donner la lettre, m'ayant dit que tout dépendait si le duc d'Havre le voulait pour cette fois, et, à Fontainebleau, en ayant parlé au mieux, pourquoi, après cela, il envoyait la lettre par un autre courtisan que je n'avais pas prévenu, qui j)ouvait m'avoir desservi; enfin pourquoi, en me traitant toujours bien, paraissant content de
moi, tout était, tout d'un coup, culbuté! Je résolus de voir si M. de Soubise ne se déferrerait pas à sou arrivée, et avant qu'il eût vu la Marquise. J'apostai un porteur pour m'avertir chez le duc de Gesvres (dont la maison nous était de grande ressource), dès qu'il arriverait.
On m'avertit à temps. Je le saisis au gobet, et je lui demandai d'abord comment il se pouvait qu'il eût envoyé la lettre par Gontaut, pour lui faire voir queje savais tout. Il ne se dérangea point, et me dit qu'en sortant de chez ma mère, il avait passé chez Gontaut et que, voyant qu'il allait partir pour aller chez la Marquise, il lui avait donné la lettre. Je lui dis qu'apparemment il m'avait desservi. Il me dit qu'il ne l'en croyait pas capable. Sur quoi, je lui dis la conversation. II ne parut pas étonné, et il répondit : « Apparemment qu'ils ont d'autres arrangements! » Je le pressai, en le suivant jusque chez la Marquise, de tenir ferme et de tâcher de rétablir cela. Il me dit qu'il en parlerait, mais que cela lui paraissait difficile.
Je restai donc aussi étonné que devant. Je demeurai quatre jours de suite à Versailles à suivre cela, et je ne pus rien découvrir. Le 20, ]\I. d'Argenson devant travailler, M. de Soubise me conseilla de le presser, et me dit qu'il ne fallait pas croire que la dame fît la liste elle-même ; qu'il fallait toujours aller directement aux ministres ; que c'était sa façon de penser. Ce langage m'étonna encore plus. Je me rappelai' l'histoire assez semblable de mon affaire de M. de la Fare, où j'avais vu, sans le voir, la perte de ^I. de Maurepas, deux jours devant l'événement. La Marquise faisait tout, surtout pour les grâces de Cour. Elle était à couteaux tirés, ouvertement, avec M. d'Argenson. Je craignis non seulement de manquer mon affaire, mais de me casser le col, et je le priai, au lieu de suivre l'affaire, de trouver bon que j'aille dire à la Marquise que j'allais retirer toutes mes demandes, dès que cela lui déplairait, espérant, par là, gagner une promesse pour l'avenir prochain. 11 ne le voulut pas, et continua de me conseiller de presser par le ministre. J'allai donc lui faire un petit mémoire que je lui donnai. Il le mit à côté de la lettre
de ma mère, devant moi, dans son portefeuille, qui était bien gros, car ce n'était que le quatrième travail, depuis Fontainebleau. Et encore, le Roi étant revenu tard de la chasse, parce qu'il avait attendu, malgré le mauvais temps, que le cerf fût revenu de l'inondation, ce travail fut remis pour plusieurs jours, de sorte que tout traînait beaucoup,
M. d'Argenson me demanda comment la Marquise pensait. Je lui dis, naturellement : « Pas trop bien ! » 11 me dit qu'il en augurait mal pour la réussite, que le Roi ne lui répondrait rien, mais qu'il y ferait de son mieux. Je trouvai cela plus naturel, et l'air plus vrai, et, n'ayant pu voir la ^larquise, je revins à Paris le 21 décembre, dire ces mauvaises nouvelles à ma mère. Je lui rapportai aussi que, le soir même du jour que la Marquise m'avait dit ces choses désagréables, étant à souper chez elle, elle avait dit à l'oreille du prince de Soubise : « A propos ! je ne vous donnerai plus de peine pour des refus, car... » Je ne pus entendre le reste, mais je crus que c'était : « ... car j"ai pris mon parti tout d'un coup, et j'ai dit nettement à M. de Croy qu'il n'y avait rien à faire du tout ! » Et, me rappelant que le corps de la lettre de la Marquise, de l'année précédente, pour les honneurs (qui laissait au moins de l'espérance), m'avait paru du style et de l'écriture déguisée de ^1. de Soubise, je crus que cela tombait là-dessus. iXous pensâmes que,
• comme j'avais entendu Poyanne (qui, quoique intime avec le Roi, n'en était pas plus avancé) remercier vivement M. de Soubise, il avait voulu lui faire avoir, cette fois, le cordon bleu, et qu'il ne voulait pas user son crédit. S'il en eût été ainsi, nous nous serions vite consolés, par l'assurance de réussir la prochaine fois. C'était comme cela que je voulais le tourner.
Le 22, à mon réveil, sans m'y attendre, je reçus un billet très obligeant de M. de Soubise, qui m'invitait à venir, surle-champ, à la chasse. Quoiqu'il plût, je m'habillai vite, augurant au moins de cela que M. de Soubise voulait réparer. J'allai chez lui. Je lui parlai de l'idée que nous avions eue que
■ c'était pour Poyanne, lui offrant toujours de dire que je me
désistais, et tâchant d'avoir promesse pour la première fois. UpersisUi à médire que je ne l'aurais pas cette fois, vraisemblablement, mais qu'il fallait toujours suivre par M. d'Argenson, et que ce n'était pas tout ; qu'il y avait des princes qui le demandaient (on disait le prince de Wurtemberg) (1), et que nous verrions, par la façon dont cela tournerait, que ce n'était la faute de personne. Voilà tout ce que je pus faire. La pluie l'empêchant d'aller à la chasse, il m'y envoya toujours. Je fis de jolis rabats à Aubervilliers, tout le jour, et je revins, plus content, dire cela à ma mère et nous en remettre à l'événement.
Le 26 décembre, j'allai, le soir, à Versailles. J'arrivai encore avant la sortie du travail. Je trouvai que M. d'Argenson travaillait seul, avec le portefeuille rouge (c'est-àdire des résolutions). J'appris que, la veille, il avait encore travaillé avec le Roi, avec M. de Paulmy, et qu'ainsi, ce jour-là, il aurait parlé de moi. A la sortie de son travail, je le suivis jusque dans la cour, où il me dit qu'il avait lu au Roi la lettre de ma mère, et même ma petite note ; que le Roi avait paru entendre avec plaisir le bien qu'il lui avait dit de moi, mais qu'il n'avait rien répondu.
Comme, en arrivant chez le Roi, j'avais trouvé que le bruit (faux) s'était répandu que les Anglais étaient dans Ostende et Nieuport, et que la guerre était certaine, et que je voyais bien que l'on venait de prendre quelque parti, je dis à M. d'Argenson qu'à tout hasard, je retenais place. Il me répondit ; « C'est ne pas perdre un moment ! »
Le 27, le Roi alla, comme à l'ordinaire, — car il y allait quatre fois la semaine — à la chasse, à deux cerfs chaque. Métier bien rude, dont je me retirais petit à petit, y ayant près de vingt ans que je l'avais commencé. Il avait mandé M. de Belle-Isle, qui ne venait que d'arriver kBizj\2)et
1 Luuis-Eugéne-JeuD, in-iiiL-o de ^\■ul■lclabel•g, appelé le prince Louis, né en 1731, devint chevalier des Ordres en 1736, et lieutenant général en !7o7. 11 épousa, en 1782, Sophie-.Vlbertine, comtesse de Beichlingen.
11 était le troisième fils de Charles-Alexandre, duc de Wurtemberg.
(2; Le château de Bizy-lès-Vernon, bâti par le maréchal de BelIe-Isle, devint ensuite la propriété du comte d'Eu, puis celle du duc de Penthièvrc.
qui venait d'arriver ua peu devant le débotté, n'y ayant que les entrées. Le Roi s'approcha du Maréchal et lui dit : « Monsieur le Maréchal, vous commandez de Dunkerque à Bayonne! » et passa.
Le Maréchal resta tout étonné, ainsi que tout le monde, car on ne s'en doutait pas. Cette nouvelle fit grand bruit et, en etfet, quoique ce fût peu de chose par soi-même, cela paraissait un commencement de plan général et de parti pris qui allait amener les événements. Tous les esprits furent bientôt en l'air, et chacun lit ses conjectures. Je fis un mémoire là-dessus.
J'allais souvent prendre mon chocolat chez mon ami M. de Séchelles qui avait toujours la plus grande réussite. J'y eus une conversation importante avec M. de Beaumont pour voir ce que je devais faire dans le moment présent : il me dit qu'il était persuadé que M. de Soubise allait s'établir sur les côtes de Flandre, et qu'on emploierait des maréchaux de camp sous lui; que ce serait toujours être dans lapasse. M. de Vaux (1) m'avait dit la même chose, la veille.
J'avais été à la toilette de la Marquise. 11 m'avait paru qu'elle avait affecté de ne pas me voir, et je craignais, avec raison, que le Roi ne lui eût dit que ^L d'.A.rgenson, son ennemi juré, lui avait parlé j)Our moi, et que cela ne l'eût aliénée. J'allai trouver le prince de Soubise chez le Cardinal, son frère, où il était en famille. 11 me rassura. Ensuite je lui parlai de l'envie que j'avais d'être employé, mais de la crainte d'être envoyé et oublié dans quelque coin de Bretagne, tandis que l'on ferait la besogne ailleurs. Il me dit qu'il répondait que l'on ne m'oublierait pas en Bretagne, qu'il n'y avait que M. duBarail à Dunkerque, qu'il serait charmé de m'avoir de plus et que je devais en parlera .\I.\L de Belle-Isle et d'Argenson. Je n'hésitai plus, alors, et je vis le plan que je devais former: celui d'être employé toujours avec M. de Soubise.
En conséquence, je donnai un petit mémoire en ces termes
[l) Noël de Joiiiiia, comte ilc Vaux, mai-écli.il do cnmp depuis tltS, lieulenant général en 1759, maréchal de France en llSIt, mort en HSS, à l'As:'* de 85 ans.
à MM. de Belle-Isle et d'Argenson. Mon empressement leur plut à tous trois. On me dit qu'il y en aurait peu, quanta présent, mais que, s'il y en avait, je serais à la tête. J'avais toujours suivi M. de Soubise dans ses camps ; il allait en Flandre : il était naturel qu'on ne nous séparât pas.
Promofion des chevaliers de TOrdre, parmi lesiiuels je ne figure point. — Officiers généraux employés sur les entes ; mon chagrin et mes plaintes de n'être point du nombre. — Comment .Mme de Pompadour fut déclarée dame du palais de la freine. — Premières démarches pour obtenir la lieufenance générale d'Artois. — Entrevues avec M. d'Argenson et avec Mme de Pompadour. — Un tremblement de terre à Paris. — Le Roi, le Parlement et le duc d'Orléans. — Je suis admis à souper, sans chasser, chez le Roi. — Affaires privées : je plaide pendant deux heures et suis débouté de ma demande. — Service que Mme de Pompadour me rend à ce sujet. — Carnaval et bals d'enfants. — Travaux d'arboriculture. — Maladie de M. de Sé- <hclles. — Je suis employé à Calais, sous le duc de Chaulnes. ^ .M. de Moras contrôleur général adjoint. — Souper chez le Roi. — Qucslions d'étiquette. • — Le « quart de conversion » de la Marquise. Elévation de ses vues sur la politique extérieure. — Mon départ, le 13 avril, pour Calais, où je reste jusqu'au 17 décembre. — Mon retour à Paris. — Embellisscmenls de l'iintel de Croy. — Reprise des négociations pour le cordon bleu : entrevues avec M. d'Argenson, avec le maréchal de Belle-Isle et avec Mme de Pompadour ; lettre de celleci à ma mère; mes visites aux ministres, à la Reine, au Daujibin, et mes dernières démarches.
Le 1" janvier 1756, les alTaires do l'Europe puraissaieut être dans une grande crise, et si l'on pouvait croire les pro-
nostics des phénomènes et tremblements de terre qui, le l'"' et le 18 novembre, avaient renversé le Portugal et les côtes d'Afrique, de grands événements semblaient se préparer.
Versailles était en mouvement, à cause de la nomination du maréchal de Belle-Isle et du prétendu discours de M. d'AlTry (1) aux Hollandais qui leur demandait une déclaration prompte, pour ou contre. On était impatient de savoir s'il n'y aurait point de déclaration au premier jour de l'An.
Ce jour-là, j'entendis la proclamation qui se fit de la promotion des neuf chevaliers de l'Ordre, que le Roi fit. II y en avait treize vacants. Ainsi, il en resta quatre. Css neuf furent: le prince Camille (2), le duc d'Harcourt, le duc de Fitz-James, le duc d'Aiguillon, le comte de Stainville, M. de Baschy, M. de Saint- Vital, M. Jablono^Ysky, et le prince Louis de Wurtemberg. On voit que les étrangers, comme on l'avait dit, dominaient dans cette promotion. Il y avait, cependant, sans compter les princes Camille et de \^'urtemberg, hors du commun, deux de mes cadets d'âge et de services : MM. d'Aiguillon et de Stainville, mais le premier avait commandé en Bretagne, et l'autre était ambassadeur. Enfin, je n'avais rien à dire : ayant compté avec soin tous ceux qui pourraient et devraient l'avoir devant moi, j'en trouvais douze ou quatorze. Il fallait donc qu'il en mourût encore huit ou dix avant que j'eusse à me plaindre tout à fait. Cependant, je pouvais espérer, si j'étais employé, et que je continuasse à gagner de la considération, d'être nommé plus tôt. Si j'en étais bien aise, d'un côté, je ne m'en souciais guère, de l'autre, par la quantité d'envieux que je me ferais et le dernier rang que j'aurais dans l'Ordre. Telle fut la fin de cette négociation du cordon bleu. Elle me servit, au
1,1, Louis-Auguste, comte d'Affry, né en ni^, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en lIoS, fut nommé ministre plénipotentiaire près les États-Génciaux en 1753, et ambassadeur près la même puissance, en 1760.
Il avait épousé, en 1738, Marie-Élisabeth d'.Vlt.
i2 Camille-Louis de Lorraine, né en 1723, d'abord appelé le prince Camille, et, en 1762, le prince de Marsan, brigadier en 1747, maréchal de camp ■en 1748, lieutenant général en 17oS.
moins, à me bien mettre sur les rangs, à voir au juste à quoi m'en tenir, et les moyens d'y réussir. Je vis aussi qu'à plus d'un égard, mon ancien projet de l'ambassade d'Espagne était fort bon, et (pie c'était dommage que l'abbé de Bernis, ami de la Marquise, me l'eût ôté.
Le jour des Rois, on déclara les officiers généraux qui seraient employés sur les côtes. Cela me fit faire quatre voyages, l'un sur l'autre, à Versailles. J'appris que tous ceux qui étaient déjà employés l'étaient sur la côte : MM. de Soubise, de Saint-Germain et du Barail ensemble à Dunkerque, M. de Crémilles à Saint-Omer, M. le duc de Chaulnes à Calais, M. de Lally à Boulogne, M. de Puj-ségur à la ville d'Eu, le duc d'Harcourt, le comte d'Estrées, M. de Remond en Normandie, en Bretagne; que MM. de Richelieu et de Mirepoix (qui ne voulut pas servir sous lui) l'étaient sur la Méditerranée. Je fus très étonné de ne me pas trouver employé avec M. de Soubise. Je m'en étais flatté et vanté. Je criai et pressai vivement dans mes dilTérents voyages à Versailles, et j'étais piqué quand on me disait : « Il y en aura pour tout le monde ! Ceci va devenir une alîaire générale, et on ne vous laissera pas là I » Ce n'était pas ce que je craignais, mais de retomber dans la foule, après m'en être tiré. M. de Soubise m'assura qu'il me demandait. M. d'Argenson me faisait des compliments admirables, ainsi que ^I. de Belle- Isle, mon proche parent par ma femme (1;, sur quoi je comptais. Ils rejetaient tout sur M. de Séchelles qui n'avait pas voulu qu'on en emi)loyàt un de plus. Je proposais de l'être sans appointements, môme secrètement d'abord. On restait inflexible et, pour surcroît d'humeur, ceux qui étaient frondeurs me faisaient un ridicule de mon zèle. Je m'en retournai à Paris outré, et voyant toutes mes espérances outrées, ou sur le point de l'être.
1 Un a vu, ci-ilessu.<, i|iu' M. ilo licllo-lslt' ,iv,til (■■iniusi'. en secomles nooes. la (illc (lu conilc de lU'Iiuuir el irilenrielli' irilaiTourl. Ollo-ci élail fiUo ilc François d'ilaicdiirl. tioisiùmo du nom. ;;i'and-pèi'e d'.\nf.'clii(uc-.\(lolaidc d'il.iri'oui'l, loninic du piincc do Ci-oy. Par consé(|iicnt, la fpnimc de M. lU' lîolli-islc v[ colli- du ininci- de Croy étaient cousines issues de germains.
Ma mère, encore plus vive que moi, prit la chose très sérieusement, et comme un affront. Elle voulut en écrire à M. de Séchelles et me força de lui porter la lettre qui était pleine de reproches tendres et amers. M. de Séchelles me dit, à Versailles, que ce n'était pas lui qui m'excluait, mais qu'il demandait qu'il y en eût peu. M. de Soubise parut renoncer à me faire employer. Enfin, M. de Crémilles me l'ayant conseillé, cela me fit retourner vers M. de Chaulnes pour l'être sous lui, sur la côte de Picardie. J'allai donc^le 10 janvier, chez M. de Chaulnes, le lui demander. Je forçai la porte pour le voir. Il en fut flatté, ainsi que sa femme, qui le menait. II me demanda avec empressement. Je fis encore cinq ou six voyages à Versailles. Je parlai k MM. de Belle- Isle et d'Argenson, mais M. de Séchelles, tout mon ami qu'il paraissait être, fut inexorable et demanda qu'on n'en emplovàt pas plus. M. d'Argenson m'assura, à la fin de janvier, que l'on n'en emploierait aucun que je ne le fusse : voilà tout ce que j'en tirai !
La veille de la Chandeleur, je témoignai à la Marquise, qui me battait assez froid, toute ma douleur, tant sur le cordon bleu, que sur ce que je n'étais pas employé. Elle me dit assez sèchement, pour le premier, que ce n'était pas sa faute; pour l'autre que, sûrement, on ne me laisserait pas, dans l'occasion.
Le jour de la Chandeleur, j'assistai au contrat de mariage du comte d'Egmont, bon sujet, avec Mlle de Richelieu. Il n'y eut aucun cordon bleu, pas même l'Infant, qui devait l'être d'une promotion, seul. Ainsi, cela me rejetait loin.
Le bruit avait couru que MM. de Soubise et de Bouillon le seraient, et qu'ils avaient gagné leur prétention du rang des Lorrains, mais il n'en fut rien, et il n'y avait pas besoin de cela pour augmenter l'extrême jalousie dont les princes du sang étaient contre M. de Soubise.
Je vis, dans la travée des dames de la famille d'Harcourt, la cérémonie de la réception des quatre novices qui furent le prince Camille et le duc d'Harcourt, ensemble, le duc de
Fitz-James (1) et le duc d'Aiguillon (2) ensemble. J'étudiai comment cela se faisait, croyant ne pas tarder beaucoup à en faire autant, mais je ne pouvais digérer de voir que, si je l'étais avec un duc, il irait prendre son rang à la tète, tandis que je serais obligé de commencer le branle en prenant la dernière place à la procession; cela, avec l'obligation du Bréviaire que je voyais le Roi donner (3), me refroidissait. J'avais l'espérance, un jour, par la grandesse du duc de Groy, ou autre, de reprendre un autre rang.
Pour me dissiper, je cherchai à m'amuser à la chasse à tirer, qui était mon principal goût. Le 26 janvier, j'allai, pour la première fois, tirer à Chantilly, avec M. le prince de Condé ; c'était une chose fort dangereuse et fort amusante : il fît très beau, et je m'y amusai comme un roi.
Le 29, j'en fis une autre dans la belle plaine de Saint- Denis, avec les princes deSoubise et de Condé. Je n'en avais jamais fait une si belle.
Je m'attachai à arranger le jardin de Paris, à étudier les arbrisseaux. Je prenais la botanique comme un calmant pour mon imagination. Je m'occupai de mes enfants et de mon intérieur. Pendant ce temps-là, il arrivait à la Cour un événement inattendu.
Cet événement fut précédé d'un autre aussi peu attendu : tous les princes du sang, et surtout M. le duc d'Orléans et le prince de Conti, avaient été furieux du mariage de Mlle de Soubise avec ^L le prince de Condé, et surtout des qualités que l'on avait passées, à ce sujet, à M. le prince de Soubise. Mme de Pompadour l'avait soutenu
ili (Charles, duc de Filz-Jamcs ini2-l7S7 , brigadier en H 10. Mi.iréc-li.d de cainp en 1714, lieiilennnt général en HW, avait épou.^é, en ITil, Victoire- Louise-Sopliie de Goyon de Matignon.
;2; Emmanucl-.Xi-mand 1720-1782 , d'.iljoi'd conile, puis duc d'.\f.'cnois, duc d'Aifriiillon en 17jO, hrinadier en 1714. man^clial de camp en 1758, lieutenant général en 1758, avait épousé, en 1740, I.ouisc-Félicité de Hrêlianl, fille du comte de Plélo.
(3) L'article 88 des statuts de l'Ordre du Saint-Ksprit, portait obligation, pour SCS membres, de lire chaque jour des hymnes et des oraisons dans le livre de prières ipii leur était spécialement alTecté, et, eu outre, de dire un cliapelcl d'un dixain.
contre les princes, et il en était résulté une brouillerie ouverte de tous les princes contre la Marquise. Les choses étaient sur ce pied-là. Le jour de la Chandeleur, le Roi, après la cérémonie, appela M. le duc d'Orléans, et lui dit qu'il était fâché que cela le privât de vivre avec lui chez la Marquise, où il était le plus souvent, et que, par amitié pour lui, il désirait qu'ils se raccommodassent, et qu'il vînt chez elle. i\L le duc d'Orléans répondit qu'il ne savait qu'obéir, et que, si le Roi le lui ordonnait, il irait, mais qu'ayant l'honneur d'être premier prince du sang, il était comptable au public et aux autres princes de ses démarches, et qu'après la rupture éclatante qu'il y avait eu, il fallait un ordre qu'il put dire. Le Roi lui dit qu'il l'en priait, qu'il le voulait, et^ le prenant par la main, il le conduisit chez la Marquise, les força à s'embrasser, et fit le raccommodement, du moins en apparence, et, le soir, il en fit autant du comte de Glermont. 11 ne resta que M. le prince de Conti, qui n'avait jamais été chez elle, qu'elle n'avait jamais pu chasser de la confiance du Roi, non plus que M. d'Argenson, et qui se soutint toujours, travaillant avec le Roi sur les affaires publiques, on ne savait pourquoi.
L'événement inattendu éclata, au grand étonnement de tout le monde : le dimanche 8 février, Mme la marquise de Pompadour fut déclarée dame du palais de la Reine, mais ce n'est pas tout : elle se déclara, en même temps, dans la dévotion. La veille, elle fit (ce qu'elle ne faisait jamais) maigre dans les cabinets, et il devint public que, depuis deux mois, elle avait des conférences avec le Père de Sacy (1), jésuite, et qu'elle l'avait déclaré son confesseur. Elle retrancha sa toilette publique, et, le mardi suivant, elle reçut des ambassadeurs à son métier de tapisserie. Ainsi, on passa de
1 Le bruil lourail (luo, d'api-ès les conseils du P. de Sacy. Mme de Pompadour avait écrit à M. d'EtioUes, son mari, pour lui demander soit de retourner auprès de lui, soit de revenir auprès d'elle, et, en outre, l'autorisation d'accepter la place de Dame de palais de la Reine.
Aux deux premières requêtes, il eût opposé une fin de non-recevoir, mais Sût octroyé la permission i-elative au service de la Reine. [Journaux de Luynes et de Barbier, i
la toilette au métier, et cela menait, comme du temps du cardinal, au déshabillé du confesseur.
Comme on va toujours à l'extrême, on dit qu'elle allait quitter le rouge et tout, mais, au contraire, elle fut extrêmement parée, ce jour-là, et elle fit son séjour chez la Reine, avec un air tranquille, comme si elle n'avait jamais fait autre chose. La Reine se distingua, dans cet événement, comme dans tous les autres, par sa douceur et sa modération. Le Roi lui avait écrit pour lui demander qu'elle trouvât bon qu'il nommât Mme de Pompadour sa dame d'honneur. On dit qu'elle dit à ceux qui s'en étonnaient, que cela lui paraissait tout simple, le Roi en ayant déjà eu deux de son palais. Il est vrai que ce n'était pas la même chose. Les personnes qui allaient à l'extrême disaient déjà que l'on n'attendait que la mort de Mme de Luynes pour faire revivre, pour ^Ime de Pompadour, la charge de surintendante de la Reine; qu'elle allait continuer son grand crédit, en l'augmentant encore, s'il était possible, et qu'elle égalerait ou surpasserait Mme de Maintenon, qu'elle imitait, depuis longtemps, soigneusement : j'en avais été plusieurs fois témoin.
Il y avait longtemps que je croyais que c'était sa vue politique, mais ceci paraissait de bonne foi, dans un temps où l'on assurait que le Roi, loin de tourner à la dévotion, venait de reprendre une nouvelle petite fille à qui il allait, disait-on, rendre des visites nocturnes au Parc aux Cerfs. Enfin, cela n'avait été prévu par aucun courtisan, quelque intime qu'il fût.
Comme on se rappela d'abord que ce Père de Sacy avait été le confesseur de M. le prince de Soubise, on crut que c'était lui et Mme de Marsan qui avaient conduit tout cela, mais ils déclarèrent hautement le contraire, et l'on sut bientôt que ce même Père de Sacy avait aussi été le préfet de M. de .Machault, garde des Sceaux, et que c'était lui qui avait mené cette all'aire et procuré chez lui les premières entrevuesde la Mari|uise avec ce Père. On apprit que, depuis quelque temps, elle lisait des livres de piété, et elle se mit à
aller à la messe tous les jours et à la suite de la Reine. Elle priait les coiffes baissées, avec la plus grande apparence de ferveur. Gomme elle n'avait jamais paru fausse en rien, qu'elle assurait qu'elle prenait le parti de la dévotion de bon cœur, qu'elle quitterait tout, s'il le fallait ; qu'on sut qu'elle avait écrit deux lettres à son mari M. d'Etiolles, appelé, depuis la mort de son oncle, M. Le Normand, pour demander à retourner avec lui, les apparences étaient qu'elle était de bonne foi.
On disait que les personnes intéressées à la retenir en place l'assuraient qu'elle était nécessaire à la conversion du Roi, et même à continuer à l'aider de ses conseils, étant la personne qui connaissait le mieux son caractère, et s'en était servi pour tout, depuis longtemps, avec douceur et sagesse ; que le Roi, privé de sa compagnie, qui était sa seule habitude et consolation, prendrait quelque autre maîtresse qui ferait sûrement pis. Enfin, on cherchait toutes sortes de moyens, et à vérifier le proverbe qui dit qu'il est, avec le ciel, des accommodements.
D'un autre côté, le plus grand nombre n'en voyait pas et disait qu'après un pareil scandale, il n'y avait que la séparation la plus absolue qui pût commencer une vraie conversion, de sorte que les personnes qui avaient de la religion trouvaient qu'il s'en fallait de beaucoup que ce ne fût assez, et les personnes qui n'en avaient pas trouvaient qu'elle courait risque de se faire culbuter, et que c'était une faiblesse déplacée. Les deux partis étaient très étonnés et mécontents. On se perdait en conjectures, raisonnements en laid, et à commencer par les plus intimes, tout le monde s'y perdait et disait que cela devait amener des événements à la Cour, et rompre la tranquillité et routine où l'on était depuis longtemps.
Cet événement, en effet, pouvait avoir bien des faces : si c'était politique, savoir si elle avait bien jugé le moment et si elle avait prévu ou que le Roi ne tarderait pas à prendre ce parti, ou que, le sien diminuant, elle avait besoin de le relever par un coup d'éclat, ou tâcher de s'assurer un poste
qu'elle put garder à la Cour, en cas de disgrâce. Si c'était tout de bon, on disait : comment arranger cela avecson mari et la réparation due au scandale ? On s'imaginait bien que cela finirait ou par faire venir son mari à la Cour, faire avec le Roi une espèce de séparation, mais l'on trouvait tout ce replâtrage bien difficile, pour ne pas dire impossible.
Pour moi, que plus de réflexion sur les Cours et les hommes rendait philosophe crédule, je croyais qu'avec le temps, on accoutume à tout, et on trouve à rendre les choses impossibles ordinaires, quand on a la suprême autorité. Ce qu'il y avait de beau ou de bien singulier dans tout ceci, c'était que ce fût par elle que commençât ce changement, tandis qu'on ne lui avait jamais connu de principe de dévotion, et qu'on disait qu'elle avait été savamment élevée dans des principes contraires, enfin dans un temps où le Roi ne paraissait pas encore y tourner.
Le parti du Garde des Sceaux, qui était depuis quelque temps, disait-on, dansla dévotion , n'en pouvait qu'augmenter ; celui de ^I. d'Argenson paraissait en grand danger, à moins que cela ne fût amené par le commencement de ralTaiblissement du crédit de la Marquise, ce qui ne paraissait pas, ou que cela n'occasionnât sa retraite volontaire ou involontaire. Les autres ministres, qui n'avaient pas pris de parti, allaient leur train, et tout continuait, en apparence, à peu près sur le même pied. Elle continua à faire maigre, mais à être, à l'ordinaire, dans les cabinets, et la Reine la déclara surnuméraire sans semaine fixe. Elle s'olfrit pour doubler quand il en manquerait. Elle chercha à attirer et gagner les dames du palais, ses camarades, à leur grand étonnement, et tout continua à peu près de même. On attendait avec impatience Pâques pour voir comment cela s'arrangerait alors, et chacun, n'y voyant goutte, remettait au temps l'éclaircissement de ce singulier événement.
Le 16 février, ayant appris que M. du .Mesnil, mon cama- -rade de camps, que j'avais battu, était employé, je me réveillai, et, cela étant trop dur, je parlai assez haut, Mme de -Séchelles, notre ancienne amie, se joignit à moi pour
parler à M. de Séchelles à qui je fis entendre ce désagrément, et que cela pouvait me retarder pour le cordon bleu. Il se rendit, enfin (combien il fallait faire de bassesses pour avoir la permission de se faire tuer !), et il promit de consentir à en payer et employer un de plus, et dit que je le pouvais dire et que je pouvais être sur qu'il serait aise que ce choix tombât sur moi. J'allai forcer le Maréchal chez la princesse de Guéménée (1), pour le lui apprendre ; de là chez le duc de Chaulnes, que je trouvai avec sa femme et avec qui, me làchant, je me mis en grande intimité, me trouvant assez fort pour répondre à cette décidée dame. Elle me prit en grande amitié et me conseilla de songer à m'arrangeravec le maréchal d'isenghien, pour la lieutenance générale d'Artois, sous ^I. de Chaulnes, gouverneur, chose assez dure, mais il fallait commencer : je promis d'y songer.
Ce matin-là même, M. de Chaulnes avait parlé à Mme de Pompadour pour me faire, par distinction, et comme travaillant, souper dans les cabinets, sans chasser, chose agréable, mais qui me devait faire beaucoup d'envieux. Elle avait promis de le dire. MM. de Soubise et de Tingry avaient dit qu'ils en parleraient ; aussi cela paraissait sûr, ainsi que d'être employé, dès que M. de Séchelles, qui était le seul obstacle qu'on m'avait opposé, y consentait. Ainsi tout réussissait à la fois. J'espérais, par le service, avancer comme courtisan. J'avançais aussi : c'était un de ces bons jours d'après lesquels j'avais les espérances les plus flatteuses. J'allai, de là, chez M. d'Argenson. Je demandai audience : il me fit entrer et me dit : « Eh bien ! y a-t-il quelque chose de nouveau? » Je lui répondis dans la première abondance de cœur, presque l'embrassant, qu'enfin M. 'de Séchelles s'était rendu et consentait à en payer un de plus, pourvu que ce fût moi. M. d'Argenson se renfrogna et dit: « Il n'a sûrement pas dit cela comme cela! » Je sentis ma faute. Il était extrêmement jaloux, et c'était à lui à me nommer, et non à M. de
1 Marie-Louise-Henriette-Jeanne de la Tour ilAuvergne i,n2o-i:Sl;i avait épousé, en 1743, .Jules-Hercule Mériadec, prince de Rolian-Guéménée. né en 1726, maréchal de camp en 1739. lieutenant général en 17C2.
Séchelles. Je raccommodai de mon mieux, eu disant que je ne savais ce que je disais; que la joie m'avait emporté ; qu'il était vrai qu'il m'avait dit, au contraire, que je tâchasse de me faire employer par M. d'Argenson ; que c'était de lui que cela dépendait. Il parut en être content.
En sortant, je trouvai M. de Belle-Isle à qui je dis ma sottise, de la raccommoder et de me soutenir. Il le promit, et je me remis à parler à M. de Crémilles, en grande intimité, sur les grands principes du métier.
Au coucher, le Roi me demanda avec bonté l'âge de mon fils ; je dis : « Douze ans ! » comme il était vrai. « Et votre fille ? » dit-il. Je fus embarrassé, mais il fallut répondre : « Quatorze ! » Le Roi en parut étonné et me dit : « Eh ! comment donc, la voilà à marier! » Je fus fâché qu'il y songeât, de crainte que, passant pour bon parti, on ne me forçât la main. Enfin, cette journée était llalteuse, mais c'est le pays des girouettes.
On apprit, ce jour-là, la réponse des Hollandais qui portait que personne ne désirait tant la paix et n'avait plus de raisons à la désirer qu'eux ; qu'ils étaient persuadés du bon cœur du Roi, et qu'il pensait de même, et que, pour les les rassurer, il voudrait bien leur donner des assurances qu'il ne troublerait pas le repos des Pays-Bas, mais qu'il devait savoir les raisons qu'ils avaient de prendre intérêt à l'Angleterre ; qu'ainsi ils espéraient qu'il n'en troublerait pas non plus le repos. Ce dernier article fâcha beaucoup, nous interdisant la descente d'Angleterre, ou étant une espèce de menace. On était aussi très fâché qu'au lieu de nous donner des garanties de la paix, ils nous en demandassent. Cependant, il parut qu'on prenait le parti de patienter et de continuer à tout tourner du côté de la Marine.
Le 17, la fièvre tierce de la Cour : un jour bon, un jour mauvais. Je trouvai M. d'Argenson chez la Reine : il me parut tout changé. Devant, ce n'était que M. de Séchelles qui s'opposait à tout. Au lieu de cela, il me dit nettement qu'il n'en voulait pas proposer pour un au Roi, et (|u'il fallait attendre à l'été, si l'on en nommait. Far là, je me retrouvais
confondu, ce que je voulais absolument éviter. Je lui marquai mon mécontentement et me retirai très piqué. Je courus chez Mme de Luj'nes, forcer le Maréchal, avec qui je me plaignis amèrement de cela. M. de Crémilles me seconda au mieux. Il fît voir que M. de Chaulnes en méritait et avait besoin d'un maréchal de camp, qu'on ne pouvait le refuser, ni à moi non plus. Le Maréchal promit d'en reparler, mais les affaires du jour l'en empêchèrent.
C'était un mardi, seul jour que l'on voyait, alors, la Marquise, à la suite des ambassadeurs. Je la trouvai à son métier (c'était le deuxième mardi comme cela). II avait succédé à la toilette. D'ailleurs elle était parée en diamants, et comme à son ordinaire, encore fort jolie, et rengraissée. Elle parut gaie, badina beaucoup. En sortant, je la remerciai de ce que ^I. de Chaulnes m'avait dit qu'elle me ferait souper sans chasser. Elle me dit qu'elle espérait ne pas l'oublier (car elle n'avait qu'un mot à dire pour tout cela); que M. de Chaulnes lui avait dit que je travaillais; que, pour être employé (dont je lui parlai), elle m'avait averti, il y avait longtemps, qu'on n'en voulait pas augmenter le nombre. Ainsi je me trouvais, de ce côté, renvoyé aux Calendes, mais, en général, elle me fit bonne mine, et cela fît finir les soupçons que j'avais de lui avoir déplu pour le cordon bleu.
Je rentrai à Paris moitié boudant, moitié espérant, et je fis un bien joli souper chez mon voisin milord Clare, comte de Thomond. Il y avait le comte et la comtesse d'Estrées, le prince de Tingry, le duc d'Havre, Mmes de Guerchy et de Beuvron, enfin tout le monde de mes connaissances.
Le 18, à sept heures trois quarts du matin, il y eut un tremblement de terre à Paris, Versailles, et dans- presque toute la France. Il fut assez sensible aux Pays-Bas, et dans le même instant, partout. Depuis 92, il n'y en avait pas eu, hors un contesté, en 1703. Celui-ci fut certain, mais si faible qu'il n'y eut pas la sixième partie des personnes éveillées alors qui le ressentirent. Je dormais et n'en sentis rien, dont je fus fâché. Personne ne le sentit, dans notre rue du Regard, hors le cuisinier de ma mère, qui était à genoux. Les personnes les
plus dignes de foi qui ne dirent l'avoir senti assez distinctement pour en être effrayées, me dirent avoir senti trois ou quatre trémoussements, comme si un gros chien était sous leurs lits, qui les faisait remuer. D'autres dirent avoir senti un balancement. Cette année, depuis le mois de mai que Quito fut bouleversé, il y avait beaucoup de tremblements de terre. Quand celui de Paris se lit sentir, il commençait un ouragan qui fut furieux tout le jour, surtout le soir. En Flandre, le temps était serein. Je fis, sur ces événements, un mémoire, et M. Lemonnier me dit qu'il croyait qu'il y en aurait encore. Il les attribuait aux tourbillons des équinoxes et aux feux électriques. Au reste, cela fut peu de chose, et ne fit qu'une nouvelle, et point de peur.
Le 19 février, j'allai à Versailles : je vis le duc d'Orléans entrer chez le Roi qui le remit au lendemain.
Le 20 au soir, M. le duc d'Orléans fut dix-sept minutes enfermé avec le Roi. On sut, après, qu'il lui présenta une requête en remontrance rédigée par La ^lonnoye, et que tous les princes et pairs avaient signée (1). Le Roi dit qu'il ne recevait pas de requête signée par association illicite de ses sujets; que M. le duc d'Orléans devait savoir que son grand père avait fait mettre à la Bastille cinq gentilshommes pour s'être assemblés sans ordre. On dit que, pour réponse, le duc d'Orléans offrit de s'y rendre, mais cela ne se confirma pas. Il insista pour faire accepter la requête. Sur quoi le Roi dit : « Eh bien ! vous 'le voulez ! )> 11 la prit et la jeta devant lui dans le feu, en lui disant que c'était là sa réponse, et qu'il était fâché que M. le duc d'Orléans, qu'il avait toujours aimé et estimé, se fût cliargé de pareille chose. Le duc alla à Paris, rendre compte de sa mission et dire que, pour
1 L'aulfur fait, ici, .illiision à un Odnilil i|iii sciait êlové entre le Gi'.inil Conseil et le Parlement, au sujet i'wn procès privé i[u'un ciins<Mller du Grand Conseil av.iit voulu faire juycr par son Corps.
Le Uoi lui ayant donné raison, le Parlement fit ses remoniraneos, et convorjua les pairs. Quelques princes du sun;; annoncèrent l'intention de .«c joindre à eux. Mais le Uoi .s'y étant opposé, de nouvelles remontrances eurent lieu. 11 promit <l'y répondre " incessamment «, mais les mois s'écoulèreut et la réponse ne vint iioint.
JOURNAL nu DUC DE CROV 345
un mémoire non signé, le Roi le recevrait. Ils y travaillèrent, et il fut reçu ([iielijues jours après.
Ce jour-là 20, je dinai presque tête à tête avec M. de Séchelles, où je pris mon café. C'était un de ses jours de retraite. J'y étais admis, et l'entendais parler avec grand plaisir, car il paraissait citoyen net et lumineux. Il assura qu'on ne songeait pas à donner le droit d'enregistrement des lois au Grand Conseil, mais qu'il fallait rétablir l'autorité du Roi, que les Parlements affaiblissaient.
Le 21 février, je dinai ou pris mon café cliez le Chancelier, où il n'y avait que le comte de Tresmes, qui cherchait à adoucir tout cela. Nous raisonnâmes longtemps avec le Chancelier, en particulier. C'était un bon homme sans dignité. Comme j'étais là, il reçut un arrêté du Parlement, très vif, à l'ordinaire, qu'il nous lut et qui l'obligea de monter encore chez le Roi, à son retour de la chasse. Je vis que l'on s'était un peu trop avancé pour le Grand Conseil ; que l'on ne voulait pas reculer ; que le droit du Parlement de convoquer ou d'inviter les Pairs, dont on faisait une grande différence, faisait une querelle levée à ce sujet, qui était importante, et que tout cela n'était pas trop arrangeable, mais tomberait sans décision et de guerre lasse, comme tout ce que l'on faisait.
Le soir, Aime de Pompadour devant avoir parlé au Roi pour me faire souper sans chasser, comme étant plus occupé à travailler pour son service, je me présentai à l'Ordre. Le prince de Soubise avait promis d'en parler aussi à la Marquise, ainsi que le prince de Tingry, qui me fit tenir auprès de lui, parce que le Roi, perçant la foule, venait toujours lui dire un mot, et cela pour voir tout le monde, AI. de Tingry se mettant exprès bien loin. 11 y avait un monde affreux et bien des chasseurs. Je fus appelé, et nous nous trouvâmes trente-trois au souper. Il fallut deux petites tables.
Nous étions, à prendre par ma gauche : MM. d'Armentières, prince Camille, marquis de Sourches, comte de Tiiomond, comte d'Estrées, marquis de Grillon, marquis d'Ecquevilly, duc de Chevreuse, comte de Sceaux, marquis
c{44 JOURNAL DU DUC DE CROY
de Croissy, comte de Saint-Florentin, Mme d'Ecquevilly, comte de Brionne, prince de Turcnne, Mme de Châteaurenaud, comte de Ségur, ducdeCliaulnes, duc de Luxembourg-, Mme de Pompadour, le Roi, Mme de Brancas, le duc d'Ayen, le prince de Tingry et moi.
A une petite table : le baron de Montmorency, M. le chevalier de Fleury, M. de Montniirail, le comte de Lugeac. A l'autre petite table : le marquis de Villeroy, le duc de Montmorency, le comte de Laval et le duc de Duras, qui ne se mettait pas à table.
Je remarquai que la .Marquise était, à l'ordinaire, auprès du Roi, fort parée et, comme à l'ordinaire, fort gaie. On ne s'apercevait d'aucun changement dans l'extérieur, hors que c'était un samedi, et qu'elle faisait maigre. On soupait, alors, dans une nouvelle salle à manger, de niveau à l'appartement du Roi, et l'on se tenait dans son dernier cabinet, qui faisait le bout de la petite galerie, et contre son dernier arrière-cabinet qui était ouvert, et où l'on voyait son bureau et tous ses répertoires et catalogues sur tous les états et grades ou charges, et tout rempli de livres et instruments, surtout la belle pendule. Il y avait aussi de belles fleurs. J'aurais bien voulu fouiller dans tout cela quelques heures ! Mes connaissances dans les arbustes, qui étaient ma folio du jour, me servirent : on en parla, et je me trouvai fort libre et badinant avec la Marquise. Enfin, j'étais parvenu à une des choses que je désirais, qui était de souper là, sans chasser, et avec liberté, sans être tout à fait confondu dans la foule des chasseurs, et étant bien et librement avec tout le monde.
Comme j'avais rendez-vous chez M. de Marvilleii , un de mes juges, le lendemain matin, je partis, après ôtre sorti de chez le Roi à une heure et demie, et je vins, à trois heures de la nuit, coucher à Paris. J'y restai quelque temps de suite, pour mon alfaire d'Audruick. Heureusement que je la possédais et que j'étais en état de la soutenir, car j'étais seul pour
(r r.l.-iiiilc-llcnri iM'Vilr.iii. si'iL'iwiir dr M.irvilli' niVMTST . lii-Utenanl g(?ni*rnl ili' )iiilicc île l'ill .-'i ITiT, innsrillii' ill-;!:!! en l'I", cli-., elc.
cela. On en était au quatrième bureau. Je plaidai moi-même en plein bureau, pendant deux heures, chez M. d'Ormesson (1), contre ^l. Fréteau (2) qui y mit bien du feu : je patientai, les convainquis et me fis honneur.
Je menai, ce Carnaval-là, mon fils à quelques bals d'enfants, lesquels étaient beaucoup trop tumultueux. Il y dansait assez bien les danses hautes. ^la mère mena aussi à quatre bals ma fille. Ce fut Mme d'Ecquevilly qui, ayant assuré qu'il n'y aurait presque personne, l'emporta pour la première fois. Cela alla en augmentant, de sorte que mère, qui ne voulait pas la lâcher dans le grand monde, arrêta, et il n'y eut plus qu'une petite assemblée chez ma- Mme de Bouteville, à cause delà jeune madame de Sérent(3), et avec tous les Havre. Le duc d'Havre y menait aussi son fils régulièrement.
Je repris ma vie philosophique, et je m'amusai surtout, alors, infiniment, delà connaissance des arbustes que je pris de l'abbé Nolin (4) et du livre des arbres de M. Duhamel (5). Je courus les jardins et les pépinières, et je m'occupai à arranger le jardin de notre hôtel de la manière la plus recherchée, comptant l'avoir à perpétuité, par nos arrangements avec les Carmes. J'j^ plantai moi-même un choix de vingt plantes le long des berceaux, et je commençai à arranger le
(I II s'ngit sans doule de Mni'ip-Fr.inçois de Paule I.e Fèvre d'Ormesson niO-n7j , inlendant des Finances en 1744. conseiller d'Élnt en 1738, qui avait épousé, en 1740, sa cousine Anne-Louise du TiUef.
(2 Micliel-Louis Fréteau 1708-1771 , d'abord inspecteur général des Domaines du Roi, puis conseiller-uiailre en la Chambre des Comptes de Paris \nj3 , avait épousé une demoiselle Lambert.
(3i Bonne-Marie-F'élicité, fille de Charles-Anne-Sigismond de Montmorency-Luxembourg, duc d'OIonne, avait épousé, en 1754, Armand-Louis, œarrjuis de Sérent, né en 1736, gouverneur des enfants du comte d'Artois en me, maréch.il de camp en 1780, lieutenant général en 1814.
(4: L'abbé Xolin, chanoine de Saint-Marcel, directeur des pépinières du Roi, a écrit : Essai sur V agriculture moderne, dans lerjuel il est traité des arbres, arbrisseaux, oignons de fleurs et arbres fruitiers. Paris, 1733, in-12. 3' Henri-Louis Duhamel, dit Dnh.-uuel du Monceau, pensionnaire botaniste de l'Académie des Sciences, a écrit un Traite' des. arbres et arbustes qui se cultivent en France en pleine terre. Paris, Desaint Barrois aîné , 1733, i vol. in-4°.
fond. Je terminai alors, aussi, le plan des environs et du tour de la maison de l'Hermitage, avec le jeune Chaussard l) garçon rempli de talent, et, par surabondance, je travaillai avecle fameux Ghevotet (2), de sorte que j'eus les idées de tous les grands maîtres de Paris.
Le Roi alla passer les deux derniers jours du Carnaval à Bellevue : ce fut la seule fois qu'il découcha de l'hiver.
J'appris avec grande douleur la nouvelle que l'on se disait à l'oreille, c'est que la tête avait manqué à M. de Séchelles. Les autres disaient qu'il était exilé. Chacun faisait sa nouvelle et lui nommait déjà un successeur. M^L de Saint- Priest (3) et de Lucé (4) étaient les plus sur les rangs. Le vrai de tout cela était qu'à la suite d'un excès de travail, M. de Séchelles avait eu une espèce d'épuisement d'esprit ou d'apoplexie manquée qui l'avait fort abattu, de sorte que sa famille avait demandé du repos pour lui et l'avait amené, le dimanche gras, à la jolie petite maison de M. de Soubise à Saint-Ouen, où toute sa famille s'était établie avec lui pour l'engager à vouloir faire des remèdes, ce qu'il ne voulait pas, ne sentant pas son état. Au bout de quelques jours, il s'y résolut, et il fut mieux.
Le 12 mars, j'allai à cheval à Saint-Ouen dîner chez lui. J'y trouvai toute la famille rassemblée, et lui bien mieux. Cependant, je ne m'aperçus que trop que c'était un homme qui commençait à tirer à sa fin. Les domestiques le disaient et s'en apercevaient. Comme il se rétabHssait, pourtant, assez bien, il retourna, le lendemain, à Versailles, et, le
(1) Jcan-Bapliste Cliaussard, arcliitcctc, auleui' du mausolée ilu duc de Uelle-lsic. dans l'église N'o(re-Dame de Vernon.
^2; Jean-Michel Ghevotet, né à Paris ea Ki'JS. niorl en 1772, constructeur du pavillon de Hanovre, qui fut ajouté à l'hôtel du duc de Richelieu: des châteaux de MareilChainiihUrenx. Petit-Bourg. .Vrnouville, etc. 11 était membre de l'Académie des lîeaux-Aits depuis 1732.
(3; Jcan-Enimanucl Guignard, vioonile de S.iinl-Pricst. ne en 17li, con- .seiller au Parlement en 1733, niailre dos Ucc[uèles en 173ii. président au Grand Conseil en 1717, intendant de Languedoc en 17S1. conseiller d'Étal en 17Gt, avait épousé l.ouisc-.lacc|uelino-S()pliie de Barrai, née en 1713.
i Pineau de l.ucé. niaitrc des Ui'i[uétes, inlendani de Tours en 1743, de llainaut en 174j el ir.Vlsa<c en 17.i2.
14 mars, il reprit sa place au Conseil, comme à l'ordinaire.
Le 14 mars, j'allai à Versailles. J'appris que l'on venait de nommer trois nouveaux maréchaux de camp pour aller, dans le moment, à Toulon sous le maréchal de Richelieu. Outre M. de Lannion (1), qui était anciennement nommé, les trois nouveaux étaient MM. le prince de Wurtemberg, le prince de Beauvau et M. de Laval (2), tous quatre mes cadets, ainsi que tous ceux qui étaient employés, au nombre d'environ quinze, hors M. de Dreux (3), et que 'SI. du INIesnil, que j'avais battu, venait d'être employé lieutenant général. Tout concourait à me rendre cela désagréable.
Dès que je fus arrivé, le duc de Chaulnes vint à moi les bras ouverts, m'assurant que la Marquise avait parlé au mieux au Roi, lui représentant le désagrément qu'il avait d'être le seul qui n'eût pas de maréchal- de camp, le besoin qu'il en avait, étant séparé par le Boulonnois, la nécessité de mettre à Calais, où il n'y avait que le vieux La Boulie(4), quelqu'un en état de soutenir la correspondance, ce côté étant d'ailleurs le plus voisin des Anglais ; enfin, les raisons que j'avais de me plaindre. Le Roi en était convenu, et il fallait que le maréchal de Belle-Isle agit. Je le cherchai : il me dit, d'abord, que la Marquise venait de lui dire cela, et que, le lendemain, en allant à Saint-Denis, voir, avec M. d'Argenson, un bataillon de milice qui y passait, il lui parlerait fortement et tâcherait de lui en faire parler d'abord au Roi, moyennant quoi tout serait fait. Mme de Séchelles en avait encore parlé, depuis peu, à }>ï. d'Argenson, outre les
(1) Hyacinthe Cajetan, coiiUe de Lannion i:i9-17Gi , brigadier en 1745 maréchal de camp en 1718, lieutenant-général en 1739, gouverneur de MahoQ depuis 17oC, avait épousé, en 1738, Marie-Gliarlotte-Félicité de Clermont- Tonnerre.
\2) Guy .\ndré-Pierre de Montmorency, duc de l.aval, né en 1723, brigadier en 174o, maréchal de camp en 17iS, lieutenant-général en 1759, avait épousé, en 1740, Jacqueline-Hortense de liullion-Fervaques.
3) Joachim de Dreux, marquis de Brézé, brigadier en 1745, maréchal de camp en 1748, grand maître des cérémonies de France, avait épousé, en 1755, Louise-Jeanne-Marie de Courtarvel de Pezé.
(4 Pierre de la Boulie, d'abord lieutenant-colonel du régiment de Tallardinfanterie, puis lieiitenanl de Uoi à Calais.
promesses qu'il m'avait faites, de sorte que cela paraissait sur le point d'éclore.
Le 1."), M. de Belle-Isle alla avec M. d'Argenson, et, le soir, il me dit qu'il lui avait promis que ce serait pour le premier travail. J'allai le dire à ^I. deChaulnes, et le presser d'en faire ressouvenir M. d'Argenson. J'allai souper, le soir, chez lui, à Paris. Le lendemain, il me dit l'avoir fait, et que M. d'Argenson en avait fait la note et l'avait mise devant lui, dans le portefeuille; qu'ainsi c'était affaire faite. En conséqu(^nce, le souper fui gai, et je le traitai comme mon général, ce qui le flattait, et je m'arrangeai d'avance avec lui pour nos courses.
Le 16 au matin, je vis la Marquise avec les ambassadeurs. On ne la voyait plus que ce jour-là. Elle était sur sa chaise longue, aj^ant été incommodée. Je la remerciai d'avoir parlé au Roi. Elle me parut toujours bien intentionnée pour moi, et je n'avais qu'à m'en louer.
Le 19, j'allai à Versailles, voir si ^L d'Argenson travaillait : je trouvai que oui. J'allai l'attendre chez lui. Il me dit, en arrivant : « Votre affaire est faite ! Vous pouvez préparer votre équipage quand vous voudrez ! »
Ainsi finit donc, enfin, cette grande négociation pour être employé, qui avait duré trois mois, et pour laquelle il avait fallu employer tant de ressorts ! Le tout est de trouver le véritable : je sentis que je l'avais rencontré, dès qu'il me fut venu en pensée d'aller chez M. de Ghaulnes, le piquer de n'avoir pas de maréchal de camp, et de gagner sa maîtresse femme pour le presser et llatter leur vanité de m'avoir. Elle faisait tout, auprès de lui, et lui était assez bien auprès de Mme de Pompadour pour, avec les bonnes raisons que nous avions tous deux, remi)ortor, mais il avait fallu tout cela, quoique tout le monde s'y intéressât. MM. de Crémilles et d'Hérouville (1) m'y servirent bien aussi.
(1 Antoine île lUcmiai-l, conili' (l'IirToiiville ilo CUiyc. inart^i'lial de camp en 171S, lirulcn.'inl fiénéral en ITIS, coinniand.inl en Guyenne en 1154. inspecleui' généiiil ilinfanlerie, épousa, en ITti'l, Louise Gaudier, el, devenu veuf, Callierine-.lulii' d'.\rol 17(1(1 .
Il avait élé eui]iloyé sur les rôles de Pie.iiilie. de Flandre el du Honlnnnais, lie 17H9 à 171.1.
J'allais, tous les mardis, souper chez M. de Chaulnes, où était toujours l'abbé de Boismont (1), qui prêchait alors à Versailles, ce qui faisait du bruit. D'ailleurs, c'était pour moi un souper desavants, comme les diners du jeudi de M. de Trudaine qui m'amusaient, entendant mieux leur langage que celui de ce qu'on appelle le beau monde.
J'appris qu'on me destinait à Calais. Le lendemain 20 mars, j'allai trouver le maréchal de Belle-Isle à diner chez M. de Luynes, et je lui dis que cela était fini, mais que mon grand procès, qui était près de sa fin, m'empêcherait de i^artir d'abord. Il me dit : « Cela étant, n'en parlez pas encore, et restez tant que vous aurez affaire ! » Cela me fit voir que rien ne pressait. J'étais, d'ailleurs, bien aise d'éviter aux ministres les importunités, car à l'ardeur qu'il y avait, tout faisait nouvelle. Je fis, avec M. de Chaulnes, qui était enchanté, l'arrangement de notre marche.
C'était le 17 mars que le Roi, pour ménager M. de Séchelles et lui faire plaisir, avait nommé M. de Moras contrôleur général adjoint avec lui, La place de ^L de Moras d'intendant des Finances fut donnée à M. de Beaumont, neveu de M. deSéchelles, qui fut celui qui y gagna la chose la plus sûre, et son intendance de Lille fut donnée à ^L de Gaumartin(2), intendant de ^letz. J'étais fâché de perdre, à Lille, M. de Beaumont et toute la famille de Séchelles, mais bien aise de lui voir les Eaux et Forêts, pour mon affaire d'Audruick. Par là, la famille de JL de Séchelles était au pinacle, mais cela lui annonçait sa fin, et c'était une furieuse perte !
Le 22, après avoir vu M. de Soubise chez lui, pour lui faire part de majoie d'être employé, et retenir toujours pour servir avec lui (il m'en parut charmé), j'allai à Versailles chez M. de Séchelles. Le soir, je me présentai à l'appel, et je soupai
1 L'abbé Nicolas Tliyrel de Uoisiiiuul ITl.j-nSG , inoiiibre Je l'Académie française depuis le 23 octobre nôo, prédicateur ordinaire du Roi. aussi célèbre par le brillant de son esprit que par la tolérance de sa morale.
2 .Vntoine-Lûuis-Fjançois Le Fèvre de Caumartin. né en 172^, maitre des Requêtes en 1749. président au Grand Conseil en 1731. intendant de Metz en 17.d4. et de Lille en 1736, devint, en 1778. prévôt des Marchands de Paris. U avait épousé, en 1749. Geneviève-.\nne-Maiie Moufle.
chez le Roi. .Nous étions vingt-deux, et j'étais le seul qui n'avait pas chassé. Cela faisait des envieux, mais je n'en avais jamais fait : il était temps de commencer. Mme de Pompadour étant encore convalescente de son rhume, il n'y avait point de femme. Le Roi était entre les deux princes des Deux-Ponts (1). Il fut gai et parla beaucoup. Après le souper, qui dura trois heures, il descendit chez Mme de Pompadour et nous congédia.
Le 2.'J, je parlai au Maréchal, et je trouvai M. d'Argenson chez le Roi, qui me présenta M. de Caumarlin, et qui me demanda si je partais bientôt. Par là, le petit mystère de mon état d'employé se divulgua. Je vis de mes concurrents à qui lamine allongeait, et je fis encore des envieux. 11 fallait s'y faire. Le bruit s'en répandit bientôt, mais je partis pour l'éviter.
Comme c'était le mardi des ambassadeurs, je vis Mme de Pompadour, et je la remerciai de bon cœur d'avoir si bien parlé au Roi. Delà, j'allai chez ^L de Beuvron, que le fameux M. Tronchin (2), où tout le monde courait comme à l'oracle, et qui mettait l'inoculation à la mode, traitait.
Je passai quelques jours à Paris à me préparer, et à m'occuper de mon intérieur. Je fis, avec les Carmes, un accord pour ma mère, moi et mon fils, pour deux autres baux de neuf ans, à notre volonté, de sorte que je m'assurais, pour mon fils et moi, de notre bel hôtel pour trente-six ans, terme bien long, et pour 7.0UO livres, prix modique alors. En couséquence, j'y fis de la dépense dans le jardin, dont je fis baisser le mur du fond, et bien des ornements, et je m'y arrangeai pour ma vie.
Le 29 mars, le Conseil commençant à dix heures et devant durer tard, y ayant, ce jour-là, réception de M. de Moras à la charge de Contrôleur général adjoint, mon affaire devant
jlj Clirétien IV, in-ince iml.ilin, duo lU'S Ucux-I'onts, .-iv.nil pouv frère k" prince Frédéric des Deux-Ponts, lieutenant jiénéral au service de France depuis nso.
(2) Théodore Troucliin l'Oll-l^Sl , célèbre médecin né à denévc'. Il se lit d'abord connaître comme inoculatcur. Appelé à l'.uis par le duc dllrléans, il s'y fixa en ITtiti, cl devint son premier médecin.
commencer à midi à la grande Direction, je me tranquillisai toute la matinée, n'ayant plus rien à y faire. A deux heures, je me rendis chez M. le Premier, qui était à portée du Conseil, pour y attendre mon sort. J'affectais une tranquillité stoïcienne qui n'était pas bien pure ; j'étais pourtant assez tranquille. J'avais laissé mon laquais, avec une feuille de papier, dans l'antichambre du Conseil, pour qu'il priât le rapporteur de mettre, dessus ce papier, l'arrêt. A deux heures et demie passées, mon laquais m'apporta mon papier. Je trouvai dessus : Débouté. Cela était court, mais s'entendait bien. Je restai confondu. C'était une chose déshonorante, après les peines que je m'étais données pendant trois ou quatre ans ! J'employai ma philosophie à en avoir, en effet.
Je descendis pour parler au rapporteur : il était honteux ; il me dit que, hors lui et deux commissaires, j'avais perdu tout d'une voix ; que l'on avait trouvé que, pour une si ancienne prétention, il fallait prouver, clair comme le jour, que toutes les fins de non-recevoir de la prescription avaient frappé; enfin que, hors lui et M. d'Aguesseau et La Granville, commissaire, cela avait été unanime. Il est vrai que c'étaient bien les trois meilleures têtes. J'appris, depuis, que c'était M. de Gilbert qui, sur la rigueur de la prescription, avait fait tourner tout le Conseil; que M. de Fresnes, pointillant à tort et à travers sur tous les points, avait achevé de déterminer ; que ceux qui étaient pour moi n'avaient pu se faire entendre ; que M. de Séchelles, qui aurait dû m'aider, s'était retiré avant d'y être ; que M. de !Moras, loin d'aider, avait aggravé, qu'enfin on avait jugé de Turc à More, à la dernière rigueur, non seulement sans considération, mais même sans entendre l'aflaire. J'en fis convenir, par la suite, ceux qui en étaient, et M. de la Granville, excellent juge, persista à crier contre la rigueur odieuse de ce jugement (1). Je remontai chez M. le Premier, tâchant de faire bonne mine
(1) L'affaire était venue devant le Conseil d'État, et l'on a vu nommer ceux de ses membres qui la jugèrent : MM. d'Aguesseau, Bidé de la Granville, Gilbert de Voj-sins, d'.\guesseau de Fresnes, Moreau de Séchelles, Peirenc de Moras.
il mauvais jeu, et, une heure après, je montai dans ma chaise, et je m'en vins à Paris.
Je passai trois ou quatre jours étourdi du coup et travaillant aux arrangements de mon voyage de Calais et de commandant sur la côte, pour changer d'objet et me dissiper. J'olfris mon chagrin à Dieu, et, quoique je sentisse vivement ce désagrément, je me calmai et je cherchai à me retourner de tous les sens pour tirer quelque parti de mon désastre.
A la fin, je fis mon plan d aller toujours à l'échange. Je résolus, pour profiter de l'espèce d'embarras où l'on serait de niavoir condamné si durement, de tâcher d'enlever tout de suite le bon du Roi.
Le 4 avril, je fis demander une audience à la Marquise : je la trouvai toujours bien parée, seule à sa toilette ; les apparences de conversion allaient lentement. Je la priai de presser le Roi de donner son bon à mon mémoire, et je lui en laissai un. Je la remerciai de bon cteur de tous les autres services qu'elle m'avait rendus. Elle me dit de me presser de me rendre à Calais, M. de Cliaulnes en partant. Je lui dis : (t Au plus tôt après cette affaire ici ! »
De là, j'allai chez M. de Séchelles que je trouvai avec M. de Moras : après avoir lu mon mémoire, il me dit qu'il allait le renvoyer aux examens ordinaires, c'est-à-dire au Grand Maître, etc. Je me récriai vivement, ^I. de Séchelles ne put résister à tout ce que je lui dis; il mit mon mémoire sur les papiers de son travail du lendemain, me promettant qu'il serait expédié.
En effet, le 5 avril, le Roi mit de très bonne grâce son bon au bas démon mémoire, et, le soir, M. de Séchelles me dit que le Roi le laissait le maitre de Inen finir tout cela. C'était beaucoup, mais pas tout, et bien différent du cas où j'aurais gagné mon procès, puisque non seulement mon ancien bien d'.Vudruick sautait, mais peut-être encore tous mes bois de Fresnes, au lieu que j'aurais dû avoir le Quart du Roi (1) pour rien, suivant mon système.
(Il Le « Qii.irl du Iloi « l't Je bois ilc l'resnes faisaient partie des bois de
Dans les intervalles de cette affaire, je fis, à Versailles, bien des courses pour prendre des éclaircissements sur la façon de me conduire à Calais. Je vis tous les premiers commis, la plupart mes amis. Je fis, de tout cela, des notes curieuses. J'eus, avec j\I. de Machault, une conférence intéressante : je lui parlai de notre titre de Cousin, lui montrant mes lettres. Il me dit qu'il ne croyait pas que je dusse lui donner le Monseigneur; qu'il le demanderait à M. Langlois (1); que, s'il était question de négociations, il se souviendrait que j'étais là ; qu'il était bien aise que j'y fusse ; qu'il fallait ménager la fraude, avoir des nouvelles, mais il se tenait fort réservé, voyant que j'étais nommé par la terre et par son ennemi. Je prévoyais bien que cette mésintelligence de la terre et de la mer causerait un de mes principaux embarras. Le 9 avril, mes gens partent pour Calais, Bertot conduisant toujours cela au mieux. Ils vont par Condé, pour y prendre tout.
Le même jour, je vais à Versailles pour prendre congé. Je me présente, ainsi que le duc d'Havre, et nous soupons tous les deux, les seuls sans avoir chassé, et avec distinction. C'était un vendredi : outre le Carême, que le Roi fait toujours en entier, il y eut le service d'huîtres, au moyen de quoi le souper dura trois heures. La Marquise y était brillante à son ordinaire, hors qu'elle faisait maigre. D'ailleurs la dévotion allait lentement; on disait que ce n'était qu'un « quart de conversion ».
Il n'y avait pas grand monde, et cela fut fort agréable, hors que le Roi ne parla, comme cela lui arrive souvent, que de mort subite, de prières des agonisants, etc. Quelqu'un ayant parlé légèrement de Saint-Augustin, la Marquise prit vivement son parti avec justesse. Tout cela faisait, pour un philosophe, un plaisant mélange.
Après le souper, tandis que le Roi était allé, comme il fait tous les soirs, chez ses enfants, je pris congé de la Marquise, qui dit qu'elle ne craignait pas pour nos côtes, qu'elle donneil) Langlois, premier comuiis du Sceau.
354 JOURNAL DU DUC DE CnOV
rait beaucoup poui* que les Anglais y vinssent, mais poulies pays d'Aunis ; que l'expédition de Mahon était sûre ; que les entreprises et dispositions de la Marine étaient admirables; qu'il faudrait pendre ceux qui débitent que tout manque, quand cela n'est pas. Enfin, comme elle était aussi attachée à M. de Machault qu'ennemie de M. d'Argenson, la Marine avait beau jeu ! Elle dit aussi qu'il ne fallait pas mettre les armes bas qu'on n'eût écrasé les Anglais ; que la considération était la principale chose, à une grande puissance; qu'il valait mieux périr tous que de donner atteinte à cela. On lui cita, là-dessus : « Nous avons tout perdu, fors l'honneur ! » Enfin elle parla avec beaucoup de force et de dignité, et elle avait plus d'élévation d'âme qu'on ne devait s'y attendre.
Le Roi tardant, nous restâmes ainsi longtemps à causer dans son arrière-cabinet. La Marquise me chargea de dire à M. de Soubise combien on le plaignait. En effet, son frère le Cardinal se mourait, et la princesse de Condé qui, depuis treize mois, paraissait grosse, inquiétait. Au coucher, je pris congé du Roi, qui me parla assez gracieusement : ainsi j'eus, à plusieurs égards, lieu d'être content. Le 10 avril, je pris congé de M. d'Argenson qui me donna assez au long mes instructions et me marqua mille amitiés. Je pris congé de tout le monde, et je revins à Paris m'enfermer et me recueillir, carie même soir, le temps me pressant, j'allai aux Théâtins, bien fâché de n'avoir pas plus de temps à moi, mais j'y allais de bon coeur.
Le Mardi saint, 13 avril 1756, je partis de Paris pour Condé et Calais
(1) Après une visilc .ui tliu- ilc Cliaulnes, liculenanl géiiOivil de hi province, en son château près Péronne, le prince de Croy se rend à Condé et à l'Hormitage. Il n'est à Calais que le 25. Là, après avoir organisé sa maison, il préside aux exercices des troupes et aux préparatifs d'un « camp » qui va durer deux mois.
Détails d'un conibal, dans Us eaux de Calais, entre le Centaure et le Mati repas.
l'iiurnée militaire à Boulogne, Monlimiil. Vorton, Alibcvillc, Picquigny,
Le 17 décembre, j'arrivai à Paris dans le nouvel hôtel. Je fus enchanté de trouver, après huit mois d'absence, ma mère assez bien, mes enfants tout au mieux. Je ne pouvais me lasser d'admirer le joli jardin, surtout le boulingrin, le fond qui était si bien qu'il paraissait ne faire qu'un avec le jardin des Carmes ; le beau balcon et les appuis dorés et verts qui relevaient le tout, les jolis arbres de mon choix qui faisaient que le jardin était comme au printemps, le long des beaux berceaux. Enfin cela relevait cette belle maison, et achevait d'en faire un hôtel superbe, et d'autant plus agréable qu'il était à notre nom.
Je restai les trois premiers jours incognito dans Paris, à jouir et à entamer uniquement mes grandes affaires. J'étais enchanté de mon fils, à qui je trouvai l'esprit le plus solide, le plus net et de la meilleure espèce, capable de grandes choses, avec un caractère assez aimable. Je m'ouvris à lui sur plusieurs choses, et, plus je le soudai, plus j'en fus content. Il avait treize ans. J'en fis mon secrétaire et mon homme de confiance, et la manière dont il y répondait me donnait la satisfaction et le sentiment le plus vif qu'un cœur pût ressentir. Ma fille gagnait aussi en bien, et devenait très grande fille.
Pour les affaires, j'eus surtout une conférence secrète avec M. le prince de Soubise, qui m'apprit qu'il n'y avait que huit cordons de vacants, et me nomma mes huit concurrents. J'agis d'après cela.
J'allai trouver le maréchal de Belle-Isle, que j'accrochai de force, au sortir de chez la duchesse de Luynes, sa grande amie. Je lui demandai la permission de me présenter, et où
.\iniens. Recherches, à l'abbaye du Gard et à l'église d'Araines, sur la terre et les anciens seigneurs de Croy. Séjour à Ch.-uilnes. Règlement du service des garde-côtes.
.\utre tournée au Crotoy, à Cayeux. au Tréporl, à Dieppe, auPolIet. Retour à Calais le 16 novembre.
Pendant ce temps, le duc de Chaulnes a fait des démarches à Versailles, afin de lui procurer le Cordon bleu, démarches que fait échouer l'opposition de Mme de Pompadour.
Le 2 décembre, M. d'Argenson l'autorise à venir passer un mois à Paris-
en était notre négociation, pour mon cordon Lieu. Il me dit en avoir parlé, qu'il eu reparlerait, et j'accrochai rendezvous pour le lendemain à son lever. Comme son goût l'avait toujours porté aux grandes affaires, il était dans son centre, était ministre, général d'armée, négociateur et conseil pour les affaires du temps. Il n'avait pas un moment à lui, et en faisait gloire.
De là, j'allai chez M. d'Argenson : il me reçut au mieux. C'est, malgré l'envie de ses ennemis, un homme supérieur, charmant quand il veut plaire, de l'esprit comme un diable, adroit à proportion, voyant bien, des grandes vues propres aux grandes choses, et qui non seulement soutenait, mais avait fait et relevé le militaire, sans, en rien, être aidé du Roi, souvent même en étant abandonné, et enfin se soutenant contre le plus fort parti qui fut jamais.
Il me fit la réception la plus llatteuse, m'assurant du contentement infini qu'on avait eu de ma partie, enfin me disant tout ce qui pouvait le plus flatter ma vanité. Pour profiter du bon moment, je lui parlai de trois choses : de joindre Boulogne à mon commandement. Il parut y tourner, à condition que je ne rendisse pas compte de cette partie à autre que lui, et pas à M. de Chaulnes, que cela ne regardait en rien, et d'en prévenir M. d'Aumont(l).
La deuxième chose était de conserver mon commandement, sans être regardé comme placé, et sans manquer la besogne brillante, comme le siège de Wesel, s'il avait lieu. Il me répondit qu'il entendait bien que je ne voulais quitter Calais que pour la gloire ; que, cependant, on ne pouvait laisser cette partie sans un général ; fjue qui courait deux lièvres n'en prenait pas ; que personne ne pouvait me dire si l'on se bornerait à une observation, ou si l'on agirait offensivement ; que, quand môme il le saurait, il ne me le dirait pas. Quoiqu'il ne me répondit pas suivant mes vues, je persistai à garder mon beau poste, mais à le quitter pour la gloire, si elle avait lieu.
(1) On il vu [iliis haut que le duc d'-Vunuint OUiil gouverneur du Hciulunnais.
La troisième chose était pour mon cordon : il me dit qu'il en parlerait volontiers quand on voudrait, et qu'il y ferait de son mieux, et il le fit, mais il me renvoya à la Marquise, marque qu'il agissait de bonne foi.
Je lui parlai de la grande tactique que j'avais tâché de montrer en règle dans mon camp de Calais, des moyens de la mettre en usage en formant une école pour cela, pour les officiers généraux à l'École militaire, avec des reliefs exprès. Il ne prit pas cela avec l'ardeur que j'aurais cru, parce qu'il allait au vrai. Il me dit que le mieux, pour cela, était de grands et fréquents camps de paix et d'évolution, mais que cela était trop cher pour avoir lieu en France ; qu'ainsi on n'y ferait pas toutes les bonnes choses qu'on pourrait faire. 11 me loua beaucoup sur ma grande exactitude à donner des nouvelles, et je vis avec douleur que donner des nouvelles fait plus d'effet que la tactique la plus habile.
Je sortis de chez lui bien content, et voyant de quoi former mon plan de conduite pour le reste. J'allai m'enfermer pour cela, ayant pour règle de ne rien entamer que je n'en eusse formé, auparavant, par écrit, le plan.
Je fis, le soir, ma révérence au Iloi. Il ne me dit rien, non plus qu'au grand couvert, où je me plaçai exprès en évidence. J'en fus touché, autant au moins pour lui que pour moi. Il n'était pas assez hardi, en pareil cas, pour parler aux arrivants. J'allai souper chez madame la Première, où il y avait un grand monde. On ne parla que de la plaisanterie du jour, qui était le tremblement de terre de Lisbonne, comme M. de Baschy le racontait. Je me retirai, ce jour-là, assez mécontent de ma réception, m'étant flatté de mieux.
Le 22 décembre, en revanche, fut des plus flatteurs. J'allai, dès neuf heures, à mon rendez-vous chez le maréchal. Il me reçut aumieux, me parla avec une tendresse dont je fus pénétré ; me dit avoir lu, la veille au soir, la lettre de ma mère que je lui avais remise, en arrivant, pour Mme de Pompadour, et qu'il l'avait pressée vivement ; qu'elle était très bien portée pour moi ; qu'il l'avait engagée à répondre à ma mère la lettre ci-jointe, de sa main :
« M. le Maréchal de Belle-Isle sera ma caution auprès de vous, Madame, du désir que j'ai de contribuer à ce qui peut vous être agréable. Je souhaite très sincèrement que vous ayez bientôt satisfaction sur le cordon que vous désirez pour M. votre fils ; il en est digne à tous égards, et je serai très empressée à mettre au jour ses bonnes raisons.
« J'ai l'honneur d'être très parfaitement. Madame, votre très Jiumble et très obéissante servante.
La Mabouise de Pompadolr. »
Je lui nommai les huit concurrents : les deux de Mahon promis (1), ainsi que celui de ^I. de Gontaut, de son père, trois ambassadeurs, Broglie, d'Aubeterre et d'Ossun, l'Infant et M. de Béthune, qui était un secret. Et j'appuyai sur ce que trois ambassadeurs, c'était trop. Il en convint, et que l'on pouvait remettre l'Infant.
Pour" les affaires du temps, il me dit qu'il avait dit au Roi que son autorité était perdue, qu'il fallait, pour la soutenir, tenir mordicus à ce qu'il avait déclaré si hautement, qu'il était trop avancé pour reculer.
De là, j'allai chez la Marquise; quoiqu'il ne fût que dix heures du matin, je la trouvai qui allait à la messe inco- (jnito. C'était un jour ouvrier. Aller ainsi à la messe de bonne heure, sans alTectation, marquait une vraie dévotion. Elle n'allait plus au spectacle. Elle avait fait boucher le passage particulier par lequel le Roi descendait dans le petit cabinet rouge. Le Roi n'y pouvait plus venir que par la grande pièce où les personnes du premier rang attendaient. Cela le gênait môme souvent. Avec tout cela, elle mangeait toujours fort parée, à cùté du Roi, dans les cabinets. Tout cela était un mélange des plus singuliers, et auquel on ne connaissait rien. Pour moi, c'était toujours ce que j'avais prédit et prévu depuis plus de quatre ans devant, qu'elle deviendrait, petit à petit, dévote avec le Roi, et qu'alors ce serait le comble de sa faveur. Elle était bien, dès lors, au comble, puisque les plus grandes affaires se traitaient chez
I C'cst-à-ilirc le l'oriion jHMmis :\ doux ilos v,Mii((iioiirs do l'oi-l-M.-ilum, ville réeemmeul toinhée cnli'c les iniiins des Krani.ais.
elle, qu'elle avait fait, disait-on, le traité de Vienne avec l'abbé de Bernis, à l'insu de tous, traitant directement avec M. de Kaunitz. C'était chez elle que le principal des affaires du temps, de l'intérieur, et tout ce qui regardait le Parlement se traitait, et par elle seule passaient toutes les grâces.
J'attendis son retour de la messe dans la grande salle de compagnie, causant avec sa première femme de chambre, qui m'étonna en ne me parlant que de l'ennui qu'elle avait de ce terrible pays, de son étonnemenl de voir des seigneurs, qui pouvaient être des rois dans leurs grandes terres, valeter dans leur antichambre, et du désir qu'elle avait de vivre à la campagne, éloignée de ce chaos. Je fus surpris de trouver, là, tant de raison.
Madame arriva : je me trouvai heureusement bien disposé. Je la remerciai des bontés que le Maréchal m'avait dit qu'elle avait pour moi. Je l'assurai de l'espérance unique que je mettais dans ses bontés, étant sur de lui plaire par mon zèle à faire mon devoir, et que j'avais tant de raisons pour réussir, que je la connaissais trop éclairée, pour ne pas espérer pouvoir compter sur sa protection. Elle m'écouta avec un air de grand contentement, me dit qu'on était très content de moi, et qu'elle désirait de tout son cœur que j'eusse satisfaction. Je me retirai bien heureux de ma démarche, en augurant bien, et résolu de suivre vivement l'affaire.
Je courus chez M. d'Argenson, lui dire que l'affaire était en bon train. 11 en parut réellement aise, me promit d'en reparler au Roi, et fit devant moi une note qu'il mit dans son portefeuille pour en parler vivement, à son premier travail.
J'allai, de là, chez M. le garde des Sceaux, avec qui, malgré sa guerre déclarée avec M. d'Argenson, je m'entretenais bien. Il me promit de parler à la Marquise. J'allai aussi me faire écrire chez M. l'abbé de Bernis. C'étaient, avec M. de Machault, les meilleurs amis de ]\Ime de Pompadour, et je frappais à toutes les portes de règle, pour n'avoir rien à me reprocher. Gomme le frère de Mme de Pompadour, qu'on venait d'appeler le marquis de Marigny, venait
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d'être nommé secrétaire de l'Ordre, nous nous fîmes écrire ciiez lui. C'était lui qui, par sa charge, devait présenter la liste : ainsi toute cette faveur si recherchée était dans leurs mains.
J'allai ensuite voir tous les ministres : ils me reçurent au mieux. M. Rouillé me parut bien las de sa besogne et ne la garder que par complaisance pour sa famille. Il me fit bien des amitiés. M. de Saint-Florentin me dit que la liste de l'Ordre ne le regardait plus, mais il me donna de bons conseils d'amitié. Enfin, ce jour-là, je fus reçu de tout le monde au mieux, et je vis qu'on ne perd pas toutes ses peines en travaillant bien.
Je fis mes révérences à la Reine, à M. le Dauphin, qui me parlèrent avec bonté. J'allai dans tous les endroits où j'avais à travailler ou à préparer, pour remplir mes objets de l'hiver.
Comme je craignais que M. le prince de Soubise, qui m'avait donné la chose pour impossible, et à qui je m'étais réservé pour la promesse de la première promotion, ne sachant pas le degré des choses, n'appuj'ât pas assez vivement, j'allai lui écrire chez lui que tout était en bon train, et qu'il fallait absolument qu'il l'emportât. Il pouvait tout et était au mieux.
Le soir, le Roi me donna le bougeoir, mais ne put se résoudre à me parler devant le monde. J'avais, ce jour-là, soupe chez Mme de Livry, où M. de Lameth arriva, venant de Prusse, de l'armée de M. de Brown, et de Vienne. Il avait fait la campagne la plus agréable, et il nous parla d'une manière très curieuse de la bataille de Lowositz, où il n'avait pas quitté M. de Brown (1). Je vis avec lui que mes conjectures sur tout cela avaient été justes.
Le 24, veille de Noël, je fis encore quelques démarches le matin et, à deux heures, je partis pour Paris. J'allai parle grand chemin dont le ferrage commençait à réussir. J'allai, en passant, voir Mlle de Beuvron pour ])réparer la famille dont elle était le centre. Elle était bonne parlemen-
[l) Lowosilz. ville du Uohèino pros laquelle l'rédéric II ildil les .\iilrichiens commandés par le général Brown (1" octobre 17561.
taire, et disait que, quand le Roi se trompait, il fallait qu'il se rétractât. C'était le discours de Paris et du Parlement ; ainsi on était loin de compte.
Le jour de Noël, après la grand'messe à Saint-Sulpice, il me fallut courir pour mes affaires. Le lundi, je retournai à Versailles et soupai dans les cabinets. Le mardi (1), j'allai à la toilette, où je parlai hardiment, et, le soir, le Maréchal, devant le prince de Soubise, parla très bien. Le mercredi, je dînai chez le garde des Sceaux et lui fis lire mon mémoire. Le jeudi, je dînai chez le Maréchal, avec les principaux [courtisans]. Il me dit avoir donné la lettre. La veille il avait parlé au plus fort avec M. de Soubise, qui promit d'appuyer à Ghoisy, où ils allèrent, et me fit reproche d'avoir nommé M. de Béthune (2), car le ]\Iaréchal avait tout mis sur ses tablettes et discuté chacun des huit. Je passai le jour chez M. de Sparre (3), et chez moi tout le soir. Vendredi, veille de l'An, j'eus conférence avec M. de Marigny et lui donnai un mémoire. J'en écrivis un au prince de Soubise, qui ne revint que bien tard. Je reparlai au (sic) Machault, Je frappai à toutes les portes réelles. Je ne négligeai rien. Le ^laréchal me dit que, si l'on en dégotte {sic) un des huit, ce sera moi, à moins que l'on ne fasse l'Infant seul. Je ne pus parvenir à donner mon dernier mémoire. Je n'osai le donner moi-même. J'en augurai mal. Les dernières démarches n'allaient pas comme j'aurais voulu. Tout étant fait, je me retirai chez moi, attendre le lendemain avec le moins d'agitation possible. Heureusement on ne me nommait pas sur les rangs ; ainsi je ne pouvais paraître refusé.
il Les ligues suivaiiles sont tracées hùtivemenl, M. de Croy n'ayant pas eu le temps de mettre au net.
(2) Armand-Louis, marquis de liéthune. né en 1711, capitaine dans le régiment Royal-Roussillon, guidon de gendarmerie en 1739, colonel général de la cavalerie légère en 17j9. chevalier des Ordres en 1737, marié en premières noces à Marie-Edmée de lioullongue. et en secondes noces 1733; à Marie-Thérèse Crozat de Thiers.
(3* Joseph Ignace Magnus de Toffeta. conile de Sparre 1701-1787 , brigadier en 1743, maréchal de camp en 1748, avait épousé, en 1730, Marie-Antoinette du Chambge des AUœux. fille J'un président à la Cour des Comptes de Flandre.
DU l*' JANVIER AL 28 MARS 1757
Création de sept chevaliers de l'Ordre. — Nouvelle d'un attentat contre le Roi, à Versailles, où je me rends aussitôt. — DiHails sur le crime de Damiens. — Chargé de l'enquête, en ijualilé de commandant en Ai-lois, son pays natal, je rinlerroge et pars, le 9, pour Arras. — Assemblée des États, et envoi de mon premier rapport à Paris, le 11. — Arrestation des parents de Damiens. — Voyage à Bélhune, à Saint-Omer. — Dîners et réceptions à Arras. — .arrivée de lettres de la Cour, flatteuses à mon égard. — Nouvelle de la démission de MM. d'Argenson cl de Macliault. — Voyage en Picardie el eu Boulonnais. — Retour à Arras par Rergues. — Sainl-Winock, d'oùj'envoie interroger un habitant de Poperingue. — Fin de mon enquête, concluant à l'inexistence de complices. — Retour à Paris le î> mars. — Considération que me vaut mon travail. — (Compte rendu de ma mission aune assemblée de magistrats, réunie chez, le Premier Président Mole. — Je leur déclare que Damiens est un fanatique el un fou. — Conversation avec M. Mole. — .Ma réception ciie/. .Mme do Pompadour et chez le Roi, qui ne me dit mot. — Visites aux minisires. — Entretiens ;ivec le maréchal de lîolle-lsle, l'abhé de Hernis el Mme de Pompadour. — Liste des ol'liciers générau.\ employés à l'armée du Bas- Rhin ; je n'en suis point et m'explique, à ce sujet, avec le mariiuis de Paulniy. — Portrait de Damiens, tracé après la séance du 12 mars, au Palais, où j'ai été convoqué. — Ouverture, en ma présence, d'une valise de Damiens. — Création, par le Roi, de quatre maréchaux de France. — Il lient les Sceaux. — Le maréchal d'Estrécs. — Mes tra-
vaux avec MM. île Belle-Isle et Je Paulmy. — PromcuaJe au château de Bellevue. — Jugement et supplice de Damiens.
Le jour de l'An, j'allai à la messe de bonne heure. J'attendis longtemps, dans l'Œil-de-Bœuf, mon sort, et, enfin, on publia les sept, et mon exclusion, .fe vis, non sans douleur, M. de Broglie recevoir les compliments. Les sept étaient ceux que j'avais marqués. Ils étaient, il faut l'avouer, tous convenables. On réservait l'Infant pour la Chandeleur. Tout était pour les ambassadeurs. Je vis le prince de Soubise, près de qui je tàtai promesse. Il me conseilla de partir.
Je pris la chose assez tranquillement, quoique cela me renvoyât bien loin, et après mes cadets. Je retournai à Paris l'annoncer à ma mère et la consoler.
Le 5 janvier, ayant travaillé tout le jour, j'allai à neuf heures et demie pour souper à l'hùtel de Condé (1), où je n'avais pas été d'un an. En entrant dans la chambre, je vois tout le monde morne, M. le prince et Mme la princesse de Condé s'entretenant d'un air consterné. Je m'approchai de ;Mme de Renty qui me dit : « On assure que l'on a voulu assassiner le Roi, et qu'il est blessé ! » Voilà tout ce qu'on en apprit, d'abord.
M. le prince de Condé partit, et l'on envoya partout aux nouvelles. Comme on servait, alors, on alla souper. Jamais repas ne fut plus triste. On n'osait lever le nez de dessus son assiette. Le souper fut court. A près de minuit, on reçut le bulletin de M. de Gesvres, conçu en ces termes ; la jolie et aimable princesse de Condé, alors grosse, pensa s'évanouir :
« Le Roi, prêt à monter en carrosse, pour retourner àTrianon, a été frappé, au côté droit, d'un coup qu'il a cru d'abord n'être qu'un coup de poing. 11 y a porté la main et l'a retirée pleine de sang. Il a ordonné lui-même qu'on arrêtât l'homme qui était en redingote grise, mais qu'on ne le tue pas. Il a remonté avec force son escalier. II n'y avait pas de chirurgien dans le moment. On l'a
11) Ancien liôlel de Gondi. duc île Retz. 11 occupait l'espace compris entre les rues de Condé, de Vaugirard et des Fosscs-Monsieur-le-Prince.
déshabillé. La Marlinière est arrivé, enfin. 11 a sondé la plaie, et ne l'a trouvée ni profonde, ni dangereuse. Le itoi a été saigné et est tranquille, dans ce moment.
« L'homme est arrêté. »
Le (j janvier, jour des Rois, je me rendis, le matin, à Versailles. Je trouvai des postes des Gardes partout. Tout était sur le qui-vive. Je m'informai, dans la galerie, de la santé du Roi. On me rassura en m'apprenant que la blessure était très peu de chose, et comme un coup d'épée qui n'empêcherait pas de sortir quelqu'un qui voudrait le cacher. J'appris les circonstances ; voilà ce que j'en ramassai, en gros :
Vers six heures du soir, par un temps assez clair, quoique couvert, la lune étant pleine, et y ayant des flambeaux qui éblouissaient, le Roi, voulant retourner à Trianon où tout le monde était resté, comme il descendait la dernière marche de la petite salle des Gardes, pour monter en carrosse, étant appuyé sur son Grand et Premier Ecuyer (1), le duc d'Ayen et M. le Dauphin le suivant, le capitaine des Cent-Suisses marchant devant, la garniture bien faite, un homme s'élance entre deux Gardes qu'il fait tourner l'un à droite, l'autre à gauche, fait tourner un officier des Gardes en le poussant vivement, et vient, un peu par derrière, de toute sa force, frapper le Roi au côté droit, avec un couteau à canif, et si fort que l'excédent, ou le bout du couteau fait pencher le Roi en avant, et lui fait dire : « Duc d'Ayen, on vient de me donner un coup de poing ! »
L'homme exécute cela avec tant de promptitude, qu'il rentre par la trouée qu'il a faite, avant que ceux qu'il a presque culbutés soient remis, et personne ne voit le coup, tant à cause des flambeaux (juc parce que l'on regardait à ses pieds, à la dernière marche.
Sur le propos du Roi, le maréchal de Richelieu, qui était aussi derrière, dit : « Qu'est-ce que c'est que cet homme avec son chapeau? « Le Roi tourne la tête, et, voyant que c'était
) l-e Grand Kciiycr ilail le louitc i\v Uiimino, lo l'ivmiei Kciiyor le iimri|uis lie Beringhen.
du côté OÙ il avait senti le coup, et y ayant porté la main, et l'ayant retirée pleine de sang, dit : « Je suis blessé! Qu'on l'arrête et qu'on ne le tue pas ! »
Un valet de pied qui tenait la portière voit couler du sang et s'écrie : « Le Roi est blessé ! » On saute au collet de l'homme, et le Roi retourne. On veut l'emporter. 11 dit : « Non ! J'ai encore la force de monter! » Et il remonte légèrement son escalier, ayant jusque-là marqué beaucoup de force et de présence d'esprit. Revenant chez lui et voyant couler beaucoup de sang, il se crut blessé à mort : « Oh ! je suis frappé! Je n'en reviendrai pas ! » Le sang et l'inquiétude l'affaiblissant, il demande, à plusieurs reprises, un confesseur et un chirurgien. Comme toute sa Maison était à Trianon, pendant assez longtemps il manqua de tout. Il n'y avait pas de draps dans son lit, ni de chemise. On ne put trouver qu'un peignoir. La tête tournait à tout le monde. On courait de tous côtés. Les plus sages dirent qu'il fallait laisser couler le sang. Le Roi se trouva mal et crut que c'était le coup et qu'il se mourait. Il pressa pour un confesseur. L'aumônier de quartier arriva. Il se confessa à la hâte et demanda instamment l'absolution, sous condition et promesse de se confesser plus amplement et mieux, s'il avait le temps. On la lui donna.
Un petit chirurgien arriva, qui lava la plaie, mais n'osa sonder sans l'arrivée du Premier chirurgien. La Martinière, qui était à Trianon, arriva enfin. Il sonda la plaie et dit qu'elle n'était pas profonde et qu'il ne la croyait pas dangereuse, mais l'idée vint à tout le monde, et au Roi, que le poignard était empoisonné. Cela redoubla l'inquiétude. Mesdames arrivèrent au bruit, et, trouvant le Roi blessé, baignant dans son sang, s'évanouirent par terre autour du lit. Il y en a qui restèrent même fort longtemps sans connaissance. M. le Dauphin, tout en pleurs, mais conservant de la présence d'esprit, donnait ordre atout.
La Reine arriva, et crut que ce n'était qu'une colique, mais, voyant le sang, elle se trouva mal aussi. Le Roi demandait encore à se confesser. On proposa, le confesseur
du Roi n'y étant pas^ un aumônier du grand commun qui était estimé. Il vint. Le Roi se confessa à lui longtemps et demanda l'Extrême-Onction. On l'ut chercher les saintes huiles et le cardinal de la Rochefoucauld pour les lui administrer. Les saintes huiles arrivèrent, mais heureusement on ne trouva pas le cardinal, et il ne reçut pas rExtrême-Onction.
Le confesseur du Roi arriva. Le Roi fut avec lui encore une demi-heure, et l'on crut que c'en était fait de Mme de Pompadour, et que le règne de la dévotion allait reprendre. Les courtisans les plus intimes tinrent des propos selon leur goût, et la plupart peu édifiants. Le Roi fit, devant tout le monde, une espèce d'amende honorable, demandant pardon à ses enfants des scandales qu'il avait pu leur donner, à la Reine des torts qu'il avait pu avoir avec elle. Il dit à M. le Dauphin qu'il allait régner, et qu'il serait plus heureux que lui, que le royaume serait en bonnes mains. Tous fondaient en larmes.
Cependant, à cause de l'idée du poison, vers minuit, on leva l'appareil et l'on trouva qu'il n'j- avait nulle mauvaise marque, et que ce ne serait rien. Ainsi, les esprits commencèrent à se tranquilliser.
Mme de Pompadour était à Trianon avec les principaux courtisans. Elle revint dans son appartement à Versailles, où elle fut plusieurs jours sans entendre parler du lloi, et paraissant tranquille.
lluvenons, à présent, à l'assassin : dès qu'on le saisit et tarabusta, il dit : « Eh bien ! c'est moi ! Il n'en faut pas chercher d'autre I » 11 avait son chapeau sur la tète en donnant le coup. On assure que, quelqu'un lui ayant dit de mettre chapeau bas, il avait répondu : « C'est comme cela que je regarde les Rois ! »
On l'entraîna dans la salle des Gardes. On le fit dépouiller tout nu. On trouva un couteau de Namur dans sa poche, dont un côté à lame ordinaire, l'autre à grand canif, comme sont ces couteaux-là. On compara à l'habit percé du Roi, et l'on vit que c'était avec ce canif qu'il l'avait percé. On lui demanda s'il était empoisonné. 11 assura que non et qu'on
pouvait être tranquille de ce côté-là, mais, pour se faire valoir il dit : « Qu'on prenne garde à M. le Dauphin! » On lui demanda s'il avait des complices. Il répondit : « Si j'en ai, ils ne sont pas ici ! » Ce qui frappa le plus, c'est qu'on lui trouva environ trente-cinq louis en or ou en argent et un numéro I dans son chapeau (1).
On crut une conspiration. On mit des gardes partout, et tout en l'air. M. de Machault, garde des Sceaux, arriva, et, étant violent avec un air posé, il dit qu'il fallait lui brûler les pieds pour le faire parler. Des Gardes en fureur firent rougir les tenailles et lui brûlèrent très fort les pieds, dont il pensa mourir, dans la suite. Gela fit tort à M. de Machault. Le criminel se débattit beaucoup, et ne dit rien. Enfin, on l'emporta à la geôle de Versailles, et M. de Sourches, Grand prévôt de l'Hôtel, et sa justice s'en emparèrent, et les Gardes françaises le gardèrent.
Voilà tout ce qui regarde la première nuit.
Le 6, l'appareil, pour la seconde fois, fut levé, et La Martinière assura que cela n'aurait point de mauvaise suite, mais il fit, dans le premier moment, avec M. Senac (2), un bulletin détaillé qui était alarmant. Le Conseil s'assembla ; le Roi dit à M. le Dauphin de l'aller tenir. On résolut que tous les ministres enverraient une lettre circulaire pour annoncer ce malheur avec le bulletin. La poste fut retardée jusqu'au départ de ces lettres, qui annoncèrent la première nouvelle partout.
Ce qui restait du Parlement arriva. Le Roi dit à M. le Dauphin de tenir le Conseil et de leur répondre. On proposait de profiter de l'occasion, et l'on aurait dû le faire, pour apaiser les troubles et exiger, dans une circonstance si cri-
(l « J'ai retrouvé en détail dont tout cela venait. Voyez mon travail d'Arras. » [Noie de Vauteur.)
L'explication de ce n° 1 est celle-ci : les chapeliers d'Arras (Damiens était du pays) avaient coutume « de mettre au fond de leurs chapeaux une marque ronde ou carrée imprimée, avec un numéro. » Information du prince de Croyi p. 2.:
{1) Jean-Baptiste Senac ^legs-lT'iO;, conseiller d'État, membi'c de l'Académie des Sciences, premier médecin de Louis XV depuis 1132.
tique, (lu Parlement de reprendre ses fonctions, mais l'on manqua le moment, et M. le Dauphin répondit, de fort bonne grâce, lui-même, que ce n'était rien, que le Roi serait bientôt sur pied, qu'ainsi il fallait attendre ce moment-là, et qu'il les remerciait très foi't.
Le danger étant passé, on se calma et l'on ne reparla plus de confesseurs. Petit à petit, les courtisans reprirent leurs propos ordinaires. Le Roi garda le lit quelques jours. Ensuite, on le leva dans sa chambre; puis il alla à la messe à la chapelle, et, petit à petit, on l'engagea à descendre chez Mme de Pompadour. La première fois, ce fut sans rien dire, et l'on crut que c'était pour lui faire un mauvais compliment. Elle lui parla avec attachement. Il ne répondit pas et remonta sans rien dire. Le second jour, il descendit et fit une partie et parla. Le troisième jour, il y mangea, et, en peu de temps, tout reprit le train accoutumé, et elle fut plus puissante que jamais.
Revenons à ce qui me regarde.
Etant arrivé, le 6 au matin, à Versailles, et m'étant soigneusement assuré de toute la vérité, comme j'étais dans l'Œil-de-Bœuf où l'on se portait, on me dit que M. le comte d'Argenson me cherchait partout. Je me sentis pris, et que j'allais avoir ordre de partir. J'allai trouver M. d'Argenson, qui me dit qu'il fallait que tous les commandants partent. Je lui dis que je n'étais qu'officier général employé, et qu'il me fallait donc des lettres de commandant. 11 dit à M. de Fumeron (1) de les faire et de s'arranger pour cela avec moi. Pour profiter de l'occasion, je dis qu'il fallait y joindre le Boulonnois, qui ne pouvait être séparé. J\L d'Argenson dit qu'il ne demandait pas mieux, mais qu'il fallait en prévenir M. le duc d'Aumont. Je m'en chargeai.
De là, je retourne pour rassembler toutes les nouvelles et penser. Je reviens chez M. d'Argenson lui dire que l'on débite que le criminel se dit d'Arras. Il me remercie beau-
1) M. (le l-'iuiienui, clief ilc Iniiv.iii au iiiinistoi-e de l.i Guerre, auquel rcssorlissail lu conespumlaniu; avec les fiOnéiaux îles années, les coiuniandants et inlendanls îles places et des régiaiciils, etc.
coup de la remarque, et dit qu'il faut que j'aille droit à Arras, couler à fond toute cette affaire. Je lui représente qu'il faudrait, pour cela, que je visse le criminel et tirer de quoi me mettre sur la voie. Il m'approuve, me loue et m'envoie à M. de Sourches pour voir l'homme. M. de Sourches, bien aise que je sois chargé d'aller à Arras, me mène à la geôle où ses officiers faisaient les informations. Il me fait voir le criminel, assez bel homme, les yeux enfoncés, le nez grand et le teint animé par la lièvre, à cause de sa brûlure. Il était enchaîné dans un lit, souffrant et se plaignant de M. de JMachault qui l'avait inutilement fait brûler.
Je lui demandai s'il était d'Artois. Il me dit : « Oui, pour la vie et pour la mort! Les Artésiens sont francs; ils n'ont pas peur; le Roi n'a pas de meilleurs sujets ! » Pour les autres demandes du même genre, il me renvoya à M. de Sourches. Il parlait d'un ton doux, et j'en fus d'abord la dupe, et le crus quelque chose, mais cela ne dura pas longtemps. En sortant, il nous remercia, disant qu'il n'avait plus besoin que de Dieu et d'un bon confesseur. Je démêlai bien que c'était un fanatique, et puis c'est tout.
Je rendis compte à M. d'x\rgenson. On sut que je l'avais vu, que je partais pour son pays, et l'on parla beaucoup de moi. Je m'arrange avec le Maréchal (1), avec les autres. Je prends du chocolat et mes arrangements avec Mme de Leyde et M. d'Havre. On me donne une chaise du Roi. Je vais seul à Paris chez M. le duc d'Aumont (négociation pour Boulogne), et j'arrive au logis, à la fin d'un grand souper. Je parle tout haut du criminel que je viens de voir, et que j'annonce un fanatique. Je travaille comme un forçat cette nuit. Le lendemain matin, je repars par une grande gelée. La rivière était bien prise, même au-dessus des ponts. Ce fut un terrible hiver. J'arrive chez M. d'Argenson lui rendre compte du consentement du duc d'Aumont. Je vais faire dresser mes ordres, je les règle avec Fumeron pour les quatre provinces, faisant trois ordres.
(1, « Ce i(ui suit ne sera qu'une esquisse légère, n'ayant pas eu le temps. » I^Note de iauleur.)
Je retourne à la geôle. S'y perds bien du temps à attendre. On n'en pouvait rien tirer. J'y liiisse une note de mes demandes, qu'on m'envoie le soir, et qui me mettent sur la voie. Je prends congé de la Marquise, que je trouve tranquille, bon visage, vigoureuse et marquant de la fermeté, quoiqu'elle fût en danger. Je dis adieu au duc de Chaulnes, au prince de Soubise. Ils me disent que l'on attend tout de la volonté du Koi. Je trouve M. le Premier bien touché, car il donnait la main au Roi. Je prends congé, chez lui, de ma famille qui se charge de mes affaires. Je vais prendre mes ordres (jui n'étaient pas expédiés et, à si.x heures, je pars. Tandis qu'on m'attendait à Paris dès quatreheures, j'y arrive à huit heures du soir. Je travaille une grande partie de la nuit à mes paquets et à faire ma malle de papiers, tout en l'air.
Le 8, je me confesse dans ma chambre, et de bon cœur, mais bien pressé. Je donne quelques tendres avis à mes enfants. Je règle le plus gros, je mets-ordre à mes dettes et, à midi, je pars de Paris, par une gelée affreuse. Mon nouveau courrier pressant la marche, je pousse jusqu'à Roye où j'arrive à neuf heures du soir à la poste, dontle maître venait de mourir ; je loge à côté.
J'écris aux différents ordres de se tenir assemblés, et je fais continuer mon courrier. La gelée était si forte que j'étais glacé auprès du plus grand feu.
Le 9, jour de dimanche, je pars par lefroidle plus rigoureux. Je parle à la maréchaussée, et je commence à me faire connaître. Je rencontre M. de Saint-Germain (1) avec qui je m'entretiens dans sa chaise. Mon courrier ayant averti à Péronne, je descends ;i la poste, j'y donne mes instructions et mes ordres, bien aise d'y commander comme avait fait mon grand père, le comte de Solre.
A Bapaume, je descends chez ]\L d'Orsay, j'envoie au Tilloy, où je fais mes premières recherches et, par un grand
1, Claiiilc-Limis, cmiile de Sainl-Geruiain ITuT-ImS , iiiai'cclial do cump en 1746, lieulcnant gênOral en 17 IM, luiiiislrc de l.i Guerre en ms, avait ■^pousÉ Mlle de Persan, lillc de M. Doublet de Porsan, niailrc des Kcquôlcs.
froid, j'arrive, à six heures, à Arras, chezM. deFillancourt(l). J'y trouve tout le monde, comme j'avais demandé. Je prends l'air du moment, pour commencer noir et finir blanc, et pour voir de quoi il tourne. Je les fais trembler! La chambre était pleine. Je passe dans l'autre; j'examine chaque corps en particulier. Je tire les éclaircissements que j'avais eu soin de faire prendre du coupable. Je vois que les recherches qu'ils ont faites ne valent rien. Je demande s'il y a les deux procureurs. Je vois que le rapport du criminel était vrai et que tout le sera. J'entrevois le fait et l'innocence du pays. Je ressors. Je publie, pour rassurer, que le Roi est hors d'affaire, ce qu'on apprend sept heures après avoir su l'accident. Je monte en haut avec les corps. J'arrête avec fermeté les idées de compétence. Je fais trembler, puis me radoucis et congédie tout le monde.
Je commence par les deux procureurs : je trouve tout ; j'envoie, suivant l'ordre de dates, chercher chacun de ceux qui avaient connaissance. Réant (2), entre autres, me fait frissonner en prononçant Alculoy comme je l'avais entendu du coupable (3). Gela, et les actes me prouvent la vérité et la folie du criminel. Je commence à mettre les informations en règle. M. de Goure, subdélégué, m'aide un peu. J'envoie successivement chercher du monde et questionne jusqu'à dix heures, que je descends faire un bon souper. Je mange bien et sérieusement, gardant le lugubre du moment, et faisant sentir au pays la consternation où il doit être d'avoir donné naissance à ce monstre.
J'apprends que les trois frères Ferrand ou Fillancourt sont là tous trois par la Marquise, chose unique, et j'apprends qu'ils y sont aimés (4). Je remonte à onze heures et demie.
(1) M. de FiUancoui'L olait lieutenanl de Roi à Arras.
^2) Réant, cabaretier au petit Doulens, témoin appelé au procès' de Damiens.
(3) Alculoi/, ou Cueiloloy, manière dont les paysans prononçaient le nom de la Tliiculoye, hameau situé près Saint-Pol, et où Damiens était né.
i4 Les frères I-'errand étaient des parents de Mme de l'ouipadour (jui leur avait procuré des emplois. L'un d'eu.'C était gouverneur de la citadelle d'Ar-
Je continue jusqu'à deux heures de nuit mes informations, et^ voyant alors presque tout, et à quoi m'en tenir, je me retire chez moi dans une petite maison qu'on avait marquée pour moi à la hâte. Le froid était excessif.
Le 10, je travaille sans quitter, tout le jour, à reprendre les informations de chacun, plus étendues, les rangeant par ordre de dates avec M. de Goure. Le soir, je m'enferme seul et je remâche le tout. Je me secoue, et, pour me rendre intelligible, je tire une forme nouvelle de mon imagination. J'arrange mes matériaux à l'avenant, puis je prends la plume et j'écris moi-même, refondant toutes les informations, ne prenant de chacune que l'essentiel, les cousant, et j'en fais une suite historique et juridique, imaginant de cliarger chacun en marge par accolade, moyennant quoi chacun n'est chargé que de ce qu'il dit, et j'ai une suite historique claire et curieuse.
Je iinis à huit heures mon travail, je le repasse, arrange ; je mets le copiste de M. de Goure après, en lui montrant comment il doit copier, et, à dix heures, je vais souper chez M. le baron de Wismes (1). A minuit, je reviens voir mon travail, que le copiste continue toute la nuit. Moi, je forme me* lettres à la Cour et les autres, ce qui me tient presque toute la nuit. Je recommence de bonne heure. Le travail s'allonge, ne voulant rien laisser partir que de fini. Le courrier attend. J'allonge encore. Enfin, à midi et demie, le mardi 11, j'expédie mon premier courrier, avec un travail net, bien entendu et surprenant, pour le peu de temps.
Je soupe chez le Premier Président.
Le mercredi 12, je reçois les corps, continue mes informations de la campagne. Je soupe chez le comte de Cécile (2j..
Le jeudi 13^ je travaille toujours et reçois les dames. Je
ras, un autre gouverneur de Ruye. cl un lioisi(^me, nouiuië FillancourI, placé, eoniinc on vient île le voir, en ([ualilé ile lieutenant île Uoi, à Arras.
(1) Benoit-Alexanili'o. comte île Moucliy, baron île Wismes, sénéchal et gouvernrur île l'onlhieu, avait épousé, en llii. I.ouise-Elisabcth Texier irilaulclcuille.
{2 Jean François, comte de Cécile, seigneur d'Achicourt (près Arras).
soupe chez M. de Fillancourt. J'y fais observer aux Etats (sur une remarque qu'on me fait"> qu'ils s'endorment, et je mets en avant une as -emblée extraordinaire pour proposer «ne députation extraordinaire à la Cour. J'en préviens le ■comte de Guines (Ij et réchauffe les esprits. J'apprends qu'on a arrêté le père à Saint-Omer, ce qui me presse d'y aller. Mon courrier revient avec les plus belles lettres et les plus flatteuses.
Le vendredi 14, le grand jour, je travaille tout le jour. L'assemblée extraordinaire se tient. Je vais, en grand cérémonial, aux Etats où je parle sans préparation. J'attendris et j'étonne, et ne suis pas fâché de me trouver couvert dans •ces Etats où l'on m'avait fait des chiffonnages, jadis.
La lettre que j'écris à la Cour me mène jusqu'à minuit, ■que je vais souper à Saint- Vaast (2).
Le samedi 15, comme je vais partira huit heures du matin, j'apprends qu'un exempt amène la famille. Je me fais mener l'exempt et le commissaire. Conversation avec eux. Je vais voir, en passant, à la porte, le père. Je prends des notes de lui et du frère qui ne savaient que le vol. J'ai pitié de ces deux enchaînés d'air respectable. Je pars avec M. de la Haye et l'écrivain Cramer, à midi, dans ma berline arrivée de Paris la surveille. A Béthune, je reçois des compliments chez M. de Grimaldi (.3). J'y fais mes informations, que je prends de trois personnes, puis je vois tout le monde qui y était. Je n'ai pas un moment à moi. A quatre heures, départ
1,1) Adrieu-Louis de Bonnières, comte de Guines et de Souastre. né en 1733, ■d'abord colonel aux Grenadiers de France, puis colonel du régiment de Navarre, brigadier en 1762, m.iréchal de camp en 1770, lieutenant général «n 1784, avait épousé, en 1753, Caroline-Françoise-Philippine de Montmorency. 11 exerçait les fonctions de lieutenant général au département d'Arras.
(2j .Vbbaye fondée, en 673, par Thierry III, sur l'emplacement de la sépulture de Saint- Vaast, évêque d'Arras, mort en .^40. Au neuvième siècle, après l'invasion des Normands, les moines l'entourèrent d'un rempart qu'ils appuyèrent d'un château fort. Reconstruite, en 17.'i4. p.ir le prince de Rohan, elle renferme, aujourd'hui, la bibliothèque, le musée et les archives départementales.
(3) Lieutenant de Roi à Béthune. Fils d'Honoré Grimaldi et de "Louise de Tranquier, il avait épousé la marquise d'.Vssignies.
par le dégel. Je descends nuitamment à Aire, et j'arrive à neuf heures de la nuit à Saint-Bertin, à Saint-Omer (1).
Le dimanche 16, j'entends la messe de rabl)é, et travaille à mes recherches. Je suis harangué par M. Marisat, et je lui réponds que ce qui me flatte le plus, c'est d'être harangué par mon ami.
Le lundi 17, je travaille de même tout le jour, etj'assemble tous les matériaux. J'écris, de ma main, la grande information de Leclerc (2), et je charge M. de Harchies de celles du pays étranger.
Le 18, l'abbé chante une grand'messe pour le Roi. Il avait l'air d'un patriarche, joignant la hauteur du corps à la dignité. On me mène et me place à l'église avec la plus grande cérémonie. Je fus flatté de cela, dans une église pleine de nos armes et de toisonnistes.
Les Corps viennent me haranguer, et j'y ai tous les honneurs de la place que j'occupe. Je dîne dans la grand'salle et l'on boit à la santé du Roi dans les vidrecomes (3).
Je reprends l'ouvrage et donne tout à copier. Je fais mes lettres. Je vois les couteaux pareils à ceux de l'assassin. Je m'instruis du parti des jansénistes, du curé de Sainte-Marguerite, et de tout. Le courrier des Etats me rapporte debelles réponses.
Le 19, je travaille encore sans relâche, ainsi que mon copiste. Mes paquets arrangés, je fais partir mon courrier : c'était son deuxième voyage .
Laissant, à Saint-Omer, tout le monde content, j'arrive, par le dégel et par des torrents, sur la chaussée deBéthune, chez le jeune M. de Ghistelle qui venait de perdi'e son père. J'ai le plaisir de me trouver au milieu de cette famille rassemblée.
(1) Le iiionaslère de Saint-Berlin, à Saint-Omer, fondé au septième siiiiMe, détruit sous la ilévolulion, possédait une superbe église abbatiale dont il ne reste que des ruines.
(2 Pieri'e-Knmçois-Juseiili l.eolen'. « cordonnier en vieux » .t Saint-Omer, témoin appelé à l'enquête du prince de Croy.
(3, Grands verres employés par les Flamands dans leurs repas de cérémonie.
Le 20, je visite la ville. J'écris à ma mère et à M. de Gaumartin des lettres importantes. Ayant pris congé de ma famille, nous partons, et j'arrive à 7 heures à Arras, dans ma nouvelle maison, plus grande que la première. Je m'y établis ; j'y travaille et vais souper chez le comte de Guines.
Le 21, je reçois les Corps ; je travaille beaucoup. Au lieu du Te Deum, je fais chanter \'Exa.udiat, parce qu'il n'y a pas de lettre de cachet.
Le 22, interrogation des gens de Fiefs (1) et autres. Je travaille prodigieusement. Mon courrier revient et me rapporte les plus belles lettres. Ma conduite et mes ouvrages y sont généralement approuvés.
Le 23, je vois les dames de la ville. Je commence mes lettres arriérées et je soupe chez le comte de Louvigny.
Le 24, ayant fait venir Cognan de Galais, je donne à manger, et bien.
Le 25, je tiens assemblée, où j'ai nombre infini de dames.
Le 26, je dine chez M. de Fillancourt et vais en visite à l'abbaye d'Avesnes.
Le 27, je donne à diner et tiens assemblée.
Le 28, quatrième diner. Je le donne en maigre, et j'y ai Mme l'Abbesse. Grande assemblée de dix-sept tables de jeu et de 74 personnes.
Le 29, mes gens se reposant, je travaille avec M. de Harchies (2), et je soupe chez M. de Guines. Je fais partir mon courrier pour la troisième fois, avec tout le travail du pays étranger, de M. du Barail (3) et de Harchies.
Le dimanche 30, je vais à l'office à la paroisse. J'y reçois des honneurs et je tâche d'y donner bon exemple.
(1 , Fiefs, village situé à 16 kilomètres de Saiiit-Pol (Pas-de-Calais), et où Daniiens avait séjourné en 1756.
(■2'' Philippe-Charles, chevalier do Harchies, d'abord capitaine au régiment d'Isenghien, puis lieutenant de Roi à Saint- Venant, où il fut chargé d'une enquête relative à Damiens, avait épousé Jeanne-Florence de Croix.
Son rapport a été inséré dans celui du prince de Croy.
(3) Louis-Ja&iues Le Prévost, marquis du Barail ;n08-m3 , brigadier en l'744, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 1758, avait été nommé, en 1734, gouverneur de Dunkerque.
Le 31, on mange chez moi, comme la veille.
Le 1'''' février, mon courrier revient avec de nouveaux éloges de la part de M. d'Argenson, et sa lettre que ma mère me renvoyait de la veille. Il me dit délaisser aller les spectacles, comme par tolérance.
Le 2, jour de la Chandeleur, et fête de l'Ordre, j'allai à la messe à la paroisse, et donnai à diner comme les jours précédents.
Le 3, encore à dîner, et je tiens assemblée. Je fais un travail immense pour me remettre au courant de mes lettres, pour désabuser la Gazette, arranger, faire copier les pièces, etc.
Ce soir-là, recevant mes lettres à dix heures, j'en vois une de M. de Paulmy qui se trouve la première. Je la rejette comme affaire de bas détail. Cependant, je la reprends, je l'ouvre, et reste confondu à ces mots : « Le Roi ayant agréé la démission de mon oncle, vous aurez pour agréable de continuer, etc. »
Je me désespère, j'ouvre les autres, et je suis encore bien plus pétrifié en apprenant que M. de Machault est parti en même temps !
En conséquence de ces fâcheuses nouvelles, je mis mes idées par écrit. J'envoyai chercher M. de Guines, avec qui je conférai longtemps ; après quoi je formai des plans particuliers de conduite. Je cherchai qui pouvait avoir amené ces catastrophes : on disait alors que ce plan nouveau était de l'abbé de Bernis, de la Marquise et du maréchal de Belle- Isle, qui en avait paru rèvetir plusieuis jours avant, et que le président Mole (1) réussissait pour obtenir les honneurs en faveur du mariage de sa fille, vu qu'on le ménageait.
On répandait aussi que le Premier Président avait eu une longue conférence avec le Roi, et que le peuple avait bien
(1) Molliicu-François Mulr. iH' cii l"li;;. i-Diisfillci- .■m p.irlriiu-iil .le Paris en n2i, prOsidcnt à niortiiT en l'.'tl, pieiiiier lursiilcnl en seploinlnc 1757, avait Oponsé, en 1733, Honnc-Kclicilé Bernani lio Coiihorl.
Sa (illc Marii'-Gabrielle-Kclli-ilr avait clr maiiio, le 30 amit l"..!;, à Louis- Joseiili-Tiiiiiiléon ilc CossO-Ili'issac.
pris l'exil des Seize ; que M. le Dauphin avait été fâché de n'être plus admis au Conseil, et que ce fut M. de Bernisqui contribua à l'y faire admettre de nouveau.
Ce même abbé de Bernis, devenu fort rangé alors, disait: « Quand on est jeune, on croit que c'est par les plaisirs qu'on parviendra. On les aime, on s'y livre tant par goût que par politique, mais quand on est parvenu, on voit qu'on n'en est pas plus heureux. On veut atteindre plus haut : il ne reste alors que le Ciel, et l'on devient dévot. »
Ce fut M. de Saint Florentin qui porta la lettre à yi. d'Argenson, qui dit qu'il ne regrettait point son ministère, mais seulement la personne du Roi, auquel il était toujours attaché.
Ce fut M. Rouillé qui porta aussi, à huit heures, la lettre à M. de Machault. Celui-ci s'emporta, et dittout haut: « Estce donc là la récompense de tant de services? » Il ne s'attendait pas à cette disgrâce, et son fils même avait soupe, comme chasseur, dans les cabinets du Roi, la veille.
M. d'Argenson, qui ne s'y attendait pas non plus, est demeuré, le soir du 2 février, et le 2 à Paris, et est parti le 3, à huit heures du matin, pour les Ormes.
M. de Paulmy, son neveu, ayant été demander au Roi s'il devait aussi se retirer. Sa Majesté lui dit que non, que c'était bien fait d'aller dire adieu à son oncle, et qu'il revint ensuite montrer au Roi la lettre circulaire que Sa Majesté approuva.
[Le 9, M. de Croy part pour Amiens. 11 y reste jusqu'au l(i, jour où il se rend à Abbeville ; le 18 il est à Montreuil et, le lendemain à Boulogne. Le 23, il reçoit des lettres flatteuses de MM. de Paulmy et de Moras, et un congé de 15 jours pour aller à la Cour : « J'en reçus plusieurs autres où l'on louait mon travail d'Arras, me mandant qu'il avait été lu avec applaudissement dans la Grand'Chambre, ce qui fît dire que je n'étais pas malheureux d'avoir, dans un temps pareil, contenté même le Parlement ! »
En même temps, il apprend qu'on fait des préparatifs de guerre. Inquiet de savoir s'il va être employé, il est rassuré par une lettre de M. de Belle-Isle qui lui mande : « Je ne pense point du tout que
VOUS deviez demander de l'emploi ailleurs. C'est ce que je me réserve de traiter plus amplement avec vous, ici. >'
« Dans cette lettre, continue M. de Croy, il médisait qu'on m'écrirail dans peu, de la part du Hoi, pour m'assurer que je serais chevalier de l'Ordre à la premirre ])romotion, et ma mère m'en écrivait aussi en m'envoyanl une lettre de Mme de Leyde qui m'assurait, de la pari de Mme de Pompadour, que son frère, cliancelier de l'Ordre, m'écrirait aussi la même chose de la part du Roi. »
M. de Croy se rend à Calais le ±'i.
« Le 27, premier dimanche de Carême, je partais, l'office entendu, pour Paris, par Abbe ville, lorsqu'étan ta souper chez l'Evèque, je reçus un courrier de M. de Paulmy qui m'envoyait ordre de faire conduire à Paris plusieurs personnes marquées dans mon travail, ce qui faisait voir qu'on le suivait et qu'il faisait, comme on me l'avait mandé, la base du procès de Damiens. »
Il change donc de direction et part, le 28, pour Ardres :]
Nous arrivâmes à midi à Ardres et, de là, par la chaussée, à Saint-Bertin, où je trouvai MM. de Mortières(l) et de Harchies qui m'attendaient, les ayant fait avertir par mon avantcourrier. Je m'enfermai d'abord avec eux, et je leur montrai la lettre du ministre. Nous sentîmes qu'il n'y avait que deux côtés à travailler : le plus difticile de tirer l'homme de Poperingue (2), à cause du pays étranger ; l'autre ceux de Fiefs, de les faire venir à Arras et de rassembler tout cela pour les envoyer à Paris.
Pour cela, je résolus d'aller d'abord au plus difficile et j'imaginai de prendre ma chère barque des ingénieurs, dans laquelle j'avais déjà tant voyagé il y avait deux ans, et de m'en aller avec ces deux messieurs à Bergues pour être plus à portée de Popcringue où l'on ne peut aborder que par la cbaussée. Pendant ce temps, j'envoyais à Fiels pour donner rendez-vous aux deux vicaires et au curé que l'on demandait,
1 M. ilo Morlières, liculcnan! ilo lloi à SaiiU-Oiaer.
(2) Nicolas Playoust, faiseui' de bas à l'outil, demeurant à Popcrinfxuc, fut, par l'ordre du prince de Croy, interrogé dans celle ville par le chevalier de llarcliies.
et je retins place au carrosse d'Arras, tout cela calculé de façon à ne pas perdre une minute. Notre projet arrangé, j'écrivis à M. de Paulmy. Je lui rendis compte de monarrangement, et queje tâcherais d'éviter de m'adresser à Bruxelles, comme il marquait. J'expédiai tout de suite son courrier que j'avais mené avec moi de Boulogne, et qui était un de ces gens qui débutaient dans des courses pareilles, et bien fatigué.
Le 1"'' mars, nous partîmes, à huit heures du matin, dans la petite barque des ingénieurs, avec MM. deMortières et de Harchies. Je passais toujours avec plaisir le haut pont. Je trouvai ce chemin très court, travaillant, à mon ordinaire, à quoi ces bonnes voitures sont très propres. Pendant ce voyage, je repassai toutes les copies au net, que Cramer m'avait faites avec tant de diligence, des trois mémoires qui faisaient le recueil complet, du prodigieux travail et des grandes informations au sujet de Damiens. Je repassai et corrigeai le tout exactement pendant cinq heures de suite, et j'eus un double propre et correct de tout ce que j'avais envoyé à la Cour.
Nous arrivâmes à Bergues à trois heures, ayant mis six heures en chemin. M. le chevalier de Harchies avait prévenu, par un exprès, l'abbé de Bergues Saint-Winock dont nous trouvâmes le carrosse à la porte.
Arrivé à l'abbaye, j'y dis mon projet et ma commission à l'abbé, jeune encore et homme de bon sens. Nous tînmes conseil et j'envoyai un courrier à M. du Barail, à Dunkerque, avec une lettre pour le prier de venir d'abord m'aider de ses conseils, d'autant que j'étais dans son commandement.
Je reçus, ensuite, tous les corps et j'allai visiter toute la nouvelle maison, qui sera très belle, surtout par les belles vues ; le cloître, les souterrains, et les tableaux et ornements du fond du chœur sont à voir.
A six heures du soir, M. du Barail arriva. Je m'enfermai avec lui et lui donnai la lettre du ministre à lire . Son avis fut d'envoyer tout naturellement demander l'homme, plutôt que de le tirer par finesse, comme on le proposait, d'autant que,
380 JOURNAL DU DlC DE CROY
si on le refusait, je les mettais dans leur tort et les ferais punir par Bruxelles.
J'écrivis tout le soir au bailli, à l'homme qui se nommait Plajoult, et qui était un fabricant de bas à l'outil. Je passai toute la soirée à ces lettres et à l'instruction de M. de Harchies, qui voulait bien y retourner, comme ayant fait la première information. Tout cela étant rangé, nous vîmes qu'il ne fallait pas que j'y aille moi-même, et, pour profiter du lendemain, en attendant (ju'on me le ramène, je proposai à M. du iiarail de me donner à dîner à Dunkerque et d'y aller faire la visite des ouvrages. Cela se régla ainsi.
[Dépari pour Dunkerque le 2 mars, avec MM. du Barail, son fils, MM. de Mortières et de Monge, ingénieur. Visite du port et des bassins. Excursion à Bergues.
Le l), départ pour .\rras, par Saint-Omer et Béthune.]
J'arrivai à près de huit heures à Arras. Je trouvai, à la porte, Dartois que j'avais envoyé devant, voir où je pouvais descendre, car j'avais envoyé tout mon monde à Condé, et je n'avais plus personne à Arras. 11 me dit que le comte de Guines m'attendait chez lui. J'y allai descendre et j'y fus au mieux. Mon premier soin fut d'envoyer partout chercher les deux vicaires et le doyen de Fiefs à qui j'avais ordonné de venir me trouver ce jour-là, à huit heures. J'envoyai aussi cherclier le trésorier, l'homme du carrosse et tous ceux à qui j'avais allaire. Ils vinrent tous d'abord. Je commençai par travailler avec les deux vicaires et le doyen de Fiefs.
J'approfondis que c'était à tort que Damiens disait avoir tenu un jiropos devant eux. Aucun des trois ne lui avait jamais jiarlé. Un des vicaires prouva son alibi pendant le temps qu'il avait été à Fiefs. Le doyen, homme d'un âge avancé et respectable, n'était pour rien à tout cela et ne l'avait vu qu'une fois en donnant l'eau bénite. (]omme il n'était pas mandé absolument parla Cour, je commençai par l'assurer que je lui évitais le voyage. Les deux vicaires étaient mandés nommément dans mon ordre, mais l'un avant
prouvé l'alibi, je vis qu'il était ridicule de l'envoyer et je l'en excusai aussi. Pour le troisième, qui est le chapelain de M. de Fiefs, il n'avait vu Damiensque pour l'avoir rencontré et salué dans la rue, mais, pour complaire à mon ordre et au Parlement, je lui signifiai que je ne pouvais lui éviter le voyage.
Ensuite, j'examinai les hardes de Damiens, que J. Tailly (1) m'apporta. Je lui en donnai une décharge, et, comme il y avait une moitié de porte manteau fermé au cadenas, je fis entourer le tout d'une toile et tout fermer avec mon cachet, et j'en chargeai le maître du coche qui en répondit pour le remettre en mains propres à M. le procureur général.
Je fis, auparavant, venir Playoust .^2) qui reconnut aussi ces effets être ceux de Damiens. Ensuite, je fis venir le mesureur de grains Breuvart (3), qui était le premier mandé dans mon ordre. II s'effraya d'abord un peu, mais, l'ayant rassuré, je les mis tous trois ensemble à s'encourager. Il n'était pas question de les séparer, car leur déposition était faite et acceptée dans mon ouvrage. Ce n'était que formalité pour les receler et confronter, et j'avais, parlalettredeil.de Paulmy, ordre de les assurer qu'ils seraient bien payés, et permission de leur faire donner de l'argent d'avance. Je fis avancer il. Mazel, trésoriei-, qui leur fit un à-compte et arrangement pour leur voyage.
Tout cela réglé, ma mission était faite. Je les encourageai • encore et leur fis donner parole d'aller, en arrivant à Paris, se présenter à M. le procureur général du Parlement. Tout cela dura deux heures. Depuis la réception du courrier de Boulogne, je n'avais pas perdu un moment, ni été trop longtemps à attirer un homme du pays étranger, et arranger les autres. Le tout partit à six heures du matin, le lendemain, par le coche.
A onze heures du soir, je soupai chez M. le comte de
,1) Joseph Taillj-, fermier à Fiefs, cousin de Damiens, témoin dont l'interrogatoire est le plus long de l'enquête dirigée par M. de Croy. \2) Voir la note de la page 378.
(3) Nicolas Breuvart, mesureur de blé ù Arras, témoin au procès.
Guines, n'ayant pas mangé depuis le dîner de Dunkerque, et bien fatigué. Après le dîner, je lus les Gazettes cVUtrechl du l'^'' mars et celle de devant, où il était parlé de mon travail, et qu'il avait été lu le 19 février à la Grand'Chambre, les Pairs assemblés. (1). Je vis avec plaisir que c'était d'après cela qu'on commençait à se rapprocher du vrai, en disant qu'on commençait à croire qu'il n'y avait pas de complice, et je m'attendais, à mon arrivée à Paris, à achever de désabuser et à faire voir le fait, qui était que ce n'était ([u'un fou, et à dire mon avis en honnête homme sur le trop grand désir qu'on a toujours, à Paris, à chercher des choses extraordinaires, et, comme on dit, midi à quatorze heures, au lieu d'aller tout simplement et ne se mêler que de ce que l'on a àfaire. J'avoue que j'avais été impatienté des sots propos de Paris, et même des meilleures Maisons, et que je ne croyais pas devoir m'en taire, car on était par trop déraisonnable !
Je vis, par toutes les nouvelles, que tout ce que l'on avait eu d'ailleurs était ridicule, et qu'il fallait que le parlement en revînt purement à mon travail qui simplifiait et éclaircissait tout, en le faisant connaître à fond pour un fou par tempérament, à qui la vanité et les mauvais propos trop forts qu'il avait entendu tenir par les parlementaires avaient achevé de tourner hitôte et prendre, en dedans de lui, ce détestable parti que sa vanité soutenait.
Le 4 mars, depuis dix heures jusqu'à midi, je reçus tous les principaux d'Arras, et l'Évêque. Je vis, avec une sensible satisfaction, combien, en faisant mon devoir, je m'y étais fait aimer, et fus flatté d'apprendre que le parlement avait eu tant de confiance en moi, avait été si content de mon travail, qu'il s'y était rapporté en entier, sans faire informer, ni même écrire à personne, enfin (jue, dans des temps si orageux, j'avais contenté à la fois le parlement et
l; Ce travail a Olti iuipriiné en lête de rinlcrrogatoire Je Daiuicns, dans le recueil intitulé : Pièces originales et procédures du procès fait à liuberl- Franrois Damiens, tant « la l'révôlé de l'ilotel fjti'en la Cour du Parlement. (Paris, Guill. Simon, l".i7. In-i".)
l'Artois. Je partis à regret et, le 5, j'arrivai à Paris à l'entrée de la nuit.
Je causai une heure avec ma mère qui m'assura que mon fils était guéri de sa rougeole. Puis nous parlâmes de nos affaires et de la promesse par écrit du premier cordon. Ma mère m'annonça que M. de Chaulnes, qui s'y portait le mieux, était venu, avec douleur, lui dire que le Roi ne voulait pas, s'étant souvenu qu'il avait refusé pareille grâce à l'Infante pour son ambassadeur auprès d'elle, et que Mme de Pompadour, qui paraissait bien intentionnée, ne pouvait le déterminer à le promettre. Je vis donc mes espérances frustrées, mes peines et mes dépenses perdues, ne nous étant adonnés qu'à cela, la demande de la duché-pairie ayant été renvoyée bien loin, le Roi n'en voulant plus faire. Mais la grande considération que mon travail m'avait acquise, restait.
J'allai chez le Procureur général M. Joly de Fleury, avec qui je fus longtemps à traiter de l'affaire de Damiens. Il me fit les plus grandes louanges, disant que j'étais le seul qui leur avais fait connaître la vérité. Je lui rendis compte des gens que je faisais venir, ainsi que de la valise, et m'offris d'instruire les commissaires de tout ce que je savais. Il me prit au mot, et me dit qu'il allait le dire au Premier Président, et me le manderait.
De là, j'allai m'établir chez Mme de Guerchy, où l'on m'avait fait préparer un logement (1). J'y soupai. Je fis connaître le caractère de Damiens, et qu'il ne pouvait pas y avoir de complice. Ils me dirent l'état des choses, qui était une incertitude prodigieuse à Versailles, et des propos détestables à Paris.
Chez M. le Premier Président Mole, les trois commissaires, M. Severt (2), (sic) et les gens du Roi, MM. de
Fleury (3) y viennent. On me place en cérémonie et la con-
:'l) A cause de la rougeole de son fils.
(2^ Severt, conseiller au Parlement de Paris, rapporteur du procès de Damiens.
(3) Orner Joly de Fleury (1713-1810), avocat-général depuis 1756, puis président au Parlement de Paris, et son frère Jean-Frani;ois (1713-1802 , succès-
do4 JOURNAL DU DUC DE CROY
férence commence en règle. Loin d'être embarrassé, je les embarrasse. Je commence à rendre compte de mon éducation; que M. Bottée, à qui je dois tout, m'a formé au travail ; qu'il ne faut pas s'étonner si j'ai fait celui-là avec aisance. Je conte comment je m'y suis pris, et je m'étends sur le caractère de Damiens, que j'ai reconnu, par la multiplicité des informations, pareil à un atrabilaire par les effets du sang et du physique, méchant et dangereux dès son enfance, pétri de vanité et se croyant fait pour mettre l'ordre et donner la loi; sans aucun principe, détestant les ecclésiastiques et se moquant de la religion, frondeur et mécontent, noir et intérieur, ne s'ouvrant jamais tout à fait à personne, parlant toujours seul ou intérieurement, et ayant un sang bouillant en dedans, qui, à chaque saignée, faisait des effets prodigieux, et qui l'obligeaitàse faire saigner tous les quinze jours, et àprendre de l'opium, ce qui le calmait pour quatre ou cinq jours, après quoi sa frénésie de tuer le Roi lui reprenait et augmentait à même mesure que l'effervescence de son sang.
On m'apprit, à ce sujet-là, ce qui cadrait parfaitement, qu'il avait envoyé chercher son hôtesse de Versailles et lui avait dit que c'était elle qui était la cause du malheur du Roi, ce qui pensa la faire mourir de peur. Puis il expliqua qu'il lui avait demandé, en arrivant, à se faire saigner; qu'elle n'avait pas voulu, disant qu'il faisait trop froid ; ijue, s'il l'avait été, il n'aurait pas commis cette action (ou, du moins, plus tard).
Leur ayant rendu compte de son caractère et de son physique, je leur dis que je ne pouvais m'empècher d'ajouter que cette mauvaise tête avait été, par tout ce que j'avais appris, extrêmement échaulfée par ses dilTérents maîtres, et surtout par plusieurs conseillers du parlement qu'il avait servis, lesquels avaient tenu des propos trop forts de mécontentement sur les aiîaires du temps et contre les ecclésiastiques, et peut-être contre la Cour; que, dans une aussi mauvaise tète, cela avait fait beaucoup d'elfet, et le faisait entrer
sivement conseiller au Parlement, maître des requêtes, conseiller d"Étal, ministre des Finances en 1781.
en fureur, et qu'il paraissait qu'il y avait environ trois ans qu'il commençait son projet, temps où un de ses maîtres avait été envoyé à Pierre-Encise où il n'avait pas voulu le suivre, et s'était fort emporté, alors, contre l'Archevêque à qui il disait (prétendait-on) qu'il voulait servir de bourreau.
J'ajoutai, d'un ton ferme et tranquille, que je ne pouvais pas m'empêcher de faire remarquer : « Voilà ce que c'est que de parler devant les domestiques ! Ce qui est pis encore, c'est de parler avec trop d'aigreur et de vivacité de toutes ces malheureuses affaires du temps ! Si l'on n'en avait pas parlé devant ce fou, il n'aurait pas tourné sa folie de ce côté-là ! » Je croyais, en effet, avoir remarqué que sa folie avait eu pour cause la vanité : il se croyait désigné pour se sacrifier, en connaissance de cause, pour ce qu'il croyait être le bien général, c'est à-dire pour faire rentrer le Roi en lui-même, car il ne voulait pas le tuer. C'est pourquoi il ne s'était servi que de son canif. Il aurait été fâché qu'il en fût mort, quoiqu'il sentait bien que cela pouvait arriver; mais il voulait qu'il rendit au Parlement tout le pouvoir qu'il croyait qu'il devait avoir.
Je finis par dire que je croyais que quatre choses avaient déterminé ce misérable : 1° l'effervescence de son sang et la manière malheureuse dont il était né ; 2° son manque de principes et un horoscope qu'on lui avait donné en badinant; 3° les mauvais propos qu'on avait tenus devant lui ; 4° la principale, c'est-à-dire l'extrême vanité ou orgueil dont il était mangé en dedans, qui faisait qu'il s'était cru fait pour se sacrifier pour le bien public et pour mettre de l'ordre dans l'Etat ; que c'était là ce qui avait conduit ce fou qui, sur ce point-là, l'était réellement.
En faisant remarquer l'inconvénient de parler trop librement, je fis semblant de ne pas oser m'expliquer assez fort. M. le Premier Président et ces Messieurs me dirent que j'avais raison, que je n'en pouvais trop dire, et que le criminel leur avait dit tout cela, et encore plus fort.
Après avoir loué la netteté de mon rapport, ils déclarèrent que ce qui les enchantait, c'était la parfaite concordance
qu'il y avait entre tout ce que je leur disais et tout ce que le criminel leur avait dit, et tout ce qu'ils avaient appris d'ailleurs ; mais qu'il n'y avait que moi qui leur eusse fait voir clair et les eusse mis sur la voie : qu'ils n'avaient qu'à suivre mon travail pour faire le leur. Ils m'en renouvelaient les plus grands remerciements et les plus grands éloges.
Quoique je m'expliquasse avec force et hardiesse au sujet du Parlement, comme j'avais les preuves en mains, ils ne firent qu'approuver ma franchise. Ils sentaient alors, avec douleur, le tort de tant de propos et d'écrits trop forts, et le moment, si j'avais été autorisé de la Cour, était bien bon pour tout accommoder. Je ne le manquai pas, mais je ne fus pas soutenu. Je dis tout ce que je savais sur les hommes et la valise que j'avais envoyés, et qui devaient arriver le surlendemain.
Puis je dis que je croyais devoir faire connaître avec quelle sao-esse et réserve je m'étais conduit même vis-à-vis du Parlement, en ne marquant que ce qui était nécessaire, et avait rapport à la chose, éloignant les propos ridicules qui n'y avaient pas un vrai rapport et qui auraient pu faire tenir des propos aux partis opposés.
MM. le Premier Président et ces Messieurs en convinrent, m'en remercièrent, et m'assurèrent qu'ils en feraient part à leur compagnie.
Je restai avec M. le Premier Président et avec M. Mole. Je sondai le Premier Président sur le raccommodement général, lui faisant stMitir (\ne ce n'était que faute de s'entendre, et qu'il ne fallait plus écrire. Il eu convint, et je vis les moyens de le prendre, mais l'on ne m'écouta pas à Versailles, làdessus; d'ailleurs la tète de M. le Premier Président était vive. J'y vis une grande pique contre les ecclésiastiques et qu'il était difficileque, lui y étant, cela s'accommodât. M. Mole était très différent, plus doux, mais séduit par le torrent de la compagnie.
J'allai à Versailles par un beau clair de lune. J'y arrivai à dix heures et demie. Je trouvai M. de Paulmy retiré. J'allai pour me faire écrire chez Mme de Pompadour. Comme je par-
lais au suisse, quelqu'un me poussa fort et me fit entrer : c'était le prince de Soubise, qui m'annonça. Je trouvai Mme de Pompadour assise avec deux dames, et. rangés devant elle comme une haie, tous les nouveaux cordons bleus, mes cadets, MM. de Broglie, de Beauvau, de Stainville et Basch)'. Ce coup d'œil ne me parut ni flatteur, ni de bon augure. Je fus timide et le parus encore plus. On ne me parla que de mon vieil habit de maréchal de camp. J'étais assez fâché d'en user tant ! On parla de philosophie — un peu hasardée, et, au bout de quelque temps, le Roi parut et, voulant souper, et, dans la règle, ne devant pas paraître avant d'avoir fait ma révérence, je m'enfuis et je vins souper chez Mme de Livry, où j'entendis décider à tort et à travers^ et fort à faux, sur l'affaire de Damiens, sans m'en demander des nouvelles, quoique je fusse le seul qui pouvais savoir la vérité. Je reconnus à cela nos hôtes, et, quoique je m'y attendisse, j'en soupirai, et me retirai après souper, assez mécontent de cette première réception.
Le 7 mars, je fis une partie de mes révérences. Le Roi, malgré le contentement qu'il avait témoigné de mon grand travail, ne put pas prendre sur lui de dire un mot. Je n'en eus qu'un petit coup de tête. J'en étais fâché plus pour lui que pour moi. Le Dauphin me parla un peu, mais n'osa me questionner en particulier, quoique je me misse en avant pour cela.
Je vis le maréchal de Belle-Isle, qui me fit de grands éloges de mon travail. Pour mon emploi, il dit que je ne devais pas songer à servir ailleurs qu'où j'étais, qu'on avait besoin de moi, etc. ; qu'il était bien touché que je ne fusse pas content; qu'il pressait la Marquise vivement de faire promettre par le Roi le premier cordon; que ce n'était pas sa faute.
Je vis aussi M. de Paulmy : je commençai par témoigner ma douleur de la disgrâce de son oncle, le priant de la lui faire connaître. Il me le promit, mais me parut plus vite consolé qu'on ne devrait s'y attendre ailleurs qu'à la Cour, surtout quand on remplace. On disait qu'il mettait beaucoup
d'ordre dans ses affaires et qu'il commençait bien. Il était plus jeune que moi, et mon ancien ami, de même que M. de Moras. Ainsi, les deux aigles redoutables étant partis, j'étais à mon aise avec tout le conseil.
M. de Paulmy, dont la santé se soutenait, au moyen de son lait pour toute nourriture, me fit les plus grands éloges, tant pour lui qu'en me confirmant ceux de M. le comte d'Argenson, sur mou travail, et me dit les choses les plus flatteuses. Je lui parlai que je tenais place à la grands armée : il me dit qu'il ne fallait pas me brouiller avec le maréchal de Belle- Isle, qui avait des vues sur moi. Tous les ministres me firent aussi de grands compliments sur mon travail.
Le soir, je soupai chez Mme de Luynes. La Reine y vint à l'ordinaire. Je voulus me cacher, ne lui ayant pas encore fait ma révérence. Elle vint à moi, et me dit les choses les plus flatteuses sur mon travail.
Le 8 mars, j'achevai mes révérences et de voir tout le monde, et ce fut partout nouvel éloge, mais c'était viande creuse, et je ne voyais pas que rien avançât pour moi.
Le soir, Mme de Pompadour m'envoya prier à souper : j'y trouvai le duc d'Havre qui, par son caractère gai, y était fort bien, malgré sa grande dévotion. Il n'y avait que peu de monde. Je remarquai qu'après le Conseil, les ministres vinrent tous à son souper faire un petit doigt de cour. Elle n'en avait plus, alors, qui put lui donner d'obstacles; ainsi elle était au pinacle et mieux que jamais.
Lès ducs qui y étaient, et (jui avaient entendu faire mon éloge et lire mon travail au Parlement, me dirent les clioses les plus flatteuses, et Mme de Pompadour enchérit encore sur cela. J'oubhais de dire que, quand M. de Paulmy vint faire sa petite cour, comme nous étions à table, elle dit au moment où il sortait : « Il prend bien! Si sa santé est assez forte, il y a espérance qu'il fera bien » ! Et cela avec un air de protection. M. de Saint-Florentin y soupait, ainsi qu'à l'ordinaire. C'était le seul ancien, et qui se soutenait, en ne se mêlant de rien et se prêtant à tout.
Après le grand couvert, le Roi y descendit et y fit sa
partie, à l'ordinaire, avecle prince de Soubise etChalabre (1) et je vis que tout était comme auparavant, ce qui était à remarquer, y ayant si peu de temps qu'il avait, dans la peur de sa blessure, fait une espèce d'amende honorable marquée, trois confessions coup sur coup, et témoigné la plus grande religion. Passato pericolo !... D'un autre côté, Mme de Pompadour faisait le Carême, jeûnait strictement, allait tous les jours à la messe sans affectation: tout cela était bien singulier.
Le 9, je prends mon chocolat chez le maréchal de Belle- Isle, et j'ai une grande conférence avec lui et avec l'abbé de Bernis, sur les ailaires du temps et surtout sur Damiens. Je représente qu'il faudrait gagner les gazeliers et les gens qui donnent le ton pour, petit à petit, préparer les esprits à croire qu'il n'y a pas de complice, leur annonçant qu'on n'en croira pas même le procès, ni les pairs, ni moi. J'explique combien les tètes sont culbutées et les propos mauvais, et je propose des moyens. On m'écoute bien. On me remercie. On dit que j'ai raison. Je crois voir l'abbé de Bernis bien intentionné, mais déjà dégoûté du taudis, et on finit par hausser les épaules, et je vois que tout cela manque d'en haut, et qu'on ne peut rien suivre net.
Le soir, je soupe chez le Roi. 11 ne peut prendre sur lui de me dire un mot surmontravail, quoique, d'ailleurs, il me laisse voir qu'il est content de moi, mais sans avoir la force de me le marquer. Je le reconnais là!
Nous étions, à prendre par ma gauche : le marquis de Sourches, le marquis de Groissy, le duc d'Havre, le maréchal de Thomond, que le Roi baptisa en badinant Milord Maréchal [2), le duc de (]hevreuse, le comte de Broglie, le marquis de Gonlaut, la maréchale de Mirepoix, le Roi, Mme la mar" quise de Pompadour, le duc de la Vallière, le prince de Tin-
(1) M. de Clialabre, exempt des Gardes du Corps (compagnie de Xoailles) depuis 1744, assez gros joueur pom' être admis au Lansquenet, puis au Tri du lloi (lloo .
(2; George Reith, maréchal liéréditairc d'Ecosse, appelé milord maréchal ;i68o-n78), célèbre partisan des Stuarts, ami de Voltaire et de Rousseau.
gry, la duchesse de Chevreusc, le marquis de Stainville, le marquis d'Armentières, le duc d'Estissac, la marquise de Roure, le comte de Saint-Florentin, le comte de Hessenstein, et moi.
A la petite table : le duc de Fronsac, le marquis de Villeroj', le marquis de Langeron, le marquis de Montmirel. C'était presque tous des anciens, et je vis que ces parties du Roi ne sont guère renouvelées que par mort.
Mme de Pompadour était parée avec du rouge et, à son ordinaire, à côté du Roi, et tout comme devant l'assassinat et les confessions. D'ailleurs, on faisait maigre, toujours exactement, et tous les extérieurs allaient à l'ordinaire, à l'exception des deux grands ministres renvoyés. Tout ce qui s'appelait grâce dépendait de la marquise. Le système de son traité avec l'Impératrice se suivait et allait mènera faire marcher les 100.000 hommes sur le Bas-Rhin. Il n'3^ avait j>lus de ministre en état de parler au Conseil. Le Roi faisait plusieurs choses par lui-même, sans se concerter, et ne pouvait guère se déterminer. Ainsi, il y avait bien des incertitudes, et les mauvais propos de Paris gagnaient d'autant.
Le 10 mars, j'allai à la toilette intérieure, ayant, de ce voyage, gagné les entrées chez elle assez librement. Je la mis sur mon travail, ce qui attira nouvelles louanges. J'en profitai pour dire que ma mère voudrait bien me voir quelque chose. Elle me dit qu'il n'y fallait pas songer, à présent que le Roi n'en voulait plus faire, mais que, pour la promesse du cordon, à la première promotion, elle tourmentait le roi pour pouvoir me le dire, et qu'elle me le dirait aussitôt qu'elle l'aurait obtenu. Elle me dit cela d'un ton très naturel, et y étant attachée. Je crus reconnaître, comme Mme de Leyde, (jui se connaissait en Cour, me l'avait dit, qu'elle suivait cela vivement, ne voulant pas habituer le Roi à lui refuser quel- (jue chose, ou lui en laisser prendre l'habitude.
Je lui touchai un mot des grandes all'aires de l'Etat, et ({ue tout cela n'était pas impossible à arranger. Elle m'écouta avec confiance, mais me fit entendre que l'on ne pouvait pas parler naturellement là-dessus, sentant, je crois, mieux que
nous, qu'il n'y avait pas assez d'étolïe, de suite de conduite, pour soutenir ni suivre un plan. Elle me parut très outrée contre le Parlement.
Le 11 mars, la liste des officiers généraux de l'armée du Bas- Rhin devant s'assembler à Nuys, parut : il y en avait quatre hors ligne, sans compter le maréchal d'Estrées, commandant l'armée. Ces quatre étaient : le duc d'Orléans, le prince de Condé, le prince de Soubise, et M. de Vallière (1). De plus, quarante lieutenants-généraux et soixante maréchaux de camp. Voilà ce qui s'appelle une terrible fournée, où tout était confondu pêle-mêle, dans l'ordre du tableau bon ou mauvais, ce qui était bien désagréable pour ceux qui, comme moi, avaient des raisons de croire pouvoir se tirer de la foule. D'un autre côté, il faut convenir que c'est bien fait pour le bien de l'Etat, pour entretenir la noblesse dans le désir de servir, et de mettre ses enfants au service. Je vis que je n'en étais pas, et ce prodigieux nombre où je n'aurais été que le soixante-seizième de l'armée, me consola vite. Cependant, je fis le fâché de rester sur les côtes, et je l'étais réellement de ne pas voir la belle besogne, si elle avait lieu. J'allai chez M. de Paulmy, avec qui je m'expliquai nettement. Je dressai avec lui les articles de ma capitulation, comme suit :
Demande. — Je viens savoir mon sort.
Réponse. — Le maréchal de Belle-Isle vous garde.
D. — Je suis furieux de ne pas marcher.
R. — On n'est jamais content ; vous serez, peut-être bien, plus que les autres, et vous ne serez pas confondu.
D. — Je demande à marcher, si cela s'échauffe.
R. — Il faut voir comment tournera la première campagne.
D. — Si l'on fait le siège de Wesel, ou de grandes opérations, il faut que j'y aille.
( 1 Joseph de Vallière, maréchal de camp eh 1747, lieutenant général en 1748, directeur général de l'arlillerie, gouverneur de Berghes-Saint Winock.
R. — (Point de réponse).
D. — MM. d'Aiguillon, de Puységur d] restent-ils sur les côtes ?
R. — Oui, et Ton y garde tous les bons.
D. — M. le duc de Chaulnes est-il employé à la grande armée, et ne viendra-t-il pas d'autre commandant ?
R. — M. le duc de Chaulnes est employé à l'armée, et vous resterez en chef. On ne vous y aurait point laissé, autrement.
D. — S'il y a un embarquement, une descente, une opération considérable, on n'en enverra pas d'autre et j'en serai chargé? Si l'on fait des lieutenants-généraux, on n'oubliera pas ceux qui sont sur les côtes ?
R. — Sans doute, et surtout vous.
Voilà l'espèce de marché que je fis alors, faisant valoir le sacrifice que je faisais de consentir de ne pas aller à la grande armée. Dans le travail que je fis quelques jours après, avec le maréchal de Belle-Isle, je tirai de lui promesse de tout ce qui est ci-dessus, de sorte qu'il m'assura que, s'il était possible de faire quelque chose, il me ferait jouer un rôle considérable. Je vis, par là, que je devais être bien aise de n'être pas confondu dans une armée où je ne serais que le soixante-seizième, tandis que je continuais à être en chef, à avoir ma petite armée d'environ une douzaine de bataillons, sans les bataillons de milice, et huit ou douze escadrons ; de commander à quatre grandes provinces et à 44 lieues de côte, les plus voisines de l'ennemi, sur qui on avait des projets qui ne pouvaient s'exécuter que de là. De plus, cela me faisait continuer une correspondance directe et en chef avec la Cour, que cela habituait à me voir commander. Voilà ma position, dont il paraissait que je devais être content.
Ce jour-là, le procureur général m'écrivit qu'on me priait
(1) Jacques-François-Maxime de Chastenel, nini-quis de Puységur. né en ni6, maréchal de camp en 1748, lieutenant fiénéral en nss.avail épousé, en 1742, Marie-Margucrile Masson, fille d'un président au Parlcuienl de Paris.
instamment de me trouver, le lendemain à 9 heures du matin, au Palais, pour la reconnaissance de mon cachet au sujet de la valise de Damiens, que j'avais fait venir de Fiefs. Je me rendis, l'après-midi, à Paris chez Mme de Guerchy. Auparavant, je passai chez Mme la Première, qui m'impatienta bien fort, ainsi que Mme de Puisieux, en me faisant connaître leur façon de penser qui était celle des trois quarts de Paris, et qui n'avait pas le sens commun. Elles voulaient absolument trouver du mystère et de l'extraordinaire à tout, et qu'il y eût des complices. Elles décidaient à tort et à travers, se réglant sur les propos ridicules du public, et sans vouloir m'écouter, quoique je fusse le seul qui put être au fait. ]\Iais l'on était si préoccupé des idées les plus fortes et les plus extrêmes, qu'elles n'entendaient rien que ce qui était dans leur sens. Je vis que cela allait jusqu'à croire que je ne disais pas de moi-même ce qui était dans la vérité. Je sortis, enfin, très en colère, non pas à cause de ce qui me regardait, mais à cause de l'extrême dépravation des esprits, dans tout Paris.
Le 12 mars, je me rendis, à 9 heures du matin, au Palais, où il n'y avait pas un chat. J'allai au parquet, où M^I. les gens du Roi m'attendaient. Après avoir causé quelque temps, un des conseillers commissaires vint me chercher. rsous traversâmes la Grand'chambre, qui était comme à louer (le Parlement ne voulant plus reprendre ses fonctions.) Nous allâmes dans la salle de la Tournelle, à la porte de laquelle je vis deux sergents des Gardes en fonctions.
Etant entré dans la chambre de la Tournelle, j'y vis, d'un côté, Damiens, et, de l'autre, vis à vis de lui, le Premier Président M. Mole, les quatre conseillers commissaires rangés autour d'une table au milieu de laquelle était le greffier. Ils me firent placer à côté d'eux, dans un fauteuil près du feu, et vis-à-vis de Damiens que j'eus encore le temps de considérera mon aise : il avait sa redingote grise, son grand chapeau uni acheté à Arras. Il était assis dans un fauteuil, les pieds sur un tabouret, couverts d'une couverte. Je le reconnus aisément, l'ayant vu dans le commencement, à Versailles. Je le trouvai maigri, abattu, les yeux enfoncés, mais moins
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qu'il ne m'avait paru d'abord, à cause que ses joues étaient tombées; l'œil moins vif et le teint plus pâle, et ne marmottant plus des lèvres. Tout cela parce que son sang, qui faisait ordinairement tant de ravage en lui, était alors apaisé parle régime et par la tranquillité forcée. Cependant, je retrouvai que son mouvement convulsif avait passé aux doigts de la main gauche, qu'il remuait continuellement, comme il faisait ci-devant les lèvres. Je trouvai qu'à la tristesse près, que Ton pouvait croire occasionnée par la gène continuelle où il était, il avait uue assez belle physionomie, et telle que je l'ai dépeinte dans mes informations.
Il était attaché d'une manière qui me parut fort simple et fort bien. Il n'avait aucune chaîne, mais à la place, des bonnes courroies de cuir qui lui servaient de ceinture, le fixaient au fond de son fauteuil. D'autres, attachées à ses poignets, ne lui laissaient que quelques mouvements, et pas assez pour joindre ses mains ni les porter à la tète. Une courroie qui descendait lui liait les cuisses. Il n'y avait rien autour de sa tète où il put se frapper. De cette sorte, il ne pouvait se faire aucun mal. Il avait un grand tablier de cuir devant lui. Son attitude n'avait rien de fatigant, si ce n'était pas la chose la plus fatigante de rester toujours dans la même position. C'est là, avec le chagrin de sa fin et les brûlures de ses jambes, ce qui le faisait dépérir et ce qui devait faire craindre que sa mort ne prévînt son supplice. Il y avait des menottes tout autour de son fauteuil, avec lesquelles on le portait du cachot de la tour de Montgomery où avait été Ravaillac, et où il demeurait, dans la salle où nous étions, et où le misérable a été confronté à tous les plus grands seigneurs qui entouraient le Roi, lors de son assassinat.
Pour moi, je n'avais aiîaire là que pour la reconnaissance de mon cachet. Le greffier dressa d'abord un acte pour que l'un des commissaires me présentât la valise que j'avais fait emballer et cacheter à Arras, et pour m'inviter à reconnaître si le cachet en était entier. Ensuite, il dressa un autre arrêt où il mit mes qualités de cette sorte : « Messire Emmanuel de Ooy, prince du Saint-Empire, baron de Condé, grand
veneur héréditaire du pays et comté de Hainaut, maréchal de camp commandant en Artois, Picardie, Galaisis et Boulonnais. »
Par cet acte, je reconnaissais avoir trouvé mon cachet en son entier. On m'apporta, en effet, le paquet, que je trouvai cacheté et tel que je l'avais fait partir d'Arras. Ainsi, je signai l'acte et la reconnaissance. Après quoi, les Messieurs me remercièrent et procédèrent à de nouvelles formes, car ils en faisaient beaucoup à tout.
M'étant retiré au parquet, j'examinai, en passant, avec plus d'attention la Grand'chambre, oùje me fis rendre compte de tout ce qui s'était passé au Lit de Justice, depuis le jour où les trois déclarations avaient tant augmenté les troubles. Cette chambre était vide, n'y ayant qu'un petit nombre des Messieurs de la Grand'Chambre qui n'avaient pas donné leur démission, non plus que les présidents à mortier, à cause de la sTande finance de leurs charges. Ils s'assemblaient aux heures ordinaires. On appelait les causes. Personne ne paraissait, et l'on se retirait sans rien faire. Cela fait voir que la querelle avait été embrassée non seulement par les membres du Parlement, mais par les avocats et procureurs, et même par les clients, ce qui rendait l'affaire bien plus critique et la justice absolument suspendue.
Je restai quelque temps au parquet, avec ilM. les gens du Roi, à qui je recommandai vivement d'éviter de laisser aucune contumace, ni rien qui put laisser quelques queues à cette affaire, leur faisant sentir combien il était important de ne rien laisser de caché dans ce procès, où tout devait être montré dans la plus grande évidence, pour ne pas laisser, comme à Ravaillac, de fausses impressions sur tous les esprits, étant aussi dérangés qu'ils l'étaient à Paris.
Après avoir attendu, on vint chercher MM. les gens du Roi. Ils furent peu de temps dehors. Ensuite, ils vinrent me dire que, l'ouverture ayant été faite avec toutes les formalités requises, et dont Damiens avait gardé la clef sur lui, on n'y avait rien trouvé qui en valût la peine. Tout étant connu alors, il en résultait que ce n'était qu'un fou, exactement tel
que je l'ai dépeint plus haut. Ayant été deux heures au Palais, j'allai faire quelques visites d'affaires, et je revins prendre mon chocolat chez Mme de Guerchy, où ma mère me manda que je pouvais retourner tranquillement à Versailles, ma lille étant entièrement hors de danger.
Le 13 mars, dimanche, j'assistai à la réception ou serment de quatre des huit maréchaux de France qui étaient faits depuis peu, pour faire M. d'Estrées (sic). Le Roi était dans un fauteuil, dans son cabinet. Chaque maréchal de Krance nouveau se met à genoux, les mains dans les siennes. Le ministre de la Guerre lit le serment, qui est simple, et sur la fin duquel il est dit : « Je vous remets la marque du maréchal de France ! » Et alors le ministre remet au Roi une canne, la première venue, que le Roi remet au Maréchal, lequel la remet au premier valet de chambre, qui la repasse au ministre pour le suivant. A la lin du serment, celui qui le prête dit : « Oui! » ^■oilà toute cette cérémonie.
Je fus, comme tout le monde, scandalisé de cette canne, et qu'il n'y eût pas de bâtons fleurdelisés, comme on les dépeint. J'en parlai le soir fortement, en soupant chez Mme de Pompadour, et l'on promit que l'on en ferait faire. J'allai prendre mon chocolat chez le maréchal de Belle-Isle avec qui je convins de nouveau de mes faits. L'abijé de Bernis y était comme à l'ordinaire. Ils paraissaient tous deux de bonne foi, francs, et souvent impatientés.
Le 14 et le 15 mars, je travaillai, l'après-dînée, chez M. Pallu, pour régler tous les ouvrages de fortifications de la côte. Il y fut bien question de la tour de ^^'imereux et de Dunkerque. Je les étonnai par mes connaissances là-dessus, sachant ces parties à fond. Pour l'arrangement des gardecôtes, qui n'était pas une petite allairc, ils passèrent par tout ce que je voulus.
Le 17, j'arrivai, le soir, pour le moment de l'Ordre et pour me montrer. Je soupai dans les cabinets. Je sondai mon affaire. M. de Soubise me dit que je n'aurais pas la promesse, mais que j'aurais le cordon. Le duc de Ghaulnes m'avoua que Mme de Pompadour lui avaitdit qu'elle avait été
refusée, que le Roi ne voulait pas s'engager. Ainsi, je voyais que nous avions eu tort de nous attacher à cette peste de promesse et que, de tant de peine et d'argent, je ne tenais rien. Toutefois, et c'était quelque chose, j'augmen. tais en considération.
Le 18, je vois le Roi tenir les sceaux : c'étaient les seconds. Louis XIV les avait tenus, mais les Rois ne les avaient pas tenus depuis. Dans l'Œil-de-Bœuf, le Roi était assis au bout d'une longue suite de tables. Les conseillers d'État étaient assis des deux côtés. Tous les gens du sceau tout du long. Le Roi signait ou mettait son visa, ou le mot Scellé sur les registres, et réellement sur toutes les pièces qui passent à la postérité, comme érection de noblesse, grâces. Quatre personnes du sceau rapportaient, chacune, une partie de matière qui les regardait. On scelle en trois couleurs : jaune l'ordinaire, vert avec un sceau particulier, et rouge, ce qui est à perpétuité. Les sceaux sont d'argent dans deux petites boîtes d'or qui sont enfermées dans une cassette, et le Garde des Sceaux, c'est-à-dire alors le Roi, met la clef dans sa poche. La quantité d'expéditions que le royaume fournit, en dix ou quinze jours, est prodigieuse. Si l'on tardait plus, on n'y pourrait fournir. Cela tient dans deux grandes malles. La cérémonie fut longue, et bonne à voir une fois, pour la singularité. Le Roi, qui en a toute la peine, s'en impatientera, sans doute, bientôt. On disait qu'il gardait les sceaux pour, après l'exécution de Damiens, en faire un sceau de raccommodement aux affaires du Parlement.
Le comte d'Estrées, alors maréchal d'Estrées, était arrivé le matin, venant de Vienne, et avait été bienvenu. On peut croire combien le commandement d'une armée de plus de 100.000 hommes augmentait sa cour, mais il ne se laissait pas entamer, et il écartait la dragée nettement et poliment. Je le suivis chez le maréchal de Belle-Isle où je dînai à côté de lui.
Il y avait bonne compagnie : ces deux maréchaux, le prince de Soubise, le duc de Chevreuse, MM. de Crémilles
et de Vaux, M. l'abbé de Bernis, M, de Gisois (1) et moi. On parla beaucoup et bien de Vienne. M. d'Estrées nous montra les deux beaux portraits enricliis de diamants. Il dit beaucoup de bien de l'impératrice, et il en raffolait, ainsi que tous ceux qui venaient de ce pays-là. On cita d'elle des traits charmants de politesse et de sentiment. En général, on parut content de Vienne, où on le fut fort de lui, à cause de son ton franc et net.
.Jo fus aussi très content de le voir, malgré sa gloire, tout comme je l'avais laissé, ne paraissant ni plus haut, ni plus occupé qu'auparavant, ne témoignant nul embarras, et audessus de sa besogne, enfin toujours le comte d'Estrées : ce n'est pas peu dire, en pareil cas. J'en augurai bien, et j'avais, malgré sa vivacité, toujours bien auguré de lui, surtout étant mûri par l'âge. Je lui témoignai ma douleur de n'être pas de son armée, et je" commençai à percer tous les mystères. On pariait, alors, sur le démolissement de Wesel, que l'on soutenait que le roi de Prusse faisait sauter. Pour moi, je croyais que c'était une feinte pour tirer plus de parti et d'argent de ses alliés, en menaçant d'ouvrir la porte qui mène à Hanovre.
Pour ma partie, le Maréchal me fit voir une disposition de troupes qu'il faisait assembler dans tous les ports qui pouvaient nuire aux Anglais. Je donnai, alors, un plan d'opérations de marine que je lus à MM. de Moras et de Salvert (2) et que je leur remis à tous, dont ils parurent très contents.
Le soir de ce jour, je travaillai en détail avec le maréchal do Belle-Isle, M. de Pallu, qui venait d'être fait inspecteur général de Marine, et M. d'Invault (3) mon intendant, avec
(1 Louis-Marie Fouquet, c?umte de Gisois 1732-1758), brigadier en 17,17, morl d'une blessure reeuc, en 17;)8, au cuiubat de Crevelt, en Woslphalie, avait épousé Hélène-Julie-Hosalie Mancini-Mazarin. (V., sur ce personnage, l'intéressante étude de M. Camille Roussel, Le comte de Gisors {17Si-l7SS), 1868. In-S».
(2 II y avail dcu.x frères Perrier,dont le cadet se nommait Perricr de Salvert : volontaire à bord des vaisseaux du Roi en 1702, il devint chef d'escadre en 1752. Chevalier de Saint-Louis en 1738, il fut promu i-oinmandcur en 17oG, et mourut à Versailles le 7 avril 1757.
(3) Etienne Maynon, seigneur d'Invault, né en 1721, conseiller au Parlement
qui je m'entendais au mieux, ainsi qu'avec tous ceux à qui j'avais affaire.
Le 20, je parlai et travaillai avec M. de Paulmy. Il m'assura encore que l'on ne mettrait point de commandant, ni personne au-dessus de moi, en Picardie et Boulonnais ; que M. de Ravignan, brigadier, que M. le duc d'Aumont, très jaloux sur son Boulonnais, y faisait mettre (1), serait à mes ordres, et je convins de tous les grands articles avec lui. Par là, je me vis assuré d'un commandement agréable et étendu, en chef. Je soupai chez M. Rouillé, où j'eus une conversation très curieuse avec l'abbé de Bernis, qui prenait confiance en moi.
11 me dit que, le lendemain, il y aurait une assemblée au Parlement avec les Pairs, qui le faisait trembler, le Parlement voulant disculper à fond ses sept membres accusés légèrement dans la lettre de l'homme delà Prévôté. 11 s'agissait, pour cela, de les confronter, et il était nécessaire de réunir une assemblée générale des Chambres, ce qui ne pouvait avoir lieu, puisqu'elles n'existaient plus. Ainsi, l'alfaire de Damiens devenait liée avec celle du Parlement ; ce qui était affreux et pouvait avoir les plus fâcheuses suites et retarder l'exécution du coupable, ce que la Cour désirait vivement de voir finir, pour faire tomber les esprits et les propos affreux sur tout cela.
Le 24 mars, je revins m'établir à Paris. Je me fis mener par en haut, mis pied à terre à la montagne et descendis, en me promenant, par l'allée en face, au-dessus de Bellevue. Je fus enchanté de ce coup d'œil, un des plus beaux du monde. En descendant cette allée j'examinai la pièce d'eau du Hatta, où il y a bien du goût et de la dépense, au vent près. C'est à mi-côte et fait un effet charmant. Malgré la pluie, je me fis mener dans les jardins et j'allai examiner avec soin le
en 1741, président au Grand Conseil en 1751, intendant dWmiens en 1734 (V. ci-dessus, p. 280), contrôleur général des Finances et ministre d État en 1768, avait épousé, en 1758, Adélaïdai-Agaès-Élisabeth Bouvard de Fourqueux.
(1) M. de Ravignan venait d'être nommé lieutenant général du Boulonnais.
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bosquet d'hiver, dont je fus très satisfait, et qui m'instruisit. Je trouvai, surtout, que le massif de grands lauriers-cerises mêlés de thuyas de la Chine faisait bien, et les deux meilleures palissades, le laurier-cerise et le laurier-thym. Il y a bien de la dépense placée dans ces jardins !
Le 26 mars, ce qui restait de la Grand'Chambre et les Pairs assemblés, on fit venir Damiens sur la sellette, où on l'interrogea sur tout ce que voulut chaque membre de l'Assemblée, et très à fond. Il ne s'étonna de rien, reconnut le plus grand nombre, parla avec liberté, c'est-à-dire la sienne, qui était une mauvaise tête, mais très suivie pour son projet qu'il n'avait exécuté qu'après mûre réflexion. Il dit très vrai tout ce qu'il savait et exactement de même qu'il avait déjà dit auparavant, et s'accordant en tout parfaitement à tout ce que j'avais mandé, dès le premier moment. Il répéta toujours qu'il n'avait point de complice, et que, s'il eût cru que son chapeau eût su son projet, il l'aurait brûlé. Au reste, comme, de longue main, il s'était attendu à tout, et qu'il n'avait pris ce coin de folie que petit à petit, rien ne pouvait l'étonner. II fut d'une fermeté ou tranquillité qui étonna ceux qui ne le connaissaient pas comme moi, et éclaircit tout ce que l'on put désirer, de sorte qu'à moins d'être aussi fou (|ue lui , il ne pouvait plus rester de doute.
Cette séance fut très longue, à cause des formalités. On débattit s'il subirait le même supplice que Ravaillac, la mort du Roi ne s'en étant pas suivie, et l'on passa là-dessus, en décidant qu'oui , si d'autres que les commissaires assisteraient à la question : on alla à la Cour, et il fut décidé qu'il n'y aurait que les commissaires, et plusieurs autres petits débats pareils.
Le soir, je vis le Procureur général qui me dit tout cela, et que tout s'accordait en entier à tout mon travail. Il m'apprit que Damiens était jugé en entier, et condamné au même horrible supplice que Ravaillac.
Le lendemain étant dimanche de la Passion, cela retarda d'un jour son supplice, et les deux curés, ses confesseurs,
continuèrent à l'exhorter. Il était aussi résigaé qu'une aussi mauvaise tète pouvait l'être, et tranquille.
Le 28 mars fut le jour terriblepour lui, et où il passa les quatorze plus terribles heures. Dès quatre heures du matin, on lui lut sa sentence. Il ne fut étonné de rien, sachant tout cela de longue main, et sa vanité le portant à conduire ses juges, s'ils avaient oublié quelque chose. A sept heures, il lut mis à la question ordinaire et extraordinaire, qu'il soutint jusqu'au bout, et dont il fut moulu. Il dit d'avance qu'il n'avait point de complice, qu'ainsi il n'en pouvait point dire, et chercha tant (ju'il put à se ressouvenir de tout. Enfin, il se ressouvint qu'un secrétaire, dans une maison où il était à servir, avait dit devant lui, il y avait environ quatre ans, au sujet d'une frayeur que le Roi avait eue, que ce serait peut-être bien fait de lui faire peur, que cela le ferait rentrer en luimême, et que lui, Damiens, ayant entendu cela, ce propos l'avait frappé, et que, depuis ce temps, il avait été tourmenté de la manie de frapper le Roi pour le faire rentrer en luimême et qu'il avait résolu, s'en sentant le courage, de se sacrifier pour cela. Il paraît, en effet, que c'est là tout son projet que les mauvais propos de Paris avaient fait fermenter, et que l'effervescence de son sang augmentant, lui avait fait exécuter. Voilà le vrai.
Vers trois heures, il fut mené, dans le tombereau, à Notre- Dame, faire amende honorable. De là, avant quatre heures, à la Grève. Il y avait un monde affreux partout où il passait, mais le peuple et les Parisiens ne parurent que badauds, à leur ordinaire, et d'ailleurs indifférents. Ils ne témoignèrent ni haine, ni pitié.
Arrivé à la Grève, il examina tout, il alla à l'Hôtel de Ville, où il ne fut qu'une demi-heure. Il y dit nettement qu'il demandait pardon à Dieu, au Roi, à la justice et à M. l'Archevêque de tous les mauvais propos qu'il avait tenus contre lui. Il assurait d'ailleurs nettement qu'il n'y avait ni complot, nicomplice. C'est par où il finit, et s'y tint sans chercher à retarder son supplice, et au contraire à finir.
On le mena, vers quatre heures et demie, au milieu de la
place de Grève, où l'on avait fait une forte barrière, laissant un espace d'un demi-arpent, au milieu duquel était une petite table basse, fortement scellée en terre par six grosses pierres. Il n'y avait, autour de lui, que dix bourreaux et les deux confesseurs. Il aida lui-même à se déshabiller, ne témoignant ni crainte, ni étonnement, mais envie de finir (on se souviendra qu'il voulait se tuer, souvent). On l'étendit sur cette espèce de table où des cercles de fer de tous sens fixèrent son corps, deux en travers, un en fourche, laissant le cou libre, et un entre les cuisses, et tout se rejoignant au milieu, et se serrant par de gros écrous sous la table, de sorte que le tronc était absolument fixé. On lui attacha la main droite à une menotte exprès, on la lui brûla au feu de soufre, ce qui lui faisait jeter des cris horribles, ensuite on lui lia très fortement les bras et les cuisses, d'abord en haut, et, de là, en tournoj'ant jusqu'au poignet et au pied, et l'on attacha ces cordes aux harnais de quatre grands chevaux qui étaient placés aux quatre coins de la table, et, le signal étant donné par le bourreau, on fit tirer les quatre chevaux par secousses qui n'emportèrent rien, mais lui firent faire des cris affreux. On redoubla les secousses sans pouvoir l'emporter, et ces cris affreux perçaient malgré le bruit du nombre prodigieux de spectateurs. On le fit tirer ainsi plus d'une heure que ses cris ne discontinuèrent pas.
Pour tâcher de l'emporter, on ajouta les deux chevaux du tombereau sur ses cuisses en tirant en écartant, et les six chevaux à la fois. Cela ne servit qu'à faire redoubler les cris qui se soutenaient avec la même force, tant cet homme était fort. Les bourreaux, ne sachant que faire, furent demandera l'Hùtel de Ville. On dit qu'il fallait qu'il fût écartelé. On re- •commença les secousses. Les cris continuèrent, mais les chevaux se rebutèrent de toujours tirer sans avancer. Alors, les juges permirent qu'on le dépiéçàt, le bourreau lui taillada le haut des cuisses, en faisant tirer les chevaux. Il levait ■encore la tête pour voir ce que l'on lui faisait, et lui, qui était jureur, il ne jura pas, mais jetait souvent la tête du côté du crucifix et le baisait. Les confesseurs lui parlaient.
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Enfin, après une heure et demie passée de ces souffrances sans exemple pour la longueur, la cuisse gauche partit la première. A quoi le peuple battit des mains. Jusque-là, il n'avait paru que curieux et indifférent. Ensuite, à force de taillader, l'autre cuisse partit. Les cris continuèrent avec la même force. Ensuite, on taillada une épaule, qui partit enfin. Les cris continuèrent, mais en baissant beaucoup de force, et la tête continua à aller. Enfin, on taillada la quatrième partie, c'est-à-dire l'autre épaule, et ce n'est que là que la tête tomba, quand elle fut emportée, ne restant que le tronçon. On le défit des cercles de fer, et l'on dit qu'il palpitait encore quand on le plaça sur le bûcher, où on brûla le tout.
Telle fut la fin de ce misérable qui souffrit, à ce que l'on croit, le plus grand supplice que jamais homme ait essuyé, pour la longueur des grandes douleurs.
Le lendemain, les Pairs s'assemblèrent. On leur rendit compte de la question et de tout ce qui s'était dit, ainsi qu'à l'Hôtel de ville et au supplice. La suite de ces rapports, toujours conformes, ne leur laissèrent pas de doute, et les personnes sages furent bien tranquillisées, mais non le grand nombre de fous, surtout parce que, quelque chose que j'aie pu leur dire, ils firent la faute de laisser une contumace ridicule à la fin de l'arrêt contre un quidam qui n'était autre chose qu'une erreur du Garde de la porte, qui avait bien entendu un propos que Damiens, ainsi que celui à qui il l'avait dit, avait confirmé, et qui était qu'il avait dit qu'il attendait un maître pour s'offrir à son service, et que cet homme l'ayant rencontré une deuxième fois, il avait dit: « Eh bien ! j'attends. » Ce propos décousu paraissait quelque chose, et le Garde de la porte se trompa de deux personnes qui passaient, et l'attribua à l'un qui ne l'avait pas dit, et qui est le quidam inconnu, plutôt qu'à celui qui l'avait entendu et qui le répétait comme Damiens, et ce Garde de la porte, mal interrogé, persista à mal rendre son signalement, ce qui causa cette erreur et ce louche qu'il était bien aisé d'éclaircir, comme je l'avais dit d'avance.
Le lendemain, on jugea les autres du procès, son père et sa
femme et fille à être bannis, les frères à changer de nom. Les autres déchargés d'accusation, et tout le monde fut élargi, et cette vilaine affaire finie. Je ne fus plus occupé qu'à faire payer et renvoyer les témoins que j'avais fait venir.
DU 29 MARS 1757 AU 22 janvier 1759
Entrée de mon fils aux Mousquetaires. — Je dîne, chez le maréchal de Belle-Isle, avec le maréchal d'Eslrées. — Le comte et la comtesse (i'Egmont. — Richard, jardinier de Trianon. — Les bureaux du ministère de la Guerre. — Nouvelles de l'armée. — Je travaille avec le maréchal de Belle-Isle. — AlTaires relatives à mon commandement. — Promesses du cardinal de Bernis. — Conversation avec M. de Moras. — Souper chez, le Roi, avec Mme de Pompadour. — Entêtement des Parisiens à voir du mystère dans l'attentat de Damiens. — Je prends congé de la Cour, et pars, le 12 mai, pour exercer mon commandement en province. — Je rentre à Paris le 18 décembre. — Amabilité de l'accueil de Mme de Pompadour. — Timidité de Louis XV. — Je m'occupe de l'éducation de mes enfants. — État de la Cour ; un mot sur les Ministres. — Le comte de Clermont remplace, à l'armée, le maréchal de Richelieu. — Nouvelle déception au sujet de mon cordon bleu. — Retour de M. de Soubise, après le désastre de Rosbach. — Ma conversation avec lui. — Démission du marquis de Paulmy, que le maréchal de Belle-Isle remplace. — Présentation de mon fils à la Cour, au Roi et à la famille royale, sous le nom de prince de Solre. — Un mot de Mlle de Charolais. — Le maréchal de Belle-Isle réformateur. — Tort que ses innovations causent à mon fils. — Mon départ pour l'Artois le 10 avril ; ma rentrée à Paris le 16 octobre 1758. — Disgrâce du cardinal de Bernis. — Il est remplacé par le duc de Choiseul. — Autres changements dans les ministères. — Publication, le 31 décembre, de la liste des chevaliers du Saint-Esprit, où mon
nom ligure, enfin. — Je me prépare au serment et à la cérémonie du jour de la Chandeleur.
Le 29 mars, je menai mon fils, âgé de treize ans quatre mois, chez M. de Jumilhac(l), le faire inscrire mousquetaire gris. Voici comment il fut inscrit : « François-Anne-Ferdinand- Emmanuel de Croy, prince de Solre, présenté par le prince de Croy, son père, mousquetaire le 30 mars 1757. »
Il n'était pas grand, mais assez fort, quoique délicat à plusieurs égards. Il était avancé pour le raisonnement, et une bonne tête. Je travaillais pour le faire colonel de bonne heure, qui est le principal.
Le l"'' avril, après avoir fini plusieurs affaires, j'allai à Versailles, Je soupai, le même soir, chez le Roi. Mme de Pompadour étant incommodée, il n'y avait pas de dame, hors la maréchale de ^lirepoix qui vint après. Le Roi ne parla plus du supplice de Damions, dont on dit qu'il avait parlé même aux ambassadeurs un peu trop eii détail. Tout fut à l'ordinaire, le Roi faisant toujours maigre, et fort exact à toutes les pratiques extérieures. Je travaillai avec le maréchal de Belle-Isle, mais, rien n'avançant, je revins le lendemain.
Le 10 avril, jour de Pâques, je fis les miennes de mon rnieux. Le lendemain des fêtes, je retournai à Versailles. C'est vers ce temps-là que le comte d'Estrées, alors maréchal de France, revint de Vienne. Je dînai avec lui le jour de son retour, chez le maréchal de Belle-lsle où il n'y avait, de plus, que l'abbé de Bernis, MM. de Crémilles, de Vaux et de Gisors. Ce dîner curieux me fit plaisir. Je fus très content de trouver le maréchal d'Estrées, tout comme le comte d'Estrées, franc, net, point embarrassé, enfin un homme ! J'étudiai bien là tous les caractères. .M. d'Estrées chanta bien les louanges de l'impératrice, ainsi que tous ceux qui revenaient de chez
[V' PiciTc-.Iiiscpli (le Chapelle, mniviuis do Jnmilliac. nt' on 1692, cnpil.iinolicutenaiil de la première oiiiiipatinie dos inous(pietnires, en 1738, manolial do oaïup en 1740, lieulenanl j^énoral on ni.i.
elle, et l'on paraissait bien animé contre le roi de Prusse, qui continuait ses vexations dans la Saxe, que l'on exagérait aussi volontiers.
Je fis, dans ce mois-là^ plusieurs dîners pareils chez le maréchal de Belle-Isie, où j'étais comme enfant delà maison. Il y en eut un autre où le maréchal d'Estrées me dit, en me voyant entrer : « Voilà mon successeur ! » parce que je lui avais succédé pour son régiment. Je lui dis que j'étais son successeur né, que cela était de bon augure, quand il serait las de commander les armées de 100.000 hommes. On en rit, et l'on me dit mille choses flatteuses là-dessus. Je fus ébloui, à ce diner, de la belle comtesse d'Egmont que je n'avais pas encore vue, et j'embrassai do bon cœur son mari que je n'avais pas vu depuis ^lahon, dont nous raisonnâmes bien.
Le 14 avril, jesoupai chez le Roi. Mme de Pompadour continuant d'être incommodée, il n'y eut point de dames et l'on nous fit avertir, à un petit nombre, de descendre, après le souper, chez Mme de Pompadour, ce que nous finies; et le Roi y vint faire sa partie, à l'ordinaire.
Le 20 avril, je retournai à Versailles. Mme de Pompadour, dont j'allais voir l'Hermitage, en connaisseur d'arbustes, me pria à souper, le Roi soupant chez elle. C'était la première fois que j'y soupais de celte sorte. D'ailleurs tout y était à l'ordinaire. Mme de Pompadour se trouva mal de sa colique qui lui prenait assez souvent. Cela attrista cette soirée, joint à ce que l'on était noir de la mort du jeune d'Avaray, belle fleur qui s'était pressée de passer!
Le maréchal d'Estrées prit congé et travailla avec le Roi, qui le traita très bien, à l'ordinaire. 11 partit le 23 avril pour son armée, dont j'étais bien honteux de ne pas être, et alla établir son quartier général à mon Mœurs (1), sur lequel j'avais des prétentions que je ne pouvais faire valoir, la Cour ne voulant pas m'aider.
Le pauvre cardinal de La Rochefoucauld, malgré tous ses
il) Mors ou Mœurs, ville de lu province du Rhin (Prusse occiJentalel. à 30 kil. de Dusseldorf. C'était la capitale d'une principauté dont l'annexion à la Prusse datait de 1707.
titres, sa belle figure et sa force, fut emporté en quatre jours, et mourut le 29 avril. M. de Salvert, fameux marin, avait été de même enlevé peu devant, quatre jours après que j'avais travaillé avec lui, et je ne l'avais appris que par la Gazette.
Le 30 avril, j'allai à Versailles. Je vis M. de Paulm}-, qui me dit que rien ne pressait, et je dînai chez M. de .Moras où je lui fis des reproches de ce qu'il ne m'accordait pas les vaisseaux que je demandais, suivant mon plan qui avait été approuvé. Il m'en fit des excuses, m'avouant que l'on était trop court en argent et matelots. Il me dit qu'il allait donner des petites frégates à des capitaines corsaires, et faire un petit armement à Dunkerque. .le lui "dis que les bâtiments faibles seraient pris d'itbord- au'il fallait mieux que cela, et que je protestais contre.
Le soir, j'allai faire le tour des jardins pour profiter de la belle verdure nouvelle, et, de là, j'allai à Trianon où je raisonnai quelque temps arbustes avec le fameux Uichard il qui me montra la galerie d'arbres verts, avec des cabinets, que le Roi faisait faire. C'était son amusette d'alors, et l'idée pouvait en être bonne et faire un bel effet.
Le l^"" Mai, je visitai les bureaux. Je parlai avec ceux de mes camarades garde-côtes. Les arrangements s'embrouillaient plus que jamais. Le ministre que cela regardait, M. Fallu, et les autres convenaient qu'il n'y avait «[ue ma partie de sage, parce que mon intendant M. d'invault et moi nous nous entendions au mieux, ce qui nous faisait beaucoup d'honneur, et ce qui fit que l'on nous laissa carte blanche pour les autres parties. Les généraux et les intendants étaient comme chiens et chats. On avait été dix fois à la veille de
Ml Fils d'un irlandais émigré à la suite Je Jacques II, (^.lauclc liiohard était entré, comme jardinier, au service d'un anj^lals habitant Saint-tjorraainen-Layc. .Vyanl onlendu le duc d'Ayen, grand amateur d'Iiortioulurc, faire son éloge, le roi fut le voir et. vers IISO, le décida à prendre la direction des jardins de Trianon, direction que Richard garda jusqu'en fîS^, époque où il céda sa place il son fils Antoine, dont il sera parlé plus loin.
I-inné, qui fut son collaborateur il Trianon, le qualiliait « le jardinier le plus habile de l'Kurope. »
donner des ordonnances qui manquaient toujours. Pour moi, je m'en tirais bien et j'allais mon train, ne faisant rien pour le militaire qui ne cadrât avec l'agriculture et la population, qui était le principal.
J'allai chez Mme de Pompadour. Etant las de lui parler de mes affaires infructueusement, je ne parlai que jardinage, moyennant quoi j« fus charmant. Elle me retint à souper, mais je refusai à cause de ma santé, me trouvant, par là, à pouvoir refuser ce que j'avais jadis, bien ambitionné.
J'allai dîner chez le maréchal de Belle-Isle. Il nous lut ses nouvelles qui étaient que tout ce côté-ci du Weser était abandonné, hors à deux ou trois lieues de cette rivière, et que le duc de Cumberland assemblait l'armée des alliés derrière Minden et Hamelen; que le comte d'Estrées était arrivé à son quartier général de Mœurs, et à Wesel, où il s'était abouché avec le prince de Soubise qui, apparemment, allait marcher en avant. Ce prince jouait, alors, le premier rôle, comme il l'avait tant désiré, au grand désespoir, sans doute, des princes du sang.
La France avait fait déclarer nettement au prince de Hesse- Cassel qu'il eût à se déclarer pour ou contre. Ses États étaient bien exposés, mais il était bien lié avec Hanovre pourpouvoir s'en dégager. On attendait sa réponse, et la neutralité d'Hanovre était encore douteuse. Nous nous préparions, comme auxiliaires et garants du traité de Westphalie, à attaquer tous, ces Etats en force, dès que les subsistances nous le permettraient. C'était un grand point d'une prodigieuse difficulté, et l'aimable M. de Lucé avait, là, une furieuse besogne!
Après le dîner, je travaillai avec le maréchal de Belle-Isle. Je le fis consentir à mettre les quatre bataillons d'Auvergne dans Boulogne, et je convins en gros avec lui de l'arrangement de mes cantonnements pour se préparer au grand embarquement dont on parlait. J'avais sept bataillons de vieilles troupes pour Calais, six pour Boulogne, un régiment ou deux de dragons, sans parler des bataillons de milices ou boulonnaise. Cela me faisait un plus joli commandement que celui que j'aurais pu avoir, en soixante-septième, à la grande
armée. Je regrettais pourtant de n'y pas être, lescôtes n'ayant pas bonne grâce pendant pareille besogne, dont j'aurais été fort curieux.
De chez le Maréchal, je revins à Paris souper en famille.
Le 4 mai. M. de Robert (l) vint me communiquer des changements que proposait M. de Crémilles pour les cantonnements. Nous les refîmes de nouveau. Le temps pressait. Les troupes arrivaient. Le l'i, j'en allai conférer avec M. d'Invault, et, de là, chez M. de Trudaine, que je sondai sur l'affaire de M. de Cernay et de M. Desandrouins (2). Je le trouvai tout opposé à la réunion, sur laquelle je le tâtais, et même si opposé qu'il me parut qu'il fallait y renoncer. C'était pourtant une bien bonne affaire pour moi, suivant M. Moreau (3), et qui aurait épargné bien des jalousies, mais, au contraire, c'est ce que JI. de Trudaine voulait, comptant que la concurrence ferait baisser le prix pour le public.
Le 8 mai, j 'allai à Versailles. Je forçai le maréchal de Belle- Isle qu'on ne pouvait aborder, tant il était occupé, ce qui était son vrai ballot, à me donner, enfin, un travail, et, après y avoir diné, je le brusquai. Le Maréchal me dit que rien ne pressait. Je lui répondis que, tout le monde partant, je ne pouvais rester ainsi à la Cour, à ne rien faire, que cela ne m'allait pas, et que je lui demandais à prendre congé. Il me dit : « Eh bien ! A la bonne heure I » Je vis alors que tous les grands mouvements dont il m'avait leurré dans ma partie, allaient à rien, et je songeai à profiter de la circonstance pour aller passer huit jours à rilermitage, où j'avais à faire,
(1 Louis-Jacques do Hnbei-I, brigadier le 2:i seiilenihre ITili, maivclial de camp en 1758, avait été sueeessivement lieutenant de l!oi à Maubeuire et ,i Perpignan. 11 reçut, en nSS, le OdMinianiloiiUMil de Tnulun. mais s'en démit l'année suivante.
(2i Le vicomte Jacipics Désandi'ouins, concessionnaire des mines d'Anzin, était,, depuis longtemps, en procès, devant le (Conseil d'iîlat, avec le maninis de Cernay, au sujet de l'exploitation des mines de sa seigneurie de Raismcs. Ce fut en iiovembre no7 que le prince de Croy parvint à les rapprocher et à leur faire signer, de concert avec lui, au château de l'IIermitage. un acte d'association qui fut l'origine de la compagnie des mines d'Anzin.
(:i) Avocat au parlement de Flandre, mandataire du prince de Croy dans l'alfaire des mines d'Anzin.
mais dont je ne m'étais pas flatté d'avoir le temps. Je lui dis : « Mais, si rien ne presse, ne pourrais-je pas aller passer quelques jours chez moi ? — Très bien I » me répondit-il. Cela me mit à l'aise. Alors, je lui dis que j'allais prendre congé, et je le forçai, puisque je le tenais — chose si difficile! — à me donner mes derniers ordres sur tout, car il était alors presque premier ministre, se mêlant de toutes les parties, tranchant et décidant hardiment à son ordinaire, quoique souvent les ministres qui le connaissaient n'en faisaient pas davantage, et il était réduit au rôle de solliciteur. Mais, en apparence, il faisait tout et était réellement au pinacle, après l'avoir bien gagné par un prodigieux travail. C'était Mme de Pompadour, lui et l'abbé de Bernis qui menaient principalement le timon, et les autres ministres conjointement sous eux, et alors assez unis, les principaux étant jeunes alors, et encore un peu en tutelle, mais ils se rebéquaient quelquefois.
Enfin, le Maréchal m'exposa son plan général, qui était de désirer fort faire un embarquement où j'aurais une des meilleures parts, et réellement d'y songer si les Anglais se dégarnissaient en envoyant des troupes au continent, ou se gardaient mal, sinon de faire le semblant pour les tenir en échec et en dépense : telle fut ma commission.
Il me dit qu'il me fallait éviter de loger à Boulogne, pour ne pas donner jalousie à M. d'Aumoat, qui menaçait d'en importuner le Roi, étant très jaloux de mon commandement. Nous convînmes que M. de Ravignan, brigadier, commanderait dans le Boulonnais à mes ordres, et que cela resterait séparément d'ailleurs. C'était une tache à mon beau commandement, mais qu'il était facile d'arranger, avec l'esprit d'accommodement que j'avais. .Je fis, avec le Maréchal, tout mon plan. Il me promit merveilles, et je pris congé de lui.
Au sortir du dîner, j'avais parlé, chez lui, avec l'abbé de Bernis, avec qui je faisais grande connaissance, comme on fait avec un homme qu'on voit aller droit à la place de premier Ministre, et je le lui annonçais depuis longtemps. Il avait été frappé de mon travail de Damiens et de mes plans politiques que je lui avais communiqués, et je paraissais prendre
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bien avec lui. lime promit merveilles auprès de la Marquise où il pouvait tout, et d'être mon solliciteur. Il postulait vivement la place des Affaires Etrangères que je voyais que M. Rouillé ne lui disputerait pas longtemps, et qui me paraissait à sa fin.
De là, j'allai prendre congé de M. de Paulmj' qui me donna mes instructions, et ce que j'avais à faire, si le Prétendant paraissait dans ma partie : c'était de le faire suivre et d'envoyer un courrier; d'ailleurs, de me tenir prêt à tout.
J'allai prendre congé et travailler dans tous les bureaux. Je vis que j'y étais avec agrément et comme jouant un rôle ; enfin que j'avais pris de la considération àtous égards. J'allai travailler dans tous les bureaux de la Marine, et je m'arrangeai avec eux. J'allai prendre congé de M. de Moras. Il me tint longtemps dans son intérieur, m'aimant et me retenant toujours avec confiance. Il me mangeait d'amitiés et me donna carte blanche pour les garde-côtes, de sorte que je fus le seul dont cette partie fût en mouvement, car elle tomba aux autres endroits, par la grande désunion des ministres à ce sujet.
M. de Moras riait toujours, malgré l'extrême charge. Je craignais que ce ne fût un malade qui ne sentait pas son mal, et il me paraissait impossible qu'il y fît face un an de suite, surtout ne pouvant mettre d'Invault, n'y ayant pas de parlement. Il me dit qu'il mettrait des loteries tant qu'il pourrait, que c'était écraser le royaume de dettes, mais qu'il fallait faire face. Pour sa Marine, il me promit des escadres pour l'automne. Enfin j'étais au mieux avec lui, et môme, alors, avec tous les ministres et la Marquise ; par conséquent, très bien en Cour.
J'allai, ensuite, prendre congé du Roi et de toute la Cour, cérémonie impatientante.
J'allai, enfin, prendre congé Je la Marquise. Elle me gracieusa et paraissait contente de moi. Ce n'était pas sa faute si je n'avais pas eu le cordon, cette année, mais le moment était manqué de l'avoir avec agrément. Il n'y en avait plus de vacant, et cela ne pouvait m'être bien flatteur. Elle me pria
à souper. J'y soupai avec le Roi, pour la seconde fois. C'était la grande faveur. 11 ne put jamais prendre sur lui de me parler, quoiqu'il fût content de mon travail de Damiens. On raisonnait encore quelquefois de cette affaire, et, quelque chose que je pusse dire, l'entêtement des esprits de parti faisait que beaucoup de monde était sur qu'il y avait des complices et des Jésuites là-dedans, quoique cela n'eût point le sens commun, mais c'était marchandise rare, alors. Je m'emportais contre ces sottises, prouvant que ce n'était qu'un fou avantageux à qui les propos des parlementaires outrés avaient tourné encore plus la tête, mais je perdais souvent mes pas à laver ces têtes de Mores.
Je passai cesoirlà,etle 11 aussi, avec mes enfants. Je fis une dernière revue d'éducation : mon fils commençait la rhétorique, en continuant toujours la logique. L'abbé, homme de grand talent, lui montrait au mieux, et disait avec raison que l'art de penser était la science de toute la vie, et qu'il fallait la montrer sur chaque chose.
Je restai avec ma mère, que j'étais charmé de voir, en vieillissant, devenir en moins mauvaise santé. C'étaient là mes consolations, dont, depuis un an, je profitais peu, ayant mené une vie bien agitée et occupée de grands objets, et que j'allais recommencer, puisque je partais, le lendemain, pour aller commander en chef — M. de Chaulnes était à l'armée — dans les provinces d'Artois, de Picardie, de Boulonnais , . et de Calaisis, commandement bienbrillant pour un maréchal de camp, surtout y ayant plus de vingt mille hommes de
troupes réglées sous mes ordres
(1) Le prince de Croy quitte Paris le 12 mai nS7, se rendant à Valenciennes, Condé et l'Hermitage, où il se livre à ses occupations ordinaires. De là, il fait une excursion dans les charbonnages d'Anzin et de Raismes, où il a une entrevue avec M. de Cemaj^ puis à Lille, chez sa tante.
Il arrive le 29 â Calais où, ayant constaté une disette générale et surpris des menaces de révolte, il prend les mesures nécessaires et avertit la Cour. Le 1" juin, il est à Boulogne, dans les environs de laquelle il entreprend une tournée. Les garde-cùtes, les forlifîcations, la tour de Wimereux sont l'objet de ses soins.
Nouvelle tournée le 1" juillet, et inspection de troupes. Retour à Calais
Le 22 décembre, j'allai à Versailles pour y suivre mes affaires. Le lendemain, j'attendis Mme de Pompadour auretour de la messe. Elle me fit entrer dans son arrière-cabinet, me reçut bien et m'assura qu'on était fort content de moi et de ma campagne. Je lui touchai un mot du cordon bleu, la promotion étant dans huit jours. Elle me dit que je savais ce qui était dit et que je pouvais compter sur elle, mais qu'elle ne o'oyait pas qu'il y en eût au 1"'' janvier. Elle me retint à souper.
J'allai faire toutes mes révérences : le Roi ne dit rien. La Reine et surtout M. le Dauphin trouvèrent quelque chose de placé {sic) à dire. Le soir, Mme de Pompadour continua de me traiter avec distinction, mais le Roi, qui y descendit, à l'ordinaire, après souper, ne put jamais se résoudre à me dire un mot, de sorte que, de tant de choses importantes et singulières depuis deux ans, je n'en eus pas un mot concernant tout cela, mais il me demanda, en revanche, plusieurs fois, à l'ordinaire, mon âge et celui de mes enfants. Cette malheureuse timidité, et de ne pas montrer au dehors ce qui était en dedans de lui, gâtait tout.
Après m'être montré à la Cour, je revins à Paris jouir de ma famille et y passer les fêtes de Noël, après quoi je retournai à Versailles, pour suivre l'affaire du cordon bleu jusqu'au 30 décembre, que le Roi répondit à M. de Paulmj' qui me proposait, de manière à faire voir qu'il était résolu à me le donner^ mais qu'il n'y en aurait sûrement point du tout au 1*" janvier.
le 21. Là, un inai'in célèbre, Tliurol, entre dans le port avec deux frégates mais en ressort trop lût pour voir passer un convoi ennemi escorté d'un seul vaisseau, convoi dont l'attaque eût été aisée. Les Anglais préparent une expédition contre l'Ile <rAix et le mouvement maritime qui en résulte ne laisse ])as de répandre la terreur dans la ville.
Départ, le 3, de Calais pour lioulogne uù, de concert avec M. de llavit;nan, il prend les mesures de précaution nécessaires.
Uevenu à Calais, son premier soin est de mesuicr la largeur du dclroil qu'il év.ilue à huit lieues, de 2.KO0 toises chacune.
Le 9 novembre, il repart pour l'Ilermitage, où il resle jusqu'au 23, date à lacpicUc il revient à Calais, liicnlol, il obtient un congé de deux mois qui lui permet de rentrer à Paris, où il arrive le IS décembre.
Sur quoi je revins pour passer en retraite, dans ma famille, ma nouvelle année, et me recueillir pour faire mes dévotions.
Les huit premiers jours de janvier 1758, je restai à Paris dans ma famille, à en jouir et à me recueillir. Je commençai à reprendre le détail de l'éducation de mes enfants, que des occupations importantes, depuis près de deux ans, m'avaient empêché de suivre en détail. Heureusement que les talents vifs et distingués de M. l'abbé de Villemenet y suppléaient. Il n'y avait que la vue basse de mon fils qui me faisait bien de la peine. Je résolus, cette année, de le présenter à la Cour, et peut-être de lui faire faire une apparence de campagne, si mes autres affaires allaient bien. Mais le désagrément que j'essuyai me retarda sur beaucoup de choses, comme on verra après.
Le 8 janvier, j'allai à Versailles : tous les colonels étaient encore à l'armée, de sortequelaCour étaitbien plus agréable, y ayant moins de foule. Je fus d'abord traité avec beaucoup de distinction. Mme de Pompadour me fit entrer chez elle. Le nombre de ses familiers augmentait et allait jusqu'à une quarantaine, lesquels la voyaient dîner. On partageait les marrons. Tout est faveur, dans ce pays-là. Elle me retenait au moins une fois la semaine à souper, même un jour que le Roi y soupait. Tous les ministres y venaient deux fois par jour lui rendre compte de tout. Se trouvant là, on y faisait quelquefois les affaires que l'on avait avec eux. En général, je vis que j'étais regardé, à la Cour, comme hors du commun où j'aurais resté toute ma vie, si je n'avais continué qu'à chasser et suivre le Roi, comme j'avais fait pendant plus de quinze ans, et il parut que l'on prenait confiance en moi.
Pour l'état de la Cour, on voit que Mme de Pompadour faisait absolument tout, que jamais crédit n'avait été poussé si loin. Il est vrai qu'elle paraissait se donner réellement au grand des affaires, et qu'avec du bon sens, elle paraissait bien intentionnée et vouloir le bien. Son attachement pour le prince de Soubise et pour M. l'abbé de Bernis faisait qu'elle
tournait de ce côté-là toutes ses vues, et le traité conclu avec la reine de Hongrie était la base de la façon de penser du jour. Tous les ministres venant travailler avec elle, c'était là le centre des affaires, la guerre étant, alors, bien vive et bien embarrassante.
Le maréchal de Belle-lsie, qui était celui qui maniait cette partie, avait un grand crédit, et, malgré sa surdité et soixantequinze ans, son ambition ne paraissait pas diminuer, non plus que l'étendue de ses vues.
M. de Paulmy, secrétaire d'Etat de la Guerre, ne faisait presque qu'expédier, et tout lui retombait sur le corps. Quoique capable d'un bon esprit, et étant formé par détail à cette place, il n'avait ni assez de considération, ni assez de crédit, et il le sentait, ce qui lui faisait préparer un grand parti que l'on ne découvrit qu'à l'exécution.
M. deMoras, mon ami, était toujours tranquille et gaillard, et faisant le bien avec zèle et bonne volonté, mais il ne prenait pas assez de considération dans sa partie. En revanche, sa respectable femme charmait tout le monde par son mérite, et se rendait digne des éloges de M. RoUin.
M. l'abbé de Bernis gagnait tous les jours, et s'avançait à grands pas à la première place, où je le voyais aller au galop depuis quatre ans. Celui-là faisait despotiquement sa partie des Affaires Étrangères, parce qu'il était l'intime de Mme de Pompadour et du Roi, et l'on ne faisait rien, dans l'intérieur, sans l'abbé (c'est ainsi qu'on l'appelait). M. Rouillé, son prédécesseur, avait fait une retraite un peu forcée, mais heureuse, et restait au Conseil, et ministre à Versailles, sans beaucoup d'affaires. M. l'abbé de Bernis commençait à tenir un grand état.
M. de Saint-Florentin, chargé de tous les détails de l'intérieur, se maintenait, avec son long usage de Cour, et soupait tous les soirs chez Mme de Pompadour, en courtisan. Ainsi, il n'avait point de table.
M. de Boullongne (J), qui commençait à porter l'accablant
(1, Jean ik- liuullongne (1690-1100 , iiitcndiiil dos Finances en lUi, ron- Irôleur gOnéral du 2a août HoT au i mars ITM, avait épousé, en ma, Cliai-
fardeau des Finances, dans une guerre impossible à soutenir, formait une bonne maison et était accablé d'ouvrage et de monde.
Le Roi, absolument d'habitude, menait toujours la même vie, et ne parlait jamais des choses qui pouvaient flatter ou animer les sujets emploj^cs. Cela en dégoûtait beaucoup. Sa bonté, égale, ne pouvait parer à ce défaut, qui paraissait une espèce d'insensibilité ou d'indécision, prenant plutôt le parti qu'on lui suggérait que le sien propre, qui eût été le meilleur. Tout cela, diminuant la subordination dans les différents ordres de l'Etat, le mettait dans une position cruelle et qui faisait gémir les spéculateurs, qui n'étaient qu'en trop grand nombre.
Au commencement de février, on apprit que M. le maréchal de Richelieu était rappelé, et M. le comte de Clermont nommé à sa place. Le maréchal de Richelieu paraissait n'être pas plus content des autres qu'on ne l'était de lui. M. d'Estrées jouait rose, ayant pour lui sa bataille gagnée et l'estime publique. Il eiit peut-être bien voulu commander encore, mais ceux qui l'avaient fait rappeler ne voulaient pas se donner, par là, le démenti.
M. le comte de Clermont était chez Mme de Pompadour, Je lui parlai. Il était peu accueilli, ou même point. Le lendemain, étant nommé, il eut toute la France après lui, et on relevait aux nues, car, à la Cour, on dit toujours du bien des entrants et du mal des sortants, quoique ce soit souvent le contraire qu'on devrait dire.
A peine M. le comte de Clermont fut-il nommé, il parut vouloir rétablir la discipline, et elle en avait besoin. Il prenait une armée de plus de 100.000 hommes sur le papier, réduite à rien, et non seulement découragée, mais même d'un esprit perverti tout à fait.
Il partit vers le 15 février. Le maréchal de Richelieu revint le 20. II fut reçu froidement, d'abord, mais, par son manège de Cour, qui est ce qu'il entendait le mieux, il fut bientôt à
lotte-Catherine de Beaufort. Il était le petit-fils du célèbre peintr- Bon Boullongne.
418 JOURNAL DU UlC DE CROY
l'ordinaire. Il avait perdu la discipline et fait une étonnante campagne.
Les choses commencèrent à mal tourner pour moi vers le 15 janvier. M. le duc de Chaulnes me dit, ce jour-là, chez Mme de Pompadour, qu'il était las d'être dans le taudis de cette armée, et qu'il avait demandé et obtenu de rester à commander dans ses gouvernements. Par là, je me voyais tout à coup dégoté de mon hi'illant emploi de l'année dernière. Il ne me restait que le Boulonnais, si M. le duc d'Aumont ne me tourmentait pas, ou de rentrer, en cinquantième, dans la ligne. Cela était dur. Je restai plusieurs jours à balancer tout cela, et le maréchal de Belle-Isle voulait que je restasse.
Pour le cordon bleu, on disait qu'il y en aurait sûrement à la Chandeleur, et j'y comptais. Il m'était très important de finir cela pour songer à autre chose, et à mon fils qui avait presque quinze ans. Il avait déjà percé que j'aurais le cordon à la première promotion : le prince de Tingry, qui pouvait tout, pour cette partie, auprès de la ^Marquise, l'avait dit au duc d'Havre, qui m'en avait fait compliment.
Point du tout : à la fin de février, M. le prince de Tingry me dit qu'il croyait qu'il n'y en aurait pas. En elTet, les choses qui traînent, à la Cour, réussissent rarement. Quatre jours avant la Chandeleur, je me présentai pour souper chez le Roi où je soupai pour la seule fois de l'hiver. On était de plain-pied avec sa chambre. Après souper, le Roi étant allé chez ses enfants, à l'ordinaire, la Marquise tira, à l'ordinaire, le prince de Tingry dans l'arrière-cabinet du Roi qui était tout ouvert. Je vis que l'on y allait décider la promotion des cordons. Cela fut long, et ils se disputaient. Je fus tenté cent fois de brusquer et d'y aller plaider ma cause, sous quelque prétexte. Cela était trop fort, mais j'aurais peut-être bien fait. Je les étudiais et devinais aux gestes et me présentais pour me faire appeler.
J'ai su, depuis, que la Marquise avait été assez bien intentionnée pour aller jusqu'à me proposer de me faire seul, mais le prince de Tingry lui représenta que, le Roi aj-ant donné
parole au comte de Tresmes et à un autre, ils seraient trop mécontents. Pour en mettre un, il falTait les y mettre tous; il y avait plus de promesses que déplaces. Enfin, après avoir bien disputé, ils convinrent, comme toutes les fois qu'on était embarrassé, de ne rien faire, et d'attendre.
Le prince de Tingry revenu, je le menai dans la pièce de la pendule, lui demander mon sort. lime dit qu'il n'y en avait pas. Je restai confondu et furieux. Je lui chantai pouille et le menai si vivement, qu'il craignit que je ne me perdisse. Je faisais encore plus le fâché que je ne l'étais, sachant que l'on n'emportait rien, alors, qu'à force de crier, mais Je vis que c'était inutile cette fois-là.
Pour sonder la pensée de la marquise, je lui parlai d'autre chose, et, profitant de l'occasion pour faire au moins d'un mal un bien, je lui parlai au plus ferme du projet fou où l'on était d'embarquer les garde-côtes, et je lui donnai un mémoire plein de feu que j'avais fait là-dessus, contre le projet même du maréchal de Belle-Isle. Elle lui dit, le lendemain, que j'étais bien vif. Il eut la générosité de répondre que j'étais de même pour le service du Roi. Je contribuai fort à sauver les garde-côtes et, parla, peut-être 300 mille hommes à l'État, par l'effroi que cela y aurait mis.
La veille de la Chandeleur, pour n'avoir rien à me reprocher, je parlai encore à la Marquise. Elle me dit net qu'il n'y aurait pas de promotion. Je revins donc très mécontent k Paris, déplorant tant de peines et de pas perdus.
Une autre chose me fâcha encore : la liste des généraux del'armée parut. Elle était un peu diminuée. On ne m'y vit pas, non plus que M. le duc de Chaulnes, et l'on parut trouver mauvais que je restasse en second sur les côtes. Je le sentais, et j'avais bien balancé tout cela, mais où aller? M. le maréchal de Belle-Isle voulait que je restasse. Si je rentrais dans la ligne, j'étais de nouveau confondu à n'en plus sortir. Je craignais, sur toutes choses, la pétaudière. Je sondai M. dg Chaulnes, et je vis qu'il me laisserait tout faire, que je restais en chef en Boulonnais, en Artois et en Picardie, conser-
vant mes lettres de commandement, et que la correspondance entière roulerait sur moi.
Pour anoblir cette position, je criai bien baut. M. le comte de Maillebois venait d'être nommé général de l'armée qu'on devait assembler à Dunkerque. Il était grand-oncle de mes enfants par les d'Aligre. J'allai le trouver. J'avais prévenu M. de Paulmy, avec qui j'étais bien. Nous convînmes que, si cette année marchait, je serais premier maréchal de camp. Depuis, on y nomma M. de Barbançon (1), mon ancien. Pour que les officiers généraux des Gardes ne nous embarrassassent pas, on convint de les employer à Lille et Valenciennes. Enfin, je tâchai de plâtrer un plan pour tâcher de rester le moins confondu possible. Cela me tracassa encore, puis je revins me calmer dans ma famille. Je fis, alors, mon travail d'inspection des régiments que j'avais passés en revue, et je fus bien content de la netteté de M. de Paulmy.
Le 12 février, je retournai à la Cour reprendre le courant, car il fallait bien faire bonne mine à mauvais jeu. C'est dans ce temps-là que je remarquai, comme tout le monde, un changement singulier dans l'intérieur : la gaîté prit, tout à coup, le dessus, au point que l'on redevint belle comme le jour. On était engraissée. On ne parlait que de choses galantes. On paraissait enchantée. Le Roi s'égayait. Il n'était plus question de dévotion !
Cela ne dura guère qu'une huitaine, soit que ce fût un moment de goguette, soit que ce fût la nouvelle de l'arrivée du prince de Soubise qui était l'intime de cœur des deux. Le 21 février, il arriva, en effet. Autant il aurait été mal reçu du peuple de Paris qui était furieux contre lui, autant il fut bien reçu dans l'intérieur. Loin de le gronder, il ne fut question que de le consoler. Il parut, comme de raison, fort affligé, et on l'accabla d'amitiés.
Ayant appris cela à Paris, je vais, pour en profiter, à Ver-
(1 Louis-.\nl<)inc ilii l'i'.il de Nîinlouillol. mari|iiis i\c Barbançon, né en 1714, niarC'clial de camp en 171S, lieiilcnanl gL^nî'i'al le l"mai 1758,mariii en secondes noces, en 1749, à Antoinctlc-Éléonore du l-'ay de la Tour-Maubourg.
sailles. Je me plaignis à la Marquise que je ne pouvais joindre M. de Soubise. Elle me dit de venir souper pour le voir à mon aise. J'y allai le 25. Elle me fit mettre auprès d'elle, laissant entre nous deux la place de M. de Soubise, qui n'arriva qu'à moitié dîner. Il m'aimait. Ce fut un coup de théâtre. Nous nous sautâmes au cou. Enfin il me reçut comme il l'était deCë6ë(l). lime parla d'abord de la bataille (2), me disant que, sévère comme je l'étais sur les principes, j'avais dû bien le blâmer. Je lui répondis que je ne l'avais blâmé que de n'avoir pas eu la fermeté d'en imposer à M. de Saxe-Hildburghausen (3), tout son supérieur qu'il était, et de l'avoir suivi contre son propre gré; que, d'ailleurs, j'avais senti et dit combien il était à plaindre, et cela était vrai. Il me rembrassa et continua de me parler guerre. La Marquise le tira plusieurs fois par le bras, se plaignant que, « quand il avait son M. de Croy à parler métier, il ne songeait plus à personne ». Il en convint, et nous continuâmes à nous en entretenir. C'est un des singuliers repas que je ferai.
En sortant de table, je présentai un mémoire à la Marquise pour des régiments, en faveur de nos flamands MM. de Saint Aldegonde et de Trazegnies(4), et un autre mémoire pour la pension de M. le chevalier de Harchies, qui m'avait tant aidé pour l'affaire de Damiens, et pour qui je n'avais encore rien obtenu, quoique tout le monde en eût tiré parti.
Comme je lâchais le mot de Damiens, la Marquise me repoussa brusquement, me faisant signe, et, me retournant, je trouvai le Roi sur mon épaule, qui était entré brusquement
^1; Bébé était une jolie petite barljette ([\ie M. de Soubise avait donnée à la Marquise, et qui avait conservé, pour lui, un attachement singulier. C'était un lien d'amitié de plus. [Note de Vauleur.)
(2) La bataille de Rosbach (4 novembre 1157), où le prince de Soubise avait été battu par le Grand Frédéric.
(3) Le duc de Saxe-Hildburghausen, ayant sous ses ordres 20.000 Allemands auxiliaires des Cercles, avait prétendu exercer le. commandement supérieur de l'armée.
(4i 11 s'agit soit du comte de Trazegnies, qui fut colonel d'un régiment de cavalerie portant son nom, puis brigadier en 1761, et marié, en 1767, à une Croy, sa nièce ; soit du marquis de Trazegnies, lieutenant-colonel de Clermont-Tonnerre cavalerie, mort en 1707.
par le petit escalier. Je fus confondu, mais je le cachai. Ce fut encore un coup de théâtre que je mis, le lendemain, à profit, en faisant passer ma peur pour être encore plus grande, et je donnai mon mémoire pour le chevalier de Harchies, qui réussit : il eut les 800 livres de pension que je demandais, aj-ant suivi ensuite cela chez M. de RouUongne.
Ce soir là, le Roi parut gaillard et à l'ordinaire. 11 sortait cependant du travail, où il avait accepté, malgré lui, la démission de M. de Paulmy, qui n'avait peut-être fait que prévenir sa défaite, mais qu'alors on aurait voulu encore garder.
Le lendemain 26 février, M. de Paulmy déclare à tous ses premiers commis que le Roi a, enfin, reçu sa démission, et que M. de Belle-Isle a la Guerre. Il les lui mène noblement, sans affectation. Celui-ci, malade, se récrie sur la surcharge, dont il est pourtant charmé. M. de Paulmy consent de rester encore quelques jours. Cette superbe et étonnante retraite lui procure toute la considération qu'il n'auraitpeut être jamais eue sans cela. Mme de Pompadour le loue et l'admire. On est fort embarrassé. Je vais dîner chez mon oncZe(l)le ministre, le géjiéral et la Guerre, qui dit qu'il n'est ni ne veut être secrétaire d'État. L'embrouillamini paraît au comble; le seul M. de Paulmy joue un beau rôle. Le maréchal était si faible qu'il ne pouvait se soutenir. Il me fait difliculté sur tout, et je vois que j'y perdrai, valant mieux l'avoir pour solliciteur, et qu'il va être bientôt expédié. D'habiles politiques disent que c'est pour l'écraser. Remarque. Détail (2). On craint ses grands projets et qu'il ne laisse tout encore plus embrouillé.
Les six raisons de M. de Paulmy étaient le manque de considération, le peu d'unité, la promotion qu'on voulait lui faire faire, le traitement, la retraite et la mauvaise campagne qui entraînaient la porte de la discipline sans presque de ressources, et la noblesse de sa façon de penser.
Le 27, je dîne chez l'abbé, tout brillant, allant à grands pas où je l'avais vu de longue main. Je tâche de gagner sa
(1) (.iQcle ù la muilc ilo lirotagnc. V. la note de la page 33i.
(2) Ces derniers mots indiquenl (|ue l'auteur avait l'intention de développer •ce passage : il ne l'a point fait.
lOURNAL DU DUC DE CROY 423
confiance. Pas aisé. Je le vois chez M. de Paulmy, je lui fais un compliment touchant. Douleur des bureaux. Emportement plaisant de Ségent (1), et beauté de sa fermeté nette
Le 4 mars, en arrivant à Versailles, j'apprends les nouvelles de l'armée (2). Je trouve tout consterné. Les colonels et généraux prennent congé, quoique les derniers arrivaient alors et ne savaient comment rejoindre. M. de Paulmy travaillait encore, en attendant M. de Cremilles. Le Maréchal avait enfin accepté la charge de secrétaire d'Etat. 11 allait prendre l'appartement, était tout et gardait tout. La retraite de M. de Paulmy était toujours admirée. La culbute des choses paraissait au comble. On pouvait tenir en Hesse, en ne faisant qu'une armée, mais, pour bien contenir les Hollandais, il fallait être à Wesel. On sentait le défaut du système de la dispersion de Hanau à Emden et de Gueldre à Gifhorn. Mais les ennemis nous forçaient à prendre la seule bonne position, c'est-à-dire derrière le Rhin.
Le 5, je vois arriver un couri'ier parti du 27 février d'Hanovre, qui rapporte que Brunswick et Wolfenbutel sont abandonnés, que l'on va, le lendemain, abandonner Hanovre; que l'armée se retire sur Hamelen. Le prince Henri arrive à Halberstadt. Mme de Pompadour parait consternée. Tout le monde prend congé. Je suis honteux de rester. Je dîne, ou plutôt je prends mon café chez le Maréchal, avec bien du monde. Il dit qu'il espère que le Roi le fera aider; qu'il a dit à M. de Paulmy d'expédier ; que, pour le détail des régiments, il demande un mois de grâce. Je le vois dans son centre ; jamais trop d'affaires ; ferme au-dessus de tout, à 74 ans.
Le 11 mars, j'allai à Versailles. J'appris que le Maréchal
1; M. de Ségent, chef de bureau au ministère de la Guerre, chargé de l'e.'ipédition des ordonnances de fonds au Trésor royal, de leur distribution pour le payement des troupes, et de toutes les autres dépenses du département de la Guerre.
[ii Un courrier avait apporté la nouvelle que les ennemis avaient emporté Hoye et son pont, que le régiment de Royal Bavière avait été écrasé, qu'ils avfiii'nt passé le Weser et menaçaient de couper l'armée de M. de Saint- Germain; qu'il était question de se retirer derrière Wesel ou en liesse, en abandoimant l'artillerie, les bagages et les malades. Note de Vauteur.'
avait accepté la place de Secrétaire d'Etat, restant général d'armée ; qu'il allait prendre l'appartement. On attendait, pour tout, M. de Cremilles, à ce que l'on disait, pour l'aider dans les détails, mais M. deCremillesne s'en souciait pas sur ce pied, et s'en expliquait.
Le 18, je retournai à Versailles. Le Maréchal était tout radieux. J'y finis avec MM. d'Invaultet Patiau, le secrétaire de confiance, l'ordonnance des garde-côtes.
Le jour des Rameaux, 19, j'allai bien à l'office. Je soupai chez Mme de Pompadour, agréablement, le soir.
Le 28 mars, je menai, pour la première fois, mon fils à Versailles, dans une chaise à deux, causant amicalement et d'une manière bien flatteuse pour un cœur paternel. J'étudiais avec soin son caractère. Je m'étais bien gardé de lui annoncer ce voyage longtemps devant, ni de lui en trop parler. Le matin, je lui dis simplement que j'allais le présenter au Roi. Il en parut charmé, mais, ne voulant pas qu'il s'allectàt trop, je lui dis que c'était bien fait d'être sensible aux choses, mais qu'il ne fallait pas s'y laisser emporter. Je parlai d'autre chose, et nous partîmes tranquillement.
Pendant le voyage, je trouvai qu'il se possédait, pensait nettement, était ferme et promettait beaucoup. Il me dit, à la lin : « Mais, papa, vous m'allez présenter? Vous ne m'avez pas encore dit un mot de ce que j'ai à faire? » Je lui répondis qu'il savait s'incliner, que c'était tout ce qu'il fallait ; d'ailleurs, qu'étant poli et marquant de l'envie de plaire, tout le reste était là comme ailleurs. Je me souvenais du trouble où j'avais été à ma présentation, parce que l'on m'en avait fait un monstre en m'en parlant trop.
Cette nouvelle manière me réussit, et mon fils ne marqvia pas le moindre embarras. Aussi, je n'en fis (ju'un jeu pour lui apprendre de bonne heure que les grandes choses, réduites à leur juste valeur, n'étaient que des choses simples. Arrivés heureusement par un très beau jour, nous trouvâmes toutes les portes sur la terrasse ouvertes, et nous ne fîmes, le premier jour, qu'une agréable promenade. Je le menai partout pour prendre les heures et bien préparer toutes
les présentations. J'avais choisi exprès d'arriver le soir d'un mardi, pour que, la foule des ambassadeurs étant partie, nous ne trouvassions plus de monde incommode, mais seulement ceux après qui nous avions alFaire.
Je le menai d'abord chez le maréchal de Belle-Isle, qui était son grand oncle par sa mère, à cause de la Maréchale, et qui était alors son ministre, mon fds ayant été inscrit mousquetaire.
Le Maréchal était, à l'ordinaire, chez Mme de Luynes : je sentis qu'il fallait brusquer cela. J'allai chez Mme de Luynes lui faire demander permission d'entrer. Je lui présentai mon fils, et au Maréchal, lui demandant permission de le présenter au Roi. Le Maréchal me marqua beaucoup d'amitié, et à lui aussi; mais, quand je lui dis qu'il était mousquetaire, il nous dit qu'il fallait quinze ans ( 1) pour y entrer, et il nous étala ses grandes maximes qu'on a vues, depuis, s'effectuer, et par où je vis mon fils reculé bien loin. 11 le sentit, en fit une moue terrible dont je ne pouvais lui savoir mauvais gré. Je dis très ferme au Maréchal que j'espérais qu'il ne ferait pas assez les honneurs de son neveu pour lui faire ouvrir la planche et lui casser le cou. Nous sortîmes assez mécontents de cela, mais fort des politesses, marchandise commune dans ce pays.
Je continuai de parcourir tous ceux qui devaient nous présenter. J'allai, en passant devant cliez Mme de Pompadour, pour m'y faire écrire. Le suisse me dit que j'y pouvais entrer, parce qu'elle allait rentrer du Salut. Je profitai de l'occasion. Elle vint un moment après. Je lui présentai mon fils et je lui dis que je comptais le présenter, le lendemain, au Roi. Elle fut contente de mon attention et nous dit des choses flatteuses, par où il paraissait qu'elle m'estimait et que l'on était bien prévenu pour moi, dans l'intérieur.
En moins d'une heure, ayant tout fait avec aisance, et comme une promenade, j'allai chez M. le duc d'Aumont, premier gentilhomme d'année. Je lui montrai les titres de la
(1) C'est-à-dire l'âge de quinze ans.
principauté de Solre(l) et la lettre par laquelle le Roi me permettait d'en faire porter le titre à mon fils. J'avais pris toutes les pièces avec moi pour les faire voir sans affectation, établir ce titre et faire connaître mon (Ils sous le nom de prince de Solre. C'était un de mes objets.
Ce titre examiné, je priai M. d'Aumont d'en prévenir le Roi et la Cour. Tout cela passa, comme de raison, sans difficulté. Le duc d'Aumont logeait dans l'appartement du cardinal de Fleurv. Je fis remarquer à mon fils les portes où j'avais tant attendu et le cabinet où il m'avait fait entrer pour me donner le choix des régiments royaux. M. d'Aumont demanda à mon fils comment s'écrivait son nom. Celuici, pour lui en faire sentir l'orthographe, lui raconta simplement et à propos l'histoire de Mlle de Charolais à qui on demandait où était son éventail, et qui se mit à chanter : La, Sol re la mi la. C'était, je crois, Mme de Robecq (2), sœur aînée de mon père, avant son mariage. Cela plut à M. d'Aumont, qui eut la bonté de le faire valoir et de le raconter plusieurs fois, le lendemain, et de le faire répéter à mon fils, ce qui fit bien.
Tous mes ai-rangements de présentation étant finis de bonne heure, je menai mon fils chez moi. Heureusement que j'étais assez bien logé dans l'appartement que j'avais accroché du Roi. Je lui fis lire des remarques que j'avais faites sur la coixluite que l'on doit tenir à la Cour, et je fus enchanté de la justesse avec laquelle il en raisonnait. Je le fis souper et coucher à son heure ordinaire, ne voulant pas que tout cela fît aucun dérangement, en lui, de corps ni d'esprit, et je parlais toujours de choses indilférentes, de sorte ijue cela ne l'étonna en rien.
Le 29 mars, je présentai mon fils au Roi, au sortir du lever, comme il allait à la chasse. Le duc d'Harcourt, qui était de cette chasse, se trouva là par hasard. M. d'Aumont
,1) Solre-lc-Gliûtcau, cliuf-lifU de cautuu à 11 kil. il .Vvcsncs ^Nurd).
,2) Lsabelle-Alexandrinc, (ille de Philippe-Emmanuel-François-Ferdinand de Croy, comlt; cl prince de Solre ^1641-1718), épousa, le 12 j.invier IIOI, Cliarlcs de MonUiiorency, prince de Uobecq.
avait prévenu le Roi qui, ordinairement, ne s'arrêtait jamais aux présentations, mais, cette fois, il s'arrêta. Il parla à M. le duc d'Harcourt et à moi, plus obligeamment que je ne l'avais jamais vu faire, et cette présentation fut des plus ilatteuses.
De là, nous fûmes chez M. le Dauphin, qui parla aussi très bien. La Reine dit, avec apparence d'intérêt, qu'il était bien, mais qu'il fallait encore un peu grandir. En effet, il n'était pas fort grand pour son âge, mais assez bien de figure, et avec un habit rouge qui lui seyait. Je répondais toujours aux questions d'âge qu'il avait quinze ans, parce qu'il était dans sa quinzième, mais il n'avait que quatorze ans et quatre mois. Il n'y eut pas jusqu'à Mme la Dauphine qui me dit quelque chose, ainsi que Mme l'Infante, Madame et Mesdames. Je remerciai mon fils, en badinant, de m'en avoir tant procuré, car cela était rare. Nous eûmes bien de la peine, à l'ordinaire, pour faire toutes les dames, les quatre endroits différents se trouvant aux mêmes heures, mais, à force de courir, et par ma grande habitude de Cour, nous en vînmes à bout.
Ensuite, je le menai chez M. le duc de Bourgogne où Mme la comtesse de Marsan dit, à son ordinaire, mille belles choses. Nous vîmes dîner les Enfants de France, après quoi mon fils leur fit sa cour. Toutes les présentations furent emportées dans la matinée ; ensuite, à trois heures, nous fûmes dîner chez le maréchal de Belle-Isle. Mon fils se mit à table. Je ne m'y mettais pas, ne prenant, à l'ordinaire, que mon café au lait, ce que j'allais faire partout librement. Je passai dans l'autre chambre, et laissai faire mon fils seul, comme je faisais souvent. Il s'en tira bien, parut modeste, poli et point embarrassé. Aussi ne lui faisais-je des monstres de rien, mais lui rendais tout facile. C'est le contraire qui étonne la jeunesse.
Jusque-là, tout allait bien. Mais, en sortant de table, le Maréchal se mit précisément à déclarer tous ses projets, qui étaient d'être cinq ans capitaine et de ne pouvoir avoir de régiment qu'à vingt-trois ans. Je comptais que mon fils en aurait un à dix-sept, et cela aurait été, si les choses étaient
restées sur l'ancien pied. Je représentai que nous ne méritions pas (le faire un pareil exemple, mais le Maréchal était sourd, et il y avait trop de monde pour que je parlasse haut. Je me retirai, en grognant, dans un coin, et très touché de nous voir retardés, tout à coup, de six ans.
^lon fils était sensible, et il sentait le tort que cela lui ferait. 11 tira M. le duc d'Aumont à part et, montrant le Maréchal, il dit : « Mais, ce Monsieur-là, à quel âge a-t-il fait avoir un régiment à sou fils ? — A treize ans, lui dit-on. — Il en parle donc bien à son aise! » reprit le mien. Cette petite humeur s'ébruita et ne fut pas désapprouvée. En effet, je sentais tout le bon du projet d'ordonnance. Je l'avais donné jadis à peu près de même, mais j'aurais voulu deux ans de grâce pour de certaines gens, et je trouvais maliieureux de faire la planche après m'ètre tant donné de peine dans ma vie !
Le Maréchal tint beaucoup d'autres propos de réformateur, et c'est alors qu'il alla jusqu'à dire tout haut, en parlant des troupes, qu'il était honteux d'être né français. Cela était bien fort, à la tète de toute la Cour. Il est vrai que tout allait bien mal et demandait de la réforme. Le Maréchal prenait avec vigueur les idées du militaire pour y rétablir la discipline, dans l'intention de profiter de ce qui reste de vie à un homme de soixante-quinze ans, au moins, pour rétablir la discipline et le militaire, et en effet, il n'y alla pas demain morte.
Au sortir de chez le maréchal, je menai mon fils chez tous les ministres, et j'achevai d'aller partout. En le présentant à l'abbé de Bernis, je lui dis : « Vous savez qu'il y a plusieurs années que je vous prédis la première place. Voilà mon fils ; je me charge d'en faire un bon sujet ; je vous charge du reste ! »
Toutes les présentations étant faites, et tout s 'étant passé de la manière la plus flatteuse pour mon fils, nous remontâmes en chaise. Je le sondai pour voir le jugement qu'il portait des choses. Je fus enchanté de voir sa raison et la justesse de son esprit. Je n'eus rien à désirer là-dessus, et
je ne pouvais ressentir une joie plus vive. Nous ne raisonnions jamais qu'en amis et en philosophes chrétiens et gais. Il n'y avait que des remarques que je faisais sur sa poitrine, qui me laissaient, intérieurement, de vives inquiétudes. Je le ramenai encore de bonne heure à ma mère, n'ayant pas été longtemps dehors, mais ayant fait bien des choses. Je lui rendis compte que tout s'était bien passé.
Dans deux autres voyages à Versailles, je remarquai que j'augmentais en considération : M. le duc de Ghaulnes étant occupé à d'autres choses et me laissant faire, je vis que je restais comme en chef. La Cour et les particuliers ne s'adressaient qu'à moi. L'on me donna carte blanche sur presque toutes les parties.
Le 10 avril, je vis, en partant, M. le maréchal de Belle- Isle établi dans le logement du ministre de la Guerre, dans lequel ses tapisseries allaient comme si elles n'avaient jamais été faites pour ailleurs. Il était, en effet, dans son centre, et au-dessus même de ses affaires. Sa grande ambition et son grand goût pour le travail faisait que, quoique accablé, il ne s'en trouvait pas assez. En effet, il fit face à tout, il ne se défit de rien, et il en aurait encore pris davantage avec plaisir, ce qui m'a confirmé dans l'opinion qu'un seul homme, avec de l'ordre et du talent, peut faire toutes les affaires de l'Europe. Du côté du travail, le Maréchal était mon modèle, et je l'avais toujours suivi avec goût.
Je vis, en partant, M. de Cremilles, qui venait d'être déclaré aide du Maréchal, ce qui ne le contentait guère, car il en voulut être adjoint
J'arrivais l'esprit fort occupé de l'affaire du cordon bleu
qui paraissait prête à finir, et de mes grands projets contre
(1) Le pi-ince de Croy, en se rendant dans le Xord, passe par Beauvais et .\bbeville où un i camp » doit avoir lieu prochainement.
Ses devoirs remplis à Calais, Dunkerque, Lille, Saint-Omer et Boulogne, il retourne à Abbeville pour le « camp », auquel son fils, qui relève d'une maladie grave, vient assister en tenue de mousquetaire.
Il rentre à Paris le 16 octobre.
430 JOURNAL DU nue DE CROY
rAngleterre, que je voulais mettre en train. Cela m'annonçait un hiver occupé, et il le fut bien, en elFet.
Après avoir donné un jour à ma famille, j'allai, le 18 décembre, à Versailles, l'esprit plein de mes deux objets. Je trouvai des changements, à l'ordinaire, à la Cour, car jamais règne n'en fut plus rempli. MM. de Massiac (l) et le Normant (2) avaient, pendant mon absence, joué leur rôle, qui avait passé, de sorte que je ne les ai jamais vus. Je trouvai l'histoire du renvoi du cardinal de Bernis encore celle du jour, car je n'appris cet événement qu'en arrivant à Paris. C'était deux jours avant sa disgrâce, qui avait eu lieu de la manière la 2'lus désagréable. Je fus très étonné, à mon arrivée, de cette nouvelle, à laquelle non-seulement je ne m'attendais pas, mais, au contraire, je l'avais toujours destiné à la place de premier Ministre ou en titre, ou en réalité, sans titre, par sa prééminence au Conseil comme Cardinal, et par la supériorité de son esprit.
En effet, pour peu qu'il eût été raisonnable, il n'avait qu'à laisser mourir de vieillesse le maréchal de Belle-Isle, et s'entretenir au mieux avec la Marquise. Il eût été tout. Mais son espoir, apparemment plus vif que conséquent, lui fit prendre un si mauvais parti, que presque tout le monde le blâma sans le plaindre. Depuis le premier pas de sa grandeur, il n'en avait pas fait un qui ne tendit à le mener au plus haut degré. Aussi y avait-il monté avec une rapidité qui a peu d'exemples. Mais, bientôt, j'appris combien, depuis mon départ, il avait mal pris son plan.
On sait qu'il s'était principalement lié avec la Marquise en faisant le singulier traité de Vienne, événement qui changeait tout le système de l'Europe. Auparavant, étant ambassadeur à Venise, il s'était très lié avec madame l'Infante, et peut-être était-il convenu d'insérer, dans ce traité, quelque
1, Claiulc-Liiuis, marquis do Massiac, lieutenant général des années navales en 1756, ministre de la Marine du 30 mai au 30 oclolire 1738, mort en 1770, dans sa 84- année.
v2 Le Normanl de Mézy, parent de Mme de Ponipadour, adjoint à M. di- Massiac, avec le titre d'intcndanl général de la Marine et des Colonies.
article pour elle, comme les Pays-Bas ou autre chose; du moins l'en avait-il flattée. Dès qu'elle fut arrivée à Versailles, il continua les plus grandes liaisons avec elle et, par là, se mit dans l'intimité de M. le Dauphin et de toute la famille royale. Se croyant assuré de ce côté, il risqua de brusquer de lui-même la négociation de son chapeau de cardinal, et, l'ayant obtenu, il en fit faire les cérémonies avec un faste qui étonna. 11 monta sa maison d'une magnificence peu commune, surtout dans un temps de guerre si ruineux, et enfin, au lieu d'attendre à se laisser porter naturellement par les circonstances, il commença à parler vivement de premier ministre, et l'on prétend qu'il fit un mémoire pour persuader le Roi de la nécessité d'en faire un. 11 ne manquait plus que de se désigner, mais cela paraissait aller de soi-même.
Tout ceci se menait en augmentant de liaison intime avec la famille royale, et ménageant moins la Marquise, qui ne tarda pas à voir qu'il voulait voler de ses propres ailes. Elle n'avait d'autre parti à prendre que de le prévenir. Il lui en fournit l'occasion.
La place de ministre des Affaires Étrangères le peinait (sic). Il crut pouvoir la faire en chef, en demandant un adjoint et par sa prééminence au Conseil, ne s'attachant plus qu'à mener le fort du timon, et étant poussé par toute la famille royale, (il crut) qu'il parviendrait plus tôt à être maître de tout.
Il obtint, en eifet, un substitut, mais, loin d'y nommer un de ses parents, comme il avait proposé, la Marquise, bien instruite, engagea le Roi à nommer à cette place M. de Stainville, le fils, notre ambassadeur à Vienne, qui, après l'avoir été à Rome, et ayant été fait duc, prit le nom de duc de Choiseul (1). C'était un second un peu trop fort pour le Car-
(1) Élienne-François de Choiseul, connu d'abord sous le nom de M. de Stainville ,1719-1783), brigadier en 1746, maréchal de camp en 1748, ambassadeur à Rome en 1743, à Vienne en 17S7, créé duc héréditaire, ministre et secrétaire d'État des Affaires étrangères en 1738, puis de la Guerre après la mort du maréchal de Belle-lsle, en 1761, fut promu lieutenant général en 1739.
Il avait épousé, en 1730, Louise-Honorine Crozat du Châtel.
dinal, mais il parait qu'il en fut la dupe, car on peut voir, dans les gazettes de ce temps-là, avec quelle emphase il fit encore mettre son arrangement avec M. de Choiseul, où l'on remarquait qu'il se réservait tout le grand des affaires et s'en désignait le seul chef.
Ces démarches inconsidérées avancèrent peut-être sa perte. Tous ceux qui réfléchissaient sentirent ou qu'il allait franchir tous les obstacles, ou que, se laissant enivrer de ses prompts et prodigieux succès, il en allait perdre le fruit. Pour lui, il ne parut pas, à l'extérieur, qu'il s'en doutât, car il indiqua un repas splendide pour le mardi 19, et, comme il était, je crois, le 14 décembre, à Paris, h travailler tête à tête avec M. de Starhemberg, ministre de l'Empereur, celui qui est à Paris à la tête du bureau des Postes vint lui présenter une lettre du Roi. Il la lut assez tranquillement, la mit dans sa poche, puis la relut, prit un prétexte pour congédier M. de Starhemberg et toute son antichambre remplie de ce qu'il y avait de plus grand, et s'enferma pour faire son paquet, car ou dit que la lettre du Roi était dure et précise, que Sa Majesté lui reprochait son ingratitude et l'exilait dans son abbaye près de Soissons, sans retardement. On croit qu'il avait été prévenu par un billet, deux heures avant. Quoi qu'il en soit, il montra delà fermeté et obéit exactement.
Quand j'arrivai à Versailles, on était encore plein de cet événement. J'assistai au dîner du mardi, que donna, à sa place, le maréchal de Bolle-Isle à M. le prince de Pologne, frère de Mme la Dauphine (1). Chacune rendait justice à la vivacité de l'esprit du Cardinal, mais on le blâmait sur la promptitude qu'il avait voulu mettre dans la fin de sa fortune.
Par ce renvoi, M. de Stainville, alors duc de Chuiseul, resta en chef aux Affaires Etrangères, et même avec un très grand crédit, étant placé par la Marquise. Il avait tout l'esprit et le feu possiiile. Il était encore jeune, d'une santé robuste, et paraissait grand travailleur. Ce qui était fort sin-
;1 Krédi-iic-Cliiclien-LOoiiold, prince roy.il ilo Pologno. fils iK' Krédéric- Aiignstc m, roi de Pologne, élecleiii- de Saxe, éliiit né en l'i'2. Il avait épousé, en nn, Maric-Anloincttc de lîavit're, (ille île rKni|iei-eui' Charles \'ll.
gulier, pour un ministère des Alîaires Etrangères de France, c'est que son père était, avant M. de Starhemberg, le ministre de l'Empereur à Paris (1) : rien ne prouvait plus l'intimité des deux Cours et la confiance que Ton avait en lui. Il la méritait, ne paraissant point du tout autricliien.
Le maréchal de Belle-Isle, malgré son grand àge^ ne vivait que d'affaires. Je lui ressemblais, en cela. Je ne le trouvai pas changé de la perte inconcevable de son fils unique, le comte de Gisors, dont la mort avait arraché des pleurs à toute l'Europe. Le Maréchal, resté seul, sans aucun parent, ni héritier proche, ne put sans doute résister à ce coup terrible que par sa grande ambition et son travail immense qui le distrayait. Ainsi, ce qui aurait terrassé tout autre le soutint. Je le trouvai à son ordinaire et satisfaisant à tout, avec une étendue d'esprit de détail et de goût pour le travail, qui a eu peu d'exemples. Il se conduisait bien vis-àvis de la Marquise, et il cherchait à tout changer et réformer ; aussi l'appelait-on le Grand pénitencier. Dans ce temps-là, il se faisait bien des ennemis, à cause de M. de Voyer qu'il venait de faire lieutenant général. Ce fut bien pis, peu de jours après, pour M. de Castries, comme je dirai plus tard.
En partant, j'avais laissé, dans la place de la Marine, jNI. de Moras, mon ami, honnête homme, mais dont les vues n'étaient pas assez étendues, et je lui avais bien fait entendre que je ne l'y retrouverais pas. Sa plpce avait été donnée à M. de Massiac, officier de Marine, et à M. Le Normant, célèbre dans la plume. Ce choix paraissait excellent, mais, par des raisons que j'ignore, ils ne réussirent pas. On dit que M. de Massiac avait par trop peu de connaissance de la Cour, que ^I. Le Normant était trop entier. Enfin, vers la fin de la campagne, ils furent remerciés, et M. Berryer, ancien lieutenant de police, fut fait ministre de la Marine. On savait,
^1) François-Joseph de Ghoiseul, marquis de Stainville, mort en mo, époux, en 1717, de Françoise-Louise de Bassompierre, avait été envoyé e.Ktraordinaire du duc de Lorraine à la Cour de Grande-Bretagne, en 1725, et, l'année suivante, en France. Plus tard, il devint grand chambellan du duc de Toscane et conseiller intime d'État de l'Empereur Charles VI.
depuis longtemps, qu'il était très bien dans l'esprit de la Marquise, qui avait été contente de lui dans ses relations de lieutenant de police, qu'il était grand travailleur et passait pour une bonne tête. 11 ne faisait que commencer à se mettre au fait, quand j'arrivai.
Le reste du Conseil était composé de M. le Dauphin, très instruit, rempli de mérite, mais fils trop timide et respectueux pour se mêler de rien en particulier ; de jM. le maréchal d'Estrées, qu'on avait placé là comme pour le dédommager du commandement des armées qu'il ne voulait plus prendre — c'était un honnête homme, franc et bon militaire pour bien des parties; — et de M. de Puisieux qui y était rentré. M. de Saint-Florentin, qui savait tout ménager, et qui avait le plus d'expérience de Cour, s'y maintenait à l'ordinaire.
Mme la marquise de Pompadour était plus dominante que jamais, faisant tout, tous les ministres travaillant chez elle, et l'exemple qu'elle venait de faire du Cardinal, (qui, en ell'et, avait marqué bien de l'ingratitude, lui devant tout), aurait encore agrandi sa puissance, si elle avait pu augmenter.
Tel était l'état de la Cour, quand j'arrivai. J'allai d'abord chez la Marquise, lui marquer ma reconnaissance au sujet du cordon bleu que le prince de Tingry m'avait mandé être certain. Elle me dit : « Oui, vous pouvez être trantjuille ! » Alors, je vis l'alTaire comme faite et je m'occupai uniquement de mes grands projets d'Angleterre.
Je vis le maréchal de Belle-Isle qui m'aimait et avait une vraie confiance en moi. Mais on me remit de jour en jour, car on était accablé d'ouvrage. Je parlai de ces mêmes projets à M. de Crémilles : il les goûta. Je lui montrai des parties de détail. Il en fut tout à fait content et me promit d'en parler avantageusement à M. Berryer, que je ne connaissais point du tout, et que je voulais faire prévenir avant de lui rien montrer. Tout cela demanda une quinzaine de jours, pendant lesquels il me survint deux événements qui, joints au travail immense que je faisais pour bien préparer mes projets, mirent ma santé aux abois.
Ces deux choses furent que, peu de jours avant le premier
de l'An, M, le prince de Tingry crut voir du doute sur ma nomination au cordon, et les désagréments que j'avais essuyés sur cet article, depuis trois ans, me firent saisir les choses au plus mal. Une autre allaire fut que, mallieureusement, le Maréchal se mit alors en tète de faire lieutenant général M. de Gastries, le dernier exactement de tous les maréchaux de camp. De plus, je vis qu'il ne voulait faire que les trois plus anciens et environ les trois derniers, position bien singulière pour moi, et en môme temps, ce qui me poignardait plus que tout le reste, je voyais le col cassé à mon fils par la nouvelle règle de n'avoir de régiment qu'à vingt-quatre ans, règle raisonnable à certains égards, mais qui, confondant tout, ôtait à la noblesse de Cour tous ses avantages. Cela reculait mon fils tout à coup de sept ans, lui faisant perdre le fruit de la campagne qu'il venait de faire et de celles qu'il ferait de quelques années, et, sur cet article je n'étais pas raisonnable, je ne pouvais y songer sans fureur.
La première chose qui se termina fut l'affaire du cordon, car le jour de l'An approchait. M. le prince de Tingry me fit envoyer, par Mme de Leyde, la nuit, un courrier avec avis que l'on chancelait, que tout était à la veille d'être changé, et que je n'avais pas un moment à perdre pour agir. J'étais alors au plus fort de mes projets d'Angleterre, de sorte que cela m'abasourdit. Je ne pouvais le croire, mais je connaissais trop les Cours pour n'être pas persuadé de l'incertitude des choses jusqu'au dernier moment. J'allai donc à Versailles. Le prince de Tingr^'^mefit voir les différentes menées. Tout cela ne paraissait pas me regarder, mais il fallait toujours être alerte. Il ne fallait pas, après ce qu'elle m'avait dit, laisser entrevoir de doute à la Marquise.
Elle était alors assez sérieusement malade. On raisonnait déjà des moyens de l'administrer, si le cas en arrivait, mais elle n'était pas si mal qu'on le disait. Elle avait remis sa liste au Maréchal et l'en avait laissé le maître. Il le faisait sentir par ses discours, de sorte que tous ceux qui se croyaient sur la liste de la Marquise étaient en inquiétude. Pour moi, comme j'étais poussé par tous deux, je ne pouvais
me persuader d'être dégoté, mais le Maréchal paraissait chanceler dans son choix, et on ne pouvait lui parler, ce qui augmentait l'inquiétude. Celui qui était le plus débattu était mon beau-frère M. de Guerchy qui, je crois, n'était pas sur la liste de la Marquise, et que le Maréchal voulait faire, ainsi que M. de Graville (1). Il fallait donc voir qui serait dégoté. 11 n'y en avait que sept de vacants. Ordinairement, le Roi en laisse vaquer un, et il y avait trop d'arrangements pris pour satisfaire à tout. Enfin, après bien des courses, je parvins, la veille, à voir le Maréchal qui me dit : « Soyez tranquille ! Voilà la liste ! Vous voilà marqué, et vous n'avez jamais été douteux. Ce n'est pas sur vous que tombe l'embarras ! »
En effet, j'appris, dans la suite, que les deux dégotés avaient été le comte de Saulx (2), Grand Ecuyer de la Reine, et le duc de Rohan (3), et que le Roi prit le parti de tout remplir, ce qui fit passer M. de Guerchy. Me voyant rassuré, j'écrivis à ma mère pour la tranquilliser, et j'attendis l'événement. La veille de l'An, la liste commençait à se répandre, et on me faisait compliment partout. Cependant, rien ne fut terminé qu'à neuf heures du soir.
Le 1" janvier 1759, après avoir été à la messe de bonne heure, j'allai chez Mme la Première, attendre assez tranquillement mon sort. C'était là où j'avais déjà attendu l'issue de mon procès d'Audruick. M. de Croismare (4), que M. le
(Pi Loui-î-Robert Malet de Valsemé, comte de Graville. né en 109S, brif,-..rÛ^r en 1734, maréchal de camp en 1743 lienlenant général en 17 48, nomme, en 1753, coramandanl de laprovince de Roussillon.
(■') Charlcs-Michcl-Gaspard de Saulx-Tavannes, né en 1713, maréchal de camp en 1744, lieutenant général en 174S, obtint successivement les places de menin du Dauphin en 1747. et de chevalier d'honneur de la Rome, en 17oy. 11 avait épousé, en 1734, Maric-Fran,;oise-Casimire de Froulay de
'"'.•ri.oui-M..vie-l!rcla^'M,-l).m.ioi.|ue de Robnu-Chabol. duc de Rohau. bri- ..a.lier en 17',3 maréchal de cau.p eu 1762, liculenaut général en 1781. aya.t été reçu au Parlement en qualité d.. pair de iM-ance, en 17:il\euf en 1 ,:,,!, do Charloltc-Rosalie de Ghàlillon. il se remaria, le 23 ma. 1,58, a bm.l.e de i:ru.ssol. sœur du duc d'Lzés. ,-.,., /,^„v,m.
i) Jacques-François de Croismare, page de la Petite Ucunc en l,J-,icu>c.
Premier avait envoyé écouter la proclamation, vint m'annoncer que j'y avais été nommé. Mme la Première me marqua bien de l'amitié, en cette occasion.
Je descendis chez le Roi, joindre les autres heureux, et nous arranger pour les révérences de remercîment. Le duc de Duras nous les fit faire tout de suite à la rentrée de la procession de l'Ordre, et tout le monde nous mangea de caresses, car, dans ce pays, on est toujours l'ami intime des heureux, quand même on les mépriserait.
Nous passâmes le reste du jour dans les révérences et les compliments. Je fis le mien à Mme de Pompadour qui était encore bien malade, dans son lit. Mme la duchesse de Chevreuse vint, là, lui sauter au col, ayant eu grand peur de la manquer. Les sept hommes étaient le maréchal de Contades, commandant l'armée, le duc de Chevreuse, gouverneur de Paris, qui avait été bien ballotté jusqu'au dernier moment, le duc de Broglie, qui était nommé depuis la bataille qu'il avait gagnée, et qui le méritait bien, le comte de Graville qui venait de commander le camp de Dunkerque, le comte de Rochechouart, ambassadeur de l'Infante, le comte de Guercliy, colonel du régiment du Roi, moi, et le comte de Lannion qui s'était distingué àMahon, et était rempli de mérite.
Cette promotion était la première militaire depuis bien longtemps, et c'est en cela que j'étais aise d'en être. D'ailleurs, je n'en étais point du tout flatté, pour plusieurs raisons, et presque fâché pour d'autres. J'aurais été très piqué d'être encore dégoté, après tant de promesses, mais je me voyais assujetti, pour toute ma vie, à un bréviaire et des règles gênantes, cédant d'ailleurs aux Ducs et prenant un rang qui me déplaisait fort. Mais, ce qui me peinait infiniment, c'était les propos du public, qui, ignorant entièrement les paroles que l'on m'avait données depuis trois ans, attribuait ma nomination à deux choses qui me mettaient en fureur : l'une l'affaire de Damiens, quoique j'en eusse la parole bien avant,
du Roi en 1737, comm.-mdanl de la Petite-Écurie en 1761, et commandant en chef après le marquis de Beringhen, premier Écuyer, mort en 1770, avait épousé, en 1768, Elisabeth-Louise Le Bas de Courmont.
et l'autre pour me faire taire et avaler tranquillement le passe-droit atroce de M. de Castries et des autres. Je sus que ces propos étaient généraux, et je ne pouvais y songer sans me mettre en fureur, de sorte que jamais grâce faite pour plaire ne fit moins de plaisir. Je n'en ressentis presqu'aucun. Autant j'aurais été flatté du cordon deux ans devant, autant j'y fus insensible.
Cependant, comme j'examinais plus en philosophe que les autres l'action de M. de Castries (1)', j'y trouvais du beau. Si c'était un jeu joué, c'était affreux, mais si elle était telle qu'elle le paraissait, il me semblait mériter d'être distingué. A la vérité, c'était trop d'être choisi étant le dernier, mais je voyais, avec joie, venir la mode de récompenser les belles actions. Cet héroïsme me soutenait, et me fit jiarler au Maréchal avec plus de dignité que d'emportement, il me loua hautement auprès du Roi. Je lui dis que si l'action de M. de Castries en valait la peine, je n'avais rien à dire, qu'il était dans mon goût d'avancer les services distingués, mais que cela ne pouvait avoir lieu que dans le cas où la chose le méritait absolument ; que personne n'était en droit de priver de son rang, mal à propos, un bon sujet ; qu'ainsi je me plaignais hautement, si l'action ne valait pas la récompense , et que je le priais de le représenter vivement.
Les autres lui chantèrent pouilles sans mesure. M. le prince de Beauvau (2) et la marécluile de Mirepoix, sa sœur, firent surtout un grand bruit. Tout Paris se déchaîna. Le Maréchal fut détesté. 11 était, alors, du bon air de se vanter d'avoir envoyé promener le ministre. II faut convenir qu'il n'eut que ce qu'il méritait, et qu'il s'attira la liaine publique presque exprès. C'était M. le prince de Soubise et Mme de
(1) En décemlne 1"58, M. de Castries, aloi-s mai-éclial de camp, employé à l'armée d".\llemagnc sous le prince de Soubise, avail pris d'assaut la ville de Sainf-Goar, cl obligé la garnison du cliàleau de lUùnfeld à se rendre.
(2) Charles-.hist de lieauvau-Craon, prince du Saint-Empire ^1720-1703;, brigadier en lliCi, niaréclial de camp en 1718, capitaine des Gardes <lu Corps après la mori du maréchal de Mirepoix, en 17o7, lieulenant général en 1738, avait épousé Marie-Sopliie-Cliarlotte de la Tour d'Auvergne, sœur consanguine du duc de liouillcm.
Pompadour qui avaient procuré cette action à M. de Castries, et qui le faisaient plus que lui, mais, comme il aimait à fronder et tenir contre l'orage (quoique bon dans l'intérieur), il se chargea de l'iniquité publique. On alla chercher qu'il était parent de M. de Castiies. Il afficha son principe d'avancer les actions, et il aima mieux se faire détester que d'avouer que la Cour le forçait à avancer quelqu'un et de laisser croire qu'il se laissait mener.
Je donnai peu de temps aux préparatifs pour la réception du cordon bleu. Cependant, comme il n'y avait qu'un mois, cela me prit du temps pour arranger les preuves, l'état de mes services, l'habillement très singulier, et toutes les formalités de détail qui sont très étendues. En outre, je fus assommé de lettres quipleuvaient comme grêle, et les projets d'Angleterre étaient toujours l'objet dominant, de sorte qu'il y avait de quoi crever la tète.
La Chandeleur approchant, il fallut pourtant se presser de tout préparer pour la cérémonie. Je retirai de Versailles mes différentes commissions. Je fis ma profession de foi entre les mains du cardinal de Tavannes (1), Grand Aumônier du royaume, et aussi de l'Ordre. Comme il y avait un serment à faire sur l'Evangile, qui me gênait fort, n^aimant pas à en faire légèrement, je m'enfermai plusieurs jours pour étudier à fond tous les statuts de l'Ordre, et j'en fis avec grand soin un extrait qui renfermait tous les articles qui pouvaient me regarder. En ayant trouvé plusieurs impossibles par la différence des usages, je consultai toutes les personnes pieuses de l'Ordre et de bons casuistes. Je me mis au fait de ce qui était obligatoire, et, ayant rassemblé ce qui l'est dans les statuts, mais qui est devenu tout à fait hors d'usage, je priai le cardinal de Tavannes, avec qui j'en conférai à fond, d'en demander dispense au Roi, comme seul Grand Maître et souverain de l'Ordre, qui n'est connu ni de l'Eglise, ni des Parlements, n'ayant été approuvé ni enregistré par les uns ni les autres.
(1) Nicolas (le Saulx-Tavannes, évèque de'Châ.lons en l'!21, cardinal enl'iaG, archevêque de Rouen en 1733, grand aumônier de France en \lô1.
440 JOURNAL DU DlC DE CROY
Le Cardinal s'acquitta de ma commission et me dit que le Roi m'en dispensait en ferme. Gela me tranquillisa sur le serment que je devais faire. 11 ne resta que le bréviaire tous les jours de la vie, assujettissement incommode, et les deux communions de règle avec le cordon, le premier de l'An et à la Pentecôte ou les jours voisins, si cela était trop difficile ces jours-là, auxtiuels, d'après les personnes de l'Ordre les plus régulières, il me parut mieux de s'assujettir.
J'allai à Paris à l'Archevêché, faire faire ma profession de vie et de mœurs entre les mains de l'ancien évéque de Québec, grand vicaire, en l'absence de M. l'Archevêque de Paris, alors exilé. Mes témoins furent mon curé de Saint- Sulpice et le duc d'Harcourt et le marquis de Hautefort, qui avaient eu aussi la commission du grand sceau de l'Ordre, pour entendre mes preuves que M. de Beaujon (1), généalogiste de l'Ordre, qui venait de succéder à M. de Clérambault, dressa et leur porta chez eux.
J'étais touché de me voir confondu dans le simple rang d'ancienneté des gentilshommes. C'était la seule occasion où je m'étais trouvé avec les Ducs, où je leur cédais tout à fait le pas. Le titre que je portais de prince de l'Empire et l'ancien titre de cousin que nous avions, me faisait trouver fort dur d'être ainsi confondu au dernier rang de l'Ordre, et c'était une des raisons pour lesquelles il ne me faisait point de plaisir, puisqu'il m'en faisait descendre, en m'obligeant de céder publiquement le pas.
Le tailleur de l'Ordre me fournit un habit de novice, habillement très beau et très sinirulier : c'est l'habit de fête de la Cour de Louis XIH, et qui tient de ci-lui d'Espagne du même temps. Il est très remarquable, et sied très bien à des jeunes gens bien faits, mais, malheureusement, il ne sert guère que dans un âge avancé. Des sept de notre promotion, le maréchal de Contades (2), Guerchy et peut-être moi, étions
[D De Beaujon, avocat f.'énr'i-.il do la Cour des Aides, généalogiste de l'Ordre du Sninl-Espril.
:; Loiiis-Georgcs Erasme de Conlodos fiOl-firtS , lirigadicren 17:U,mari-
ceux à qui il alla le mieux. J'allai l'essayer deux fois chez le tailleur, et une fois chez moi, où je dansai, dans cet habillement, un beau menuet avec ma fille, dans le salon de ma mère, ce qui devait bien faire, ayant bien dansé, dans mon temps.
Le 1"'' février, nous nous rendîmes tous à Versailles, et, le soir, nous fîmes une répétition ensemble, avec les maîtres de cérémonie de l'Ordre. Ce fut la seule. J'y souffris beaucoup d'un rhume alTreux qui me mettait aux abois, ce qui, avec les autres raisons que j'ai dites, me rendait cette cérémonie assez désagréable.
Le 2 février, jour de la Chandeleur, il fallut se lever très matin pour arranger ce singulier et difflcile habillement. Malheureusement, je me trouvai encore plus mal de mon rhume, et ma santé, qui était totalement délabrée, me fît craindre, à tout moment, de ne pouvoir me hasarder à la cérémonie, ce qui m'aurait renvoyé bien loin pour ma réception. Il me prit, de plus, une colique terrible, et je fus dans un état des plus violents, de sorte que j'étais très, très malheureux, dans le temps qu'on me jugeait bien heureux. Cela me rappela l'état terrible de l'Empereur, lorsque je le vis couronner à Francfort. Enfin, ne sachant plus que devenir, je songeai, heureusement, que le chocolat me faisait souvent du bien. J'envoj'ai, chez M. le Premier, chercher de bon chocolat et j'en pris deux grandes tasses qui me remirent en état de me soutenir, de sorte que je fis, avec beaucoup de hardiesse et d'aisance, une cérémonie que j'avais redoutée.
Nous nous rendîmes chez le Roi. Nous entrâmes après le chapitre qui n'est qu'un instant, sans forme ni dignité. Le Roi nous donna très vite l'accolade de chevalier de Saint- Michel. Ensuite nous allâmes à la tète de la procession, M. de Guerchy au milieu, moi à sa droite, et M. de Lannion à sa gauche, ouvrant la marche, en procession à la chapelle où, après quelques prières, nous fûmes faire la tournée dans le même ordre autour de la grande cour, ce qui se fait très
chai de camp en 1740, lieutenant général en 174j, maréclial de France en 1738, avait épousé, en 1734, Marie-Françoise Magon.
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rarement. Mais il faisait fort beau, et cela faisait un coup d'œil superbe et qui me fit plaisir.
Rentrés dans la chapelle, nous nous mîmes tous sur les tabourets de novices, en avant du prie-Dieu du Roi, où l'on est bien en vue, mais étant plusieurs, cela était moins embarrassant, et je me trouvai bien plus hardi que je n'avais cru. Mon fils, que j'avais amené la veille, en chaise à deux, était, avec le fils du duc d'Havre et Mme de Leyde, à une travée qu'elle leur avait procurée.
Le cardinal de Gesvres 1) fut reçu seul, avant la messe. Quand elle fut dite, le Roi remonta sur son trône. Le duc de Chevreuse et le maréchal de Contades ouvrirent la scène. Après eux, ce furent MM. de Graville et de Rochechouart (3), ensuite nous trois, ^L de Guerchy au milieu, moi à sa droite, M. de Lannion à sa gauche. Nous fîmes assez bien nos révérences. La cérémonie fut bien exécutée, et une des plus belles qu'il y ait eu. Toutes les dilTérentes lignes de révérences faites, nous nous mimes tous trois, dans le même ordre, à genoux aux pieds du Roi, qui nous fit mettre lamain sur l'Evangile qu'il tenait sur ses genoux. M. de Guerch3'lut haut, pour nous trois, le serment auquel nous adhérions, mais moi avec les restrictions in petto dont j'étais convenu d'avance avec le Grand Aumônier.
Le Roi, nous passant le cordon et le collier, nous dit ce qai est porté dans les statuts. Il faisait ces cérémonies avec la plus grande bonté, aidant à l'habilloment et à tout, et nous enseignant lui-môme ce qu'il y avait à faire. Le grand manteau ajusté à chacun, ce qui n'est pas aisé, et le grand collier mis dessus, nous refîmes toutes nos lignes de révérences, puis on nous plaça, les ducs à leur rang de ducs, et les autres à la (pieue, c'est-à-dire au bout des rangs, suivant l'ancienneté, de sorte que je faisais le bout droit, et M. de
(1) Étiennc-Reaé Potier de Gesvres 'J697-m4\ évêquc île Beauvais en 1728, cardinal en n.'iG, pair de France.
(2) François-Charles, coinlo lie Uoclicdiouart, nr on n03, brigadier en 1743, maréchal de camp en 17lo, lieutenant général en 1718, {.'ouverneur de TOrlénnais en 1757, avait épousé, en 17i8, .Marie-Fr:inçoisc de Conllans d'Armenlièrcs.
Lannsoute (1) le bout gauche, et cette position ne me flattait nullement.
Le Roi revenu à son prie-Dieu, nous refîmes la tête de la procession, qui retourna de même chez Sa Majesté. Nous; afl'ublés de nos beaux et grands manteaux qui, ainsi que l'habit de novice, forment un vêtement superbe, mais qu'on ne porte qu'une fois, en rentrant, nous remerciâmes tout de suite les grands officiers, et nous revînmes chez nous nous déshabiller. Pour moi, très aise que ma santé m'eût permis de m'en bien tirer et d'en être quitte, je remis mon vêtement ordinaire. Nous fûmes au dîner, et faire nos remercîments. Je fis le mien à Mme de Pompadour dans son petit cabinet , en lui parlant des autres grandes an"aires. Elle me dit obligeamment que lecordonm'allaitfortbien. Le soir, nous fûmes tous au grand couvert : ainsi finit cette cérémonie.
(1) Sic, dans le texte. 11 doit s'agir du comte de Lannion.
DU 22 JANVIEll AU 31 DÉCEMBRE 1759
Je présente à M. Berryer un ]ilan rcljilif à la marine. — Il me nnivoie au maréchal de Conflans. — Conversations, sur ce sujet, avec Mme de Pompadour, M. Berryer, le maréchal de Belle-lsle, leducdeChoiseul. — La Marquise me conseille, en raison du manque de londs au ministère, d'en emprunter à des compagnies de créilit. — Elle change d'avis et arrête mes démarches. — Je m'en plains aux ministres. — Remplacement du contrôleur général de Boullongne par .M. de Silhouette. — Tristesse de la situation financière du royaume. — Bonnes nouvelles de l'Inde. — Mes efforts pour gagner .M. de Silhouette à ma cause. — J'offre de tenter un rapprochement entre la Cour et le Parlement. — Explication, avec M. de Choiseul, au sujet d'un projet sur la marine, analogue au mien, présenté par M. d'Hérouville. — Au sortir d'une séance du Conseil, à laquelle j'ai assisté, je réduis mon iirojtM aux côtes situées dans mon commandement, et au port de Dunkerque. — Concessions de M. de Silhouette. — J'obtiens des fonds pour mettre en état de défense la rade de Croy, et pour permettre au port de Dunkerque de recevoir des vaisseaux. — Grand ti-avail, avec les ministres, sur un plan de descente en .Angleterre. — I.e Roi et les fermiers généraux. — Le 2 août, je pars pour Dunkerque avec mon fils, et ne rentre à Paris que le 0 décembre. — Conversations avec M. de Belle-lsle et Mme de Pompadour. — Crédit de M. de Choiseul. — La duchesse de Gramont. — Le maréchal d'Estrées, MM. Berryer et de Saint-Florentin. — Ma hâte d'être nommé lieutenant général. — Le duc de Broglie promu inaréclial de Krance-
— Abandon du plan de descente en Angleterre. — Projet d'une nouvelle armée en Allemagne, où le prince de Soubise se propose de m'emmener. — Je lui soumets des plans de campagne.
J'ai dit que j'étais arrivé à Versailles le 18 décembre 1758, et que, dès ma première visite au Maréchal et à la Marquise, je leur avais fait connaître que j'avais les choses les plus essentielles à leur communiquer, mais l'on était si occupé qu'on me remettait sans cesse. Heureusement, j'en parlai à M. de Gremilles qui me promit d'en parler à M. Berryer. Dès le lendemain, il lui en parla avec éloge et, deux ou trois jours après, le sachant bien prévenu, je lui écrivis pour me donner un rendez-vous qu'il m'accorda d'abord avec grand plaisir. Je trouvai un homme réservé, de beaucoup d'esprit, serré et concis, habitué au travail, avec beaucoup d'ordre et de méthode.
Ce fut le 22 janvier que je travaillai à fond avec M. Berryer. Je lui fis voir tous mes plans et le commencement de mes projets généraux. Il admira et goûta beaucoup, mais me dit qu'il fallait gagner sa Marine, qui avait des préjugés difficiles à vaincre et qu'il n'approuvait pas, enfin qu'il trouvait à mon projet plus de hauteur que de réussite.
J'avais, auparavant, prévenu ]M. Pellerin, le premier commis (1), que cela regardait, homme dur, mais net et bonne tête. Il était d'avis de ne rien dire à la Marine, mais de leur donner des ordres cachetés, et il disait que, quoiqu'il convînt de leurs défauts, il était obligé de leur rendre justice : que, quand ils ouvraient les paquets à la mer, ils obéissaient bien, et que c'était la seule façon de vaincre les représentations et difficultés continuelles qu'ils faisaient, sans cela. C'était raisonner sagement, mais M. Berryer commençant dans cette place, et plus circonspect et moins décidé, m'ordonna de m'ouvrir au maréchal de Conflans ('2), bon gentil-
(1) M. Pellerin était intendant des armées navales.
(2) Hubert de Brienne, comte de Conflans, lieutenant général des armées navales en 1752, vice-amiral en 1736, maréchal de France en 17oS, mort en 1777, à l'âge de 87 ans; avait épousé, en 1750, Marie-Rose Foujeu, fdle
homme, droit, franc, de peu de vue, parlant un peu trop, et qu'il fallut gagner.
Pour cela, je me ser\as de son neveu 'SI. d'Armentières, à qui je ils ouverture de mes desseins, parce qu'il allait prendre le commandement de l'armée du Bas-Rhin, le maréchal de Contades revenant pour notre réception de l'Ordre. M, d'Armentières, goûtant beaucoup mes plans, me promit de bien prévenir le maréchal de Conflans. Quand je le sus au point qu'il fallait, je lui demandai rendez-vous, et je lui exposai, toute une après-dînée, partie de mes projets, et surtout la découverte de ma rade, et je lui montrai les plans et les belles vues, ce qui frappait davantage.
Comme il était à ce travail, on annonça M. de Lézac, capitaine de vaisseau, son ami, et homme de talent. Il désira que je parlasse devant lui. Je repris tout avec encore plus de soin, et je liai, avec ce M. de Lézac (1), une grande amitié qui me servit bien auprès du maréchal de Conflans. Sï. de Lézac m'ayant parlé d'unde ses amis nommé ]NL de Moroc ^2 , je leur donnai rendez-vous ensemble. Je trouvai, en M. de Moroc, un mathématicien aimable et qui faisait mon affaire. Je leur exposai avec netteté et force mes projets. Ils étaient si bons et si étudiés, qu'ils les adoptèrent avec chaleur, et je les engageai à faire écrire au maréchal de Conflans une lettre en réponse à la mienne, par où il adoptait mes idées. Ayant cette pièce, j'avais ce que demandait M. Berryer. J'avais déjà fait revenir la Marine sur la Manche, j'avais accordé les bureaux et la plume et vaincu de si grandes difficultés que je me croj'ais bien avancé. Ce fut avec tout cela que j'allai travailler avec tous les ministres à Versailles. Voici ce qu'ils me dirent, mot à mot :
De Versailles, du 22 janvier 1750. — Mme de Pompadour dit :
<1 Aignan Foujeu, ancien capitaine de milice à Saint-Domingue, cl sœur de .Mme de La Rochcfoucauld-Bayers.
l) Il doit s'agir de SSbastien-Krançois Bigot, vicomte de Morognes. c.ipilaine de vaisseau depuis 1116. 11 devint, ensuite, chef d'escadre, el lieutenant général des armées navales en ITIt. 11 avait épousé, en 1743, Marie de Uiidincau.
JOIRXAL DU VVC DE CROY 447
Qu'elle a confiance en moi, qu'elle sait la promptitude de mon travail, qu'elle entendra tout volontiers, et s'y livrera quand il sera temps, mais que, comme les ministres doivent avoir des plans pris, elle craint de les déranger, qu'ainsi ce ne sera pas les quatre millions qui tiendront, qu'elle m'aidera à l'argent et à l'ensemble, si les projets sont arrêtés, mais qu'il faut que les ministres décident et arrêtent le plan ; qu'avant cela, elle n'en veut pas entendre parler, et qu'après elle m'aidera bien.
M. Berryer dit :
Que tous mes plans lui conviennent, que ma marche doit être d'en parler ouvertement au maréchal et à M. de Choiseul ; que lui est content et fera tout ce que je demande ; que, d'abord, je dois faire goûter le plan général au Maréchal et à M. de Choiseul, qu'ensuite ils s'assembleront pour décider ce qui peut leur convenir ; que, cela dit, ils diront à ^Ime de Pompadour ce qu'ils ont adopté de mes idées, et qu'elle fera bien dem'écouter et de m'aider ; qu'alors je serai le solliciteur auprès d'elle pour les quatre millions, et presser tous les premiers moyens ; qu'il aime de tout son cœur et respecte ^I. de Belle-Isle, et qu'ils s'accorderont toujours bien ; qu'il compte mettre un million en frégates et, avec ce qui se peut fournir d'ailleurs, m'en donner quinze ou seize ; un million à Dunkerque et les batteries, et un million en brûlots, récompenses, etc. ; que l'argent comptant ne manquera pas au Contrôleur général, avec la compagnie qu'il a'pourvue ; qu'il prenne de bons moyens avec elle ; que, pour 30 0/0 d'escompte, on avancera ce qu'il voudra (1).
M. le maréchal de Belle-Isle dit :
Qu'il faut des troupes, qu'il en va faire revenir; qu'il faut que j'arrange avec lui, avec M. Berryer et avec M. de Choiseul, seul; qu'il me donnera demain, à sept heures, un quart d'heure ; qu'il est à craindre, en commençant par les petits moyens, de les avertir des grands, et qu'il ne soit plus à temps alors ; qu'il vaudrait mieux les surprendre, mais que
[l] J'ai oublié de lui dire 'luil faut travailler à la Hougue. [Note de iauleur.
les moyens ne sont pas prêts; qu'il croit les Dunes possibles (sic).
M. de Choiseul dit:
Que je ferai bien de travailler dans le goût que je propose, pourvu que je ne sorte pas de son projet de l'année prochaine à l'égard de l'Ecosse et de l'Irlande (1) ; que, celte année, il convient que cela ne se peut pas, mais qu'il faut agir, que la Marine se batte ; qu'il regarde le côté de l'Angleterre comme le seul important; que, quant aux moyens de culbuter M. Pitt, il en faut faire peu de cas; que ce sont de petits moyens ; que ce serait sa gloire que nous nous en mêlassions ; qu'il le démasquerait, mais que d'augmenter le trouble en Angleterre ne peut être que bon ; qu'il verra avec plaisir les moyens pour cela (2), mais qu'en leur nuisant, ils s'écraseront assez d'eux-mêmes, et qu'il sera content de tout, pourvu que cela mène à ces grands coups, pour l'année prochaine.
Il regarde le Canada et la Louisiane comme perdus, mais il ne veut pas, absolument, qu'on capitule comme M. de Vaudreuil (3) en a déjà parlé; que M. de Montcalm (4) se borne plutôt à défendre Québec et Montréal (moi, j'aime mieux qu'il aille en avant et lui envoyer des grenadiers, comme j'en donnai le projet, que le manque d'argent fit échouer).
Les choses paraissant en si bon train, je m'attachai encore plus à mon projet, je l'étudiai à fond, et, enfin, je fis un tableau général de toutes les façons de nuire à l'Angleterre, par mer et par terre. Je pris la carte générale de l'Europe, que j'y joignis, et, ayant eu le bonheur d'accrocher, à Dunkerque, l'excellent atlas ou le Neptune anghiis à grands
(1) 6.000 Suédois en Ecosse, pousser la guerre avec vigueur; un .m ou deux de jjIus ne font rien. \S'ole de iauleur.)
[2, M. l'abbé de la Ville dit ([uc nmis no gngnons rien aux changements de ministres; il a tort pour celui-ci.
(3) Louis-Philippe de Rigaud, comte de Vaudreuil ,,1691-1763), capitaine de vaisseau en 1738, chef d'escadre en 1747, lieutenant général en 17."i3, était gouverneur du Canada.
(4) Louis-Joseph, marquis de .Monicalm ^1712-1750), brifiadier en 1717, maréchal de camp en 17;i6, lieutenant général en 17o8, mort de blessures re(;ues le 13 septembre Ho!), en défendant Québec contre les Anglais.
points, je mis en ordre mes projets dans ce livre, qui me servit de portefeuille, avec toutes les cartes françaises qui y avaient rapport. Je travaillai plusieurs fois avec M.Bouris, commis que cela regardait, et à qui j'avais eu, en partie, l'obligation du nom de ma tour (1). J'approfondis aveclui ce qui concernait Dunkerque, et, ayant alors des matériaux excellents et en abondance par mon grand travail sur chaque partie, je fis, du grand Neptune anglais, un portefeuille de tout cela, en y joignant les belles vues que j'avais fait dessiner sur les lieux et qui me furent fort utiles. Je portai toujours avec moi ce grand livre, et un portefeuille renfermant tous mes projets, ce qui faisait une collection excellente.
J'eus plusieurs conférences avec les ministres. Chacun d'eux était bien prévenu, mais ils disaient tous qu'il fallait qu'ils se rassemblassent pour cet objet, afin de résoudre ensemble ce que demandait Mme de Pompadour, de qui tout dépendait. Je fus tout le mois de janvier à obtenir le comité, malgré mon ardeur, car je voyais qu'on manquait le temps important, et je le voyais en citoyen zélé qui enrageait.
Pendant ce temps, la Chandeleur arriva, et il fallut tout interrompre malgré moi, pour les choses qu'exigeait la cérémonie dont j'ai parlé plus haut. Tout cela retarda jusque vers le 8 février, que j'obtins enfin que les trois ministres qae le projet regardait, savoir le Maréchal, M. Berryer et M. de Stainville, alors duc de Choiseul, s'assemblassent en comité. Je me rendis, avec mes plans, chez le Maréchal, pour voir si l'on aurait besoin de quelque éclaircissement. On me fitentrer dans le comité et m'y asseoir, honneur que
[V, La tour de Wimereux (à 3 kilomètres N.-N.-O. de Boulogne), dite tour de Groy, existe encore aujourd'hui.
Elle était destinée à défendre la côte contre les descentes possibles de l'ennemi, et à protéger le cabotage. Le prince de Croy lui découvrit une troisième utilité, qui était de mettre à l'abri de son canon une rade située en avant de cette tour, et susceptible de servir d'abri à une petite escadre de vaisseaux de ligne. Aussi entreprit-il, comme on le verra ci-Jessous, d'y faire exécuter des travaux. (V. les Mémoires de Luynes, t. XVII, p. 46.)
450 JOURNAL DU UUC UE CUOY
je n'aurais pas eu, si j'avais été confondu dans la grande armée.
J'exposai à tous mes projets, tant généraux que particuliers, fort en raccourci. Le maréchal de Belle-Isle, qui m'aimait et me regardait un peu comme son élève, parut charmé, les projets étant sa passion. M. de Choiseul, plus jeune que moi, et vif, s'écria que j'étais un homme admirable, qu'il fallait me faire lieutenant général de marine et me laisser faire. M. Berryer, homme froid, se contenta d'approuver et de dire que tout cela lui convenait fort. ^I. de Choiseul poussa pour la réussite de ces projets, dont il avait un besoin absolu pour amener la paix, puisque c'était la seule chose raisonnable à faire, et que c'était, comme je disais, remettre cette guerre dans son sens naturel. Enfin, ils convinrent d'en parler tous avec éloge, dès le même jour, à la Marquise.
Le 10 février, elle me donna audience dans son arrièrecabinet. Elle me dit que tous les ministres lui avaient fait vanter mes projets; qu'elle ne voulait pas encore les voir, parce qu'avant de se prévenir en leur faveur, elle voulait trouver les moyens de me fournir les quatre millions que je demandais pour base de tout. Cela me parut toujours très bien raisonné, et me donna confiance.
Elle me dit en propres termes : « Ne vous embarrassez de rien; je vous réponds que vous aurez vos quatre millions! Mais il ne faut pas parler de cela, à présent, à M. de Boullongne, le contrôleur général, qui est déjà assez embarrassé, d'autant que ce n'est pas de l'argent qu'il doive, ni qu'il puisse fournir actuellement — mais sur les fonds de l'année prochaine. Je vous assure qu'il donnera des sûretés suffisantes pour toucher dans un an, ou dix-huit mois; qu'il les fournira telles qu'il les faudra. Mais trouvez-moi des compagnies qui fassent les avances ; qu'elles proposent leurs intérêts et conditions, et je vous réponds de leur sûreté. Si vous pouvez trouver plus de quatre millions, dites-le moi, pour (jue, sans faire tort à ce que vous me demandez, je profite du surplus pour les armées. Demain, il doit me venir des gens, et, s'ils ne me manquent pas, et que je puisse trouver les douze mil-
lions qui pressent pour les armées, et que demande le Maréchal, je vous aiderai. »
Par ceci, on voit qu'elle faisait tout et que, pour porter; secours, dans l'embarras où l'on était, elle comptait faire le métier de contrôleur général. Ce qui faisait qu'elle disait de ne pas parler au contrôleur général, c'est que M. de Boullongne était à bout, et écrasé, et ne voulait, non plus que le Roi, aucun coup de force. Ainsi, l'on augmentait toujours les dépenses extraordinaires, sans oser augmenter les recettes, de sorte qu'il était aisé de voir qu'il fallait que la bombe crevât.
Je dis cà Mme de Pompadour qu'il m'aurait paru nécessaire que le Roi dit au contrôleur général de chercher de son côté. Elle ne le voulut pas. Je sentais que nous perdions du temps, mais, comptant sur ces ressources, j'y mis ma confiance, et dans ce que pourrais trouver.
Au sortir de là, je courus chercher le baron de Travers (1). Je me rappelai qu'il m'avait parlé d'un homme à affaires, ou croupier d'argent, nommé M. Gaudet. De l'autre côté, je songeai à M. de Gasaubon, bonne tête, que j'avais vu jadis. Je parlai aussi à M. Michel (2), sous le prétexte de ma tour. Outre qu'il était trésorier général des fortifications, c'était sur lui que roulait la Compagnie, qui venait de s'engager de fournir trois millions par mois à la Marine, et c'était sur ces 36 millions que M. Berryer avait fait le plan de son établissement, quoique cela ne fût pas suffisant. L'affaire de Bretagne se négociait aussi, alors.
J'allai à Paris, et je passai quinze jours avec tous les financiers, à faire le contrôleur général, ce qui m'occupa et m'instruisit beaucoup. M. de Casaubon m'amena M. de Chamaroux, l'aveugle, avec qui je traitai à plusieurs reprises une affaire de huit millions, au moyen d'un gros droit sur les amidoniers.
Avec M. Gaudet, je traitai la grande affaire, souvent
(1) Jean-Victor, baron de Travers d'Ortenstein, brigadier en 174'!, maréchal de camp en 1159, lieutenant général en 1762.
(2) Riche négociant, l'un des directeurs de la Compagnie des Indes.
mise sur le tapis, du remboursement de la Compagnie, des droits sur les ports et quais et sur le suif, et cette seule affaire pouvait, en diminuant les charges de l'Etat, produire trente-sept millions, mais elle faisaittort à plus de deux mille particuliers dans Paris, dont la plupart très puissants, et qui profitaient de la mauvaise affaire que le Roi avait faite avec eux. Je traitai, en troisième lieu, avec une compagnie séparée, un emprunt de quatre millions.
Ayant entamé tous ces objets, j'allai en rendre compte à la Marquise, qui me donna, enfin, une longue audience où je lui fis voir mes plans et projets, qu'elle goûta et qu'elle parut assez bien entendre. Elle me remit, pour les moyens, de semaine en semaine. Cela me désespérait. Le temps s'écoulait. Enfin, j'en appris la cause, et que M. de Boullongne allait être renvoyé. C'était la mode de changer de ministre, et l'on croyait qu'en changeant, tout était réparé. Ce fut le 4 mars que ce Contrôleur général reçut l'ordre de se démettre en faveur de M. de Silhouette (1). Quatre jours avant, la Marquise me signifia que ses gens lui avaient manqué et qu'il fallait renoncer au projet pour cette année, parla raison qu'où il n'y a rien, le Roi perd ses droits, et qu'il était impossible de trouver un sol.
J'insistai sur les moyens que j'avais. Elle me battit froid. Je fus au désespoir de voir tant de peines perdues et de si beaux projets devenir inutiles, dans les temps où ils étaient le plus nécessaires, et je courus me plaindre chez tous les ministres. M. de Choiseul me dit, en riant : « Soyez tranquille! Attendez huit jours! » En effet, c'est dans ce temps que le changement de Contrôleur général se fit.
Alors, l'affaire changea de forme, mais le temps était écoulé. On venait de nommer un aigle par qui il fallait que tout passât, et qui était plus propre que personne à goûter mes projets, mais il fallait lui laisser le temps de se reconnaître. Ces retards gagnant le temps de mon départ, je voyais
(1) Etienne de Silhouette (1709-1767), maître des RequiStes, commissaire du lloi près la Compagnie des Indes, fut Contrôleur pi^ni?ral du 4 mars au 21 novembre 1739. 11 avait Opousé, en 17iu, Anne-Jeanne-.\ntoinetle Astruc.
tout perdu et j'étais assez sot pour eu maigrir, ce qui, joint au dépérissement de ma santé, me mettait en très mauvais état et m'obligea à me droguer et à m'assujettir à un régime terrible, pendant le Carême.
L'homme, ou l'aigle qu'on venait de nommer, effraya horriblement, tout le monde le redoutant, car on le regardait comme l'annonce de la banqueroute générale et des projets les plus outres. En effet, il arriva en place dans un furieux moment. Les choses étaient au point que, pour la meilleure afl'aire, le Roi n'aurait pas trouvé un million sur son crédit. M. de iNIontmartel, qui avait celui de l'Europe, venait de se retirer, la Marquise, avec qui il avait été si lié, étant mécontente de lui; on lui reprochait d'avoir fait monter trop haut le denier des préteurs. La retraite, l'e.xcédent prodigieux des dépenses sur les recettes, la peur que l'on avait des Parlements, celui de Besançon venant d'être exilé pour avoir empêché de force la levée de la taxe sur les villes, et tous les autres Parlements faisant cabale ensemble, le Roi, voyant son autorité du dedans affaiblie, voulant éviter le bruit, son bon cœur l'empêchant de consentira mettre des impôts, les anciens emprunts ne se remplissant pas, et tout étant mangé deux ans environ d'avance, même les rescriptions sur les recettes générales qui étaient la dernière ressource qui restât pour payer le prêt des troupes, telle était la position des choses à l'entrée de il. de Silhouette, qui ne sentit pas même tout le mal, d'abord, mal que j'avais senti dans mes opérations d'argent, où j'avais vu toutes les bourses fermées et toute confiance ôtée, et, de plus, en entrant dans le détail de commerce intérieur du royaume, on voyait qu'il n'y avait plus nulle circulation que pour porter aux armées, au fond de l'Allemagne, dont rien ne revenait. Pour le commerce extérieur, il était anéanti, ce qui faisait une perte d'environ cent millions par an, tandis que l'extraordinaire delà guerre en Allemagne en coûtait cent quatre-vingt.
Ce tableau eifrayant, dans le temps que nous venions de perdre Louisbourg, et que les Anglais étaient occupés à nous enlever le reste du Canada et toutes nos lies, me faisait sentir
la difficulté d'obtenir quatre millions d'extraordinaire; mais, d'un autre côté, je sentais aussi qu'il fallait amener et déterminer la paix; que les Anglais ne la vouhiieiit pas, absolument, au point que l'on aurait été assommé, dans Londres^ d'en parler, ce qui n'était jamais arrivé et faisait voir leur confiance en AI. Pitt, et combien ils connaissaient notre état de misère. Us en voulaient profiter. Enfin, je voyais clairement que mes moyens étaient reconnus les meilleurs, et peutêtre les seuls pour nous tirer du terrible pas où nous étions, et qu'en abrégeant une année de guerre, j'épargnais à l'Etat plus de trois cents millions. Ces considérations m'encourageaient à me heurter contre les difficultés, à n'en être pas abattu, quelque fortes qu'elles fussent. L'espèce d'impossiblité et l'importance piquant mon patriotisme, je m'y mis tout entier.
J'ai dit que ce fut le !"■ mars que le changement de Contrôleur général se fit. J'étais au lever du Roi, avec grande foule, ne sachant rien, quand, d'une part, j'appris (jue M. de Saint- Florentin venait de porter à M. de BouUongne l'ordre de se retirer, et que M. de Silhouette était arrivé ; de l'autre, que, dans le même moment était arrivé aussi M. de Montmorency et un lieutenant de vaisseau envoyé par M. de Lally (1) et par M. le chevalier d'Aché (2), apportant la nouvelle de deux combats navals terribles ; que nous avions enlevé trois grands forts près de Pondichéry, et que nous marchions à Madras. Cette heureuse nouvelle était d'un bon augure pour le nouveau Contrôleur général, et je découvris, dans un recueil d'armoiries, que les siennes étaient un vaisseau d'argent voguant à pleines voiles sur une mer d'argent, le vent en poupe. 11 n'avait qu'à réaliser ses armes en se servant de
^1 Thomas-Arlliui' Lally, coiiile de Tollcml.il n02-n60;, brigadier en nWi, maivehal do camp eu 1718, lieiilenant généial en 17o6, comniandanl en ilief les troupes envoyées dans les Indes, avait mis, en décembre 1758, le siège devant Madras, mais les Anglais ayant réussi à ravitailler la ville, I.ally fut conlnaint de retourner à Pondichéry.
:;' M. d'Aché ^1700-1775;, vice-amiral cuiimandanl m clief les forces navales dans les Indes.
bons moyens, et tout pouvait prendre une autre forme, mais le contraire était bien à craindre I
D'un autre côté, dès que l'on entendit nommer M. de Silhouette, la consternation fut générale. On lui faisait tenir un propos terrible qu'il n'y avait que la banqueroute totale qui pût tout remettre, et qu'il tiendrait en place dix mois ou dix ans et mènerait grand train. On le connaissait un aigle, mais il en avait la hardiesse dangereuse, et c'était un homme à grands plans, chose terrible pour un Etat épuisé. On se déchaîna très fort contre lui. J'en augurai bien, Paris étant toujours prêt à sauter d'une extrémité à l'autre. En effet, le 12 mars, il fit, à sa réception de la Chambre des Comptes, un discours plein de force qui rassura en partie, et Paris, girouette ordinaire, tourna d'abord pour lui.
Revenons à ce qui regarde la suite de mon projet. Il fallut tout susprendre, Mme de Pompadour, ne trouvant plus de moyens et les regardant comme impossibles pour cette année, car les recherches qu'elle avait faites avaient servi à lui faire connaître l'épuisement du royaume et l'avaient découragée au point de ne vouloir rien proposer. De l'autre côté, les ministres me soutenaient, et me pressèrent même souvent d'agir, me disant, cependant, qu'il fallait attendre et voir comment prendrait M. de Silhouette. Enfin, toutes les vicissitudes que cette affaire essuyait me désespéraient, le temps étant perdu, et moi craignant de me décourager. Il fallut pourtant attendre.
Enfin, le 15 mars, je retournai à tout hasard à Versailles, ne comptant guère sur mes grands projets. Mais, prenant mon chocolat chez le Maréchal, que rien n'ébranlait, je tentai de lui parler de l'alfaire, me plaignant qu'on n'y donnât point la forme, et grondant de ce qu'on ne faisait pas signer au Roi l'ordonnance de mes quatre millions, comme s'ils étaient trouvés. Le Maréchal me dit qu'il fallait, en elTet, un bon et des ordonnances de chaque ministre, pour leur partie, et que je vinsse, le lendemain, à onze heures, au Comité ; que MM. Berryer et de Silhouette y seraient, et qu'on arrangerait cela. Je vis l'alfaire renaître.
Le 16, mon fils étant venu par une tempête horrible, je pris l'ordre et le menai chez M. Le Tourneur, pour tâter son avancement et tâcher de faire valoir la lettre des quinze ans et sa compagnie. Nous frappions à toutes les portes. Ensuite, j'allai chez le Maréchal, au rendez-vous du Comité. J'en vis sortir M. d'Hérouville, lieutenant général, homme à systèmes. On me fit entrer. Le prince maréchal de Soubise y était. Il venait d'entrer dans les Comités particuliers, hors ceux de secrétaire d'Etat.
Comme M. de Silhouette, était là, que je ne l'avais pas encore vu, et que je voulais bien entamer avec lui, je parlai avec force sur la nécessité de mettre le projet en règle et de faire signer le bon au Roi. Les ministres dirent à ]\L de Silhouette que mes projets avaient été approuvés, qu'il pouvait m 'écouter et les examiner, personne ne connaissant la partie de l'Angleterre et de sa navigation, que lui.
Le maréchal de Belle-Isle mit l'aiTaire bien en avant. Le maréchal de Soubise l'appuya. M. Berryer, à son ordinaire, se retira et laissa dire. M. de Choiseul me dit : k Ne demandez pas de vaisseaux pour votre partie, car nous en avons à faire ailleurs. Pour des frégates, à la bonne heure ! » Je vis, par là, (ju'ils avaient eu, depuis, quelques autres idées. J'insistai sur la nécessité absolue de nuire promptement à l'Angleterre, de culbuter son crédit en dérangeant son commerce. Je dis que mon affaire était de mettre en bon état les deux rades et de leur préparer vingt bons moyens ; que c'était à eux à me dire ceux sur lesquels il faudrait détailler davantage ; qu'il y avait beaucoup trop de temps perdu ; qu'il fallait en faire mettre l'alïaire en règle. Le maréchal appuya sur les quatre millions qu'il comptait m'avoir procurés en permettant à M. Gaudet, son chercheur d'argent, de me trouver une compagnie ou de lier cela à une grande machine qu'il faisait pour lui.
Comme je voulais gagner M. de Silhouette, je dis que c'était à lui seul à juger des moyens et à nous les procurer, et que je lui ferais voir de quoi il était question, quand il voudrait. Il en parut flatté et anxieux, et, s'avançant à moi, il
me pria de me rendre, le lendemain, chez lui avec une carte > me donnant de 5 à 9, malgré toutes ses grandes affaires. C'était ce rendez-vous qu'il me fallait surtout, venant plutôt de sa part que de la mienne. Ainsi, mon objet de ce Comité étant rempli, je me retirai content et dans l'espérance de piquer aujeu notre nouveau Contrôleur général, dans le goût duquel je sentais que serait mon travail. Puis, j'allai faire dîner et repartir mon iils qui, par le temps qu'il faisait, essuyait une fatigue considérable pour un enfant de quinze ans.
Le soir, voulant ménager M. Berryer, je fus lui demander jusqu'où il permettait que je m'ouvrisse sur mes projets avec M. de Silhouette. Il fut sensible à mon attention, et il m'assura qu'il n'était susceptible d'aucune jalousie, et que je pouvais tout dire. Cela me mit à mon aise, mais ce qu'il ajouta me fit bien de la peine, car il me remit devant les yeux le vrai état des choses : que l'on allait lui manquer pour ce qu'on lui avait promis; que M. de Silhouette ne pourrait tenir ce qu'il promettait, que les moyens n'y étaient pas, à moins de diminuer de moitié toutes les dépenses et d'augmenter du double les grosses recettes, et que le mal était à son dernier période. Je le sentais bien, mais je voulais voir jusqu'au bout, pour ne rien négliger de ma part.
Le 17 mars, j'eus le grand travail avec ^L de Silhouette. Il me donna deux heures, le soir, ce qui était plus qu'il n'en fallait pour lui, qui devinait les choses d'une lieue, et connaissait tout par lui-même. Il me fit les objections les plus fortes, mais j'y répondis de même sans embarras. C'était plaisir de travailler avec un pareil génie, un des plus étendus qu'il y eût. En général, il goûta tout, ne s'aventura pas sur son opinion, parut cependant prendre, désirer la chose, admirer l'étendue du travail, la découverte de ma rade, et l'avantage que je tirais de celle de Dunkerque. Il ne se lassait pas de voir et de tout pénétrer.
Pour moi, usé de poitrine, je le ramenai aux moyens. Nous fîmes entrer Gaudet, qui fut charmé de la netteté de son génie, mais le trouvant trop fort, car il pénétrait les
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moindres difficultés, il ne voulait pas, surtout, donner des rescriptions, parce qu'il ne voulait pas qu'on pût faire voyager ses papiers dans le commerce, et il ne voulait que de l'argent du colfre, de la main à la main, sans emprunt, pour ne pas nuire aux autres déjà entamés. II avait raison. Enfin, il voyait tout, mais, pour moi, je ne voyais pas réussir mes moyens et, quoique je fusse ])ien aise d'avoir entamé avec ce vaste génie, je ne voj'ais non seulement pas l'affaire avancer, mais même j'en augurais mal, ne pouvant rien faire sans être sûr des fonds, et cette partie paraissant impossible à vaincre.
En effet, Mme de Pompadour me dit alors : « Voulez-vous faire manquer la guerre et l'armement de la Marine ? En réussissant sur un objet, on fera manquer les autres ! Les fonds n'y sont pas! A l'impossible nul n'est tenu! » M. de Choiseul, qui m'avait le plus soutenu, me dit, alors, la même chose. M. Berryer disait encore pis. Il n'y avait que le Maréchal qui avait encore du courage, et je vis avec plaisir que je n'étais pas encore rebuté. .le dis en moi-même : « Le pis aller, c'est de nous restreindre, de tâcher d'entamer avec peu. Si les choses s'examinent de près, on y reviendra. Les temps deviendront peut-être plus heureux, tout le monde continue d'approuver et de désirer la chose. M. de Choiseul me dit que, dans le dernier grand Comité, on était convenu de renvoyer l'affaire au prince de Soubise, pour presser les moj'ens.
J'ai oublié de dire que, dès le jour que j'avais vu entrer M. le prince de Soubise au Conseil, dont je le vis sortir très» noir, car il sentait bien que c'était le mettre dehors du commandement des armées, je lui dis que j'avais de grandes choses à lui communiquer. Il me remit au Carême et, de là, je fus longtemps sans pouvoir le joindre. Enfin, le 11 mars, pour être plus libre, il voulut venir travailler chez moi. 11 fut étonné de ma petite porte et de mon petit appurtemeut, mais j'étais bien heureux de l'avoir, et il faisait tout mon bonheur. Je lui montrai tout pendant plus de deux heures. Il ne pouvait se lasser de m'entendre. Il parut enchanté, sentir bien
ea gros la nécessité et le bon des choses, et promit de les appuyer dans les comités. J'eus encore un autre travail avec lui, dont il fut aussi bien content, mais les moyens l'effrayaient.
Le 24 marsj au café du maréchal de Belle-Isle, je vis tout à coup arriver le prince de Soubise, qui lui parla avec cordialité, et, comme il est vrai, on pouvait y compter. C'était précisément le jour que tout Paris soutenait, comme sûr, que le Maréchal serait renvoyé, tant pour la haine générale qui était contre lui, à cause des promotions et des changements qu'il faisait, que parce qu'il avait joué le prince de Soubise en le mettant au Conseil, et le débusquant du commandement des armées. 11 se peut bien qu'il en fut fort question, mais je vis les choses raccommodées, pour ce moment-là, et Paris aussi décidant comme sur, mal à propos, à l'ordinaire.
Au sortir du ^laréchal, le prince de Soubise me mena dans sa chambre. Je lui oll'ris mon esprit conciliant pour me charger de raccommoder la Cour avec le Parlement, qui était à la veille de remettre la clef sur la porte, pour la querelle du Parlement de Besançon. Le prince de Soubise me dit qu'il était trop de mes amis pour me laisser charger d'une si impossible besogne. Je n'en aurais pourtant pas été embarrassé, ayant sondé le terrain et vu qu'avec un esprit conciliant, tout était plus aisé qu'on ne croyait.
On exila alors M. de Curzay, qui avait brouillassé à Besançon, comme ailleurs.
Dans la conversation, le prince de Soubise me laissa entrevoir qu'on avait envoyé ou laissé aller ^I. d'Hérouville, avec une instruction et de fortes lettres de recommandation. Je fus très piqué et dégoûté de voir un autre envoyé pour des objets que j'avais tant étudiés et approfondis, et dont je
(1) Séraphin-Marie Rioult de Donilly de Curzay, marùchal de camp en n4S, lieutenant général en 1762,,ivait<'uenCorse, enllSS, avec les autorités génoises, des démêlés qui l'avaient fait arrêter et mettre au château d'Antibes. Il ne tarda point, cependant, à être relâché. (V. Bavhiev, Journal, v, 33-4).
Il commanda le camp de Saint-Malo, de juillet à septembre Hafi, puis à Besançon, en l'absence du duc de Randan, de 1137 à 1739, et (it les campagnes de 1700 à 17G2 en Allemagne.
m'étais ouvert. Je vis noir au point de croire que l'on allait charger un autre d'exécuter mes idées, que je ne ferais rien, et je fus presque dégoûté. J'allai dans les bureaux, m'iustruire de l'état des choses.
Le 25 mars, je rompis la glace avec M. de Choiseul, grand ami de M. d'IIérouville. Il me dit que M. d'Hérouville était, en date, avant moi. Cela me fit écouter bien attentivement : « C'est pourquoi nous l'avons fait entrer, l'autre jour, dans le Comité, devant vous. Il a des vues dans votre goût, mais cela ne se nuit pas. Il ne veut pas mettre plus de trois mille livres à Dunkerque. Sou ;i If aire est à part, mais cela peut s'entraider (1). Il propose M. Filet, et il vous a cité pour dire que M. Lebeuf (2) est médiocre. » Sur quoi, je l'interrompis pour lui dire que M. Lebeuf était meilleur, qu'il fallait le garder, mais que j'avais dit qu'il fallait quelqu'un comme nous, pour l'enhardir.
M. de Choiseul ajouta : « Vous demandez de mettre l'affaire en règle. Il fallait trouver l'argent, puisque M. de Silhouette paraît mordre à la grappe. Venez samedi avant le Comité, entrez-y, nous y mettrons la forme, et tout en train, et on fera signer le bon ! »
Cela me rencouragea et raccommoda ce qu'il avait dit au sujet de M. d'IIérouville, dont j'étais toujours inquiet, mais plus occupé de renouer l'alTaire presque mauquée au Comité de samedi. M. de (Choiseul me dit encore : « Ce qu'il me faut, c'est de quoi faire entrer de grosses frégates tout d'une marée, et il n'y aura pas assez de temps ! » Je lui répondis que si, les jetées étant faites.
M. de Silhouette m'avait remis à mardi 27 mars, mais je ne pus, à cause de ma grande affaire des charbons.
Le vendredi 30 mars, je retournai à Versailles : le Contrôleur ne put me voir.
Le samedi 31 mars, je me rendis, comme j'en étais convenu avec M. de Choiseul, au Comité. Ce fut où je fondis la
(1) Salarie i avril suivant, j'appris, au travail de M. de Crémilles, de quoi il était question. (Xote de l'auteur.)
(2) M. Lebeuf, directeur du génie à Uunlicrque.
cloche. Chacun raisonnait, badinait. Je vis, dans un coin, MM. de Silhouette et Berryer, les deux bonnes têtes. Je les allai trouver. C'était un coup de partie. Je leur dis que c'était à eux que j'avais affaire. M. de Silhouette m'interrompit en me disant : w Le fait est que je n'ai pas d'argent à vous donner, que j'ai trouvé la maison Bouche, la maison Ecurie du Roi prête à manquer. Il faut que je puisse me reconnaître au courant, avant aucune nouveauté. Vos moyens me feraient courir mes rescriptinos, qui est ma ressource du prêt des troupes!... « Je l'interrompis et lui dis que je renonçais à tous moyens, que c'était à eux à les trouver, que je ne m'étais prêté à en chercher que quand Mme de Pompadour l'avait voulu, faisant alors le métier de Contrôleur général, que j'avais bien senti les risques, qu'il avait raison, qu'il fallait faire de grosses affaires, et non ces petites-là ; que je renonçais à tous moyens, mais insistais sur la nécessité d'arrêter le commerce anglais et de n'y pas perdre de temps, et, par deux ou trois phrases fortes de culbuté, je remis l'affaire en bon train.
Chacun se rapprocha, dit son mot légèrement. Tous convinrent de la bonté généralement reconnue de mes projets, soit étendus, soit particuliers. Enfin, M. de Silhouette, qui gagnait à chaque pas, trancha et dit : « Quant à présent, il faut vous borner à votre rade d'Ambleteuse (1) ! Venez demain à huit heures. Nous verrons à réduire aux plus petits objets ! »
On badina sur ma jalousie contre M. d'Hérouville. J'insistai sur mes connaissances du port de Dunkerque et, voyant enfin clair, je pris aussi mon parti : 1° de me défaire de tous projets d'argent et de ne me plus mêler des moyens ; 2° de me restreindre à la partie de mon commandement et de ma rade ; 3" de chercher à entamer et à me rendre utile, pour ensuite être chargé de Dunkerque, et encore de plus. Malgré les refus et difficultés, je sortis très content d'avoir, par un coup de force, remis l'aiTaire.
[D Ambleteuse, bourg du Pas-de-Calais, à 11 kilomètres au nord de Boulogne.
Je revins prendre mon chocolat chez moi, et je retournai ensuite à Paris où, étant monté chez moi pour ouvrir mes lettres, j'appris, par un compliment de condoléance, la mort de ma pauvre tante Mlle de Buire. Peu de personnes avaient mieux mérité qu'elle l'estime et le respect ])ublics. Ma mère fut bien touchée. Je restai à la consoler. JI. Le Saifre était chargé de tout, pour ne pas manquer la belle terre du Quesnoy qu'elle avait donnée à ma mère.
Le 1" avril, dimanche de la Passion, après la messe, je partis pour Versailles, au rendez-vous que m'avait donné M. de Silhouette. Il prit la plume et me demanda, en honnête homme, mon dernier mot, et de ne lui dire que le nécessaire, le plus pressé, et d'en mettre les estimations au juste, me faisant sentir qu'il valait mieux faire peu que rien. Sans y être préparé, mais ayant, heureusement, tout bien dans la tête, je lui dictai plus d'une heure, d'abord, tout le nécessaire et les estimations pour mettre ma rade en sûreté. Comme il vit que je réduisais au juste et que j'étais au fait à fond, il prit, à mon grand contentement, un autre papier et y mit de même le nécessaire pour creuser le port de Dunkerque, exigeant que je le fisse sans jetée.
Je fis faire note, pour ma décharge, qu'il y aurait des risques et que, pour le bien faire, il fallait deux millions et demi, mais, comme il ne s'agissait que d'emporter les bancs à la main et draguer à la main le banc de l'entrée, je me restreignis pour chacun des articles, sur lesquels il disputait en grand connaisseur, à demander 60.000 livres pour emporter les bricaillons du port, 60.000 livres pour ceux du chenal, 30.000 livres pour essayer diiTérents moyens et emporter le banc de l'entrée, et 10.000 livres pour reformer un banc de glaise d'écliouage de vaisseaux, comme l'autre guerre. Pour ma rade 800, pour l'ancienne batterie de bombes 12.500, pour les batteries et retranchements de la pointe des Rocheltes ; 17.400 pour les batteries et retranchements de la pointe des Oies, et 3.000 pour baraquer, à Ambleteuse, un bataillon : en tout, 33.700 livres pour la défense de ma rade et la rendre assurée, et 160.000 livres
pour curer, à main d'homme, le port de Dunkerque, pour y faire entrer des vaisseaux dans trois mois. Depuis, je demandai de pousser à 50.000 livres pour ma rade, et à 200.000 pour le port de Dunkerque.
C'était une rude réduction de quatre millions ; j'étais, cependant, très content, car c'était engrainer par du certain qui, s'il réussissait, devait forcer à faire le reste.
Au sortir de chez M. de Silhouette, il fallut aller souper, car il était près de onze heures, et je tombais de besoin. J'allai souper chez M. Berryer, à qui je dis que tout allait bien. La nuit, je fis encore un effort assez grand, qui fut de tout écrire de mémoire et de me rappeler tous les articles que j'avais dictés à M. de Silhouette, et de les mettre en ordre. J'y passai une partie de ma nuit.
Le 2 avril, j'achevai de mettre, à Versailles, toutes mes estimations et états en règle; ensuite, je retournai à Paris où je donnai à recopier mes mémoires.
Le 3 avril, comme de Rheims (1) me rapportait mes copies de l'affaire d'Angleterre, et que je la repassais, le soir je reçus par un exprès, une lettre très flatteuse du maréchal de Belle-Isle, qui m'invitait à venir, le lendemain, travailler avec lui sur le port de Dunkerque. Je vis, alors, que l'affaire prenait partout, et que l'on ne serait plus si embarrassé des moyens de m'en charger, car on craignait toujours de déplaire à quelqu'un, quoique je fusse d'accord avec tout le monde.
Le 4 avril, je travaillai longtemps, avec un graveur, sur la carte de France. Je convins de tout avec ]M. Laurent (2),
(1) De Rheims, secrétaire fin prince de Croy.
(2) Pierre-Joseph Laurent, né en 1713, à Auberchicourt ^arrondissement de Douai;, était le troisième fils de Jacijues Laurent, éclusier àBouchain.
D"abord éclusier comme son père, il devint bientôt, grâce à ses aptitudes pour la mécanique, un ingénieur de premier mérite. Chargé du dessèchement des marais de la Flandre française et du Hainaut, il facilita, déplus, la navigation de la Scarpe, améliora les fortifications de Valenciennes, exploita les mines de Pompeau, et devint associé régisseur de la compagnie des mines d'Anzin.
Il avait épousé Suzanne Darlot, dont il eut Pierre-Charles Laurent, marquis de Villedeuil, cjui fut ministre de Louis XVI, et mourut en 1773.
pour l'alïaire des charbons, qu'on assurait devoir finir le lendemain. Je partis à trois heures de Paris, et je vins chez moi, à Versailles, arranger mes papiers et faire un mémoire préparatoire au travail que j'entrevoyais que j'allais faire.
Le maréchal de Belle-Isle, qui était avec M. de Vaux (lequel était sous la remise, comme M. le prince de Soubise, et qui restait attaché, pour les côtes, au Maréchal) — le Maréchal me dit qu'il n'avait pas le temps de couler à fond avec moi, qu'il me priait d'aller chez M. de Crémilles, lire avec M. de Vaux les réponses de M. Lebeuf au mémoire de M. d'HérouAnlle (1); que l'objet était de faire, sans jetée ni grande dépense, entrer au plus tôt des vaisseaux dans Dunkerque (2) ; qu'on avait confiance en moi ; que j'allais débrouiller tout cela chez Crémilles, et que je m'y rendisse, sans faute, samedi avant le Comité.
Nous y allâmes avec M. de Vaux et les papiers : malgré une grande fluxion sur les yeux, M. de Crémilles nous donna trois heures. On lut toutes les réponses de M. Lebeuf qui, comme moi, voulait la main d'homme. En gros, j'opinai pour ^L Lebeuf, mais je ils voir, avec force, la supériorité de mes moyens, et ces deux messieurs furent frappés de mes raisonnements, et opinèrent pour qu'on me laissât faire. L'embarras fut de décider en quelle qualité. Je représentai que je ne pouvais pas y aller en aide de camp ou homme à projets, à qui on dirait : « Que vient-il faire? » ^L de Crémilles dit qu'il ne voulait pas qu'on me donnât d'ordre pour commander; que cela serait ridicule. Sur quoi, je me levai brusquement et dis que je renonçais à tout, ne voulant pas me crever pour faire une besogne sans mission, ni titre, où je ne serais pas écouté, mais bafoué. M. de Vaux trouva un expédient : c'était de me donner des lettres de service, outre ce que j'avais, pour être employé en Flandre, une lettre à
(1) Par là, je me trouvai presque juge de ce qui m'avait donné tant d'inquiétude. [Note de l'auteur. I
(2 Ce qui me lit voir qu'on goûtait et entamait, sans me le dire, mes projets — du moins cela en avait bien l'air! l\ote de l'auteur.)
moi qui établit ma mission, et des lettres fortes d'avis des deux ministres, à toutes les personnes en place.
11 parut goîiter cet arrangement, et je vis qu'on les avait chararés de me tâter là-dessus.
Le 5 avril, je restai à \'ersailles toute la journée, sans m'habiller, à travailler à mon aise dans mon appartement.
Le 6, M. de Silhouette m'ayant donné rendez-vous, je m'y rendis à quatre heures et, en un instant, je fis plus de besogne qu'en bien des mois. 11 se chargea de mes papiers et de les présenter et appuyer, le lendemain, au Comité.
Le soir, au sortir du Conseil, je vis le Maréchal qui me dit gaiement : « A demain, onze heures! » Je parlai ensuite à M. de Choiseul à qui je dis que, si l'on voulait de moi, il fallait m'employer honnêtement. Il me répondit que c'était son avis et qu'il l'avait dit hautement au Maréchal. En ellet, c'était lui, au premier Comité, qui avait dit qu'il fallait me faire lieutenant général de marine, et me laisser faire.
Ensuite, je vis le prince de Soubise qui me dit : « J"ai opiné pour qu'on vous laisse maître de vos sommes, et il a été décidé de vous charger de tout, au dernier Comité, un quart d heure après que vous aviez marqué votre jalousie contre M. d'Hérou-snlle ! »
J'avais été consulter, devant, M. de Fumeron, qui m'avait dit que cela était tout simple, qu'il n'y avait qu'à lui donner un mémoire des objets, et qu'il dresserait un ordre du Roi pour me donner toute l'autorité nécessaire. Ainsi, après tant de difficultés, tout s'arrangeait au mieux, et donnait bonne espérance pour le lendemain.
Le 7 avril, je me rendis au Comité indiqué. On m'y fit . entrer de bonne heure. Je montrai, sur ma carte, mes projets pour la défense de ma rade, que M. le Maréchal baptisa la rade de Croij. Il craignit de ne pouvoir me donner toute l'artillerie que je demandais. D'ailleurs, on approuva fort, et l'on fit valoir le service que j'avais rendu en établissant ce nouveau refuge de vaisseaux. M. de Silhouette, qui connaissait le tout, l'appuya surtout infiniment.
Je passai ensuite à Dunkerque. Je proposai mes moyens
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pour faire, en trois mois, entrer les vaisseaux de G4 dans le bassin. Je proposai et lus le bon du Roi. On l'approuva, mais M. de (^lioiseul dit que je me bornais, par là. .l'aimais mieux me borner et savoir sur quoi compter. Mais, comme M. de Silhouette avait le pareil et tous mes papiers, et s'en était chargé, je repris le mien, fâché de ne pas voir flnir ce bon.
On parla de la comptabilité. M. de Silhouette dit «ju'il prierait ses trésoriers généraux des fortifications de me faire remettre ces fonds sur mes ordres. Quoi qu'il opinât pour que j'eusse un ordre du Roi pour tout cela, MM. Berryer et le maréchal de Belle-Isle dirent qu'une lettre du maréchal, de la part du Roi, faisait un ordre, et qu'il arrangerait cela avec Crémilles. Sur (|uoi je lui dis <jue j'avais été peu content de lui, sur cet article. Enfin, tous convinrent qu'il fallait m'en charger en chef, et me laisser maître, tant de ma rade que des ports et rades de Dunkerque, relativement à mes autres projets.
Sur quoi, avec feu et enthousiasme, je proposai, entre autres, de joindre, au n" 8 de marine, le n° ô de terre, surtout Ch. (1) par où je faisais un tort de deux cents millions aux Anglais. J'ajoutai que la chose n'était pas très difficile, mais que je n'en étais guère d'avis, à cause des millions qu'il faudrait comptant ;queje me restreignais au n"8de mer, qui ne coûtait rien de plus que les fonds faits et où je ne risquais que deux vaisseaux de 74 et quatre de 64, pour en prendre le quadruple et un nombre étonnant de marchands. M. de Silhouette proposa de brûler simplement dans la dune. J'appuyai contre, disant que ce ne serait pas cela qui ferait crouler le crédit de Londres ; qu'il fallait des vaisseaux de ligne dans la Manche et débuter par un coup d'éclat. M. de Choiseul, ou vrai ou faux, pour cacher son jeu, soit qu'ils eussent des vues opposées, ou que cela fût déjà résolu d'après mes premières propositions, m'interrompit en me disant que cela était impossible, qu'il n'y fallait pas songer, mais bien au petit brùle-
(,1) Sic, dtms le texte. Il s'agit sans doutu du Cherbourg.
ment. Je me retournai, en disant au Maréchal que, dans six semaines, environ, dès que les deux opérations de ma rade et du port pourraient être en état, je demanderais à venir quatre jours, ce qu'il approuva.
Sur tout cela, y ayant d'autres matières à traiter, je finis par faire voir que, de Dunkerque, on peut faire mieux que d'Amsterdam, et je me retirai bien content; mais j'aurais voulu voir quelque chose de signé.
Le 8 avril, dimanche des Rameaux, je vis, chez le Roi, le Maréchal et M. de Silhouette que j'abouchai ensemble. M.' de Silhouette lui dit qu'il croyait que c'était à lui, Maréchal, à faire le bon de 250.000 livres. Le Maréchal s'en chargea et me dit qu'il avait déjà fait partir, le matin, les lettres pour moi, et que tout était arrangé. Je courus chez moi prendre le bon et le mémoire en espèce de bon pour m'en charger, et je Jes remis au Maréchal, qui les mit dans le portefeuitle,' pour le surlendemain.
Ensuite, je fis appeler de Vaux en particulier. Il m'était tout dévoué. Il me dit qu'il avait fait les lettres dont il m'avait montré, la veille, le commencement ; qu'elles étaient parties toutes deux ce matin-là ; que tout était fait au mieux et qu'il ne me restait qu'à régler avec le Contrôleur général la remise des fonds; qu'il allait, ce soir-là même, me faire faire des lettres de service pour la Flandre (je les reçus le lendemain), sans préjudice de tout ce que j'avais déjà, et que l'on arrangerait une lettre pour moi, qui ferait mon ordre.
Ce matin-là, je vis le Maréchal, chez Mme de Pompadour, tenir très ferme l'ordonnance de service des âges et la suppression des bons, disant devant elle que, de son bail, il n'y en aurait pas, qu'il en avait même fait défaire. On disputa pour un qu'il dit qu'il passait parce qu'elle l'assurait que le Roi l'avait décidé alors, mais qu'il ferait son temps et n'en passerait plus. Je vis, de cette curieuse conversation, avec quelle fermeté et dignité le Maréchal menait les choses, et qu'il se soutenait par sa propre considération. II me parut que la Marquise le considérait et ne le voudrait pas culbuter.
Ma grande alFaire des charbons avait été presque jugée le
jeudi précédent, après de grands débats, et mal quoiqu'en m'accordant tout, en apparence, mais renvoyant a afficher permission à chaque particulier qui aurait un certain terrain d'extraire en six mois sur son terrain, ce qui culbutait ton . On avait remis à un bureau extraordinaire, le jeudi saint, pour décider l'étendue des particuliers. Ainsi, j avais bien besoin d'y aller donner un grand coup de collier.
.l'employais trois jours à remettre cette importante aiTaire en meilleur train. Nous eûmes le bonheur, M. Laurent et moi, à force de parler et d'appuyer sur des moyens solides de regac^ner MM. deMarville, de Sauvigny et même M de Cotte notre rapporteur. Ce furent de grands coups Les ayant finis, je courus à Versailles où je trouvai, chez le Maréchal, m' de CourteiUe et M. de Trudaine. Je lis donnei^ nar le Maréchal, un bon coup de colher, et, ce qui fit un L:p décisif, c'es't que j'eus enfin, avec M. de .CourteiUe, un long entretien, ce que je n'avais jamais pu avoir. Je le battes sur plusieurs points importants, et il me promit de s en sou-
venir, le lendemain. , , ,■
Je etournai, la nuit, et j'allai à l'office du Jeudi saint aux Carmes, pour savoir l'issue du dernier bureau. M Laurent nui y attendait dans l'antichambre, vint me dire qu enfin tout allait mieux que nous n'avions espéré , que nous avions l'exception sur les charbons et une étendue honnête pour quarante ans (1) ; qn'U n'y aurait pas d'affiche actuelle. mais Lulement une signification six mois d'avance aux seigneui-s qui auraient une étendue suffisante. Il n'était plus question
'irsttl'diner, nous fûmes chez M. de Cotte (2) pour pousser la rédaction de l'arrêt, et chez M . de Montaran j3) nous instruire des détails. Le surlendemain, M. Laurent, avec
(1) Vota : c-éUit dix ans de plus que je n'avais demandé, cL .lu'on m'avait a-rd.s par consi^rj^ion j^m .>>oi. (---^J --"i,.,„,,, .,„„, ,.,
^" :;;i r^^ arbitre des Ucauacs depuis n.3 et intendant du Commerce.
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MM. de Cotte etTrudaine, rédigea l'arrêt. M. Laurent obtint qu'il n'y aurait que les seigneurs qui auraient 1.000 toises de suite sur les veines, et que l'on mettrait l'exemption des droits de charbon comme les entrepreneurs actuels en jouissent.
Je suivis, avec notre avocat, sur ce pied, de sorte que l'arrêt fut presque aussi favorable que nous le désirions, et, par conséquent, une affaire à nous procurer environ dix mille francs de bénéfice par sol, ainsi trente mille francs pour moi, ce qui valait bien les peines que je m'y était données.
J'appuyai toujours, vis-à-vis de la compagnie, de s'accommoder avec tous les seigneurs, rien n'étant sûr au Conseil, car, dans le cours de cette affaire, je vis que, sur un bureau de neuf ou dix personnes, il y avait six ou sept systèmes opposés, tous de la dernière importance, savoir que tout appartenait au Roi seul, que tout appartenait aux seigneurs haut justiciers, que tout appartenait à chaque foncier ou propriétaire, qu'il n'y aurait que ceux qui auraient une certaine étendue, qu'il fallait des concessions et des règlements, qu'il n'en fallait aucun et la liberté indéfinie (système très à la mode, alors), que les coutumes devaient être suivies, qu'il n'y avait que le Droit romain à suivre; enfin, une si grande diversité d'opinions qu'ils s'égosillaient et s'entre-battaient continuellement.
De quoi je conclus qu'il ne peut rien y avoir de réellement fixe dans un état monarchique, où tout dépend du plus ou moins de nerf et de la façon de penser du premier mobile.
Cette importante affaire étant finie, je revins à la suite de l'autre grande all'aire d'x4ngleterre, qui, pour lors, se réduisait à Dunkerque et à ma rade.
Le 14 avril, j'attendis toute la matinée chez le Maréchal. M. de Silhouette y arriva et y fut longtemps. Enfin, on me fit entrer, et je les trouvai ensemble dans l'arrière cabinet : le Maréchal me fit voir le bon du Roi, et je remarquai qu'il l'avait mis sur celui que j'avais donné. Ainsi, j'en avais le modèle : il portait que le Roi agréait qu'il fût pris, sur des fonds d'extraordinaire, 200.000 livres que j'emploierais au
port de Dunkerque et 50.000 pour mettre la rade de Ci'oy eu état de défendre des vaisseaux, le tout en conformité des projets donnés par moi. Ils me témoignèrent la plus grande confiance. Voyant cela, je pressai d'accorder les 245.600 livres que j'avais réglées en mettant tout au plus bas et au plus nécessaire, avec M. lîerryer et M. le Maréchal, cai- il fallait toujours que je travaille avec les deux, n'étant [jus décidé auquel, ensuite, Dunkerque resterait.
Le 18 avril, je pris mon chocolat chez M. de Crémilles, à qui je m'ouvris un peu. Je le vis, le soir, entrer dans un Comité qui dura quatre heures. lime dit, auparavant, de bien prendre garde de me tromper, de ne pas trop présumer de ses forces, d'être bien sûr de ce que j'avancerais pour ma rade; que cela était de la dernière importance. M. le duc de Choiseul m'avait dit, une heure devant, que c'était ma rade qui TalVectait, qu'on la contredisait, affirmant que mon artillerie ne la pourrait soutenir que de trop loin, qu'il ne fallait ni brulôt, ni la dune, ni petit coup qui pût donner le moindre éveil ; qu'il fallait que ma rade pût contenir un grand nombre de navires, à l'abri des ennemis, et d'être brûlée : tout cela me fit songer àl'idée de l'homme de M. de Rothelin, de l'amas des bâtiments à rames pour profiter d'un calme, ou autre semblable, et je me ressouvins du prétendu mot de M. de Choiseul : « qu'il fallait prendre l'Irlande ou un grand coup, qu'il lui fallait un grand coup », et l'abbé de la Ville, qui était son grand conseil, me dit aussi alors qu'une grande descente était ce qui culbuterait le plus leur commerce. Je lui fis voir, sans le lui persuader, le contraire, et que c'était par la mer, et en prenant leur flotte, surtout la Tamise : il dit que ce n'était pas celles-là qui les occupaient le plus.
Je travaillai ensuite avec M. de Silhouette qui me dit que c'était les bancs de bricaillons qui l'occupaient le plus ; qu'il fallait s'attacher à cela et lui en donner des nouvelles; que, dans lo grand Comité do M. d'Hérouville d'oj l'on sortait, il n'y avait rien qui me gênât, que je ne devais pas craindre qu'on fit rien de hasardé, car je lui en laissai voir ma crainte. M. Berryer me dit, ce soir-là, avec un air de mystère :
« Allez toujours votre train ! » Ce soir-là, chez M. de Silhouette, je commençai à régler un peu mon argent. Il me promit 100.000 francs en mai, et 50.000 par mois à M. Lebeuf, et me dit d'en faire signer le bon.
Sur quoi, le 19 avril, j'allai donner au Maréchal l'état des 245. GOO livres que nous avions réglées ensemble et avec M. Berryer, et un bon, prêt à signer, de la même somme. Il mit le tout dans son portefeuille, promettant de le faire signer à son premier travail, qui était pour le 21 avril. Par là, je vis qu'après quatre mois d'un travail immense et bien des vicissitudes, j'étais venu à bout de faire retravailler à Dunkerque, et d'y faire employer, tant par moi que par M. Lebeuf, 445.600 francs, et 50.000 pour la défense de ma rade. Ce n'avait pas été sans peine !
Le Maréchal me dit de faire tout ce que je voudrais, de revenir quand je voudrais et quand j'entreverrais le vrai des choses et le temps de leur fin, et ce qui serait possible ou non. M. d'Hérouville médit, le lendemain, sur cet objet, que, surtout, il fallait, en honnête homme que j'étais, les instruire au juste du possible et du vrai, cela étant de la dernière importance.
Je vis M. Pellerin, avec qui j'arrangeai les lettres de la Marine, et M. le prince de Soubise qui appuya aussi sur l'emportement des bricaillons. Je vis qu'en leur demandant le succès tous les huit jours, je leur ferais plaisir, et que cela ferait l'histoire du jour, car on tournait tout du côté de l'Angleterre.
Je vis Mme de Pompadour, qui me dit, avec un air de mystère qui me fit voir qu'elle savait le grand projet de MM. d'Hérouville et de Choiseul, et qu'il y en avait un réellement fort sur le tapis : « Vraiment, dépêchez-vous bien fort! « Je la priai de m'aider pour pousser la remise des premiers fonds^ et que je la prenais à témoin si c'était ma faute, et si tout cela n'aurait pas été fait trois mois plus tôt, si l'on m'avait un peu secondé. Elle me parut regarder tout cela comme très utile, relativement aux grands projets qu'on méditait.
Le 20, je m'assurai des rendez-vous et je pris congé du Roi, le soir.
Le 21, de grand matin, je me remis enquête des Ministres. Dès neuf heures, je vis M. le duc de Choiseul qui m'entretint et me tâta sur les moyens de prendre l'Angleterre sans vaisseaux de guerre, me déclarant que notre Marine ne voulait pas tàter de la Manche, mais qu'ayant deux points, on pouvait passer : la France un, et, je crois, Portsmouth ou l'île de \^'ig■ht, ou autre, qu'ils comptaient prendre ; qu'alors on pouvait, la nuit, par la quantité de bâtiments — malheur à ceux qui périssent ! — échapper et entretenir communication et rafraîchir l'autre point. (Par là, j'entrevis le fond du projet de M. d'IIérouville.)
Je lui représentai que l'on ne pouvait rien faire . de solide sans Marine. En fait de mer, que la moindre frégate allait passer sur le corps de mille barques, si le vent l'aidait ; que tous projets de cette espèce demandaient à être très pesés et n'étaient guère praticables. Je vis que je ne l'ébranlais pas. Il me pressa de mettre toujours Dunkerque et ma rade en état. Je lui représentai que je ne pouvais promettre que de faire, en trois mois, entrer du 64 désarmé à Dunkerque, et, pour ma rade, qu'elle n'était qu'une bonne protection, qu'il ne fallait pas compter dessus plus que je ne la faisais valoir moi-même. Enfin, je sortis, entrevoyant bien des choses.
De là, je fus chez M. de Silhouette, puis chez le Maréchal de Belle-Isle, avec qui je trouvai M. de Crémilles disputant et jurant sur mon état de troupes et de canons. Je le ils, non sans peine, revenir sur la carte de ma rade, qui était toujours au-dessus du paquet des cartes. Je fis renvoyer le tout à ^L Dubois, avec qui je m'entendis. Je vis que le Comité de M.d'Hérouville allait commencer. Je traînai pour voir si l'on ne voudrait pas m'y laisser, mais AL d'Hérouville en éloigna. Je lui vis un gros mémoire et, entre autres états, celui dos canons nécessaires. Par là, je vis bien que l'entreprise était considérable, et, apparemment, Portsmouth. J'attendis jusqu'à ce qu'étant tous rassemblés, je leur demandai s'ils n'avaient plus rien à me dire, et si tout ce que chacun m'avait dit en
particulier, était comme dit par le général, et comme si j'eusse des instructions écrites (je voulais mes sûretés).
Ils me dirent qu'oui, et, sur ce, je partis, laissant à M. d'Hérouville le champ libre. Il occupait tout le conseil, depuis son retour. J'appris que M. de Ghevert(r) restait pour être employé, au besoin, vers Saint-Omer. Ainsi, je vis tout le plan qui s'arrangeait (Dieu veuille qu'il soit sage!) et je remarquai, au moins, une union étonnante dans tout le Conseil, qui ne faisait réellement qu'un, et que comme une bonne famille qui ne cherche qu'à s'entr'aider. Cela n'a, peutêtre, jamais eu d'exemple, au point où cela était, et on le devait en partie à l'esprit de conciliation, de souplesse, du Maréchal, (en quoi je cherchais à l'imiter), et aussi à la considération que tous les autres lui portaient, et qu'on devait à ses lumières et à la droiture de ses vues, car c'était le meilleur homme du monde, et qui avait des principes. Il me dit, entre autres choses, qu'il allait, le lendemain, faire ses Pâques à Saint-Sulpice. Il n'y manquait jamais, ayant de la vraie religion, et, je crois, du vrai patriotisme, mêlé avec une grande ardeur et une grande ambition.
Etant là avec tous les ministres, je les entendis parler de différentes choses. Je vis, entre autres, qu'il y aurait de l'argent pour les garde-cotes. M. Berryer dit à M. de Silhouette que l'affaire d'argent qu'il venait de faire lui paraissait d'autant meilleure, qu'il connaissait un fermier général qui en était content, attendu que le Roi entrant dans la moitié des profits, ils seraient plus assurés de leur besogne. Celte affaire d'argent — lapremière deM. de Silhouette, portait sur les fermiers généraux et ceux à qui on avait donné des croupes dessus, qui étaient tous supprimés, et sur la suppression des pensions, ce qui culbutait bien du monde. C'était un manque de parole total du Roi, qui ôtait ce qu'il avait donné. Sous cette vue, cela devait diminuer la confiance, mais, pour la noblesse ou le peuple qui n'y avait rien ils étaient bien aises de voir prendre sur les fermiers géné-
(1) François de Clievert 1693-1769 . brigadier en 17il, maréchal de camp en 1744, lieutenant général en 1748.
raux et sur les pensions qu'on avait fort multipliées. C'était un système qui paraissait en attirer un autre. Le tout devait produire d'abord 02 millions v.l un bon courant.
Je dis un mot au maréchal de la compagnie pour mon iils. Il dit qu'il fallait seize ans, que les campagnes n'y feraient rien. Je lui rappelai la lettre aux Inspecteurs, des quinze ans. Il me dit : « Ce qui est écrit est écrit! » Gela me parut venir de ce qu'il l'avait oubliée, mais qu'il ne la renierait peut-être pas, quoiqu'il fût bien à craindre qu'il tînt aux seize ans faits, ce qui nous [lerdait tout.
Tout ce que je pouvais faire à Versailles étant fini, et même assez bien, je revins chez moi écrire ceci.
Je partis de Paris, le 23 avril 1759, pour aller établir les travaux maritimes de Dunkerque et delà rade de Crov
Arrivé à Versailles le 20 juin, de bon matin. Très bien reçu du Maréchal. Le Roi ne revient que le soir.
Le 21, souper chez Mme de Pompadour. Tous les ministres. Le Roi, quoique bien content, ne me donne qu'un grand coup de tête, ou révérence de contentement ; son changement.
Le 22 Le comité manqué, à cause de M. de Starhemberg. On croit à un armistice. Nous restons, MM. de Créinilles, de Vaux, et moi, en apparence en dedans, mais à rien qu'à politiquer état de l'Europe. Humeur. Ou ne m'écoute pas. Je ne fais qu'entamer le banc. On travaille en l'air, hors le Maréchal, qu'on n'écoute pas.
Le soir à Paris, voyant tout manqué pour ce voyage là.
Le 23, chez M. de Janssen avec mon fils, et chez Mme de
1 Aju-ùs cire liasse à Buulogiio et à Cil-iis, -M. do Crov arrive à Dunkerque, où il met en train les travaux, avec l'aide de M. du Bai-ail, commandant du pays, et du directeur du gC'nie M. Lebeuf. 11 s'abouche aussi avec les autorités civiles, auxquelles il lit une IcUre du maréchal de Belle- Isle mettant à sa disposition une somme de 250.000 livres, don! 30.000 inuir la rade de Croy, outre 2l.'i.CûO livres destinées à la direction du génie.
Travaux divers. Dragueurs de la rade. Projet relatifà l'enlèvement ilu banc de la Salle. Visite du chevalier de Mirabeau, achèvement de la tour de Croy, etc.
Beuvron. J'y trouve Beauteville (1) qui me met au fait de M. d'Aiguillon par hasard, et m'exposa nettement le projet de l'Ecosse, ce qui m'ouvrit les yeux pour tout le reste.
Le 24, matin, jour de Saint-Jean-Baptiste, après la messe à Versailles, on me remet. Diuer curieux avec M. de Biron, à la Butte, chez M. de Crémilles, et état des choses. Nous en jugeâmes bien et d'une manière intéressante.
Le 25, je travaille avec leMaréchalet le prince de Soubise en détail, et prépare pour le Comité. Le soir, à Paris.
Le 26, au superbe jardin de M. de la Boissière, chefd'œuvre de l'art, et chez M. de Séchelles (tout passe!)
Le 27, à Ivry, chez M. le Premier, avec Maurice, qui me donne de bonnes connaissances d'Angleterre. A notre jardin. La pluie et retour à cheval, au grand trot, avec mon fils, le tonnerre et le déluge sur le corps, dont il ne fait que rire et bien juger, délice pour mon cœur. Le soir chez M. de Rothelin.
Le 28, matin, à Versailles. J'arrange le Comité. Travail avec le prince de Soubise, et tout s'arrange. Je prépare, avec M. d'Hérouville, qui revient du Havre, d'essayer, avec MM. de Puységur et d'Arsy(2), les bateaux. Je raisonne bien avec eux. Détail du b.iteau. L'essai réussi des chevaux. Ils devraient l'êti'e tous.
Le 29, le Comité, où je coule à fond en abrégé, et où je suis écouté et goûté. Le soir, grand travail chez moi, curieux, avec M. d'Hérouville, et, de là, chezleContrôleurgénéral, et souper chez Mme de Pompadour, qui chante mes louanges. On me marque le contentement le plus flatteur, et du plus haut. Belle, flatteuse et rude journée pour le travail.
Le 30, encore un peu au Comité. Je forme tous les modèles de lettres. Nous sommes d'accord avec M. d'Hérouville. Grand travail curieux avec Dubois. Le soir, dernier travail avec le
(1) Pierre de Buisson, chevalier de Beauteville, brigadier en 1717, maréchal de camp en 1749, lieutenant généra! en 1762.
(2) Louis, marquis de Gouy d'Arsy. né en 1717, brigadier en 1747, maréchal de camp en 1739, avait épousé, en 1749, Anne-Yvonnette-Marguerite- Esther Ri vie.
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prince de Soubise, d'IIérouville et Puységur, où l'on me montre tout. Difficulté tlu débouché de l'armée et de l'endroit à descendre. Je vais tout préparer. Travail avec le ^Maréchal pour mon avancement, celui de mon fils. En prenant congé de M. Berryer, il s'ouvre à moi en me disant: « Il faut les laisser aller ; on saura les arrêter au bout. On peut très bien hiverner en Ecosse et, de tout ceci, faire une paix plus que passable ! » Tous mes points remplis. Marquer toutes les notes des choses que j'avais projetées. Détail de la grande réussite de mon voyage.
J'écris, le soir, ceci, soupe chez moi, et vais, la nuit, à Paris.
Le dimanche 1°'' juillet, j'arrange tout, dans ma famille. Je rassure ma mère en lui laissant par écrit qu'elle s'arrange pour aller, trois jours après, s'établir à Ivry. Mon fils fait son paquet. On me remet la belle carte de Hainaut qui me coûte 400 livres. Mme de Guerchy vient me gronder fort d'embarquer mon fils unique.
Le 2 août, je pars en chaise de poste à deux, avec mon fils. Nous arrêtons à Cliantillj- où je lui montre l'orangerie, les carpes. Nous couchons à Breteuil, mon fils si raisonnable qu'il ne gène en rien.
(1) Dans les pages suivantes, i]ue nous ne rcpruduisons pas iiarcc qu'elles s'éloignent de notre cadre, on voit à quel point était active l'existence de M. de Croy, qui n'hésitait point à payer de sa personne, dans l'exercice de ses fonctions, par exemple à sauter dans la vase pour aider au lancement d'un navire, à grimper dans la hune avec son fils, pour inspecter rtiorizon.
On vient de voir, en elTet, qu'une descente en Angleterre était à l'étude. Aussi les visites des grands chefs sont-elles fréquentes, à Dunkcrque. Dans le courant de juillet, M. de Croy reçoit .MM. de Puységur, d'.Vrsy et de Soubise. Les fêtes se sui'cèdcnt, non moins que les visites au port, les essais de tir, les lancements de navires. Après leur départ, il est obligé de demander ll.'J.OOO livres à la Cour pour ses travaux. On lui en accorde 1(10,000.
A la lin d'aoùl, le Der/on. premier vaisseau de guerre sorti ilu port de DunUerque, est lancé avec l'aide du fameux corsaire Thurol, qui se montre inqialicnl de mettre à la voile avec quel(|ues frégates, malgré les seize vaisseaux ennemis qui liloi|ucnl l'euh'ee iln jiorl. Il liésite, cependant, à
Le 11, j'allai à Versailles, redoutant ce voyage, car mes objets principaux étaient ma nomination de lieutenant général en 1759, et l'avancement de mon fils.
On me dit, en arrivant, que le Maréchal était chez Mme de Lnynes. Je craignais de le voir, après la manière trop forte dont je lui avais écrit, quoique j'y eusse mêlé l'adresse et les sentiments que je savais propres à le toucher (1). Enfin, je pris mon parti, et j'allai droit chez Mme de Luynes, résolu de bien faire le fâché et de crier le plus haut. Je le trouvai qui y faisait sa partie. Mme de Brienne, dont le fils était brigadier employé avec moi (2), me mit sur la voie pour le voir tant que je voudrais, dont je vis que Mme de Luynes se faisait un plaisir, comme on me l'avait dit. C'était beaucoup, car, l'année de devant, je n'avais pu le voir. Après la partie, je me tins réservé. Il vint à moi me dire quelques mots. Je répondis avec réserve, en homme fâché. Quand il sortit, je lui parlai dans l'antichambre et, après, pour l'apaiser, lui avoir fait excuse de ce qu'il pouvait y avoir eu de trop fort dans mes lettres, je lui parlai au plus fort, comme très piqué, et je lui remis un mémoire que j'avais fait exprès, la veille, à Paris, et dont je joins ici la copie, qu'il lut avec
cause de la morte eau ; des murmures se font déjà entendre dans la ville, quand, le 13 octobre, à l'entrée de la nuit, il se décide à partir.
Le plan finalement adopté pour la descente en Angleterre était celui de MM. de Croy et d'Hérouville : les vaisseaux alliés, partis de Cadix, de Rochefort et de Brest, devaient se réunir dans le Morbihan, d'où le maréchal de Conflans, sortant tout à coup, eût dégagé M. d'Aiguillon, qui eût oiiéré son débarquement à Portsmouth. En même temps des diversions eussent été tentées, partant du Havre et de Dunkerquc. Ce projet eut le sort de tant d'autres du même genre.
M. de Croy se rend à Calais le 3 décembre, et rentre à Paris le 9.
(1) En réponse à une lettre où le maréchal ne lui laissait aucun espoir d'avancement immédiat pour lui, ni pour son fils, M. de Croy, désespéré, avait été sur le point de tout abandonner et de passer « en habit gris » en Angleterre. C'est sous l'impression de cette contrariété qu'il avait écrit h ses amis et « au plus fort » au maréchal.
(2) Athanase Louis Marie de Loménie, chevalier, puis comte de Brienne, brigadier le 10 février l1o9, maréchal de camp en 1762, lieutenant généreil en 1780, marié, en 1737, avec Marie Anne Etienne Pizeaux de Clémont, était flls de Nicolas Louis de Loménie, comte de Brienne, marié, en 1732, avec Gabrielle Chamillart de Villette.
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attention. Je vis qu'il faisait elTet. Il ne se défendit que fai. blement en me disant : « A quoi cela vous servirait-il ? Gela serait égal! » J'insistai ferme, et il me promit de me donner satisfaction, de sorte que nous nous quittâmes bien, et que je vis tout à coup les choses prendre une meilleure tournure, dès mon début, et mieux que je n'avais espéré.
Voyant mon affaire en bon train, je la suivis pas à pas. J'en parlai au plus fort au prince de Soubise, et je vis qu'il m'avait servi au mieux auprès du Maréclial et auprès de la Marquise qui influait généralement à tout, presque uniquement, et avec qui l'adroit maréchal de Belle-Isle, malgré sa fermeté, s'entendait mieux qu'on ne croyait, ne cédant qu'à propos, lui faisant entendre ses raisons, et étant, à son âge, plus fin et plus habile courtisan qu'eux tous, avec une fermeté et une étendue de génie admirable, enfin un homme très rare et très grand homme, s'il neii avait pas eu par trop la maladie des projets, des changements et de trop petits détails, mais il suffisait à tout et n'en avait pas encore assez, tant l'esprit de l'homme, quand il est de cette trempe, est étendu. Je l'avais toujours étudié et copié en partie, et, à l'exception de son goût pour les nouveautés et les grands systèmes dangereux, j'aurais voulu lui ressembler, car c'était une des belles et grandes âmes qu'on puisse voir, et un tableau de l'ambition dans le beau.
J'allai, ensuite, chez la Marquise, d'un air triste et décidé, et je lui dis deux mots sur ce ton, mais je vis qu'elle était très bien prévenue par le prince de Soubise à qui je devais tout. Elle m'interrompit de l'air le plus gracieux en me disant que je radotais, que je n'avais qu'à me tenir tranquille. Elle ajouta: « Vous savez que vous pouvez compter sur moi. Je vous dis de vous tenir tranquille, cnlendcz-vous cela? » En effet, je lui avais dû bien des obligations, et elle ne m'avait jamais ni flatté, ni trompé. Ainsi je l'assurai de ma conliauce et que j'allais tâcher de me calmer, en en attendant les effets. Je vis, par là, plus clair que personne, et que, malgré la dureté apparente du Marécîial, elle faisait les promotions avec lui, tout cela se traitant entre eux trois, dans
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son cabinet, et que Fhabile Maréchal savait tout accorder. Je vis aussi, par là, que, malgré les bruits publics, le prince de Soubise avait toujours le même crédit.
L'état de l'intérieur de la Cour était, alors, que le duc de Choiseul gagnant tous les jours, la Marquise paraissait ne pouvoir s'en passer, ce qui avait fait dire le prince de Soubise sur le côté. La sœur du duc de Choiseul qui, d'abbesse, de chanoinesse venait de devenir duchesse (1) en épousant le duc de Gramont dont la conduite avait été si extraordinaire, était femme de beaucoup d'esprit, d'une fiirure touchante et intéressante. Toute cette famille était du ton le plus gai, de sorte que la Marquise, qui s'ennuyait le plus souvent, trouvant dans ceux en qui elle avait le plus de confiance, la société la plus enjouée, s'y était livrée au point qu'elle ne les quittait plus, qu'elle allait manger trois fois la semaine chez M. de Choiseul, ne donnant plus à manger qu'au Roi, avec les plus intimes, et jamais, en tout, plus de huit personnes, elle comprise, tant par réforme (car elle était rangée), que pour vivre plus à son aise.
Paris disait que la duchesse de Gramont amusait toujours de plus en plus le Roi, et finirait par supplanter la Marquise, mais elle ne paraissait en prendre aucune inquiétude. On en badinait même, et les plus intimes n'y voyaient, disaient-ils, encore aucune apparence. Ainsi, c'était tous les Choiseul qui étaient, alors, le plus à la mode, et le duc allait au galop à la première place, s'il ne culbutait pas en chemin. Cela faisait que le maréchal de Belle-Isle avait le plus terrible parti contre lui. Ses changements et grands projets, ainsi que sa fermeté, l'avaient fait généralement détester. On dit qu'on avait mis tout en usage pour le culbuter, mais il tenait directement, par le Roi, par ses talents peu communs, son ton noble et ferme, son âge, ses emplois, et il savait, je crois,
\l] Béatrix de Choiseul-Slainvillc, chanoiaesse de Rcmireniont, fille de François-Joseph, marquis de Stainville, et de Marie-Louise de Bassompierre, était la sœur du duc de Choiseul. Elle avait ëpousé, le 16 août 1739, Antoine- Antonin de Gramont, né en 1722, brigadier en 1745, devenu duc de Gramont et pair de France le 11 du même mois, par la mort de son père.
aussi, ménager à propos la Marquise, avec qui il paraissait se bien entendre, sous main.
Le maréchal d'Estrées, dans le Conseil, était un de ceux qui parlaient le plus haut, étant ferme et honnête homme, mais je crois qu'on le laissait souvent dire. Son système était toujours contre la Marine, les Colonies, l'embarquement, et pour tout forcer par l'Allemagne. Les autres ministres jouaient peu de rôle. M. Berryer était détesté de sa Marine, par sa dureté et sa sordide économie. D'ailleurs, c'était celui qui savait travailler le plus en rùgle, excellent comptable, homme d'ordre, et si serré qu'il le poussait à l'excès, et ne voyait que cela. La Clarine agonisait sous lui, et lui sous les autres ministres qui lui rejetaient tant de pierres qu'on le croyait à la veille d'y succomber, et qu'il aurait succombé longtemps devant, si la Marquise, qui l'avait poussé, ne l'avait soutenu. Il remettait pourtant de l'ordre dans la partie de la finance de son département, et ne dépensait que sol à sol ce qu'on lui donnait ; cela ne pouvant suffire au quart, il fallait que le reste périt, sans que ce fût autant de sa faute qu'on le disait.
M. de Saint- Florentin, 'le plus ancien ministre qui fut jamais, se soutenait, en n'ayant que les détails et en ne se mêlant dans rien. Ses détails étaient immenses, ayant Paris, la Cour et tous les départements de provinces. Jamais ministre n'a tant signé, ni si longtemps, car il l'était dès l'âge de dix-neuf ans. Il me dit qu'il n'y avait rien qu'il n'eût renouvelé, et point de fonction qu'il n'eût faite.
D'après le tableau que je viens d'esquisser, on voit que c'était toujours la Marquise et le duc de Choiseul qui menaient tout, que l'alliance avec Vienne et la Russie retenaient sur bien des choses. Les avantages que l'Angleterre voulait tirer de ses progrès de toute espèce et de la culbute de nos finances retenaient sur d'autres, de sorte que, faute de pouvoir faire la paix, on continuait une guerre mal enfournée, où l'on ne pouvait rien espérer de bon, ni de se trouver, en prolongeant, en meilleure situation : ainsi les choses ne donnaient rien de bon à espérer.
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Pour moi, poursuivre la promotionque je voulais emporter, j'étais toujours en course, deux jours à Paris et deux jours à Versailles. Je pressais sans cesse le Maréchal, m'étais mis dans la tête d'être mis, comme lieutenant général, dans V Almanach royal et, dans cette espérance, j'en avertis l'éditeur, et je me donnai uu très grand mouvement là-dessus. J'eus, jusqu'à la fin, espérance d'y réussir. Le Maréchal me disait, en me montrant sa poche : « Elle est là dedans ! Elle est faite, soyez tranquille ! La date y est! » Mais je voulais finir. Enfin, les derniers jours, le Roi remit le Maréchal de jour en jour, et je me tracassai plus que la chose ne valait. Le Maréchal me dit que ce serait dans la dernière semaine, et je croyais être au bout, quand, le 27 décembre, il retomba malade de son foie et, malgré son âge, on lui fit une saignée de cinq à six palettes de sang, ce qui était terrible. Aussi fut-il bien alfaibli. On le crut à sa fin, et je m'en retournai à Paris avec bien de l'iiumeur, croyant mes peines perdues et notre promotion bien incertaine. Le grand tracas que me donna cette affaire me fit suspendre les autres, voulant en voir finir une devant. Cependant, j'entamai vivement pour les fonds de tous les misérables des provinces dont j'étais commandant, lesquelles étaient dans une misère effroyable, et que je fis connaître au plus fort. J'en parlai à la ^larquise, mais elle me dit qu'il n'y avait pas de remède, pour le moment, qu'il ne fallait pas faire une paix pour recommencer le lendemain, ce qui me fit voir qu'elle n'y inclinait pas totalement. Elle m'ajouta, apparemment par un reste des maximes de M. de Silhouette, que ce n'était pas tant la guerre qui écrasait le royaume, que les dettes de l'Etat, et que le Roi n'avait pas assez de revenu, en proportion de ces dettes.
Je reviens sur mes pas pour dire l'événement qui arriva de la nomination de maréchal de France du duc de Broglie : ce fut le 20 décembre que je vis cela déclaré : il commandait l'armée toujours à Friedberg, près Francfort, soutenant de loin Giessen. On avait rappelé sèchement tous ses anciens, mais il n'était que lieutenant-général. Tout à coup, on le déclara maréchal de France, sans que je sache tout à fait d'où
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cela vint. Mais je crois que ce fut une intrigue de Cour secrète, dillicile à débrouiller. Tous ses anciens se trouvèrent, par là, tout à fait renvoyés, et il y en avait pour lesquels il n'y avait pas lieu de s'y attendre, surtout d'Armentières, qui avait toujours commandé des corps dans les deux guerres, M. de Clievert, le comte de Noailles, les ducs de Randan, de Brissac, d'Harcourt, de Chevreuse, de Chaulnes, de Fitz-James, etc, tous gens bien en Cour et qui comptaient bien sur le bâton. Il parut qu'on avait résolu de ne plus en donner par rang, mais par actions. Cela était un « avis au lecteur » pour nous autres, et, comme on ne pouvait guère espérer de mieux faire que d'Armentières et quelques autres, on ne pouvait plus se flatter de cette grâce, qui était le prix où chacun tendait, et l'on ne pouvait pas être sur, même en faisant bien, un de vos cadets faisant encore mieux, de ne pas se trouver tout à coup renvoyé, ce qui était un sanglant coup de poignard pour ceux qui avaient de l'ambition.
D'un autre côté, il faut convenir qu'il y avait vingt maréchaux de France inutiles, et que c'était avilir le grade. Le maréchal de Belle-Isle soutint le supplément d'orage que cela lui attira, avec sa fermeté ordinaire.
Ce jour là 20 décembre, notre promotion de lieutenants généraux se divulgua, mais, comme le Maréchal n'y avait mis que peu ou point de la Maison du Roi, il se fit une cabale terrible. Tous les capitaines des Gardes du corps parlèrent au Roi, de sorteque la publication de la promotion fut arrêtée, et ensuite retardée par la maladie du Maréchal, comme je l'ai dit.
Ce même jour 20 décembre, le prince de Soubise, entrant chez le Roi, revint à moi et, m'ayant tiré dans un coin, me dit amicalement : « Eh bien, voilà qu'il n'est plus question d'embarquement ! Voulez-vous toujours rester sur les eûtes? » Je sentis d'abord que le bruit qui se répandait qu'il allait y avoir une nouvelle armée on Allemagne, était vrai.. le ijuiltais tin beau poste. Cependant, je ne pouvais rester sans servir, et je devais beaucoup au prince de Soubise. Je pris sur-lechamp mon parti de lui dire que, ne sachant rien de ce qu'on
allait faire, je ne pouvais rien dire de mon sort, mais que j'étais tout à lui et à ce qu'il voudrait faire de moi. Il m'embrassa et me dit : « Cela étant, je peux donc compter sur vous ! « Et, me laissant pour entrer au Conseil, je restai tout ébahi, me voyant enrôlé, et que tout allait changer pour moi.
Cela me trotta dans l'esprit tout le soir. J'examinai ce que nous pouvions faire en Allemagne. Je n'y voyais rien de bon à faire. C'est pourquoi je cherchai à prendre un plan nouveau de campagne pour le rendre meilleur. La première idée qui se présentait était d'écraser tout à fait le roi de Prusse, pour terminer la guerre d'Allemagne. Je sentais que ce n'était pas l'intérêt de la France, mais il fallait en sortir par quelque endroit. Je me réveillai la nuit, sur les trois heures, avec ces idées dans la tête et, ayant allumé ma bougie, j'écrivis deux grands mémoires tout de suite sur les plans de campagne que je portai, le matin, à M. le prince de Soubise. Je m'efforçais surtout de faire sentir qu'il ne fallait pas grand'chose sur le bas Rhin ; que tout dépendait de réunir les forces ; que, du bas Rhin à Marburg, il y avait trop loin pour agir de concert ; que l'ennemi tenant le centre, tomberait sur celui qu'il voudrait ; qu'ainsi il fallait d'abord, sur le bas Rhin, assez de monde pour empêcher l'ennemi de passer, mais que ce qui y serait se rapprochât en partie, à mesure que la grande armée avancerait, et qu'on ne se tînt jamais qu'à une marche les uns des autres. C'est pourquoi je voulais que l'on agît par Marburg et l'autre par Fulde, ou qu'au lieu d'assembler l'armée de Soubise au bas Rhin, on l'assemblât le plusàl'improviste qu'on pourrait vers Darmstadt, et, coulant derrière l'autre, on gagnât Wurtzbourg, Meiningen, et qu'on tournât par là pour entrer en Hanovre, par derrière, tandis que la grande armée tiendrait en échec le prince Ferdinand, et, s'il ne bougeait pas pour cela, on pouvait prêter la main à M. Daun (1), qui était à Dresde, et écraser le roi de Prusse, lorsque les Russes le pousseraient de leur coté.
tl. Léopokl-Joseph-Marie comte do Daun, général autrichien llOo-liee).
A tout cela, le prince de Soubise me fit entendre qu'il ne fitUait pas songer à écraser le roi de Prusse, qu'il fallait se borner à Hanovre seul. J'eus beau faire sentir que cela ne déterminerait pas la guerre, je vis qu'on était fixé à ne s'attacher jamais qu'à Hanovre, quoique cela n'eût déjà rien rendu, et qu'on ne voulait pas de mal au roi de Prusse. Ainsi, on s'écrasait pour une guerre fausse, qui n'avait point d'objet, car le nôtre, c'était les Colonies, et point l'Allemagne, où nous mettions pourtant des armées immensément chères.
Sur ce canevas, je retravaillai de nouveau, et je donnai un nouveau mémoire au prince de Soubise, pour la Hesse et le pays d'Hanovre seul, mais toujours en cherchant à faire couler l'armée du bas Rhin par sa droite, à mesure que la grande armée avançait, pour que les deux armées se tinssent à portée des'entraiderà une marche, laissant les places garnies et un petit corps sur le bas Rhin, suffisant contre les partis, les ennemis ne pouvant s'y porter en force, quand on était supérieur à lui, prêt à le prendre par derrière, s'il voulait y aller, ce qu'il ne pouvait faire qu'en ouvrant l'entrée de tout son pays.
Le prince de Soubise prit mes mémoires. Nous en conférâmes longtemps sur les cartes. Il était toujours pour l'entre la Lippe et la Boër, comme le plus court, et moi j'j' étais très opposé, étant, parla, arrêté par Munster, Lippstadt, le Weser et ses places. Au reste, M. de Soubise me dit n'être pas sur encore de commander l'armée du bas Rhin. On disait que M. de Broglie resterait à celle du haut Rhin, mais, peu de jours après, le prince de Soubise remercia le Roi pour son commandement de l'armée du bas Rhin. Ainsi, il parut sûr qu'il l'aurait. Cependant, cela était alors vivement débattu : on disait, dans Paris, que M. de Ghoiseid voulait éloigner le prince de Soubise de la Cour, et qu'il était moins bien, mais cela ne parut pas, et la Marquise paraissait vouloir que le prince de Soubise commandât, parce qu'il le désirait et qu'on l'aimait.
Pour lui, malgré l'envie qu'il en avait, il était si attaché au Roi, qu'il était prêt à tout, et à se désister, ce qui fit qu'on
le ballottait d'une manière peu agréable. M. le Dauphin voulait que le duc de Broglie (qui tenait toujours l'armée campée ou baraquée dans la neige de ce rude hiver, pour garder Giessen) commandât seul toutes les armées, et cela faisait bien du mouvement, et le duc de Broglie et son frère se faisaient bien des ennemis par l'indiscrétion de leurs propos et leur rupture avec le maréchal de Belle-Isle.
Pour moi, n'y voyant pas clair, je commençai assez faiblement mon équipage, voyant beaucoup de raisons pour rester sur mes côtes, et beaucoup d'autres pour aller à l'armée, où je comptais pourtant aller.
Je suis promu lieulenant général. — Service du roi d'Espagne, à Notre- Dame. — Questions d'étiquette. — Propositions de mariages de la part du duc d'Havre. — Le maréchal de Broglie. — Abandon, faute de fonds, du projet de créer une nouvelle armée en Allemagne. — Grave incident de la querelle pendante entre le Roi et le Parlement. — Le comte de Saint-Germain commandant d'armée. — J'obtiens, pour mon fils, la promesse d'une compagnie. — Conversation avec le comte de Broglie. — Plans du port de Dunkerque soumis au maréchal de Relle-lsle, à M. de Soubise et à Mme de Ponipadour. — Désespoir de ma mère en apprenant mon projet d'emmener sou petit-tilsà l'armée ; elle consent à son départ. — Formation de mon équipage de campagne. — Mort de Thurot. — .Mariage des demoiselles d'Havre. — Je pars le 10 mai, et rentre à Paris le 24 décembre, avec mon fils promu capitaine. — Le duc d'Estissac m'offre de l'unir à sa fille. — Mort du maréchal de Helle-Isle. — Mes préparatifs de départ pour l'armée. — Mort du duc de Bourgogne. — Je prends congé de la Cour et pars, le 20 mars 1701, pour l'armée, avec mon fils. — Je reviens le 28 novembre à Paris. — Amabilité du duc de Choiseul à mon égard. — Ma déception de n'entendre point parler de ma brillante affaire de Westluiven. — Je compose un mémoire contre l'Angleterre. — La politique extérieure de .M. de Choiseul. — J'apprends avec colère la promotion du prince de Beauvau.
Le l"'' janvier 1760, je me rendis, comme les autres, chez le Roi, à onze heures, en habit de l'Ordre, qui fut celui de deuil, à cause de Madame (1). C'était la première cérémonie où je me trouvais, et que j'aurais voulu éviter, étant toujours très touché de m'y voir sans rang, dans le seul endroit où je le cédasse, dans les cérémonies, aux ducs, l'ayant évitée jusque-là. Mais il avait fallu y passer; ainsi, je tâchai de secouer cela.
Le Roi tint chapitre et nous proposa M. de Ghoiseul, son ambassadeur à Vienne (2). Il paraît demander l'avis, on opine du bonnet, puis on est appelé suivant son raug et, se mettant en dehors en deux rangs, les derniers devant, la procession part pour l'église. C'était donc M. de Lannion et moi qui ouvrions la marche, et je me trouvai plus hardi que je ne croyais.
La cérémonie fut, à l'ordinaire, à la chapelle, ainsi que la reconduite, mais je remarquai que, par une suite du triste état des choses, jamais il n'y eut si peu de monde et une si morne cérémonie. Le lendemain fut de même, à l'ordinaire.
Je pressai fort, ce voyage-là, pour les fonds de nos gens de mer, mourants de faim, et je laissai toujours le Maréchal bien faible.
Du 3 au 6, je restai à Paris à expédier une centaine, au moins, de lettres de compliment. J'appris que le Maréchal avait travaillé avec le Roi le 4 janvier. C'était ce travail qu'on attendait pour la promotion. Nous avions vu M. de Castries, dans l'Almanach, lieutenant-général du 18 décembre 1758 : ainsi, il n'y avait pas moyen d'en revenir, et il ne restait que de savoir si l'on ferait tous ceux de la Maison, ou seulement les premiers.
Le 6 janvier au soir, j'allai à Versailles, chez le Roi, voir
(1) Louise-Elisabeth de France, fille de Louis XV, mariée en 173S au duc de Panne, était morte le 6 décembre 1759.
;2) César-Gabriel de Ghoiseul ^ni2-n85\ comte de Choiseul, fut lieutenant général des armées, ambassadeur à Vienne de 1738 à 17G1, et ministre des AITaires étrangères en cette dernière année. Il avait épousé, en 1732, Anne-Marie de Champagne-la-Suze, et devint duc de Praslin en 1762.
sortir les ministres du Conseil. Le Maréchal de Belle-Isle, dès qu'il me démêla dans la foule, vint à moi et me dit de l'air le plus obligeant : « Avez-vous reçu ma lettre ? » Je lui dis que non. Il me dit : « Eh bien, je vous ai écrit, d'abord pour vous faire voir que je me suis souvenu de la date ; vous êtes du 17 décembre 1759. Vous voyez que je tiens parole ! » Il me dit cela avec un air de si véritaljle amitié, que j'en fus pénétré et très aise, faute de pouvoir mieux, d'avoir imaginé à Dunkerque, d'appuyer ferme sur 1750, persuadé que j'avais le plus contribué à l'aire finir la chose et qu'il n'y a de choses sûres que celles qu'on tient, surtout à la Cour.
En effet, j'avais sa lettre à Paris, qui y était arrivée un moment après mon départ et, ma mère l'ayant ouverte, avait su la nouvelle avant moi et l'avait divulguée.
Lellri' de M. le maréchal de Belle-Isle ù M. le prince de Croij.
De Versailles, le 6 janvier n60.
Je suis autorisé, Monsieur, à vous mander que le Roi vous a fait lieiilenant-général le 17 du mois dernier 1739. Ainsi, vous voyez, Monsieur, que je vous ai tenu parole, et ce sera toujours avec empressement que je saisirai les occasions de concourir aux choses qui pourront vous être agréables, et vous marquer le sincère et parfait attachement avec lequel j'ai Thoaneur détre, etc. Signé : Le marécdal duc de Belle-Isle.
Le lendemain, je restai à Versailles pour remercier le Maréchal de la chose, et surtout de la manière. Je pris chez lui mon café. Il dîna avec du monde, parut reprendre ses forces, et le dîner fut agréable, mais, si j'étais content — du moins aux cadets près — toute la Maison du Roi, dont il n'y en avait que deux, était furieuse, et le Maréchal, déjà détesté, le fut encore plus, s'il était possible. Cependant, à son trop grand goût près pour les changements et les grands projets, c'était un homme bien supérieur, et qui renfermait de bien grands talents !
Le service à Xotrc-Dame pour le Roi et la Reine d'Espagne
fut fixé pour le 15 janvier (1), et la maréchale de Duras, qui fit la liste, imagina de me nommer pour être un des trois qui porteraient la queue de la mante de Madame Victoire. M. de Dreux m'en fit part, et qu'il fallait porter le collier de l'Ordre par-dessus le manteau de deuil. J'allai lui parler sur cette cérémonie, et je lui demandai si les ducs portaient la mante. Il me dit que non. Sur quoi, je témoignai ma surprise d'être choisi, et mon embarras à cause du titre de Cousin, qui me faisait éviter tout ce que les ducs évitaient. Mais, comme il me fit voir que MM. d'Hautefort et le prince de Tingry en portaient, je cédai plutôt que de faire une histoire, et même à Versailles, j'allai me présenter au dîner de Madame Victoire, comme acceptant.
Elle no me dit rien, ce qui me parut dur, et, étant de retour, je reçus une lettre de M. de Bauffremont qui venait d'être fait prince de l'Empire et d'avoir le titre de Cousin, ce qui me marquait que, dès que les ducs ne portaient pas la queue, il ne me convenait pas de la porter, tandis qu'un duc donnerait la main, et que c'était le comble de l'avilissement delà manière que cela était tourné.
J'étais dérangé de santé ; il gelait à pierre fendre : je pris mon parti de rester malade et de m'excuser au plus honnêtement, comme tel. Je mandai à la Maréchale que j'étais revenu malade de Versailles, et que^ si cela n'allait pas mieux dans deux jours, je le lui manderais pour qu'elle eût la bonté de faire mes excuses et de faire nommer quelqu'un pour me remplacer. C'était la tournure la plus honnête, mais je sentais bien que l'imprudence que M. le prince de Bauffremont m'avoua qu'il avait faite de dire chez le Premier Président, à M. le duc de Cossé (2), qui devait donner la main, que je ferais très mal d'accepter de porter la queue, divulguerait la chose et ferait une mauvaise affaire dont j'étais très touché,
(1) Le roi d'Espogne Ferdinand VI était mort le 10 août 1759 ; sa femme, Marie-Madeleine-Tliérèse de Portugal, était décédée l'année précédente.
• 2) Louis-Hercule-Timoléon, duc de Cossé en 1759, colonel du i-égiment de Bourgogne, cavalerie, la même année, épousa, le 28 février 1760, Adélaïde- Diane-Hortense-Délie Mancini de Nevers.
surtout étant avec M. de Rauffremont très connu sur ses hauteurs de généalogie {sic). Enfin, je ne me portais pas trop bien, en effet, et je restai huit jours en bonnet de nuit, à travailler et à me ménager.
Pendant ce temps, mon estomac empira ; je me trouvai très réellement incommodé, et je demeurai tout le reste du mois de janvier chez moi, à recevoir tous mes parents et amis qui me virent réellement malade, de sorte que l'affaire de la mante n'en fit pas une et n'eut point de suite. On me proposa la même chose pour le service de Madame de Parme ,^ le 12 février. Je répondis de même, et cela ne fit pas d'événement.
Ce fut dans ce temps-là que le duc d'Havre rompit enfin la glace et me fit de grands discours pour me proposer sa fille aînée pour moi, sa cadette pour mon fils, et son fils pour ma fille. Je l'attendais là-dessus et voulais bien le dernier, mais non les deux autres, les figures et les tailles ne me convenant pas. II fallut batailler, et je m'expliquai nettement. Enfin, je déclarai qu'il ne serait question que de ma fille. Il bouda ; je donnai l'état de son bien, par où elle aurait trente mille livres de rente en sac, nettes, en se mariant, ce qui n'est pas commun. On remit les paroles à huit mois de là, et il m'annonça que M. de Rongé (1) se proposait pour son aînée que nous avions cru avoir renoncé au mariage. Je lui conseillai fort de faire celui-là, qui eut heu le 20 mars.
Si le maréchal de Broglie se faisait honneur par ses talents militaires, il se faisait tort par ses propos et lettres, et son frère lui faisait encore plus de tort de ce côté-là. Ils savaient que le maréchal de Belle-Isle était contre eux, M. le Dauphin les soutenant, ainsi que M. de Choiseul, et ils croyaient qu'on voulait leur nuire, peut-être même quand on
1) Gabriel-François, cnnite de Roii^'é, maréchal de ciimp vn 1767. lieutenant général en 1784, épousa, on le verra ci-dessous, le 20 mars 1760, Marie- Anne-Christinc-Joséphine, ci-devant chanoinesse de Ucmireraont, second enfant du duc d'Havre.
n'y songeait pas. Quoique M. le maréchal de Broglie, plus jeune que moi, dût être content de sa fortune, il criait et mettait toujours le marché à la main, et plaisait aux troupes en frondant avec eux, car toute la nation ne faisait, alors, que cela, comme il arrive dans les gouvernements faibles, et lorsque toute subordination et principe manquent.
Le maréchal de Broglie écrivit alors une lettre des moins mesurées au Maréchal, pour un petit objet : cela fit grand bruit. M. le Dauphin lui lava la tête. Gela n'empêcha pas qu'il n'en arriva autant pour son secrétaire et pour différentes choses, et le vieil abbé de Broglie donna un démenti si sec, chez le Roi, au maréchal d'Estrées, que celui-ci le traita militairement, et ce fut beaucoup de choses outrées et de chiffonnage qui faisaient croire M. de Broglie rappelé.
Pendant tout le mois de Janvier, on regarda toujours comme sûr que le prince de Soubise commanderait l'armée du bas Rhin. Comme il m'avait retenu, je commençais mon équipage pour y aller. A la fin de janvier, cela devint douteux, et pendant tout le mois de février que dura l'effroyable maladie de la charmante princesse de Gondé, dont le sort intéressa l'Europe et la perte fit pleurer toute la France, l'armée du prince de Soubise devint de plus en plus problématique. La princesse avait la fièvre tierce. Gela resta longtemps indécis, mais, dès le 7 février, M. Berryer m'annonça qu'elle n'aurait pas lieu, mais de n'en rien dire, le Conseil étant décidé de faire comme si elle devait exister. Ce qui la fit manquer, quoique la marquise le voulût absolument, fut le défaut total de fonds.
Nos finances, alors, furent tout à fait culbutées, et tout au plus bas. Il était question de faire passer au Parlement des édits bursaux indispensables pour le moment où l'on se trouvait. M. Bertin (1) les avait négociés de longue main au Parlement. On leur avait donné le choix, et on espérait que cela s'arrangerait, lorsque le 18 février, M. le chancelier me fit lire l'arrêté terrible du Parlement, de la veille : non
(1) Henri-Léonard-Jean-Baptiste Bertin (1719-1792', Contrôleur général des Finances.
seulement il ne passait rien, mais voulait que le Roi rendit compte des dépenses secrètes. M. Berryer me dit, le soir, qu'ils voulaient absolument être le parlement d'Angleterre, qui est maître du Roi, et, par leur association avec les autres parlements, être maîtres de tout.
La Cour fut furieuse; le Roi parut très changé. Il prit du dégoût. La marquise s'inquiéta, les têtes chaudes du Conseil proposèrent les partis les plus violents, dont un des moindres était d'en revenir aux édits du Lit de Justice de Versailles de Î\L de Silhouette, comme tout y était enregistré, quoique de force. On s'échauffait sur tout cela, sans voir que ce n'est pas le moment d'être méchant quand on n'a plus ni autorité, ni force. Car les troupes, sans être paj'ées, n'auraient pas obéi, et la plupart étaient hors du royaume ou sur les côtes menacées de l'ennemi. Enfin, la position était au pis, et le royaume peut-être culbuté, si l'on eiit pris des partis violents (1). Heureusement que la sagesse de M. Bertinpara tout. Il se jeta presque aux pieds du Roi pour apaiser les choses et faire tourner en négociation. Il négocia avec une patience admirable plus de trois semaines, très bien aidé du Premier Président, qui était très bien intentionné, ainsi que lui. Enfin, ils ramenèrenltous les esprits, firent passer, au commencement de mars, les trois principaux édits, et tout se calma quand on s'y attendait le moins.
L'armée du bas Rhin parut désignée à M. de Saint- Germain, la grande au duc de Broglie : ainsi, pour la première fois de cette guerre, nos armées étaient en bonnes mains. M. de Saint-Germain avait eu du froid pour son détachement sous le maréchal de Broglie, du mois de janvier, parce qu'il lui avait écrit qu'il n'entendait rien à son ordre décousu. Gela s'était un peu raccommodé après, mais M. de Saint-Germain, ennuyé de rester en second, malgré son talent et les deux grades qu'il avait perdus en entrant au service de France, demanda résolument un congé
1' Voyez les belles remonlnnees de la Chambre des Comptes <iui font Voir ce que c'est que nuire mimni( liie. [Suie île !'auteur.)
pour sa santé et vint, enfin, à la Cour où il n'était pas connu. Je me tuais d'en dire du bien à tout le monde et au prince de Soubise, qui parut retourner pour lui, peut-être. Le voyant moins bien avec le duc de Broglie, la Marquise revint sur son compte et le reçut bien, et on le regarda comme désigné à commander sur le bas Rhin séparément, quoique sous le maréchal de Broglie, mais on voulait y mettre le prince de Condé pour le consolider. M. de Saint- Germain tint bon à vouloir être en chef, et que son armée restât séparée.
Il faut, maintenant, que je revienne sur mes pas pour plusieurs objets qui me regardent : le Mardi gras, mon fils et ma fille, avec Mlle CoUins (1), donnèrent à ma mère et à moi une pastorale que mon fils avait faite, qu'ils jouèrent assez bien en habits de bergers, et dont tout l'objet n'était que de nous marquer leur tendresse. La mienne en fut excitée jusqu'aux larmes, et je sentis combien celles de joie sont précieuses.
Peu de temps après, le duc d'Havre rompit la glace et me parla enfin pour ma fille, mais avec des doubles mariages que la santé de ses filles ne rendait pas possibles. Je lui dis mon dernier mot, et nous remîmes à décider tout après la campagne. Ma fille avait dix-huit ans et ne pouvait attendre, mais elle demandait elle même à se marier tard pour assurer sa santéj qui était délicate. Le cheval, au manège, vis-à-vis notre hôtel, qui, du temps de M. de Rothenbourg avait été fait exprès (mais il avait donné cette maison à son valet de chambre qui l'avait louée à une anglaise), et les martiaux lui firent du bien, et sa sauté se remit.
Je finis, cet hiver-là, plusieurs grands objets : d'abord celui de la promotion que je contribuai à faire prendre date de 1759, comme on a vu plus haut. Quand elle fut finie, j'entamai celle de mon fils, représentant qu'étant au service et avec moi en campagne, lors de l'ordonnance, elle ne pouvait
(1) Le nom de Mlle Collins (ou de Collins) figurera, plus tard, parmi ceux des acteurs de l'Hermitage, où l'on verra M. de Croy bâtir un théâtre. Sa famille était intimement liée avec celle de l'auteur de notre Journal.
le regarder : le Maréchal fut inexorable. Je me retournai donc sur une chose qu'on ne pouvait me refuser et dont le métier d'inspecteur que l'on m'avait fait faire me procura l'avantage. On m'avait écrit, comme tel, une lettre circulaire aux inspecteurs de ne passer d'officiers que pour ceux qui auraient seize ans faits pour y être admis, à l'exception de ceux qui, étant devant au service, pourraient compter dès quinze ans faits. Je fit valoir cette lettre pour mon fils, que le Maréchal ne put récuser, en y joignant son extrait baptistaire et ses deux congés de mousquetaire portant permission de venir faire la campagne avec moi.
Le Maréchal, ne pouvant se refuser à cela et ne nous voulant que du bien, quand il n'y avait point de règle qui s'y opposât, m'écrivit une lettre par laquelle le Roi trouvait bon (|ue mon fils eût une compagnie le 11 novembre 1760, jour où il aurait quinze ans faits, et en fit note au bureau où j'eus soin de bien faire enregistrer tout cela. Il fallait encore être cinq ans capitaine, ce qui était bien long, auprès de nos anciens usages ou abus, mais au moins, par ma promptitude, je gagnai ainsi un an à mon fils, que personne ne o-agna, cette lettre de quinze ans ayant été connue de peu de monde.
Je fis aussi, cet hiver-là, finir les ordres et expéditions pour nommer des commissaires pour finir mon échange avec le Roi (1), et l'on se mit, l'été de 1760, à faire les dernières estimations.
Je ne négligeai pas, non plus, l'affaire de Mœurs, (juoique sans espérance, les petits poissons n'ayant guère raison des gros.
On apprit, alors, que le nouveau roi d'Espagne, dont les commencements étaient des plus beaux, avait décidé de payer les dettes de ses prédécesseurs : aussi j'envoyai à M. le comte de Priego, copie de mes pièces, les originaux ayant déjà été envoyés à sa sœur, à qui on n'avait pas
(1) M. de Croy était, depuis 1735, en instance, devant les juges compétents, pour obtenir, dans les bois de Coudé, l'échange du Quart du Roi contre une partie de son bois de Fresnes. (V. la page 3ii2.'
voulu les rendre, et je pris les arrangements pour le mettre à même de me faire commencera payer.
Je réglai, dès le commencement de l'hiver, mes comptes pour les travaux de Dunkerque. Il en résulta qu'il restait 16.000 livres à employer. Ainsi, loin d'avoir excédé, j'avais du reste et, malgré mon changement de destination, je m'arrangeai pour le bien faire employer.
Le 12 mars, j'eus une conversation avec l'excellent M. de Saint-Germain, d'après laquelle j'achevai de me persuader que, si je me croyais assez fort pour commander des armées, c'était le moment ou jamais de percer. D'après cela, je pris mon parti d'aller m'y essayer et de m'y dévouer en entier, par esprit de devoir. Etant donc résolu d'aller, et même d'y mener mon iîls unique, puisqu'il devait avoir une compagnie à la fin de la campagne, je ne songeai plus qu'à faire accepter mon parti par M. le Maréchal qui, la première fois que je lui en avais parlé, m'en avait dissuadé, et à le faire approuver par le prince de Soubise, pour ne pas perdre tout à fait tous mes appuis, et à finir ensuite mon équipage auquel j'avais uu peu travaillé tout l'hiver.
Le 20 mars, nous allâmes, à Clichy, au mariage de Mlle d'Havre l'aînée, avec M. de Rongé. Le prince de Tingr)' fit la noce, qui fut au mieux, et ce fut un petit chefd'œuvre de noce à imiter, et où la munificence fut jointe avec le bon ton, la sagesse, le goût, de sorte qu'on ne s'y ennuya pas un moment. Le lendemain fut chez Mme la princesse d'Elbeuf (1), qui fit bien les choses à tous égards.
Le 22 mars, j'allai à Versailles Je ne pus parler au Maréchal que le 23, à 10 heures du soir. Lui ayant exposé les raisons qui m'avaient fait prendre mon parti, il ne put que les approuver. Il nie dit même que je devais chercher à être toujours détaché; que, depuis 1709, époque un peu ancienne,
(1, Innocente-Catherine-Renée de Roujié du Plessis-Bellière. princesse <iu Saint-Empire, née en 1707, fille de Jean-Gilles de Rougé, seigneur du Plessis-Bellière, et veuve de Jean-Sébastien de Kerhoant, avait épousé, en 1747, le prince Emmanuel-.Maurice de Lorraine, qui devint duc d'Elbeuf,
en i748.
il avait toujours été hors do la ligne et détache ; qu'il fallait faire de môme; que, puisque MM. de Voj'er et de Castries, qui m'avaient passé, étaient de l'armée de M. de Saint- Germain, je n'en pouvais être, et que je pouvais mander à M. le maréchal de Broglie qu'il m'avait dit que je serais de son armée, que M. de Lusace (1) aurait un corps de l'autre côté, mais que cela ne le regardait pas; qu'ainsi je pouvais m'arranger avec M. de Broglie.
Le prince de Soubise, que j'avais vu devant, me dit aussi que je faisais bien. Pour lui, on avait parlé qu'il commanderait sur les côtes, mais le maréchal de Belle-Isle ne se défaisait pas volontiers de quelque chose, et il y commandait toujours, quoique ministre de la Guerre, et le prince de Soubise restait le premier du Conseil, et pas trop content de n'être que cela.
Je revins à deux heures de nuit. J'écrivis d'abord pour achever de ramasser de l'argent, car c'était une petite secousse de 30.000 livres pour faii-e mon équipage, et d'autant pour la campagne, surtout étant décidé que, faute de fonds, les officiers généraux ne seraient pas payés, l'argent manquant pour tout, et j'écrivis pour faire venir de Condé, Dunkerque, Calais et Honvault (2) mon équipage, et le rassembler à Paris pour l'y former, ce qui n'était pas une petite affaire, et, le lendemain 24 mars, j'allai chez le comte de Broglie avec qui j'eus une conversation intéressante sur le sacrifice que je faisais de quitter un aussi grand commandement en chef, pour aller, en vingtième, en ligne sous son frère.
Tout le monde accordait les grands talents de la guerre au maréchal de Broglie. On lui reprochait, comme à son père, de trop parler devant le monde, trop librement de la
(1) François-Xavici'-Louis-Auguste-.VIbcrt Binnun. iirince de Saxe, comte fie Lusace (1120-1806), second fils de Frédéric Auguste, électeur de Saxe devenu roi de Pologne en 1734, sous le nom d'Auguste 111, avait obtenu, en nns, le titre de lieutenant général des armées du roi de France, et le eommandeiiient des troupes saxonnes (|ue celui-ci venait de in'cndre à sa solde.
(2) L'auteur s'était établi dans le château de Honvault, situé à proximité de la rade de Croy, pour en surveiller les travaux.
Cour, mais on reprochait au comte de Broglie une tête trop chaude, et on rejetait sur lui les torts de son frère qui, souvent, ne suivait pourtant pas ses projets. Le comte de Broglie m'avait recherché à Versailles, et même enjôlé pour être de leur armée. Il parut très aisé quand je lui dis que j'en étais, mais je lui us sentir que je craignais la pétaudière, les tracasseries, les gens aventageux; que j'étais moins mauvais seul que confondu, et j'établis ce que je connaissais de moi et ce qui me convenait. Je fus très satisfait de ce qu'il me dit. Il me parut qu'il y avait, dans cette famille, le fond de bon militaire que j'y avais toujours connu, n'ayant rien à craindre que le trop de feu qui avait ])erdu le pauvre Revel qui, d'ailleurs, était excellent. Le Maréchal avait plus d'ordre.
J'espérai en être content, et le comte de Broglie me promit beaucoup de belles choses, me faisant sentir qu'outre les grandes réserves, son frère mettait toujours à part des corps, et que j'en aurais. Je lui lis sentir que je ne me souciais pas des petits détachements en pays fourré, où l'on ne pouvait faire de dispositions, mais, en raisonnant principe, il parut que, les jours des grandes actions, et toutes les fois qu'on peut bien dessiner dans sa tête le plan de l'action, si je pouvais le bien saisir, je pourrais leur être de quelque utilité. Il me dit qu'il faudrait être, le l"" mai, à Francfort, pour exercer les troupes devant, et de bonne façon, à quoi il désirait que je fusse, mais l'arrangement de mon équipage à rassembler ne me permettait pas avant le 15, au plus tôt.
Le 30 mars, jour des Rameaux, j'allai à Versailles où j'appris la marche des ennemis sur Fulde. Je cherchai à parler au Maréchal pour achever de traiter les affaires de la côte et ne pas abandonner ces objets entièrement, pour les garder, en cas qu'on fût obligé d'y revenir.
Le 1'"' avril, je parlai au Maréchal sur Dunkerque. Je lui fis voir mes beaux dessins de M. de la Londe, qui rendaient si au vrai tout le port de Dunkerque et tous ses travaux. Il en parut très content et me promit de m'écrire comme je le désirais, au premier jour, pour me marquer que
l'intention du Roi était que je restasse chargé de suivre, par lettre, les objets de Dunkerque, le Neuf-Fossé (1) et ma rade, et que je retournasse dans mes commandements, si les affaires d'Allemagne finissaient avant celles des côtes. Je montrai ensuite les mêmes dessins au prince de Soubise et, par son conseil, je les montrai à Mme de Pompadour, qui les examina avec plaisir et loua beaucoup mon zèle. Je vis qu'elle savait que j'allais en Allemagne et qu'elle trouvait que j'avais raison. Je lui dis que j'emmenais moniils unique, mais, tandis que cela était résolu à Versailles, il s'y faisait de furieuses oppositions à Paris.
Ayant parlé à ma mère de sa chaise à deux, elle me dit qu'elle le voulait bien, pourvu que ce ne fût que pour M. de Schell, qui était un ancien mousquetaire de chez moi, et bon écuyer, que je prenais pour aide de camp à la place de M. de Marescot qui venait d'être fait capitaine en pied, ce qui l'obligeait de joindre sa troupe, et elle ajouta qu'elle espérait que je ne serais pas assez déraisonnable pour songer à mener mon fils unique à une pareille guerre, quand il n'avait que seize ans, et que rien n'y obligeait, sa compagnie étant assurée sans cela.
Je ne répondis rien, et je vis qu'il faudrait soutenir de grands assauts. J'étais plus malheureux que personne, si je le menais, par l'inquiétude continuelle que cela me donnerait. C'était, en effet, une campagne qui paraissait devoir être terrible à tous égards, sans point d'appui, des plus rudes pour les actions et la fatigue. Il n'avait jamais eu la [)etite vérole : c'était rudement risquer. D'un autre côté, l'ayant mené pendant deux campagnes, avec moi, sur les côtes, j'étais persuadé que la campagne ferait plus de bien à sa santé que l'étude d'une... {sic) avec l'abbé, et que son humeur scorbutique ne pouvait se dissiper que par là.
Si c'était la dernière campagne et qu'elle fût suivie d'une longue paix, il serait bien agréable pour lui de pouvoir dire avoir servi l'autre guerre, et même comme capitaine de cava-
(1) Le Neuf-Fossé, donl une partie fut exécutée par M. tlo Ci-oy. était un canal de jonction de la Lys à l'Aa.
lerie dont il pouvait faire le service à la fin de novembre, en aj'ant une promise pour le 11.
Enfin, le jeune homme était transformé du côté de la raison; ainsi, il pouvait être écouté. Je le laissai donc le maître, lui mettant au plus grand jour les raisons pour le dégoûter d'y aller, mais il persista, comme je m'y attendais, et il ne resta que l'embarras de faire entendre cela à ma mère. C'est dans ces circonstances que je fis mes Pâques, le 6 avril, à Saint-Sulpice, et que je m'abandonnai à la volonté de Dieu, après quoi j'allai plus hardiment mon chemin.
Le 7 avril, j'allai à Versailles. Je donnai au Maréchal un mémoire curieux sur la nécessité de suivre les trois objets de Dunkerque. Le 9, ma mère donna, le soir, à souper à la noce de Mlle d'Havre, alors comtesse de Rougé, et, le lendemain 9, mes équipages arrivèrent de partout. M. le Tellier me fit emballer et m'envoya, dans le meilleur état, toutes mes allaires de Dunkerque et de Honvault en dix-sept caisses menées par deux charretiers, et le tout au mieux. Le même jour, mon chariot, avec Jassaux et François, et mes vieux chevaux de selle, arrivèrent de Gondé, cela joint à huit chevaux de selle superbes que je venais d'acheter depuis deux mois, à Paris, avec quelques chevaux de suite, en tout dixsept, et quatorze superbes mulets. Gela me formait un très bel équipage, que Balluet, avec trop de feu, mais avec intelligence, m'arrangeait ; j'y mettais, déjà, plus de vingt mille livres.
Ce même jour 9 avril, je rompis la glace avec ma mère qui prit, en héroïne, son parti. Ce fut un coup de force pour tous deux. D'abord, elle parut au désespoir, puis, tout à coup, elle saisit mes raisons dans leur plus grande force, surtout dès que je lui eus fait connaître tous les soins que je prendrais pour tâcher de le conserver; enfin, non seulement elle acquiesça avec courage, mais, quand je fus sorti, elle l'envoya chercher et lui apprit la première qu'il allait à l'armée nouvelle, ce qui le combla de joie. Il fallut ensuite avertir toute la famille et détruire les démarches secrètes qu'on faisait à la Cour pour m'en empêcher, et, tandis que je pre-
nais un si grand parti, je souffrais cruellement de ses risques.
Je reçus, dans ce temps-là, ma lettre de service pour l'armée de Broglie, et une lettre flatteuse du maréchal de Belle-Isle qui m'annonçait que l'intention du I^oi était que je revinsse dans mes commandements, si l'affaire d'Allemagne finissait avant celle des côtes. On ne pouvait terminer plus agréablement, et j'aurais eu lieu d'être satisfait à tous égards, si ma santé n'avait pas été si dérangée. M. Trouchin, aj-ant été consulté, m'interdit toute espèce de viande, et je n'en fus guère mieux.
On apprit, alors, la mort glorieuse de M. Thurot (1). Je le regrettai en ami et en homme estimable. Je fus toujours outré de la jalousie de la Marine, de la façon dont la Cour en parla. Il fut plus heureux d'être tué, et le public fut plus juste que la Cour. On était dans le siècle de blâmer le bon autant que mauvais. Son expédition fit voir la justesse de mes projets de trois ans, et combien j'aurais écrasé le commerce anglais qui était, à bien voir, la seule chose à faire, si l'on avait eu huit ou dix escadres pareilles, soutenues de quelques vaisseaux, sans se rebuter de les remplacer. Mais cette guerre, fausse dans le- plan, l'était en tout.
Le milieu d'avril fut employé tout entier à mon équipage. Balluel s'y porta avec talent. J'achetai bien des chevaux. Nous allions les essayer souvent, avec mon fils et M. de Schell, mon aide de camp. Cet équipage fut fait avec magnificence et sagesse. Il était superbe, leste, l'ien de trop, enfin fait en vieux routier. J'avais tant fait de remarques dans nos guerres vives, sur cette partie, que je l'entendais, et je repris presque tous ceux avec qui j'avais fait ces rudes campagnes. Aussi, tout fut-il fait avec la plus grand aisance, et en moins d'une heure, il fut en état, et partit le 23 avril, faisant l'admiration des connaisseurs : j'avais dix-huit chevaux à
(1) François Thui-ot avait proposé aux ministres de Louis XV d'opérer une descente en Angleterre. 11 venait de s'emparer de CaiTick-Fergus, en Irlande, quand il fut attaqué par des forces supérieures, et tué dans le combat.
monter, de tout genre, quatorze mulets superbes, dix beaux chevaux de voiture, et, en tout, quarante personnes. Cela me coûta 30 à 35.000 livres, sans la nourriture et la campagne.
Voyant mon sort décidé, j'avais écrit au maréchal de Broglie, lui faisant connaître mes intentions, et que je désirais, surtout, être tiré de la pétaudière. Nous étions anciens tacticiens ensemble, nous entendions le même langage; aussi me répondit-il au mieux
J'eus encore plusieurs conférences avec M. de Saint-Germain, avec qui je m'entendais aussi, mais c'étaient presque les deux seuls. Après bien des tracasseries, il eut, enfin, la réserve du bas Rhin, et hors M. le maréchal d'Estrées qui avait bien son bon, nos armées furent, pour la première fois, en bonnes mains. ÏNIais combien ne fallut-il pas répandre de sang et faire de mauvaises choses pour que la Cour en vînt là ! Ceci n'arrive que trop souvent.
On parla alors de paix, mais c'était bien à tort, et je vis, au bureau, qu'on se préparait à mettre, au 15 octobre, l'armée en état de commencer une campagne d'hiver.
Le 28 avril, se fit le mariage de Mlle d'Havre avec M. le marquis de Vérac (1) : cela m'occasionna un éclaircissement avec M. le duc d'Havre, et je fus bien aise qu'elle fût mariée, mais sa maison devint comble, car il logeait tout. Il fit les choses en bon père, mais il s'écrasait. Ce mariage fut moins gai que l'autre.
Le 4 mai, je menai mon fils unique, en habit d'aide de camp, n'ayant que seize ans et demi, prendre congé avec moi, à Versailles. Je vis et sondai tous les ministres et personnes [irincipales. Je fus frappé de l'entêtement où l'on était pour des batailles et pour pousser une guerre fausse en tout. En un jour, mon fils vit bien des choses, et je lui fis des remarques sur ce que c'est que les Cours : il ne doit jamais les oublier.
De retour, je ne m'occupai plus que de tout arranger et tâcher de consoler ma mère, dont l'état faisait la plus grande
i l .M.iric-CharloUe-Joséphiuf-Salnne, ci-devant chanuiiiesse de Maubeuge épouse de Charles-Olivier de Saint-Georges, marquis de Vérac, qui fut lieutenant général de Poitou et colonel au régiment du Hoi cavalerie).
o02 JOURNAL DU DUC DE CROY
pitié. Elle était la plus tendre et la plus vive des mères. Sa santé tombait à faire peur et ne pas donner espérance d'aller bien loin. Quel coup que cette campagne ! Je quittais le jardin alors délicieux, et tout à sa perfection, et un bonheur assuré, si j'étais resté, mais j'avais cru devoir, malgré ma détestable santé et tant de différents risques, prendre ce parti. 11 fallait s'en rapporter à la Providence avec entière résignation. Je fis, dans cet esprit, mes dévotions. Un peu de fièvre, les équipages qu'on arrêtait à Metz, le fourrage retardant l'entrée en campagne, firent que je ne partis avec mon fils que le 10 mai 1760.
Après m'ètre livré au bonheur de ma rentrée (2) à Paris,
je vais, après Noël, à Versailles. Bonne réception du maréchal de Belle-Isle chez Mme de Luynes. Jele trouve changé, quoiqu'on ne le trouvât pas. Il parle avec amitié à mon fils, qui était enchanté de sa lettre pour la compagnie. J'y dîne deux fois açrréablement. Je le sonde, et tous les ministrès, chacun séparément. Je vois leurs idées.
Le duc d'Havre me surprend, quatre jours après mon arrivée (n'y songeant plus), par sa demande de ma fille. Patience 1 On entre en proposition. Je vais chez M. d'Outremont (.3).
A la fin de l'année, dévotions.
Le jour de l'an, la procession. Ma peine de mon rang, mais m'y aguerrissant. Etat de la Cour le même, mais Mme de Gramont menant et charmant tout. Le reste à l'ordinaire, M. de Choiseul, tout, etc.
[Ij Ai'rivé au c.irii|i de Casscl, M. de Cro.v y reslo jusi|ii'.ni Sjullli'l. claie à laquelle coramencenl les opéralions militaires, qui dureul juscju'au 'o octobre. 11 revient ensuite par Cologne, Aix-l.a-Chapplle, Lièiie, Bruxelles, à l'Hcrmilage où il séjourne, et rentre à Paris le 24 décembre 1700.
Pendant cette campagne, qui est la troisième de son fils, alors âgé de 16 ans, celui-ci a reçu sa commission de capitaine.
(2) N'en ayant pas eu le temps, ceci est resté en sommaire et .abrégé. [S'oie de Vauteuv.]
(3) M. d'Outremont, avocat au P.irlement, ipii, .iprès la mort du maréchal de Bclle-Isle, fut son exécuteur testamentaire.
Les bals du Carnaval. Nous dansons en famille. Celui du prince de Soubise aux écharpes. Sa fille a la mante portée par une lorraine.
Le maréchal tombe malade d'un rhume avec des eaux (sic). Gela traîne. Le 23 janvier, j'y vais et j'apprends qu'il a empiré tout à coup et reçu les sacrements.
La nuit du 24 au 25, il achève un de ses testaments et est mieux par le travail. Le 25, à midi, Boyer me ledit au bureau où j'attendais. A deux heures, la tête a des disparades, mais il parlait bien de suite, comme au Conseil. Il agonise en parlant juste d'affaires et meurt comme à son bureau, sans extravaguer, que de parler mal à propos, mais avec suite et toujours au mieux et honnête. Il avait vécu le plus grand travailleur. Il meurt de même, le 26, à deux heures après midi.
On ne nous fait pas part de son enterrement. On le regrette un peu. Il laisse à l'Ecole, au Roi, les bureaux de la Guerre bâtis, son hôtel au ministériat de la Guerre, Bizy au Roi, Metz créé, le militaire remis et réglé, et à M. de Castries ses superbes papiers et effets. Homme étonnant, peut-être trop à projets, mais un des premiers travailleurs, honnête homme à bons principes, mais tout ambition. Le Roi dit : « Il voulait le bien, mais il était trop despotique ! » Enthousiasmé de M. deChoiseul,onen est tout consolé d'abord.
M. de Choiseula les deux: il perce les portes. Sa sœur accouche. Il s'y tient avec la Marquise. Là, tout se règle gaîment. Grand travail. Légèreté. Il se débarrasse. Je vois son plan, celui de la Marquise contre le roi de Prusse. Je déplais eu disant ma diversion et le peu qu'on peut compter sur la guerre d'Allemagne.
M. de Crémilles a sa partie séparée; Foulon (1), de Vault restent.
M. de Soubise nommé me recherche. Je me livre à lui.
Pendant cela, jevais souvent chez M. d'Outremont, exécuteur du Maréchal, ce qui nous retarde. Nous réglons les articles. On change souvent.
(1) M. Foulon, intendaut de la Guerre, chargé du bureau des fonds, des subsistances, de l'habillement, des hôpitaux.
En janvier, on m'a fait des propositions pour Mlle d'Estissac (1). Je traîne en longueur et me vois prêt à arrêter, pour nos deux enfants, plus tôt que je ne croyais.
Le mardi gras, au mariage de M. le comte d'Hautefort(2), où assiste le prince de Liège (3), frère de feu l'Empereur et de l'électeur de Cologne (4), qui meurt le S, à mon regret, en passant à Hermanstein.
Je me réoccupe des projets anciens contre l'Angleterre, de Dunkerqueet du Boulonnais. Je remets cela sur le tapis.
Le 15, les bureaux de la Guerre vont à l'hôtel de la Guerre.
Le 16 février, à Versailles, M. de Ghoiseal me bourre. Je me vois hors de tout, dégoté des côtes, etc., et reviens furieux. La Marquise m'accueille bien pour Mœurs et me fait voir sa haine personnelle du roi de Prusse, qui mène tout.
Je me trouve forcé dans l'embarras d'un rendez-vous avec M. d'Estissac. Je ne sais que décider. Balance. Le 19, le duc d'Havre vient m'embarrasserpour notre affaire pressée. Je lui parle de l'autre. Je le prie d'y passer. Il me ménage rendezvous chez lui, et ce rendez-vous délicieux où le duc d'Estissac marque une si belle âme, décide et m'enchante. Nous ménageons cette affaire. Mon lils la souhaite. Le curé porte nos objets. M. d'Estissac me la donne comme faite, mais, le 27 février, matin, le duc d'Havre vient me dire que le prince de Robecq la demande sur-le-champ. Nous soupons, chez le duc d'Havre, avec force amitiés. Je cours chez Mme d'Es-
(1 , Émilie-Alexandrine, fille de Louis-François-.Vnnand de La Rochefoucauld de Roye, duc d'Estissac depuis 1731. née en 1742, mariée, le 3 mars 1761, à Anne-Louis-Alexandre de Montmorency, prince de Robecq, veuf de la fille du maréchal de Luxembourg. (V. p. 153.}
(2) Armand-Charles-Emmanuel, comte d'Hautefort, né en 1741, marié, le 3 février 1761, avec Marie-Amélie-Carolinc-Jo.';èphe-Françoise-Xavièrc, comtesse de Ilochcnfels de Bavière.
(3) Jean-Théodore de Bavière, frère de feu l'r.nipereur Charles Vil, était né en 1703. 11 devint cvêiiHC de Ratisbonne en 171;», de Freysingen en 17:^7, de Liège en 1744, et cardinal en 1746.
(4j A la mort de Clément-Auguste, archevêque électeur de Cologne, arrivée en 1761, l'archevêché sortit de la maison de Bavière où il était depuis deux siècles, et ce fut Maximilien Frédéric, comte de Kœnigssegg-Uothenfols, né en 1708, qui fut élu.
tissac pour m'offrir, eu cas de manque. Elle m'offre l'autre, de quinze ans. Il était allé donner parole. Je le rencontre et lui parle. Il était trop tard. Tout cela fait roman. J'en suis touché, et je reviens chez Mme de Guerchy, finir avec Petit, ce qui met fin, enfin, à toutes nos affaires d'Harcourt. De là, je vais chercher d'Outremont, où était le duc d'Havre, où nous convenons encore des articles, ayant fallu tout céder, de notre côté.
Le 22 février, M. de Choiseul fait la grande promotion, mais pas de lieutenants généraux.
Après avoir été plusieurs jours touché d'avoir manqué ce mariage, et avoir été, pourtant, le 3 mars, à la signature du contrat du prince de Robecq, et diné chez M. d'Estissac, je revins m'occuper de mes affaires, payer un peu des dettes et m'arranger, car j'étais très en arrière, n'ayant pas, à beaucoup près, autant de revenu que de dépenses d'obligation.
La mort du pauvre maréchal de Belle-lsle avait retardé les affaires de ma fille. M. d'Outremont, conseil du duc d'Havre, ayant été son exécuteur testamentaire dont il fut tant parlé les premiers jours de mars, après bien des contestations oùil fallut toujours céder, on envoya les articles. Nous fûmes, le 7 mars, chez M. d'Outremont, le duc d'Havre et moi, où il fallut, pour ne pas rompre, en passer par tout ce qu'il voulut. Enfin, ce jour-là, nous rapportâmes les articles comme ils les voulurent, et nous les signâmes chez ma mère, au grand contentement de toutes les parties. Pendant ce temps, on travaillait, chez Bricaut, au partage de mes deux enfants, ce qui ne finissait pas. Le mariage se désignait pour dans l'été de 1762 ou l'hiver de 1763, le petit duc de Croy (1) n'ayant que seize ans et quelques mois, mais plus grand et plus fort que mon fils, qui avait pourtant un an de plus.
Le prince de Soubise m'ayant demandé, j'eus, dans ce
(1) Joseph-Anne-Auguste-Maximilien de Croy, fils du duc d'Havre, né en 1744, brigadier en 1780, maréchal de camp en 1784, lieutenaul général en 1814, épousa, le 20 février n6'2, Adélaïde-Louise-Angélique Gabrielle de Groy- Solre, sa cousine, fille de l'auteur de notre Journal.
506 JOURNAL DU l»UC DE CROY
temps-là, ma lettre d'avis datée du 28 février, pour être rendu sur le bas Rhin, à ses ordres, le 1" avril, ce qui était de bonne heure. Ainsi, je hâtai mon départ. Je n'avais pas été de longtemps à Versailles exprès pour ne pas gêner le sort, et aussi parce que la confusion des audiences publiques de M. le duc de Ghoiseul et le ton dont il me recevait ne me plaisait pas.
M. de Castries, maréchal général des logis de cette armée, me demanda où je voulais être. Je dis : « A la cavalerie ! » Cette armée avait paru en balance, mais elle reprit plus fort que jamais. Cependant, nous obtînmes huit jours de retard. Le Contrôleur général, homme très doux, honnête, et d'ordre, envoya à M. de Choiseul mes projets pour nuire au commerce des Anglais et m'en charger, car je suivais toujours, avec le principal goût, cette besogne, quelque abandonnée qu'elle fût, mais nous n'avions pas de réponse, et on ne savait comment approcher ce ministre presque plus que premier. Je vis, ces jours-là, les deux appartements percés : c'était des enfilades partout, et il ne paraissait pas que ce fût un arrangement pour peu de temps.
Le 8 mars, comme j'étais chez le Contrôleur général pour savoir s'il y avait réponse, il me dit qu'il était question de suspension d'armes. Un principal commis m'en lâcha quelque chose en rentrant. Mes nouvelles d'Angleterre et de la Haye s'accordèrent, et il y eut une lueur d'espérance de faire une mauvaise paix, car dans les situations où nous étions, on ne pouvait mieux. Mais il la fallait, ou en revenir à mes projets de laisser ruiner l'Allemagne, et de mettre tout en corsaires de force et autres s'entendant.
Le 10 mars, jour de la revue du Roi des Gardes françaises, je menai mon fils diner à Passy, à la jolie maison de M. de Valentinois (1), chez le prince de Liège, qui partait le lendemain pour tâcher d'aller se faire élire électeur de Cologne.
(Ij Honoré-Camillc-Léonoi'-Li'imur (jriin^ilili. iluc ilr Valculiiiois, né tn 1720, l)rijiiulier en 1743, mni'échal île camp en 174S, prince souverain de Monaco, pair de I-"rance depuis iT6i, avail épousé, en 17:17, Marie-CIn-istine Hrignolc, nièce du doge de Gênes.
M. d'Hautefort y était. Cela fut des plus joli et agréable.
Le 13 mars, je fus à Versailles et je vis le prince de Soubise. M. de Gastries me dit que, si j'étais le 15 à l'armée, j'y serais le premier, car M. de Broglie en avait tiré 18.000 hommes d'élite, et les troupes de France arrivaient tard. Tout cela n'était pas clair. Je dis que j'arriverais le 11 à Cologne, où ils me fixèrent.
M. de Soubise me fit voir sa liste des lieutenants généraux de douze en ligne; il n'y en avait guère de fameux. Il écoutait toujours tout le monde et mangeait de politesse. Je voulus aller à l'audience du samedi de M. de Choiseul, mais il était incommodé. Je lui fis donner encore un mémoire par le Contrôleur général pour Dunkerque et, en revenant, je tâchai, par M. d'Hérouville, son grand ami, de m'en faire écouter, mais j'appris, de ces deux messieurs, qu'il ne le voulait pas, et qu'il fallait laisser tout cela là. Ainsi finirent mes commandements et travaux sur les côtes, le maréchal de Belle-lsle faisant une grande perte pour moi.
Le 14 mars, la partie de mes équipages qui était à Paris partit pour aller joindre le reste à Condé, et je fixai ma marche pour partir le 25 mars, rester huit jours à l'Hermitage et Condé, et, de là, tout cousinant, par Bruxelles, Herckenrode (1), Liège-les-Bains à Aix la Chapelle, me rendre le 11 avril à Cologne.
Je fis nos paquets le 21 mars, samedi saint. On apprit, dans ces temps-là, que la tranchée était ouverte du 3 mars devant Cassel, belle ville à voir détruire. Le maréchal de Broglie, s'étant habilement retiré et rassemblé à Vilbel et Butzbach, remarcha en avant. Les ennemis étaient les quatre places derrière eux, assez embarrassés. Les adversaires du maréchal de Broglie commençaient à baisser le ton , et tout était douteux, mais les apparences de paix ou suspension étaient alors culbutées, à moins que ces événements là ne fussent décisifs, mais la campagne était ouverte dans la Hesse, quoique ce ne fût plus qu'un désert.
(1) Herckenrode, hameau de la province de Limbourg, près Curange. On Verra, ci-dessous, qu'une parente de M. de Croy s'appelait Mme d'Herckenrode-
Le duc de Bourgogne se mourait toujours. Enfin, il mourut le jour de Pâques, 22 mars. M. le Dauphin et Mme la Dauplîine furent inconsolables. Par son ouverture, il parut que c'était d'une chute et que le grand procès des deux facultés est décidé pour les chirurgiens.
Jetais très touché de ne pouvoir ni voir M. de Choiseul, ni avoir sa réponse. Je voyais, par là, mes travaux inutiles, peut-être mon bon incertain, et, hors l'affaire des triangles eii Allemagne, que je fis réussir au grand avantage de la géographie, tout le reste me parut au plus mal, ce qui n'encourageait pas pour aller, avec mon fils, à une campagne dont il n'y avait guère à espérer.
Le 23, lundi de Pâques, j'allai, avec lui, prendre congé. Il se trouva que c'était le jour de la signature du contrat de M. le comte de Stainville (1) où, chose singulière, je n'étais pas prié. Cela acheva de me prouver que j'étais mal avec le ministre, et, tout de go, j'allai, dans cette idée, à Versailles, mais la médaille y retourna du beau côté. Je pris congé du prince de Soubise qui me dit qu'il n'irait que vers le 20 avril. Je trouvai M. de Castries dans mes principes. Je vis la marquise malade, qui nous reçut bien. Je lui donnai, et à tous, le conseil des Mémoires de mon alfaire de Mœurs, qui se poussait.
Je joignis, enfin, M. le duc de Choiseul, dans l'antichambre de la Reine. Je lui présentai encore mon fils et je lui dis que, si je l'avais importuné, ce n'était que par bon motif. De noir, il me fit voir blanc en deux mots; il me dit que ce n'était que le manque d'argent qui empêchait de prendre mes projets, et qu'on me ferait revenir de l'armée, s'il y avait quehjue chose à faire pour m'en charger. Puis il me pria obligeamment à dîner, chose rare. A dîner il me dit qu'il voulait être à côté de moi. Sa sœur et sa femme, qui menaient tout, me firent
il) Jacques de Choiseul, (;oMilc ilc Sl.iinviUe, lieutennnl feld-ui.ircL'luil au service ilo l'Enipercur, jusi|u'cn 1700, était, ensuite, rentré eu France, où le lioi lui donna le grade de lieutenant général de ses armées.
Il épousa, le 3 avril 17(il, Tliomasse-Tliérèsc de Cleruimit d'Auilioisi', (ille de Jacques-Louis-tieorges, marquis de Uénel, et de iMarie-Ilenriclte-Hacine de Jonquoy.
mille amitiés. De même les principaux sous lui, et je vis que je partais bien en Cour et laissant tout le monde jjien disposé, ce qui fit qu'après avoir fait encore plusieurs choses utiles, et agréablement, surtout avec MM. de Vault, Bussy (l) . et Dubois, je revins aussi content que j'étais allé mécontent. Cette journée fut curieuse.
Au reste, on parlait mal du siège de Cassel et, s'il était pris, notre campagne pouvait être bien avancée, étant manquée d'avance. Ainsi, cela pouvait beaucoup décider.
Le 24 mars se passa à s'arranger et consoler ma mère, car il était bien dur pour elle et Mme d'Havre de voir tous les Croy à une pareille guerre.
Nous partîmes le 25 mars 1761.
J'appris, en arrivant, que Mme de Vérac, qui avait accouché
d'un garçon, était toujours à la mort et, comme c'était l'enfant chéri, surtout du prince de Tingry et de la mère, on n'était occupé que de cela.
Il fallut faire, le 2 décembre, ma cruelle entrevue avec Mme la duchesse d'Havre, et ma présence — ayant presque reçu les derniers soupirs d'un époux chéri — ne pouvait que lui être cruelle. Elle me tomba, en larmes, dans les bras. Nous étions saisis à l'excès. Je ne m'occupai qu'à lui parler de la sainteté de sa mort, ce qui, pour une sainte comme elle l'était, était la meilleure consolation.
Je vis qu'on désespérait presque de Mme de Vérac, et que toute cette maison n'était que douleur, cette pauvre mère ayant eu, de suite, la perte de son époux, la petite vérole de
(1) M. de Bussy était premier commis au ministère des Affaires Étrangères.
(2) La véritable entrée en campagne n'a lieu que le 10 juin. Dans l'inteiTalle, M. de Croy est resté à Dussekiorff dont il commandait le camp. C'est pendant cette campagne que se produisit l'affaire du pont de Westlioven, qui fut un des beaux faits d'armes de sa carrière, et la mort du duc d'Havre, tué au combat de Fillinghausen.
Les opérations terminées, il obtient l'autorisation de faire une course en Hollande avec son fils dont il ne néglige jamais une occasion de perfectionner l'instruction. Le 2 novembre, il est à l'Hermitage, et le 28 à Paris.
son fils, dont, heureusement, il s'était si bien tiré, et la maladie terrible de sa iille.
D'un autre côté, je trouvai qu'on n'avait point su mes affaires heureuses de la campagne ; que ma belle et importante alYaire du pont de Westhoven n'avait point pris. Rien d'heureux ne réussissant dans ce siècle-là, on ne s'occupait que de ce qui était mal et de l'exagérer pour fronder.
Voilà où je trouvai les choses, pour ce qui me regardait.
Les premiers jours de décembre, je fis deux voyages à Versailles. On ne m'y parla qu'au sujet de la cruelle perte dont j'avais été témoin du duc d'Havre, que ses excellentes qualités, et surtout son caractère gai et amusant faisaient généralement regretter. On ne me dit pas un mot de mes affaires agréables de la campagne. Je vis que j'avais perdu mes peines et risques de mon fils.
Cependant, le premier jour, M. le duc de Ghoiseul me pria à diner avec mon fils, et cette journée parut devoir annoncer une plus heureuse suite. Ce diner fut très agréable, la duchesse de Ghoiseul étant aimable et m'ayant beaucoup flatté. Le ministre, alors, comme premier ministre, quoique plus jeune que moi, et mon cadet et ancien camarade, m'ayant assez bien accueilli, on parla de mon Hermitage. Je dis que j'avais des arbres de Judée de trop. Il me dit : « Mettez-les sur les remparts de Coudé ! » Ce qui faisait voir qu'il n'avait pas oublié que j'en avais la survivance depuis onze ans, le vieux comte de Danois ne mourant pas, quoiqu'il eût été tué à Malplaquet.
^l. de Ghoiseul me montra d'abord bon visage, quoique je susse, par ce qu'il avait dit à M. le prince de Tingry, qu'il ne m'aimait pas. Il parut content de mon fils et promit de lui être favorable.
Après le dîner, qui n'était composé que de marins, je fis voir que j'entendais ce métier-là. 11 ne songeait qu'à la Marine, dont il venait de réunir le départememt à la Guerre, et ne songeait qu'à les incorporer de manière à ne pouvoir être séparés.
Je lui touchai, comme l'année dernière, un mot de mes
projets; mais, comme il n'avait confiance qu'en d'Hérouville, il reprit sa morgue. Je restai à causer avec sa femme qui me pria à souper, et avec M. de Thiers (1). Nous y retournâmes souper. Je me trouvai à côté du duc de Choiseul qui me fit bonne mine, et de sa sœur la duchesse de Gramont, qui menait tout en menant Mme de Pompadour. Nous paraissions prendre assez bien avec elle. Je lui parlai de la singulière suppression des preuves de Remiremont. Je vis que c'était son ouvrage, pour y faire recevoir les enfants de Mme de Stainville, sa belle sœur (Mme de Rénel) qui était là, jolie et bien faite.
Le soir, on ne fit que jouer, et je m'échappai de bonne heure. J'espérai, mais en vain, pouvoir suivre cela, mais je ne fus plus reçu. M. le duc de Choiseul nous dit, ce jour-là, qu'il allait diminuer de quatre-vingts millions les dépenses de la guerre d'Allemagne. C'est beaucoup, s'il pouvait la bien soutenir avec le restant. Il avait déjà diminué de vingt-cinq millions les dépenses des Affaires Étrangères, et il allait augmenter de vingt millions celles de la Marine. Jusque-là, c'était à merveille, mais tout se faisait avec une légèreté incroyable, comme je dirai dans la suite.
Ma première occupation, à Versailles, fut de faire accorder des grâces pour mon importante affaire de Westhoven, mais j'eus le cruel chagrin de voir qu'elles en restèrent là, ainsi que l'honneur qu'elle m'aurait dû faire. Je cherchai M. le prince de Soubise, sans le pouvoir trouver. Enfin, je le joignis chez Mme de Marsan qui se mourait, et on était inquiet de Mme de Soubise, alors la princesse de Guéménée, qui venait d'accoucher, de sorte que son charmant mari était père avant seize ans. J'eus beau agir au bureau et partout, j'enrageais de voir que je ne pouvais rien gagner pour les autres, pour mon affaire. Ce fut mon premier déboire de cet hiver, mais il m'en attendait bien d'autres !
(li Louis-Antoine Crozat, baron de Thier?, mort en 1*70, à l'âge de 71 ans fut lieutenant général des armées du Uoi et commandant de la province de Champagne. Il avait épousé Marie-Louise-Augustine de Laval-Montmorency, et était l'oncle de la duchesse de Choiseul.
Voyant que l'on se retournait du côté de la Marine, et que, si on était sage, il n'y avait de bon que d'en revenir à mes projets d'écraser petit à petit l'Angleterre par la destruction de son commerce, je me remis à travailler sur cette partie. Je m'occupai, les quinze premiers jours de décembre, de cet objet que j'aimais. Je retirai du coffre mes anciens papiers des côtes, et je fis un excellent mémoire sur la façon d'écraser le commerce anglais. Je le fis voir à M. Accaron (1) et à M. le Contrôleur général dont la sagesse sauvait la France. J'eus plusieurs conférences avec eux, où ils m'encouragèrent, et M. le Contrôleur général promit de m'aboucher avec M. de Laborde (2), fermier général, qui partageait, avec d'Hérouville, toute la confiance. Je crus que cela allait prendre et je m'y attachai, mais on ne put joindre M. de la Borde, et tout en restait là, quand ma cruelle affaire arriva.
Je passai donc ma première moitié de décembre à beaucoup travailler à tous ces objets-là, rien ne réussissant d'aucun côté, et la maladie de Mme de Vérac rendant toujours tout noir dans la famille, de sorte qu'on ne me parlait plus du mariage de ma fille, dont j'étais toujours étonné.
Au mois d'octobre (1761), M. le duc de Clioiseul avait fait imprimer et publier le Me mon-e /izsio)'?"(^ue (3) contenant toutes les pièces de la négociation pour la paix avec M. Pilt, que celui-ci avait rompue brusquement le 20 septembre. Le but de cette publication était d'échauffer les esprits en faisant voir que c'était l'Angleterre qui avait rompu, et qu'on avait été jusqu'à l'extrême dans les propositions basses que la France avait offertes (voir ce livre).
Cependant, on aurait fort étonné M. Pitt, si l'on avait mis simplement bon au bas de son premier mémoire de proposi-
(1) M. Accaron, commissaire ordinaire do la Marine, au bureau duquel ressorlissaient les Colonies.
(2) Jean-.losepli, marquis de Laborde, né en 1121, banquier de la Cour depuis le 4 février 1759. Sa famille, qui existe encore, a, aujourdlmi, pour chef, M. le marquis de Laborde, archiviste-paléographe.
(3; .Mémoire Itistorirjue sur la iici/ocialion de la France et de l'Angleterre, depuis le -26 mars 1161, jusqu'au iO scj/lembre de la même année, avec les pièces justificatives. Paris, imp. royale, IIGI, in-8° et iD-12,
tion par article, et tout dépendait de savoir si, en allongeant nous aimons mieux, car nos propositions étaient fines et, en cédant beaucoup, nous gardions le nécessaire, dans chaque partie. '■
Ces négociations de paix totalement rompues, on se retourna vers l'Espagne, avec qui l'on traitait secrètement, et on crut qu'il fallait encore rechanger de système général ce qui était si commun chez nous. M. le duc de Choiseul m avait dit, il y avait un an, que ce n'était que par la guerre a Allemagne qu'on pouvait user et abattre l'Ano-leterre On revint, alors, à croire que ce n'était que par la mer qu'on avait tota ement abandonnée, et M. Berryer, qui en était ministre 1 aurait vendu en entier pour payer ses dettes, n entendant que la partie économique où il avait fait de bonnes réductions d'épargne; entre autres Dunkerque et tous les autres ports avaient été remis aux marchands, et il ne restait de port, à la Marine, que Brest, Rochefort et loulon. Elle venait d'être supprimée de tout le reste.
La Cour étant résolue de revenir à la Marine, il fallait un ministre qui fût capable de la rétablir. M. Berryer y était déteste Cependant, il était toujours un des principaux amis de confiance de Mme de Pompadour. Pour accommoder tout cela, en novembre on donna à M. Berryer les sceaux, que le Roi avait tenus si longtemps. Il resta ministre avec des provinces, mais sans département, et M. le duc de Choiseul qui embrassait tout avec la plus grande vivacité et sagacité' et qui était tout, ainsi que sa sœur, auprès de la Marquise' eut la Marine qu'il réunit et incorpora tout à fait au ministère de la terre. Il donna à son cousin le comte de Choiseul qui revenait de Vienne, les Affaires Étrangères, se réservant pour les raisons qu'on vit après, l'Espagne et le Portugal. Ainsi, il restait en partie ministre des Affaires Étrano-ères tout a fait de la Guerre et de la Marine, et réunissant à tout cela 1 entière confiance de Mme de Pompadour, il fut plus que premier ministre, ayant la plume de toutes les parties, et jamais crédit ne fut plus entier et décisif.
M. de Saint-Florentin garda ses détails ordinaires.
514 JOURNAL nu DUC nE CROt
Le Contrôleur général, homme sage et de bon ordre, soutenait le crédit et était très content de M. le duc de Clioiseul, qui avait de l'ordre et entendait la partie économique, du moins ne demandant rien au-delà de ce qui avait été arrêté. Mme de Pompadour, lasse d'avoir eu bien du travail par elle-même, l'abandonna en entier à M. le duc de Clioiseul, qui l'amusait et y passait beaucoup de temps, car il en donnait à tout, et même à ses plaisirs, tranchant et décidant très promptement, et ayant le travail très facile.
Tout le travail tombant sur lui, le reste n'était plus rien, on ne le voyait que très difficilement, ou aux audiences. Mme de Pompadour était toujours renfermée avec sa sœur Mme la duchesse de Gramont, femme de beaucoup d'esprit et d'un esprit décidé, de sorte qu'on ne voyait plus guère Mme de Pompadour, qui devenait très difficile en tout.
Le Roi s'amusait, à l'ordinaire, à la chasse, ne soupant dans les cabinets sérieusement qu'avec la petite jeunesse qui chassait encore, et il soupait, une fois par semaine, avec ses enfants. On disait qu'il s'amusait dans l'intérieur, et avait de jolies connaissances qui donnaient quelquefois de l'inquiétude à la Marquise. Il y en avait une, alors, dont la grossesse faisait beaucoup de bruit. D'ailleurs, il ne voulait poiut du tout travailler par lui-même, quoiqu'il en eût été capable, s'il l'avait voulu. Et, comme il ne disait jamais un mot à ceux qui arrivaient de le bien servir, cela n'augmentait pas l'émulation. En général, la nation, dégoûtée de tout, ne faisait, depuis longtemps, que fronder, et paraissait ne se plaire qu'à cela, de sorte que, depuis longtemps, on ne voyait et ne parlait qu'en noir.
Le ton et l'esprit décidés de M. de Choiseul retenaient les esprits, et il paraissait qu'il devait, par son caractère, faire un bien ou un mal extrêmes, les choses étant dans une rude crise. Le plan de M. le duc de Choiseul parut être de rendre la Marine bien liée avec la terre. En conséquence, il iit les plus grands changements : il supprima les troupes de mer, incorpora son artillerie, et tout fut changé, et, au 1" janvier, il supprima la moitié des régiments de cavalerie et les incor-
pora dans l'autre moitié. Il n'y en eut plus que trente trois en tout, dont dix de princes ou particuliers. Il n'y eut plus de régiments de gentilshommes. Par là, ceux que j'avais fait avoir à MM.deTrazégnies et de Saint-Aldegonde furent supprimés, et on ne voyait que des changements, qui se faisaient avec la plus grande légèreté, mais dont il y en avait beaucoup de bons. Restait à voir si, dans un temps si critique, c'était le moment de les faire.
Pour Paris, il s'occupait principalement de l'affaire des Jésuites, dont les parlements avaient juré la perte, et c'était d'ailleurs, toujours l'oiseau volage et qui ne s'occupait que des misères et des petites histoires du temps.
Les choses étaient dans cet état, lorsque, le 18 décembre étant à souper chez madame la Première, on conta comme nouvelle que M. le prince de Beauvau repassait sur M. de Castries. Cela ne me frappa pas beaucoup d'abord, n'y ajoutant pas foi. J'y réfléchis le lendemain, et j'allai aux informations : on me dit que cela était sûr.
Je restai deux jours tout assommé, et sans pouvoir concevoir de quelle manière cela se ferait, car on ne pouvait le faire passer au-dessus de nous, puisqu'il avait ses pouvoirs, comme nous les nôtres, et que le ministre de ce temps-là étant mort, on ne pouvait lui en donner d'autre contresigné du secrétaire d'Etat de la Guerre, et qu'on ne pouvait intervertir un ordre de tableau sans changer de grade. Ainsi, je ne concevais pas que cela put me regarder.
J'allai encore m'informer, mais on me dit que, quelque inconcevable que cela fût, on le faisait passer au-dessus de nous aussi^ c'est-à-dire s'avancer de trente rangs. Je fus assommé d'un pareil coup sans exemple, dans le moment où je ne m'attendais qu'à des grâces. Mais ce fut bien pis, quand j'eus regardé notre liste dans VAhricinach, et que je vis que, de ce nombre, nous n'étions qu'une douzaine servant, dont je me trouvais le quatrième, et le premier de ceux qui étaient à Paris, et de ce qu'on appelle d'une certaine espèce à ne pas pouvoir éprouver pareille chose. J'entrai, alors, dans un désespoir effroyable, regardant cela comme un point d'hon-
neur, quoiqu'on n'eût eu en vue, réellement, que de le remettre au-dessus de M. deCastries. Pour lui, il l'avait passé, mais pour moi, il n'y avait aucun prétexte, de sorte que cela me tombait d'aplomb sur la tête.
Je ruminai, alors, les plus terribles voies de vengeance que le point d'honneur indique, et je me vis perdu sans ressource, quelque chose que je fisse, car le moins était de passer au service étranger, ou de quitter, en perdant tout le fruit de tant de peines, mon gouvernement assuré, l'avancement de mon fils, et moi mourant peut-être, après, de chagrin de n'être plus au service que j'avais tant aimé, quoii[ue je m'en dégoûtais bien, par tout ce que je vo^'ais.
Je fus trop écrasé, pendant un jour ou deux, pour pouvoir agir. Enfin, je résolus d'aller moi-même aux informations, à Versailles.
Le 23 décembi-e, je passai chez M. le prince de Tingry de grand matin. Je le trouvai plus froid que je ne voulais, et qui ne m'en apprit que trop. J'allai, ensuite, chez mon ami M. Dubois, à Versailles, premier commis qui faisait tout et en était digne, et chez les autres que cela regardait. Je n'aurais pas la force de répéter tout le détail de cette cruelle affaire (1).
Je ne connaissais de remède que de repasser mon concur-
(I) Suit lin résumé de conversations tenues, au sujet de cette affaire, avec MM. le prince de Tinjjry, Dubois, de Fumeron, de Vault, de Souhise, .\ccaron ; des brouillons de lettres de M. de Croy au duc de Choiseul, à M. Dubois ; la réponse de celui-ci, celle de M. de Choiseul, deiix répliques de M. de Croy au duc de Choiseul, une lettre de M. de Croy au Roi, une lettre de Mme de Pompadour, un résumé de délibérations de famille, une lettre de la marquise de Lcydc, cl une de la princesse de Croy mère. De tout cela, nous ne voyons à reproduire que la lettre de Mme de Pompadour (v. p. 524), et celle du duc de Choiseul, que voici :
M A Versailles, le 2u décembre 1761. — 11 est vrai, Monsieur, que le Roi, dans le temps de la promotion du 28 décembre 1758, donna à M. le prince de Beauvau une assurance par écrit qu'il reprendrait son rang sur ses cadets qui avaient été avancés dans cette promotion. Sa Majesté fit cette grande grâce à M. de lîeauvau, par attention pour les services qu"il lui a ri'ndus en la qualité de capitaine des Cardes du Coi'ps, mais elle exigea que cette grâce ne fût publiée que lorsqu'elle l'ordonnerait. En cela, M. de lîeauvau fut traité différemment de ceux qui eurent alors des dédommagements, l.e Roi a jugé
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rent, mais la chose était impossible ; étant faite depuis un an, le Roi, ni le ministre dont il était très proche parent, ne voulaient en avoir le démenti, et il était si despotique, que personne n'osait presque lui parler, excepté à ses audiences.
Comme je ne me possédais pas assez pour pouvoir parler de mon affaire, je résolus de ne voir personne que mes plus proches, et de profiter d'une fluxion pour me faire excuser de ne pas aller à la cérémonie du Jour de l'An où, d'ailleurs, mon rang me révoltait, m'y voyant le dernier de la dernière classe.
Pour remplir, en ce que je pouvais, le serment de l'Ordre, je fis de mon mieux mes dévotions, aux Carmes. Ainsi finit, pour moi, cette année remplie d'événements de toutes espèces.
qu'il n'y avait, actuellement, aucun inconvénient de pulîlier l'effet de ses bontés pour M. de Beauvau. Je n'étais point ministre de la Guerre lorsqu'il les a obtenues, et je dois me borner à vous marquer simplement le fait tel qu'il est à ma connaissance. J'ai l'iionneur d'être, etc. »