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mais le Roi alla à Choisy le lendemain, et j'attendis son retour.
En septembre, j'allai quatre jours à Versailles, et je revins à Doue le 12 septembre. Ma mère y arriva, venant du Petit- Quesnoy, le 17. Il me prit, le 18, un très gros accès de fièvre ijui n'eut point de suite.
Dans le milieu du mois de septembre, le pain devint très cher à Paris. Il alla jusqu'à cinq sols la livre, de sorte que cela excita une petite émeute dans le peuple, et, le Roi ayant traversé Paris, l'on cria misère au lieu de Vive le Itoi! et M. le Cardinal (1) passant ii la place Maubert, pour aller au collège de Navarre, les femmes l'arrêtèrent avec grand tumulte, dont il eut une extrême peur. Le pain continua très longtemps à être cher (2).
Le 6 septembre, je partis de Doue avec ma mère, et nous allâmes à Champigny par la traverse de Bondy. Je fis deux voyages à Paris, et j'allai, le 15 octobre, à l-'ontainebleau. Je passai par Choisy-le-Roi que je ne connaissais pas, et je fis une visite, en passant, à M. Le Rov, doyen des avocats, à Orly.
Le 17 octobre, je recommençai à chasser avec le Roi, et nous prîmes le deuxième cerf, une bonne lieue par delà Nemours. Le 22 du même mois, j'allai à cheval, avec le prince d'Havre, au Musnil-lJroglio. Nous }■ primes deux loups, d'une chasse, et nous en revînmes, le 28, à Fontainebleau, à cheval.
Le .31 octobre, le Roi déclara, ;ivaut que d'allerà la chasse, où j'eus l'honneur de l'accompagner, la mort de l'Empereur Charles-François d'Autriche, en qui cette maison s'éteignit.
(1) AnJré-lIercule, cardinal Je l'ieury, né en 1G53, ministre dlitat de l'iC à sa mort, arrivée le 29 janvier ni3.
(2) On lit, dans les Mémoires de Luyncs, à la date du 2o septembre : o ... La cherté des blé= donne occasion à beaucoup de murmures; le pain vaut jusqu'il quatre sols six deniers et cinq suis la livre à Paris, il Versailles et ici (Fontainebleau). .. 11 y a eu de petites séditions, non seulement àVersaUlcs, comme j'ai marqué ci-dessus, mais h Iticétro, où on a été obligé de faire venir la maréchaussée et le guet. 11 y a eu quinze ou vin^t personnes tuées ou blessées... »
Le 24, les émeutiers, au nombre de deux mille, environ, avaient chassé les boulangers jusqu'à Virollay, et enlevé leurs sacs de farine.
Il mourut à Vienne le 20 d'octobre 1740, d'une inflammation de bas-ventre, âgé de 55 ans et 20 jours. Cette nouvelle — la plus grande qui pouvait arriver en Europe — est l'époque du commencement des grands événements qui doivent en arriver.
Le 3 novembre, jour de Saint-Hubert, je chassai avec le Roi, comme j'avais fait depuis douze jours, sans en manquer une seule : nous eûmes, ce jour-là, une grêle si prodigieuse à essuj'er que l'on pensa en perdre la vue. Nous prîmes deux cerfs.
Le 5, j'eus l'honneur de souper dans les cabinets, ce qui ne m'était pas arrivé depuis l'année d'auparavant, à Fontainebleau.
Le 8 novembre, je repartis de Fontainebleau et j'allai par Melun, Brie-Comte-Robert et Grosbois, à Champigny où était ma mère, d'où je fls plusieurs petits voyages à Paris.
Je revins, avec ma mère et toute sa maison, de Champigny, le 30 décembre. Nous y avons mené une vie douce par la gaîté et le repos champêtre.
La fin de cette année fut aussi lamentable que son commencement, par la cherté du pain dans tout le royaume, hors le Languedoc. Il valut longtemps, à Paris, 5 sols et demi, et en Flandre et dans d'autres provinces, il monta jusqu'à 7 sols et demi, ce qui causa beaucoup de misère et un peu de tumulte, mais qui fut bientôt apaisé.
Le 15 octobre, le Roi nomma M. de Belle-Isle (1) son ambassadeur plénipotentiaire et extraordinaire à Francfort, pour l'élection d'un Empereur.
Dans le mois de décembre, les pluies continuelles et la douceur du temps, qui fit fondre les neiges, causèrent des débordements effroyables et presque universels. Presque toutes les rivières de France firent des désordres très considérables, ce qui augmenta beaucoup la misère dans les pro-
(1) Louis-Charles-Auguste Fouquet, duc de Belle-Isle (1684-1761), lieutenant général, gouverneur de Metz, fut créé en 1741, maréchal de France.
II avait épousé, en premières noces, Henriette-Françoise de Durlort-Civrac, et en secondes noces (1729) Marie-Casimire-Thérèse-Geneviève-Emmanuelle, fille du comte de Béthune et d'Henriette d'IIarcourt.
vinces. La Marne et la Seine débordèrent considérablement. La rivière monta, dans Paris, à 2'! pieds 3 pouces, ce qui lit 12 pouces de plus qu'en 1711, et 3 ou 4 de moins qu'en 1031, qui est la plus grande inondation du siècle. Elle couvrit la dernière marche du perron de l'Hôtel-de-Ville, tout le cours, et partie du faubourg Saiut-Honoré, et l'on alla en bateau dans un tiers des rues de Paris.
L'eau monta jusque sur la chaussée d'Issyà Meudon, près les Moulineaux, et l'on alla à Versailles par Châtillon, et presque toutes les plaines des environs de Paris en furent couvertes. L'eau commença à augmenter le l"'' décembre, et fut à sa plus grande hauteur, la veille de Noël. Le 24 décembre, l'eau fut, dans nos caves, plus haut que la voûte, et il ne s'en fallut que de 11 pouces qu'elle n'entrât par les soupiraux, dans la cour, et sur le chemin de Versailles, et, dans des rues, j'accrochai, en chaise et en carrosse, des bateaux. Tous ces fléaux, et la mort de tant de têtes couronnées, annonçaient bien les plus grands événements.
Mon mariage avec mademoiselle d'Harcourt, liUe du maréchal. — Vie de famille. — Ma première campagne en Allemagne : départ le 23 août 1741 ; retour à Paris le 20 mars 1742. — Présentation de la princesse de Croy à la famille royale. — Séjour à Fontainebleau. — Nouveau départ pour l'armée, le a mai 1742; retour à Paris le 17 janvier 1743, — Portrait du cardinal de Fleury. — Sa politique. — Le maréchal de Belle-Isle. — Disgrâce de madame de Mailly ; elle est remplacée par madame de la Tournelle, créée duchesse de Chàteauroux. — Chasses à Saint-Germain. — Mémoire au Roi pour obtenir le gouvernement de Condé. — Départ pour l'armée, le 17 avril 1743 ; retour le 14 novembre à Paris, où j'apprends que ma femme vient de me donner un fils, — Chasses à Fontainebleau. — Courtisans et favorites: MM. de Piichelieu elde Meuse ; mesdames deFlavacourt, de Lauraguais et d'Antin. — La reine Marie Leczinska. — Travail du Roi. — Cérémonie de l'ordre du Saint-Esprit, le l=''janvier 1744. — Le gouvernement de Condé est attribué au comte Le Danois, dont je demande la survivance. — Je pars pour l'armée le 6 avril 1734. — Mort de la princesse de Croy, ma femme. — Je rentre à Paris le 1" décembre. — Mort de la duchesse de Chàteauroux. — Chagrin du Roi. — Préliminaires du mariage du Dauphin. — Réjouissances. — Mon départ pour l'armée, le 21 avril 1743 ; retour à Paris le 17 mars de l'année suivante. — Manifestation, àl'Opéra, en faveur du maréchal de Saxe. — Etat de la Cour. — Mon départ, le 20 avril, pour la campagne de 1746. — Retour le 18 novembre. — Le duc d'Harcourt
maréchal de France. — Ma présentation à madame de Pompadour, à Fontainebleau. — Chasses. — Le « Catafalque » du roi d"Espagne à Notre-Dame de Paris. — Crédit de madame de Pompadour. — Mon règlement de vie.
Le 8 janvier i7'il, M. d'Orsay, mon meilleur ami, mourut. Le 10, M. de Besenval et moi nous assistâmes à son enterrement. Nous l'avions assisté pendant sa maladie, qui fut de quatre mois, toujours en dépérissant ; matière à bien bonne réflexion : il avait 19 ans et était très robuste.
Le commencement de l'hiver 1741 fut très doux, hors les rivières qui restèrent toujours trop grosses pour être navigables. La Seine fut plus de deux mois sans rentrer entièrement dans son lit. Les bateaux ne purent arriver que les premiers jours de mars.
Le 20 janvier, la gelée commença assez fort; le 25, il gela de sept degrés et demi^ un trois quarts moins qu'en 1740^ mais, heureusement, il dégela tout à fait le lendemain, et le temps continua à être fort doux.
Le 30 janvier, Mme de Solre (1), ma tante, arriva, avec M. Cordier, qui avait été mandé au sujet de mon mariage avec Mlle d'Harcourt, dont il était question depuis deux mois juste (2), et dont le consentement du comte de Beaufort était arrivé depuis huit jours. J'avais déjà vu cette demoiselle deux fois chez Mme des Ursins (3], qui avait ménagé cette affaire.
Le samedi 4 février, ma mère et moi nous allâmes faire, à riiùtel d'Harcourt (4), où tous les parents étaient assemblés,
(1) Josèphe-Charlotte, abbcsse du cliapitre de Maubeuge, appelée Mme de Solre, était fdle de l'hilippe-Emmanuel-Ferdinand-Krançois de Croy, grandpère de l'auteur de nos Mémoires.
(2) Angélif[ue-.\délaïde d'Harcourt. née le 30 août 1119, (iUe de François, maréclial duc d'Harcourt, et de .Marie-Madeleine Le Tellicr, sa seconde runimc. Le mariage fut célébré le 18 février nil. La princesse de Croj- mourut le 7 septembre niG.
(3^1,0 lexti^ ])(irle « Muic des Hursin. » Il doit s'agir de la femme du niari|uis (le Trainol, (|ui s'appelait do llarvillo des L'rsins. Voir ci-dessus pagr 'i.^ (■S) L'bûtel d'Harcourt était situé nie de Lille, au coin de la rue ibi Uac.
la demande de Mlle d'Harcourt. Une heure après, l'on lut et signa les articles dont on était convenu la veille.
Le lendemain 5, M. le duc d'Harcourt (1) me mena à Versailles pour en demander l'agrément au Roi et des princes et princesses.
Depuis ce moment, j'allai tous les jours à l'hôtel d'Harcourt où l'on ne me regarda plus que comme un fils de la maison, jusqu'au dimanche gras 12 février, que nous allâmes faire signer le contrat au Roi, à la Reine, à M. le Dauphin et à Mesdames. Les jours suivants, nous allâmes le faire signer à Paris aux princes et princesses.
Le 15 février, mardi gras, ^Ille d'Harcourt vint souper pour la première fois, et à un petit bal chez ma mère. Le vendredi 17 se passa à se parer. Le soir, à sept heures, l'on se rendit au bel hôtel de M. le maréchal de Belle-Isle (2), où M. le duc d'Harcourt donna un magnifique souper de noces, où il y eut trente-cinq convives et, après minuit, le 18 février, M. l'abbé d'Harcourt, doyen de Notre-Dame (3), et oncle de Mlle d'Harcourt, nous fiança et nous maria, ensuite, dans la chapelle de l'hôtel de Belle-Isle, assisté du curé de Saint- Sulpice, qui dit la messe.
Le coucher se fit en cérémonie à l'hôtel d'Harcourt qui était tout à côté. Le lendemain, sur les sept heures du soir, l'on se rendit chez ma mère pour y demeurer, où il y eut une bonne musique avant et après souper, et une belle fête avec les mêmes conviés.
Mon régiment, mon mariage, et, peu après, mon équipage
(1) François d'Harcourt (1689-l'o0), capitaine des Gardes du Corps en 1717, lieutenant général en 1739, maréchal de France en 1746, avait épousé, en secondes noces, le 31 mai 1717, Marie-Madeleine Le Tellier, fille de Louis- François-Marie, marquis de Barbezieux, et de Marie-Thérèse-Adolphine-Eustachie d'Allègre, sa seconde femme.
(2) C'est, aujourd'hui, la Caisse des dépots et consignations, sise quai d'Orsay.
(3) Louis-Abraham d'Harcourt (1694-1730), frère du maréchal François d'Harcourt, docteur en théologie de la faculté de Paris, grand vicaire du cardinal de Xoailles, doyen de l'Église de Paris en 1733, commandeur de l'Ordre du Saint-Esprit en 1747, reçu en la chapelle de Versailles le 1" janvier 1748.
de guerre, toutes ces dépenses s"étant trouvées ensemble, je dérangeai alors mes affaires d'environ trois cent mille francs, sans qu'il y eût de mu faute.
Le 22 février, nous allâmes, en noce, à la Comédia-F'rançaise, et, le 24, à l'opéra de Proserpine (1), où Mlle Pontarly débuta.
Le 11 février, le Roi avait déclaré sept maréchaux de France : MM. de Urancas, de Chaulnes, de Xangis, d'Isenghien, de Duras, de .Maillebois et de Bello-Islo. 11 y en eut, alors, quatorze en tout.
Le mois de février fut parfaitement beau, ainsi que celui de mars, et l'iiiver, à trois ou quatre jours près, fut très doux.
Mon mariage m'ayant fixé, hors quelques voyages à Versailles, je demeurai assidu avec ma femme, pour qui je pris beaucoup de tendresse. Tous les soirs, nous nous rassemblions à l'hôtel d'Harcourt, rue de Bourbon [2], toute la famille chez la vieille et respectable maréchale d'Harcourt (3;, au nombre de quinze ; tous ces enfants et petits-enfants d'une union charmante et bien agréable, et cela a toujours continué de même. La maison de Mme d'Hautefort 4), ma bellesœur, ayant communication avec celle de la maréchale, cela augmentait encore l'agrément.
Le 12 mars, mon confesseur étant alors prédicateur du Roi, j'allai à Versailles faire une confession générale, et, de là, je pris tout un autre train de vie que celui que je menais depuis quelques années.
(1) l'ro^erpine, tragédie lyrique en cinq actes, précédée d'un prologue, paroles de Quinault, musique de Lulli, représentée à l'.Vcadéniif ■ii' Mnsi.pii^ le 16 novembre 1680.
(2, Aujourd'hui rue île Lille.
(3) Mai-ie-Anne-Claudo Brulart, (ille de Claude lirulart, marquis de Genlis, et d'Anirélique Fabert, avait épousé, en 1687, Henri d'Harcourt, m.arquis de lieuvron il6,')4 1118;, maréchal de Krance en 1103.
Elle mourut le 15 décembre n.'iO.
(1) Françoise-Claire d'Harcourt yniN-n.'Jl), fille ainée de François, duo d'Harcourt, épousa, le 6 juillet 1738, Knimanuel-lJieudonué marquis d'il au teforl, de Surville et de Sarcelles, né en nou, maréclial de camp en 1710, ambassadeur à Vienne en 17111.
Le 19 mars, M. le prince de Monaco fut envoyé à la citadelle d'Arras (1).
Le 2 avril, jour de Pâques, j'allai à la grand'messe à Notre-Dame, où M. l'abbé d'Harcourt, oncle de ma femme et doyen de Notre-Dame, officiait, et, le 5 avril, je fis mes Pâques.
Le 7 avril, je partis pour mon premier voyage à la Meilleraye (2).
Je repartis le 27 avril pour Paris.
Je retrouvai avec grande joie ma chère femme que j'aimais beaucoup, qui avançait dans sa grossesse. Pendant tout ce temps, il fit toujours une sécheresse terrible qui fit bien craindre pour les biens de la terre.
Pendant le mois de mai, je fis quelques voyages à Marly et à Versailles. J'allai voir les deux MM. d'Havre à une retraite, aux petits Jésuites, très édifiante : c'était une bonne précaution pour la grande guerre que l'on voyait qui allait commencer.
Le 31 mai, je vis, à Versailles, la réception du duc de Gramont (3) que le Roi reçut lui-même colonel, au milieu d'un grand bataillon carré à centre vide du régiment des Gardes, vis-à-vis les écuries : cette cérémonie est fort belle.
Le 19 mai, j'avais vu l'enterrement de son frère et, ce jour-
(1) Voir ci-dessus, page 10. Le prince de Monaco venait de rompre son mariage avec Mlle de Bouillon, à cause de son attachement pour une jolie veuve, Mme de Néri. C'est probablement à la suite de cet incident qu'il fut enfermé dans la citadelle d'Arras.
(2; Terre du duc d'Harcourt, sise au bord de la Seine, près la forêt de Brotonne, au diocèse de Rouen.
Le prince de Croy y reste jusqu'au 24, et va, de là, visiter le Havre. Avant de revenir à Paris, il s'arrête à Rouen, pour y voir M. de Beuvron, oncle de sa femme.
(3, Louis de Grainont 1689-1143), second fils d'.Vntoine de Gramont, maréchal de l-'rance, et de Marie-Christine de Noailles. fut nommé lieutenant général en 1738, et obtint, le 23 mai 1741, le régiment des Gardes françaises, vacant par la mort du duc de Gramont, son frère aine. Reçu duc et pair de France le 13 mars 1742, il fut tué à Fontenoy en 1743.
là, on publia l'augmentation de dix hommes pour l'infanterie, et tout annonçait la guerre.
Le 1'" juin, jour de la P'ète-Dieu, le Roi nomma M. le duc de Fleury (1) premier gentilhomme de la Chambre, à la place de M. de la Trémoïlle.
Le 3 juin, je commençai le lait de chèvre all'aibli. Le 20, nous fûmes en famille, pour la première fois, coucher une nuit à la jolie maison que le duc d'Harcourt a, à Saint-Germainen-Laye, et un [an] après, ma mère et moi nous la louâmes encore par moitié. Le 23 juin, j'allai, avec mes parents, voir le feu de la Grève, pour la Saint-Jean, chez un chanoine de Notre-Dame.
Le 24, jour de ma naissance, je fis mes dévotions. Le 25, j'assistai à la signature du contrat de Mlle de Joyeuse avec M, d'Ecquevilly (2).
Le 11 juillet, on déclara à Versailles les régiments à qui on avait envoyé, deux jours auparavant, les ordres pour se tenir prêts à marcher en campagne, sans autre avis. Le mien fut du nombre, et l'on crut que ce serait la première colonne de troupes qui marcherait incessamment. Trois jours auparavant, en ayant eu la nouvelle, j'avais commencé mon équipage. Le 20 du môme mois, on publia la destination des troupes, et l'on nomma les officiers généraux. Je sus que mon régiment ne servirait pas en Bavière, comme je l'avais demandé, mais sur la Meuse, sous le maréchal de Maillebois (3), qui m'avait demandé, et qu'il devait arriver le 28 d'août,
(1| Aiulrc-llcrciile de Rosset, iliu- i\v Klciiry, ni en l'I'i, brigadier de dragons le l" janvier IIIO, premier ^'eulilhomme de la Chambre en H il, lieutenant général en ITiS. épousa, le (i juin l'iM, Anne-Madeleine-Kraneoise d'Auxy de Monceaux, dame du l'alais de la Heine, en août 1740.
(2) Augustin-Vincent Ilennequin, marquis d'Kcquevilly, capitaine général des chasses, tentes et pavillons du Roi et de l'équipage du sanglier, maréchal
.de camp en lliiO, lieutenant général en 1780, épousa Honorée de Joyeuse, fille de Jean-Gédéon-André, marquis de Joyeuse, et d'Antoinette de Villcrs de Rousseville.
(3) Jean-Baptiste-François Desmaretz, marquis de Maillebois (1682-1762), avait clé nommé maréchal de France le 11 février l"il.
11 avait épousé, en 1713, Marie-lîmmanuellc d AUùgrc, qui devint, en 1750dame de Mesdames de France.
SOUS SeJan, ce qui me donna un peu plus de temps qu'aux autres pour faire mon équipage.
Je pris congé du Roi à Versailles, le 25 juillet; mon équipage partit de Paris le 16 août, et j'en partis pour Sedan le 23 août 1741, pour ma première campagne, bien aise d'aller faire mon métier, et bien touché de quitter mon aimable femme.
J'arrivai à Paris le 20 mars 1742, à 7 heures du soir.
J'y trouvai, avec bien de la joie, ma mère en bonne santé, ainsi que ma femme, quoique un peu maigrie de sa couche qui avait été très rude. Je trouvai que le chevalier d'Harcourt (2) venait de se marier avec la veuve de M. Briçonnet,, et que le maréchal de Belle-lsle était fait duc à brevet.
Je vis ma fille, qui était une enfant assez forte, et je songeai à remplir ce qui m'avait engagé à mon voyage à Paris, qui était mes Pâques, de mettre en ordre ce que j'avais vu, de prendre des bons arrangements pour l'avenir.
J'appris aussi que le duc d'Harcourt, mon beau-père, était parti au commencement du mois, et qu'il commandait la première colonne des troupes françaises qui passaient de nouveau en Bavière, et je trouvai la bonne maréchale d'Harcourt dépérissant un peu.
Le 25 mars, jour de Pâques, j'allai à Versailles où je fis ma révérence, comme arrivant, au Roi et à la famille royale. La cour était très triste, y ayant peu de monde, et le Roi ne laissant plus souper les seigneurs qui le suivaient à la chasse,^
(1) Compte rendu de la campagne de 1741, depuis le 23 août jusqu'au 6 octobre, époque à laquelle sont pris les quartiers d'hiver. Pendant ce temps, le prince de Croy voyage en Allemagne. Eu janvier 1742, il se rend à Francfort pour l'élection de l'Empereur Cliarles A'III, dont le couronnement a lieu le 12 février. Il quitte Francfort le 2 mars et arrive, le 10, à Mayence. Le 20, il est à Paris.
(2) Henri-Claude d'Harcourt, né en 1704, d'abord chevaliev, puis cointe d'Harcourt, frère du maréchal François d'Harcourt, brigadier en 1740, lieutenant général en 1748, épousa, le lo février 1742, Marie-Madeleine Thibert des Martrais, veuve de Jacques-Alexandre Briçonnet d'.\uteuil, maître des Requêtes, mort en 1740, au moment où il venait d'être nommé intendant de Montauban.
depuis la mort de Mme de Vintimille (1), dont il avait été inconsolable. Il avait réglé qu'il n'entrerait plus, dans les cabinets, que deux ou trois des favoris intimes et amis de Mme de INIailly (2), qui était toujours dominante. D'ailleurs, tous les ministres étaient fort intrigués des ail'aires générales et des intrigues particulières, étant très jaloux de la grande autorité et du grand rôle que jouait M. de Belle-Isle, et le cardinal ne mangeait plus, depuis quelques mois, de viande, mais des consommés. Cependant, il se portait encore fort bien, pour les 86 ou 88 ans que l'on disait qu'il avait.
Le lendemain 20, je retournai à Versailles pour la présentation de ma femme, qui avait enfin été résolue. Elle fut présentée le 27, troisième fête de Pâques, au Roi et à toute la famille royale, par la duchesse d'Havre, et par Mme de Rupelmonde (3), la mère. Elle demeura chez le duc d'IIarcourt, où elle resta jusqu'au 29, et je revins le 28 pour me préparer à mes Pâques, que je fis le 31, dernier de mars 1742.
Le 29, le Roi déclara que sa Maison marcherait après la revue du mois de mai, et, le 30, il fit la revue de ses Gardes.
Le 1*' avril, j'allai voir, au théâtre du Louvre, les décorations de Servandoni (4) de Léandre et Héro (5).
La comtesse d'Harcourt, femme du chevalier d'Harcourt, qu'il venait d'épouser (6), fut présentée au Roi à ^'ersailles,
(1) Pauline-l''élicité de Mailly (n)'2-n 11 , troisii-nie lille de Louis de .MaiUy, marquis de Xesle, et d'Arinande-Félicie de la Porte-Mazarin, mariée, en 1739, à Jean-Baptiste-Féli.x-Hubert, marquis de Vintimille.
(2) Louise-Julie de Mailly (1710-1751), seconde lîlle de Louis de Mailly, marquis de Nesie, et d'Armande-Fëlicie de la l'orte-Mazarin, mariée, le "31 mai n:!6, à Louis-Alexandre de Mailly, comte de Itubempré, son cousin.
(3) Marie-Mai'guerile-Élisabeth d'AUdgre, lille d'Yves, marquis d'Allègre, -maréchal de France, et de Jeanne-Fram-oi-c de Garaud de Caminade, épousa, le 4 janvier 1705, Maximilien l'liiHppe-.losc|ili de Uocourt de Lens, comte de Rupelmonde.
Elle mourut le 2 juin 1752, dans sa Ui" année.
CO Jean-Jérùmc Servandoni, arcliiteclo et peintre italien (1695-n6r.}, architecte de Louis XV depuis I7:îi'. avait un talent remarquable pour l'exécution des décors de théâtre.
S" Léandre el Héro, fragment du ballet héroïque Les Peines et les plaisirs de l'amour, paroles de Drou, musique de Bourgeois.
6; Il y a, ici, une erreur évidente; on vient de voir le chevalier d'Harcourt épouser la veuve de M. lîriçonnet.
JOL'nNAL DU DUC DE CIIOY 37
et ma femme y retourna, pour la deuxième fois, à ce sujet.
Dans les premiers jours d'avril, j'allai voir Saïd Effendy,, ambassadeur de la Porte OUomane, à l'hùtel des Ambassa- . deurs : c'était un liomme de bonne mine. Il parlait bien français, et paraissait de très bon sens. Il était déjà venu, dans sa jeunesse, quelques mois à Paris avec Méhémet Elfendy^ son père, qui y était venu en ambassade : il me reçut poliment.
Le 23 avril, j'allai à Fontainebleau. Comme j'y étais^ le 26, le comte de Broglio (1) arriva, apportant la nouvelle de la prise d'Egra en Bohême (qui se rendit le 19 avril), par nos troupes. Je lui entendis rendre compte au Roi, à son lever. Le Roi le nomma lui-même brigadier. La garnison,, forte d'environ mille hommes, sa retira à Passau aux conditions de ne pouvoir servirjusqu'à ce qu'elle soit rachetée ou échangée. Ils avaient tenu treize jours, parceque nous n'avions que trois mille hommes pour l'attaquer. C'était le comte de Saxe (2) qui commandait nos troupes. On attendait M. de Revel (3) qui en devait apporteras détails.
Le 26, je pris congé de toute la Cour, et je revins à Paris : j'y travaillai à assembler tout ce qui m'avait paru qu'il me manquait pour la campagne.
Le 4 mai, veille de mon départ, j'assistai à la profession de Mlle d'Havre (4), aux Carmélites, dont la vocation était admirable : ce fut l'évèque d'Amiens qui fit la cérémonie, et un sermon d'un très bon et saint évêque. Toute la famille y était rassemblée.
(Il Charles-Frannois, comte de Broglie ;'l'il9-l'/8l;, brigadier en 1717, maréchal de camp en 1736, lieutenant général en 1760, ambassadeur en Pologneen 1752, épousa, le 21 mars n.j9, Philippine-Augustine de Montmorency.
(2j Hermann-Maurice, comte de Saxe ( C96-17o0 , alors lieutenant général commandant l'aile gauche de l'armée de Bohème, sous les ordres du maréchal de Belle-lsle. devint maréchal de France en 1744.
(3) François de liroglie, comte de Revel (1720-1737 , troisième fils du maréchal de Broglie, colonel du régiment de Poitou en 1741, brigadier en 1747, tué à la bataille de Uosbach. avait épousé, le 4 septembre 1732, Anastasie-Jeanne- Thérèse de Savalette, fille d'un fermier général.
(4) Pauline-Joséphine, cinquième et dernier enfant de Jean-Baptiste François-Joseph de Croy, duc d'Havre, devint plus tard prieure des Carmélites de la rue de Grenelle où elle venait d'entrer.
Le prince d'Havre, comte de Priego, partit le soir pour Antibes. Le surlendemain, le duc d'Havre partit pour uotre armée, où il allait joindre don Philippe ^1) dont il était aide <ie camp.
Le soir, j'allai à confesse. Le 5 mai, je partis de Paris.
Le 9 février 1743, étant revenu à Paris dans ma famille avec grande joie, après de grandes peines et dangers, j'y restai dix ou douze jours, le Roi étant à Gliois}'. Ensuite, j'allai à la Cour, où je fus présenté au Roi qui ne me regarda, ni parla pas plus qu'aux autres. J'y trouvai les choses bien changées, depuis la mort du cardinal de Fleuiy.
Ce cardinal, qui, depuis tant d'années, exerçait avec un entier despotisme la charge de premier ministre entièrement absolu, ayant toujours eu un parfait ascendant sur l'esprit du Roi depuis sa jeunesse, ayant été son précepteur, et ayant conservé cet ascendant en entier, non seulement jusqu'à la fin, mais même encore après sa mort, par les grâces qui furent accordées, après, à sa famille, etla tendresse et respect que le Roi conserva toujours pour sa mémoire et ses conseils qui réglèrent encore, bien longtemps après, ce monarque — ce cardinal, dis-je, sortait d'assez basse extraction, et s'étant élevé peu à peu par une douceur, un es[)rit, un savoir et surtout une mémoire infinie, gouverna toujours avec une grande bonté, et la France n'a jamais été si tranquille que sous son ministère, jusqu'à la mort de l'Empereur.
(1) Voir la note 3 de la page 18.
1,2) Après s"êU'c arrêté à Ch.iniiiioii près Monlilitlier, chez M. d'Ilaulcfort, vt à Maubeuge où il va voirsa taule la clianoincssc Marii'-I.uuisc-Ucine-Thérèse lie Croy, lille de Guillauiiie-Franrois de Croy. maniuis de Midombais) et après un tour en Belgique, le pi'iuee de Croy se rend à Alpen. près Dusseldorf, où se trouve son rcginienl, qu'il a quitté (pialre mois et demi auparavant. Il se dispose à le ramener en France avec la première eolonne de larméc, quand il reroit contre-ordre et des inslruilions pour niarclier sur Nuremberg. Départ de Dusseldorf le 9 août. Opérations militaires dans le Palalinat, en Bavière et en Bohème Quartiers d hiver à Gerreslieim et départ de cette ville pour Paris, le H janvier H i:i. Yoyage en Bavière et en Lorraine avant de rentrer dans la capitale.
Au contraire, il parut qu'il n'avait jamais que trop pallié les choses, surtout dans les pays étrangers où sa bonne foi avait un grand crédit. On lui reproche que, sous son ministère, nos troupes s'étaient affaiblies : mais ce n'était pas son métier ; et, le Roi non plus que personne n'y tenant la main, cela n'était pas étonnant.
Enfin, le cardinal de Fleury avait tout l'esprit et la légèreté imaginable, et personne n'a jamais raconté plus agréablement que lui, et porté plus loin ni plus longtemps l'extrême mémoire et présence d'esprit. Il était naturellement bon et un peu timide, et rien ne peut faire juger qu'il n'ait pas toujours été porté au bien de la France, sans paraître intéressé pour lui-même. Aussi, n'a-t-il rien pris pour lui et ne s'est il point trouvé d'argent à sa mort. Il parut être longtemps sans songer à sa famille, et, soit finesse ou bonheur, les grandes grâces qui sont tombées sur le duc de Fleury, son neveu, et sur les autres, ont semblé venir du Roi.
Jusqu'à la mort de l'Empereur, ce ministère fut donc tranquille, et il fut beau, pour lui, d'avoir gagné la Lorraine et s'être accrédité dans les pays étrangers. Mais depuis cette mort, arrivée le 20 octobre 1740, le cardinal commença àêtre la cause du bouleversement de l'Europe par le projet qu'il a accepté peut-être malgré lui. Il paraissait d'une nécessité reconnue de profiter de lamortdu dernierprince de la Maison d'Autriche pour abaisser cette Maison, qui était la seule qui disputât et l'emportât, peut-être, surcelle de Bourbon. Quant à la France, entre différents moyens qui se présentaient pour venir à ce but, deux tout opposés paraissaient se présenter d'eux-mêmes : l'un conséquent, simple et utile ; l'autre hardi, téméraire et brillant. Le simple etutile était de mettre promptement les troupes sur un grand pied et de les faire camper en force sur les frontières, menaçant tout et se faisant donner ce que l'on aurait pu d'agrandissement par la crainte de la seule puissance respectable alors, ou même, sous divers prétextes, de s'emparer des frontières et de la Flandre alors dégarnies.
La reine de Hongrie, le craignant, offrit Luxembourg.
L'uutre projet, hardi et brillant, fut proposé par M. de Belle-Isle, homme d'un grand travail, entreprenant et plein d'ambition et de grandes idées : ce fut de porter la guerre jusqu'aux portes de Vienne ; de faire, avec une armée, le partage des biens de la maison d'Autriche, dans le fond de l'Allemagne ; de faire, par la crainte de nos armes, l'électeur de Bavière notre allié, de le faire empereur et de lui donner le partage que l'on aurait voulu.
Le comte de Belle-lsle détermina enfin le cardinal, peutêtre malgré lui, à ce grand projet dont il a résulté tant de grands événements qui ont mis la France dans une terrible situation.
Depuis ce moment, le cardinal a paru être obligé à travailler dans un goût qui ne lui était pas naturel, par son amour pour l'épargne et son esprit tranquille et point porté à de grands coups. Il a peut-être contribué aux mauvaises réussites par ces mesquineries. Enfin, après avoir vu nos beaux commencements, il a tombé et fini, voyant la décadence de toutes nos affaires.
Les chagrins et le grand travail où cela l'obligeait avancèrent peut-être ses jours, quoique déjà si avancés. Après avoir tombé un peu, il se retira à sa maison d'Issy où, menant une vie sainte et travaillant toujours jusqu'au dernier moment, avec la même présence d'esprit, dépérissant petit à petit, pendant quelques jours, il s'éteignit le... (1). Le Roi, qui avait paru bien sensible à sa mort, déclara, comme Louis XIV, qu'il voulait régner par lui-même et travailler avec chaque ministre dans son département, sans en préférer aucun. Ces commencements étaient beaux.
Tel était l'état des choses à cet égard, quand j'allais à la Cour. M. de FJreteuil était mort presque en même temps que le cardinal (2), subitement dans sa chaise de poste, en sortant d'Issy, de travailler. Avec cette Eminence, ce ministre paraissait rempli de bonne volonté, mais trop affairé. Le cardi-
(1) Le 29 janvier 1143.
(2; Le 1 janvier IIVÎ.
nal qui, depuis quelque temps, avait goûté M. d'Argenson (1), intendant de Paris, homme d'un grand esprit, laborieux et plein de mémoire, le fit mettre à sa place avant que de mourir.
Quant aux intrigues de la Cour, je les trouvai changées: Mme de Mailly, première maîtresse du Roi, était disgraciée du 2 novembre 1742 et, par conséquent, le parti des Noailles et de la comtesse de Toulouse, qui était le sien, en paraissait fort affaibli. Bientôt après, le Roi prit pour maîtresse, hautement et comme authentiquement, la veuve de M. de la Tournelle (2), très belle femme, propre sœur de Mme de Mailly, ce qui était un terrible scandale, surtout le Roi ayant paru avoir eu aussi Mme de Vintimille, troisième sœur, morte depuis un an. Ainsi, il en était à la troisième sœur, et il ne restait que la quatrième, la belle madame de Flavacourt (3), dont on ne parla pas, quoiqu'elle fût de toutes les parties.
L'affaire de Mme de laTournelle paraissait avoir été amenée par le duc de Richelieu (4) et M. de Meuse (5), qui devinrent les favoris particuliers et, au bout de quelque temps, le Roi n'admit presque plus qu'eux, la sœur et leur coterie dans ses cabinets et ses fréquents voyages de Choisy. La maîtresse, Mme de la Tournelle, paraissait le prendre sur le plus
(1) Marc Pierre de Voyer de Paulmj', comte d'Argenson (1696-1764), fils de Marc-René de Voyer de Paulmy, marquis d'Argenson, le célèbre lieutenant général de Police, et de Marguerite Le T'èvre de Caumartin, fut ministre delà Guerre de 1743 à 1737.
(2) Marie-Anne de Mailly-Xesle (1717-17 14^ mariée, en 1734, h Jean-Louis, marquis de la Tournelle, colonel du régiment de Condé infanterie, fut nommée dame du palais de la Reine en 1742, et créée duchesse de Chàteaurouxen mars 171t. Elle mourut le iS décembre de la même année.
(3; Hortense-Félicité de Mailly-Xesle, née en 1715, cinquième fille de Louis de Mailly, marquis de Nesle, et d Armande-Félicie de la Porte-Mazarin, mariée, le 20 janvier 1739, à François-Marie de Fouilleuse, marquis de Flavacourt, né en 1708, brig.adier en 1740, maréchal de camp en 1744.
(4) Louis-François-Armand du Plessis, duc de Richelieu (1696-1788), maréchal de camp en 1738, lieutenant général en 1744, maréchal de France en 1748, veuf, depuis 1711, d'Anne-Catherine de Noailles, épousa, en 1744, Elisabeth- Sophie de Lorraine, fille du prince de Guise.
(5) Henri-Louis de Choiseul, marquis de Meuse (1689-1734 , lieutenant général depuis 1738, épousa, en 1712, Honorée -Julie-Françoise, comtesse de Zurlauben.
grand ton, sans avoir, pourtant, à ce qu'il semblait, un grand crédit sur l'esprit du Roi, qui paraissait toujours dans la même résolution de ne pas laisser prendre un grand crédit à ses maîtresses.
Je fis plusieurs chasses à Saint-Germain avec lui. Comme à l'ordinaire, il chassait toujours trois ou quatre fois par semaine, ce qui partageait presque tout son temps avec les heures de conseil ou de travail avec ses ministres, et les fréquents voyages de Ghoisy.
Mais, malgré mes chasses, les cabinets étant bien plus difficiles et en petit nombre avec les dames, je n'y pus être admis ni avoir une parole. Ce que voyant, je restai beaucoup à Paris, pendant ce temps, dans ma famille, avec ma femme que j'aimais tendrement, et m'occupant pour régler mes affaires, faisant, outre cela, les visites d'un petit nombre des meilleurs amis.
Une quinzaine de jours avant mon départ, j'appris, par hasard, que le maréchal de Puységur (l) quittait le gouvernement de Condé pour celui de Berg, qui était meilleur. Je l'appris à Versailles par son fils. J'avais pris sur un fort l)on ton avec M. d'Argenson, à qui Ton avait rendu un bon compte de moi. Je lui en parlai d'abord simplement. Je lui exposai mes raisons et ma situation singulière, étant seul prince de l'Empire, en France, qui pût demander le gouvernement de sa terre où il avait mille désagréments sans cela. Ayant vu que mes raisons l'étonnaient, j'allai à Paris, où il fut résolu que je presserais la demande. On fit des mémoires. Je revins solliciter M. d'Argenson, (|ui me dit qu'il me conseillait absolument d'en présenter un, dans une audience, au Roi. J'allai donc trouver M. de Gesvres (2), à qui je fus obligé de me confier, ce qui contrihua à éclater l'allaire. Il me demanda
(1) .laïques" de Cliaslencl, marquis de l'iiységur (IGoUllU), avait élé créé maréchal de France en llDo. 11 avait épousé, en 111 1, Jeanne-Henriette de Fdurcy.
(2) François-Joacliiin-llernard Policr, duc de Gesvres (ItiOi-n.'Hl, pair de France, premier genliUiomme de la Cliamhre du Uoi, gouverneur de Paris, avait épousé, en iWJ, Marie-Madeleine Mascranny, (ille d'un maître des Hequétcs.
une audience au Roi et, le 12 de mars, je présentai mes mémoii'es au Roi, dans son cabinet, après le conseil, y ayant assez de monde. 11 les prit en riant, et me fit bonne mine, sans rien dire, à son ordinaire. Je continuai de suivre cela fortement jusqu'à mon déj^art, et aidé par M. Le Tourneur (1), mon ami, qui avait remplacé, depuis quelque temps, M. Alexandre (2), grand homme dans son espèce, mais très dur, et celui-ci était fort poli. Cette affaire nous occupa presque entièrement jusqu'à mon départ.
Je pris congé du Roi le dernier mars, mais, content que rien ne pressait en Bavière, je ne partis qu'après Pâques : je passai ce temps à préparer tout pour mon voyage, et je fis
mes Pâques le Samedi Saint 13
J'arrivai à Paris à la nuit. Gomme je ne savais pas si ma femme était accouchée et que je craignais de la trouver en travail, j'arrivai dans l'inquiétude, et je fis arrêter ma chaise et mes gens au petit passage des Quatre Nations, d'où, étant venu seul avec mon habit uniforme à la porte de la maison, je ils appeler le suisse qui, après avoir eu de la peine à me reconnaître, me dit brusquement : « Ah ! c'est vous ! Vous avez un garçon (4) ! » C'est par là que je l'appris.
(1) Chef de bureau de la Guerre (à la Cour), auquel ressortissaient, entre autres objets, les grâces relatives aux oITiciers en service, les promotions d'officiers géuéraux et les gouvernements des places.
{■2} Alexandre, premier commis de la Guerre, de 1098 à 1742, année de sa mort. Son père avait exerce des fonctions sembl.ibles. Son frère, .Vlexandre Dorival, était mort en 1723, et sa sœur, Anne-Thérèse, avait épousé .\I. de Wittmer, brigadier des arméss et colonel d'un régiment suisse.
(3) Départ de Paris pour la Bavière, le H avril. Arrivée à Gerresheim, où se trouve le régiment, le 4 mai. Opérations militaires sur les bords de l'inn et du Danube. Retraite de l'armée. Disgrâce du maréchal de Broglie 11 est remplacé parle comte de Saxe. Passage du Rhin. Camp de Spire (20 juillet). Dispersion de l'armée. Quartiers pris par le régiment à Jlouzon et à Garignan.
Départ, le 26 août, pour Thionville. Revue du comte d'Estrées. Cantonnements divers, dont les derniers à Mouzay et à Dun-sur-Meuse. Départ, le 10 novembre, pour Sedan et Paris, où le prince de Croj' arrive le 14.
(4) Anne-Eramanuel-Ferdinand-François, né le 10 novembre 1743, servit, dès l'âge de 11 ans, d'aide de camp à son père; devint prince de Croy et du Saint-Empire, baron et gouverneur de Culan, mestre de camp du régiment de
4'* JOURNAL DU nue DE CHOV
J";illai trouver mu mère qui était dans une grande joie. Je la priai d'aller prévenir ma femme de m(jn arrivée. Je la trouvai en très bonne santé, et fort aise d'avoir fait un garçon.
Elle était accouchée, comme je l'ai dit, le 10 novembre à 8 heures 3 minutes du soir, très heureusement, après un travail rude de six heures de grandes douleurs. L'enfant, que je vis avant la mère, était fort et bien venant.
Comme mon congé n'était pas encore expédié, je restai sans beaucoup me montrer, les huit premiers jours, et je n'allai à Fontainebleau que le 19, ayant changé d'avis, et avec le duc d'Harcourt qui était arrivé le IG. La vieille maréchale pouvait se flatter de se voir, à table, dans cet hiver, avec ses dix-huit enfants ou petits-enfants, tous d'une union parfaite, sans compter les arrièrç-petits-enfants, déjà au nombre de sept, ce qui faisait en tout vingt-cinq.
Ayant appris que mon congé était expédié plus tôt que je ne croyais, j'allai, le 19 novembre, à Fontainebleau, où je lis mes révérences avec le duc d'Harcourt et toute sa famille dont le Roi parla beaucoup, et surtout à MM. les comtes d'Harcourt et de Beuvron (1), et les reçut très bien.
J'allai une fois à la chasse, que l'on perdit toujours, mais, à la fin, nous rencontrâmes le Roi et Mme de Châteauroux, ([u'il emmena dans son carrosse avec des démonstrations d'un amour vif et déclaré, et il y avait apparence (jue cela devait durer, d'autant plus cju'elle était très belle.
L'état de la Cour, alors, était que le Roi paraissait se livrer à cet amour sans s'en laisser d'abord conduire tout à fait: M. de Richelieu paraissait le premier courtisan, avec M. de Meuse, qui étaient ceux ipii avaicut mené cette iu-
lioyal-Xormandie, cavalerie, en i'idl, brigadier des armées en nso, maréchal de camp le 1" janvier 1*81. 11 fit partie de r.Vssemblée des Notables en 1"S8 et ns'J, sûQs le nom de duc de Croy, et fut députe aux États généraux lie nsu, par la noblesse du llainaut.
Il avait épousé, le -"-i octobre llOi, Auguste-Krédérique Guillelminc, fille de Pliilip|)e. [irince régnant de Salni-Kirburg.
(1; Anne-Pierre dllarcourt, comte do lleuvron, ne en fiul, devenu duc d llarcourt en l";i(l, après la mort de son frère le maréchal, fut fait maréchal de camp en 17i;i, et lieutenant général en 1711. Il avait épousé, en 11:!'», Tliérèse-Kulalie Beaupoil de Saint-Auluiro.
trigue, mais cela ne paraissait pas encore influer beaucoup sur le grand des affaires.
Le Roi chassait toujours, trois, quatre, ou cinq fois la semaine ; ces jours-là, il soupait avec ces dames : Mme de la Tournelle qu'il avait faite, il y avait deux mois, duchesse de Chàteauroux, en lui donnant cette terre et levant le masque sans bienséance, ni paraître avoir de remords ; la jeune, la belle Flavacourt, indolente, la duchesse de Lauraguais (1), vive et trop hardie, et Mme la duchesse d'Antin (2 , complaisante la plus ordinaire, avec les principaux courtisans qui avaient chassé.
Les autres jours de conseil, il soupait au grand couvert (3), avec la Reine qu'il ne voyait qu'un moment, mais pour qui il avait, d'ailleurs, d'assez bonnes manières : elle était douce et polie et paraissait soulTrir le tout en femme vertueuse. Elle voyait les deux sœurs, qu'elle traitait bien et avec distinction, la servir comme dames du palais, puis la laisser presque seule pour aller dans les cabinets.
Le Roi paraissait travailler par lui-même assez despotiquement, mais nonchalamment et s'attachant assez peu, ne paraissant préférer aucun de ses ministres, avec qui il travaillait alternativement, et avec tous ensemble, au conseil où le cardinal de Tencin avait une grande part (4). Après lui, ce paraissait être MAL Orry, de Maurepas, d'Argenson ou Amelot, mais il n'y avait rien de marqué pour la préférence qu'il leur donnait.
Le secours d'Italie était résolu à tenter, et, d'ailleurs, de
(1) Diane-Adélaïde de Mailly '1714-1769), dame d'atours de la Dauphine, seconde femme, en 1742, de Louis de Brancas, duc de Lauraguais, né en 1714. brigadier des armées en 1743, maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1747, gouverneur de Guise en 1758, duc de Brancas à la mort de son père, en 1760.
(2) Françoise Gillone de Montmorency-Luxembourg, dame du palais de la Reine, mariée, en 1722, à Louis de Pardaillan, duc d'Antin, pair de France, gouverneur de l'Orléanais, mort le 9 décembre 1743
(3) Repas de cérémonie donné en public par le Roi.
(4) Il était serré, défiant et assez décidé. {Note de l'auleur.)
Pierre Guérin de Tencin (1680-1738), cardinal en 1739, archevêque et comte de Lyon l'année suivante, ministre d'Étiit en 1742.
mettre la France sur le pied de faire craindre toutes ses forces.
M. d'Argenson me faisait espérer pour ma grande affaire du gouvernement de Condé, le Roi et lui ayant dit être contents de moi. Le Tourneur me fit aussi bien espérer, et M. d'Argenson m'assurait que l'on retardait, depuis un an, d'y nommer, à cause de moi, et que je n'avais à craindre que ma jeunesse ; ainsi, je suivais vivement cette affaire, et, le 23, je revins, assez content, à Paris avec le duc d'Harcourt.
Le reste de l'année, je fis trois ou quatre voyages à Versailles, d'où je fis trois belles chasses à Saint-Germain, et une tout près de Versailles. Je suivis toujours beaucoup mes deux grandes affaires du gouvernement de Condé et du grade de brigadier, car on faisait espérer une promotion : j'étais le dix ou douzième dans la cavalerie. Je vis que j'embarrassais au sujet du premier, et M. d'Argenson, quoiqu'il ne me fit pas espérer, m'assura retarder toujours pour m'être favorable, soit que cela fût vrai, ou que ce fût pour m'auiuser, et me préparer au refus, petit à petit. Pour la deuxième affaire, on ne croyait pas faire de promotion, et on me faisait bien espérer pour quand il y en aurait. D'ailleurs, je vécus beaucoup dans ma famille.
Le l*''janvier 1744, j'assistai à la cérémonie des chevaliers du Saint-Esprit, où je vis le Roi recevoir les six nommés : M. le duc de Luxembourg et M. le duc de Brissac ensemble, ensuite M. le duc de Boufflers, qui l'emporta pour la grâce, et M. le comte de la Mothe, ensemble, et ensuite M. le duc de Biron et le comte de Goigny. La cérémonie fut belle et la Gour très nombreuse.
Le soir, je vis le Roi passant, pour souper, au grand couvert, avec la Reine, Mesdames et M. le Dauphin, déclarera M. le prince de Gonti (l) qu'il le choisissait pour commander
H) Louis-l'"rançois do liourlion, prince de Conli (nn-mc), pair de France, ;,'OUvcrneur et lieutenant {.'encrai du Haut et du Bas-l'oitou, généralissime des armées de France et d'Kspagneen Italie, en nil, avait épousé, en n.ti, Louise- Diane d'Orléans, dite Mlle de Chartres, lille du Uégcnt, morte en 1130.
l'armée qu'il faisait assembler pour l'Italie. Ce prince n'était âgé, alors, que de vingt-six ans et demi, et ainsi n'en avait qu'un plus que moi. Son armée était d'environ 30.000 hommes.
J'avais grande envie de demander à être de l'armée d'Italie ; surtout si c'avait été le maréchal de Maillebois ou le duc d'Harcourt, je l'aurais demandé, mais la jeunesse du prince de Gonti m'en dissuada, ainsi que les conseils de M. d'Eu (1) lui-même et de mes amis. J'aurais eu aussi de la peine à l'obtenir, attendu l'éloignement de mon régiment, n'y ayant eu que les plus près, et que six qui devaient y aller. J'en avais cependant toujours regret, mais je résolus de laisser aller absolument le sort.
Aucune de mes affaires ne me paraissant presser, je me laissai déterminer par ma femme à accompagner, avec elle, le duc d'Harcourt dans un voyage de quinze jours qu'il voulait aller faire à la Meilleraye, pendant les quinze jours que le Roi passerait à Marly.
Le i'"' mars, nous revînmes à Saint-Germain. En arrivant, je trouvai une lettre de Dubois (2) qui m'apprenait que le gouvernement de Condé était donné, depuis trois jours, au comte de Danois (3). Je partis pour Versailles avec cette triste nouvelle. J'y trouvai mon major à qui j'y avais donné rendezvous. J'y travaillai de suite aux affaires du régiment, qui étaient difficiles, faute d'argent, le traitement étant terrible, et nous tous obligés d'y mettre beaucoup du nôtre. J'y appris la confirmation du gouvernement de Gondé au comte de Da-
(1) Louis-Charles de Bourbon, comte d'Eu fl701-177o). second fils de Louis- Auguste de Bourbon, duc du Maine, et d'Anne-Louise de Bourbon, grand maître de l'artillerie en survivance de son père ;niO), maréchal de camp en 1734, lieutenant général en 173.5, était frère du prince de Bombes, mort en 1753, et dont il céda au Roi la principauté, en échange d'autres domaines ;1762).
(2) Dulîois, chef de bureau au ministère delà Guerre, auquel ressortissaient les mouvements des troupes, les ordonnances concernant leur création, leur réforme, leur armement, le corps des ingénieurs, l'artillerie, la remise des fonds pour la solde, etc.
(3) François-Louis Le Danois, appelé le comte de Danois, marquis de Cernay, lieutenant général le 20 février 1743, gouverneur de Condé en 1744, mort le 27 mars 1763, à l'âge de 84 ans. C'est à lui que le prince de Croy succéda dans le gouvernement de Condé, le 31 mars 1763.
nois. Le dimanche au soir, jour de la Chandeleur, où le Uoi tint le chapitre de l'Ordre, je retournai bien fâché fm'étant trop flatté) à Paris. Je passai huit jours dans ma famille qui était où j'étais le mieux, avec mon fils et ma fille qui commençait à parler et était jolie, venant bien, et aimant infiniment ma femme, du caractère de laquelle je ne pouvais trop me louer.
Il y eut aussi deux bals, étant le Carnaval; un beau chez nous. D'ailleurs j'étais fort occupé de beaucoup d'affaires particulières, de celles que me donnait mon régiment, et une considérable que j'avais pour ma vente de bois à Culan (1).
Le 8 au soir, j'allai coucher à Versailles, y ayant rendezvous avec le comte de Danois, qui voulait bien que je demandasse la survivance, et qui voulait bien m'y aider presque, et, de plus, pour faire avoir la compagnie de M. de Richerand (2) pour ^L de Failly, son aide de camp. M. de Richerand fit des chipotages à l'infini, et, après avoir attendu cinq heures M. d'Argenson, qui était au lit de la goutte, et qui avait été assez mal à force de travailler, après que je lui eus exposé ma douleur, je le pressentis sur la survivance, mais il m'arrêta court en me disant que je ne l'aurais pas, puisque, sentant la peine que ce refus nous causerait, il l'avait proposée au Roi qui lui avait dit, d'abord : « Vous savez bien que je ne donne pas de survivance ! » Ainsi, que la lettre que je lui donnais de ma mère ne ferait que nous attirer un refus sec ; qu'il ferait encore, cependant, de son mieux (et, huit jours après, il écrivit à ma mère un refus sec sur la survivance).
Je lui parlai bien et avec grande douleur, le sondant sur tous les moyens de tirer au moins parti de l'affaire pour autre chose; mais il ne me donna nulle espérance, me parlant poliment et nettement, comme en étant touché, et me disant cjue,
(t) licjurg à a kilomètres lio Saint-Amand (Clier).
On a vu, plus haut, que le fils de l'auteur de ce Jounitil fut baron et gouverneur de Culan (V. page 43, note li.
(2 M. (Il' HirliiTand, liculenanl l'éformc au réginicnl du linl (iuranleric en 1721, lieutenant en pied en 1122, capitaine dans Hoyal Huussillon on 17:'S. vendit celte charge, le 21 mars l"li, à M. du TcrUv. neveu du ilievaliir de Créquy.
dans ce refus, il n'avait paru aucune cause ni personnelle, ni d'intérêt ou de défiance ; que l'on l'avait donné au plus vieux, ce qui ne me faisait pas désespérer de le pouvoir redemander à sa mort. Enfin, ne m'ayant donné espérance sur rien, je sortis d'un air très piqué, mais l'étant plus, je l'avoue, d'avoir fait tant de démarches inutilement, car, avant que le maréchal de Puységur l'eût quitté, peu devant sa mort, je ne m'en étais jamais flatté, et je n'avais fait tant de démarches que poussé par mes parents, et par les premières belles paroles de M. d'Argenson qui ne faisait, alors, que d'entrer dans le ministère.
Enfin, quoique je fusse très piqué de peines et démarches perdues, j'étais bien aise d'être quitte de l'ambition qui me rongeait à cette occasion, et qui, n'ayant plus, alors, d'occasions, me laisserait, j'espère, songer que, si je savais me contenter, il me restait plus qu'il ne fallait pour être heureux, autant que l'on peut l'être dans ce monde, ce qui est bien peu de chose.
Je revins donc à Paris le lundi 10 février, assez fâché; et, comme un malheur ne vient pas sans l'autre, je trouvai ma femme avec un gros rhume : je l'attribuai, comme elle, au froid qu'elle avait eu, la surveille, à la Comédie Italienne, au sortir de laquelle j'allai à ^'ersailles. Le 11, le rhume aug-, menta et, cependant, elle voulut aller, malgré moi, voir son frère qui était tombé, à l'académie. Le 12, le rhume fut terrible et la fièvre qui ne discontinuapas. Le médecin Geslin (1) étant venu, nous déclara que c'était la rougeole bien déclarée- Je ne la quittai pas pendant tout ce temps, et fus un mois sans sortir de la maison. Je profitai de ce temps pour ranger mon atlas (2).
(1) Geslin, plus tard médecin de Mme de Porapadour.
^2) On verra, ci-dessous, le prince de Groy se livrer avec goût à l'étude de la géographie.
(3) 11 part de Paris pour Sedan, le 6 avril; visite, en passant, sa tante l'abbesse, à Maubeuge: rejoint son régiment à Saint-Amand et l'incorpore à l'armée du maréchal de Saxe, le 14. Sièges de Menin, d'Ypres et de Fumes.
.'50 .lOURNAL DU DUC DE CROY
Le 1'^'' décembre, je fis ma terrible rentrée dans Paris, et je passai tout le reste de l'hiver dans une cruelle situation (1). J'y aurais peut-être succombé, sans les réflexions pieuses qiie j'eus le bonheur de faire, tournant mes consolations vers la -vérité et la seule véritable de la religion.
Pendant ce malheureux temps, la Cour, après avoir été trois jours à Paris dans les fêtes, à l'arrivée de Fribourg (2), était aussi fort triste, de sorte que je n'y allai point. Mme de Chàteauroux, qui était tombée malade (chose singulière, le même jour que le Roi lui avait fait dire de revenir à la Cour traîna pendant une quinzaine de jours : pendant ce temps, le Roi fut dans de grandes inquiétudes, lui paraissant aussi attaché que jamais, et ses principaux confidents qui, pour flatter sa passion, l'y entretenaient et paraissaient fort attachés à celte dame, ne la quittaient pas dans la rue du Bac, à Paris, surtout MM. d'Ayen (3), de la Yallière (4), de Gontaut (5), etc. Enfin cette dame mourut le 8 décembre, jour de
Le prince l'.liarlos passe le Rhin. Camp de Courlray. Opérations du maréchal. Maladie du Hoi a Metz. Le prince repasse le Uliin.
Nouvelle de la uiort du conile de Beaul'orl, oncle de M. de Croy, tué à Velletri le 11 août. Fin de la campagne. Départ d'Ypres le 21 octobre.
Voyage en Flandre et en Artois.
(1) La princesse de Croy était morte, à làge de vingt-cinq ans, le " septembre ilU, à Lille, où elle était venue rejoindre son mari.
{■2) Le 28, M d'Argenson, fils du secrétaire d'État de la Guerre, avait apporté, de la part du maréchal de Coigny, la nouvelle de la capitulation de Kribourg.
(3j Louis de Noailles, duc d'Ayen (ni3-n9,'i), brigadier des armées en n40, lieutenant général en 1148, maréclial de France en 1815, avait épousé, en 1137, Catherine-Françoise- Charlotte de Cossé-Grissac.
(4) Louis-César Le Blanc de la liaume (1708-1180), duc de la Yallière depuis l'ï39, brigadier d'infanterie en 1"40, capitaine des chasses et grand fauconnier de France en ITiS, épousa, en 1712, Anne-Julie-Françoise de Crussol. Il était petit-neveu de la maîtresse de Louis XIV, et s'est rendu célèbre connue bibliophile. .\cliclécs par le comte d'.\rlois, ses collections font, encore aujourd'hui, partie de celles do la lîibliothéi|ue de l'.Vrsenal.
{■j) Charles-.iVntoine-.-Vrmand de Gontaut, marquis de .Montferrat, né en 1708, brigadier des armées en 17i3, maréchal de camp en niiJ, lieutenant général en 1748, était frère de Louis-.Vntoinc de Gontaut, duc de Uiron, maréchal de France en 1757, lieuTenant général du Languedoc depuis 1757, créé duc en 1738. Il épousa, en 1744, Antoinette-Kuslachie Crozat du Clialel, morte «n 1747, en donnant le jour au duc de Lauzun.
la Vierge, à la grande douleur du Roi, et satisfaction de tout Paris, qui souffrait et criait hautement, malgré les trois fameux exilés (1) pour avoir pensé trop haut, de le voir retombé dans ces chaînes, après ce qu'il avait promis à sa grande maladie, à Metz.
La veille de sa mort, le Roi, la sachant à l'agonie, et ayant passé les jours d'auparavant dans de grandes agitations et combats intérieurs, partit brusquement le soir, de Versailles, avec M. d'Harcourt, qui était de quartier, et M. le Premier, et alla s'enfermer à la Meutteoù ses favoris, qui ne quittèrent point la malade, revinrent le trouver à sa mort. Il resta inconsolable plusieurs jours, ne voyant que ]\I. d'Ayen et ceux qui l'avaient gardé et qui l'entretenaient de ce qui s'était passé à sa mort.
Le Roi demeura ainsi le reste du mois, et ne revint à Versailles que pour les fêtes de Noël et de la nouvelle année, et jusqu'au mariage de M. le Dauphin dont les préparatifs le dissipèrent. Il parut fort occupé de sa douleur, ne voyant que ceux qui avaient eu la confiance de cette dame et, par là, le duc d'Ayen prit le principal ascendant sur son esprit, de sorte que l'on croyait qu'il ferait disgracier M. le duc de Richelieu, qui était alors à tenir les Etats du Languedoc. Mais, celui-ci en étant revenu pour entrer comme gentilhomme de la chambre d'année, au commencement de l'année 1745, reprit, par son esprit, une partie de son ascendant sur l'esprit du Roi, de manière qu'à eux deux, étant de quartier tous deux, ils partagèrent ensuite sa confiance, et, quand Mme de Lauraguais, sœur de Mme de Chàteauroux, qui était en couches dans la même maison où elle mourut, et à qui on cacha sa maladie, fut rétablie, elle revint à la Cour où le Roi, quoiqu'à sa grande maladie, il l'eût renvoyée avec sa sœur, la fit dame d'honneur de la future dauphine et soupait tous les soirs avec elle, — de sorte qu'elle fut la quatrième sœur qui eut sa confiance, quoique, peut-être, moins intimement
(1) Ces exilés étaient : le duc de Bouillon, le duc de Villeroy et le duc de La Rochefoucauld.
que les trois autres, — et ses deux ou trois principaux favoris seulement.
Ce fut ainsi que se passa presijue tout le reste de l'hiver, qui fut coupé par le mariage du Daupliin.
Je restai à la retraite le jour de l'An, et, ayant ainsi commencé l'année 17'i5, j'allai à Versailles le 'A janvier.
Le Roi fut dans l'état que j'ai dit encore tout le mois, mais, dans celui de février, on ne parla presque plus que des préparatifs du mariage de M. le Dauphin et de la marche de^Ime la Dauphiue (1) qui, arrivant à très petites journées, fut très longtemps en marche. Le Roi parut s'occuper extrêmement de ce qui lui arrivait dans sa route, et de régler tous les préparatifs de ces fêtes et le cérémonial qui occasionna beaucoup de disputes, comme cela arrive ordinairement. Le grand événement de la mort de l'Empereur, arrivée à Munich le 20 janvier, ne fit pas un aussi grand bruit, en France, que l'on aurait dû s'y attendre, tant ce grand mariage occupa tout le monde.
Mme la Dauphine fut amenée sur les limites de France, avec un grand cortège et beaucoup de dames de condition. On la remit seule, sans que qui que ce soit restât avec elle, à Mmes de Brancas(2) et de Lauraguais et à quatre de ses dames du Palais et à toute sa nouvelle maison. Cette remise se lit dans le lieu et l'ordre accoutumés. Ensuite, on la ramena,
(1) Louis, baupliinile l'Yancc, nô lo4 septembre H:;;!, mort le iO décembre IIGS, épousa, le 23 janvier 17 l'i, Marie -Tiiérèse-.Vntoiiiet le, infante il'Iîspagne et fille de l'liili|ipe V, roi d'Esi]ai,'ne, et d'Klisabetli Karnèse, née le 11 juin Hl'ij La bénédiction nuptiale fut donnée par le cardinal de Rolian. Les fêtes du mariage furent organisées par les frères Slodt/., sous la direclioa du duc de lliclielieu, premier gentilhomme de la Chambre. Le 23 février, on représenta le ballet /.« Princesse de Navarre, paroles de Voltaire, musique de Rameau. Le 26, fut donné le ballet des Éléments, paroles de Roy, musique de Lalande et Uestouches. Le 1" mars, on exécuta l'opéra de Thésée, par Quinault et Lulli.
La Dauphine, on le sait, mourut le il juillet 1741!, après avoir donné le jour h une fille (pil ne lui survécut pas.
(2) Marie-.\ng61i(|uo Kréniyn de Moras (l()7(il7(;:>), tille de (.iuilhiumc. comte de Moras, président ;i mortier au parlement de Metz, et de Marie-.\ngélique Cideau. Elle épousa, en 170!), Louis-Antoine de lirancas, duc de Villars (1682- 17(.u;, pair de Krance depuis 1716. Elle est l'auteur de Mémoires bien connus sur le règne de .Mme de Cliàtcauroux.
par Bayonne et Bordeaux, à petites journées. On lui donna partout de belles fêtes. A Orléans, le Roi envoya la complimenter et il alla, avec M. le Dauphin, jusqu'à Etampes, audevant d'elle. Ce fut à une lieue de là que la première entrevue se fit : le Roi la ramena jusqu'à Sceaux, où il la remit à la Reine, et revint, avec M. le Dauphin, à Versailles, où la Reine la mena le 23 février au matin. Le mariage se fit à midi, en arrivant, et, ce jour-là et les huit jours suivants, jusqu'au mercredi des Cendres, il y eut, chaque jour, appartement, et de superbes fêtes. Le Roi ayant fait construire exprès, à grands frais, une superbe salle dans le grand manège de Versailles, dont la décoration se changeait en entier, il y eut un magnifique bal paré et plusieurs beaux ballets.
Dans Paris, le jour du mariage, il y eut de grandes réjouissances partout, et cinq grands bals publics dans des salles que l'on avait construites, avec beaucoup dégoût, dans cinq places diiTérentes, avec beaucoup de rafraîchissements pour le peuple. J'en allai voir plusieurs : celle de la place de Vendôme surtout, qui était deux grands berceaux de treillages, était très agréable de jour, et surtout par son illumination de la nuit. La Ville se distingua encore par la salle qu'elle fit construire dans la cour de l'Hôtel de Ville, d'im goût encore plus recherché que les autres, et où elle donna un bal masqué dont le coup d'œil, eu égard aux ornements de la salle, et à l'illumination, est la plus belle chose que j'aie vue en ce jour.
Pour pouvoir dire que j'avais vu une partie de ces choses, j'allai masqué, aux bals des appartements, à Versailles, et à celui de la Ville, et assurément cela était digne de la curiosité, et, pour en avoir une idée, j'allai aussi, pendant le Carême, à un des ballets qui continuèrent. J'y entendis encore Mlle Lemaure, voix unique, qui avait quitté l'Opéra depuis quelques mois, et j'y revis les fameuses danseuses de Camargo (1), Salle (2), qui avaient quitté, et Je-
(1) Marie-Anne Cuppi, dite Camargo, célèbre danseuse (1710-1770).
(2) Danseuse amie de Voltaire, qui lui a adressé des vers. Mlle Salle mourut en n.'J6.
lyotte (1), Chassé (2), etc. Ce fut la seule fois i|ue j'allai au spectacle, de cet hiver.
Le Carême, commençant le 3 mars, mit lin aux fêtes qui avaient tant occupé. Je le fis, pour la première fois, en entier, sans être incommodé. J'allai un peu plus souvent à Versailles et, sur la fin, je me remis à faire quelques chasses avec le Roi à Saint-Germain. J'allai aussi faire une partie de chasse gaillarde, deux jours, à Livry, qui est un lieu superbe, et on y tua un grand nombre de lapins. Enfin, les troupes, s'assemblant, ont eu ordre de partir et, après que j'eus réglé mes affaires, je fis mes Pâques et partis de Paris le lendemain des fêtes, 21 avril 174.5. Je laissais mon fds et ma fille, beaux et venant bien, à ma mère qui en avait grand soin, pour aller joindre le régiment, à son passage à Guise.
J'appris que le maréchal de Saxe, qui était arrivé à la Cour
le 12 mars, où il avait été reçu à merveille, et où il paraissait tout faire, ayant eu la grande entrée d'abord, devait venir, ce jour-là vendredi, à l'Opéra où on devait lui faire une réception singulière. Quoiqu'il y eût bien longtemps que je n'avais été à l'Opéra, ayant toujours suivi ses travaux, je voulus les voir couronner.
En effet, j'arrivai en même temps que lui à l'Opéra, où j'entrai jusque dans le balcon, à sa suite. Il fut reçu par des
(1) Pierre Jélyotte. chanteur de 1 Opéra (ni3-n'.i7 .
(2) Claude-Louis-Domini(|iie de Chassé, seigneur du l'onceau (1698- 1786), chanteur de 1 Opéra.
(3) Le prince de Croy conduit son réginienl à Yalcnciennes, d'où il reçoit l'ordre de se rendre h Douai. Passage île l'ICscaut. liataille de Fontenoy. II est fait brigadier te 1" mai. Siège de la ville et de la citadelle de Tournai. Mouvements de troupes, .\iraire de Melle. Siège d'Oiidenarde. .Jonction des armées autricliicnnes. Le prince de Conti repasse le Rhin.
Voyage du prince de Groy k <iand. Siège Dondermomle. Camp de Mclis- Lippeloo. Départ du Roi.
Siège de Nieuport. Camp dWppels Siège et prise d'Alli. Quartiers d'hiver à Gand. Voyage à Condé.
Investissement et siège de Rru.xelles. Capitulation le i;i février nin. Retour & Paris le H mars.
claquements de mains dès l'entrée, et pur des applaudissements étonnants dans la salle. Dès que l'on eut fait silence, on commença l'opéra (TArmide (1) dont la Gloire et la Sagesse ouvrent le prologue, et la Gloire ayant clianté ce qui, d'abord, pouvait lui convenir, avança et, aidée de la Sagesse, lui présenta une couronne de laurier. Il se leva du balcon et allongea le bras. Le duc de Biron (2) la lui donna, étant à sa droite. Il la reçut poliment et resta quelque temps debout, la laissant voir au public, qui fit alors des acclamations de joie et des applaudissements à l'infini.
J'avoue que, ne l'ayant pas quitté dans ses travaux, je fus charmé de l'en voir ainsi couronner. Pour lui, son àme inébranlable, que ni le moment de perte, ni le gain de la bataille de Fontenoy n'avait pu déranger, il fut encore au-dessus de ce témoignage singulier d'honneur, et il en parut content sans en être troublé. Il soutint avec la même fermeté les regards de tout Paris, qu'il soutenait ceux de ses ennemis. Cependant, il a beaucoup dit, depuis, en avoir été fort embarrassé.
Ayant vu une partie dWrmide, et l'événement du Maréchal étant ce qui m'y avait amené, je sortis et je fus faire visite à tous mes parents. ,Ie ne trouvai que Mme d'Havre, grosse et crachantle sang,etayant, àlafin, embrassé son mari qui était mon meilleur ami, je revins au logis.
Le 20 mars, j'allai à Versailles pour faire mes révérences au Roi et à la Reine, M. le Dauphin, Mme la Dauphine et Mesdames. Tout cela ne finissait pas, et me tint trois jours. Quoique l'on eût paru fort content de mes services et de mon zèle à être resté le seul en Flandre, M. d'Argenson, occupé de l'Italie, ne me reçut qu'assez simplement ; le Roi
(1) Afmide et lienaud, tragédie lyrique en cinq actes, paroles de Quinault, musique de LuUi, représentée pour la première fois à l'Opéra le lo février 1686.
{2j Louis-.\ntoine de Gontaut, duc de Biron (nOl-lISSi, lieutenant général, nommé colonel des Gardes françaises, en récompense de sa brillante conduite à Fontenoy, devint maréchal de France en 1737.
Il avait épousé, en 1740, Pauline-Françoise de La Rochefoucauld de Roye, marquise de Sévérao.
me parla assez obligeamment, à son souper, do ma terre de Condé et mes pertes.
Je trouvai M. le Dauphin engraissé et fortifié beaucoup trop, Mme la Dauphine grosse et toujours assez peu parlante et paraissant être fort réservée et méfiante, ce rpii faisait craindre qu'elle ne tint de sa mère la reine d'Espagne, qui troublait toute l'Europe.
Pour Mesdames, elles étaient parfaitement élevées, fort aimables. On disait que l'aînée pouvait bien, par attaclicment pour le Roi, rester à la Cour sans être mariée, et qu'il était toujours question de donner JIme Adélaïde au prince de Piémont, fils du roi de Sardaigne.
Quant au Roi, il était, à son ordinaire, plus parlant et plus libre depuis ses campagnes, paraissant avoir pris assez d'amour pour Mme d'EtioUes, appelée la marquise de Pompadour, sa maîtresse très déclarée. Ayant, sur cela, toute honte bue (comme on dit), elle recevait chez elle toute la Cour, en faisait presque les honneurs, et, tout le monde y allant, Je songeai à m'y faire présenter, mais je n'en eus pas le temps.
Le Roi chassait tout de même, et, à l'ordinaire, trois à quatre fois par semaine ; soupait, ces jours-là, en haut chez elle, et il y passait la plus grande partie du temps, car, d'ailleurs, il travaillait beaucoup et assez assidûment à ses conseils et avec chacun de ses ministres, surtout M. d'Argenson, qui était au pinacle et l'emportait, à cause de la guerre, sur les autres. Pour la Reine, elle continuait de mener une vie douce et sensée, fort estimable et l()u;oui\s dans la dévotion.
De retour à Paris, j'y ])assai mon temps rempli de mon chagrin, que tout me rappelait, ne trouvant chez moi (et au contraire) aucune ressource, ne voulant pas me livrer à des dissii)ations trop vives de peur de m'y abandonner par trop, et n'ayant pas assez do temps pour chercher à refaire ou cidtiver des sociétés aimahlrs, de soi'te (]ue je menais une vie triste et indécise, et que je me donnais presque tout entier à mes all'aires.
Pendant ce temps, on ne parhiit que des préparatifs de la campagne du Roi en Piandre ; il y avait une armée terrible.
Le Roi fixa que M. le Dauphin resterait pour les couches de Mme la Dauphine, pour lesquelles il lui promit de revenir de l'armée, et que Sa Majesté partirait du l'^'' au 2 mai. Les colonels eurent ordre d'être rendus le 20 avril, et les officiers généraux le 25 et le 1"'' mai.
J'arrivai à Paris, ce jour 18 novembre, à six heures et demie, chez ma mère.
J'allai d'abord à l'hôtel d'Harcourt et aux nouvelles, et, ayant appris que le Roi ne partait de Fontainebleau que le 23, je résolus d'y aller tout de suite, ayant projeté, cet hiver, de me remettre à être courtisan assez assidu et dans les formes, et cela pour ne me pas laisser oublier.
Le 19 novembre, après avoir fait mes affaires, vu le nouvel appartement qu'on m'accommodait en haut, qui n'était pas encore meublé, et dont je fus assez content, je partis à une heure pour Fontainebleau, en poste, dans ma chaise, et j'y arrivai à sept heures. Je logeai, à l'ordinaire, chez Doge. J'allai d'abord chez mon beau-père, qui était de quartier, l'embrasser pour la première fois, comme maréchal de France. Il jouissait, alors, de tous les honneurs dont on peut jouir en France, et il ne lui restait plus à demander que la survivance de capitaine des Gardes pour son fils, qui commençait alors à être courtisan assidu et un joli sujet. Nous nous aimions beaucoup.
Ce soir même, je fus présenté au Roi, je soupai chez M. le
(1) Le prince de Croy quitte Paris le 21 avril, pour se rendre à Gand, où se trouve son régiment qu'il conduit, le 6 mai, au camp de Dendermonde.
Campagne de 1746. Camp sous Matines. Prise d .\nvers et de sa citadelle. Siège et prise de Mons. Le 2i juillet, la grande armée passe la Dj'le, Camp sous Louvain. Escarmouches. Le régiment de Saluées vient former brigade avec Roj'al Roussillon. Siège de Charleroi, et prise de la ville le 2 août. Camp de Walhain. Opérations sur la Meliaigne. Escarmouches. Passage de la rivière. Retraite du prince Charles. Nouvelle de la prise de Namur. Camp de Tongres. Bataille de Rocoux. Quartiers d'hiver.
Le prince revient à Bruxelles avec le maréchal de Saxe. Le 1 novembre il esta Condé, et le 18 à Paris.
Premier (1), et aj^ant été au souper du Roi, Sa Majesté me fit l'honneur de me parler tout au mieux du régiment, et, en tout, hors que je ne soupai pas dans les cabinets, j'en fus fort bien reçu et j'eus lieu d'être content de mon voyage.
Le 20 novembre, j'allai, le matin, au bureau. Je fus content de M. Le Tourneur, tant pour moi que pour le régiment. Je vis qu'il n'y avait point d'espi-rance que la promotion dont on parlait, et qui n'eut pas lien, fût assez étendue pour aller jusqu'à moi (ce qui, en elfet, n'était pas naturel, et qu'il fallait me borner, cet hiver, à avoir, si je pouvais, la croix de Saint-Louis, et à faire ma cour de façon à pouvoir guetter et profiter des événements.
Je trouvai M. le comte d'Argenson avec la goutte très fort. Le bruit de Paris était que lui, son frère (2) et M. de Machault (3) branlaient au manche, mais cela ne paraissait pas à la Cour.
J'allai au lever, où le Roi me parla encore et me demanda si MM. de Heère (4) et d'Ailly étaient au régiment. 11 avait une mémoire admirable et, depuis la guerre, et surtout ces campagnes, il s'attachait beaucoup au militaire, et lui parlait fort bien et d'une façon à s'en faire aimer.
M'étant mis au fait de l'état de la Cour, je sus que le Roi
[i) Henri-Camille, marquis de lieringlien (lG93-n"0\ premier écuyer du Hoi depuis l'rî't, lieutenant général de Bourgogne, gouverneur des chàteau.x de la Meulte et de Madrid, capitaine des chasses du Bois de lioulogne. etc., avait épousé, en nili, .\ngélique-Sopliio d'Ilautefort, veuve de Jean-I.uc de Lau/.iéres, marquis de Tliémincs.
^2) René-Louis de Voyer, marquis d'.\rgenson ^16!U-l■i,^'/l, ministre des Affaires étrangères depuis le IS novembre HU, se démit de ses fonctions le 2G janvier n.'i7.
11 avait épousé, en iTiS, Marie-.Madeleine-Krançoise Mcliand, lillc d'un ancien Intendant de Flandre, conseiller d'Ktat.
(3; Jean-l!aptiste de Machault, comte d'Arnouville nol-noi), ancien intendant du Ilainaut, contrôleur général de \'V'> à Hj!, épousa, le 2 avril 1737, Geneviève-Louise Houille du Coudray.
(4) Claudf-llcnri de llcère. d'.iliurd volontaire dans la roiii|i.ii;inr fi imlio de son père illOS , cornette en 1713, capitaine en 1717, major m 1737, olilinl le rang de lieulcnanl-colonel le 1" février 17 iS. dovini brigadier le 10 mai suivant, maréchal de camp en 1701, cl mourut en 17ti9. Le prince de Crojdemanda plusiifurs fois, et avec instance, jiour cet officier, une pension qu> fut aussi sollicitée cl oblenuc par l'amiral de Court, son pannl.
s'abandonnait tout à fait à l'amour qu'il avait pour Mme la marquise de Pompadour (ci-devant Mme d'Etiolles), qu'elle avait beaucoup de crédit et que tout le monde lui faisait sa cour, de sorte que je m'arrangeai pour lui être présenté et tâcher d'être passablement avec elle.
A ce lever, je vis mon beau-père prêter serment entre les mains du Roi comme maréchal de France, et il n'ôta point son épée, ceci étant un beau droit des capitaines des Gardes. Ainsi, en sortant, nous l'embrassâmes des premiers, comme étant tout à fait maréchal de France. Il assista, pour la première fois, au tribunal, le 19 janvier suivant.
Au sortir de là, il me mena chez Mme la marquise de Pompadour et il m'y présenta. Je ne la connaissais point du tout : elle me parut charmante de ligure et de caractère. Elle était à sa toilette, et on ne peut pas plus jolie. D'ailleurs, remplie de talents amusants, de sorte que le Roi paraissait l'aimer plus que toutes les autres, et il avait raison : comme maîtresse, c'était la plus aimable. Aussi l'était-elle sur un ton tout à fait déclaré et avec un scandale de convenance de Cour des plus grands. Elle était très bien avec la Reine, ayant engagé le Roi à agir tout au mieux avec elle, la faisant venir à Choisy, et de toutes les parties, ainsi que M. le Dauphin et ^Mesdames (chose étrange !) auprès desquelles elle avait placé d'abord sa grande amie 3Ime d'Estrades (1).
Elle jouait toujours aux jeux de la Reine, y étant avec beaucoup de grâce et de décence, et je remarquai que, l'heure venant d'aller aux petits cabinets, elle demandait la permission de quitter le jeu à la Reine, qui lui disait avec bonté : « Allez ! » (Belle remarque à faire en philosophe et en chrétien, sur tout cela !)
Pour la Reine, elle était toujours très douce et dans la grande dévotion, au milieu de tout cela.
Je trouvai Mesdames bien grandies : Madame aînée une
(1) Élisabel h- Charlotte Iluguet de Semonville, Janie d'atours de Mesdames de France, était veuve de Cliarles-Jean, comte d'Estrades, lieutenant au régiment des Gardes, tué à Dettingen en n43. II était fils de Charlotte Lenormant, sœur de Lenormant d'Etiolles.
60 lOlRNAL DU DUC DK CtlOY
très bonne princesse dans le goût de la Reine, et Madame Adélaïde jolie, d'une vivacité extrême, ayant l'air d'aimer on ne peut pas plus le plaisir, et des yeux, là-dessus, étonnants.
Le Roi me parut infiniment à son avantage pour le monde, se portant fort bien, l'air gai et décidé, s'amusant assez, ce qu'il n'avait guère paru faire, parlant, comme j'ai dit, beaucoup, bien et fort obligeamment. Quant à ses courtisans, ayant toujours de même les anciens, hors que les Noailles diminuaient. Les princi[iaux étaient !M]\L de la Vallière et de Gontaut, qui étaient demeurés de la mort deMniedeChâteauroux, et qui étaient courtisans en dedans, sans paraître, et, à l'ordinaire, MM. de Riciielieu, Coigny (1), Soubise (2), Croissy '3), etc. Ils étaient plus ou moins bien, suivant ([u'ils plaisaient à la Marquise.
Le Roi continuait de chasser toujours trois ou quatre fois la semaine, s'y amusant assez, mais y paraissant moins attaché. D'ailleurs, il donnait toujours beaucoup de temps au travail.
Je fis, ce jour-là 20, mes visites d'arrivée. Le 21, je chassai, avec le Roi, le sanglier : comme c'était la fin du voyage, il n'y avait plus personne, et nous n'y fûmes que MM. de Montmorin (4), Flamarens (5), mon frère (6), et moi. On força un
(1) Jean-Antoine-Kranoois di: Franiiuetot, comte de Coigny (1"02-1"18), fils (lu maréchal de ce nom, lieutenant général, gouverneur de Choisy en 1739, avait épousé, en HiO, MarieTliércse-Josèplie Corantine de Xevet.
(2j Charles de Rohan, prince de Soubise (ni;i-nS7), maréchal de camp en ni3, lieutenant général en 1718, maréchal de France en 1758, avait épousé, en tfoisièmes noces (1745), Annc-Victoire-.Maric-Christine, princesse de liesse Uhinfcls.
11 fut nommé, en 1751. gouverneur général de Klandre et de Ilainaut.
(3) Jean-ISaptiste-Joachim Colherl de Torcy, marquis de Croissy (i70:t 1777), maréchal de camp en 1710, licnlinant général en 17 U. avait épousé, en 17itj, Ilenriettc-Bihicnne de l'"ranc|uelot de Coigny, lille du maréchal de ce nom.
(4) Jean-I!aplistc-François de Monlinorin, m.irquis de Saint-Ilerem, capitaine des chasses de Konlaincbloau, gouverneur de Helle-lsIe-cn-Mcr, maréchal de camp en 1715, lieutenant géncr.il eu 171S, avait épousé, en l"ii, Constance-Lucie de Valois de Villctlc.
(5) ,\gésilas-Gaslon, marquis de Kl.iiu.ircus. hrig.ulicr, gr.iiul louvcticr de France depuis 1741, veuf, depuis 1742, d'Anne-Agnès de lieauvau, mort en 17(>l'.
(C) Le prince de Croy n'ayant point de frère, il doit s'agir de son beaufrère, Louis-François, marquis d'IIarcourt (1728-1748) (V. la note 2 de la p. 90.)
sanglier très vile. Le petit d'Ecquevilly soutenait bien son équipage, et c'était un joli sujet. Ensuite, le Roi s'amusa deux heures à tirer trente coups sur des biches. Il en blessa . et tua plusieurs, et revint de bonne heure. Si la chasse n'était jamais plus nombreuse, je l'aurais bien aimée, pouvant s'y faire remarquer. Le soir, je soupai chez Mme de Luynes (1), où on me fit jouer au Papillon (2) malgré moi.
Le 22, je fus à la chasse du cerf. Le Roi y fut avec Mesdames et leurs dames dans le même carrosse, et nous dans l'autre, MM. de Soubise, de Croissy, le petit Moussy (3) pour Mesdames, Flamarens, d'Argenson, mon frère et moi. La chasse fut très belle et rude. On prit deux gros cerfs dans la rivière, précisément dans le même endroit.
Le soir, ayant attendu chez le maréchal d'Harcourt, comptant que l'on l'avertiraitjje manquai l'Ordre et ne me présentai pas, ainsi, pour les cabinets, où je n'aurais vraisemblablement })as été reçu, n'y ayant guère de nouveaux. Gela me fâcha, et je résolus de faire en sorte d'y être admis pendant cet hiver, et de travailler pour être au moins demi-courtisan intime.
Le 23, à 10 heures, le iioi partit pour Ghoisy avec toute la Cour, allant dans un vis-à-vis, tête-à-tête avec M. le Dauphin, ce qui était fort bien, et était peut-être l'ouvrage de l'habiie maîtresse, laquelle avait été avec les dames de la Reine. Pour moi, j'écrivis le matin, et je partis de Fontainebleau à une heure. Dans ces voyages, je fis des remarques utiles et j'y formai le plan de règlement de vie que je rectifiai à la fin
(1) Marie Brulart, veuve de Louis-Joseph de Béthune, marquis de Charost, tué en non à la bataille de Malplaquet, avait épousé, le 13 janvier 1732, Charles-Philippe d'Albert, duc de Luynes et de Chevreuse (ICOo-lljS;, pair et maréchal de France.
Elle était dame d'honneur de la Reine depuis il3o, et mourut en 1763.
{2; Jeu de cartes.
(3) On l'appelait le petit Moussy, à cause, non de son âge, qui était de '6'.'> à 60 ans, mais de l'exiguïté de sa taille.
D'abord page de la duchesse de Bourgogne, il était, ensuite, entré dans les Gardes françaises, devenu capitaine de gendarmerie, et s'était retiré du service comme colonel. Enfin, Madame l'avait attaché à son service. Il était d'ancienne noblesse et ne manquait point d'esprit [Lu>/nes].
de décembre. J'arrivai vers les huit heures à Paris, où je restai quelques jours assez occupé de faire accommoder mon appartement d'en haut.
Le 24 novembre, j'allai, passant l'eau, à Notre-Dame, voir le service et le catafalque pour Mme la Dauphiue. Mesdames y présidèrent. Je n'y fus qu'un moment, tard. Quelque temps après, je vis celui pour le Iloi d'Espagne (1), qui était encore plus beau, où je menai M. et Mme de Robecque (2), par reconnaissance de leur politesse à Gand. J'y vis la cérémonie, et surtout les révérences, qui méritent d'être vues par leur singularité. Chaque héraut d'armes fait ces révérences à l'antique, pour venir prendre un des maîtres des cérémonies, qui font les leurs pour aller prendre un des princes ou princesses du sang, qui font les leurs ensuite pour aller, je crois, à l'offrande, et cela autant qu'il y a de princes ou princesses.
J'allai ensuite à Versailles, quelques jours, pour faire ma cour et chasser, mais un rhume en empêcha le Roi. J'allais, comme presque tout le monde, de temps en temps, aune heure, à la toilette de Mme de Pompadour qui menait tout cela fort bien, sur le grand ton, et dont le crédit ne faisait qu'augmenter. Elle avait connaissance de tout. J'y vis souvent le maréchal de Saxe qui paraissait lui être attaché, et elle à lui. Elle ne l'appelait jamais que Mon Maréchal. On présenta un portrait de la Daupliine future, princesse de Saxe, dont le Roi déclara le mariage le 26 novembre (3), et elle parut décider sur tout cela. M. le duc de Gesvres vint comme prendre ses ordres pour les fêtes, à ce sujet, et elle menait tout cela avec une gaîté, une légèreté et des grâces infinies.
Je vis beaucoup de requêtes que l'on lui présentait, et beau-
(1) 11 y eut, à l'occasion de la uiurl du roi d'Espaync l'iiilippc V, une ccrcmonie à Notre-Dame, en présence du Dauphin.
(2) .\nne-Louis-Alcxandro de Montmorency, prince de Uol)eci|uc, né en 1121, lirigadfer en ITiS, inarcelml de camp en 17.'i'.l, lieutenant général en 1"G2, épousa, le 20 février 1715, Anne-Maurice, lille du maréchal duc de Luxembourg, morte en nco.
11 était gouverneur de Boucluiin dcjiuis Ho',».
(3) l.e mariage du Dauphin avec Marie-Josèphc 1 1731-1707), (illc d'.Vugustc 11, électeur de Saxe et roi de Pologne, fut célébré le ".' février 1717. (V. page 7j).
coup d'aiïaires se faisaient par elle. Elle occupait, depuis déjà longtemps, l'appartement d'en haut de la maîtresse (1), que l'on avait encore embelli. M. de Tournehem (2), son oncle, à qui elle avait fait donner les Bâtiments à la retraite de M. Orry (3), s'en acquittait en homme d'esprit et avec crédit, et son frère, appelé M. de Vandières (4), d'environ vingt ans, de jolie ligure, commençait à être de la grande faveur et de toutes les parties, ne manquant pas de chasse et en ayant l'habit. Son mari (5), dont le Parlement l'avait séparée de biens (c'est-à-dire autant qu'il le pouvait) était en province avec un bon emploi, bien touché, dit-on, parce qu'il l'aimait toujours, et elle en avait une fille de trois ou quatre ans, qui était avec elle.
Comme elle avait le plus grand crédit, les ministres la craignaientet la ménageaient, et, dès ce temps, MM. d'Argenson étaient en inquiétude, surtout celui des Affaires étrangères, et MM. Paris de MontmarteletDuverne}^(6) paraissaient
(1) Mme de Poiapadour occupait, à Versailles, le logement de Mme de Châteauroux, auquel on avait fait quelques changements, mais dont le mobilier avait été conservé. Elle garda cet appartement jusqu'en ilâ-2, époque où elle fut demeurer au rez-de-chaussée.
(2) Charles-François-Paul Lenormant de Tournehem, fermier général, fut nommé directeur général des Bâtiments du Uoi, en 17 io, après la disgrâce de M. Orry. 11 mourut en 1731.
(3) Philibert Orry, comte de Viguori (1689-1747), perdit, en décembre 1740, par l'inlluence de Mme de Pompadour, ses places de contrôleur général et de directeur des Bâtiments. Il eut pour successeur, dans la première, Machault d'Arnouville, et, dans la seconde, Lenormant de Tournehem.
(4j Ahel-François Poisson, dit de Vandières (1727-I7S1), frère de Mme de Pompadour, titré marquis de Marigny en 1734, avait été nommé, en décembre 1743, directeur général des Bâtiments, en survivance de M. de Tournehem,
(3.) Charles-Guillaume Lenormant, écuyer, conseiller du Roi, chevalier d'honneur au présidial de Blois, seigneur d'Etiolles, Saint-Aubin, Bourbon-le-Château et autres lieux (ce sont les titres énoncés dans son contrat de mariage), fils du trésorier général des Monnaies Hervé Guillaume ou Guillot Lenormant, épousa en premières noces, en 1741, Jeanne-Antoinette Poisson, future marquise de Pompadour.
Leur contrat a été publié par M. le vicomte de Grouchy, dans le Bulleiin de la Société de l'Hisloire de Paris (mars-avril 1890).
(B) Joseph Paris Duvérney (1684-1770) était le troisièmj des frères Paris, les fameux financiers, dont le quatrième était Jean Paris de Montmartel, marquis de Brunoy (1690-1766), qui avait épousé, en secondes noces, en 17-46, Marie-Armande de Béthune.
64 JOLllN.VL DU DUC DE CROV
être, avec le maréchal de Saxe, ceux qui avaient le plus de crédit dans son esprit et, par conséquent, dans celui du maître.
Voilà ce que je remarijuai à la Cour. Je revins quelque temps à Paris, où je fus Tort occupé à rendre des devoirs, à me remettre un peu dans le monde de mes connaissances que j'avais absolument perdues de vue depuis mon grand malheur. J'achevai de faire accommoder, du moins, le principal de mon appartement, où j(; couchai pour la première fois le 28 décembre.
Au Noël, j'allai passer quatre jours, avec le duc d'Havre, à la retraite des Petits Jésuites pour y faire mes dévotions et y prendre bien un plan de vie chrétienne et raisonnable, suivant mon état. Je le formai assez étendu sur toutes les principales situations de ma vie, et l'ayant trouvé bon, je le mis au net les premiers jours de janvier : la religion, comme de raison, en fut la base. Je résolus bien de le suivre et je commençai à m'y assujettir et à donner une règle juste à toutes mes actions, tâchant d'éviter tous les excès : cela me fit mener une vie réservée, me craignant moi-môme. Mon grand malheur en fut la première cause, et mes principes en firent la continuation.
Je loge au château de Versailles. — Chasses. — Renvoi du marquis d'Argenson; son remplacement par le marquis de Puisieux. — Le comte de Saxe créé maréchal général ; anecdote à ce sujet. — Les frères Paris. — Voltaire et Mme du Chàtelel. — Je soupe chez M. delà Popelinière, fermier général. ^ Un incendie au château de Versailles. — Les soupers dans les petits cabinets. — Louis XV et Mme de Pompadour. — Les fêtes du second mariage du Dauphin. — Portrait de la Dauphine et de Madame Adélaïde. — L'Opéra de Versailles et les « comédies secrètes » de Mme de Pompadour. — Je deviens parfait courtisan. — La Reine chez Mme de Luynes. — Emploi de mon temps. — J'obtiens, pour .M. de Sainte-Aldegonde, la compagnie de M. de Monllezun. dans Royal Roussillon. — Bonté du Roi.
— Une audience chez Mme de Pompadour. — Départ, le 5 avril, pour la campagne de 1747; retour à Paris le 8 novembre. — Séjour à Fontainebleau. — Démarches pour me faire nommer maréchal de camp. — Un hallali dans la cour des Fontaines. — Soupers dans les cabinets. — Etat de la Cour. — Le Dauphin et la Dauphine. — Le maréchal de Lowendahl. — Retour à Paris. — Le château de Choisy.
— Publication de la liste des Maréchaux de camp, où mon nom ne figure point.
Le comte d'Estrées (1), qui commandait cet hiver à Mon s,
(1) Louis-Charles-César Le Tellier, marquis de Courtenvaux, dernier duc d'Estrées ; 1695-1171 , alors lieutenant général, maréchal de France en 1737,
OÙ il avait fait venir sa femme, me prêta, à la recommandation de Mme de Solre, son appartement de Versailles pour cet hiver : il est admirable, en haut, au-dessus de M. de Charost (1), très commode. J'y allai loger pour la première fois la veille de l'An au soir, et il fit tout mon agrément à la Cour, dont je sentis bien la dilTérence et la nécessité d'y être logé pour tout, et surtout pour, dans bien des moments vides, qui se trouvent, pouvoir venir se reposer, travailler et réfléchir. Je gardai toujours mon appartement et écuries chez de Fortisson (2), pour mon équipage que j'y envoyai. Je fus, de ce voyage, fort occupé avec le prince de Tingry (3), pour faire avoir la compagnie du comte de Montlezun (4) au comte de Sainte-Aldegonde (5), mais l'affaire manqua, M. d'Argen-
épousa, en preniitres noces, Catherine de Clianipagne-la-Suze, et. en secondes noces, Adélaïde-Félicité Brularl de Sillery, dont il n'eut point d'enfants.
(1) PaiiH''rançois de Lîéthune, duc de Charost (1082-1739), pair de France, capitaine des Gardes du corps, lieutenant général depuis HSi, avait épousé, le 13 avril 1109, Julie-Cliristine-llégine-George d'Antraigues.
11 était, depuis 1718, gouverneur de Calais et lieutenant général de Picardie et Boulonnais.
(2) Louis-Auguste de Fortisson, né en 1711, fils de Jean-Godefroy de Fortisson, major de la compagnie des chevau-légers de la Garde, était marié, depuis le 11 septembre 1738, à une fille de Chicoyncau, premier médecin du Roi.
(Sj Charles-Françùis-Christian de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, né en 171:!, maréchal de camp en 1714, lieutenant général en 1718, capitaine des Gardes du corps -en 1764, était, depuis 1711, veuf d'Anne- Sabine-Olivier de Scnozan. Il se remaria, en 1752, avec Louise-Madeleine de Foy, fille du maréchal de La Tour-Maubourg, et, en 170j, avec Éléonorc- Jùsùplio-Pulchérie du Laurens.
Le prince de Tingry était, en outre, lieutenant général au gouvernement de Flandre et de Ilainaut, et gouverneur de la ville et citadelle.de Valenciennes.
i-l) Philippe^Autoiiic, comlc de Montlezun, né en 1706, cidet au régimcnl d'Epinay dragons), lieutenant en 1723, capitaine au Royal Uoussillon en 1721, aide-maréchal des logis do la cavalerie en 17! t, obtient le rang de mcstre de camp en 1745, est réformé à la suite dudit régiment le 2o février 1747, cl vend sa compagnie la même année.
(5) Charles-Pliilippe-.\lbert-Joscpli, comte de Saintc-.Mdegoudc-Noircaniics, né à Tournay en 1729, lieulenanl au régiment de Limousin infanterie en 1745, capitaine dans Royal Rous-ilUon (cavalerie' le 19 mars 1717, réformé le 20 novembre 171S, cidoucl, en HtiS, du régiment de la Viefville, depuis Saiiilc- Aldcgonde, brigadier en 170S, maréchal de camp en 1781, épousa, en 1763, Annc-Louise-Marie-Madeleine-G.ibricUc d Isiiue.
son ayant senti l'accommodement et n'en voulant aucun. Elle réussit, pourtant.
Je fis, le 2 et le 5, la chasse du Roi, du cerf, à Fausse-Repose, et à Verrières. Dans la première, nous ne primes qu'un cerf contre la porte du pont de Sèvres. La deuxième fut belle : nous en primes deux dans le même endroit, dans le fond, aux premières maisons et au ruisseau d'Igny. J'y courus mes chevaux, dont je fus content, et je trouvai la chasse fort agréable comme cela, d'autant qu'il n'y avait pas grand monde, mais quoique je fisse, de temps en temps, ma cour à Mme de Pompadour, je vis qu'il était inutile d'espérer être admis aux soupers, n'y ayant que les anciens et les intimes.
J'eus, alors, envie de lui en faire parler, en étant un peu piqué, et désirant être un peu courtisan intime en dedans, mais la crainte de l'être trop et d'y être assujetti me retint dans mes démarches là-dessus. D'ailleurs, je vis tout le monde indifféremment et sans m'attarder à rien de particulier.
Le 5 janvier, après la chasse, je revins à Paris.
Le 10 janvier, le marquis d'Argenson, des Affaires Étrang'ères, fut remercié et renvoyé avec une bonne pension, et le Roi nomma, pour le remplacer, M. le marquis de Puisieux, son ambassadeur extraordinaire à l'espèce de congrès de Bréda : il arriva peu après, et il assista à un conseil, après quoi il tomba malade de la petite vérole. Le Roi, pour faire voir à M. le comte d'Argenson qu'il n'avait pas de part dans la disgrâce de son frère, lui accorda, le même jour, les grandes entrées, ce qui fit dire qu'un frère avait eu, le même jour, les grandes enti'ées, et l'autre les grandes sorties.
M. de Puisieux (1) n'ayant pas voulu avoir les départe-
(I) Louis-Philogène Brulart, marquis de Sillery, vicomte de Puisieux. (llOS-mO), maréchal de camp en 1763, ministre p'énipotentiaire de France aux conférences de Bréda, en 1746, conseiller d'État, fut nommé secrétaire d'État aux Affaires étrangères le 13 jaavier 1747.
11 avait épousé, en 1722, Charlotte-Félicité Le Tellicr do Louvois de Uebenac.
68 JOUIINAL DU Dl C DE CROY
ments des provinces, on les rejeta sur M^I. de Maurepas (1) et Saint-Florentin (2).
Je passai par Saint-Gloud, en revenant do Versailles, et je vis le prince dans ses jardins et la princesse au château, où ils menaient une vie déjeunes gens (3).
Le 11 janvier, à Choisy, le Roi déclara à M. le maréchal de Saxe qu'il le faisait maréchal général, comme l'avait été M. de Turenne : M. de Lesdiguières avait eu, le premier, ce grade, M. de Turenne le second, M. de Villars le troisième, et le comte de Saxe était le quatrième. Cela le mettait audessus des maréchaux de France, et la patente du prince de Conti, comme prince du sang, qui était encore au-dessus, faisait qu'en quelque sorte, les maréchaux de France vena ent en troisième rang (4).
Le lendemain, nous fûmes faire notre compliment au maréchal général.
(1) Jean-Frédéric Phéljpeaux, comte de Maurepas{l"01-n81), ministre d'État le 9 janvier 1138. avait épousé, le 1!) mars 1718, Marie-Jeanne Piiélypcaux de la Vrillière, sa cousine, sœur du duc de la Vrillière
(2i Louis Phélypeaux, comte de Saint-Florentin, marquis, puis duc de la Vrillière (nO,'i-17"T , secrétaire d'État depuis n2:i, fut fait ministre d'État en l"ol. 11 avait épousé, en 1724, Amélie-Ernestine, comtesse de Platen.
(3) Le prince et la princesse, c'est-à-dire le Daupliin et la Dauphine.
(4) Discours du Roi à Cltoisi/, en sortant de son travail, au maréchal, et sa réponse : « Mon-ieur le comte de Saxe, je vous donne tous les honneurs et grade que le feu Uoi a donnés à M. de Turenne, pour ses services, les vôtres les ayant au moins égalés : je vous fais maréchal général de mes armées! »
Réponse : «Sire, il ne me reste plus que de mourir comme M. de Turenne! »
Autre manière dont l'a dit M. le comte de Clermont '1) avec qui 11 causait, quand le Roi est sorti du travail : « Monsieur le comte de Saxe, je vous fais maréchal général ! »
jMais le lîoi dit cela si bas, que le maréchal, ne l'entendant pas, dit au comte de Clermont : n Qu'est-ce que le Uoi m'a dit '? »
Le comte dit : « Je ne l'ai pas entendu non plus ! » Et, s'avançant, il dit au Roi : « Sire, le comte de Saxe n'a pas entendu ce que Votre Majesté lui a fait l'honneur de lui dire ! «
Le Uoi, élevant la voix, lui dit : « Monsieur le comte de Saxe, je vous fais maréchal général, comme M. de Turenne, et je suis persuadé que vous en remplirez la place comme lui! L'avez-vous entendu, cette fois-ci'.'"
Le maréchal répondit : " Sire, je ferai tous mes oll'orls pour servir aussi
heureusement que lui ! » {Note de Vatileur.)
(I) Louis do Dotirli >n, comte do Clonnonl (l"09-177i), lietili'U.int gt-iivr.-il on 1735, i'l<iit UU de Hinri-Julcs do Bourbou, prince do Coudé (1013-1709).
JOURNAL DU DUC DE CItOY 69
Le 13 janvier, en partant de Choisy, le Roi déclara M. le maréchal de Goigny (1) duc (non pair), tant pour ses grands services et son attachement, que par l'amitié que le Roi avait pour son fils, le comte de Goigny, qui était l'ami le plus véritable que le Roi eût.
L'abbé d'Harcourt me présenta, ce jour-là, à l'archevêque, à l'archevêché, et, de là, je fus, par beaucoup de glace et de neige, dans les rues, diner chez MM. Paris qui devenaient, je crois, avec raison, les personnes les plus estimées du royaume, l'ainé pour la finance, le Duverney pour la guerre. M. de Montmartel ayant épousé, depuis deux ans, Mlle de Béthune, réunissait tous les jours chez lui ce qu'il y avait de plus grand. Je commençai à y parler à 'M. Duverney pour qu'il engageât le maréchal à me donner la première nouvelle à porter pour gagner le grade. Cette négociation fut la vue que je suivis toujours dans la suite. De là, j'allai chez ^L de la Popelinière (2), grand ami du maréchal, toujours dans la même vue. J'y vis, pour la première fois, M. de Voltaire, et j'y soupai avec lui, Mme du Ghâtelet (3) et des esprits, le 18. Il me parut charmant et bien brillant dans la conversation. Les beaux esprits disaient qu'il y brillait encore beaucoup plus que dans ses écrits.
Mon estomac, qui avait toujours été bien délicat, et m'avait toujours bien fait souffrir, continuant de même, sur l'avis de Morand (4), je commençai à prendre du vin de quinquina et à ne plus faire du tout qu'un repas, ce qui me fit bien. Je soupais ordinairement, passant le milieu du jour à travailler ou jusqu'au souper, ou jusqu'à l'heure des visites, et menant une vie fort simple avec ma mère et mes jolis enfants,
(1) François de Franquetot, duc Je Coigny ,lC70-n59), raaréclial de France depuis 1734, avait épousé, en IGOO, Henriette de Montbourchier.
(2) Alexandre-Jean- Joseph Le liiche de la Popelinière {16y2-n62), époux de Thérèse des Hayes, fille de Marie-Anne-Carton Dancour;, dite Mimi Dancourt, et de Samuel Boulinon des Hayes (lllo-noS).
(3) Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil (1700-1749,, épouse de Florent- Claude, marquis du Ghâtelet, lieutenant général depuis 1744. Sa liaison avec Voltaire l'a rendue célèbre.
t4) Sauveur Morand (1697-1773), célèbre chirurgien.
Le 26 janvier, je soupai encore chez M. de la Popelinière. Le maréchal de Saxe y soupa, et y fut charmant. Il était, là, tout à fait en liberté, et j'y étudiai bien son caractère ferme, net, un peu dur, mais très poli et doux au dehors, et naturellement assez bon, tranquille, sans, je crois, des principes de rehgion, les regardant comme des préjugés et des freins nécessaires aux peuples, aimant beaucoup le plaisir, car, tout maréchal qu'il était, il ne manquait presque pas d'aller, incognito, masqué, au bal de l'Opéra avec des filles avec qui il avait toujours beaucoup vécu et aimait à vivre en liberté, ne se souciant guère de ce qui peut suivre la vie, l'esprit fort mécanique, et surtout d'une justesse et netteté admirable, ce qui faisait le meilleur de son caractère. Sans être savant, il parlait bien et racontait agréablement.
Celte nuit-là, j'allai à Versailles et, de ce vo3'age, je me mis dans le grand. Je fis trois chasses à Saint-Germain, avec mes chevaux dont j'étais content, et ce qui m'amusait, de sorte que j'y courais beaucoup.
Le 26 janvier, comme je finissais de m'habiller en revenant de la chasse, et que j'étais dans l'appartement du comte d'Estrées, où je logeais, le feu prit violemment dans la chambre du suisse de M. de Charost, dessous nous, en sorte que, pouvant gagner le seul escalier que nous avions pour nous sauver, je pris mon écritoire et me sauvai chez M. Le Bel (1) où je le mis, et je revins aider à faire travailler au feu. Je m'y donnai bien du soin. On fit deux chaînes des soldats de la Garde française et suisse, et, les pompes étant venues, on l'éteignit à la fin avec peine. Le feu sortait dans la galerie, de toute la grandeur de l'anl-de-bœuf de cette chambre, et, si le plafond qui était dessus fût tombé et que le feu eût gagné les cond)les, par le vent (ju'il faisait, au moins toute l'aile aurait brûlé, et si cela eût pris la nuit, j'étais brûlé avec le comte et la comtesse de la Mothe, étant audessous. Je la rassurai et me raccommodai avec elle de ce
(1) Dominique-Guillaume Le Bel, premier valet île cliambre du Uoi, concierge Ju cliàleau de Versailles.
moment, ne l'ayant pas vue depuis mon mariage manqué avec sa fille.
Comme le feu gagnait chez M. de Luxembourg (i) qui était au-dessous, on fut obligé d'abîmer tout cet appartement, mais les gros murs qui séparaient celui du comte d'Estrées de celui-là firent qu'il n'y eut rien du tout On en avait déjà tout sauvé, de sorte que je fus obligé d'aller coucher dans mon appartement de la ville, mais j'y revins le lendemain au soir, que tout fut remis.
Le 29 janvier, ayant ménagé cela depuis quelque temps, M. Paris de Montmartel parla de moi à Mme la marquise de Pompadour. Lui et son frère étaient les hommes en qui, avec raison, elle avait le plus de confiance, et même, je crois, ceux qui dirigeaient en gros sa conduite, qui ne pouvait être meilleure pour la place qu'elle avait. Je m'impatientais, depuis quelque temps, d'être presque le seul de ceux qui chassaient avec le Roi, qui ne soupait jamais dans ses cabinets : ayant appris qu'on n'y avait guère accès que par la marquise, et étant bien avec MM. Paris, je les priai, et M. de Tournehem de lui en parler. Ce jour-là, au matin, M. de Montmartel lui parla de moi avantageusement de toute façon. Je m'aperçus d'abord qu'elle me traitait avec plus d'attention. Elle promit d'en parler au Roi, à ce que me dit M. de Montmartel, chez M. Le Bel, et, en fait, elle le fit, et le lendemain.
30 janvier. Ayant chassé à l'ordinaire, le Roi me marqua sur sa liste, que l'huissier lisait à la porte. L'on entrait à mesure et, par le petit escalier, on montait dans les petits cabinets : j'y soupai donc pour la première fois à Versailles, car il y avait sept ou huit ans que j'y avais soupe deux fois de suite.
Etant monté, l'on attendait le souper dans le petit salon. Le Roi ne venait que pour se mettre à table avec les dames.
(1) Charles-François de Montmorency-Luxembourg (1702-1704), gouverneur de Normandie, capitaine des Gardes du corps en 1750, maréchal de France en 1737, avait épousé, en 1724, Marie-Sophie-Emilie-Honorate Colbert de Seignelay.
72 JOURNAL DU IPUC DE CROV
La salle à manger était charmante et le souper fort agréable, sans gêne. On n'était servi que par deux ou trois valets de la garde-robe, qui se retiraient après vous avoir donné ce qu'il fallait que chacun eût devant soi. La liberté et la décence m'y parurent bien observées : le Roi était gai, libre, mais toujours avec une grandeur (jui ne le laissait pas oublier. II ne paraissait plus du tout timide, mais fort d'habitude, parlant très bien et beaucoup, se divertissant et sachant alors se divertir. Il paraissait fort amoureux de Mme de Pompadour, sans se contraindre à cet égard, ayant toute honte secoué, et paraissant avoir pris son parti, soit qu'il s'étourdit ou autrement, aj'ant pris les sentiments du monde là-dessus, sans s'écarter sur d'autres, c'est-à-dire s'arrangeant, comme bien des gens font, des principes suivant ses goûts ou passions.
Il me parut fort instruit des petites choses et des petits détails, sans que cela le dérangeât, ni sans se commettre pour les grandes choses. La discrétion était née avec lui. Cependant on croit qu'en particulier, il disait presque tout à la marquise. En général, suivant les principes du grand monde, il me parut fort grand dans ce particulier, et tout cela fort bien réglé.
Je remarquai qu'il parla à la marquise, en badinant, sur sa campagne, et comme réellement voulant y aller au l'"' de mai. Il ra'apparut qu'il lui parlait fort librement en maîtresse qu'il aimait, mais dont il voulait s'amuser, et qu'il sentait qu'il n'avait que pour cela. Et elle, se conduisant très bien, avait beaucoup de crédit, mais le Roi voulait toujours être maître absolu, et avait de la fermeté là-dessus.
Voilà comme cela me parut, mais tout cela est si douteux, qu'il est bien difficile de discerner la vérité. Il me parut aussi que ce particulier des cabinets ne l'était pas absolument, ne consistant que dans le souper et une heure ou deux de Jeux après le souper, et que le véritable particulier était dans les autres petits cabinets où très peu dos anciens et des intimes courtisans entraient.
Le Roi était, comme j'ai dit, fort d'habitude, aimant ses
JOURNAL nu DUC DE CROY 73
anciennes connaissances, ayant de la peine à s'en détacher, et n'aimant pas les nouveaux visages, et c'est, je crois, à cette humeur constante et d'habitude que plusieurs devaient la durée de leur apparente faveur, car, hors les véritables intimes dans le petit intérieur, les autres n'avaient, je crois, que très peu, ou point de crédit.
Nous fûmes dix-huit serrés à table, à savoir, à commencer par ma droite, et de suite : M. de Livry, Mme la marquise de Pompadour, le Roi, Mme la comtesse d'Estrades, la grande amie de Mme de Pompadour, le duc d'Ayen, la grande Mme de Brancas, le comte de Noailles, M. de la Suze, dit le Grand Maréchal, le comte de Coigny, la comtesse d'Egmont, M. de Croix, dit Pilo, le marquis de Renel, le duc de Fitz- James, le duc de Broglie, le prince de Turenne, M. de Grillon, M. de Voyer d'Argenson.
Le maréchal de Saxe y était, mais il ne se mit pas à table, ne faisant que diner, et il accrochait seulement des morceaux, étant extrêmement gourmand. Le Roi, qui l'appelait toujours « comte de Saxe », paraissait l'aimer et l'estimer beaucoup, et lui y répondit avec une franchise et une justesse admirables. Mme de Pompadour lui était tout à fait attachée.
On fut deux heures à table, avec grande liberté, et sans aucun excès. Ensuite, le Roi passa dans le petit salon. Il y chauil'a et versa lui-même son café, car personne ne paraissait là, et l'on se servait soi-même. Il fit une partie de . Comète (1) avec Mme de Pompadour, Coigny, Mme de Brancas et le comte de Noailles, petit jeu que le Roi aimait, mais Mme de Pompadour le haïssait et paraissait chercher à l'en éloigner. Le reste de la compagnie fit deux parties, petits jeux. Le Roi ordonnait à tout le monde de s'asseoir, même ceux qui ne jouaient pas. Je restai appuyé sur l'écran, à le voir jouer, et Mme de Pompadour, le pressant de se retirer et s'endormant, il se leva à une heure, et lui dit à demi-haut, ce me semble, et gaîment : « Allons! Allons nous coucher! » Les dames firent les révérences et s'en allèrent, et lui fit
(1) Jeu où une des cartes portait ce nom de Comète.
aussi la révérence et s'enferma dans ses petits cabinets, et nous tous nous descendîmes par le petit escalier de Mme de Pompadour où donne une porte, et nous revînmes, par les appartements, à son coucher public, à l'ordinaire, ce qui se fit tout de suite.
Ainsi se passa la première fois que je soupai dans les cabinets, à Versailles, et tout cela m'ayant paru simple et bien, suivant le grand monde, et que je pouvais en être sans me mêler, ni rien faire de mal, je résolus de m'y attacher assez et de faire ce qu'il faudrait pour y être admis de temps en temps, et me tenir à être demi-courtisan intime, à tâcher de m'y faire estimer et d'y habituer à me voir, pour donner au maître et à ses courtisans une sorte de liberté avec moi, et moi avec eux, qui me mît à portée de profiter de ce qui serait convenable, et de ne pas trop m'y abandonner non plus, pour ne m'y pas laisser emporter au torrent.
Le 1"' février, je fis ma troisième chasse à Saint-Germaiii, et, y ayant eu comédie en dedans de chez le Roi, jouée par Mme de Pompadour, qui jouait au mieux et avait tous les talents, et par les anciens courtisans, il n'y eut point de souper pour les chasseurs, de sorte que je m'en revins à Paris.
Le 5, le Roi alla à Ghoisy ; le 6 à Gorbeil ; le 7 au-devant de Mme la Dauphine qu'il ramena à Gorbeil ; le 8 à Ghoisy où elle coucha, et le Roi revint coucher à Versailles, et, le 9, se fit le mariage.
Pendant ce temps, je restai à Paris à beaucoup travailler, à mon cabinet, que je finis entièrement, ainsi que l'arrangement pour tous mes papiers, chacun dans sa classe, avec le plus grand ordre.
Le 8 février au soir, j'allai à Versailles avec l'abbé de Sainlc-Aldegonde (1), que nous venions de faire nommer aumônier du Roi, et que j'y menai. Nous fûmes trois heures en chemin, parce qu'il était singulièrement rempli de
(1) L'abbé de Sainte-Aldegonde, aumônier ordin.iiiv du Uoi, abbé de lîreteuil, chanoine el prévôt de Seclin, en la chulellenic de Lille.
iîacres qui revenaient, et, le pavé étant trop étroit, et les terres d'à côté nouvellement rapportées, toutes les voitures qui y entraient restèrent embourbées. Enfin, nous arrivâmes à onze heures chez moi, dans la ville, à l'hôtel de Fortisson (1), car Mme la comtesse d'Estrées, qui y était revenue pour la maladie de M. de Puisieux, m'avait ôté son appartement, et je sentis bien toute la différence de loger dans le château, ou loin dans la ville. Ayant fait venir des lits de Saint-Germain, je logeai M. de Grevenbroch (2) et l'abbé de Sainte- Aldegonde, et je fus au coucher du Roi.
Le 9 février, jour du mariage, Mme la Dauphine arriva incognito à neuf heures. Je fus au lever du Roi et, avec lui, à la toilette de M. le Dauphin. La magnificence des habits s'y lit voir. J'en avais aussi pour la fête, deux fort beaux, qui passaient 5.000 livres. A une heure et demie, on alla à la chapelle. Je fus me placer d'avance au milieu de la tribune du Roi, avec des dames, dont je vis au mieux le beau coup d'œil de la chapelle, et de la cérémonie qui se passa à l'ordinaire. Je sortis un peu devant la fin, et j'allai me placer dans la galerie où, des deux côtés au milieu, on avait fait un chemin de banquettes le long, en dehors desquelles étaient les dames de Paris et le monde derrière, et les dames de la Cour formaient les deux rangs en dedans, ce qui faisait un beau coup d'œil.
Quand le cortège revint, j'allai dîner chez le duc de Gesvres qui, étant d'année, ordonnait les fêtes, et qui s'en acquittait au mieux. A quatre heures et demie, j'allai à la salle de bal paré, aux écuries. C'était l'ancien manège qui était resté salle, et salle la plus superbe que l'on puisse voir. Il y avait un rang de loges que l'on ôtait, et, en vingt-quatre heures, d'une grande salle d'Opéra, on en faisait une tout autre, superbe, de bal, avec beaucoup de glaces, et parfaitement éclairée.
(1) Cette maison, située rue des 13ons-Enlants, à Versailles, avait été bâtie par M. de Fortisson poury loger la compagnie de clievau-légers dont il était le major. Ensuite, on loua ses appartements à des particuliers.
(2) M. de Grevenbroch, envoyé de l'Électeur palatin à la Cour de France.
76 JOURNAL DU nue DE cnoY
Je trouvai assez d'ordre pour y entrer. A six heures et demie, le Roi y arriva avec sa famille. Mme la Dauphine ne dansa pas, ayant fort mal à un pied, d'une engelure du voyage. Le Dauphin ouvrit le bal avec Madame (ï), et ainsi de suite, les princes et princesses; après quoi, les meilleurs danseurs et danseuses dansèrent quelques menuets. Mme de Pompadour dansa un des premiers après les princesses, et était charmante. Ensuite, on dansa des contredanses. La collation vint. On redansa encore trois ou quatre contredanses et, à neuf heures, le Uoi se leva et le bal huit.
En sortant, j'examinai, par un temps calme, la belle illumination du château et surtout des deux écuries. J'allai de là au banquet royal qui était dans une trop petite salle, et où je pensai être étouffé. J'y examinai Mme la Dauphine qui me parut très aimable : ce banquet était composé, à droite, du Roi, du Dauphin, de Mme la princesse de Conti, Mademoiselle, Mme du la Uoche-sur-Yon. De l'autre côté, la Reine, la Dauphine, Mme Adélaïde, Mme de Modène, et Mlle de Sens. Mme la duchesse de Chartres, étant grosse, y manquait.
Après le banquet, nous allâmes à la toilette de Mme la Dauphine qui se fit en public, jusqu'au moment que la Reine lui donna sa chemise, que le Roi fit passer tous les hommes à la toilette du Dauphin, à qui le Roi donna la chemise et, les deux toilettes finies, tout le monde passa dans la chambre à coucher de Mme la Dauphine. Elle parut assez bien, en bonnet de nuit, et assez embarrassée, mais moins que le Dauphin. Quand ils furent couchés, on ouvrit les rideaux, et tout le monde les vit, pendant quelque temps : cérémonie bien embarrassante et qui fait voir toute l'incommodité de la représentation des Rois et des grands.
Le Roi, qui traitait le maréchal de Saxe, qui jouait là un bien beau rôle, ayant fait ce mariage, plutôt en ami qu'en sujet, lui dit d'aller dans la ruelle dire (juehiue chose à la Dauphine, où il alla, et en parut tout embarrassé. Enlin, on
(1) Annc-Henrielte de France (172"-n52), seconde fille de Louis -W.
JOURNAL DU DUC DE CROt 77
fit sortir tout le monde, et le Roi et la Reine sortirent peu après.
Le 10 février, les nouveaux époux dînèrent eu public. A cinq heures, l'appartement commença. On n'y entrait qu'avec beaucoup de peine. Je n'en avais point encore vu, et c'est une des plus belles choses, et, je crois, la plus belle dans ce genre, que l'on puisse voir. C'est dans la galerie parfaitement ornée et éclairée, où il y a plusieurs grandes tables de jeux et beaucoup de petites, des gradins aux fenêtres, et tout cela parfaitement garni de monde bien paré, ce qui fait un coup d'œil superbe. J'y fis entrer avec peine M. et Mme de Robecque. A neuf heures, le Roi alla souper au Grand Couvert avec sa famille. Le duc d'Harcourt y prenant le bâton, je l'y suivis. Le Roi m'y demanda des nouvelles de mes enfants. J'examinai là, avec un grand plaisir, toute la famille royale et madame la Dauphine.
Elle est bien faite ; le teint assez beau, les yeux charmants quand elle les anime ; le nez et la bouche mal. En tout, de visage, sans être belle, elle plait infiniment, pouvant être appelée un joli laideron qui peut faire tourner la tète. Elle a, dans le visage et dans tous ses gestes, des grâces infinies; quand elle est animée, de l'enjouement, et môme de la pétulance qui lui paraissent naturelles, une envie de plaire étonnante, et, pour y parvenir, vive et agaçante ; l'air d'avoir beaucoup d'esprit et le dessein de captiver ceux qui l'approchent. Ce contraste parfait du port haut et glacé de la défunte, faisait trouver celle-ci encore plus charmante.
Elle était à côté de Madame Adélaïde (1), qui est charmante de figure et de caractère, et d'une gaité ou étourderie charmante, avec un air animé des plus piquants.
Le caractère de la Dauphine sympathisant beaucoup au sien, il était amusant de les voir ainsi rire et folâtrer ensemble pendant tout le souper. La Dauphine, ayant résolu de captiver la Reine, l'agaçait sans cesse, avec un air de respect, d'empressement et de grâce qui en rendait la Reine
(1) Marie-Adélaïde de France (1132-1800;, quatrième fille de Louis XV.
folle, et qui la faisait aussi devenir d'une gaîté infinie, chose à remarquer, quoique la fille de celle qui avait supplanté ou détrôné son père.
Tout cela paraissait plaire au Roi qui était, à son ordinaire, de même que le Dauphin, fort gai et Madame fort aimable.
On dit que la Dauphine fit d'abord une distinction très juste de ses deux belles-sœurs : qu'elle respectait et aimait Madame, et qu'elle la supplierait de lui donner ses conseils, et qu'elle prierait madame Adélaïde de trouver bon qu'elle saute et folâtre avec elle.
Madame la Dauphine, étant élevée dans la cour de Saxe, où on élève parfaitement les princesses, était habituée à faire les honneurs d'une grande Cour dès son enfance. Aussi n'étaitelle point du tout embarrassée et faisait tout ce qu'elle faisait avec une liberté, une envie de plaire, des grâces et une alTabililé (|ui réussit au mieux.
A minuit, commença le grand bal masqué dans tous les appartements : j'y allai par curiosité, pour avoir tout vu, et y examiner bien des choses. L'affluence du monde était si grande que j'eus mille peines à y faire entrer madame de Robecque, et que je ne pus jamais y faire entrer monsieur.
Ce coup d'œil, surtout dans la galerie, est superbe. Toute la bonne compagnie s'y était réfugiée, ce qui la rendait très belle. J'y examinai le Roi masqué, aux pieds de Mme de Pompadour, qui y était cliarmante. Je ne reconnus le Roi qu'à l'inquiétude qu'elle laissa échapper en le voyant passer sur les banquettes. Mme de Forcalquier (i) y était. Je la comparai à Mme de Pompadour et la trouvai plus jolie, et moins de grâce. Enfin, en fait de maîtresse simple, le Roi ne pouvait mieux choisir ; aussi en paraissait-il éperdument amoureux.
Un peu en philosophe, sans me démasquer, je me promenai
(1) Marie-Kranf-oise-Ucnéede Cui-bonnel de Canisy, veuve d'.Vntoine-Franctiis de Pardaillaii, inarquis d'Anlin, avait épousé, en ITrl, Louis llufilc, dit le comte de Forcalquier (ni0-n.'i3j, lieutenant général au gouvernement de Provence.
trois ou quatre heures dans le bal, à tout examiner et à faire des remarques et réflexions. A quatre heures, je revins chez moi. Le 11 au matin, je fus présenté, comme tout le mondes à Mme la Dauphine. La veille, les dames lui avaient été présentées de même, dans son grand salon. Toutes vont, comme elles se trouvent, lui baiser le bas de la robe, et elle donne la joue aux duchesses ou Grandes d'Espagne. La chambre était plus que pleine des dames de la Cour, bien parées, ce qui faisait un très bel effet.
De même, ce matin-là, tous les hommes furent présentés de la même manière et au même lieu, et elle donna la joue aux titrés, ce qui me faisait, j'avoue, un peu de peine de me voir ainsi publiquement privé de cet honneur. Je n'y aurais pas été, si j'y avais songé. Ensuite, je la vis dîner avec le Dauphin; elle paraissait bien fatiguée. De là, je revins prendre ma chaise avec l'abbé de Sainte-Aldegonde, et nous revînmes à Paris.
Le 12, je fus, avec ma mère, au Cloître, où l'abbé d'Harcourt nous fit entrer sur la terrasse d'une maison du coin du Pont- Rouge. J'y vis très bien le feu de la Grève (1), mais la pluie continuelle qu'il lit fut cause qu'il ne fut pas trop bien tiré. D'ailleurs, il était riche, et il y eut de beaux moments que nous voyions au mieux, la rivière, où le feu réfléchissait, faisant très bien. L'embarras fut terrible pour entrer et sortir et il nous lit arriver tard à souper chez la duchesse de Bouteville (2), où nous mangeâmes une outarde parfaite.
Le 13, à midi, j'allai à Versailles pour voir le ballet. J'arrivai, pour dîner, chez le duc de Gesvres et, à quatre heures, nous fûmes à la salle de bal ou de l'Opéra, où tout était presque plein. J'y fus, cependant, très bien placé, à une demi-hauteur d'où je voyais également bien le théâtre et
J Le Cloîlre Notre-Dame .•>l)Outissait, en effet, .m PoiilrRouge, qui reliait l'ilc Saint-Louis à la Cité, et d'où, par conséquent, on découvrait la place de Grève.
(2; Charles-Paul-Sigismond de Montmorency-Luxembourg, duc de Boute- Tille, né en 169T. lieutenant général depuis l'il4, avait épousé, en 1717, Anne- Angélique de Ilarlus de Vertilly ^1700-1709).
la salle. On n'avait point remis les loges, faute de temps, de sorte que la salle était ornée et éclairée comme pour le bal. Je crois n'avoir jamais rien vu de si beau, et que c'est ce qu'il y a de mieux dans ce genre, en Europe. La grandeur immense du théâtre et de la salle, absolument remplie de personnes superbement mises; alentour, au-dessus, un cordon de femmes parées et, au milieu, un parterre massif de toutes les femmes de la Cour, ou connues, dans toutes leurs plus grandes parures. Et, comme cette salle était, il y avait trois ans, le manège, son crottin avait bien changé de face !
On joua L'Année galante (1), ballet dont les paroles, par Roy, sont charmantes, et d'une finesse de sentiment parfaite. Il fut fort bien exécuté. Ne voulant pas trop me laisser entraîner à tout cela, et l'entrée en campagne me pressant, je revins, après le ballet, à Paris.
Le 17 février, je vins au coucher du Roi. Je chassai le 18. Le soir, le Roi me fit l'honneur de me nommer le premier pour son souper, de sorte que, de cette fois, je parus courtisan heureux dans les formes. Il y eut peu de monde, à ce souper, qui fut charmant par l'aisance et la gaieté douce, sans gène. Ayant chassé il y avait déjà huit ou neuf ans, je me trouvais un des doyens des chasseurs, y en ayant plusieurs des anciens qui ne venaient plus guère, et sept ou huit de nouveaux depuis trois ou quatre ans.
Je remarquai que, dès que l'on me crut courtisan si intime, on me considéra beaucoup plus, à Versailles. Le 19, je dînai et parlai à mon aise à M. d'Argenson de ma croix de Saint- Louis et de la compagnie de Montlezun, qui étaient mes deux affaires d'alors.
Le 22, il y eut ballet à Versailles. J'y allai le soir, pour le coucher, et je vis la grande illumination dos écuries avec des arcades au bout, sur le grand chemin qui les joignait et faisait un très beau et noble dessin. C'est la mieux que j'aie vue.
J'oubliais qu'à la dernière chasse du 18, Mme la Dauphine
(1) L'Année galante, ballet en quatie actes, par l'ierrc-Cliarles Uoy (1683-nCi), repi'ùsenté à la Cour de Versailles pour la première fois ce jourlà, i:i février nn.
y était venue pour la première fois. Elle était en calèche; M. le Dauphin, Mesdames, et leurs dames, et Mme de Pompadour à cheval. Il y avait un monde alFreux pour voir cela, et rien n'était plus beau que le rendez-vous aux Loges. Le temps était beau, et tout cet hiver, hors les huit jours de la grande gelée, d'une douceur étonnante. Mme la Dauphine paraissait s'y amuser, étant fort vive et enfant, et s'amusant de tout. Elle me parut un joli laideron, ayant bien de la grâce. M. le Dauphin, gros et indolent, n'aimait pas la chasse (et en tout, presque rien) : Mesdames ne l'aimaient plus tant, Mme de Pompadour, faite au tour et remplie de grâce, était là, charmante comme ailleurs, et courait avec aisance et plus volontiers, sans aimer la chasse. Le cerf étant tout sur ses fins, le Dauphin pritle pas avec Mesdames et, par là, manqua, comme exprès, la mort. Ensuite les dames montèrent toutes en calèche. On chassa grand train un second cerf, qui courut bien, et on revint tard.
Je fis la chasse du 23 (toujours dans Saint-Germain, sans avoir le temps de mettre les pieds dans la maison que ma mère y louait). On prit deux cerfs près la rivière, au bout du pays, et l'on revint grand train ; mais, ayant de bons chevaux à moi, j'allais encore plus vite. Le soir, quoiqu'il y eût assez de monde, je soupai, à l'ordinaire, dans les cabinets. Je remarque qu'à l'autre souper, le Roi, parlant de la longueur des guerres, dit : « Celle-ci ne durera pas tant, car on ne tardera pas à s'en lasser ! »
Il montrait toujours beaucoup de tendresse pour Mme de Pompadour, et badinait môme, quelquefois, un peu fort, et elle était charmante. On parlait beaucoup de ses comédies. Mme de Pompadour, pour amuser le Roi, le retenir et s'amuser elle-même, mettait beaucoup sur le ton des comédies secrètes et de petits actes d'opéra où elle brillait, et il y avait, alors, jusqu'à trente pièces arrêtées d'avance sur leur répertoire. M. d'Ayen et Mme de Brancas étaient les principaux acteurs; ensuite, quelques-uns des anciens courtisans, car, ne voulant pas me mettre à cela, je n'en étais pas, non plus qu'un grand nombre.
Le 24, je dînai chez Mme de Sourches (1), et j'allai tout finir au bureau. Le 25, je chassai à Saint-Germain, à l'ordinaire : la chasse fut des plus vives; on ne prit qu'un cerf, et on était revenu à deux heures et demie. Le soir, il se présenta grand nombre de courtisans pour le souper, ce qui fit que je n'y fus pas nommé, dont je fus réellement touché. V'^oilà comme l'on est, à la Cour: on s'habitue à tout, et la jalousie fait que l'on ne passe à personne d'avoir quelque avantage à votre place !
J'allai chez Mme de Lujnes où soupait la Reine, ce qui lui arrivait assez souvent. J'y restai pour voir cela: elle était gourmande et mangeait bien. Il n'y avait, comme de raison, que des dames à table, ordinairement de celles qui faisaient sa partie de cavagnole. M. de Luynes servait la Reine et s'y donnait beaucoup de soins. Mme de Luynes, qui avait le ton le plus parfait de la Cour, était moins embarrassée. Tous ceux qui soupaient ordinairement chez Mme de Luynes pouvaient entrer. Les hommes faisaient leur cour debout, pendant le souper, et, dans une autre chambre, on servait à souper pour eux et AL de Luynes qui y venait au second service. La Reine, après le souper, passait dans un cabinet où elle faisait de la musique, jouant fort mal de la vielle, avec (les musiciens et quelques jeunes courtisans, comme MM. d'Antiu, Turpin (2), etc. Ensuite, elle revenait dans la salle de Mme de Luynes jouer jusqu'à fort avant dans la nuit, à son triste cavagnole (3).
(1) Marguerite-Henriette Desmarets de MaiUebuis, lille du maréchal de Maillebois, qui avait épousé, en 1741, Louis du Bouchet, marquis de Sourches, conseiller d'État, grand prévôt de France et grand prévôt de
l'Hôtel en ni!), maréchal de camp en 1744, lieutenant général en l'î48.
(2) Lancelot Turpin, comte de Crissé et de Sanzay, maréclial de camp en nol, lieutenant général en 1780, épousa, en 1749, Louisc-Marie-Jeannc- Calherine-Iluguette-Cabrielle do Lezay-Lusignan.
(3) En 1717, la Heine soupa cent c/ualre-vingl-dl.r-huit fois chez le duc de Luynes. A Versailles, rappartcment de Mme de Luynes était au premier étage de l'aile du midi, le long de la cour des l'rinees, entre cette cour et celle de la Bouche. La souveraine passait toutes ses soirées chez la duchesse, assise « dans ce délicieu.\ fauteuil, près de la cheminée. » ^ Lettre de Marie Lcczinska à la duchesse de Luynes.)
Le 2G, j'allai chez M. de Tournehem lui beaucoup parler pourun appartement des jardiniers que je cherchais, et pour lequel j'avais une grande affaire. Je dinai chez M. d'Argenson qui venait de finir la retraite de Montlezun. M. de Mirepoix (1) y était, arrivant de Provence où il avait bien fait : les ennemis avaient repassé le Var et tout à fait évacué la Provence.
Je vis, le l"" mars, à la grande salle, à Versailles, l'opéra de Persée, avec un nouveau prologue de louange pour le Roi, dans le goût de louanges dont on avait accablé — pas à aussi juste titre — Louis XH'. Ce spectacle fut fort beau, les loges étaient remises; mais, en tout, il ne me frappa pas tant que le premier ballet.
Le matin, à deux heures, j'avais attendu longtemps, avec le duc de Chartres (2), le maréchal de Saxe et toute la Cour, le lever de Mme de Pompadour et, à deux heures, on vint nous dire qu'elle était incommodée, et elle garda le lit, mais ce ne fut rien. Cela empêcha qu'il n'j^ eût souper aux petits cabinets ; ce que voyant, et ne chassant que pour m'amuser, ou être de ces soupers, je revins, le lendemain, à Paris.
Le samedi 4, j'allai à Versailles, et fis la chasse ce jour-là. Il y eut beaucoup de monde et, à l'ordre, beaucoup d'anciens courtisans, de sorte que je n'y fus pas nommé, ce qui était tout simple. Cependant, j'avoue que j'eus la sottise d'en être d'abord fâché, surtout par la petite vanité, parce que le chevalier d'Ailly et d'Havre étaient là avec moi, et que j'étais fort flatté d'être nommé et d'entrer par la chambre et cabinet du Roi, devant des gens de connaissance. C'était là ce qui faisait le plus de plaisir de cette grâce.
J'allai souper chez Mme de Luynes où la Reine soupait
(1) Pierre-Louis de Lévis, marquis de Mirepoix (1702-17.ii"), lieutenant général depuis 1741, créé duc en Hul, maréchal de France en 1757, revenait d'Italie, où il avait conduit un corps de troupes au secours du maréchal de Maillebois. 11 avait épousé en secondes noces, en 1739, Anne-Marguerite-Gabrielle de lieauvau-Craon.
[il Louis-Philippe d'Orléans, duc de Chartres (1723-1780), devenu duc d'Orléans en 1732, après la mort de son père, lieutenant général en 1744, avait épousé, en 1743, Louise-Henriette de Bourbon-Conti, CUe de Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti.
encore (comme elle le faisait presque tous les jours ouvriers), et alors nous soupions dans une autre chambre, très bonne chère, avec ^I. de Luynes.
Mon arrangement, pendant tout ce Carême, fut celui-ci, relatif à celui de la Cour : le Roi chassait le lundi un cerf, et, le soir, il y avait comédie particulière dans l'appartement du Roi, tout à fait en secret. Comme, ces soirs-là, il n'y avait que les acteurs qui soupassent avec le Roi, je restais, ces jours-là, à Paris, pour n'être pas refusé. Le mardi, il y avait appartement à la Cour, et point de chasse, c'est pourquoi je restais à Paris. Le mercredi, il y avait ballet ou opéra à Versailles, au grand théâtre, et point de chasse. Pour ne me pas trop dissiper, je restais à Paris tout le jour, mais j'en partais à 10 ou 11 heures du soir, et j'arrivais pourle coucher du Roi à Versailles. Par là, j'avais à moi, à Paris, la soirée du dimanche, les lundis, mardis et mercredis entiers, que j'employais beaucoup à travailler. Le jeudi, je chassais, et le soir, je me présentais et tâchais de souper dans les cabinets. Le vendredi, je faisais, à deux heures, ma cour à la marquise, et toutes mes affaires à Versailles. Le samedi, je chassais et tâchais de souper. En général, cet honneur, qui flattait tant, ne faisait, je crois, rien du tout, pour l'estime du Roi, et il pouvait très bien traiter et polissonner des mains et en poussant (ce qui était sa façon) un courtisan, sans que cela l'avançât, ni dans son estime, ni autrement, et, hors les tout à fait intimes et les anciens qui, à force de temps et de soins, ou d'intrigues particulières, en tiraient quelquefois parti, cela n'avançait de rien, et il n'y avait que les grandes intrigues particulières avec la maîtresse ou avec des ministres qui pussent faire obtenir de grands avantages. Tout le reste de ces courtisans servait à l'agrément d'être en liberté et intimité, pour ainsi dire, avec un aussi grand Rui que le Roi de France, et cela en imposait et donnait de la considération, mais c'était tout ce qu'on en retirait. Pour moi, c'était tout ce que j'en voulais, alors, pour ménager les ciioses de façon à pouvoir faire valoir des occasions honnêtes, quand elles se présenteraient.
Le dimanche, je dînais ordinairement chez M. d'Argenson, pour achever de lui dire ce que j'avais appris ou préparé, le vendredi, dans les bureaux, et, à 5 ou 6 heures, en sortant de son dîner, je revenais à Paris où j'avais encore le soir à moi.
Le mercredi 8, la nuit, j'allai à l'ordinaire à Versailles, pour le coucher. Je fis la chasse du jeudi ; le soir, je me présentai, mais Mme de Pompadour ayant la migraine, il n'y eut point de petit souper dans les cabinets ces jours-là, le Roi soupant chez elle avec les deux ou trois personnes qu'elle prisait. Je revins souper chez moi ou chez M. de Luynes. Le vendredi 12, je me préparai pour aller au P. H. qui était précisément prédicateur du Carême (1), cette année. J'allai, à 4 heures, au sermon derrière le Roi : c'était la première fois, et je ne connaissais pas l'arrangement de la chapelle. Le soir, il fut obligé d'aller à Paris, de sorte que je revins chez le Roi où, à la sortie du travail, M. d'Argenson m'apprit que M. de Sainte- Aldegonde avait, enfin, la compagnie de Montlezun, que j'avais tant demandée pour lui. J'en fus charmé, et je courus chez >L de Gesvres, et puis chez moi, où je soupai.
Lesamedi, je chassai et, en revenant, je me préparai à aller chez le P. H., mais, devant me présenter pour les soupers, tout cela étant un peu trop différent, nous remîmes au lendemain. De là, j'allai chez le Roi qui donna l'ordre, tout de suite, et qui me marqua sur la liste, quoiqu'il y eût assez de courtisans. Comme toutes les dernières places, où je me mettais ordinairement, se trouvèrent prises avant moi, étant dans un jour de hardiesse, je me mis auprès du Roi, c'est-à-dire rien qu'une place entre deux, car, à côté, il restait toujours une place vide, où le Roi nommait un des plus anciens courtisans. Etant près, le Roi me parla assez, et ce jour-là l'enhardit
(1) Le P. du Trousset d'Héricourt, théatin, conseiller-clerc à la Grand"- Chambre, depuis 1730 : « 11 est malheureux, dit le duc de Luynes, que la mémoire du P. d'Héricourt souffre, comme cela se remarque dans tous ses sermons. 11 prêche avec zèle, en très bons termes, et a du talent. »
Cet ecclésiastique était le confesseur du prince de Croy.
et l'habitua beaucoup avec moi , car il ne parle guère qu'à ceux à qui il est en habitude de parler.
Ce souper se passa fort bien, à l'ordinaire : il avait marqué milord Clare (1), qui ne se trouva pas. Il le fit chercher et mettre à table, quoiqu'une demi-heure après, et il en usait de même pour ceux qui venaient tard, ce qui marquait sa bonté, et, en général, il était toul-à-f'ait aimable dans ces cabinets, sans, cependant, que l'on eût envie de lui manquer car il y avait toujours quelque chose de majestueux en lui, qui, soit habitude et préjugé, ou autrement, faisait que l'on n'oubliait point que l'on était avec son maître. Je fis la remarque du singulier contraste, en sortant de chez mon confesseur à qui j'allai le lendemain ; je crois que j'étais bien, là, le seul dans le cas. Cependant, je tâchais d'arranger tout cela ensemble, c'est-à-dire de faire la cour à mon maître, parce que cela convenait à mon état, sans, dans le fond, approuver son dérangement, mais, aussi, convenant que, dans le désordre, cela me paraissait aussi bien arrangé que cela pouvait être, de sorte que je tâchais de me prêter convenablement sans me corrompre, ce qui est fort délicat (2).
Le soir, à son coucher, le Roi me donna le bougeoir, ce qui, joint à la façon dont il m'avait traité au souper, fit une journée de courtisan, fort agréable, et dont j'étais fort flatté, quand je me laissais aller à tout cela.
Le dimanche, je me préparai; j'entendis, après la messe du Roi, la harangue du clergé, qui fut fort belle, et celle des États d'Artois faite par le grand abbé Depin, abbé de Saint- Bertin de Saint-Omer. A 4 heures, je fus au sermon qui fut très fort, sur l'aumône. De là, je fus, à G heures, au prédicateur, à confesse, et, après, je m'en revins à Paris.
Le 15, j'allai au coucher ; je chassai à Saint-Germain, pour
(1) Charles O'Brien, lurd vicomte ile Clare, comte ilc Tliomoml (1G09 1761), d'aljord capitaine, puis colonel du réfçimcnt d'infanterie irlandais portant son nom, lieutenant général en 1"14, maréclial de France en l'ih', avait épousé, en 1755, Marie-Geneviève-Louise Gaultier de ChitTreville.
(2) Passage souligné dans le texte original.
JOURNAL DU DUC DE CROt 87
la dernière fois, le jeudi. Il y eut tant de monde, que nous fùmesquatorze entassés dans une gondole : 116 dames en tout.
Pour prendre congé de M. d'Argenson, j'allai, ce jour-là, diner chez lui, et, ensuite, M. de Meuse m'ayant obligeamment procuré une audience de Mme de Pompadour, j'y allai à 5 heures. Je la trouvai retirée, mais elle me fit entrer. Elle était, avec la plume à la main, à se promener sur ses plans du château de Crécy (1), et elle avait beau bâtir, ayant placé son oncle M. de Tournehem à la tête des bâtiments, où il avait du crédit sur l'esprit du Roi, qui ne laissait pas que de faire beaucoup travailler, malgré la guerre. Elle me parut toujours charmante. Je la remerciai simplement de ses politesses, ne voulant pas Femploj'er par trop, ni m'abandonner à tout cela. Elle me dit qu'elle était charmée que je fusse content d'elle, et me fit des offres obligeantes de service, et je la quittai en l'assurant que j'en étais enchanté, comme tout le monde.
Dans le reste de cette soirée, je trouvai le moyen de prendre congé du Roi et de toute la Cour, et d'aller aux; bureaux, où j'achevai mes affaires en partie. Le 30 mars, jeudi saint, après les offices, je réglai tout avec mes gens, qui partirent le l^'' mars, après-midi, avec mon équipage. Le vendredi et samedi saints, ainsi que le jour de Pâques, je ne songeai qu'à faire mes Pâques, et je partis de Paris pour l'armée, la nuit du 4 au 5 avril 1747.
(1) Le château de Crécy, situé aux environs de Dreux, avait été donné,en 1146, à Mme de Pompadour, par Louis XV, t|ui l'avait payé, dit-on, 100.000 écus. 11 a été démoli pendant la Révolution.
2) Le prince de Croy se rend à Bruxelles où il obtient, en attendant les opérations militaires, l'autorisation de voyager dans la Flandre hollandaise.
Retour, le 20 mai, à Bruxelles où le Roi arrive le 31. Camp sous Louvain. M. de Croy fait partie du corps du comte de Clermont-Tonnerre. Bataille de Lawfeld, après laquelle il reçoit des compliments sur la conduite de sa brigade.
Maëstricht. Départ du camp le 21 juillet, et marches forcées sur Berg-op- Zoom, qui est pris d'assaut le 16 septembre. Arrivée à Anvers le 26. Quartiers d'hiver. Rentrée à Bruxelles. Retour à Paris le S novembre 1747.
Le 10 novembre, je partis, dans ma chaise, pour Fontainebleau. J'arrivai, à l'ordinaire, chez Doge, à 9 heures et demie du soir. J'}' restai à écrire mes motifs à présenter pour la promotion qui m'inquiétait infiniment, et à chercher tous les moyens par lesquels je pouvais réussir.
Le 11 novembre, j'allai d'abord chez le maréchal d'Harcourt, chez M. d'Argenson à qui je demandai une audience ; plus tard chez M. Le Tourneur que je prévins et qui me dit qu'il n'y avait pas un moment à perdre, ce qui me pressa encore plus et, quand je disais que la tête me tournait d'inquiétude, je disais presque vrai, étant tout en l'air et sentant de quel intérêt il était, pour moi, d'être de cette promotion ou non.
Je vins au lever du Roi faire ma révérence d'arrivant, ensuite à sa messe, et, après, je courus chez Mme la marquise de Pompadour, avant qu'elle ne fût de retour. Je lui demandai une audience qu'elle me donna, dans le moment, dans son cabinet ; la tête remplie de ma promotion, je lui parlai assez longtemps et fortement, la pressant vivement de s'intéresser pour moi, et lui lus mes motifs de services seulement, n'osant parler moi-même de ma naissance. Cela l'ennuya peut-être, ce qui fit qu'elle me reçut assez froidement. Cependant elle me dit de lui laisser mon papier, qu'elle le ferait lire au Roi. C'était là ce que je demandais. Ensuite, je restai à sa toilette et, étant tard, j'allai, de là, chez M. d'Ars^enson, l'attendre au retour dn(Aniseii. Il me donna une grande audience dans son cabinet, me disant d'un air naturel (et cela est rare à la Cour), (|ui me persuadait, qu'il était porté pour moi, que j'avais tant d'anciens que mon affaire était bien difficile, qu'il s'agissait de pure grâce et que cela ne dépendait (jue du plus ou moins de bonté du Roi pour moi. Je lui lus mes motifs ; il les approuva, les mit dans son portefeuille, m'assui'ant les montrer au Roi et les appuj'er, mais que c'était une grande grâce qui ferait bien crier, et qu'il ne pouvait me rien faire espérer ; que, si je réussissais, ce n'était que dans la seule considération de ma naissance. Je promis de lui remettre, sur cela, un mémoire, et,
sans avoir presque d'espérance, je sortis content d'avoir fait tout ce que je pouvais.
Je dînai chez lui, où l'on eut la bonté de dire du bien de moi, et ceux qui avaient servi dans la même armée, parlaient souvent de mon activité et volonté, de manière avantageuse.
Les deux grands coups frappés, je cherchai d'autres secours : j'allai chez M. de Puisieux, qui me pria pour le lendemain, et me promit de parler. J'allai chez Mme d'Estrades, la grande amie de la marquise, et chez le cardinal de Tencin. Enfin j'allais, en vrai courtisan que je devenais presque tout de bon, frapper à toutes les portes qui menaient à la fortune de Cour, sans négliger toutes les autres qui y mènent plus noblement.
Je vis, le soir, le Roi, au grand couvert, avec M. le Dauphin et Mme la Dauphine. Mme de Pompadour y vint, bien jolie et bien parée. La Reine était retournée à Versailles fort incommodée d'une révolution ordinaire à son âge, et Mesdames l'avaient suivie. Je revins chez moi mettre en ordre et faire copier un mémoire très fort, pour la grandeur de la Maison, et arranger tout ce que je pouvais mettre en usage pour réussir.
Le 12, je restai toute la toilette de Mme de Pompadour, à lui faire ma cour. ^l. de Bouillon vint la remercier de la survivance qu'il venait d'obtenir de sa charge pour son fils (1), et cela le plus bassement du monde et à impatienter. Matière à belles réflexions qui ne m'échappaient pas, quoique je fusse un peu dans le cas, et bien occupé de mon affaire. Le maréchal d'Harcourt y vint remercier d'un ton dilférent. De là, j'allai dîner chez M. de Puisieux, qui me parut charmant. J'allai aussi chez le maréchal de Noailles (2) qui me promit de parler au Roi pour moi, mais j'y comptais peu. Enfin, je
(1) Charles-Godefroy de la Tour d'Auvergne, duc de BouiUoQ (llUti-mi), avait épousé, en [lli, Marie-Charlotte Sobieska. 11 venait d'obtenir, pour son fils Godefro}--Charles-Henri, la survivance de sa charge de Grand Chambellan de France.
(2J Adrien-Maurice, duc de Noailles (UnS-UGC), maréchal de France depuis 1734, avait épousé, en 1698, Frani;oise-Gharlotte-.\mable d'.\ubigaé, nièce de Mme de Maintenon.
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fis agir tout ce que je pus, et, pour lors, je fus plus tranquille.
La veille, après son souper, le Roi avait déclaré au maréchal d'IIarcourt qu'il accordait à son fils la survivance de sa charge de capitaine des Gardes du corps, et, en même temps, il accorda à M. le prince de Turenne (1), fils de ^I. le duc de Bouillon, la survivance de sa charge de Grand Chambellan. Le soir à 11 heures, comme le comte d'Harcourt était chez moi, en arrivant, le maréchal m'envoya dire la grâce que le Roi venait de lui accorder pour son fils le marquis d'Harcourt (2), mon beau-frère, que j'aimais tendrement, étant le sujet de la plus belle espérance du monde, de toute manière. Il n'y avait que sa toux qui témoignait une poitrine attaquée qui m'inquiétait fort, d'autant plus que cela lui avait pris étant avec moi devant Berg-op-Zoom. Je fus très aise de cette grâce, d'autant plus que j'espérais qu'en lui, les honneurs ne gâteraient point les mœurs. Il vint, le lendemain, remercier. On en dit beaucoup de bien, surtout le Roi et Mme de Pompadour, et il débuta très bien, mais ce voyage redoubla sa toux. Le Roi parla beaucoup, et à merveille, à tous les Harcourt, et il me parut qu'il avait infiniment acquis le talent, si agréable à un Roi, de faire valoir ses grâces.
Le 13 novembre, je recommençai à chasser avec des chevaux du Roi, les miens ne faisant qu'arriver à Paris. Nous chassâmes le cerf : on en prenait ordinairement deux par chasse, et souvent plusieurs autres involontairement, les chiens se séparant.
Le io, il y eut chasse de cerf, lancé au plus loin, contre Argentan. Elle fut très rude. Je me perdis et, étant aux carrosses, avec le maréchal d'Harcourt, le deuxième cerf vint
;i; Godefroy-Cliarlcs-IIenri de lu Tuui- J'.Vuveryiie de Uuuilloa, dillo prince de Turenne, né en 1128. colonel général de la cavalerie de France, de 1148 à 1739, brigadier en 174", maréchal de camp en 17 IS, épousa, en 17i3, Louise- HenrieUe-Gabrielle de Lorraine-Marsan.
(2) Louis-I'"rani;ois, marf|iiis d'Harcourt, ne on 1728, mort le Ui mars 1718, fils du maréchal François d'Harcourt, était meslre de camp du régiment de cavalerie, ci-devant l'ons. La grâce i|ue le Roi venait de lui accorder était la survivance de la charge de capitaine des (jardes du corps, exercée par le maréchal d Harcourt.
passer auprès. J'y courus, et assistai à une fin admirable de chasse : le cerf revint droit au château et au chenil, où il serait entré, si la porte avait été ouverte. Il sauta dans le mail. On lâcha les deux meutes après lui, il s'élança dans le jardin, et vint se jeter dans la grande pièce d'eau vis-à-vis la cour des Fontaines, ce qui n'était jamais arrivé.
Toute la Cour et la ville de Fontainebleau accourut border cette pièce, ce qui, joint à la quantité de chiens dans l'eau 'ou sur le bord, et à toutes les fanfares, fit un très beau coup d'œil et un des plus beaux hallali, ou le plus beau qui se soit vu.
Le Roi vint, achevai, dans le jardin, où nous le suivîmes. Il entra dans la cour des Fontaines. Sur la terrasse, en haut, étaient M. le Dauphin et Mme la Dauphine et, à une petite fenêtre précisément dessous, Mme de Pompadour. Il parla plus au-dessous qu'au-dessus. Enfin, on tua le cerf, et le Roi descendit dans cette cour, ainsi que nous, de cheval.
Ce soir-là, je soupai dans les cabinets. J'avais déjà eu la sottise d'être tout fâché de n'y avoir pas soupe après ma première chasse, et de ce qu'après une campagne si vive, il ne m'avait rien dit, mais ce n'était guère sa façon, quoiqu'en tout cela, il fût bien changé à son avantage. Il y avait, à la table, prenant par ma gauche : MM. de Voyer, de Pons, de Tingry, de Meuse, Mme de Pompadour, le Roi, Mme d'Estrades, de Maillebois, Mme de Brancas la grande, de Nivernois, le baron de Montmorency, de Coigny, le maréchal d'Harcourt, de Croissy, de Sourches, de la Vallière et moi. Le souper me parut, tout comme l'année dernière, fort gai, aimable, libre, sans sortir du respect. Le Roi m'y parut de plus en plus charmant, et ne pouvant être mieux, là : doux, poli, gai, aimable, parlant beaucoup, très bien, toujours juste et avec esprit et agrément. Les comédies des petits cabinets, que l'on préparait pour les reprendre plus fort que jamais, à Versailles, faisaient une partie des conversations. Mme de Pompadour, qui y brillait extrêmement, ayant tous les talents, cherchait à amuser et à retenir par là le Roi qui, sans y avoir de goût, y formait le sien pour ce que l'on
appelle agrément et bon ton du monde, et il avait, en cela, infiniment profité, étant alors fort aimable dans son particulier, et cela ayant beaucoup influé sur son extérieur, de sorte qu'alors la timidité était secouée, et on pouvait dire qu'il était parfaitement bien dégourdi. Il me paraissait toujours que tous les grands et bons principes lui restaient, mais qu'ils étaient, comme c'est fort l'usage à la Cour, accommodés et mitigés par l'agrément du bon ton, et l'usage le plus général qui tend à ce que l'on se persuade, à la fin, le vice permis, pourvu que l'on ne s'y donne qu'avec des sortes de ménagements et de la belle manière.
^lalgré tout le temps qu'il donnait à ses plaisirs, il ne laissait pas que de beaucoup travailler, mais un peu moins ce voyage que l'hiver dernier, les chasses étant plus fréquentes à Fontainebleau. Il paraissait que, quoi qu'il fît beaucoup par lui-même, ses ministres prenant aisément un grand crédit sur son esprit, il s'en rapportait à eux sur presque tout. Ainsi, sans qu'il y eût de premier ministre, chacun l'était dans son département, où il faisait faire presque tout ce qu'il voulait, cependant avec ménagement et crainte des rapports de leurs ennemis au Roi qui cherchait le bien et aurait désiré être instruit. Il se donnait même quelques soins pour cela, mais peut-être pas assez, ou ne s'y prenait-il pas bien. Comme on gagnait aisément sa confiance, ses maîtresses la prenaient plus aisément que les autres, et, comme il aimait beaucoup Mme de Pompadour, elle avait un très grand crédit. Il ne se faisait presque point de grAcc sans sa participation, ce qui lui attirait toute la Cour d'un premier ministre, mais, sur les grandes affaires, il est incertain si le Roi lui confiait tout, étant né réservé sur cet article, et je serais tenté de croire qu'il en était plus amoureux en amant qu'en ami.
Quant à la situation intéressante où était le royaume, je crois que le Roi la connaissait (peut-être un peu de beau côté), et qu'il la sentait, étant naturellement bon et fait pour être aimé. D'ailleurs, il paraissait plus de fermeté dans son âme que l'on n'avait cru d'abord, ce qui le rendait incapable
de faiblir honteusement. De plus, le bonheur de ses dernières campagnes lui avait élevé le sentiment et donné du goût pour la gloire, quoi qu'il en eût aussi pour la tranquillité. En général, alors, à la Cour, iln'3' avait point de grande intrigue connue. Tous les ministres paraissaient bien affermis, et la seule affaire dont on parlait était les promotions.
M. d'Argenson, à cause de la guerre et du temps qu'il était presque seul avec le Roi, en campagne, et qu'il s'était bien raccroché avec Mme de Pompadour, qui lui avait fait grand'peur, l'été dernier, paraissait être le plus en crédit. C'était aussi un homme d'un esprit supérieur, fin et entendu, très grand travailleur, et peut-on dire aussi, je crois, grand ministre.
Mme la marquise de Pompadour était engraissée et mieux de figure que jamais. Elle avait même le talent de son état, paraissant née pour remplir cette place. Elle se mêlait de beaucoup de choses sans en avoir l'air ni en paraître occupée. Au contraire, elle affectait, soit naturellement, ou par politique, d'être plus occupée de ses petites comédies, ou d'autres bagatelles, que du reste. Elle faisait beaucoup de petites agaceries au Roi et employait l'art de la plus fine galanterie pour le retenir. Dans les commencements, elle cherchait à plaire à tout le monde pour se faire des créatures, et surtout des gens de marque. Etant alors plus affermie et connaissant tout son monde, elle était un peu plus décidée et moins prévenante, mais toujours assez polie et cherchant à faire plaisir, ou du moins à le paraître.
M. de Puisieux paraissait aimable et fort bien réussir dans l'extérieur de son emploi. M. de Maurepas était toujours bien ancré par son esprit et son grand usage de la Cour, malgré l'entier dépérissement de notre marine, que l'on reprochait au cardinal de Fleury d'avoir laissé tomber. Le Contrôleur général paraissait très propre à remplir cette charge, quelque difficile qu'elle fût dans ces circonstances. Les autres ministres étaient le Chancelier (1), M. de Saint-
(1) Henri-Fram-ois d'Aguesseau (1668-nol), chancelier de 1717 à 1730, avait épousé, en 1694, Anne Lefcvre d'Ormesson.
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Florentin, le cardinal de Tencin, le maréchal de Noailles : on n'en parlait guère, et ils avaient assez peu de crédit. Les Noailles, en général, en avaient bien moins qu'anciennement.
Pour la Reine, elle était, à son ordinaire, bonne, sainte, et elle devenait fort incommodée. Ses filles — Madame, qui lui ressemblait, et Mme Adélaïde, vive et légère — étaient avec elle, à Versailles.
M. le Dauphin était extrêmement gros pour son âge, ce qui faisait de la peine, parce que l'on craignait qu'il n'eût plus d'enfants, qu'il fût toujours paresseux et pesant et que, du corps, cela ne gagnât l'esprit. En effet, il ne l'avait point formé : il était toujours très enfant, mais indolent, embarrassé de tout, ne sachant s'amuser de rien, et manquant absolument du talent de la représentation. Avec cela, comme il parlait juste et paraissait avoir de bons principes, il se pouvait très bien qu'il changeât, un jour, tout à fait à son avantage, quand il serait débourré et dégourdi, dont il avait grand besoin pour devenir aimable suivant le monde.
Mme la Dauphine était un très joli laideron, c'est à-dire que, sans avoir de beaux traits, elle avait des yeux fins et charmants, quand elle souriait. Cela joint à une peau vive et animée, sans être blanche, faisait qu'étant gaie elle plaisait et charmait même, et, étant triste, elle n'était rien moins que belle. La vivacité de ses yeux annonçait de l'esprit, de la finesse et du sentiment. D'ailleurs, elle montrait moins de tout cela que l'on ne s'y était attendu d'abord, peut-être par timidité et contrainte, et, de même que pour M. le Dauphin, il fallait voir comment un âge plus avancé la formerait.
Revenons à ce qui me regarda, à Fontainebleau : le jeudi 16, j'allai à une chasse de sanglier dont mon ami d'Ecquevill^r soutenait fort bien l'équipage. On tua d'abord un très gros sanglier ; ensuite, jNL de Montmorin tua le deuxième, qui blessa son cheval et qui avait fait une refuite singulière. Ce soir-là, je ne fus point admis dans les cabinets, dont je fus d'autant plus piqué qu'il n'y avait pas beaucoup de monde. J'avais toujours la sottise de me fâcher de cela, ne me ren-
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dant pas justice, car je n'y étais bon à rien, presque tout ce qui y était étant ou de la comédie, ou joueur, et je ne faisais ni l'un ni l'autre, et même j'étais très gauche aux petits propos sottisiers et recherchés qui y étaient trop souvent en usage.
Le vendredi 17, je dînai chez M. d'Argenson, avec M. le maréchal de Lowendahl (1) qui était arrivé la veille au soir et à qui je ne pus jamais faire dire un mot en ma faveur. Je n'en étais pas surpris, connaissant sa fausseté, et qu'il ne songeait qu'à lui. Le Roi le reçut assez bien, lui parla de différentes choses, mais pas aussi agréablement, toucliant Berg-op-Zoom, que la singulai-ité de l'événement faisait que l'on s'y attendait. M. de Lowendahl alla, de là, dans sa terre de la Ferté, et devait, vers le nouvel An, aller remplacer le maréchal de Saxe dans le commandement des pays conquis, et ce maréchal attendait, à Bruxelles, son arrivée pour venir en Cour.
Le samedi 18, je fis la chasse du cerf. Mme la Dauphine y vint en calèche et M. le Dauphin à cheval, bien malgré lui, étant paresseux et paraissant haïr autant la chasse que son père l'aimait. Car le Roi me parut, de ce voyage, y avoir repris goût, presque comme dans les commencements. Le premier cerf fit une très belle chasse, et finit très bien dans la rivière, près Thomery, où tout le monde arriva, ce qui fit un bel effet. Le deuxième fit une chasse vive et rude : ce fut la dernière de Fontainebleau.
Ce soir-là, je fus admis, ainsi que tout ce qui restait de courtisans ordinaires, dans les cabinets. Il y avait, à prendre par ma droite, à table : M. de Maillebois, Mme de Brancas la grande, le Roi, jNIme de Pompadour, le prince de Soubise, Mme d'Estrades, M. de la Vallière, de Gontaut, Mme du Roure, M. de Clermont d'Araboise, et moi. Et, à une petite
(1) Waldemar, comte de Lowendahl (noO-lloo), était maréclial de France depuis la prise de lierg-op-Zoom, en i'iil. Après avoir répudié, en ITS6, sa première femme, Théodore-Eugène, fille du baron de Schmettau, il épousa, la même année, Barbe-Madeleine-Élisabeth, femme répudiée de Jean-Clément, comte Branicki.
table, MM. de Montmorin, de Livry, de Meuse et de Sourches.
On se place à table, dans ces cabinets, au hasard, comme on se trouve, hors que le Roi fait mettre à ses côtés qui il lui plaît, et, ordinairement, les plus anciens courtisans. Le souper fut gai et bien, à l'ordinaire ; le Roi se lâcha assez en petites manières, avec Mme de Pompadour, avec qui il me parut en user un peu plus librement, devant le monde, que l'année dernière. Après le souper, il y eut trois tables de jeux, et, à une heure, le Roi S3 retira, et nous montâmes au coucher. Ce fut ma dernière cour de ce voyage.
Le 19, j'allai à la messe dans la chapelle, près du maréchal de Noailles, et je partis dans ma chaise, de Fontainebleau, ni fort content, ni fort mécontent, plutôt le dernier que le premier, n'y ayant pas eu un accueil tout à fait aussi brillant que mon amour-propre, qui était assez considérable, me l'avait fait espérer, après une pareille campagne. J'emportai fort peu d'espérance pour mon grade de maréchal de camp, ni pour autre chose.
Malgré que le Roi partait, ce jour-là, pour Choisy, je trouvai des chevaux de poste et je vins assez bien, par le pavé, à Thiais, chez Mme la maréchale d'Harcourt. Le maréchal vint, le lendemain, de Choisy. Il y retourna à midi, et moi, avec M. de Forestier (1), j'allai me promener à pied de ce côté-là. Le pavé de Versailles à Choisj' traverse Thiais, qui est à mi-côte. La maison de la maréchale était la première en haut. Je trouvai ce village fort long à traverser, mais, en en sortant, et entrant dans l'allée, je vis Choisy si près, à trois ou quatre portées de fusil, que je ne pus me refuser d'y aller, ([uoique sans épée. Nous examinâmes les deux grands chemins et les allées qui aboutissent au rond vis-à-vis le château, où il était en projet de percer la montagne, dans l'allée vis-à-vis le château, et de l'aplanir, de sorte qu'elle irait en pente douce, du grand pavé de Fontainebleau au château, et que, de ce grand pavé, on le put
,11 .M. de Forestier était brigadier des Gardes du Corps.
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voir : ouvrage considérable et bien coûteux pour un moment pareil !
Nous vîmes, par devant, le château et sa belle arrivée, dans la première cour, d'où nous vîmes le coup d'œil de l'entrée et l'orangerie d'un beau château de prince du sang. A force de dépense, tout cela prenait, à mesure, l'apparence d'une maison royale. Comme je craignais, le Roi y étant, d'être aperçu, nous nous glissâmes dans la cour des cuisines que j'examinai et qui sont superbes. Je n'avais jamais été, qu'une fois en passant, à Choisy, que je ne connaissais presque pas, et jamais avec le Roi, ne m'y étant jamais présenté, pour ne pas trop m'abandonner à être tout entier courtisan. De là, nous cachant, je pris parles bâtiments que l'on commençait à gauche, et, par là, j'entrai dans les jardins, et, n'y voj^ant personne, et un assez gros brouillard me persuadant qu'il n'y en viendrait pas, nous descendîmes à la terrasse, morceau très beau. J'y examinai le poteau où, avec une plaque de fer et une inscription, était marquée la ligne des plus grandes inondations, qui ont été en 1711 et 1740. J'y vis que celle de 1740 a été plus haute que celle de 1711, d'environ huit pouces. J'examinai bien toute cette belle terrasse. En passant devant le château, je passai vite, et, me cachant derrière le grand M. de Forestier, brigadier des Gardes du corps, je revins au bout de la terrasse, du côté du village, où je vis le commencement d'un gros pavillon, et, dessous, le passage du bac qui était devant où est la terrasse. Ayant vu tous les nouveaux ouvrages, je sortis par là et revins par le village qui était misérable, et par un sentier par où il n'y a qu'un pas à Thiais, ayant fait le tout en une heure et demie.
Le médecin Geslin y vint, qui venait de Choisy, de chez Mme de Pompadour, qui était fort enrhumée.
Le 2 décembre au soir, j'allai à Versailles : j'y fis un assez triste voyage de six jours. Le 4, j'y suivis le Roi dans le grand parc, où je le vis tirer avec plaisir. Je sortis, je crois, pour la première fois, par la grande grille du bout du canal, ayant passé au long et sous Trianon, ce qui est bien beau.
Le 5, je chassai le cerf pour la première fois, depuis mon retour, avec mes chevaux. La chasse fut très rude et vilaine. Je passai le pont du Pecq et le bas de Chatou. Le 7, nous chassâmes sans sortir de Verrières, et l'on manqua.
Je logeai, ce voyage, pour la première fois, depuis qu'il était accommodé, dans mon joli appartement que je louais à l'hôtel de Louvois (1). J'y avais fait six ou sept cents francs de dépense, et il était au mieux, au plus commode et au plus à portée, n'y ayant que la grande rue à traverser. ISIais, ce jour-là, on signifia à celle ([ui me le louait, d'en sortir au mois d'avril, M. le comte de Noailles venant d'obtenir tout cet hôtel pour sa femme. J'en parlai au comte de Noailles (2), qui me donna quelque espérance d'arrangement, et je suivis cela, qui m'occupa beaucoup.
Le vendredi 15, après souper, j'allai à Versailles. Le 16, je chassai et soupai dans les cabinets. Je fus bien traité et très content de ce commencement de voyage. iL d'Argenson me promit d'avancer le travail du régiment. M. de Noailles me fit espérer de me laisser mon logement. Ces deux jours furent bons : à la Cour, un jour était heureux, et j'étais content; un autre moins bien, et j'avais la sottise d'en avoir de l'humeur. La suite alla mal. Le 18, nous chassâmes à Verrières, primes à Magny, grande refuite. Je ne soupai pas le 19. Je restai inutilement, comptant chasser, le 20, à Saint-Germain, avec M. d'Ecquevilly, mais il ne chassa pas et je revins à Paris pour dîner. Le 22 au soir, j'allai à Yevsailles. Le 23, je me présentai pour chasser, mais le mauvais temps en empêcha, et je revins, de bonne heure, me préparer pour les fêtes que je passai saintement. Le 2G, j'allai aux Théatins, et, le 27, je revins, après la chasse, à Paris où je restai jusqu'au ir> que je retournai à Versailles.
^1) L'iiotel I.ouvois, siluO nu n' 2 actuel de la rue dos Réservoirs, ix Versailles, nllail liieiilot loger, coniineon va le voir, le fiouvenicur de la ville.
(2) l'iiilippe de Noailles, né en ITlii, mort sur l'échafaud en 1791, était alors maréchal de cani]i, et, en outre, gouverneur et c.ipit;iino des chasses, ville, château et parcs de Versailles, Trianon, M.irly et dépendances. 11 fut fait lieutenant général eu 1718, cl maréchal de France, sous le nom de niaréch.il de Mouchv, en 177o.
Le 27, j'allai voir Colombe, pour ma mjre, comptant aller à la retraite pour bien liuir et commencer l'année. En rentrant, j'eus avis que la promotion était au moment critique. Je partis et fus souper chez M. le comte de Livry. Le soir, le Roi me parla. J'appris, le 28, que partie de la promotion était si bien réglée, que six régiments étaient donnés. Je parlai à Mme de Pompadour, à M. d'Argenson. Je lui fis lire une lettre de ma mère qu'il me dit, à son dîner, qu'il allait porter au Roi. Suivant toute apparence, tout fut réglé à son travail du soir. La tête m'en tournait.
Le 29, je chassai par la pluie. Quoi qu'il y eût bien du monde, je soupai. Les convives étaient, à prendre par ma gauche : le maréchal d'Ilarcourt, MM. de Voyer, d'Armentières, de Turenne, Mme la duchesse de Brancas la grande, MM. de Goigny, de Groissy, Mme d'Estrades, le Roi, Mme de Pompadour, MM. de Gontaut, le comte de Noailles, MM. de Monaco, de Brionne, de Fitz-James, Mme de Livry, milord Glare ou Drummond. M. de Livry, sur la petite table. M. de La Vallière et M. de Nivernois qui avait été, ce jour-là, nommé à l'ambassade de Rome (1), allèrent chez Mme de Pompadour souper, n'y ayant pas de place.
Le Roi me traita bien, mais tout ce que j'appris ne me donna presque plus d'espérance. Je parlai fort à M. d'Argenson, qui me dit que tout n'était pas fini; que Mme de Pompadour avait parlé, la veille, au Roi pour moi; qu'avant que le Roi eût déclaré, il ne pouvait rien dire. Mais je ne crus voir presque aucune espérance. J'étais, comme bien d'autres, sur les épines !
Le 30, j'entendis la messe : je ne pus voir Mme de Pompadour ; je dînai chez M. d'Argenson, rien que pour lui faire voir mon visage inquiet, et, à quatre heures, je partis de la
(1) Louis-Jules-Barbon Mancini Mazzarini, prince de Vergagna, puis duc de Nivernois (1710-1798), brigadier d'infanterie en 1743, successeur de Massillon à l'Académie française, la même année, conserva, jusqu'en 1732, l'ambassade de Rome à laquelle il venait d'être nommé.
Il avait épousé, en 1730, Hélènc-Angélique-Françoise-Phélypeaux de Pontchartrain, sœur du comte de Maurepas.
Cour, je revins à Paris m' arranger, et à huit heures du soir, j'allai à la retraite.
Le 31, je restai, le matin, à la retraite, et fus, à midi, dîner à l'hôtel. En arrivant, on me donne une lettre où j'apprends qu'il y a soixante-deux maréchaux de camp, que je n'en suis point, que d'Ailly en est, que l'on a entamé un peu 45 (1). Enfin, à cause de l'embarras pour le régiment, c'était presque tout ce qui pouvait m 'arriver de pire. Je sentis mon bonheur d'être en retraite. Cela me calma infiniment sur ce coup qui m'était très sensible, quoique l'on ne me fît pas d'injustice réelle — mais aucune distinction, comme je m'en flattais. J'étais renvoyé peut-être loin, et peut-être toutes mes actions et démarches perdues.
(1) C'est-à-dire la promotion de brigadiers de l'année 1745, où le prince de Croy avait été élevé à ce grade.
Ma douleur de n'être point nommé maréchal de camp ; mes plaintes à ce sujet. — Le maréchal de Saxe créé commandant général des Pays- Bas. — La vie au château de Marly. — Mes démarches pour ohtenir les honneurs de la Cour. — Affaires de mon .régiment. — Mort du comte de Goigny. — Je rédige un mémoire militaire sur Maastricht.
— Mort du marquis d'Harcourt. — Je m'emploie en faveur de Dubois, chef de bureau au ministère delà Guerre, qui vient d'être mis à la Bastille. — Départ pour l'armée le l"' avril 1748; retour le 11 novembre.
— M. de Puisieux et le traité d'Aix-la-Chapelle. — Chasses. — Revue, par le Boi, des dragons de Saxe. — Réforme démon régiment. — Le prétendant Charles-Edouard arrêté à l'Opéra et conduit à la frontière.
— Ma réception au château de la Celle-Saint-Cloud. — Je suis promu maréchal de camp (26 décembre 1748). — Mon voyage à Thoury, pour la réception de l'Infante, fille aînée du Roi. — Son entrevue avec le Roi et son arrivée à Choisy. — La procession de l'Ordre, le I"' janvier 1749. — Fêtes pour la publication de la paix. — Echec de mes démarches pour être nommé chevalier d'honneur de la Dauphine.
— Disgrdce de M. de Maurepas, qui est remplacé par M. Rouillé. — Voyage à Condé, puis à Coinpiègne. — Chasses. — Retour à Paris. — Mes plans pour la construction d'un nouvel Hôtel de Ville. — Mon séjour à Rambouillet, chez le duc de Penthièvre. — Bals chez les maréchaux de Belle-Isle et de Maillebois, chez les pages de la Petite Ecurie, chez Mme d'Epinay, à l'Opéra. — Travaux. — Retraite chez les Jésuites. — Visite à l'Hermitage de Mme de Pompadour.
— Plan d'éducation pour mes enfants. — Voyage ;i Condé. — Mort
lUi maréchal J'Harcourt. —Visite au inart''cliai <risengliien,à Suresnes, et aux Hermites du Mont-Valorien. — Les cliâleaux de la Chevrette, de Hàville et de Bercy. — La Dauphine accouche d'une lille. — Mort du maréchal de Saxe.
Le !''■■ janvier 1748, je fis mes dévotions à la première messe, de six heures du matin. Je restai saintement, tout ce jour, à la retraite.
Le 2, je suivis la retraite jusqu'à dix heures. J'allai chez M. de Montmartel causer sur ma situation. Il ne me fil rien espérer. En rentrant au logis, je reçus la liste où je vis que l'on avait entamé ma promotion et fait jusqu'à M. de Beaucaire(l) : entre lui et moi n'y ayant que deux colonels, je regardais cela comme s'étant presque arrêté à moi. ]SIa mère était aussi furieuse, ma vanité soulTrait fort de me voir confondu à mon rang, et que toutes mes raisons, pertes, services particuliers et exactitude à faire mon métier et c lui de courtisan, etc., tout cela était en pure perte. Et, à prendre du méchant côté, on me faisait trois cadets (MM. de Montmorency, d'Agenois et du Barail), deux de môme jour, colonels (d'Aubeterre et Crussol), et trois de même promotion brigadiers. Les trois premiers, surtout, m'étaient bien durs.
On faisait, en même temps, mon lieutenant-colonel (2), me laissant un embarras terrible avec le régiment.
J'allai à Versailles où, le soir, j'eus un quart d'heure de conversation, seul avec M. d'Argenson. Il me fit voir que, dans la liste, j'en avais encore plus de trente devant moi; qu'alors je devenais des premiers; qu'il profiterait des premières occasions et que la moindre pouvait niY-tre favorable; que le Roi lui avait dit de l'instruire des plaignants et qu'il lui ferait connaître ma situation. Enfin, je sortis jtiqué, mais cependant content d'avoir fondu la cloche et vu que je n'avais
(1) Gilles-Gervais de Pechpcirou de Comminges, comte de Beaucaire, brigadier en nia, maréchal de camp en 1"IS, mort le 1" janvier 1""G.
(2; C'csl-à-dirc « On faisait m.in liciilonant-colonel (M. dAillv maréchal <lc camp «
JOURNAL DU DUC DK CROV 103
point d'espérance pour tâcher de me moins tracasser inutilement.
Je sôupai chez M. de Livry avec bien des heureux : chez le Roi, plusieurs me firent compliment, croyant que j'en étais, et j'eus cette douleur et satisfaction des suffrages de bien des gens.
Le 3, j'allai, le matin, chez Mme de Pompadour : je lui parlai vivement, lui faisant voir ma douleur. D'abord, elle me parut y prendre part. Ensuite, ennuyée, elle me reçut moins bien. Le maréchal de Saxe, qui y était, vint me faire compliment, me croyant maréchal de camp, à cause de Royal Roussillon infanterie, qu'il avait vu donner. Je lui dis net « que, s'il avait bien voulu agir pour moi, son compliment serait mieux placé; qu'au lieu de cela, on s'était presque arrêté à moi. » Il en parut étonné et presque fâché, et me promit, comme je le lui demandais, de le faire réparer par une nouvelle ou des occasions, que je pouvais compter sur lui.
Comme, dans ma situation, c'était tout ce que je pouvais faire, je vins causer de l'Espagne avec l'ambassadeur d'Huescar (1), et, à cinq heures, je revins à Paris.
Le 4 janvier, je dînai chez jMM. Paris, où je marquai ma douleur à M. Duverney. En sortant de table, il alla chez le maréchal de Saxe, et il me promit de lui en parler.
Le 5, je chassai, pour la première fois, à tirer des lapins, dans le bois de Boulogne, cherchant à me dissiper.
Le 6, je fis connaissance avec M. de Brécourt, auteur de l'excellent livre sur ['Éducation de la Noblesse (2), et je pris, de là, de bons principes pour l'éducation de mon fils.
Le 10, j'allai à Versailles. La gelée, qui dura huit jours, très forte, empêcha le Roi de chasser. Je vis M. de Maurepas pour tâcher de tirer parti des circonstances : il me donna peu d'espérances et me dit de faire passer mon mémoire par
(1) Le duc d'Huescar, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du roi d'Espagne en France.
(2) Essai sur l'Éducation de la Noblesse, parle chevalier de Brécoui't. Paris, Durand, 1717, 2 vol. in-12.
M. d'Argenson, chose difficile. Je vis aussi M. de Saint- Florentin, que je prévins d'avance pour le cordon bleu.
Je commençai, au bureau, à régler les allaires de mon régiment.
Le 13, se jugea définitivement la grande alTaire de MJ\I. de Montbéliard (1), qui furent déclarés bâtards. Le duc de Wurtemberg gagna. L'intérêt que le roi de Prusse [y avait pris], et la raison de ménager alors les Cercles, n'y nuisit pas. La séance fut longue et nous fit dîner à cinq heures.
Le 15 janvier, à Marly, le Roi déclara M. le maréchal général comte de Saxe commandant général des Pays- Bas (2), comme l'avait été M. le prince Eugène, avec une grande restriction pour la nomination des emplois, et trois cent mille livres assurées (c'est-à-dire plus qu'aucun prince du sang) de rente sur le Trésor royal, en cas que le Roi rendit les Pays-Bas, et le 19, comme je fus chez le maréchal, lui en faire mon compliment, je lui entendis dire qu'il allait faire achever un corps de caserne à Chambord, pour son régiment, où il pouvait tenir mille hommes, les chevaux en bas, les hommes au-dessus, et qu'il comptait que son seul haras lui ferait ses remontes.
J'appris qu'en cas de paix, son régiment lui étant propre, lui servirait de garde au milieu du royaume, chose bien extraordinaire. Ce général se trouvait récompensé avec une distinction qui n'avait pas d'exemple, et qui faisait bien murmurer ceux qui n'étaient pas de ses partisans. Des personnes croyaient que ce comble singulier de gloire et de récompense devait lui faire voir sa chute totale, peu après la paix.
(1) Léopold Eberhanl, duc- lU- Munlhùliard lC'J',l-n2:t .avait ùpousé, vn lUH^, Sabine Hedwigcr, liUo d'un Ijoulanfici- di' Silêsie. Pmi après, il prit pour maîtresses quatre sœurs, filles d'un tailleur de Montbéliard, dont il eut dixsept enfants qu'il légitima et anoblit. Deux de ces enfants s'étant, ai)rés sn mort, [irêtendus héritiers de neuf seigneuries dépendant de la l'omté, le duc de AVurtemberg contesta leur assertion et se vil donner gain de cause par le Conseil aulique, qui les déclara bâtards et les déboutade leur deniaude.
(•J) « Avec le titre de gouverneur, qu'il ne put être, à cause du serment et de sa religion. > {Note de l'uulenr.]
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Au reste, le Roi lui avait déjà, pendant la campagne, accordé le commandement des Pays-Bas, et le maréchal témoignait être très mécontent de ce qu'on ne le lui accordait pas. On dit qu'il menaçait de se i-etirer à Gliambord. Il était toujours très bien avec Mme de Pompadour, et pas de même avec M. d'Argenson, mais le besoin que l'on avait de lui raccommoda tout.
Le 24 janvier, j'allai à Marly loger, comme j'avais fait anciennement, au cabaret de la Grande Pinte. Le duc d'Harcourt m'offrit de loger à Saint-Germain, où il vint ; mais c'était trop loin et, comme je n'y avais point demeuré dans le temps que ma mère et moi le louions, je ne me souciais pas de m'y habituer, ne l'ayant plus. Je restai huit jours à Marly, où je m'amusai assez, ayant pris goût au salon (1), qui est très agréable. J'y jouai un peu, et beaucoup au billard. Il est certain que le Salon est une des agréables et belles assemblées du monde. Pendant ce voyage, je fis trois belles chasses de cerf à Saint-Germain. Je soupai, pour la première fois, dans les cabinets, à Marly, où c'est tout comme à Versailles, Le Roi venait, après sept heures, au salon. Avant neuf, il montait. On lisait la liste à l'ordinaire. Les élus montaient tout en haut, par le petit escalier, dans la salle à manger des cabinets, qui est au bout de l'appartement de Mme de Pompadour, à une table de vingt à vingt-deux couverts. Nous n'étions que quatorze, ce jour-là. Il n'y avait de dames que Mmes du Roure (2) et d'Estrades, les deux complaisantes ordinaires, et Mme de Pompadour toujours à côté du Roi, dont il me parut plus amoureux que jamais, et
il) Le grand salon de Marly (.'■tait octogone, avec quatre cheminées dans les pans. On y remarquait des jùlastres ioniques et des œuvres d'art telles que des sculptures de Van Clève, Hurtrelle et Coustou l'aiué ; des peintures de Coypel, Jouvenet, Boullongne le jeune et La Fosse, peintures représentant les Saisons.
(2) Marie-Antoinette- Victoire, tille de Charles-Armand de Gontaut, duc de Biron, pair et maréchal de France, épousa, en 1721, Louis-Claude-Scipion de Beauvoir, comte du Roure, mort en l"o2, lieutenant général des armées et ^ous-lieutenant delà 1" compagnie des Mousquetaires.
Elle fut dame de la Dauphine et mourut ea 1770.
le laissant même biea voir. Aussi était-elle bien en beauté.
Alors, les chasses seules ne conduisaient plus au souper : les principaux comédiens, <[n[ étaient les principaux courtisans, y venaient comme de droit, et même, je crois, quelques-uns d'eux-mêmes. D'ailleurs, les jeux, la chasse et les anciens courtisans y étaient appelés assez à leur tour, plus ou moins souvent, selon qu'ils étaient plus ou moins intimes. Mme de Pompadour était toujours assez douce et polie, mais m lins que dans les commencements, étant bien plus décidée, et laissant voir qu'elle sentait tout son crédit, et qu'elle était bien affermie.
Pendant ce voyage, j'entamai ma grande affaire de la demande des honneurs ; j'engageai ^I. d'.Vrgensou à en donner un mémoire très fort au Roi, comme une espèce de dédommagement de mes pertes, de mon peu d'avancement et du peu de profit que je retirais du service. Il me promit bien de le donner et de itarler favorablement, en ce qui pouvait le regarder. Je sollicitai bien M. de Maurepas, à qui cette affaire revenait, et je lui fis lire les lettres de la grandesse de la première classe, avec le titre de duc de Croy, par laquelle le duc de Croy manquant (1), comme il y avait apparence, sans enfantSj cette grandesse me revenant, le Roi ne faisait qu'avancer la grâce. Il me fit, là-dessus, toutes ses remarques, auxquelles je répondis, et cela m'instruisit à fond de l'état de cette affaire et de la valeur de ce titre, et je fis, làdessus, un bon mémoire instructif. D'ailleurs, j'eus peu d'espérance de réussir, et l'aiTaire alla son train.
Je renouvelai grande connaissance avec les ducs de Chartres et de Penthièvre (2), comptant, si la paix se faisait un jour, me divertir chez eux. J'examinai Marly et ses environs,
(1) FcrJinanil-Gaslon Joseph Alexandre, iliic de Croy, eonile de lla'ulx cl de Hainant, prince d'Empire, Grand d'Iîspagne. C'est à sa mort, arrivée le 19 avril 1767, que le prince de CroySolre releva, avec l'autorisalion royale, le titre de dur. Il avait épousé Maximilicnne-Tliérèse d'Ognics.
(2) Louis-Jean-Marie de liourlion, dui- do Peutliiivre {I725-I7;i3;, fils du comte de Toulouse, amiral de l'rance eu !7;!1, lieutenant général en 1711, avait épousé Marie-Thérèse d'Esté, morte le 30 avril 17.'il.
lieu bien superbe^ hors rincommodité des pavillons et de tous les logements.
Le 29, après la chasse, j'allai chez M. Le Tourneur, à Versailles, très à propos pour les grâces du régiment, qui étaient sur le tapis, et je donnai mon mémoire pour la majorité du régiment, pour M. de Turbilly [ï) et pour tous les changements. Je fus fort aise d'être débarrassé de cette affaire, qui me donna du tracas, mais je laissai venir sans me presser, et les désagréments que j'avais, faisaient que je ne prenais pas, à beaucoup près, les choses aussi à cœur que dans les commencements.
Le 30, je suivis le Roi dans la forêt de Marly, que je ne connaissais pas, à une espèce de braconnage à tirer, où il ne tua que sept écureuils volant sur les arbres, qui nous divertirent fort.
Du 4 au 7 février, j'employai mon temps à écrire pour finir les affaires du régiment de cette sorte : M. de Heere, lieutenant-colonel de droit, M. de Turbilly major, Vincent (2) aide, et Léger garçon major (3). Ainsi, en perdant M. d'Ailly, mon état-major devenait complet, et tout ce tracas finit tel quel.
Le 4 mars, la nuit, il tomba tant de neige que, depuis bien des années, on n'en avait tant vu. M. le comte de Coigny ayant voulu aller, pendant ce temps, à Versailles, partit de chez Mademoiselle, rue de Grenelle, à Paris, à 2 heures
vl Louis -François Henri de Menon, marquis de Turbilly, né en 1717, mort le 23 février 1776, capitaine au lioyal Houssillon en 1740, major, avec le rang de lieutenant-colonel, le 1" février 1748, prit en 1759, après la bataille de Lawfeld, où il avait été percé de quatre balles, sa retraite qu'il consacra à l'étude de l'agriculture, sur laquelle il a publié plusieurs ouvrages estimés. 11 avait épousé, en 1749, Marie-Félicité Midy.
'2 Claude Vincent, né en 1703, cavalier au Royal Roussillonen 1720, maréchal des logis en 1732, lieutenant en 1743, aide-major en 1740. capitaine en
,3 Pierre Léger, né en 1712, d'abord cavalier dans le régiment d'.\njou (1736). puis au Royal Roussillon 1738, maréchal des logis en 1744, cornette en 1747, lieutenant en 1732, aide-major en 1736, capitaine en 1738, major en 1766, date à laquelle il se retira du service avec 800 livres de pension.
11 avait été grièvement blessé au camp de Plnnc, en 1742.
de nuit, et, ayant versé dans le fossé, à l'entrée de la levée, il se tua roide dans sa chaise. C'était l'ami particulier du Roi, qui en fut très touché, et peu de personnes ont été aussi généralement regrettées que lui. Il était colonel général des dragons, gouverneur de Choisy, et à la veille d'être fait maréchal de France, ainsi que son père qui vivait encore (1).
Le 5, j'allai à Versailles : je donnai au maréchal un mémoire d'un projet sur ïMaëstricht. Je remerciai M. d'Argenson d'avoir donné au Roi mon mémoire, et de la compagnie de Turbilly, donnée, à ma demande, à M. de Ghistelle (2). J'y vis le nouvel appartement que le comte de Noailles m'avait fait donner en propre du Roi, pour reprendre celui que j'avais, dans l'hôtel accordé à la comtesse de Noailles.
Le 16 mars, j'allai, le matin, à Versailles, comptant y faire plusieurs chasses. Le soir, j'appris, au bureau, que le pauvre marquis d'Harcourt était mort. Je courus m'en éclaircir. M. le chevalier de Malherbe (3) me le confirnia à dix heures du soir. J'en fus étonné, ne croyant pas cela si prompt.
Le 17, je travaillai tout le matin et définitivement pour le
(1) Cette aventure est contée à peu près dans les mêmes termes par le duc de Luynes. Barbier, au contraire, émet des doutes sur le genre de la mort du comte de Coigny, et ce n'est point sans raison, car il avait élé tué en duel, sur la route de Versailles, à la hauteur du pont de Grenelle, par le prince de Dombes, fils du duc du Maine, à la suite d'une querelle de jeu à Versailles. Les deux adversaires s'étaient donné rendez-vous en cet endroit au point (lu jour. D'où le nom qu'il porte encore aujourd'hui.
Le Roi, q\ii aimait M. de Coigny, Tut si affecté de ce tragique événement, qu'il contremanda le spectacle des Cabinets.
Le comte de Coigny était « un grand ami » de Mlle de Charolais, ce (pii, dit Barbier, « avait beaucoup contribué à son avancement. »
[i] Pliillppe-Aloxandrc-Emniauucl-I'rançois-Joseph. marquis de Ghistelle, né en 1130. iiiOMsquclairc en HiO, vuloiilaire aux grenadiers do lioufllers (infanterie en nn, capitaine ,au régiment de Royal Roussillon cavalerie' le i" avril n'i8. réformé le 26 novembre delà mémo annéi>, ilémissionn.iire en n'iS. année m'i il épousa Louise-Klisabrlli ilr MrUin. Il était frère de l'aumonicr (lu Roi.
(3; 11 doit s'agir de Laurent-Krançois de Malherbe, qui avait conuncncé par servir dans la Maison du Roi, et devint lieutenant des maréchaux de France en 1773. 11 avait épousé, en 1146, Blanche Anne-Marie-Madeleine Le Tellier de Vauhadon, fille d'un lieutenant des maréchaux de France en la généralité de Cacn.
départ, avec Dubois qui, depuis neuf ans, faisait mes affaires et celles du régiment, dans les bureaux, fort bien, et, ce même soir, à 11 heures, il fut arrêté, comme je le dirai. Je vins donc à Paris et, à 4 heures, je me rendis chez M. d'Hautefort, où je trouvai la maréchale et le maréchal et tout l'hôtel d'Harcourt qui s'y était retiré. Toute la famille s'y rassembla, et cela fit une cruelle entrevue. J'appris que je devais mener le deuil. Ce malheureux événement me toucha beaucoup, étant son uini, et il fut d'autant plus cruel pour le maréchal qu'il était fils unique, très bon et joli sujet, ayant réussi au mieux, venant d'avoir la survivance de la charge, grand et fort, âgé de dix-neuf ans. Je ne me serais pas attendu à cela, huit mois devant, qu'il tua ce cavalier hessois, à la bataille de Lawfeld.
Le 21 au matin, je retournai à Versailles pour prendre congé : j'allai d'abord chez M. de Ségent pour l'affaire de Dubois. M. Berryer (1), lieutenant de police, y vint lui-même l'enlever et tous ses papiers, et le conduire, comme criminel d'Etat, à la Bastille. Cette affaire me mit assez martel en tète, quelque temps. On trouva que son grand mal était de faire comme acheter des emplois et d'instruire et donner des listes de choses secrètes, au bureau. Je dînai chez M. d'Argenson et je lui parlai pour lui, mais il me répondit qu'il faisait trop d'affaires. Je continuai, cependant, jusqu'à mon départ, à aider sa femme par une autre qu'elle m'envoyait, et cela m'occupa.
Je pris, ce jour-là, congé de partie de la Cour, et, le 22, je pris congé du Roi et de la famille royale.
J'employai les jours suivants, à PariSj à prendre mes congés et à tout terminer, surtout le 26 que j'allai rue du Four-Saint-Honoré, chez un peintre où je vis, pour la première fois, le portrait de ma femme, de Nattier, qui me frappa au plus vivement. J'en vis la copie que je fis bien finir, avec
(1) Nicolas-René Berryer de Ravenoville, lieutenant général de police du 21 mai 1"47 au 29 octobre 1151, membre du Conseil des Dépêches en 1137, ministre de la Marine le 1°' novembre lloS, garde des Sceaux en 1761, mort le 13 août 1762, avait épou-é Catherine-Madeleine Jorte de Fribois.
l'écriture, pour envoyer tout de suite à Condé, bien conditionné (1).
Le 27, j'allai chez M. Berryer, et je lui parlai pour Dubois ; il me dit avoir là ses papiers, qu'il l'avait interrogé la surveille, que l'on ne trouvait rien qui chargeât sa personne, mais qu'il était à craindre que AI. d'Argenson ne trouvât qu'il avait outrepassé le devoir d'un croupier d'aiïaires ordinaire. Ainsi, je jugeai que cela pouvait être long et casserait toujours le col à ce misérable. De là, j'allai chez l'archevêque de Paris, qui est très poli (2), lui demander permission d'avancer mes Pâques, à cause de mon départ. Il me le permit. Le soir, j'allai aux Théatins.
Le 28, je terminai tout avec mes gens, et je payai tout ce que je pus à Paris, n'y laissant aucunes dettes, sinon partie de l'habillement de mes gens, et les anciennes arrêtées. Je ne dépensais rien pour moi, et cependant, aj-ant un gros équipage, je ne pouvais, avec les 30 à 35 mille francs que je touchais net, trouver le bout de l'an, et j'étais toujours en arrière, quoiqu'avec beaucoup d'ordre.
Le dimanche de la Passion, je fis mes Pâques, et je tâchai, par les bons principes, de tranquilliser mon esprit qui avait été fort troublé, cet hiver, des choses du monde.
Je partis de Paris le 1"'' avril 1748.
Je trouvai la Cour absolument sur le même pied que l'année dernière, et fort tranquille, le Roi également épris des fêtes et des plaisirs de dilférentes espèces, se préparant les
il) Ce tableau est. .lujouril liui, .^ rilcniiit.ifîe.
(2) Chrislophe de Beauniont (nuS-nsl}, arclievêque de Paris de 1146 à llSl.
(:i) .V Bruxelles où il se rend, le prince de Croy apprend que son régiment est cantonné à Louvain. 11 le rejoint. Investissement de Maëstricht, pendant lequel il ne quitte point le marc-hal de Saxe. Prise de la ville. Préliminaires de la paix.
Les troupes ayant repris des cantonnements, M. de Croy voyage dans les Pays-Bas. il retourne ensuite à son régiment; cantonné à Nivelle.
Signature de la paix le 18 octobre.
Le 11 novembre, le prince est de retour à Paris, après avoir passé par Condé.
spectacles des petits cabinets ; la Dauphine qui ne devenait pas grosse, ce qui n'inquiétait pas peu ; les dépenses des Bâtiments, des grands chemins, des fêtes et des édifices prenant la place de celles de la guerre, et tout s'arrangeant « pour une paix longue et brillante. »
Cette paix pouvait être bonne et sensée, sans être brillante, eu égard à nos conquêtes des Pays-Bas. Je vis, làdessus, mon ami Ticquet (1) qui, comme secrétaire de M. de Puisieux, pouvait être récusaijie, qui me dit que l'espèce allait manquer, au point que le prêt aux troupes aurait manqué à la fin de cette année. Et il me dit une autre chose bien remarquable, si elle est vraie : que le système de M. de Puisieux avait toujours été que la France n'avait pas besoin de s'agrandir, qu'il ne fallait que profiter et faire valoir ses propres forces, et les faire craindre et estimer de ses voisins, et qu'il fallait déshabituer les Princes de faire des conquêtes et de jouer le rôle de conquérants. Rien n'est si beau que ce sentiment, et rien n'est si noble que cette vue, si elle était telle, et, en ert'et, à bien examiner le traité, il paraissait conçu dans ce goût. Et cette idée, suivie avec sagesse, pouvait faire le bonheur de l'Europe, sauf les événements imprévus.
Le 15 novembre, ayant fait venir mes chevaux, dont j'en gardais six de course, je chassai avec le Roi le sanglier, et, le 16, le cerf : deux belles chasses, faites avec plaisir. Je soupai, ces deux fois, la dernière du voyage, dans les cabinets. Nous étions vingt : le Roi me parla peu et me témoigna moins de familiarité, parce qu'il y avait longtemps qu'il ne m'avait vu, et qu'il est fort homme d'habitude. J'y trouvai tout absolument comme l'année dernière. Le petit duc de Boufflers (2) y soupa pour la première fois, et je trouvai
(1) Antoine Ticquet, né à Péronne le 27 avril 1101, mort le 26 juin nSS. Secrétaire de l'ambassade à Naples, sous le ministère de M. de Puisieux, il y resta, comme chargé d'affaires, après le départ de l'ambassadeur, du 20 avril 1*39 au 7 juillet ITiO. U avait aussi été envoyé à Bruxelles, en qualité de ministre plénipotentiaire, en 1743 et 1744.
(2) Charles-Joseph, duc de Bouftlers, né en 1731, d'abord colonel d'un régiment d'infanterie wallonne levé pour lui par son père, puis colonel du régi-
assez de jeunesse qui s'y fourrait. Le reste était les courtisans ordinaires.
Le 18, je vins souper à Livry. J'y fus cinq jours à me très bien divertir à chasser, et Livry y tint le plus grand état du monde. M. le duc de Char.tres y fut deux jours, et je trouvai qu'il gagnait à être connu, et qu'il était très bon prince. Nous y fûmes jusqu'à vingt-deux maîtres. La partie fut magnifique et amusante. On y joua très gros jeu, hors moi qui ne jouais jamais. Livry y perdit neuf cents louis. Nous fîmes des battues de lapins et de faisans charmantes, avec de Séchelles (1). S'y tuai trente-huit pièces et j'en perdis beaucoup.
Le 28 novembre, j'assistai, avec le Roi, à la revue qu'il fit des dragons de Saxe, qui firent l'exercice au mieux, et à de jolies escarmouches que donnèrent les houlans. Je fus touché de voir le maréchal de Saxe, tout couvert de gloire, saluer le Roi, appuyé (2) du fusil. Il y eut un monde affreux. Madame de la Popelinière y était dans son carrosse. Pendant ce temps, son mari, ayant découvert une fausse plaque de cheminée, la chassa le soir, malgré les maréchaux (3).
J'appris alors que M. du Mesnil (4) avait fait la réforme de mon régiment, à son passage à Dijon, le 25 et le 26 novembre. Il suivit l'ordonnance. On nous ôta, au colonel et au lieutenant-colonel, nos troupes (changement considérable), et on réforma les deux derniers capitaines, mes pauvres
ment de Navarre, el brigadier des armées, épousa, le lo mai 1717, Marie- Anne Pliilipiiine-ïliérèse de .Montmorency. Il mourut de la [letile vérole en 1751.
(1; Jean Moreau, seifrncur de Séclielles, ne en lliilll, d'abord conseiller au parlement de Metz, puis maître des Ilequêtes, intendant de Ilainaut. conseiller d'État, intendant de Flandres, enfin Contrôleur général, mourut en 1760, dans sa 71' année.
U avait épousé, en 1712, Marie-Anne-Catherine d'Amorezan.
(2 La lecture de ce mot n'est pas certaine.
'3 Sur l'incident bien connu de la plaque tournante de cliominée qui permetlail à Mme de la Popelinière d'introduire cliez elle le maréchal de Uiclielieu, son amant, voir les Mrmoires de Marmoulcl, éil. Tourneux. t. I, p. 237,
(1) Charles-Louis-Joachim de Ciiastelier, marquis du Mesnil, maréchal de camp le 1" mai niii, lieutenant général le 11 mai 1718, inspecteur général de la cavalerie, commandant la province de Dauphiné, mourut le 1" mars 176 i dans sa 64' année.
cousins Sainte-Aldegonde et Ghistelle, les quatre derniers lieutenants, Beaugibault (1), Morepas (2), Montrut (3) et d'Ormoy (4j, et tous les cornettes, hors Léger, qui avait été maréchal des logis : cela mettait bien du monde dans l'embarras. On refondit toutes les compagnies ; la mienne passa à Nugues (5). Si cet arrangement s'était fait dix ans plus tôt, j'y aurais gagné tout ce qu'elle m'avait coûté de trop. On ôta tout le mauvais et le médiocre, de sorte que mon régiment arriva à Dôle, le 28 novembre, à 360, superbe.
Le 10 décembre finit la grande et malheureuse histoire du pauvre Prétendant (6), qui occupait la Cour et Paris depuis un mois : suivant le traité, nous ne devions pas lui donner asile en France, et lui, par un entêtement héroïque, ou intérêt caché assez singulier, ne voulait pas quitter Paris, quoique le Roi le lui eût fait dire de toutes les manières. Pour le mettre dans son tort, on lui fit dire que l'on l'arrêterait. On le mit dans les gazettes, et l'on fit tout pour le prévenir et le réduire à sortir de lui-même du royaume. Enfin, le 10, comme il entrait sous la porte de l'Opéra, M. de Vaudreuil, major des Gardes françaises (7), et le duc de Biron, l'arrêtèrent de
(1) Noël André de la Gondie de Beaugibault, d'abord enseigne dans le régiment de milice de Peyrac (1736), puis, successivement, cornette en 1743, lieutenant en 1740, réformé le 26 novembre 1748.
Il commanda sa compagnie à Fontenoy en l'absence de son capitaine M. de Baye. Le prince de Croy le regardait comme aussi bon officier cpie bon sujet.
;2l Morepas, d'abord cadet dans une compagnie de gentilshommes, devint ensuite cavalier dans Royal Roussillon (1729), cornette il740i, lieutenant (1745), et fut réformé le 26 novembre 1748.
(3) Louis La Vaude de Montrut, cornette en 1744, lieutenant en 1747, réformé le 26 novembre 1748.
(4) Gouet d'Ormoy, gendarme de la Garde en 1736, cornette en 1743, lieutenant en 1747, réformé le 26 novembre 1748.
(5) De Nugues, volontaire au régiment de Toulouse en 1719, lieutenant réformé en 1721, capitaine en 1723, obtient le rang de lieutenant-colonel en 1745, et se retire du service en 1750.
(6) Charles-Edouard Stuart, dit le Prétendant (1720-1788, fils de Jacques Stuart, dit le chevalier de Saint-Georges, et petit-fils de Jacques II, s'était réfugié en France après sa tentative infructueuse en Ecosse pour rétablir sa dynastie, tentative qui avait abouti au désastre de Culloden 1746 .
(7) Jean Rigaud, chevalier, puis vicomte de Vaudreuil, né en 1695, major des Gardes françaises en 1744, maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1748, marié, en 1759, à Louise-Thérèse Le Clerc de Fleurigny.
la part du Roi. Des sergents dus Gardes se saisirent, en même temps, de ses bras, le désarmèrent et lui ôtèreut toute arme, car on croyait, sur ses discours, qu'il tuerait celui qui l'arrêterait, et se tuerait eu même temps, ce qui rendait le coup délicat. On le conduisit, par les derrières, à des carrosses, où des détachements des Gardes françaises le conduisirent à Vincennes, et les Gardes menèrent les Anglais de sa suite à la Bastille.
Cet événement lit un très grand bruit : il était estimé comme un héros, et il fut généralement plaint, quoique l'on fût obligé de blâmer son entêtement, surtout après la lettre de son père, laquelle était très véritable. Le peuple murmura, à ce sujet, contre la paix médiocre que l'on trouvait que nous venions de faire. Il paraissait cruel d'avoir abandonné ce prince qui nous avait été si utile, et surtout on criait beaucoup de ce que Ton l'attacluit pour mieux l'empêcher de se tuer. On dit (ju'il dit, dans le premier moment : « Ah ! si j'avais mes Ecossais ! » Et encore : « Comment ! traiter ainsi le petit-fils d'Henri IV ! »
On le foidlla et ou lui trouva un pistolet. On lui demanda s'il n'avait que celui-là. 11 assura que non, et on lui en trouva un second, ce qui, joint à ce que ces pistolets étaient à secret pour partir sur le repos, et qu'il ne voulut, jamais donner sa parole qu'il ne se tuerait point, lit croire qu'il en avait eu, en effet, le projet. On dit qu'il le nia, depuis, et qu'il assura que, pour celui qui le devait arrêter, il n'y avait jamais songé. 11 fut, le premier jour, à Vincennes, très morne, et sans manger. Ensuite, il redevint à son ordinaire, et mangea avec les trois officiers aux Gardes qui le gardaient à vue. Enfin, au bout de quelques jours, étant tout à fait apaisé, on dit qu'il écrivit au Roi une lettre soumise, promettant de ne se point tuer et de sortir du royaume sans y rentrer sans permission. Cela adoucit le parti que l'on avait pris de le faire conduire, gardé à vue, jusqu'à Rome, pour le remettre à son père, ce iju'il craignait le plus, de sorte que, le 14 ou le 15, il partit de Vincennes, seul avec M. de Perussy, officier des mousque-
taires (1), qui eut ordre de le mettre au pont de Beauvoisiu, et sa Maison eut la permission de le suivre. Il le vit entrer en Savoie, qui était encore à l'Espagne, et revint sans que l'on sût où il irait.
Je soupai assez dans les cabinets, prenant les jours qu'il n'y avait pas comédie, qui attirait la cohue et jusqu'à des trente-cinq personnes dans les cabinets : cela nous laissait peu de temps, à nous autres chasseurs. Le Roi me parla et me traita assez bien, surtout lorsqu'après une belle chasse, il nous ramena au petit château de la Celle (2), où il nous fit entrer. Mesdames de Pompadour, d'Estrades, de Livry et de Meuse y étaient encore à table, où on nous reçut bien. C'était une faveur, n'y ayant que les très anciens et intimes que le Roi y nommait, et qui, pour se distinguer des nouveaux venus, avaient imaginé un uniforme vert, galonné d'or, pour tous les petits châteaux.
Le Roi mit la marquise dans son carrosse, à trois heures, pour aller à Paris, à une première représentation de Ca.tilina (3). 11 n'y eut pas de liste, le soir. Le Roi me fit dire, par le maréchal d'Harcourt, de monter à six heures, et nous soupâmes tout en haut, dans les petits cabinets du dessus, dans le plus grand intérieur, rien que six avec le Roi, savoir : le Roi, le maréchal d'Harcourt, M. de Fleury, moi, M. de Joyeuse (4), le fils de M. de Croissy(5) etsonpère. Le Roi fut
(1) Louis-Elisabeth, marquis de Perussy, enseigne de la 1" compagnie des mousquetaires, maréchal de camp en 1744, lieutenant général en 1148, mort en l'n\.
(2) Bail sous Louis XIV par M. de Ln Rochefoucauld, le château de la Celle- Saint-Gloud, canton de Marly-le-Roi, fut acheté par le Roi en 1662, et cédé par lui, en 1686, à Baclielier, premier valet de chamhrc du prince de Marsillac, devint, en 1748, la propriété de Mme de Pompadour qui le revendit, deux ans après, au fermier général Roussel. Il appartint, ensuite, au duc de la Vauguyon.
(3) Catilina, tragédie de Grébillon, représentée, pour la première fois, à la Comédie Française, le 20 décembre 1748.
(4) Jean-Armand, marquis de Joyeuse {1718.1774!, colonel du régiment de Penthièvre-infanterie en 1741, brigadier en 1747, colonel des grenadiers de France en 1749, épousa, le 13 mars 1734, Anne-Madeleine Delpecli de Cailly.
(u) Le fils du marquis de Groissy était Jean-Baptiste-François Menelai, mar-
116 JOUHNAI. DU DUC DE CROV
charmant, dans ce petit intérieur, d'une aisance et même politesse infinie. Il me parla beaucoup. Ensuite, dans le cabinet du tour, il fit allumer un fagot et nous fit tous asseoir autour de lui, sans la moindre distinction, et nous causâmes avec la plus grande familiarité, hors que l'on ne pouvait oublier que l'on était avec son maître.
A dix heures, nous vîmes arriver la voiture de la marquise. Il alla la trouver et nous sortîmes, bien contents de cette faveur particulière.
Le 26 décembre 1748, à minuit, j'appris que la promotion était déclarée et que j'étais maréchal de camp.
Le Roi la déclara en arrivant à Choisy : il y eut, environ, quatre-vingt-quatorze lieutenants généraux, quatre-vingtquatre maréchaux de camp et cent vingt-six brigadiers. J'étais fâché d'être ainsi confondu dans la liste, simplement à mon rang. De l'autre côté, j'étais fort aise que cela lut enfin fini, d'avoir bientôt mon argent et plus l'embarras d'un régiment.
M. le duc d'Havre fut lieutenant général et M. de Heère, brigadier.
Je pris les ordres de la Reine, de M. le Dauphin et de madame la Dauphine (que l'on espérait grosse), et de Mesdames. Toutes me chargèrent de beaucoup de choses pour l'Infante (1), et de compliments à madame de Leyde (2), et Mesdames me donnèrent, toutes trois, une lettre de la façon la plus obligeante. J'appris qut; les dix aides de camp du Roi avaient 6.000 livres de pension, et les entrées — chose agréable. Je revins, par un ouragan, trouver le marquis de Leyde, qui logeait chez ma mère.
Le 28, je partis en chaise pour Thoury. J'allai en poste à Arpajon où je trouvai mon premier relais. J'en avais envoyé trois d'avance, avec lesquels je fis tout le reste.
quis de Sablé, né en 17-28, brigadier en l'ill, maréchal de camp en 17(52, lieutenant f;cncral en 1781. Il épousa, en l'ii;!, Antoinette-Adélaïde de la Uoche- Fontenilles.
(liM. de Croy allait, comme on le verra ci-dessous, partir pour Tlioury, iSeine-et-Marnei, à la rencontre de l'Infante, qui arriva à Choisy le SO.
(2) Mme de I.eyde était camarera inrii/or do la jiriiicesse.
Le 29, dimanche, j'arrivai à Thoury à deux heures. Le Roi ayant mandé au comte de Noailles qu'il m'avait permis d'y aller, je trouvai que j'étais sur l'état des logements. Je fus voir les ambassadeurs duc d'Huescar et prince d'Ardore (1). A quatre heures, arriva l'Infante. Je trouvai madame de Leyde fort bien et point changée : elle était la seule dame avec elle, et quatre caméristes, le duc de Montelliano, son grand-maître, et un M. de Carpentero, premier commis aux Affaires étrangères en Espagne, pour son secrétaire d'Etat et premier ministre. Le comte de Noailles l'était allé attendre à la frontière, l'avait amenée avec des détachements de la Maison et Bouche du Roi, et lui avait été fort utile.
Je fus présenté à l'Infante, qui me reconnut^, et je lui remis les trois lettres de Mesdames : elle me parut aimable, polie, extrêmement ressemblante à Madame, hors plus grasse. Madame de Leyde parut aise de me voir, et enchantée de revoir madame la Première, ou de Beringhen, et madame de Cazeau(2),ses grandes amies depuis le couvent. Elles étaient venues là, incognito, au devant, et logeaient dans la même maison. Elles se mangeaient d'amitiés. Madame la Première lui avait apporté là tout ce qu'il lui fallait. Nous vîmes souper l'Infante, que madame de Leyde servit seule et debout, ayant laissé les étiquettes en entrant en France. L'Intendant d'Orléans (3) fit les honneurs d'un grand souper, pour tout le reste.
Le 30, je partis à cinq heures un quart du matin, avec mes deux relais. Je fis, en quatre heures, les douze lieues de Thoury à Etrechy. J'arrivai à une heure à Villeroy. Le Roi y était de la veille, avec M. le Dauphin ; il me parla avec bonté, et cela me mit agréablement d'une partie de faveur particulière, ce que j'avais cherché.
[l) Le prince d'Ardore, ambassadeur du Roi des Deux-Siciles à la Cour de France.
2i On lit sur le texte original : « Madame de Caso ». Plusieurs familles portaient ce nom, qui s'est orthographié Cazeau, Casaux, Cazeaux et autrement encore. Les indications fournies ici sont insuffisantes pour identifiaicette dame.
(3J L'Intendant d'Orléans était alors M. de Barentin, maître des Requêtes.
A deux heures, le comte de Noailles arriva, et, un moment après, l'Infante. L'entrevue fut des plus touchantes : le Dauphin se jeta à son col, sans lui donner le temps de descendre.
Elle fit un cri de joie perçant. On ne pouvait les séparer. Enfin, on la descendit, et on la porta au Roi, qui, malgré sa grande joie, se possédait mieux. Elle s'écria : « Ah ! le voilà!» et s'élança à son col, sans pouvoir le quitter, que pour ressauter à celui de M. le Dauphin, avec des transports et des larmes, si naturels des deux parts, que personne ne put retenir les siennes. On la soutint, car elle se trouvait mal de joie. Le Roi était enchanté. Quand elle fut revenue à elle, on lui présenta, dans une autre pièce, Mme de Pompadour et les trois dames d'Estrades, Brancas et Livry, et tout ce qu'il y avait, là, de distinction, puis le Roi se mit à table avec elle et les dames, et nous en fîmes autant.
A trois heures et demie, je partis dans le carrosse du maréchal d'Harcourt, et j'arrivai en deux heures et demie à Ghoisy, où je trouvai Mesdames dans l'impatience , et toute la Cour. Je fus bien reçu, disant qu'elle ne tarderait pas. Elle arriva bientôt dans le carrosse du Roi, avec lui, ]\I. le Dauphin et Mme de Leyde. L'entrevue de Mesdames fut aussi bien tendre. On entra au salon, puis dans une autre pièce. On lui présenta encore toute la Cour. C'était le comte de Noailles qui nommait à côté, et pour Mme de Leyde qui ne pouvait savoir tous les noms, et j'étais aussi derrière pour l'aider. Cela me donnait de l'agrément.
Puis, elle alla s'enfermer avec le Dauphin, qui marqua un cœur admirable, ainsi que ses sœurs, jusqu'à neuf heures que le Roi soupa avec son fils, ses quatre filles et les dames ordinaires et du service de Mesdames. Nous, nous soupàmes très bien à une table où nous étions vingt-deux, de tous les principaux, courtisans, et les menins. C'était la première fois que je soupais à Choisy, ce qui était faveur particulière et que je voulais rechercher.
Nous fûmes, au dessert, au souper du Roi, où nous vîmes tous, avec joie, un coup d'œil touchant pour de bons Fran-
çais : c'était la joie parfaite, noble et aisée du Roi, de se voir ainsi avec sa famille, qui en témoignait aussi une parfaite. L'Infante riait aux anges, et était surtout très bien et plaisante avecla gentille Madame Adélaïde, étant toutes deux très vives et spirituelles. L'Infante rapportait un très grand accent gascon qui faisait, avec sa vivacité, un plaisant effet. Après le souper dans le salon, le Roi les tint toutes longtemps embrassées, les couvant des yeux avec un air de tendresse charmante. Aussi faut-il avouer que le Roi était le meilleur père, le meilleur ami et le plus honnête homme que l'on puisse voir, d'une douceur, bonté et égalité unique, parlant à merveille, juste, et avec une mémoire étonnante, d'une très belle figure alors, l'air très noble et distingué, et, de toute façon, il me paraissait, alors, au mieux.
A minuit, j'allai coucher, à Thiais, chez un ami.
Le 31, le Roi, au retour de la chasse, dina avec sa famille et les dames. J'examinai un peu Choisj^, que je commençai à connaître. A Irois heures passées, je partis dans ma chaise et, par le pavé ordinaire, fort haut et bas, j'arrivai à Versailles un moment devant le Roi : il y avait ime foule affreuse. J'allai rendre compte à la Reine. Le Roi arriva, et la Reine courut au-devant de l'Infante. L'entrevue fut aussi très tendre. Toute la Cour y était et on s'étouffait. Easuite elle descendit chez Mme la Dauphine, et, de là, elle passa chez elle, dans l'appartement de Mme la comtesse de Toulouse, où le maréchal de Noailles, le comte de Noailles et moi aidant, et nommant pour ilme de Leyde, on lui présenta tout le monde. Elle reconnut la plupart, fît des politesses, et réussit très bien.
Le i'"' janvier 1749, il y eut un monde étonnant à la Cour, l'arrivée de l'Infante, la promotion et le jour de l'An arrivant ensemble, joint à un temps doux, car, chose singulière, il ne gela point, jusque-là.
Nous vîmes la procession de l'Ordre, au travers du grand escalier dont, en trois jours, on avait ùlé la salle de l'Opéra, et on le remit de même, deux jours après. M. de Saint-Sé-
vérin (1) fut reçu, et, à ce cliapitre, le Roi nomma le duc d'Ayen, le duc d'Estissac (2) et MM. de Vaulgrenant (3) et de Lanmar}' (4) ambassadeurs. Il parut qu'ils étaient mieux traités sous M. de Puisieux. Ils furent aussi compris dans les promotions.
Pendant cette première semaine, je fis assidûment ma cour au Roi, chassant très souvent, et à l'Infante, étant beaucoup chez elle et avec Mme de Leyde, à l'aider dans les présentations, cherchant cette occasion de me faire des amis et menant partout le marquis de Leyde.
Le mariage de "SI. le chevalier de Beuvron avec Mlle Rouillé (5), qui se fit dans ce mois, nous occupa quelques jours.
Le Roi m'ayant permis, pendant un voyage de Choisy, d'y aller un jour marqué, j'y fus le 6 février que Mesdames y vinrent. Le 8, Mme la marquise de Leyde vint à Paris et nous resta jusqu'au 13. L'on attendait son frère le duc de Croj', qui, en sa faveur^ s'était enfin résolu de quitter le Rœulx(6),
(1) Alphonse-Marie-Louis, comte de Saint-Séverin d'.Aragon, né en 1705, envoyé extraordinaire de l'arme en France en 1726, {jenlilhonirae de la Chambre de l'Infant don Carlos, duc de Parme. Ambassadeur de France en Suède, en 1737, il fut, ensuite, naturalisé français et chargé de missions diplomatiques aussi importantes que nombreuses. 11 mourut ministre d'État, en 1757, ayant épousé, en 1733. Marie-Louise-Françoise Fillon, veuve du comte d'Houdetot.
(2) Louis-Frani'ois-.\rmand de La llochefoucauld de Uoye, duc d'Estissac ilC95-1783), brigadier d'infanterie, grand niaitre de la Garde-iiobe du Roi, avait épousé, en 1737, Marie de La Rochefoucauld, dite .Mlle de La Uoche- Guyon, sa cousine.
(3) Frani;ois-.Marie de Villers la Faye, baron de Vaulgrenant, né en 1G99, ambassadeur de France enSanlaigne (1731), en Espagne '173i'. ministre plénipotentiaire auprès du roi de Pologne (175;)). et une seconde fois en Espagne (17481, avait épousé à La Haye, en 172'J, Madeleine-Jacqueline de Sallengre, veuve du baron de Galloway.
(4) Marc-Antoine Front do lieaupoil Saint-.Vulairc, marquis de Lanmary, (1689-17 iUj, brigadier en 1734, maréchal de camp en 1738, lieutenant général en 1748, avait été nommé, en 1741, ambassadeur à Stockholm, où il mourut le 24 avril 1719.
(b) Anne-François d'Il.ircoint. né en 1727, chevalier, puis marquis de Rcuvron, brigadier en 171S. mareclial de camp eu 1761, épousa, le 22 janvier 1749, Marie-Catherine Houille, fille du secrétaire d'Etat.
^C, Ce château, l'un des plus bi'.-iux de l.i lîelgique, est situé il.ins l'arrondissement de Mons. Il fut ilabord l.i propriété dos comtes de Il.iinaut, et
JOURNAL DU rue DE CROY 121
OÙ il était confiné avec sa femme, et de venir, pour la première fois, à Paris.
Le 12 février, on publia la paix à Paris (1). Ce jour-là, toutes les évacuations des Pays-Bas, hors le Hainaut, furent faites, et cette grande querelle terminée. .Je vis passer le cortège et faire la publication à la place Roj'ale.
Le 13, j'allai dans le Cloître, voir le feu de la Grève, qui fut assez beau. J'avais été, le même jour, à l'Hôtel-de-Ville voir la décoration, qui était très belle. C'était un grand temple de la Paix, sur le Port au charbon (malgré le débordement de la rivière). On avait fait une fort grande salle de bal pour le peuple, et, dans tous les carrefours, il y avait des décorations de buffets où on donna à manger, mais cela fut bientôt fait, et le tout se passa tristement. La veille, on avait publié un arrêt qui supprimait les petits impôts nouveaux de cuivre, suif, etc., mais comme, malgré la promesse, le dixième subsistait encore, et que. d'ailleurs, toute cette paix n'avait pas été fort approuvée de Paris, on y marqua on ne peut pas moins de joie, quoique l'on l'eût tant désirée.
Le 17 février au soir, M. l'abbé d'Harcourt, grand-oncle de mes enfants, vint me faire la proposition de m'arranger pour avoir une charge à la Cour qui y demanderait résidence continuelle [2). C'était celle de la survivance de Chevalier d'honneur de la Dauphine. L'affaire était bien importante et m'occupa comme telle. C'était une grande résolution de m'abandonner à la Cour et de m'y établir peut-être pour toujours. D'un autre côté, je ne voulais pas rester à rien faire : j'avais besoin de quelque chose qui m'attachât et pût me mener au grand, où je voulais tendre. Je me consultai,
n'entra dans les biens de l.i famille de Croy qu'en 1432. Le premier seigneur en fut Jean de Croy, fils d'Antoine II, mort en 174.^. et de Marguerite de Lorraine. Cependant cette terre ne fut érigée en comté qu'au seizième siècle, en faveur d'Adrien de Croy, chambellan et premier gentilhomme de la Cliambre de Charles Quint.
C'est seulement en 1793 que le Roeul.^ devint la propriété du duc Arme, fils du maréchal de Croj*.
(1) La paix résultant du traité d'Aix-la-Chapelle, conclu l'année précédente, et dont les fêtes n'eurent lieu qu'après l'exécution de toutes les conditions.
(2' Ces mots sont soulignés dans le texte original.
et je consultai ma mère. Enfin, sautant le bâton, nous résolûmes d'entamer l'affaire.
Croyant cette voie favoralile, je voulus commencer par la ^larquise et M. du Montmartul. J'engageai Mme de Leyde à avoir une audience. Elle s'y porta tout au mieux. On lui répondit bien sur mon compte, mais que l'on croyait que le Roi avait pris son parti. J'en fis parler par M. de ]\Iontmarte!, mais, au lieu de me seconder, il ne fit que me dire la même chose, chercher à m'éloigner d'y songer, et me dire de ne pas faire agir les enfants, et surtout le fils auprès du père. Je vis alors, mais trop tard, que je m'étais mal adressé et que, ou je ne leur plaisais pas, ou que leurs arrangements étaient faits ailleurs. J'en parlai à la Marquise, en allant à la messe. Elle me dit sèchement que le Roi était décidé ; à quoi je répondis que M. de Maurepas m'avait pourtant dit qu'il n'y avait rien de fait. Mais elle me répartit à cela, avec un ton très dur, dont la suite me fit voir la raison, que le Roi pouvait bien avoir pris son parti sans en parler à ]\I. de ]Maurepas. Je me retournai sur la bonne volonté de l'Infante, que je ne pouvais m'empêcher de laisser éclater en cette occasion, et je me retirai piqué de m'être mal adressé et de me voir presque débouté.
Cependant, Mme la marquise de Leyde ayant tout préparé, je parlai à l'Infante et je lui donnai un mémoire succinct où je disais que, outre toutes les raisons que j'avais pour espérer les honneurs, je me proposais par zèle, me soumettant à toutes les conditions que l'on voudrait. L'Infante donna ce mémoire au Roi le 25 février ; il ne répondit rien. Quelques jours après, je lui en fis donner un pareil par M. de Maurepas, ministre que cela regardait. Il dit qu'il avait déjà celui (le l'Infante et, ne s'exjiliquant ni en bien ni en mal, il remit l'affaire de façon à faire juger qu'elle devait traîner. Ce ministre, sans y prendre grand intérêt, m'était favorable, parce que, des trois ou quatre concurrents, j'étais le seul qui passait par lui, mais il ne s'attendait pas à ce qui devait bientôt lui arriver à lui-même.
Je restai longtemps dans une incertitude très incommode.
L'Infante en parla au fils, qui me fit dire que je lui étais agréable et qu'il approuvait que je me misse sur les rangs. Mais le Roi paraissait n'y pas mordre, et ne chercher qu'à traîner, peut-être pour laisser partir l'Infante, et, la Marquise étant contre, j'eus lieu de craindre de ne tirer, de tout cela, que de rester brouillé avec elle.
Le 21 mars, le Roi déclara, à Versailles, la promotion des colonels. Les trente régiments y furent donnés, et, de plus, on nomma seize colonels au nouveau corps des Grenadiers de France. Le Roi donna mon régiment de Royal Roussillon cavalerie au fils aîné du duc de Lauraguais (1), lequel avait quinze ans et demi. Je lui remis l'état de ce beau et bon corps au mieux en tout, et ne devanit pas un sol (2).
Le 22 avril, l'abbé d'flarcourt, qui m'avait proposé la grande affaire, m'envoya chercher et m'apprit que le Roi en avait disposé, ce matin même, eu faveur de ]\I. de Sassenage (3), à qui il accorda simplement la survivance et l'exercice, pour doubler Tautre qui n'y gagna rien que de conserver l'exercice quand il voudrait, et les appointements.
Je respirai, enfin, par cette décision que je vis arriver avec assez de tranquillité. Je sentais les raisons pour et contre : je perdais peut-être une occasion (à cause de l'arrivée de Mme de Leyde) des plus favorables pour m'établir à la Cour par une belle charge qui pouvait, et devait même me mener à tout ce que je pouvais désirer, au Cordon bleu sûrement, aux honneurs, au gouvernement de Coudé, aux entrées, aux grands avantages à la guerre. De l'autre côté, les raisons pour lesquelles j'étais aisément consolé étaient que cette charge pouvait très bien me casser le col, étant presque
(1) Louis-Léoa-Félicité de Brancas, comte do Lauraguais, né en 1733, épousa, le 11 janvier lloo, Elisabeth-Pauline de Gand de Mérode de Montmorency, princesse d'Iscnghien.
(2) Souligné dans le texte.
(3; Charles-François, marquis de Sassenage, ancien lieutenant général au gouvernement du Dauphiné, menin du feu Dauphin, fut nommé chevalier d'honneur de la Dauphiné, en survivance, le 23 avril 1149.
Il avait épousé, en 1718, Marie-Françoise-Casimire de Sassenage, sa cousine. Il mourut en 17C2.
impossible de plaire, en même temps, au père et au fils, et n'aj'ant peut-être pas les talents nécessaires pour m'y bien maintenir ; que c'était me jeter dans des tracasseries, des transes continuelles, dans des ennuis avec des femmelettes; que, si j'avais réussi, j'aurais fait un mauvais marché, et y aurais beaucoup dérangé mes affaires ; enfin que, depuis que j'étais au monde, je n'avais pu jouir de la liberté et de mes avantages de naissance et d'aisance, dont j'allais, si fêtais sage, commencer à pouvoir profiter.
Le 24 avril, la Cour et Paris furent frappés d'un événement très inattendu, ce fut la disgrâce de M. de Maurepas, le doyen des ministres, qu'il était depuis 1718. Ce même jour, à huit heures du matin, M. d'Argenson se rendit chez lui à Paris où il était, parce que le Roi était au Petit Château (1), et lui remit une lettre de la main du Roi, conçue à peu près ainsi :
« Pour tenir la promesse que je vous ai faite de vous le mander moi-même, si le cas arrivait, je vous écris cette lettre pour vous mander de remettre votre démission à M. d'Argenson et de partir dans la semaine. Pontchartrain étant trop à portée de Versailles, vous vous rendrez à Rourges. Vous ne verrez que votre famille, et vous ne ferez pas de réponse à cette lettre. »
Le mercredi 2,3 avril, le Roi était allé au petit château de la Celle où on acheva de l'y déterminer. 11 écrivit cette lettre et une à M. d'Argenson, avant son souper. M. d'Argenson reçut le paquet à minuit, et alla, à sept heures et demie du matin, porter la lettre à M. de Maurepas.
Un dit qu'il reçut ce coup avec fermeté. Il se prépara et partit, deux jours après, pour Bourges.
Peu de ministres furent plus généralement plaints et regrettés. Il était honnête homme, assez vrai et serviable, ayant beaucoup d'amis, une aisance infinie dans le travail, fort abordable, connaissant la Cour (qui était un de ses emplois), à fond. Dès l'Age de 18 ans, il était secrétaire d'Etat
'!) On .ipiicl.iil s Petit CluUciiu • celui île l.i Celle-Saint-Cloud.
Il l'était depuis trente et un ans, et le premier avec qui le Roi eût travaillé. C'est ce qui étonnait d'autant plus, que le Roi paraissait capable de s'attacher et d'habitude.
Il n'avait rien laissé entrevoir, à son ordinaire, de sondessein, et il n'y avait que deux jours qu'il l'avait traité au mieux. Les premières raisons que l'on dit de sa disgrâce étaient que, comme il était un peu satirique, il s'était lâché en propos sur la Dame ; qu'il n'avait pas trouvé les auteurs des premiers libelles, et que l'on avait refait valoir la chute de la Marine, arrivée dans ses mains. Pour cet article, il pouvait dire que l'on lui avait toujours refusé de l'argent et que cela était vieux, alors. Il paraissait plutôt que c'était la force de l'intrigue qui l'avait emporté sur lui, et le crédit infini de la Dame qui, depuis longtemps, comme j'avais eu occasion de remarquer, ne le pouvait souffrir, et que le duc de Richelieu, qui avait publiquement juré sa ruine, en était venu à bout avec elle.
Dès le jour de sa disgrâce, on sut que la partie de la Cour était donnée à M. de Saint-Florentin. Elle lui convenait, puisqu'il la connaissait dès l'enfance et qu'il en avait le ton. La partie de la Ville de Paris fut donnée, en même temps, à M. le comte d'Argenson, à qui elle convenait aussi, en ayant été intendant et étant homme d'esprit et de lettres.
La partie de la Marine tarda un jour, mais, le 26 avril, on sut que c'était M. Rouillé (1) qui en était nommé secrétaire d'Etat. J'étais fort lié avec lui de cet hiver, par le mariage du chevalier d'Harcourt avec sa fille (2). J'allai lui en faire compliment. J'en trouvai toute sa famille fort aise, et lui en sentant toute la charge. Tout Paris approuva ce choix, M. Rouillé étant un très honnête homme, d'un esprit très net, très zélé et même s'affectant trop, et qui avait, pour le commerce de
(1) Antoine-Louis Houille, né en 1689, secrétaire d'État au département de la Marine le 28 avril ni9, ministre d'État en 1751, secrétaire d'État aux Affaires étrangères en n34, avait épousé, en HSO, Marie-Anne-Catherine Fallu.
(2) Anne-Franrois, d'abord chevalier d'Harcourt, puis marquis de Beuvron, neveu du maréchal François d'Harcourt, brigadier des armées en 1748, maréchal de camp en 1761, épousa, le ii janvier 1749, Marie-Catherine Rouillé.
126 JOURNAL DU nue DE CROY
l'intérieur, et, depuis deux ans, pour la compagnie des Indes, fait mcrvoille. Cela me donna une maison familière de plus à la Cour.
N'ayant pas assez fait ma cour à Mme de Pompadour, je perdis, pendant la fin de cet hiver, l'avantage de souper dans les cabinets, dont je fus piqué, et souvent tenté de moins m'attacher à tout cela, et de vivre pour moi, plus en philosophe.
Le 21 mai, se publia l'important édit du vingtième, avec l'établissement de la caisse d'amortissement, en supprimant le dixième. 11 y avait longtemps que cette affaire faisait grand bruit, et l'on s'attendait même à des soulèvements. Les charges de l'Etat augmentant beaucoup, et le Roi ne retranchant rien de ses bâtiments et dépenses particulières (ce qui faisait bien crier), il fallait suppléer au dixième qu'il avait promis d'ôter, et mettre une nouvelle charge sur les peuples déjà bien chargés. Le Parlement fit deux grandes représentations inutiles au Roi, et fut enfin forcé, par ordre exprès, d'enregistrer le vingtième, qui passa ce 21 mars, peut-être pour toujours.
J'achevai de passer cet hiver souvent à la Cour, à cause de Mme de Leyde, femme bien aimable et capable, mais dont j'étais bien fâché de ne pouvoir tirer avantage, et ce n'était pas ma faute, ni la sienne.
Le 14 juin, M. le marquis d'IIautefort, mon beau-frère, remercia le Roi qui l'avait nommé à l'ambassade de Vienne, la dernière qui restait à nommer. M. de Puisieux, son ami de cœur, lui avait procuré ce moyen de se raccrocher, car, ayant quitté pour une injustice, il n'était plus rien. J'avais aussi eu des vues et fait des espèces de démarches auprès de M. de Puisieux pour être employé dans les négociations, et, par là, je vis (non sans un peu de dépit et d'envie), que j'avais encore échoué dans cette vue comme dans les autres, et que je ne pouvais parvenir à rien.
Je finis donc mon hiver à Paris, cherchant à me calmer sur mon ambition et à me trouver des petites occupations et amusements honnêtes, ayant toujours un mauvais estomac
et bien de la peine à m'arranger avec moi-même. Je m'adonnai aussi un peu aux Arts que j'aimais, ciierchant ce qui était curieux dans Paris, surtout en tableaux, mais ce qui m'y manquait le plus, par ma faute, était des sociétés ou coteries libres et agréables : la guerre et mes grandes vues m'eu avaient éloigné jusque-là.
Devant passer l'été en Flandre, avec ma mère et mes enfants, je réglai tout pour cela. Le prix du régiment que j'achevai de consommer en payement de dettes et remboursements m'aida pour faire augmenter et remeubler Condé et l'Hermitage. Je destinai 20.000 francs rien que pour cela. Il fut convenu que je tiendrais la maison à Condé, et tous ces petits arrangements servirent à me dissiper.
Cependant, ayant promis à Mme la marquise de Leyde
d'aller à Compiègne, et ne voulant pas perdre l'occasion de
faire ma cour plus intimement, je partis de Condé le 1" août
à midi. A 6 heures, j'arrivai à Compiègne chez Doge (2).
Je fis, en arrivant, les deux premières chasses, et je soupai,
à chacune, dans les cabinets, et le Roi me traita bien. Tous
les colonels et brij^adiers étant obligés d'être à leurs réo-i-
ments, il y avait moins de cohue à la Cour et plus d'aisance
à être accepté. C'est pour profiter de cet avantage, que me
valait mon grade de maréchal de camp, que j'étais venu dans
ce temps.
Le 2 août, que je soupai dans les cabinets, nous étions
dix-neuf que je vais dire, suivant que le hasard nous plaçait
à table (car, hors les deux côtés du Roi, le reste se plaçait
comme on se trouvait) : le Roi, Mme la marquise de Pompa-
dour, M. le duc de Luxembourg, M. le duc de Chevreuse,
M. le prince de Turenne, M. le marquis d'Armentières,
M. le duc de Broglie, M. le marquis de Crussol, M. le mar-
(1) Le prince de Croy quitte Paris le 2 juillet, pour se rendre à Condé, où il installe sa mère et ses enfants.
(2) Hôtelier chez lequel le prince de Croy avait coutume de descendre, à Compiègne.
quis d'Ecquevilly, M. le marquis de Groissy, M. le comte d'Estrées, Mme la duchesse de Ghevreuse, M. le duc d'Estissac, moi, M. le duc de Villeroy, M. le marquis de Gontaut, milord Fitz-James, M. le marquis de la Salle, et Mme la comtesse d'Estrades, qui y était toujours.
Les huit jours que je fus à Gompiègne, je chassai tous les jours, hors les dimanches, et ce fut avec grand plaisir, étant enchanté de cette belle forêt que je commençai à connaître. Le Roi me parla beaucoup, et je me remis dans cette faveur que je désirais.
Je partis le 10 août, après la messe du Roi, et j'arrivai à 9 heures à Paris, à la maison où j'étais seul. L'objet de mon voyage fut d'être à Paris quinze jours ou trois semaines pour couper mon voyage de Flandre, laisser reposer mes perdreaux, en venir tuer, pour la première fois, autour de Paris, voir, pour la première fois depuis que j'étais mon maître, comment était Paris, l'été, enfin voir, avec Mme de Leyde, avant son départ, si je pouvais entamer la demande des honneurs (1). J'allai à Versailles, où j'entamai, sans grande espérance, la demande ; j'en prévins M. de Saint-Florentin, et je donnai le mémoire à l'Infante qui promit de le bien donner au Roi.
Je revins ensuite à Paris, chassant presque tous les jours. L'abondance de gibier et l'habitude m'apprirent à bien tirer. A Trappes, près Versailles, je tuai 6 faisandeaux et 30 pièces en tout. Ensuite, dans la plaine de Pantin, d'où je rapportai, une fois, 37 pièces. Gette vie de garçon et de campagnard, l'été, à Paris, me plut fort. Dans les quinze derniers jours d'août, je rapportai 200 pièces.
^li « Les a honneurs de la Cour », dits autrefois, en France, « honneurs du Louvre », étaient de» privilèj,'cs attachés à la naissance ou à l'exercice de certaines charges. Les entrées chez lo Roi aux heures du lever et du coucher, le droit de monter dans ses carrosses, d'entrer à cheval dans les cours do ses cluUcaux et surtout dans la« cour d'honneur »; pour les femmes la possession du <t tahouret » chez la lieinc et chez les princesses, et surtout la prérog.ativc de donner la chemise, atlrihutde la personne la plus élevée en dignité, tels sont les traits généraux de ces habitudes, réglées d'après les préséances. > (Encyclopédie des gens dti monde.)
Dans les intervalles des voyages continuels du Roi, j'allai beaucoup à Versailles : Mme de Leyde pressa inutilement l'Infante de donner mon mémoire au Roi ; elle le tint trois semaines dans sa poche, promettant toujours de le donner. Enfin, voyant que cela ne faisait que traîner, je résolus de partir. Mme de Leyde me promit de le lui faire donner avant son départ, pour me faire, dans la suite, une bonne recommandation. Elle était, alors, fort occupée de la grâce qu'elle obtint pour son fils (l),qai fut fait maréchal de camp, en entrant au service de France, établissement bien important pour lui. Cela occasionna une promotion de cinq maréchaux de camp et quatre lieutenants généraux.
On était, alors, fort occupé du voyage que le Roi allait faire au Havre, avec les dames, du 16 au 22 de ce mois, et de la promenade que Mesdames de France allaient faire à Paris, le 18.
Les derniers jours d'août, étant chez M. de Gesvres, il me dit qu'aimant les cartes et étant surnommé le Père Placide, je devrais faire un plan pour la nouvelle place dont le Roi venait de choisir le terrain au carrefour de Bussy, avec l'Hôtel de Ville au quai Conti (2). Je lui dis : « Pourquoi non ? J'en ferais volontiers. » J'y travaillai, et il me parut que je pourrais réussir à donner quelque chose de bon. Les premiers à qui je les montrai les approuvèrent ; cela m'anima et, aimant les plans, et n'ayant rien à faire, j'y travaillai avec ardeur toute la fin de mon voyage. J'en lis plusieurs, mais un surtout qui me parut bien, en place ronde, avec huit rues à perte de vue, aboutissant sur la statue qui regardait l'Hôtel de Ville. Je mis ce projet à sa perfection et j'en donnai aussi l'élévation. Le tout l'ut applaudi, mais on remit cela à l'hiver, de sorte que, n'ayant plus rien à faire à Paris, j'en
(T Emraanuel-Fci'dinanfl de Betli, marquis de Leyde, maréchal de camp en 1119.
(2) En 1749, on commença à étudier un projet de transport de l'IIôtel-de- Ville à la place de celui du prince de Conti. Plusieurs délibérations furent prises, à ce sujet, de 1149 à l'ol, par le Corps municipal et par le Conseil d'État, mais sans exécution.
partis le 11 septembre, et j'allai à Champien (1), chez mon beau-frère, nommé à l'ambassade de Vienne.
Rentré à Paris le 10 décembre (2), comme je cherchais à arranger ma vie désœuvrée, je fus obligé daller à Versailles pour la maladie du maréchal d'Harcourt, mon beau-père, qui fut, le 14 décembre, à l'extrémité, d'une espèce d'indigestion. Cela nous tint, toute la famille, huit jours à Versailles dans l'appartement de quartier, sous le Roi, où le maréchal était alors. Le 23 décembre, étant hors d'affaire, on le mena à Paris. Pour moi, je sortis peu à Versailles, n'ayant plus aucun objet et voyant la foule des courtisans augmenter de façon à n'être presque plus aperçu. Cependant, le Roi me donna trois fois le bougeoir à son coucher, et me parla assez. Mais je n'allai pas chez la Marquise — que l'on avait grand' peine à voir — n'ayant rien à lui demander. Je trouvai la Cour tout à l'ordinaire, hors que son crédit augmentait toujours et influait sur tout. Les petits opéras occupaient principalement, et mettaient une telle foule dans les cabinets, ces jours-là, qu'il y soupait jusqu'à des soixante personnes.
D'ailleurs, la paix mettait tout dans une inaction parfaite ; il n'y avait aucune nouvelle, ni rien qui occupât. Le militaire était oublié, hors que les inspecteurs s'assemblaient chez M. d'Argenson, qui dépérissait beaucoup, pour régler un nouveau service. Du reste, de l'année, je ne ils qu'une seule chasse ; il n'y eut pas de souper dans les cabinets, et la foule me fit juger que j'y devais presque renoncer pour cet hiver, n'y ayant que ceux qui suivaient très bien leur cour auprès de la marquise.
Je passai le temps de Noël à Paris, allant un peu au spectacle et cherchant à me dissiper par le monde, sans vou-
(1) Champien, village à 2i kilomètres de Montdidicr. canton de Roye (Somme). Le cluUeau appartenait an marquis d'ilautcfort, beau-frirc du prince de (^roV-. Son petit-fils, le comte Alphonse-Anne-M.iric d'IIaiitefort. no en 1788, y est mort en 1817, sans laisser ilo postérité.
(2j .M. de Croy avait lait un voyage dans le Nord, avant do rentrer à Paris.
JOURNAL DU DUC DE CROli' 131
loir m'y lâcher tout à fait, par conséquent dans une sotte incertitude qui redoublait l'ennui de ma situation. J'avais grand désir de chercher une compagne. Je sentais tous les inconvénients, ayant un fds, qu'il y avait de me remarier. Je sentais bien (et je l'avais bien senti dans le temps) combien ma pauvre femme me faisait faute, alors 1
Je passai les deux premiers jours Je l'année 1750 à Versailles, à courir partout sans objet. Il n'y eut pas grand monde ; rien n'y appelait, car il n'y eut ni Cordon bleu nommé, ni rien de déclaré, et aucune nouvelle.
Je continuai à m'ennuyer bien du vide de mon cœur et de mon esprit, ce qui faisait un triste Carnaval, et il me parut • aussi fort triste pour tout le monde, n'y ayant jamais eu moins de bals ni de fêtes.
Le duc de Penthièvre m'ayant alors fait prier d'être d'un de ses voyages à Rambouillet, je l'acceptai avec joie. Le 17 janvier, je me rendis à Rambouillet où je n'avais pas été depuis quatorze ans. Lavie douce que l'on y menait et les chasses à tirer que j'y fis m'en firent trouver l'existence très agréable. M. le duc et Mme la duchesse de Penthièvre étaient charmants et d'une douceur parfaite, peut-être trop.
Le 20, je fis à cheval une grande tournée de huit ou neuf lieues : j'allai à Saint-Léger par le milieu de la forêt de Montfort, qui est une des plus belles et des mieux percées du monde. Saint-Léger n'est qu'une vilaine petite maison de chasse où le Roi vient loger purement pour être à portée de la forêt de Montfort, au bout de laquelle elle est. C'est dans un fond sauvage, et il n'y a rien de beau. Le Roi y vient seul avec sa voiture, et c'est le duc de Penthièvre qui l'y nourrit. Le comte de Toulouse en a fait l'acquisition, quelque temps après celle de Rambouillet. De là, on me mena au bout de la forêt, par le Poteau rouge, et au bois des Vaux, d'où, tournant à droite, nous vînmes le long de l'étang de Pourras, sur sa digue où j'examinai le passage de la rigole qui vient du Perray et fournit de l'eau à Versailles. Rien n'est plus beau que cette entreprise de Louis XIV, qui voulait faire venir de Chartres
des eaux à Versailles. Pour cela, on les faisait passer sur un grand aqueduc, à Maiutenon, d'où, par des rigoles, on devait les mener, passant par dessous terre, jusqu'à Versailles. Ce travail n'ayant pas été achevé, on venait de démolir l'aqueduc de Maintenon, qui a servi à bâtir Crécy. Le point le plus éloigné d'où l'on tire l'eau, à présent, est l'étang de la Tour. Ainsi, l'eau vient, de sept à huit lieues, à Versailles.
De Pourras, je suivis les rigoles traversant le Pavé et, le long de la côte du Fargis, je vins aux Vaux de Cernay, voir l'abbé de Broglie (1), dans son joli hermitage dont il a tiré tout le parti possible, dans une situation aussi sauvage.
Dans le reste du voyage, j'allai tirer tous les jours les faisans et perdrix rouges, m'animant, et nous finies une chasse au chevreuil avec le nouveau petit équipage du Roi.
Le 24 janvier, M. le duc de Penthièvre revenant à Versailles, i'j' revins aussi. La vie douce de Ramljouillet, que j'égayais par la chasse, me plut assez. Le duc de Penthièvre qui était un saint aimable, mais un peu indolent, était charmant, ainsi que sa femme, belle, douce et toute faite pour lui.
A Versailles, je vis pour la première fois, depuis Compiègne, Mme de Pompadour, qui me parla de Mme de Leyde. iN'ayant rien à lui demander, et étant très difficile de la voir, je la négligeai un peu alors, et ce n'était pas le moyen d'être avec agrément auprès du Roi, que l'on ne pouvait presque plus accrocher, à cause de tous les voyages et spectacles.
Le 2G, j'allai à un beau bal cliez JL de Belle-Isle. Le 30, j'allai aux Invalides voir cinq nouveaux exercices que l'on fit devant M. d'Argenson, pour qu'il en choisit un pour l'infanterie. C'était un beau jour pour lui.
C'était le temps du Carnaval. Je me remis à danser, quoique je fusse (par la folie de ne danser qu'enfant) un des
(1) Charles-Maurice de Broglie, docteur en Ihcologie, al)l)é de Baulne-les- Moines, des Vaux de Cernay et du Monl-Sainl-Michel, avait été nommé agent général du Clergé de 1710 à 1720.
11 était (ils de Victor-Maurice de Broglie, maréchal de Krancc en 1721.
plus vieux de ceux qui dansaient. J'avais regret de voir ma jeunesse passer sans en avoir presque joui.
Le 1'^'' février, je fus, pour la première fois depuis Compiègne, chasser à Saint-Germain le sanglier avec M. d'Ecquevilly que je menai, et je ramenai avec lui le jeune marquis de Villeroy (1), dans mon berlingot. Nous fûmes, de là, faire un souper très gaillard chez ]M. d'Ecquevilly où l'on but beaucoup, hors moi. Au sortir de là, le jeune et étourdi marquis de Yilleroy me ramena. on ne peut pas plus gaillardement, et nous courûmes bien toute la nuit.
Le 2 février, au sortir d'un bal chez M. le maréchal de Maillebois, j'allai, avec des dames qui y étaient, au bal de l'Opéra, où je n'avais pas été depuis bien des années.
Le 7 février, je chassai avec le Roi à Saint-Germain, où nous dînâmes avec lui chez le duc d'Ayen. Il m'y parla de ma partie d'après souper (2), qui fut plus publique que je n'aurais voulu. Le soir, je fus au beau bal masqué des Pages de la Petite Ecurie. Je n'aurais pas été fâché, dans ce Carnaval, de trouver de quoi m'attacher et me tirer de mon ennuyeuse inaction.
Le 9, je passai toute la nuit au bal de Mme d'Epinay (3) où étaient toutes les beautés, et j'allai, de là, à la chasse et faire le tour de Paris. Je vis, le soir, l'opéra de Platée (4), par où je finis un Carnaval dans lequel je n'avais pas laissé de rentrer assez fort dans le monde. Au Carême, je repris une vie plus réglée.
Le 12 février, après de longues recherches, j'arrêtai l'abbé
(1) Gabriel-Louis-Franeois de Xeuf ville, marquis, puis duc de Villeroy, né en 1731, capitaine des Gardes du Corps en l'aS, maréchal de camp en 1763, avait épousé, en 1747, Jeanne-Louise-Constance, fille du duc d'Aumont.
i2) La partie du 2 février au bal de l'Opéra, sans doute.
l3) On verra, ci-dessous, le prince de Croy faire visite à Mme d'Epinay en sa propriété de La Chevrette. Il s'agit donc très probablement, ici, comme plus bas [X. p. 140), de Louise-Florence-Pétronille de Tardieu d'Esclavelles (1726-1783), épouse du fermier général de la Live d'Epinay, et auteur des Mémoires qui l'ont rendue célèbre
(4) Platée, ou Junon jalouse, comédie-ballet en 3 actes, avec prologue, paroles d'.\utreau, musique de Rameau, représenté à l'Opéra le 4 février 1749.
134 JOl IINAL 1>V DUC DE CnOY
de Villemenet pour précepteur de mon fils, eu ayant eu les plus grands éloges de partout, et, le 1''' mars, il vint demeurer chez nous.
Le 21, j'allai voir encore, aux Invalides, les cinq nouveaux exercices qui se tirent devant tous les maréchaux de France (ils y étaient dix) dont le Roi demanda l'avis, ainsi que de quelques princes du sang. Ces exercices occupaient beaucoup les esprits, ainsi que le vingtième, et les pays d'Etats.
Le 23, je chassai etjesoupai, pour la première fois, depuis Compiègne, dans les cabinets, à Versailles, n'ayant chassé et vu Mme la Marquise, depuis ce temps, que deux ou trois fois. J'y trouvai huit très jeunes gens reçus depuis un an, ce qui m'en éloignait encore, joint à ce que, n'aj'ant aucun objet, j'étais moins attaché à tout cela. Mon aventure d'après souper, qui fut des plus publiques, fut le sujet de la plaisanterie du Roi et des autres, et je fus obligé d'en badiner aussi. Ce jour-là, le Roi fut tout comme à son ordinaire ; cependant, il sortait de travailler avec le Contrôleur général (1) et ^I. de Saint-Florentin, pour la terrible aiïaire du Languedoc (2). Cela, joint à la cherté de tout par les impositions, faisait que jamais paix n'avait été plus triste.
Le 3 mars, j'allai à Rambouillet, où il y avait beaucoup de monde, à cause d'une noce de Mlle de Saluées (3). J'y chassai et m'y amusai très bien, par un temps superbe. Le 6, je tuai, aux Yvelines, le premier sanglier de ma vie, de bon jeu, en deux coups : du premier, je lui cassai l'épaule ; du deuxième, trois quarts d'heure après, le mirant dans le fourré, au milieu des chiens, je l'achevai, ce qui me fit
(IJ M. de Machault.
(2) A propos du don gratuit refusé par les IClats du Laniîuedoc qui arguaient ■de leur privilège à ce sujet. Le Conlrùleur général ne parlait de rien moins que de supprimer les pays d'États, après les avoir contraints à payer.
(.3) Henriette, fille de Pierre de l.ur, marquis de Saluées, brigadier des armées depuis l"i8, meslre de camp du régiment de cavalerie de son nom, maréchal de camp en Ho'J, — et d'Angélique-Aimée-liomaine-Julie de Tarneau, dame d'honneur de la duchesse de l'entliiévrc, épousa le 3 mars lloO, à Ramiiouillet, Philippe-Joseph, comte de Uostaing, commissaire ordinaire de l'artillerie.
grand plaisir. C'était avec les chiens du duc de Duras (1).
Le 7, je revins, par l'aqueduc de Bue, à Paris.
Dans ce temps, pour m'occuper, je fis un extrait étendu et réfléchi de l'Histoire des Gaules et de celle des Francs, jusqu'à Clovis, et un mémoire pour les exercices et évolutions de la cavalerie. Je perfectionnai aussi le plan pour le projet de la nouvelle place, que je montrai à M. d'Argenson, qui le trouva beau et m'en demanda un.
Sur la fin du Carême, rentrant de plus en plus en moimême, j'allai passer les trois derniers jours de la Semaine Sainte à la retraite des Petits Jésuites, où je fis mes Pâques. Ne trouvant rien de solide dans le monde, je m'adonnai de plus en plus à la vie intérieure, prenant la résolution de bien suivre mon bon plan de vie du 1"' janvier 1747, et de ne plus chercher mon bonheur que dans la religion et au dedans de moi-même.
J'allai ensuite à la Cour où, étant plus maître de moi que je n'avais encore été, je voyais tout bien plus tranquillement, et presque comme une grande comédie dont je m'embarrassais peu.
Le 3 avril, je fis une chasse à Trappes, où l'on fut prendre près de Rueil. Le Roi nous mena, pour la première fois, à l'Hermitage (2), dans le parc ; nous y mangeâmes un morceau avec lui et Mme de Pompadour qui y dînait les jours de chasse. Le Roi m'en parut au moins aussi amoureux que jamais, et il le faisait bien paraître. Nous vîmes toutes les belles fleurs, la ménagerie, les plantes rares, dont une sensitive en fleur, et tout ce joli lieu qui avait bien coûté. Le soir, je ne fus pas nommé au souper, et j'y fus moins sensible ; comme je négligeais un peu ma cour et les petits soins auprès
(1) Emmanuel-Kélicité de Durfort, duc de Duras (i"/lj-n89,, pairde France, maréchal de camp en 1145, lieutenant général en 1148, ambassadeur en Espagne en 1762, premier gentilhomme de la Chambre en l'oT, épousa en premières noces Charlotte-Antoinette Mazzarini (17331, «t, en secondes noces, Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de Coetquen.
(2) Partie du Petit Parc de Versailles donnée, en 1749, par Louis XV à Mme de Pompadour qui y fit élever une élégante construction. Le Petit Parc longeait la rue de Maurepas actuelle et s'étendait dans la direction de Trianon.
de la dame, j'étais moins favorisé, et cela était tout simple. Enfin, le crédit de la dame allait toujours en augmentant, et d'ailleurs, hors que le Roi ne paraissait s'attacher à rien de grand, tout se suivait àl'ordinairc, assez bien au jour la journée.
Le 6 avril, j'allai à Ecquevilly (1), où je passai agréablement trois jours, étant avec mes vrais amis, et j'en revins, le!), à Paris. Je travaillais assez assidûment, alors, à m'instruire pour l'éducation de mes enfants, et désirant la rendre la plus réglée et instructive que je pouvais, sans outrer, mais aussi sans perdre aucun temps. Je fis alors leur plan d'instruction et l'ordre des heures de leur journée, que je donnai à l'abbé Villemenet, et il commença à être suivi exactement le 15 avril. Mon fils avait la plus grande facilité et volonté pour apprendre. Il paraissait devoir avoir l'esprit conséquent, positif et capable des choses difficiles. Ma fille avait plus de légèreté et beaucoup d'agrément. Grâce à Dieu, ils venaient tous deux, jusque-là, au mieux, tant pour la figure que pour le caractère.
Le 16 avril, je fus à Versailles avec mon habit de maréchal de camp, que je mis, ce jour-là, pour la première fois, et j'assistai à l'examen que le Roi fit, dans l'Orangerie, des exercices nouveaux que ]MM. de Bombelles, Maillebois, Broglic, Wormser (2) et Lugeac (3) exerçaient depuis trois mois, pour en choisir un pour toute l'infanterie française. Le Roi y fut avec toute sa famille, de la meilleure grâce et la plus ferme. Il examina tout, entra bien dans les détails, mais il ne déclara rien, là, de sa volonté. La vue de ce beau bâtiment de l'Orangerie, dont tout le sommet était bordé de monde, faisait un coup d'œil admirable.
Je revins le lendemain à Paris, tout préparer pour mon départ pour Condé.
(1) Village de Seine-et-Oise, près Meulan.
(2) Wormser, Alsacien, colonel rtii régiment de Royal-Cravates, mort en 1755. C'ftait un protégé du ctirdin;il do Souhisc.
(3) Charles-Antoine de Guérin, iii.iniuis de Lugeac, né en l"20, brigadier depuis I"i7, lieutenant général en ITii:!, avait épousé, en fi34, Jeanne-Cliarlolte-Victoire-Klisabctli de Bascliy.
Le ii juillet, à 3 heures la uuit, on me réveilla en me
donnant une lettre que ma mère m'envoyait par un de ses laquais, en poste, par laquelle elle me mandait que mon beaupère le maréchal d'Harcourt était à toute extrémité à Saint- Germain, et qu'il fallait que j'y aille tout droit. Voulant, avant de partir, donner, en cas de la mort du maréchal, un bon coup de collier pour ne pas laisser sortir la charge (la plus belle du royaume) (2) de la famille, j'allai réveiller le duc de Villeroy (3) et, sans rien divulguer, je lui lis promettre de tâcher de prévenir le Roi, si l'occasion le demandait. Il le promit, me faisant pourtant entendre combien M. le duc de Luxembourg, à qui on en avait promis une depuis longtemps, avait beau jeu. Cette démarche importante, et la seule qu'il y avait à faire alors, étant faite, je vins monter en chaise, et je partis à 9 heures.
Entre La Chapelle et Louvres, je rencontrai M. Rouillé qui m'apprit que c'en était fait, et que le pauvre maréchal d'Harcourt était mort cette nuit, c'est-à-dire celle du 10, à onze heures du soir. Je lui dis la démarche que j'avais faite, qu'il approuva, quoique presque sans espoir pour la charge. Au Bourget, je trouvai M. du Fretoy (4) qui allait annoncer cette terrible nouvelle à Champien. Il me dit que l'on les ramenait tous à Paris, et que l'abbé n'était pas bien non plus. J'allai donc droit à Paris, où j'arrivai à quatre heures.
(1) Après un séjourà Gondé et à THermitage, le prince de Croy accompagne M. d'Argenson pendant la tournée militaire qu'il a entreprise dans le Nord. 11 revient ensuite à Condé et en repart pour aller assister, à Compiègne, à la revue des Grenadiers de France, le 10 juillet.
(2) La charge de capitaine des Gardes du Corps.
(3) Louis-François-Anne de N'eufviile, duc de Villeroy, né en 1695, pair de France, capitaine des Gardes du Corps, maréchal de camp en 1738, avait épousé, en 1716, Marie Renée de .Montmorency-Luxembourg.
(4) Louis-Auguste d'Estourmel, mari|uisdu Fréloy, puis marquis d'Estourmel, enseigne des Gardes du Corps dans la compagnie d'Harcourt, en 1740, brigadier en 1747, maréchal de camp en 1748, avait épousé en secondes noces (1748 Catherine-Louise de Lamoignon, veuve de François-Louis Dauvet, grand fauconnier de France.
Le marquis du Frétoy fut gouverneur du Crotoy, en Picardie.
J'allai tout de suite dans cette malheureuse maison de rHùtel d'Harcourt, où je trouvai toute la famille dans un état qui me fendit l'âme : c'était aussi un terrible malheur de voir périr ainsi ce maréchal, le chef de cette branche aînée qui finissait en lui, ainsi que, vraisemblablement, la plus grande illustration, qui était celle de la charge de capitaine des Gardes. Je m'offris à tout ce que l'on voudrait ; on approuva ma démarche du duc de Villeroy ; je pressai fort pour ([ue l'on agit plus que par lettres, dont on avait écrit plusieurs. Nous réglâmes les tristes suites de cet événement, puis je fus voir, avec ma mère, le duc d'Havre qui relevait d'une maladie à la mort. Puis je fus me reposer chez moi et m'arranger suivant cet événement, qui changeait tous mes projets.
Le 12, nous apprîmes que, dès que le Roi avait su la mort du maréchal d'Harcourt, il avait donné la charge de capitaine des Gardes, avec 400 mille livres de brevet de retenue, au lieu de 500 mille que nous avions, au duc de Luxembourg qui, à la vérité, en avait la promesse depuis longtemps, et, en môme temps, il donna à M. le comte de Beuvron le gouvernement de Sedan : c'est tout ce qui resta de cette grande fortune, car le duc d'Harcourt était maréchal de France (8.000 livres), capitaine des Gardes (30.000), gouverneur de Sedan (20.000), cordon bleu (3.000), et avait 8.000 livres de pension, ce qui lui faisait 71.000 livres de rente, de bienfaits du Roi.
Je ressentais bien vivement la perte de la charge, ce qui perdait, en même temps, toute la considération à la famille, et tout notre agrément à la Cour, dont cela me dégoûta de plus en plus.
L'abbé d'Harcourt, à qui le duché allait, le passa d'abord à son frère le comte de Beuvron.
Le 12, à onze heures du soir, nous nous rendîmes tous chez le do^'en de Notre-Dame (1), où nous attendîmes jusqu'à minuit que le corps arrivât de Saint-Germain. Nous fûmes le recevoir à la porte, on le porta au chœur où l'on fit
{{) L'abbé de Saint-Exupéry, doyen ilc Xoirc-Dame. morl en 1*;>8.
le premier service, puis tout le clergé le porta à sa chapelle où on le mit près de son fils, mon pauvre beau-frère, dont ceci faisait bien ressentir l'étendue de la perte. Cette cérémonie dura jusqu'à deux heures delà nuit, et fut belle dans son horreur, à cause de la connétablie qui y était et qui portait les marques d'honneur. C'est ainsi qu'elles passent avec le reste.
A l'ouverture de son corps, on avait trouvé le foie gangrené par l'abondance et l'àcreté de la bile : c'était là sa maladie.
Les premiers jours se passèrent à nous rassembler presque tous les soirs à l'hôtel d'Harcourt, ou d'Humières, qui est bien agréable, surtout alors, par cette charmante terrasse, si vivante à cause du Cours et de tous les baigneurs (1) ; à arrêter les inventaires et convenir de toutes les affaires. Il fit, pendant ce temps, un chaud extrême, et je profitai de l'occasion pour voir les campagnes du tour de Paris, pour la première fois en été. J'allai passer deux jours à Suresnes chez le maréchal et la maréchale d'Isenghien (2), qui y tenaient un très grand état.
Le 21 juillet, la nuit étant superbe, par un beau clair de lune, je montai à cheval et je fus voir le haut du mont Valérien, où je vis naître le jour et lever le soleil dans le beau jardin des Prêtres, dont la vue est admirable, surtout alors que la moisson est jaune : il y faudrait absolument une belle tour pour tout dominer. J'en fis le projet, et d'y contribuer, si cela se faisait.
De là, j'allai aux matines des Hermites (3); ils sont une
^1) De la terrasse île 1 hôtel d'Harcourt, on voyait le Cours des Tuileries et les Parisiens qui ?e baignaient dans la Seine.
(2) Marguerite-Camille Grimaldi, fille d'Antoine, prince de Monaco, avait épousé, en n20, Louis de Gand de Mérode de Montmorency, prince d'Isenghien (IGlS-nei), maréchal de France en Hil.
11 avait été nommé gouverneur d'Arras en 1725.
(3) Au quinzième siècle, un solitaire du nom d'Antoine vint s'établir au Mont-Valérien. Son exemple fut suivi par d'autres, si bien qu'en 1620, les Hermites formèrent une congrégation laïque, mais portant un habit et obéissant à une règle et à un supérieur ecclésiastique nommé par l'archevêque de Paris. A la fin du dix-septième siècle, ils achetèrent un vaste clos qui porta leur nom et ne disparut qu'en 1841, lorsque la montagne et son Calvaire (lieu de pèlerinage fréquenté), furent transformés en citadelle. (V. Le Mont-Valérien, Vkennitage, le calvaire, la forteresse, par Robert Ilénard).
vingtaine, seuls de leur ordre, dans le goùl de la Trappe, extrêmement édifiant. Ils ont aussi une belle vue sur Paris, dans leurs jardins. Le tout vu, je revins me coucher à 6 heures.
Les derniers jours de juillet, je commençai à tirer des perdreaux, ce ([ui était ma passion dominante d'alors.
Je continuai de parcourir des campagnes : j'allai coucher à la Ciievrette (li, d'où j'allai voir la jolie maison et les beaux jardins de Montmorency, l'église, les beaux mausoléesde cette illustre Maison (les nôtres d'IIeverlé (2) sont plus beaux), et le doigt de saint Martin, une des seules reliques de ce saint.
Le 7 et le 8, M. le président de Lamoignon '3 me mena, pour la première fois, cliasser dans la plaine de Torfou et coucher à Bâville, qui est une belle terre noble (4).
J'eus alors, pour mes enfants, le procès de ^Ime d'Alègre (5) à soutenir ; j'en suivis toutes les audiences, comprenant que l'on pourrait se plaire au métier de plaideur. Enfin, nous le gagnâmes tout d'une voix, à la première des Requêtes, le 14 août.
Le 17, je tuai cinquante pièces, dans ma première chasse avec le prince de Soubise.
(1) Ce château, qui n'çxiste plus, était situé dans le \oisinage de la Harre (aujourd'lmi commune de Deuil). Au dix-septième siècle, il appartint à dllêmery, surintendant des l'inances en IGH et 16iO. De 1"31 à 1"."J1, il fut la propriété de La Live de liellegarde, fermier général, beau-père de Mme de La Live d'Kpinay, à laiiucllu il passa après la mort de celui-ci, arrivée le 3 juillet n:il.
Après les désastres linancicrs de son mari, Mme d'Epinay le loua aux Sa- Valette de Magnanville. Sa fille Mme de lîelsunce en hérita après sa mori, en 1*83. Il fut détruit en 1"8I). (V. Le cliàleaii de la Chevrelle et Mme J'Epi- Hff.V, par A. Rey. )
2; C'est-à-dire " nos tomlieaux d'Hoverlo « ville située près de Louvain, dans le duché d'.Vrschot et dont l'abbaye de (^destins renfermait les tombeaux des princes de Croy, d'.Vrschot et de Chimny.
(3) Cliréticn-Guillaume de Lamoignon, marquis de Basville (ni2-n.")fl), président à mortier au parlement de Paris, avait épousé, en 1732. Louisc-Made- Icine-IIenriette lîernard, fille de Samuel liernard.
(4) Le château de Bâville, bâti sous Louis XI II, était la i-ésidence de la famille de Lamoignon, et situé il 3 kilomètres de lircuillet (Seine-el-Oisc). Il apjjarlienl, aujourd liui, à M. de Saully.
(5) Madeleine-Geneviève de Sainte-Hermine, mariée, le l.'i février 1*37, à Joseph, comte d'Alègrc, exempt des Gardes du Corps, né en 1702.
Le 19, j'allai à Bàville jusqu'au 21, où je chassai beaucoup à tirer et m'y amusai avec le baron de Besenval et autre bonne compagnie.
Le 23 août, j'allai, avec ma mère, à Bercy (1), bien superbe endroit, de toute façon. C'est dommage que le maître n'en soit pas plus riche. Je n'y couchai qu'une nuit et, le lendemain, j'allai chez M. de Bellegarde (2), à la Chevrette, où j'assistai avec plaisir à deux comédies fort bien jouées par les enfants de la maison, tous remplis de talents et de désir de plaire à leur père, qui a été un homme sage et aimable. C'est pourquoi M. de la Fautrière (3) un des acteurs qui fit les vaudevilles que l'on chanta à la fin, fit celui-ci pour le père :
Vous verrez toujours, sur vos traces, Les plaisirs suivre la raison ; L'esprit, les talents et les grâces Sont les enfants de la maison.
Cette fête fut fort agréable, cette société, toute financière, étant très aimable. Le lendemain, ils jouèrent encore la comédie, après laquelle je revins coucher à Paris.
Le lendemain 26 août, je comptais aller à Versailles, mais espérant venir encore à temps, je préférai d'aller tirer, pour la première fois de l'année, au Bourget, dont je rapportai 40 pièces, tuant alors un peu plus du tiers. Au retour, j'appris que Mme la Dauphine venait d'accoucher; on ne disait pas de quoi, et l'on fut inquiet tout le soir. Le lendemain, j'allai de bonne heure à Versailles et je me trouvai au lever du Roi qui, faisant bonne mine à mauvais jeu, parut très gai et content, ainsi que M. le Dauphin. J'appris que ^Ime la Dauphine avait commencé à sentir des douleurs, la veille,
(1) Le château de Bercy, construit en 1058 pour Cliarle?-Henri de Malon, président au Grand Conseil, par François Le Vau, ingénieur, auquel succéda Jacques de la Guépière, architecte du Roi, resta dans la famille de Malon jusqu'en 1801, année où une demoiselle de Bercy épousa un Xicolay. C'est ainsi que ce château célèbre est entré dans cette deruière famille.
,2) Voir la note 1 de la page précédente.
(3j Davy de la Fautrière, conseiller au Parlement depuis 1726.
142 JOURNAL nu DUC DE CROY
20 août, de 9 à 10 heures du malin, et qu'après une heure et demie de grandes douleurs, elle était accouchée heureusement, à 6 heures du soir, d'une princesse (1) qui se portait bien, ainsi que la mère. Il s'était trouvé un monde afl'reux à la couche, où il fit bien chaud, tout le monde entrant alors. Le Roi lui tint toujours une main et fut charmé de son courage et des choses tendres qu'elle lui dit malgré ses douleurs, M. le Dauphin marqua, comme à l'autre, beaucoup d'inquiétude et de bon cœur. Je fus fâché d'avoir manqué cette couche qui, quoique heureuse, consterna tout le monde qui désirait un prince, cela faisant craindre plusieurs princesses de suite.
Le 4, ma mère me manda la terrible nouvelle, pour tout militaire français, de la mort du maréchal de Saxe. Ce grand maréchal général, ou plutôt ce grand héros mourut à Chambord le 30 novembre, à sept heures du matin, d'une fièvre maligne.
Il avait des défauts du côté des mœurs, et peut-être même du côté de la société, ce qui, joint à l'envie que l'on a contre tous les grands hommes, lui avait fait beaucoup d'ennemis ; mais s'il payait, par là, à la nature, le tribut de défauts dont si peu d'hommes sont exempts, on peut dire qu'il n'en avait aucun du côté du parfait général. La clarté et la justesse de ses vues, la parfaite fermeté, et même l'admirable intrépidité avec laquelle il les exécutait, ne laissait rien à désirer de ce côté-là. Il possédait à fond le grand de l'art de la guerre, il l'avait étudié et médité toute sa vie, au milieu même des plus grandes dissipations, et ce qui, selon moi, doit le caractériser vraiment héros, c'est que je l'ai vu souvent non seulement au-dessus de la mort, mais même bien au-dessus de sa défaite et de la maladie. A Fontenoy, à moitié mort, il vit longtemps la bataille plus que douteuse, sans en être aucunement troublé; il donnait, sans pouvoir se remuer dans son lit, les plus
(1; Mario-Zépliirine, qui mourut le 1" septembre 1153. (2) Ici un voyage et un séjour îi l'IIermitage, puis à Coniié, où le prince arriva le 2 décembre.
grands ordres avec une nette fermeté. Il est bien peu d'hommes comme lui qui aient soutenu cette fermeté, et c'est ce qui marque les âmes qui caractérisent les héros.
Folard, dans son Polijbe (1), imprimé vingt ans devant que le comte de Saxe ait commandé les armées, étant frappé de cette grande supériorité, annonce tout ce que l'on a vu depuis. Il l'avait aidé à composer une partie de son livre, ayant fait toujours son étude de la tactique militaire, et il m'avait fait l'honneur de me dire, un jour, qu'il avait beaucoup écrit sur cette matière, mais qu'il ne comptait pas que cela serait jamais public.
Il fut extrêmement regretté de tout le militaire, qui disait avec vérité avoir perdu son père, mais il ne le fut pas du grand nombre de ces envieux et des âmes communes que les fautes et les malheurs de la première guerre forceront à lui rendre plus de justice, car un siècle ne fournit guère deux héros. Celui-ci est mort luthérien — du moins il était né dans cette religion et n'en avait pas changé. La religion n'était, d'ailleurs, pas son beau côté, et je ne lui ai jamais vu faire aucune apparence d'exercice de la sienne, mais, s'il n'en avait pas, il était dans les principes de n'en pas changer ; il aurait regardé cela comme une faiblesse.
Il mourut, comme il avait vécu, avec une supérieure fermeté, et quand son médecin Senac (2), que le Roi lui envoya, arriva à Ghambord, il lui dit : « Mon ami, vous venez trop tard ; c'est ici la fin d'un beau songe ! » Et il tint encore quelques propos dans le même goût.
Ne pouvant l'enterrer en terre sainte, le Roi ordonna que l'on le laissât exposé, après l'avoir embaumé, dans une des salles du château de Ghambord où son régiment de houlans continua de le garder. Sa Majesté écrivit au Roi de Pologne pour lui demander où il voulait que l'on le transportât. Dans
(1) Histoire de Pûlybe, depuis la seconde fjuen-e punique jusqu'à celle de Macédoine, irad. du grec par dora Vincent Thuillier, avec un commentaire... par J.-Ch. de Folard. Paris, n27-30, 6 vol. in-4«.
(2) Jean-Baptiste Senac (1663-1770', médecin du maréchal de Saxe, qu'il accompagnait dans ses campagnes, devint celui de Louis XV en ITJi.
144 lOlRNAL VV DlC DE CROV
la suite, il fut conduit en cérémonie dans une église luthérienne de Strasbourg. Telle fut la lin de ce grand homme.
Le 29 décembre 1750, j'arrivai à Taris, sans aucun grand objet, ce qui m'étonnait toujours, (cependant, sur une lettre de M. de Champeauxil), de Hambourg, où il m'exhortait, par de fortes raisons, à m'adonner aux Affaires Étrangères, j'avais repris d'assez grandes vues là-dessus, et j'en avais écrit, le 15 décembre, de Condé, à mon ami Ticquel. Lui envoj'anl la lettre de M. de Champeaux et me proposant indirectement pour l'ambassade de Naples, j'étais curieux de voir ce que cela aurait produit, et ayant été, le jour de l'An, à Versailles, en partie pour cela, M. de Puisieux me dit que tous ces arrangements étaient faits il y avait longtemps, et que je pouvais suivre d'autres vues, puis<|ue, de cinq ou six ans, il se pouvait qu'il n'aurait pas lieu de m'employer, et Ticquet me dit de même, me conseillant cependant tous deux de ne pas renoncer à cet objet, etparaissanttoujours me mitonner un peu.
Voilà donc encore un objet où j'échouai, comme à tant d'autres !
En arrivant à Paris, j'avais été chez les pauvres restes de cette malheureuse maison d'Harcourt. La Maréchale, dont nous drapâmes tout l'hiver, était morte le 15 décembre. La pauvre Mme de Mailloc (2), qui ne vivait que pour elle, l'avait suivie de près, ainsi que le jeune marquis d'darcourt et l'abbé. La Maréchale était morte comme elle avait vécu, comme une sainte et avec une fermeté admirable. Le nouveau duc d'Harcourt (3) se retira, avec son fils, chez le comte d'Harcourt dont la femme était très mal, depuis la mort subite, à ses côtés, de l'abbé. Mlle de Beuvron ('i; était chez Mme de
{\] M. lie Champeaux él.iit IVnvojô ilu Hoi eu lîassc-.Mlriiiogne.
(2; tlaudc-Lydio d'IIai'courl (lliiH')-n;iO), sœur du maréchal d'IIaroourl, mariée, en 1720, à Gabriel-liono, nianiuis de Mailloe. mort en 1721.
(3} Anne-Pierre d'Ilarcourl, comte de Beuvron, devenu duc d'ilarcourl à la mort du maréchal, son frère. (V. la noie de la pa;,'c 41.)
(1) Louise-.\ngélique de la Croix d'Ilarcourl, dite .Mlle de Beuvron (ll>;l9nC2), fille d'Henri d'Ilarcourl, marquis de Beuvron (1651-1718], maréchal de l' ronce, cl de .Maric-.Vnnc-Claude lirulart.
Guerchy (^1), et le duc d'Harcourt cherchait une maison pour l'y retirer et, y mariant son fils aîné, tâcher de relever cette malheureuse famille.
Par toutes ces morts, nous héritions de tous les biens de cette maison que, hors Harcourt (2) que le duc rachetait, nous mettions en vente, et par toutes ces choses auxquelles on ne devait pas s'attendre, les biens que nous avions eus, chacun de nous trois, de nos femmes, doublaient, de sorte que mes enfants se trouvaient avoir environ 45 mille livres de rente. Ainsi, nous avions fait de grands mariages de toute façon. Tout cela donnait bien à travailler, à démêler!
(1) Gabrielle-Lydie, née en 1722, fille de François, maréchal d'Harcourt, et de Marie-Madeleine Le Tellier, épousa, en 1740, Claude-Louis-François de Régnier, comte de Guerchy (1715-1767), lieutenant général en 174S, et ancien ambassadeur à Londres. Elle était belle-sœur du prince de Croy.
(2) Le marquisat de ïhury en Normandie (élection de Bayeux) fut érigé en duché par Louis XIV (1700), et en pairie (1709), en faveur d'Henri d'Harcourt, maréchal de France (1654-1718;.
Mes premières déinarclies pour l'obtenliou du cordon bleu. — Visite à Mme de Pompadour. — Je vais à Trianon, à Choisy, à la Meute.
— Fête donnûo, à Paris, par le maréchal de Soubise. — Souper à Trianon. — Patinage sur le grand canal de Versailles. — Départ pour rHermilage, le i mai; pour Compiégne le 27 juillet 17M5. — Accident du Roi à la chasse. — Soupers. — Retour à Paris le 8 août.
— Ma mère achète une maison à Ivry. — Séjour à Rambouillet. — Naissance du duc de Bourgogne. — Satisfaction du Roi à ce sujet. — Le feu à la Grande Ecurie. — .Mort du duc de Boufders. — .M. de Saint-Conlest remplace, aux .\ITaires Étrangères, M. de Puisieux. —
— Fêtes de la naissance du duc de Bourgogne. — Te Deum à .Notre- Dame. — Départ pour l'Hermitage le 23 septembre ; retour à Paris le T) janvier 1752. — État de la Cour. — Le Roi abat des arbres dans le parc de Versailles. — Mort de la reine de Danemark, du duc d'Orléans et de madame IbMiiiellf. — Douleur du Roi. — Changement dans les a]iparlenienls du château. — Tristesse de la Cour. — Départ pour l'Hermitage le 24 avril. — Séjour au château de Séchelles. — Maladie du Dauphin. — Chasse à tir, à la ferme de Rouvray, avec le prince de Soubise et le duc d'Orléans; avec le Roi, dans la plaine Saint-Denis. — Réception du président Ogier à Ivry. — Chasses à Trappes, à Sarcelles, etc.
Le 1" et le 2 janvier 1751, je me trouvai à Versailles, où il n'y eut pas un monde prodigieux, ni d'autre nouvelle que la
promotion de cordon bleu dit duc de Chaulnes (1) et du marquis d'Hautefort, mon beau-frère, ambassadeur à Vienne. Cela redoubla mon goût pour cet emploi, et je continuai quelques démarches à ce sujet.
Voulant aussi me remettre un peu plus dans l'intimité du Roi, quand ce ne serait que pour avoir plus de considération et être à portée de profiter des occasions, je résolus de faire les démarches nécessaires, d'autant plus que n'y ayant plus de spectacles dans les cabinets, les chasseurs avaient plus beau jeu, cet hiver, mais aussi il y en avait tant de nouveaux^ que je résolus de chercher à me mettre des voyages du Roi pour me tirer de la foule de cette jeunesse inconsidérée.
Mme la marquise de Pompadour étant la seule voie pour cela, et étant, alors, au plus haut pinacle de crédit où jamais aucune maîtresse ait, peut-être, été, je lui demandai audience et la priai de me remettre dans les faveurs et les voyages du Roi. Elle me dit que je pouvais me faire inscrire et qu'elle lui en parlerait, et je vis bien qu'elle l'avait fait, comme elle avait eu la bonté de le faire la première fois, quand M. de Montmartel lui en parla, car, dès le soir, le Roi me regarda différemment et, le lendemain, ayant chassé, presque pour la première fois depuis un an, je fus nommé des premiers pour souper dans ses cabinets. Nous y étions vingt-quatre en tout, le nombre des favorisés augmentant à mesure qu'elle en protégeait, car elle disposait absolument de tout cela et à peu près de tout le reste de même. D'ailleurs, tout était à l'ordinaire. Voici la liste de ce souper, comme on était placé, au hasard, à une table ronde, à commencer par ma gauche :
M. le duc de Chaulnes, la duchesse de Brancas, la grande, le duc d'Ayen, la marquise d'Estrades, le Roi, la marquise de Pompadour, le marquis de Gontaut, le baron de Montmorency, le duc de Broglie, le marquis de Crillon, le comte de
(l) Michel-Ferdinand d'Albert d'Ailly (1714-1769), d'abord vidame d'Amiens, puis duc de Pioquigny, enfin duc de Chaulnes à la mort de son père, était lieutenant général depuis 1748. Il obtint, en 1752, la charge de gouverneur et lieutenant général des provinces de l^icardie et d'Artois.
11 avait épousé, en 1734, Anne-Josèphe Bonnier de la Mosson.
Brionne ou M. le Grand, le chevalier d'Apchier, la comtesse du Roure, le marquis de Clermont-d'Amboise, le comte de Langeron, M. de Lostanges, le marquis de Croissy, le prince de Croy.
A une petite table étaient : M. le duc de Boufflers, le marquis de Poyanne, M. de Choiseul, M. de Laval, fils du maréchal, le comte de Scey, le marquis de Crussol (|ui partait pour Parme, en tout 24.
Croyant que j'allais être mieux traité à la Cour, je la fis plus exactement, et je fis, avec mes chevaux, trois chasses agréables de suite à Saint-Germain. Mais, à la seconde, je fus un des seuls renvoyés, ce qui me fit ressouvenir du haut et bas de ce paj'^s et de la folie de s'y abandonner.
La troisième chasse fut le jour que le Roi alla à Choisy : nous n'étions que quatre dans ses bonnes petites voitures. Il était fort joli de faire sa cour et de chasser ainsi, quand la foule et la terrible gondole n'en étaient pas. Nous mangions toujours un morceau avec le Roi, à Saint-Germain, chez le duc d'Aj'en, qui faisait bien les honneurs de chez lui. Ce jourlà, le Roi nous mena à Trianon, voir toutes ses serres chaudes de plantes rares, celles de fleurs, la ménagerie des poules qu'il aimait, — la Marquise lui ayant donné tous ces petits goûts, — le joli pavillon, les jardins fleuristes, les herbiers et légumiers ; tout cela était distribué avec beaucoup dégoût et exécuté avec bien de la dépense, d'autant plus malheureuse que l'on en faisait presque autant à chaque maison tant du Roi que de la Marquise, et que ce malheureux goût des petits bâtiments et de ces petits détails coûtait immensément, sans rien faire de beau ;i rester.
Ce môme soir 13, le Roi partit pour Choisy, et moi pour "Paris. Sur ce que m'avait dit la ^larquisc, je m'étais fait inscrire pour être tout ;i fait du voyage de Choisy, et je fus assez étonné que M. de Gesvres me dît que j'avais été refusé. Je ^ris le parti de laisser tout cela là, mais, ayant vu qu'il n'y avait presque, sur la liste, que les plus anciens ou le service, et que le plus grand nombre demandaient à aller po/jssojîs, c'est-à-dire sans être logés, je demandai à être sur celte se-
conde liste, et je fus accepté, et, ne voulant pas m'adonner entièrement à ce pays dangereux, je me fixai, pour l'avenir, à tâcher d'être quelquefois des soupers à Versailles, et externe dans quelques voyages, et je m'en tins là.
Le 15, je me rendis à Cliois}^ en habit gris, ayant négligé de demander l'uniforme vert l'année d'auparavant, que j'avais presque tout abandonné. Je priai, le soir, la ]\Iarquise de le demander pour moi au Roi, car elle se mêlait seule de tous les détails des faveurs de la Cour. Elle le demanda, et me dit que le Roi me permettait de le porter. On badina beaucoup à ce sujet, car ce voyage était composé, pour le plus grand nombre, de mes amis et contemporains, avec lesquels j'étais fort libre. Aussi, j'achevai de me défaire, alors, de la timidité que j'avais eue, jusque-là, à la Cour, et je m'y trouvai fort à mon aise. On y fut fort gai, et presque polisson, et l'on y faisait sa cour très agréablement, de sorte que ce séjour me plut assez, et je résolus de tâcher d'y venir ainsi tous les voyages d'hiver, car tout cela ne me faisait pas oublier mon goût pour mon pays, l'été, et, quoique ce grand spectacle, vu de si près, me flattât, j'en sentais bien et je n'en voyais que mieux tout le faux et le méchant, la plupart du temps étant employé à donner des ridicules ou à médire de son prochain, et comme je n'avais ni ne voulais avoir ce talent-là, et que je ne jouais pas bien, je ne pouvais pas me mettre dans la plus grande faveur. Je n'y tenais pas non plus, mais seulement à être souffert avec bonté, et, étant plus ferme que jamais sur ma façon de penser, chrétienne et philosophe, je m'amusais beaucoup de voir tout cela, ne me dérangeant pas autrement que par la vanité, et mon amour-propre qui était flatté d'être des voyages de Choisy.
Voici la liste de celui-ci, du 13 au 18 janvier : Logeant : M. le maréchal de Richelieu, le maréchal de Duras, le duc d'Ayen, le comte d'Estrées, marquis d'x\rmentières, comte de Croissy, duc de Chevreuse, duc de Chaulnes, marquis de Meuse, duc de la Vallière, prince de Soubise, marquis de Gontaut, prince de ^lonaco, marquis de Beuvron, marquis de Sourches, comte de Maillebois, comte de
Brionne, prince de Turenne, duc de Fleury, duc d'Estissac.
Les dames : madame la marquise de Pompadour, comtesse d'Estrades, duchesse de Brancas, duchesse de Ghevreuse et madame de Pons.
Les externes ou j'tolissons furent :
MM. de Joyeuse, de Grillon, de Ghoiseul, duc de Boufllers, de Laval, comte de Scey, prince de Croy, marquis de Beauffremont, vicomte de llohau, duc de Bouteville, duc de Bouillon, maréchal de Belle-Isle, Mgr le comte de Glermout, marquis de Pignatelli, comte de Fitz-Jaraes, M. de Saint- Florentin, marquis de la Salle, duc d'Aiguillon, comte de Saulx.
Je restai à Ghoisy le 15. Le Roi se promena et s'amusa, comme moi, à voir travailler des ouvriers et à faire couper un bosquet. 11 aimait beaucoup d'être à l'air et aussi les petits jardinages et petits bâtiments.
Le 16, ayant couché à Thiais chez M. Araul, je vins au lever et je suivis le Roi à la chasse dans Verrières, où l'on prit deux cerfs. Nous n'étions que quatre à la chasse, qui est charmante comme cela : c'étaient MM. de Groissy, de Boufflers, de Beuvron et moi. Je vis, pour la première fois, le nouveau chemin magnifique de Versailles à Ghoisy, passant devant Berny et venant aboutir au superbe rond devant Ghoisy, au pavé de Fontainebleau. 11 a bien coûté, y ayant de terribles mouvements de terre et bien du terrain perdu. Je revins m'habillera Thiais, où l'on me descendit en passant, et je reparus, le soir, à Ghoisy, pour la première fois avec l'uiforme vert.
M. le Dauphin avait couché la veille à Ghoisy. Je remarquai qu'il s'y évertuait, et qu'au lieu de traiter durement, comme à l'ordinaire, madame de Pompadour, il l'accueillit très gracieusement, ce voyage-là, et, en général, quoiqu'il fût toujours dévot et aimant à s'instruire assez sérieusement, il paraissait alors que, si sa tendresse |iour la Dauphine venait à se refroidir, il pourrait bien avoir bieulOit des maîtresses qui achèveraient de le dégourdir. Il paraissait être assez savant et ne pas manquer d'esprit. Ge jour-là, il accompagna
le Roi jusqu'à Verrières, et retourna, de là, à Versailles.
Le lendemain, Mesdames, toutes cinq, et huit de leurs dames, arrivèrent pour dîner à Choisy et y couchèrent. La Marquise, ayant ainsi attiré, depuis deux ans, la famille roj'ale, et les gagnant par beaucoup d'attentions et de respects, avait tâché de gagner leur confiance, et était bien avec eux tous, et même fort bien avec la Reine, de sorte qu'il ne manquait rien à sa gloire et à son crédit, dans son espèce. Elle était là, à Choisy, à cinq lieues d'Etiolles, où elle avait été longtemps à ne pas devoir espérer jouer un tel rôle. Le Roi en paraissait plus charmé que jamais, et elle se conduisait auprès de lui avec beaucoup d'art, d'attention et de respect.
Le Roi décida alors le plan de l'établissement de cinq cents pauvres gentilshommes de l'Ecole militaire, et elle nous dit qu'il y avait deux ans qu'il y travaillait lui-même avec application, et qu'il verrait cet édifice de Bellevue, ce qui ne ferait pas mal (l).
Le Roi parut, ce voyage-là, fort content et fort à son aise, et fut, à son ordinaire, d'une bonté charmante.
Le 17, après avoir suivi le Roi au Salut, dans la vilaine église de Choisy, que l'on allait abattre, et faire un port à la place — car l'on en bâtissait une autre belle avec les revenus de l'abbaye de Signy de mon pauvre oncle (2) — je partis de Choisy et vins, pour la première fois, par le nouveau chemin ferré qui traverse le long village de Vitry à Paris, où je n'avais presque pas encore resté, et où je demeurai un peu de suite.
Le 7 mars, j'allai, pour la première fois, passer la journée avec le Roi à la Meute (3) ; j'y vis les nouveaux ouvrages ;
(1) On sait que c'est à l'initiative de Mme de Pompadour que l'on doit la création de l'École militaire ; elle fut construite par l'architecte Gabriel et terminée en 1736.
12) L'abbaye de Signy était située dans les Ardennes. Quant à l'oncle auquel il est fait allusion, c'était Alexandre-Jean-François, comte de Beaufort, tué, en nu, à Veiletri.
(3J Nous conservons l'orthographe de ce nom qui, aujourd'hui, par corruption, s écrit la Muette. Située à l'entrée du Bois de Boulogne, du côté de
152 JOURNAL DU DlC DE CROY
les trois beaux salous et les souterrains sont superbes ; le reste peu de chose. On faisait une terrasse et une augmentation vers le bois. On y vivait avec beaucoup de liberté. Il }• aA'ait un grand dîner, mais le souper était le plus considérable, étant le repas du Roi. 11 se promenait, s'il faisait beau, ou jouait dans le salon. Après le dîner, il travaillait ou tenait conseil. A huit heures et demie, tout le monde se rassemblait au salon. Il venait y jouer à neuf heures. On soupait à une très grande table à dix. C'était M. le Premier, gouverneur de la Meute (1), qui servait le Roi et le nourrissait, avec les officiers qu'il choisissait, les dépenses du total étant passées sur le compte qu'il en donnait.
Nous étionSj ce jour-là, à table, à prendre du Roi par sa gauche:
Le Roi, madame la marquise de Pompadour, prince de Soubise, duc de Luxembourg, marquis d'Armentières, marquis de Voyer, comte d'Estrées, prince de Turenne, comte de Maillebois, marquis de Sourches, marquis de Choiseul, comte de Croissy, madame du Roure, duc de Boufflers, marquis de BeaulTremont, duc de Broglie, prince de Croy, marquis de Pignatelli, duc de Chevreuse, duc de Chaulues, duc de la Vallière, marquis de Gonlaut, duc de Richelieu, madame la duchesse de Brancas, duc d'Ayen et madame d'Estrades. A une petite table étaient MM. de Beuvron et de Laval.
Ce voyage était très gai : la Marquise fut surtout très enjouée. Elle n'aimait aucun jeu, et jouait plutôt pour polissonner et être assise que par goût. Elle vit beaucoup avec
Passy, la Meute fui d'.ibonl un rendez-vous de chasse, d'où son nom. Charles IX la fréquenta, et M,irt;uerite de Valois l'offrit à Louis XIII, après lequel elle passa aux Fleuriau d'Armcnonvillc, qui la cédèrent à la duchesse de Berry, fille du Kégent, en écliangc du châleau de Madrid. Louis XV y séjourna souvent, avec la partie intime de son entourage. Démolie partiellement sous la Révolution, il n'en ^subsiste, aujourd'hui, qu'un gros pavillon s'élevanl a>i milieu d'un parc que les aliénations de terr.iius diminuent de jour en jour.
(1) Le gouverneur des châteaux de la Meute et de Madrid et h' gouverneur du Bois de lioulogae était alors le marquis de lieringlien. Premier 6cuyer.
ses complaisants, MM. de Meuse, de Gontaut, etc. Le Roi faisait deux parties après souper, car il aimait les gros jeux et les jouait tous très bien et très vite, et il se couchait vers les deux heures. C'est ainsi qu'était la vie de tous les petits châteaux.
Après le coucher, je revins à Paris. II n'y avait qu'un pas.
Le lendemain, j'allai, essayant un wurst (1) que je venais d'acheter du bel encan de notre pauvre maréchal de Saxe, au Bois de Boulogne, où le Roi chassait le daim avec l'excellent équipage de Dampierre. La chasse fut très belle et j'y courus dans le Bois avec grand plaisir, et je revins à cheval à Paris.
Le 16, j'allai à la belle fête que donna le prince de Soubise. On dit que, hors à la Cour, on n'en avait pas vu de plus belle depuis vingt ans, à Paris. Il y eut bal avant et après souper, où toutes les jeunes femmes de condition étaient. On soupa à un grand fer à cheval superbe de toute façon, à quatre autres tables de trente couverts, et beaucoup d'autres petites, comme on pouvait. En tout, il y soupa environ trois cents personnes. Je soupai à une dernière table avec la maréchale de Belle-Isle, madame de Tallard, le duc de Richelieu, un prince de Nassau-Weilbourg, dont j'avais connu la sœur aux eaux de Langen-Schwalbach, et deux princes de Borghèse. Cette belle maison (2) illuminée, que l'on ne voj-ait jamais ouverte, son bel escalier et appartement, la foule de la bonne compagnie et l'ordre et la magnificence firent beaucoup d'honneur au prince de Soubise, qui y fut charmant.
Pour me mettre de toutes les parties, je demandai à aller à Trianon et, ayant eu permission, j'y allai le 18, l'après dîner. Ce palais enchanté quand il fait beau, était alors terrible par le froid excessif qu'il faisait, la gelée ayant pris vers le 14, très vivement, et qui fut de durée. Surtout à
(1) Sorte de voiture longue.
(2; Aujourd'hui les Archives Nationales, rue des Francs-Bourgeois.
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table, nous fûmes gelés. Le Roi occupait, avec la Marquise, le bout de la dernière galerie, et se tenait dans une petite chambre où M. le Dauphin et Mesdames étant arrivés, on fut cinquante bien serrés.
J'examinai la distribution du dessus, dans les attiques, qui me parut avoir beaucoup d'art. Ou y menait la môme vie qu'à Choisy et à la Meute, lorsqu'il y avait encore plus de liberté, y ayant un peu moins de monde. C'était le comte de Noailles qui, comme gouverneur de Versailles, l'était aussi à Trianon. (^omme tel, il faisait servir le Roi par les officiers qu'il choisissait. Il arrêtait de même les dépenses qui étaient payées sur son arrêté. Il devait servir le Roi, qui l'en dispensait, de sorte qu'il était à table.
Au souper, nous fûmes, à prendre du Roi, par sa droite : Mme d'Estrades, M. le prince de Conty, Mme de Brancas, d'Ayen, Maillebois, Goûtant, Voyer, Meuse, Mme de Livry, Monaco, Croy, Sourches, Grillon, Joyeuse, Beuvron, Reauffremont, d'Estrées, Croissy, d'Estissac, Chevreuse, Chaulnes, Saul.\, comtesse d'Egmont, d'Armentières, Soubise, comte de Noailles, Mme de Pompa Jour. M. de La Vallière et le vicomte de Rohan ne se mirent pas à table. A deux heures et demie, M. de Grillon me ramena à Versailles, où je couchai.
Le 19, par une très belle gelée, j'allai sur le canal qui était bien gelé, seul, en redingote, sans être connu, et je m'y amusai deux heures très bien sur la glace, à voir patiner. J'appris, là, que de bons patineurs faisaient deux fois la longueur du canal, qui a huit cents toises, en six minutes, ce qui ferait, à continuer, six lieues et un tiers en une heure. Je me fis pousser en traîneau d'un bout à l'autre, ce qui est une voiture charmante, et j'essayai d'aller à piUius, dont je venais aisément à bout, en me soutenant un peu, en poussant le traîneau. Ge coup d'ceil du canal ainsi couvert de monde et vu d'en haut, est superbe. Le soir, je revins souper à Paris.
Le 20 au matin, je retournai, la belle gelée continuant, à Versailles, au lever, et, à trois heures, je suivis le Roi à la
course de traîneaux, dans les jardins. J'en menai, pour la première fois, un, ce qui est très amusant, quand on a des chevaux avec de bonnes bouches, mais M. d'Ecquevilly, avec qui je relayai, et moi, nous en menâmes de bouche très rude. II y avait dix-huit traîneaux. Le Roi menait sa fille aînée, devant était celui du duc d'Ayen, et, devant, M. le Premier, qui menait la bande, et beaucoup de pages et d'écuj'ers à cheval. Derrière le Roi, Mme Adélaïde en menait, de très bonne grâce, un avec Mme Victoire. Un cocher menait ensuite les deux autres ^lesdames. Ensuite le duc de Chartres et le comte de Frise (1). M. de Croissy menait, après, quatre dames delà suite, dans un traîneau à deux chevaux qui étai le seul. Ensuite M. de la Suze (2) menait deux dames de la suite. M. de Monaco menait Mme de Coigny. Ensuite, le reste des courtisans se coupant tant que l'on pouvait : M. de Montmorency, MM. de Chevreuse et de Pignatelli, M. de Rochefort, M. d'Ecquevilly et moi, MM. de Broglie et de Périgord, Champcenetz, etc.
On passa de la terrasse dans les jardins d'en bas, dans toutes les petites allées, et l'on revenait toujours sur le Tapis vert, le montant et descendant au grand galop, à qui plus vite, ce qui faisait un coup d'œil charmant. On relaya deux fois sur le Tapis vert. Ces fêtes sont très belles. Cela dura jusqu'à la nuit, que le Roi rentra et partit, ensuite, pour Bellevue. J'avais alors rempli mon objet d'être de toutes les parties du Roi, hors le seul Bellevue (3), où presque per-
(1) Le comte de Frise, mestre de camp à la suite de Royal-Allemand, nommé brigadier de cavalerie en 1747, mourut maréchal de camp le 31 mars 1733, à l'âge de 17 ans.
Il était neveu du maréchal de Saxe, dont il fut l'héritier, et le Roi, après la mort Je son oncle, lui laissa la jouissance du château de Chambord.
(2) Louis-Michel de Chamillart, comte de la Suze, né en 1709, maréchal de camp en 1744, lieutenant général en 1748, épousa, cette même année, .4nne- Madeleine de Chauvelin.
:3; C'est le 23 novembre 1730 que fut inauguré le château de Bellevue. Louis XV l'avait donné à Mme de Pompadour en échange de maisons à elle appartenant. Elle le vendit en 1737, au Roi, moyennant 323.000 livres.
Sous Louis XVI, Bellevue appartint à Mesdames, et, en l'an V, le château fut démoli par son ncipiéreur, M. Testut. ^V. Meudoii, Bellevueet Chaville, par le vicomte de Grouchy.)
sonne n'allait encore, que les acteurs ou premiers intimes.
Le 22, j'entrai à la retraite; j'y passai les deux derniers jours gras. Je fis mes dévotions le mercredi des Cendres, à l'heure où, anciennement, j'aurais été à la fin du bal de l'Opéra.
Comme je ne demandais plus rien à la Cour ; que, n'ayant plus de régiment, je n'y avais plus d'affaires, et que mon ambition était entièrement assoupie, je prenais la Cour pour ce qu'elle valait, ne m'en laissant plus enthousiasmer, et je me réglai, tout cet hiver, à y aller passer trois jours tous les quinze jours. Je faisais une chasse; je soupais ordinairement dans les cabinets, et je revenais, le lendemain, ayant été à une toilette de la Marquise et vu quelques ministres. A la fin de l'hiver, je n'y allai qu'une fois en trois semaines, et je ne chassai presque plus, à cause du mauvais temps, du grand nombre de nouveaux venus, et du peu que je voyais que cela rapportait
Le 28, j'arrivai de bonne heure à Gompiègne. Je soupai,
les deux premières chasses que je fis, dans les cabinets. J'y
trouvai de nouveau M. de Baschy (2), nommé à l'ambassade
de Portugal, qui venait de celle de Bavière, (il me donna le
goût de prendre une teinture d'astronomie), et la jeune
Mme de Choiseul, qui était Mlle de Romanet (3), grande et
bien faite.
(1) Départ du prince de Croy pour IHerniitage, le 4 msi. Le 2i juin, il rejoint le comle d'.Vrgcnson avec lequel il e.xOcule, pour la seconde fois, une tournée militaire.
Itevenu à l'IIermitage, il lo i|nilte de nouveau, pour se rendre à Conipiègne, le 2" juillet.
(2) François de Baschy, comte de Bascliy-Sainl-Estève (1710-171'), ministre plénipotentiaire auprès de riilecleur de Bavière en 1748, puis ambassadeur en Portugal, en iVj-2, et à Venise en 1760, avait épousé, en 1710, Charlotte-Victoire Le Normand.
(3) Charlutte-Uosalie de Ilonianet, morle le 2 juin l'.'iil, à l'iige de 20 ans. Fille de Picrrc-Jeun de Uomanct, ci-devant président au (îraud Conseil, et do -Marie-Cliarlolle d'Estrades, elle épousa, le i'J avril l'ul, au château de Bellevue, François-Martial, comte de Choiseul-Beaupro, brigadier des armées du Uoi, né en 1717.
La nouvelle mariée venait d'être nommée dame do Mesdames do France.
Le 31 juillet, voici le souper : le Roi, Mme d'Estrades, le baron de Montmorency, la marquise de Gotenfau (1), M. de Baschy, Mme de Choiseul, le duc d'Estissac, M. de Leyde, M. de Mazarin, le duc de Villeroy, le duc de Fleury, M. le Grand ou comte de Brionne, M. de Sourches, M. de Croy, M. de Voyer, M. de Gontaut. Mme la Marquise et M. de Meuse soupèrent en haut, à cause du maigre, et vinrent au dessert. Après le souper, comme nous jouions à la comète, je vis tomber le tonnerre sur la terrasse : personne n'en eut peur.
Le 2 août, il y eut plus de monde; je soupai à la petite table. Le 4 et le 5, je fus renvoyé presque seul, dont je fus très piqué, et j'en parlai à M. de Soubise.
Le Roi, pendant tout ce voyage, ne me parla pas, non plus que Mme la Marquise, ce qui me faisait voir que je n'étais que souffert, mais pas favorisé. Il est vrai que c'était tout ce que je désirais, pour en imposer un peu comme courtisan, et que je ne faisais aucune des démarches particulières qu'il fallait faire pour être dans une plus grande intimité. Je n'avais ni assez de bassesse, ni assez de hardiesse pour cela.
Le 5 août, à la chasse du chevreuil, le Roi tomba rudement. Son cheval, ayant mis le pied dans un trou, dans une route, fit presque la grande panache : j'arrivai comme il était encore par terre, fort étourdi de sa chute. II remonta, cependant, peu après, le même cheval. Il avait le coude et le' front fort écorchés et avait rudement cassé son fusil et sa montre. Il soutint, avec son courage ordinaire, cet accident qui inquiéta bien. Il recourut, après, pour se réchauffer. Il ne fut pas saigné, et, le surlendemain, il alla doucement, d'abord, à la chasse, puis l'ardeur l'emporta et il alla tout comme à l'ordinaire. Il est certain qu'il est un véritable et vigoureux chasseur. II est tombé souvent, sans s'en étonner.
Le 7, pour ma dernière chasse, je soupai dans les cabinets. Il y avait le Roi, Mme d'Estrades, le duc d'Ayen, le baron
il) Ce nom, que nous n'avons pu identifier, est ortliographié de la même manière, page 194.
158 joi;rnal du duc de croy
de Montmorency, comte de Maillebois, duc d'Estissac, Mme de Livi'y, Mme de Coigny, marquis de Croissy, petit de Mazarin (1), duc de Yilleroy, duc de Fleury, comte de Brionne, Croy, Poyanne, d'Armentières, Soubise. A la petite table, MM. d'Ecquevilly, Joyeuse, duc de Broglie, de Leyde, Sourches, La Salle.
La Cour était à l'ordinaire, hors que le nombre des admis dans les cabinets augmentait toujours et que l'on y était admis sans chasser, quand on voulait faire des démarches auprès de la Marquise, qui faisait tout. Compiègne, surtout pour un chasseur, me parut fort agréable, la Cour, plus ramassée, plus unie, et ayant l'air de campagne et moins de monde pétulant, les colonels étant alors à leurs régiments. C'est ce qui me déterminait, pour y être moins confondu, à y venir tous les ans. On y faisait aussi plus aisément ses affaires, les ministres étant plus accessibles.
Le 8 août, je partis de Compiègne. Je ne lis que traverser Paris par la rue Saint-Louis et la porte Saint-Bernard, et j'arrivai dans la maison que ma mère avait achetée, depuis deux mois, à Ivry, de Mme Hervé ou de ses héritiers, 53.000 livres. Elle avait appartenu longtemps au riche et curieux M. Julienne (2) des Gobelins, qui y avait fait bien de la dépense et, joint à la jolie situation, eu avait fait peutêtre la plus riante guinguette de tous les environs de Paris, surtout pour le jardin et un salon en bas. Ma mère l'acheta de ses fonds, et elle goûta bien le plaisir de la propriété,' étant la première maison, à elle seule, qu'elle eût habitée (3).
J'allai tirer deux fois, vis-à-vis, dans le parc de Bercy, en
(1) Louis-Muiie Guy, né en 1132, fils de Louis-Maric-Augustin, duc d'.Vuniont, fut promu brigadier en IIGI, maréchal de camp en n(>2, et devint duc de Mazarin par son mariage, en 1117, avec Louise-Jeanne de Durforl-Duras, duchesse de Mazarin.
(2) M. de Julienne, entrepreneur de la manufacture des Gobelins, membre honoraire de l'Académie de peinture et sculpture, mort en 1100, possédait une collection de tableaux qui pa^sait pour une des plus belles de Paris.
(3; Il Les maisons les plus considérables d'ivry sont celles de M. Danoourt. de M. le duc de Croy et de .Mme Yicllard... La maison de .M. le duc de Croy est considérable ; les jardins sont vastes, bcau.x et bien plantes. •> ^Ouiile de Thiéri/, t. Il, p. l'K.)
passant l'eau en bateau, et j'allai, une fois, tout un jour à Ghoisy, le Roi y étant. J'en étais fort à portée. M. le Dauphin et Mesdames y vinrent ce jour-là, de sorte que la table du Roi, où il n'y avait que des dames, ni la nôtre ne pouvait contenir tout le monde. Je revins à deux heures à Ivry.
Le 19 août, j'allai par Paris à Versailles, coucher.
Le 20, je donnai à M. Marie (1) le titre de Soire, et j'entamai l'affaire pour que le Roi me permît, par une lettre que m'écrirait M. d'Argenson, à qui j'en avais parlé à Ghoisy, de faire appeler mon fds le prince de Solre-le-Château.
Le soir, j'allai coucher à Rambouillet. Je m'y amusai beaucoup à chasser ; tous les matins j'allais tirer. Une fois, seul, au bout du parc, je tuai huit faisans ou faisandeau.x de suite, que j'envoyai à ma mère. Je chassai, une autre fois, à Saint- Léger, et, une autre, sur l'étang de Pourras. Nous chassâmes aussi, une fois, un sanglier, avec les chiens de M. du Cambard, qui nous fit faire bien du chemin, et une fois, avec M. le duc de Penthièvre, nous prîmes un cerf avec l'équipage des grands chiens du Roi, qui étaient là. Le prince me consulta pour son grand parterre d'eau. Je fus d'avis d'un grand arrondissement et de laisser les quatre canaux d'à côté. Il parut résolu à suivre mon plan. Il était toujours d'une sainteté et tranquillité parfaite, paraissant n'aimer rien outre ses devoirs et sa famille, et d'accommoder son parc. La princesse était aussi du même caractère, et cela faisait une petite • Cour très douce qui me convenait fort, d'autant plus que le prince me marquait beaucoup d'amitié et que j'étais son cousin issu de germain par les Bournonville (2).
(1) Chef de bureau au ministère de la Guerre, auquel ressortissaient les affaires contentieuses, les lettres d'État, les brevets de retenue, de pension et de grâce, etc., etc.
(2) Philippe-Emmanuel-Ferdinand-François, comte de Croy (1641-1672), grand-père de l'auteur de ces Mémoires, avait épousé, comme on l'a vu plus haut (p. 2\ AnneMarie-Françoise de Bournonville, fille d'Ale.xandre, prince de Bournonville.
D'autre part, Marie-Françoise de Bournonville, fille d'.\mbroise, duc de Bournonville, gouverneur de Paris, avait épousé Anne-Jules, duc de Xoailles (1650-1706), maréchal de France, dont une fille, Marie- Victoire-Sophie, veuve
Le 28 août, je suivis le duc de Penthiévre, en chaise, au rendez-vous au bout des Plainveaux, où nous trouvâmes le Roi. Je fis toute la chasse avec un cheval. Je vins à l'étang de Coupe-gorge, de là à la croix du Perray et, me trouvant à la tète de la chasse, je suivis le cerf à l'étang de Pourras où il fut pris. Je quittai là, et vins prendre ma chaise à Cognières, et j'arrivai encore avant le Roi, à Versailles.
Le 30 août, j'allai chasser à tirer à Trappes, où je m'amusai bien. De là, par Bue et Choisy, je revins à Ivry.
Le Roi m'avait permis d'aller à Choisy pendant son voyage, quand je voudrais. J'y soupal le 31 août.
Le 3 septembre, j'allai le matin à Choisy. Je chassai avec le Roi, pour la première fois, dans le joli bois de Sénart. On prit deux cerfs. Mesdames y étaient, et des beautés. Je vins m'habiller chez la concierge et souper à Choisy.
Hors à Versailles, je restai à Ivry, mais je n'y étais presque que pour souper, aj'ant commencé du 1^"" septembre à avoir des permissions de chasse dont je profitais presque tous les jours, surtout à la Courneuve et à la Saussaye. Je tuai environ deux cents pièces dans les quinze premiers jours de septembre. La ponte qui avait manqué, et quinze jours que je commençai trop tard lit que je n'en tuai pas tant que l'année d'auparavant. M. le président Ogier(l), qui acheta une maison à Ivry, me mena une fois à Orly (2) où je tirai 225 coups, mais fort mal. Je tirais toujours environ au tiers. Je fis, avec lui, bonne connaissance de chasse.
Le 12 septembre, sur la nouvelle que Mme la Dauphine avait eu des mouches, j'allai à Versailles. N'y ayant rien, je revins pour chasser, coucher à Paris. Le 13, à mon réveil, l'ayant apprise accouchée (3), je retournai à Versailles.
de Louis, marquis de Pardaillan-Gondrin, épousa, en i'r23, Louis-.\lexandre, comte de Toulouse, fils li'gitimé de Mme de Montcspan, et père de- Louis- Jean-Marie de Bourbon, duc de PcntliiCvre, né le l(î nuverabre l'iô.
(1) Je;in-Frani;ois Ogier (nOS-lTio), président au parlement de Taris en IISI, ambassadeur en Danemark de n.'JI! à 1700, conseiller d'État en 1700, avait épousé Marie-Guyonne Cavclier, Mlle d'un président au parlement de Rouen.
(2) Orly-sur-.Morir., à iO kilomètres de Coulommiers.
(:î) Elle était accouchée d'un enfant qui reçut le titre de duc de Bourgogne et qui mourut le 22 mars 1701.
Le 10 septembre, Mme la Dauphine sentit quelque petite mouche, ou douleur. Le 11, elle eut un petit mouvement d'indigestion qui fit que, le 12, on lui donna une médecine qui ne fit que peu d'effet et, quatre heures après, le soir, je la vis debout, marchant bien et riant. Elle se coucha, soupa de bon cœur dans son lit. Vers minuit et demi, la médecine la fit encore aller. Elle s'habilla, alla à la garde-robe, où les douleurs la prirent. Elle sonna Mme Dufour (1), et lui dit qu'elle sentait quelque chose, et d'appeler. On courut réveiller M. le Dauphin et Jard (2), l'accoucheur, qui descendit à moitié habillé. Gomme il entrait, les eaux perçaient et elle eut une douleur. M. Bouillac (.3), médecin, arriva qui, avec Mme Dufour, aida à la soutenir. Elle resta habillée sur son lit. Elle eut encore une douleur, et, un moment après, la dernière, qui dura huit ou dix minutes. Jard ayant senti que l'enfant allait venir, Mme la Dauphine cria : « Le Roi! Le Roi ! Des témoins ! »
M. le Dauphin, en robe de chambre, tout troublé, après avoir culbuté, dans l'antichambre, sur M. de laVauguyon(4), courut à la porte. Tout le monde était retiré. Il trouva, sous l'escalier du Roi, deux porteurs de chaise qu'il fit entrer, ainsi que les Gardes du corps de Mme la Dauphine, qu'il fit entrer en pet-en-l'air, au nombre de six, et il prit sous le bras la sentinelle qui ne voulait pas quitter son poste.
Gomme il rentrait avec eux, il trouva l'enfant venu à une heure et demi-quart, le 13 septembre 1751. Jard, sentant que c'était un garçon, et que, tout allant bien, rien ne pressait, tarda un moment à la délivrer, et dit à Mme la Dauphine d'être tranquille, qu'elle devait être satisfaite, mais qu'il
(1) Mme Dufour, première femme de chambre de la Dauphine.
(2) Jard, chirurgien, accoucheur de la Dauphine.
(3) De Bouillac. médecin des Enfants de France, depuis 1732, premier médecin du Dauphin et de la Dauphine à partir de 1735.
(4, Antoine-Paul-Jacques de Quélen, comte de la Vauguyon (1706-1772), menin du Dauphin depuis 171b, lieutenant général en 1748, créé duc et pair de France en 1758, gouverneur des Enfants de France en 1763, premier gentilhomme de la Chambre du Dauphin, plus tard Louis XVI, avait épousé, en 1734, Marie-Françoise de Béthune-Charost.
laisserait, un moment, l'enfant entre ses cuisses, jusqu'à ce qu'il y ait des témoins. Elle lui répondit : « A la bonne heure ! Mais, éloignez-le un peu, car il me donne des coups de pieds ! »
M. le Dauphin arrivant avec ceux qu'il avait trouvés, Jard leva l'enfant et acheva la couche, aidé de M. Bouillac, de Mme Dufour et d'une fille de garde-robe. Il mit le jeune prince sur un oreiller do Mme Dufour, qui lui servit de laj'ette pendant une demi-heure. A chaque instant, il arrivait du monde, et la chambre se remplissant, la nouvelle se répandit. Un suisse des appartements, en chemise, se mit à courir, et arriva le premier à Trianon, où le Roi était et devait coucher, et cria tant qu'il put : « Un garçon ! Un garçon ! » Le Roi l'entendit, et fut tout troublé. Comme le comte de Noailles le repoussait, le croyant ivre, le prince de Turenne confirma la nouvelle. Il arrivait de Trianon par hasard. Gomme tout le monde courait pour entrer, dc'S qu'il sut de quoi il était question, il remonta en chaise et alla à toutes jambes à Trianon le dire au Roi, qui fut si frappé qu'il se trouva mal d'abord ; ensuite, il courut dans la cour pour demander des voitures. Il n'y en avait qu'une au prince de Conti. Il se mit dedans avec les principaux. Le duc de Fleury et le prince de Turenne montèrent derrière, et il arriva ainsi chez Mme la Daupliine, une bonne demi-heure après qu'elle était accouchée. Tout le monde était, alors, dans l'appartement, qui fut bientôt plein. Mais, de près d'un quart d'heure après la couche, hors Mme de Brancas et ceux que j'ai dits, il n'y eut personne du tout, de tous ceux d'une certaine espèce qui devaient y être. La Reine, qui était chez Mme de Luynes, et Mesdames, croyant avoir le temps de s'habiller, n'arrivèrent aussi qu'après.
Enfin, on porta le duc de Bourgogne, ijui est très fort et bien venant, chez Mme de Tallard (1). On l'accommoda. Le
(1) JIanc-Isal)elle-.\nfîélii|iie-ri.ibriclle de Uolian (1609-1751;, «îpouse tlo Maric-Josepli, duc U'iloslun, duc de Tallard, brigadier des armées, gouverneur de llourtîogne, mort en 17.;;;. dans sa li* année, avait été nommée gouvernante des Enfants de Franco en survivance, le l septembre 1729, et pourvue de cette place en 1732.
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Roi et toute la Cour resta jusqu'à huit iieures du matin chez Mme la Dauphine, qui dormit bien et fut au mieux. Il paraît qu'elle accoucha au bout du neuvième mois, jour pour jour. jNI. le Dauphin embrassait tout le monde. La bagarre était si forte, qu'une de Mesdames y perdit son bonnet.
Le Roi ne se leva qu'à quatre heures. Je le suivis à six, chez le duc de Bourgogne où tout était plein. C'était un coup d'œil charmant de voir le Roi regarder avec complaisance cet enfant que tout le monde vit être un mâle bien vivant. Il fit venir la nourrice, qui lui donna pour la première fois le sein, qu'il prit à merveille. Il ne criait pas et paraissait bien vivant.
A huit heures, nous vîmes un joli feu d'artifice qui fut fait tout d'un coup dans la grande place, devant la première grille. A peine fut-il fini, que l'on vit le feu prendre dans ungrenier, au coin à gauche de la Grande Ecurie. En moins de demi heure, tous les toits de la cour qui est derrière furent brûlés. J'y courus des premiers. M. de Lugeac, toujours rempli de bonne volonté, y vint et fit travailler. Il monta en haut, et je restai en bas à lui envoyer ce qu'il me demandait. J'aidai à établir la première pompe derrière, dans le grand manège, pour empêcher que la salle des spectacles ne brûlât. On fut trois heures à lutter pour la sauver, mais le vent étant bon, on en vint à bout. Le duc de Biron y fit bien travailler. J'y restai à aider pour former des chaînes jusqu'à deux heures la nuit que, le feu étant arrêté, je me retirai. Ce fut un grand incendie, mais les voûtes sauvèrent le dessous.
Le même jour de la naissance de M. le duc de Bourgogne, mourut en trois jours, de la petite vérole, le jeune duc de Boufllers, généralement regretté, surtout du Roi et de la Cour, où il avait parfaitement réussi. Il avait les manières du monde les plus douces et les plus engageantes, et se conduisit à merveille à la Cour. Il ne laissa qu'une lille de deux ans, mal à son aise. Ainsi finit cette branche dont le maréchal de Boufflers (1) avait fait l'illustration, et que le père et
(1) Louis-François de Boufflers (16i4-17il), maréchal de France en 1693, duc de Boufflers en 1693, avait épousé, en 1693, Catherine-Charlotte de Gramont. C'était le grand-père du jeune duc dont il est question ici.
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le fils avaient bien soutenue. Le Roi donna tout de suite son gouvernement de Lille et de Flandre à M. le prince de Soubise, qui fut comblé de grâces, ainsi qu'il le méritait. Nous fûmes bien aise de l'avoir pour gouverneur.
M. le marquis de Puisieux, étant d'une santé absolument délabrée, obtint alors de quitter sa charge de secrétaire d'État des All'aires étrangères. M. de Machault et lui proposèrent M. de Saint-Contest (1) pour le remplacer. Le Roi le déclara le 1 1 septembre. Il était alors ambassadeur en Hollande, mais, à Paris, le 12, il prêta serment et entra au Conseil. Le mardi' l'i, M. de Puisieux lui donna un grand dîner, avec tous les ambassadeurs et étrangers, et il l'installa ; après quoi il se retira pour se reposer. Le Roi lui conserva l'entrée au Conseil comme ministre, et l'appartement du cardinal de Tencin, qui s'était retiré, depuis quelques mois, dans ses bénéfices, pour mettre un intervalle entre la vie et la mort.
M. de Puisieux était entré au ministère dans le temps le plus orageux de la guerre. Il avait fait la paix, et venait de voir pacifier le nord, et il laissait tout au courant et tranquille. Il était généralement estimé dans les pays étrangers : ainsi, il fit une belle fin. Pour moi, qui étais son parent et ami, je me voyais, par là, fort éloigné des vues passagères que j'avais eues pour les ambassades, et, ne voyant jour à rien, après avoir tenté de tout, je me coniirmais dans le parti de jouir de mes biens, abandonnant les vues d'ambition, jusqu'à ce que les occasions se présentassent de les renouveler.
Pour la naissance de M. le duc de Bourgogne, on ordonna qu'il y aurait trois jours de fêtes et d'illuminations à Paris. Pour cela, on fit fermer toutes les boutiques ces trois jours, et obliger chaque particiilier à illuminer. Cela déplut beaucoup au peuple, que l'on empùchait de gagner sa vie, dans le
(l) l'i-unçois-Dominique liarljcric de Saint-Conlcsl, né en noi, niailie Jcs Hc(|Ui;ies, intendant de Pau en [TM et de Uourgognc en 1740, ambassadeur près les États généraux des Provinces-Unies en 1749, secrétaire d'État des All'aires étrangères le 11 septembre l"ol, avait épousé, en 1735, Jeanne Monique des Vieux, ûlle du fermier général.
temps que l'on le chargeait d'impôts. Hors le premier moment, la joie ne parut pas du tout avoir lieu dans Paris, au contraire : au milieu des illuminations forcées, il régnait un silence triste, et peut-être que jamais fête publique ne parut être faite de moins bon cœur, ce qui était bien étonnant pour le peuple français, qui attendait avec impatience cet événement. Tout cela était une suite du vingtième, des autres impositions, des affaires du Clergé et du Parlement, et de bien d'autres choses malheureuses. Si le Roi en fut instruit, il y avait de quoi lui faire faire bien des réflexions.
Le 19 septembre, étant sur mon départ, j'allai à Paris prendre de bonnes précautions, el, le soir, ayant pris un bel habit, j'allai au bas de la place Maubert, passer l'eau à l'escalier du terrain ou jardin de i\otre-Dame, d'où, par le Cloître et la petite porte, j'arrivai, sans le moindre embarras, jusque dans le chœur de Notre-Dame où je me plaçai dans le sanctuaire, derrière M. delà F'are (1). Le Roi arriva, vers quatre heures, à la porte de la Conférence (2), où il prit des voitures de cérémonie. 11 y en avait seize de la Cour et environ trente-deux, avec celles des princes et princesses. Toute la Maison du Roi, à cheval, l'attendait. Il passa au pas, en grand cortège, le long du Louvre. Tous ces quais étaient garnis de monde qui faisait un beau coup d'œil. Le Roi, M. le Dauphin et les princes du sang étaient dans un carrosse ; la Reine et ses iilles dans un autre ; les princesses dans les leurs. ' Les dames du Palais et de Mesdames, les seigneurs en charges ou suivant le Roi remplissaient les autres. Le Roi entra à Notre-Dame à cinq heures et un quart. Le coup d'œil était magnifique, et avec beaucoup d'ordre (on peut lire le détail dans la Gazette de Paris).
Dans le sanctuaire, à droite, étaient deux rangées d'évêques en violet ; vis-à-vis, les dames de la Cour qui n'avaient
(1) Philippe-Charles, marquis de la Fare (1685-1752), maréchal de France en 1746, avait épousé, en 1713, Françoise Paparel.
(2) C'est-à-dire à l'emplacement de cette porte, qui avait été démolie en 1730; elle était située au bout de la terrasse des Tuileries qui longe la Seine.
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pas de carrosses. L'archevêque, après avoir, en cérémonie, reçu le Roi à la porte, était dans sa chaire. Tout le parlement en robe rouge herminée, ce qui fait un bel ellet, remplissait toutes les formes de la droite. Dans le parquet, sous l'archevêque, le Grand Conseil. En avant, le chancelier et le garde des Sceaux en grande robe de satin à grande bordure couleur de feu. Vis-à-vis d'eux, les secrétaires d'Etat. A gauche, les autres Cours souveraines remplissant les formes derrière. Dans les formes du fond, le chapitre de Notre-Dame.
Le Roi était au milieu du chœur, sur un prie-Dieu, avec la Reine, de la même manière que les jours de grande fête, dans la chapelle de Versailles. En bas, M. le Dauphin et Mesdames. Derrière, sur le tapis, les princes et princesses. Derrière et à côté, ses aumôniers et le reste de ses officiers en haie devant et, en avant, les six hérauts d'armes avec leur ancien et bel habillement. On lâcha des oiseaux, et tout se passa dans l'ordre des plus grandes fêtes de la Couronne.
Dès que le Roi fut arrivé, on chanta un Te Deum assez long. Ensuite, l'archevêque, de sa place, donna la bénédiction, puis reconduisit le Roi, qui s'en retourna comme il était venu. .le donnai la main aux dames. 11 faisait très froid. Puis, je revins repasser Teau au terrain et reprendre mon fiacre, qui me ramena au logis.
On m'assura que, malgré l'affluence du peuple, il n'y eut. presque pas de cris de Vive le Roi! Que le peuple, badaud comme à l'ordinaire, témoigna plus de curiosité (jue de satisfaction. Eu ellet, loin de diminuer les impôts pour une pareille occasion, on répandit le bruit que l'on en allait mettre de nouveaux, et Ton ne paraissait pas satisfait. Cependant, cette cérémonie remua le peuple, joint à ce que c'était dimanche. L affiuence fut grande, et les illuminations beaucoup plus belles. Celles des quais étaient magnifiques, mais, en général, on remarqua plus de mécontentement que de joie.
Je repris, à l'hôtel, ma chaise et mon habit, et je revins tout de suite à Ivry. Passant devant l'Hôpital, le feu de la Grève commença ; je fis avancer sur le pavé, à la liaiileur du
marché aux chevaux, d'où je le vis assez bien. Il fut beau. On le vit aussi très bien de la fenêtre de ma chambre à Ivry, dont la vue est admirable.
Voilà tout ce que je comptais voir des fêtes de la naissance de M. le duc de Bourgogne, mes projets de jardins et bâtiments me rappelant àTHermitage, où j'étais bien aise d'être,
pour être chez moi
Peu de jours après mon arrivée, j'obtins d'aller passer un jour à Choisy. J'y trouvai tout comme je l'avais laissé, madame la Marquise plus despotique que jamais, tout se faisant par elle. Il n'y avait aucune apparence que Mme de Choiseul, qui était jeune, vive et assez jolie, lui donnât de l'ombrage, comme on avait dit. Le Roi s'amusait, comme je faisais chez moi, à voir travailler des ouvriers, aimant et étant habitué à être toujours à l'air. iNous travaillâmes tout le jour à abattre un bosquet. 11 me prit la serpe de la main pour abattre lui-même, ce qu'il faisait en homme fort et adroit.
Le soir, nous soupâmes à une grande table avec lui. Il y avait bien du monde, dont la plus grande partie était des anciens (25 janvier). En voici la liste, à prendre par ma gauche :
MM. de Joyeuse, comte de Broglie, Poyanne, petit de Ségur, d'Armentières, Glermont d'Amboise, milord Clare, Croissy, comte de Brionne, le maréchal de Duras, comte d'Estrées, duc de Chaulnes, Souvré, duc de Fleury, Gontaut, duc d'Ayen, prince de Turenne, duc de Luxembourg, prince de Soubise, Mme la marquise de Pompadour, le Roi, Mme de Brancas, duc de la Vallière, de Baschj^ Laval, Maillebois, Mme de Pons, de Saulx, et moi.
(1) Le prince de Groy part J'Ivry le 23 septembre, pour l'Hermitage où son séjour est marqué par deux événements : la mort de son intendant, M. Gordier, et la réception de l'autorisation, pour son fils, de prendre le titre de prince de Solre. Comme à l'ordinaire, son temps se partage entre le travail, les chasses et les visites. U fait un voyage à Douai, assiste à l'ouverture des États, à Lille, et est de retour à Paris le 3 janvier 1732.
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A une petite table, il y avait M. le chevalier de Clermont, (le la Salle, comte d'Egmont, de Fosseuse.
Le 21 janvier, on prit le deuil pour la reine de Danemark, jeune princesse d'un grand mérite, à ce que l'on disait, ainsi que le Roi, qui était inconsolable. Pendant le deuil, M. le duc d'Orléans, qui dépérissait depuis longtemps d'une espèce de consomption que ses austérités augmentaient, mourut à Sainte-Geneviève le... {sic) ,1). Il avait descendu encore, la surveille, pour aller à l'église. Il vivait en saint du premier ordre, depuis longtemps, faisant l'édification générale, et un nombre de charités et de bonnes œuvres infini. 11 se raccommoda avec son fils le duc de Chartres dont la vie dissipée lui déplaisait, et celui-ci agit à merveille à son égard. Le duc d'Orléans laissa un testament de deux cents feuilles de sa main, où il conservait la moitié de toutes ses pensions. Le duc de Chartres déclara qu'il exécuterait tout. Comme il était très bien dans l'intérieur de la Cour, il obtint de conserver toute la grande maison d'apanagiste, et plus qu'avait jamais eu le premier prince du sang. Ainsi, le nouveau duc d'Orléans forma d'abord une cour et une maison très considérable. Cela occupa Paris pendant ime quinzaine de jours, qu'un autre grand événement occupa encore davantage.
Le 2 février, madame Henriette (2), fille aînée du Roi et celui de tous ses enfants qu'il aimait le mieux et en qui il avait le plus de confiance, étant venue à Trianon (car alors le Roi faisait des petits voyages continuels), elle s'y trouva mal, et, le 3, elle fut obligée de garder le lit à Versailles, en disant qu'elle croyait qu'elle allait mourir. Jusqu'au G, on ne fut pas fort inquiet. Le 7, je chassai avec le Roi, qui resta longtemps chez elle, parce qu'elle avait été saignée, et on commença à
(1) Louis, duc d'Orléans (1703-1752), fils du lîégcnl. premier prince du san?, vivait, depuis plusieurs années, retiré à l'abbaye Sainte-Geneviève. Il avait épousé, en 1724, Augustc-Marie-Jcanne, princesse de Bade (1701-172('> .
Après son décès, arrivé le 1 février l'iï>2. Louis-Philippe, duc de Chartres, son fils, prit le titre de duc d'Orléans.
(2 Anne-llcnricttc de France, dite madame Henriette, puis Madame, née le U août 1727, morte le 10 février 17j2, était la sœur jumelle de Louise-Élisabctli, Infante d'Espagne.
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s'inquiéter. On fit partir les chasseurs devant. Je restai dans le carrosse de suite avec MM. d'Estrées et Flamarens. Nous descendîmes chez le duc d'Ayen, où le Roi fut très noir. Ensuite, il chassa une heure sans s'en beaucoup embarrasser. Son inquiétude augmentant, il quitta, revint chez le duc d'Ayen où, après avoir mangé un morceau, il partit très brusquement, faisant pitié par l'inquiétude qu'il marqua en chemin. Il nous fit passer le billet qu'il avait reçu. Nous revînmes ventre à terre, et nous le suivîmes chez Madame, dont on augurait mal. On lui avait donné l'émétique. Le soir, il fit effet, et, le lendemain 8, il y eut un grand mieux, sur lequel je revins à Paris. Mais le 9 alla beaucoup plus mal. Le soir, elle reçut Notre-Seigneur, que le Roi alla chercher avec toute la famille royale, les dames en grand habit, les grands offi ciers en fonction, tous avec des cierges et bien delà tristesse, surtout M. le Dauphin et le Roi, qui faisait pitié. On dit que cela fut très beau et très touchant.
Le 9, jeudi gras, nous apprîmes qu'il n'y avait plus d'espérance. Sur quoi, je partis comme bien d'autres, mais, en chemin, je trouvai d'Ecquevilly que l'on avait fait retourner, qui m'apprit qu'elle était morte à 2 heures après dîner, et je revins avec lui l'aider à l'apprendre à sa femme, qui était en couches. J'appris, ensuite, que le Roi y avait resté jusqu'à 3 heures ; qu'y ayant du mieux qui donnait de l'espérance, il alla se jeter sur son lit. A 6 heures du matin, la tète se perdit, et elle entra tout à coup à l'agonie. On lui donna l'Extrême-Onction, et l'on avertit le Roi, que l'on empêcha d'y aller, de sorte qu'il ne la vit point, étant désespérée. Il resta dans un état affreux jusqu'à près de 2 heures que l'on vint lui annoncer que c'en était fait. Son bon cœur ordinaire et sa tendresse particulière pour cette fille chérie par-dessus tout, le pétrifia. M. le Dauphin, Mme Adélaïde qui ne l'avaient presque pas quitté, faisaient aussi grand'pitié, ainsi que toute la famille royale, qui se rendit chez le Roi dans un état affreux. Il n'y eut que Mme la Dauphine qui put tout régler.
Toutes les maisons royales étaient prêtes et les carrosses dans la cour. A la fin, le Roi déclara qu'ils allaient à Trianon
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et, à 4 heures, il y alla avec toute sa famille. Mme la Marquise y alla seule, de son côté, deux heures après, et s'y tint renfermée. Elle pouvait craindre avec raison le chagrin noir du Roi, et qu'étant frappé comme il l'était, il se laissât emporter à ses remords. Cela fit faire bien des raisonnements, mais, au bout de deux jours, on vit qu'il n'y aurait pas de changement. Dès le même soir, à minuit, on transporta le corps de Madame à découvert et habillé, sur un lit, au Louvre. A Paris, le lendemain, on en fit l'ouverture où il y a des cérémonies alTreuses et cruelles pour sa dame d'atours, si on les exécutait dans toute la rigueur.
Cela occupa tout Paris. Dès l'instant de sa mort, tous les spectacles cessèrent à Paris pour quinze jours, et il n'y avait jamais eu un exemple d'un Carnaval si triste et si lugubre.
Madame étant dans son cercueil, on la mit dans une chambre ardente tendue en blanc, ainsi que toute la cour du Louvre, et tout le monde put y aller. M. le Dauphin et Mesdames y vinrent jeter de l'eau bénite le IG ; les ducs et les princes qui en ont le rang s'y trouvèrent, mais, pour ne pas décider qui aurait le pas entre eux, le Roi ordonna qu'ils ne jetteraient d'eau bénite ni les uns ni les autres. Je n'y allai pas, à cause que l'on n'annonçait que les personnes titrées.
Le 25, on alla porter le cœur au Val de Grâce et, le 26, se fit le grand convoi pour le porter à Saint-Denis. J'allai à un troisième dans la rue Saint-IIonoré, avec mes enfants, ainsi que le duc d'Ilavré avec les siens, ])our voir cette cérémonie remarquable, dont le plus beau fut cinquante de chaque corps de la Maison du Roi portant des (lambeaux. Le monde et l'embarras y fut prodigieux, et je m'en servis pour y habituer et enhardir mes enfants. On (juitta le deuil du duc d'Orléans pour prendre, jusqu'à Pâques, celui de Madame, de sorte que, tout cet hiver, on fut en noir.
Le 21 février, je fus dîner à Ivry, avec le président Ogier, qui y faisait bien travailler avant de partir pour Ratisbonne, et, le soir, j'allai à Versailles.
Le 22 février se firent les révérences à Versailles, dont la
cérémonie fut très belle, quoique lugubre. i\ous fûmes, le matin, 332 liommes en manteau, et, le soir, 145 dames en grande mante, dont six fort jolies et une vingtaine bien. Le Roi marqua, jusque-là, beaucoup de tristesse, et il soupa toujours avec peu de monde, en particulier. Madame Adélaïde ne voulant pas rester du côté où était morte sa sœur, le Roi dit à M. le duc de Penthièvre qu'il lui empruntait son appartement pour deux ans, et on prépara celui de M. et ^Ime de Penthièvre pour Mme Adélaïde, où elle entra quinze jours après, et M. et Mme de Penthièvre allèrent la remplacer dans celui du duc d'Orléans.
Comme ce nouvel appartement était sous celui du Roi, avec un escalier dérobé, cela fit faire bien des conjectures, d'autant qu'il était tout contre celui de Mme la IMarquise. On disait que, si le Roi prenait des remords, l'âge diminuant ses passions, il pourrait arriver que, ne lui fallant plus que de la compagnie, il pourrait se contenter de celle de sa fille, madame Adélaïde, qui était charmante. Sa cour en augmenta beaucoup, et elle commença à jouer un personnage, surtout le Roi lui ayant conservé, à elle seule, une très grande liaison, et au moins aussi forte que quand elles étaient deux.
Alors on commença à démolir le bel escalier de marbre (1). et à culbuter les belles peintures de Lebrun, pour, sans perdre de temps, avec son terrain et tout à côté du château, faire quatre appartements pour qu'en deux ans, le Roi pût avoir, pour ainsi dire sous sa main, ses quatre filles. Cela faisait augurer qu'il pourrait se contenter, alors, de cette dissipation, et chacun faisait et tirait de là ses conjectures.
Depuis des temps très considérables, Mme la comtesse de Toulouse avait conservé, là auprès, une petite chambre à petits carreaux, où le Roi venait souvent lui faire de petites visites. On la lui conserva encore.
Pendant tout ce temps, la Cour resta fort triste. Le Roi ne soupait qu'en petit particulier avec les dames ordinaires et
1) Cet escalier, dit escalier des Ambassadeurs, était un chef-d'œuvre des architectes François Dorhav et Louis Lfvau.
172 JOURNAL m me de croy
quelques anciens favoris. Cela dura tout le Carême. On parla aussi beaucoup, alors, de la Maison du nouveau duc d'Orléans, qui était si considérable qu'il avait 575 charges à commission, donnant le droit de Committimus dans sa Maison i[ui fut plus forte qu'aucune que l'on eût encore vue. Il la composa bien et prit tout sur le grand ton.
Hors tout ceci, tout fut extrêmement tranquille, au commencement de cet hiver :
Le 3 mars, j'allai à \'ersailles pour la signature du contrat du chevalier de Pont-Saint-Pierre, qui prit le nom de marquis de Roncherolles, avec la jolie Mlle Amelot (1). Le lendemain, je chassai à Saint-Germain. J'allai voir le château de Maisons (2), où tout est dans le grand, et bien digne du fameux Mansard. C'est, avec Bercy, les deux plus beaux châteaux des environs de Paris. Je retrouvai la chasse à temps pour bien courir, car elle fut rude. Le Roi me parut toujours noir, et devenant un peu pesant à cheval, ce qui était une remarque à faire.
Le soir, il n'y eut point d'appel, de sorte qu'il était beaucoup plus en particulier, soit par la suite de son chagrin, soit pour se débarrasser de la foule des nouveaux chasseurs dont le nombre augmentait fort. Tout cela m'éloignait de plus en plus de la Cour. Dans ce voyage, j'appris le bruit qui se répandait que l'Infante pouvait bien arriver après Pâques. Cela était une nouvelle intéressante, surtout pour moi, à cause de Mme de Leyde, et que le Roi, réunissant sa famille et s'y attachant, cela pouvait faire des changements ; mais après » on n'en parla plus.
(1) Claude-Thomas-Sibylle-Gaspard-Nicolas-Dorothéc, chevalier de Pont- Saint-Picrre, né en 1*04, lieutenant général des armées en 1118, chef de la brij;ade des (lardes du Corps, conipajinie d'Iluroourt, épousa, le 6 mars nili, Marie-Louise .\melot. lille du feu secrétaire d'État des AITaires étrangères.
(2) Le chitcau de Maisons fut bâti par Mansart pour le surintendant des Finances Ilené de Longueil, mort en 111*7, dans la famille duquel il resta plus d un siècle. La terre fut érigée en marquisat en IG.'iS. En 1G71, il fut habité par le Uoi et sa Cour. Il appartenait, alors, au marquis de Soyecourt, des mains duquel il passa au président de .Maisons, puis au comte d'Artois jms). Vendu comme domaine national, il appartint au duc de .Montebcllo et, ensuite, au financier Jaccpies Laffittc.
Le Roi, pour se dissiper, se remit bientôt à faire des voyages continuels. Mme la Marquise profita de tout pour le retirer encore davantage, de sorte que tout le reste de l'hiver, on ne put presque jamais le voir que les dimanches. Il n'y eut plus que ceux qui faisaient leur cour dans l'intérieur qui furent reçus, et, comme cela demandait des soins et une assiduité continuels, qui ne s'accordaient pas à mes projets chez moi, et que je ne voyais aucun moyen de parvenir à rien, je ne fis ma cour qu'avec le commun, de sorte que je fus bientôt sous la remise, comme bien d'autres, et je ne soupai pas une seule fois dans les cabinets, à Versailles, ce qui fît que je n'y allai que tous les dimanches, pour m'entretenir.
A Roye, la maîtresse de la poste m'apprit que le Roi était parti le matin de Compiègne, sur la nouvelle que M. le Dauphin était malade à Versailles, où il était retourné quelques jours devant. Je trouvai beaucoup de monde à Séchelles (2), tous consternés. J'y appris que le voyage de Compiègne (où je comptais passer et chasser encore huit jours avec le Roi) était rompu, Sa Majesté étant partie, ce matin même, à six heures, sur la nouvelle que M. le Dauphin, qui était tombé tout à coup fort malade, du l""" août au soir, avait été saigné et donnait tous les symptômes d'une grande maladie.
Le lendemain 4 août, Mme de Séchelles revint de Compiègne et nous apprit que la Reine et ^lesdames venaient d'en partir, ainsi que les ministres ; qu'il n'y restait plus que ceux qui ne pouvaient avoir de chevaux, que l'on s'arrachait; que c'était un cahos et tumulte terrible; que M. le Dauphin
(1) Le prince de Croy quitte Paris le 28 avril i'i'.'ti, pour se rendre à l'IIerniitage, d'où il gagne le château de Belœil, appartenant au prince de Ligne. 11 y chasse avec le duc Charles de Lorraine. De là, il va à Lille, faire visite au prince de Soubise en tournée d'inspection ; il revient ensuite préparer des fêtes en l'honneur de celui-ci. qu'il reçoit .-i l'IIermitage le o juillet. Revues de troupes, visites aux retranchements de Condé, travaux de l'Hermitage, chasses ; enfin, dans les premiers jours d'août, départ pour le château de Séchelles.
(2; Château situé près Cuvillers, à 6 kilomètres de Douai ,Xord).
avait été resaigné, avait tous les symi)tùmes de la petite vérole et de la fièvre maligne et était très mal. Nous restâmes deux jours dans l'horreur de l'inquiétude, les lettres étant arrêtées et n'y ayant point do chevaux de poste, ce qui retenait tout le monde. Voilà le cruel contre-temps qui me fit manquer, cette année, le voyage de Compiègne, et je mandai à mes chevaux de chasse qui venaient d'y arriver, de continuer leur route pour Ivry.
L'on faisait, comme il était naturel dans cette occasion, les réflexions les plus tristes, si l'on avait le malheur de perdre le Dauphin. Outre qu'il était bien regrettable par luimême, chacun envisageait d'abord (jue cela pouvait mener à la destruction du royaume et des guerres cruelles et sans un de partis. Il ne restait que le Roi marié, la Reine se portant bien et ne pouvant plus donner d'enfants, et le duc de Bourgogne restant seul d'espérance et n'ayant qu'un an : cela allait effrayer pour le commerce et le crédit, et, si l'on venait à perdre cet enfant, on était dans le cas de voir, du vivant môme du Roi, et dans sa vieillesse, l'Espagne préparer ses partis pour partager le royaume auquel, malgré ses renonciations, elle n'avait jamais cessé d'avoir des vues; nos voisins cherchantà démembrer le royaume qui les inquiétait le plus; nos princes du sang se préparant à faire valoir leurs droits, enfin bien des choses à craindre, propres à tout bouleverser.
Le G août, les postes étant remises, je j)artis à six heures du malin; j'entendis la messe à Senlis et, ayant trouvé mes chevaux de chaise au Bourget, je traversai le haut de Paris par la rue Saint-Louis, et j'arrivai à Ivry à six heures du soir.
L'événement de la maladie de M. le Dauphin qui, après avoir été à l'extrémité, était mieux, la petite vérole étant bien déclarée et sortie, était trop important pour ne se pas montrer. Ainsi, ayant donné le 6 au soir et le 7 au matin à ma famille, je partis le soir, et j'arrivai à huit heures à Versailles. J'allai d'abord m'établir dans l'antichambre de M. le Dauphin, où je restai quatre heures, tant pour savoir les nouvelles que pour remettre deux lettres. J'y appris les circonstances que je vais rapporter.
M. le Dauphin étant revenu devant de Gompiègne, à cause de Mme la Dauphine qu'il ne quittait pas, avait passé trois jours avec elle à faire des promenades où ils avaient, comme à l'ordinaire, mangé beaucoup de fruits, pâtisseries et autres drogues, car tous les enfants du Roi ne vivaient, ordinairement, que de toutes sortes de gourmandises, ne mangeant presque jamais des bonnes choses qu'on leur servait en public.
Le l" août, revenant d'une de ses promenades, M. le Dauphin se trouva fort incommodé et obligé, le soir, de se coucher. La nuit fut très mauvaise, avec vomissements, fièvre ardente, et l'on crut que c'était une grosse indigestion. Le 2 août, mercredi, le même état subsista. On n'osa saigner, craignant toujours l'indigestion. Enfin les symptômes les plus mauvais de fièvre maligne ou de maladie de venin redoublant, on s'y détermina et on le saigna. On envoyait courrier sur courrier au Roi, mais, comme on n'avait pu être préparé, on manquait de relais partout.
Le jeudi 3, les accidents redoublant, on resaigna. Le Roi arriva en grande hâte. Il trouva, au Pont tournant, des relais qu'il crut pour lui. C'était pour les médecins consultants de Paris, ce qui les retarda. Alors, M. le Dauphin avait des assoupissements forcés terribles, grand mal de reins, fièvre des plus ardentes portant à la tète. Dumoulin (1) et les médecins consultants de Paris étant venus, décidèrent une saignée du pied. La fièvre ne donnait pas de relâche pour pouvoir purger, ce qui était bien pressant et nécessaire. Le 4 août, vendredi, fut le plus mauvais jour. La tête perdue, tout le venin y portant et au cœur, on ordonna une deuxième saignée du pied, mais le chirurgien, s'y préparant, vit les boutons de petite vérole qui se montraient et dont partie sortaient. Il ne voulut pas saigner sans une nouvelle consultation. On était dans des craintes mortelles.
Pendant ce temps, le venin l'étouffant, joint aux matières et humeurs totalement aigries et fermentées, M. le Dauphin
(1) Jacques Molin, dit Dumoulin, célèbre médecin consultant du Roi, mort en 1755, à l'âge de 92 ans.
tourna à la mort. Il devint roide, les j^eux fixes, sans nulle connaissance, et tous les médecins convinrent que, si on le laissait, il n'avait pas une heure à vivre.
Cependant la petite vérole était déclarée. Alors Dumoulin et un autre décidèrent (ju'il n'y avait pas de moment à perdre, et qu'il ne fallait pas risquer le fout pour le tout. En conséquence ils conclurent à la deuxième saignée du pied, malgré la petite vérole sortie. Les autres vinrent au même avis. On fit la deuxième saignée du pied, qui le sauva. Cela dégagea la tête, donna du relâche et rétahlit le mouvement de toute la machine, que les humeurs et le venin arrêtaient.
Aussitôt le relâche, on donna en trois fois, et en grand lavage, six grains d'émétique. Il n'y eut, d'abord, qu'un petit vomissement de matières et liqueurs fermentées au possible. On vit, alors, une lueur d'espérance. Enfin, l'émétique perça et procura de prodigieuses évacuations par en haut et par en bas, ce dont on avait tant de besoin. Alors, on ne laissa pas de relâche et l'on donna toujours quelque cho.se pour, par les lavements et autrement, entretenir les évacuations et la liberté du ventre. Les médecins étaient persuadés que, jointe à la petite vérole, il y avait une fièvre putride, ou espèce de maligne occasionnée, sans doute, par les indigestions et les liqueurs aigries.
Malgré les saignées du pied, les vésicatoires aux jambes et les lavements purgatifs, mais non pas rafraîchissants, la petite vérole sortit à souhait.
Le samedi 5 août, la petite vérole continua de bien sortir, et l'éruption fut faite. On continua de le traiter de même en aidant alors l'éruption.
Le Roi y avait entré le jeudi en arrivant, mais, la petite vérole étant déclarée, on fit tant qu'il promit de n'y plus entrer, ne l'ayant jamais eue. Mme la Dauphine faisait des prodiges : elle lui faisait tout prendre, le baisait malgré les boutons, et fit tant, joint à l'adresse de tous ceux qui l'entouraient, i|uu l'on lui cacha qu'il avait la petite vérole. Dans le fond, il fallait qu'il n'en fût guère la dupe, car il mit, de sou
côté, toute l'adresse possible pour les faire couper et avouer. Il voulut voir son article dans la Gazette de Paris. On courut en imprimer une exprès, qui disait qu'il avait la rougeole boutonnée, et cela fut bien attaqué, bien défendu. Cette Ga^ zette le persuada en partie, mais Mme la Dauphine, qui ne cessait de l'embrasser, acheva de le tromper.
Le dimanche 6 août, la nuit, il y eut encore une crise. L'éruption allant bien, la tète s'embarrassa, et, la lièvre augmentant, on redoubla de soin pour débarrasser le ventre, et cela ne dura que trois heures. Le reste alla bien.
Le lundi 7 août, j'y arrivai au soir, et je trouvai que l'on était fort rassuré et rempli d'espérance. La petite vérole était fort abondante, d'une bonne espèce, bien sortie, et les accidents étrangers cessaient. Je soupai chez le cardinal de Soubise (1) et y revins la nuit. Chez le Dauphin, elle fut très bonne et tranquille.
Le mardi 8, la suppuration commença à s'établir à souhait, et, quoique, jusqu'au bout, il y eût toujours à craindre, à cette traîtresse maladie, on fut plus tranquille, et la joie se répandait sur tous les visages. Je vis la Reine et le Roi (qui me parla) qui étaient gaillards, quoique l'on allât, à tout moment, dans l'antichambre du Dauphin et que l'on parlât à tous ceux qui y allaient. On allait, de là, chez le Roi, Mesdames, M. le duc de Bourgogne et partout, et la crainte de perdre M. le Dauphin étant la plus forte (tant cela fait voir que tout cela n'est que préjugé), cette Cour qui, huit jours devant, tremblait au nom de petite vérole, fut comme toute ranimée, personne ne paraissant plus la craindre : exemple remarquable.
Les grandes charges entraient d'abord, et il y avait un monde prodigieux chez M. le Dauphin. On restreignit un peu cela, mais la Faculté seule faisait plus de vingt personnes dont la plupart avaient droit de tâter le pouls. Les gentils-
(1) Armand de Rohan (1717-1156), appelé d'abord l'abbé de Ventadour, fut nommé coadjuteur de l'archevêque de Strasbourg en 1742, cardinal en 1747, et alors appelé le cardinal de Soubise, grand aumônier de France en 1749, après le décès du cardinal de Rolian, son grand-oncle.
hommes de la Chambre y lestèrent, surtout MM. les ducs d'Aumont (1), de Richelieu, et M. de Gesvres y fut aussi, ainsi (jue M. de Luxembourg, mais M. le duc de Bouillon ne le quitta pas, et presque tous ne se couchèrent pas, les cinq ou six jours du danger.
Lu Reine y allait souvent, et presque tout le monde, vainquant la répugnance ordinaire, s'y comporta avec le zèle ordinaire des Français pour leurs maîtres.
Passé le sixième jour de la maladie, il n'y eut plus d'accidents ; la suppuration fut bonne et abondante, ainsi que la petite vérole, dont il était fort couvert. Les jours critiques passèrent à merveille. Le neuvième, on le vit hors d'affaire et, le 14, on ne songea plus qu'à se réjouir et reprendre le train ordinaire.
Je vis la marquise, le 13, à sa toilette : elle assura avoir eu grand'peur du danger de M. le Dauphin, et l'on n'en douta pas, car les spéculateurs pensaient >[ue s'il avait, en moins d'un an, suivi sa sœur, cela aurait fait faire des réflexions au Roi. Enfin, ainsi finit celte maladie qui mit le royaume en alarmes pour une tète qu'il était bien important de conserver, pour ne se pas voir dans le risque d'être bouleversé par les prétentions de l'Espagne et les différents partis internes.
Pendant tout ce temps, je fis trois voyages à \'ersailles, ce qui, joint aux pluies continuelles de cet été, fit que je n'avais encore jju tirer, (juoique j'en mourais d't'uvie, mais il était encore de bonne heure. J'appris de ^L d'Arraentières ^2) que M. le prince de Soubise faisait sa première chasse avec du monde. Le 18, je pris mon parti de lui écrire, ainsi qu'au duc d'Aven. Cela me réussit très bien. Ils me permirent, le premier de le joindre à sa première chasse, le deu.xième d'aller tirer autour du parc de Versailles.
(1) Louis-.Maric-Victor-Aug:ustin, duc d'.Vumont (1709-1782), pair de France, premier genlilliomme de la Chambre, lieutenant général en 17(8, gouverneur du Uoulonnais en 1751, avait épousé, en 1727, Victoire-Felioile de Durfort- Uuras, veuve du duc de Fitz-Janies.
(2) Louis de Conllans, marquis d'.Vrmentières (.1711-1771), lieutenant général on 1716, maréchal de France en 1768.
Le 15 août, malgré une pluie à verse, je me rendis à la Villette, d'où j'allai à la ferme de Rouvray (1), où je trouvai M. le prince de Soubise avec MM. d'Armentières, de Castries (2) et le prince de Beauvau. Ils avaient voulu chasser et, étant bien percés, ils furent obligés de venir se mettre à couvert. M. le prince de Soubise y avait fait venir ses cuisiniers et préparer un grand dîner, à cause du duc d'Orléans qu'il attendait. Nous voyions toujours pleuvoir, ce qui fâchait fort. A une heure, ayant vu un intervalle, nous fûmes faire un tour contre la ferme. Nous tirâmes quelques coups, mais, les luzernes étant trempées, nous le fûmes bien aussi.
A deux heures et demie, M. le duc d'Orléans arriva (3) . Nous fûmes le joindre et faire un bon dîner, à la hâte, à la ferme de Rouvray. Le prince amena avec lui Besenval, mon ancien ami, qui ne le quittait pas ; le petit de Ségur (4), qui était surprenant, tirant mieux que moi, et faisant tout, et étant de tout, comme s'il n'avait pas un bras de moins et un coup de fusil au travers de la poitrine (il fait bien voir qu'avec du courage et de la volonté, on fait bien des choses !} M. de Poyanne (5) et le chevalier de... {sic), ce qui faisait, avec M. le duc d'Orléans et nous, avec M. de Soubise, cinq ; en tout, dix.
Nous entrâmes en chasse» la pluie cessant, à trois heures
(1) Ferme située sur le territoire de Pantin et sur le chemin d.Vulnay, ' près la route de Meaux et le canal de lOurcq. Elle appartenait, avant 1860, à la commune de la Villette.
(2) Chstrles-Eugène-Gétbriel de la Crois, marquis de Castries (1727-1801), était alors brigadier ; il fut promu maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 17o8, maréchal de France en 1783. Il avait épousé, en 1743, Gabrielle- Isabeau-Thérèse de Rosset de Fleury.
3 Louis-Philippe, duc d'Orléans 1723-1785 , était lieutenant général depuis 1744. Il épousa, en 1739. Louise-Henriette de Bourbon-Conti, et fut le père de Louis-Philippe-Joseph, dit Philippe-Egalité.
(4i Philippe-Henri, marquis de Ségur (1724-1801), maréchal de camp en 17 i9, lieutenant général en 1760, maréchal de France en 1783, avait épousé, en 1749, Louise-.\nne-Madeleine de Vernon de Beauval.
Il avait été grièvement blessé, en 1747, à la bataille de Lawfeld.
(3) Bernard de Baylens, marquis de Poyanne, maréchal de camp en 1718, inspecteur général de cavalerie en 1754, avait épousé, en 1743, .\ntoinette-Maideleine Olivier, marquise de Leuville.
et demie. Je donnai une leçon à Besenval, qui tirait mieux, mais trop hardiment. Je n'avais guère chassé ainsi plusieurs ensemble, et à côté du prince qu'il ne faut pas croiser; cela faisait que, voyant tout ce monde, je n'osais, souvent, tirer. Cependant, je m'y fis. Mon gros chien d'Espagne, qui commençait, s'y fit beaucoup d'honneur par sa sagesse. Enfin, en moins de quatre heures, je tuai, en l'i2 coups, 58 pièces. Je n'en avais jamais tant tué !
Je cherchai à me concilier l'amitié de chacun et à profiter de cette occasion pour me mettre tout à fait des parties de chasse et tirés du prince de Soubise et du duc d'Orléans, ce qui me convenait fort, hors que leurs propos et leurs vies étaient un peu trop gaillards pour moi. Nous nous donnâmes rendez-vous au dimanche suivant.
Le 16, le Roi, (jui tira dans la plaine Saint-Denis, tua de sa main, dans quatre heures de temps, 440 pièces. Ce jourlà, nous dînâmes et soupâmes chez le président Ogier. Il avait très bien accommodé sa maison d'Ivry, qu'il venait d'acheter. 11 y rassembla le comte de Kaunitz (1), ambassadeur de l'Empereur, avec le comte Zinzendorf (2), le comte. .. (sic) et le comte de Mercy (3), l'ambassadeur d'Angleterre milord d'Albermarle, très aimable, le duc de Biron, la charmante princesse de Salm et son mari (4). Il nous donna le plus excellent dîner, et cela fit une partie agréable. Ensuite je menai ces Excellencesvoir la maison de ma mère, celle de ^I. Gotin, et celle de M. le Premier, où les dames allèrent. Les ambas-
(1) Wenceslas-Antoine, prince de Raunilz (l'!71-n94), aml>assadeur d'.Vutriche en France de 1150 à 1752, puis chancelier d'État.
;2 Louis-l^iTiiiric-Jiilcs. coiiilo de Zinzendorf. né à Vienne en 1*21. mort en 1780, rcsla allaclié, de niJO il 1753, à l'ambassade do Vienne à Paris. Très versé en matière Cnancière, il publia, vers cette époque, un Essai sur la fondation cl une lianr/ue d'Etat.
(3) l'Iorimond-Claudc, comte de Mercy- .Vrgenteau ;l722-n94), alors attaché h. l'ambassade de la Cour de Vienne à Paris, devint lui-même ambassadeur de cette Cour h Paris, de 1760 à 17'J0.
(1) Pbilippe-Joscpli, prince de Salm-Rirbourg. chambellan ordinaire de l'Impératrice reine, né en 1700, marié, le 12 août 1712, avec .Marie-Thérèse, Jeanne de Homes, flUc du prince Maximilicn-Emmanuel de Homes, Grand d'Espagne.
sadeurs partirent et nous passâmes la soirée agréablement avec le reste. Comme il était nommé ministre du Roi à Ratisbonne, il laissait au duc de Biron sa Maison et son droit de chasse dans la capitainerie, et je tâchais d'en profiter.
Le 17, voulant profiter des premiers de ma permission du duc d'Ayen, j'allai d'une traite par Paris à Versailles, avec mes chevaux de chaise, à Trappes où M. Anthoine avait fait avertir les gardes. Il y a huit lieues : j'allai m'établir au cabaret de Trappes. J'entrai en chasse dans la plaine de Montigny. Je rapportai 18 pièces et vins bien souper à Trappes, d'une excellente soupe aux herbes que faisait Lacroix, des œufs et mes perdreaux àlacrapaudine. J'y couchai bien, avec mes draps, avant huit heures.
Le 18, je rentrai en chasse, je battis la plaine de Trappes, j'y tuai une superbe bartavelle et un faisandeau. A une heure, je rapportai au cabaret 24 pièces. A trois heures, je rentrai en chasse jusqu'à six. Je fis encore de beaux coups. Je revins m'arranger et prendre ma chaise au cabaret, et partir de Trappes à six heures^ aj'anttué, en un jour et demi, 54 pièces. Je vins, à la nuit, à Versailles, où j'écrivis et soupai chez moi.
Le 19 août, je vins savoir des nouvelles de M. le Dauphin, qui prenait sa seconde médecine et était tout à fait guéri. J'appris qu'il allait, le 26, à Meudon (1). Après avoir vu l'abbé de Sainte-Aldegonde,au Grand Commun(2), je montai
(1) La seigneurie de Meudon appartint à d'illustres personnages : la duchesse d'Étampes ;io42) ; le cardinal de Lorraine (lo521, et, après la mort de celui-ci, le duc de Guise ; Abel Servien (1634) ; Louvois (1679;; le Grand Dauphin, fils de Louis XIV (1694j ; le duc de Bourgogne ; enfin le Dauphin, qui fut plus tard Louis XV, et dont le fils fit de fréiiuents séjours au château qui, bâti au seizième siècle par Philibert Delorme, embelli sous Louis XIV, fut démoli, sous le Consulat, après un incendie. ^V. dans les Mémoires de la Société de l'histoire de Paris, T. XX, p. 51, SIeuclon, lieilevue et Chaoille, par le vicomte de Grouchy.)
(2 Vaste bâtiment contenant les « offices communs », c'est-à-dire tout le service de bouche du Roi, delà Reine, du Dauphin et de la Dauphine. 11 se composait de sept offices qui comprenaient plusieurs personnes surveillées par le « Bureau du Roi », c'est-à-dire le premier maître d'hôtel, le maître d'hôtel ordinaire, le contrôleur général, etc.
en chaise et revins droit à Iviy, qui est loin de Versailles : c'est un de ses plus grands défauts.
Le 20 août, j'allai au rendez-vous à la Villette, mais le prince de Soubise et le duc d'Orléans ayant manqué, j'allai dîner chez Livry que je trouvai avec ses dames de compagnie ordinaire, et, par conséquent, guère bonne. Le soir, j'y chassai et soupaiavec toute cette séquelle. Ils partirent; j'y couchai et, le lendemain, le duc d'Orléans ne courant pas le cerf, comme j'avais compté le suivre, pour ne pas perdre mon étalage de chasse, j'idlai par la traverse de Drancy, du Bourget, Dugny, Bonneuil, où il y a une furieuse descente, Armenonville (1), où je vis les travaux et folie du Contrôleur général que mou ami Contant (2) conduisait. .J'examinai cela, et j'entrai par le haut dans la plaine de Sarcelles, où je tirai agréablement le reste du jour, et revins, le soir, à Ivry.
Le 13, ayant envoyé chez M. le prince de Soubise, j'appris qu'il faisait sa grande chasse. Je m'y rendis. Le duc d'Orléans s'étant fait attendre, nous n'entrâmes qu'à une heure et demie en chasse. Si j'avais un peu moins manqué, j'aurais rapporté mes cent pièces, comme c'était mon ambition, mais j'en rapportai 81. Je n'en avais jamais tant tué, à beaucoup près, et je m'amusai fort. C'était comme une attaque. Je crois qu'entre dix, nous tuâmes au moins mille pièces.
Le 24, j'allai dîner à Bercy, et traiter au long, avec le commis que cela regarde, l'aiVaire de la Justice et chasse du quart du bois du Roi, à Condé. 11 en résulta qu'elle n'était pas trop bonne, les principes généraux des domaines étant contre moi, et qu'il fallait tâcher d'acquérir tout ce bois par un échange avec le Roi.
(1) Ermenonville, ErnouvlUe, ou .\rnouvilIe, paroi^-se du doyenne de Montniorenc.v : « De nos jours, dit l'abhé I.cbeuf, cette terre a été possédée par i\l. de Maeliault, conseiller d'Etat, et, après sa mort, a passé à M de Macliault, garde des Sceaux et Contrôleur général, qui a fait tant dembellissenients que la face de ce lieu est changée entièrement. »
(2) Pierre Contant (ou Constant) d'ivry (l(i'.iS-m7', architecte du roi et du duc d'Orléans, membre de l'.Vcadémie d'architecture en iVîS. C'est lui qui commença la construction de l'église de la Madeleine, à Paris ; on lui doit nombre d'autres travaux remarquables, parmi lesquels l'église de Condé.
Le soir M. et Mme de Loss (1) et d'Aspremont (2) soupèrent au logis, et j'allai, la nuit, à Versailles.
Le 25, jour de Saint-Louis, je fis ma cour avec une grande affluence de peuple ; je vis M. le Dauphin, qui était aussi peu changé qu'il était possible, et je revins, l'après-diner, à Ivry.
Le 26, j'allai tirer au Bourget, où l'on n'avait pas encore été, et où iNL le prince de Soubise m'avait permis secrètement d'aller.
Le 27, j'allai au Te Deum à Notre-Dame. ,I'y entrais et sortais comme l'année dernière, aisément, en passant l'eau à l'escalier contre le jardin des Chanoines. La cérémonie fut superbe, ainsi que le coup d'œit. Le Roi y était bien, avecle plus grand air, paraissant bien être le maître. Il parut plus gai, et le peuple, sur son passage, cria plus que l'année dernière où cela avait été marqué et indécent, mais le bourgeois ne cria pas, et il ne paraissait pas une grande joie, comme cela aurait dû être. Le Parlement et les ecclésiastiques se trouvèrent là, rassemblés, et tous les ordres de l'Etat se faisant bonne mine, comme si, alors, ils n'avaientpas été comme chien et chat.
Le soir, je soupai chez Mme d'Aspremont, d'où nous vîmes les fusées du feu.
Le 28, j'allai àMeudon, voir et faire ma cour à M. le Dauphin : il avait pris des eaux, ce qui, joint à la difficulté ordinaire qu'il y avait aie voir, fit que j'attendis longtemps, ainsi que bien d'autres. En général, il témoignait avoir de l'esprit, du savoir, mille bonnes qualités, mais point du tout celles de la représentation, dandinant toujours, n'étant pas exact sur les heures, de sorte qu'il était le double plus difficile à servir que le Roi, et que l'on ne savait jamais comment le prendre. Il était souvent enfermé avec Mme la Dauphine, le reste du temps avec ses médecins, qui s'en étaient emparés, et, pour tout le reste, il n'était d'un accès ni fort aisé, ni fort agréable.
(1) M. de Loss était ambassadeur de Poloftae à la Cour de Louis XV. (2; Jacques-Philippe, comte d'Aspremont J'Orthes, brigadier en 1744, maréchal de camp en 1748, lieutenant-généi-al en 1738.
Je dînai chez le duc de Gesvres, qui était un des seuls qui vécussent grandement et librement à la Cour et qui m'était fort de ressource. Messieurs les gentilshommes de la Chambre se relayaient pour le service. Il y avait un détachement de toutes les Maisons du Roi. J'appris qu'il devait rester jusqu'au 17 septembre, qu'il devait aller à Fontainebleau. J'examinai ce beau séjour de Meudon, un des plus agréables que le Roi ait, surtout pour les vues. Le soir, je descendis chez M. le prince de Grimberghen, dans sa jolie petite maison audessous (i), et je revins, à 9 heures du soir, par Paris, à Ivry.
Les suites de la maladie de M. le Dauphin commençaient à se manifester : le pauvre M. de la Fare, aimé de tout le monde, et Binet, son premier valet de chambre, l'avaient.
Le 27, j'allai encore tirer au Bourget, où les compagnies se rassemblaient, et il n'y avait plus de grands abattis à faire. Le soir, à 9 heures^ je revins souper chez ma mère, à Ivry, où je trouvai M. et Mme Ogier. Le président me proposa, pour le lendemain 30 août, une promenade autour d'Ivry, dont sa belle maison, au milieu de cette superbe capitainerie, dont il était lieutenant, lui donnait bien de l'agrément. Nous y fûmes à deux lieues du bout de son jardin, jusqu'à Paris. Rien n'était plus superbe par la beauté des vues tant par un beau temps qu'il faisait, que par l'abondance, y ayant des girandoles de vingt perdrix à la fois. Nous n'osâmes qu'écorner doucement ce canton qui est ime des réserves du Roi, et nous retournâmes, par toutes les hauteurs au-dessus d'Ivry. J'y tirai ce qu'il me fallait pour faire que, du 15 au 30 août compris, j'avais rapporté à la maison, tuées par moi, 302 pièces. G'estbeaucoup pour quelqu'un qui ne tuait, à rapporter, que le tiers.
(i) Le prince île Gi'im1)cr).'hen, comte de Wciiim^licn, iiair du C.iinbrésis, ministre cl (•onsciller d'Klat intime de l'Électeur de B.ivière, lieutenant général (le ses Inuipes, son .Tniliassadeur à Paris, avait épousé (^liarlotto do Montigny, princesse de Berghes, le Ifi mars 1715.
Cette maison, dite du Grand Kcu. avait été aci|uisc en 171S par la comtesse de Verrue, et par elle léguée, en 17;!li, au iirincc de Grimberghen. (V. Meudon, Uellevue et Chaville, pai' le vicomte de Grouchy.)
J'allai, un jour, à cheval, par le Bac de Carrière et les routes du parc de Vincennes^ ce qui faisait une jolie promenade, à Plaisance. J'y entamai, avec M. Duverney et M. de Mézières (1), son neveu, l'alTaire de l'échange d'une partie de fonds pour bâtir l'hôtel de l'Ecole militaire, contre le quart des Bois du Boi à Condé. J'y vis ces belles serres chaudes qui réussissaient fort bien en tout, et surtout en ananas et en cantaloups, nouvelle espèce de melon, d'un goût exquis et inconnu, jusqu'alors, à Paris, et en plusieurs autres fruits pareils.
Le !"■ septembre, je chassai à la Courneuve, par permission secrète de M. le prince de Soubise, car il n'en donna d'imprimées qu'à la Notre-Dame, le 8. Mais, grâce à ces politesses, j'avais fait, alors, mon alfaire : le 7 septembre, je fis, dans la plaine d'Aubervilliers, contre Saint-Denis, canton réservé où M. le prince de Soubise m'avait permis, la veille, à Choisy, une belle chasse, étant le premier, et le gibier tenant bien dans les choux : j'en rapportai 58 pièces.
La veille, 6 septembre, j'avais été à Choisy. Nous y fûmes fort agréablement et aisément, sans beaucoup de foule. Si l'on pouvait faire toujours sa cour comme cela, je l'aurais aimée davantage. Il y avait le Boi, Mme de Pompadour, le prince de Soubise, le duc de Luxembourg, le duc de la Vallière, le marquis de Gontaut, le marquis de Groissy, le duc de Ghaulnes, milord Glare, la sœur du baron de Montmorency, le non- ' veau duc de Mirepoix, le comte de Frise, le marquis de Sourches, le marquis d'Armentières, le duc de Nivernais, le duc de Villeroy, le duc de Fleury, le jeune marquis de Yilleroy que j'y vis pour la première fois, ainsi que le jeune Groissy, le petit de Ségur, le marquis de Laval, moi, M. de Glermont d'Amboise, le marquis de Joyeuse, Mme de Livr^^.
Je trouvai que la marquise se soutenait fort bien de toute façon ; cependant, je crois que l'habitude était ce qui attachait le plus le Boi. On cherchait à l'amuser et à le dissiper conti-
(1) Eugène-Éléonor de Béthisy, marquis de Mézières, né en 1709, brigadier en 1740, maréchal de camii en 1744, lieutenant général en 1757 ; gouverneur de Longwy depuis 1730.
nuellement, aussi les petits voyagesdes châteaux comme Clioisy,la]\Ieute, nellevue,Créc}', Trianon, etc., remplissaient tout l'intervalle des grands voyages de Compiègne, Fontainebleau et Marly. On était, alors, occupé des fêtes de la convalescence du Dauphin, à laquelle réellement la France marqua beaucoup d'intérêt, à cause, en partie, de celui très important qu'elle y avait. Mme la marquise donna un feu à Bellevue.
Le Roi, à cause de sa passion pour la chasse à tirer, qui était celle qu'il paraissait le mieux aimer, quoiqu'il les aimât toutes, allait aussi quelquefois chez de ses sujets, grâce rare. Il alla, ayant tiré à Saint-Denis, souper chez le prince de Soubise qui lui donna une fête superbe. 11 soupa, une fois aussi, chez M. de la Vallière. Ces deux endroits et chez le duc d'Ayen, sont les trois seuls, hors chezMme la Marquise, où il alla.
Le matin, je me rendis à Choisy. Je vis faire l'épreuve, devant le Roi, qui y témoignait peu d'attention, d'un mortier avec lequel on tira onze à douze bombes, en une minute et demie. De là, le Roi alla voir le plan en relief de Maastricht que l'on lui avait apporté à Choisy. Parla, il aclievait d'avoir les reliefs, admirablement faits, de toutes les places qu'il avait conquises, et qu'il pouvait avoir encore à conquérir. Le Roi logeait assez serré dans une aile neuve, faisant faire un double à Clioisj', et bien des dépenses en bâtiments, sans rien de beau ni de digne de rester à la postérité.
Le gouvernement, alors, était doux, allant au jour la journée, mais sans grandeur, ni nerf. L'on ne paraissait pas s'y embarrasser des deux grandes parties qui divisaient les deux principaux ordres de l'État. L'aigreur du Parlement contre le Clergé était poussée aux derniers périodes. La Cour paraissait vouloir empêcher l'avilissement du Clergé, sans vouloir ou sans oser en imposer au Parlement, qui en profltait pour désobéir au Roi tous les jours. Le Roi ne soutenait pas l'abus du refus des sacrements, mais aurait voulu la paix et ne songer qu'à ses plaisirs : mais le Parlement allant, malgré tous les arrêts du Conseil, toujours son train, paraissait vouloir mener les choses aux plus grands éclats.
L'indifférence de la Cour venait, peut-être, de ce que le garde des Sceaux et lui, M. d'Argenson, étaient les deux ministres dominants, mais très ennemis) n'était pas fâché délaisser ce désordre dans l'Etat, pour venir plus aisément à bout de faire passer son Vingtième et les déclarations du Clergé, et, en même temps, de mettre le Parlement dans sontort, de façon à l'écraser, s'il voulait, et de se servir de la zizanie de ces deux illustres états pour les affaiblir et agrandir le despotisme du Roi et de ses ministres. Cette idée n'est, peut-être, qu'une conjecture trop légère; la fin l'éclaircira.
Le 11 septembre, je fis une belle chasse, horsla pluie, avec le président Ogier et le duc d'Aumont, dans les plaines audessus de Villejuif. Le président et sa femme m'étaient d'une grande ressource, tant pour la chasse que pour la société, voyant la meilleure compagnie et faisant la plus délicate chère. Je le voyais avec grande douleur se préparer pour partir, l'hiver, pour Ratisbonne, où il était nommé envoyé.
(1) Départ du prince de Croy pour Condé, le 14 septembre. Comme l'année, précédente, il se rend à Belœil chez le prince de Ligne, où il rencontre le duc Charles de Lorraine, qui l'invite à chasser à Bauduur où il est arrivé depuis peu. Compte rendu de cette chasse et de la cour de Baudour.
M. de Croy finit l'année 1732 à l'Hermitage, à Condé et à Lille, où il assiste à l'ouverture des États.
La marquise de Lcyde. — Le Hoi vl Mme de Choiseul-Uomanot.
— Les nouveaux chevaliers du Saint-Esjirit. — Mon plan pour la place Louis XV. — Je vais aux châteaux de la Meule, de Trianon el de Choisy. — Chasses à tir et à courre. — Bonté de Mme de Pompadour. — Procès de la Martinière avec .Mlle d'.^rmagnac et Mine d'Isenghien. — Mon procès avec le duc d'Ilarcourt. — .Mort de la duchesse d'Havre, mère. — Mariage du prince de Condé. — Mlle U'Murphy. — Exil du Parlement. — Voyage a Condé. — Le camp, les chasses de Compiègne. — lielour à Ivry. — Second voyage à Condé. — Suite de mes démarches pour la survivance du gouvernement de cette ville. — .Mes visites à Mme de Pompadour. — Le Roi s'intéresse à mes plans de reconstruction de rilermitage; il en dessine un de sa main. - Promenade avec lui dans les jardins de Trianon. — Ma mère décide le prince de Soubise à parler pour moi au comte d'Argenson. — Chasse à Saint-dermain.
— Visite à la comtesse d'Eslrades. — Le Roi à la messe. — 11 faii corriger mes plans de riicrmilage par l'architecte (iabriel. — Visite au comte d".\rgenson, qui me laisse dans l'incertilude au sujet du gouvernement de Condé. — Louis XV père de famille. — Hais chez la marquise de Puisieux, chez, les princesses de Carignan el de Ci)ndé. — Réveillon suivi d'une course à Vanves avec la princesse de Condé et ses amis. — Caractère du prince de Condé. — Rais d'enfants chez les comtesses de Noailles et de lîeiUheim où mon lils fait son entrée dans le niiuidi'. — Autres fêtes jirojires à me dis-
traire de mes préoccupations. — Mort du duc d'Aquitaine. — Je prépare ma seconde audience du comte d'Argenson, qui me remet, sous le sceau du secret, le bon du Uoi pour la survivance du gouvernement de Gondé. — Sa lettre à ma mère pour lui annoncer cette importante nouvelle.
J'arrivai chez moi, à Paris, le 5 janvier 1753.
Le 7, j'allai à Versailles. Les glaces qui s'étaient arrêtées aux ponts de Sèvres et de Saint-Gloud, faisaient que la rivière était toute prise au-dessus de ces ponts, bien loin.
Mme la marquise de Leyde, qui avait paru nous oublier entièrement, depuis deux ans qu'elle était partie, était à la Cour depuis deux mois, avec l'Infante. Il fallait faire semblant de rien, car on la savait entièrement occupée de ses vues. D'ailleurs elle était très aimable, quand elle voulait, et elle était à portée de me rendre bien des services, de sorte que je la retrouvais avec plaisir. J'allai donc descendre chez elle. Elle me reçut, à son ordinaire, très bien, et nous fûmes d'abord très à merveille, du moins en apparence, et réellement de mon côté. Je la trouvai, comme toutes personnes de la Cour, intrigante comme à l'ordinaire, accablée d'affaires, et je m'établis, avec son fils que nous connaissions, et qui était amusant, chez elle pour la plus grande partie du temps que je devais passer à Versailles, cet hiver. Je n'oubliais pas combien j'avais perdu, en perdant mon beau-frère et mon beau-père, revêtus de leurs belles charges, et combien il était différent d'avoir une maison et une personne en place à sa disposition, à la Cour.
De là j'allai faire toutes mes tournées. Je trouvai la Marquise à sa toilette, plus en crédit que jamais et toujours fort jolie. Le bruit de Paris était que le Roi lui avait fait ou voulu faire une infidélité avec la jeune Mme de Choiseul, sa nièce, qu'elle avait mise dans les Cabinets assez indiscrètement, comme j'en avais été témoin, il y avait un an ou deux, et dont j'avais remarqué les commencements, ce dont même j'avais fait la remarque dans ces Mémoires, dans le temps. Mais cette jeune personne, qui avait l'air étourdi, ne s'étant
pas, à ce que Ton dit, assez fait dùsirer, et s'étant rendue trop tôt, le Roi en était bientôt revenu et, de cette brouillerie, la Marquise avait obtenu les honneurs de duchesse, il y avait un mois, comme sceau deraccommodement, et la jeune dame, dont le mari s'était emporté mal à propos vis-à-vis de la Marquise, était éloignée pour ce moment-là ; on croyait qu'elle reparaîtrait, mais qu'elle avait manqué son coup.
Voilà quels étaient les bruits, <lont je no sus rien de particulier. La Marquise paraissait, d'ailleurs, mieux que jamais, mais je ne trouvai pas tout à fait si bon visage au Roi.
L'Infante logeait au-dessous du Roi qui l'aimait toujours beaucoup. Elle avait un meilleur visage (pie l'année de son premier retour. Quand je lui fus présenté, elle me dit un mot, mais, en général, elle était peu parlante. Mme de Leyde avait toujours beaucoup de crédit et de peine auprès d'elle. Tonte la Cour, d'ailleurs, était comme je l'avais laissée. Le Roi travaillait avec ses ministres, chacun en particulier, sans en laisser gagner aucun entièrement sur les autres. La Marquise était bonne, habile, et quand on avait parlé de l'irilidélité du Roi, tout le monde s'était intéressé pour elle, car, puisqu'il en fallait une, on était plus content de celle-là que d'autres dont on aurait craint pis. Ce qu'il y avait le plus à lui reprocher, c'étaient les dépenses considérables pour des riens, et le dérangement que cela paraissait mettre dans les finances. Toutle reste parlait en sa faveur. Elle protégeait les Arts et, en général, faisait du bien et point de mal. On ne parlait point, à la Cour, des grandes all'aires de l'Archevêque et du Parlement qui faisaient, alors, tant de bruit partout ailleurs.
Six jours après mon arrivée, je Ils un voyage agréable à la Meute, c'est-à-dire d'un jour, pour aller l'aire ma cour, car je n'étais pas tout à fait des voj'ages. J'y trouvai mes deux beaux-frères dans les bonnes grâces du Roi, ce qui me faisait désirer de m'y mettre aussi. M. d'ilautefort, revenant de son ambassade de Vienne avec le cordon bleu ({u'il avait acheté trop cher par la mort de sa femme et la perle de 150.000 fr. du sien, à ce qu'il disait, me faisait voir que, quoiqu'il fût bien
plus instruit que moi, il n'y a que bonheur, car il était retiré, mécontent et oublié. Son ami M. de Puisieux l'en avait tiré pour le mettre sur le trottoir, et il y était très bien. Guerchy avait le régiment du Roi qui le menait à tout. Il n'y avait que moi qui, entouré de parents à la Cour (à la vérité, éloignés), voulant de tout et frappant à toutes les portes, ne voyais aucun moyen de jouer un grand rôle, à quoi mon ambition et mon goût me portaient, surtout n'étant point dissipé par les plaisirs et ne m'en passant aucun.
Au 1^'" janvier, le Roi avait fait six chevaliers de ses Ordres, sans laisser une place vacante : c'étaient MM. d'Armentières, de la Vauguyon, de Gère, de l'Hôpital, de Fleury et de Grussol. Ce dernier, de mon âge, capitaine dans mon régiment dont il était sorti, à la vérité, pour en avoir un, en même temjis que je l'avais obtenu, et qui n'était envoyé que depuis six mois auprès de l'Infant, pouvait me faire envier de n'avoir pas eu cette place qui me convenait à plusieurs égards. On croit que ce qui lui avait fait cette prompte fortune, c'était d'avoir raccommodé et apaisé des brouilleries entre l'Infant et l'Infante, laquelle l'avait amené avec elle, et l'avait demandé fortement (1). Il travaillait beaucoup avec Mme de Leyde, qui paraissait n'avoir presque rien de caché pour lui, tandis que tout l'était pour sa famille, hors son frère, parce qu'elle n'a pas d'affaire avec le reste.
Je songeai donc, alors, à cette voie, où j'avais souvent échoué, des ambassades, voyant qu'il n'y avait que ce moyen, ou des charges à la Cour , pour parvenir au cordon bleu.
Le Roi fixa, le jour que je fus à la Meute, le terrain du nouveau pont et de la place, devant le Pont tournant, et donna jusqu'à Pâques pour lui en donner les plans (2). Je son-
(1) Pierre-Emmanuel ,1717-1738), marquis de Crussol, brigadier en 1741. maréchal de camp en 1747, ministre plénipotentiaire à Parme, auprès de l'Infant don Philippe, duc de Parme, en 1731, avait épousé, en 1740, Marguerite- Charlolte Fleuriau de Morville.
(2} Nombre d'architectes envoj-èrent des plans au sujet de cette place qui allait devenir la place Louis XV et, plus tard, la place de la Concorde, Ce fut celui de Gabriel qui l'emporta.
geai à y travailler avec M. de Vandiéres, essayant de tout et sentant que j'étais plus propre à faire quelque chose par le travail que j'aimais, que par les parties de l'agrément qui me manquait, surtout le jeu, la musique, l'art de médire joliment, et la hardiesse pour me jeter à la tête.
Pendant la journée que je passai à la Meute, le Roi ne me dit pas un mot. Il ne parlait qu'à ceux qui l'amusaient, ou qui, jiar leur hardiesse, l'y forçaient, et toujours aux mêmes. M. le Dauphin y était. Mesdames y vinrent, et je vis très bien toute la famille royale, tout ce jour-là ; elle venait à tous les voyages, depuis que la Marquise les y avait mis, et, le soir, comme elle sortit de table pour une migraine, je les vis tous, l'un après l'autre, venir lui demander avec empressement de ses nouvelles, et ils paraissaient en être fort contents. Aussi, les faisait-elle bien traiter par le Roi, et se conduisait-elle de manière que toute la famille royale, sans en excepter la Reine, en paraissait fort contente. Il était très agréable de faire sa cour dans ces sortes de parties^ où l'on était dans une aisance infinie, mais jouant beaucoup, ce qui faisait que je restais assez déplacé.
Ce voyage fut composé d'une table dé quinze, où étaient le Roi, ses enfants et les dames qui étaient, outre la ]\Iarquise et ^Ime d'Estrades, de fondation, la grande Brancas, et toutes les dames de Mesdames. A une autre table, nous étions, par ma gauche : M. de Joyeuse, d'Armentières, comte de Brionne, Poyanne, comte d'Estrées, prince de Soubise, la A'allière, Luxembourg, Gontaut, Richelieu, d'Ayen. Ce sont les principaux favoris. Guerchy, Maillebois (revenu de sa disgrâce), Sourches, Crussol, baron de Montmorency, d'Hautefort, Bicrné, de Leyde, d'Anthoine (écuyer de l'Infante), et moi.
Si j'avais été de tous les voyages, ainsi, en polisson, c'aurait été le mo3'en de me faire aimer de la Cour, mais, quelques jours après, ayant été refusé pour un voyage de Trianon (à la vérité avec dix-huit autres), je repris l'esprit pliilosophique qui allait suivant que j'étais traité.
A la lin du mois, j'allai à Versailles, où je fus retenu par
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un verglas terrible. Je vis les ministres. M. de Paulmy (1) travaillait avec M. d'Argenson, et commençait à faire des expéditions de lui-même.
Le 15 février, j'allai, encore un jour, faire ma cour à la Meute. Le Roi chassa dans le bois de Boulogne. Je restai avec les ministres, avec qui je fus, plusieurs heures, librement, et leur disant à chacun un mot de mes affaires. (Je parlai à M. d'Argenson des camps et d'y être employé). Cette façon de les faire est très agréable, et quoiqu'ils distinguent ceux qui ont le plus de crédit, cela leur donne toujours plus d'attention. C'est l'avantage de l'habit vert et d'être des parties du Roi, joint à ce qu'on leur parle avec autant d'aisance que l'on a de peine à \'ersailles.
Le soir, Mesdames y soupèrent, et le Roi avec elles, et nous à l'autre table, comme nous nous trouvâmes. Par ma gauche : ilM. d'Hautefort, d'Armentières, Gontaut, Soubise, laVallière, Luxembourg, Turenne, duc des Deux-Ponts (appelé de Sponheim), d'Ayen, Croissy, comte de Brionne, baron de Montmorency, Langeron, Crillon, Beuvron, Saulx, Fleury, Laval, Lillebonne, de Leyde, d'Estrées, Narbonne, Souvré et moi.
Le 21 février, j'allai de même faire ma cour, au soir, à Trianon, avec bien d'autres, le comte de Noailles en ayant voulu faire accepter autant et plus qu'à la Meute. Nous y fûmes dans une aisance charmante. Je fis la partie de Mme d'Estrades, et nous soupâmes trente-deux, à une seule grande table. Voici comme nous nous trouvâmes, à prendre par la droite :
Comte de la Suze, marquis de Sourches, duc d'Estissac, prince de Tingry, marquis de Contant, duc de Richelieu, Mme de Brancas, duc d'Ayen, Mme d'Estrades, le Roi, Mme de Pompadour, le comte de Sponheim, duc des Deux- Ponts, prince de Soubise, comte de Noailles, duc de la Val-
(1) Antoine-René de Voyer, marquis de Paulmy (1722-1787), conseiller au Jarlement en 1744, ambassadeur en Suisse et membre de l'Académie française en 1748, secrétaire d'État au département de la Guerre en 17ol, etc., etc., avait épousé en secondes noces, en 1741, Suzanne-Marguerite Fyot.
Hère, Mme de Cotenfau (1), M. de Saint-Florentin, duc de Chaulnes, marquis de Croissy, milord Clare, marquis de Guercliy, comte de Brionne (2j.
M. de Maillé, comte de Scey, marquis de Fosseuse, marquis de Crussol, comte Turpin, comte de Lillebonne, M. de ^^'ormser, marquis de Beuvron, marquis de Leyde, et moi. Je m'échappai à minuit, et revins à Paris.
Le 27 février, je fis encore un joli voyage d'un jour à Choisy. Le voyage étant court, il y eut peu de monde. Je fus du petit nombre des élus. Nous vîmes, tout le soir, le Roi en grande familiarité, ainsi que ]\Ime la Marquise, chez elle, en petite compagnie, où elle fut fort aimable. C'est un des voyages des plus libres que j'aie faits. .Nous étions vingt-neuf à table, à prendre par ma gauche : jNOL de Laval, Souvré, l'autre Laval, Croissy, d'Armentières, Turenne, comte de Noailles, Crussol d'Uzès, Fleury, milord Clare, Chaulnes, Brionne, la Vallière, Soubise, duc des Deux-Ponts, Mme de Pompadour, le Roi, Mme d'Estrades , d'Ayen, Mme de Brancas, Richelieu, Mme de Livry, Clermont d'Amboise, Sourches, la Suze, d'Iiautefort, Monaco, Poyanne, et moi.
Hors un jour à Trianon et un à Choisy, au Carême, je fus accepté à tous les voyages de cet hiver, depuis mon retour. Je trouvai que le Roi y était toujours avec la même bonté et aisance, n'ayant jamais marqué ni humeur, ni colère, paraissant aussi indiiïérent, surtout, et n'avoir plus de fortes passions, parlant moins de chasse, polissonnant moins, nes'amusant ni ne s'ennuyant pas, aimant le jeu plus, peut-être, que le reste, faisant jusqu'à cinq parties de/ ci ou d'om6?'e (3) dans un jour, ne parlant jamais d'affaires, enfin mille bonnes choses, mais pas le nerf qui les fait valoir. De tout cela, comme il ne parlait qu'aux huit ou dix auxquels il était le jilus habitué, je n'en eus pas un mot.
(1) V. la noie de In page lii'î.
(2) Il Nota : Tout ce i|iii est ci-ilcv^ml ri ùl iiu'sniuicnsdr courlisans el dos liarties du Itoi. Tciil ce ipii Miil muiI mes cadets, et li'ùs fort, s ^Sote de l'aiileur.)
3) Jeux de cartes. L'ombre ^oj mieux Itom/ne'' était d'origine espagnole.
Ce fut mon dernier voyage de cet hiver, le Roi n'en faisant presque pas, en Carême.
Le 5 mars, je fis, avec le président Ogier, une charmante chasse à coqueter, où j'appris à connaître les coqs, à élever les perdreaux, et à les tirer à la chanterelle. D'ailleurs, je fus assez retiré tout cet hiver, n'osant me livrer aux partieset connaissances ou sociétés aimables du monde, n'en ayante par conséquent, que de sérieuses, préférant rester chez moi ou avec mes enfants, faisant des ouvrages pour leur éducation, me laissant peut-être trop aller a l'esprit de paresse, de découragement, sur les affaires d'ambition qui m'avaient tracassé. Aussi y avait-il grande apparence qu'à moins que des occasions bien heureuses ne m'y portassent, il fallait renoncer aux grandes idées. Mes enfants m'attachaient trèsfort, étant charmants et me caressant infiniment. J'avais leur confiance, que je ménageais. Mon fils était d'une force prodigieuse, voulant tout faire et tout apprendre avec feu, et marquant un esprit de travail ; la fille moins appliquée, mais venant bien et pensant de même.
Le Roi étant fixé à Versailles, je me remis à y aller un^ peu. J'avais très négligé Mme de Leyde, étant souvent quinze jours sans la voir. Elle négligeait de même ridiculement ma mère, jusqu'à n'avoir été qu'une seule fois chez elle, quoiqu'elle vint quelquefois loger chez Mme la Première , à Paris. Au reste, avec elle, on se remettait aisément, suivant le besoin. Prévoyant qu'il était temps qu'elle se retirât, elle demanda sa retraite et l'obtint, cet hiver, de la façon la plus agréable.
Je n'avais pas fait une seule chasse de l'hiver, ni depuis un an, et je n'en étais que mieux traité, ce qui faisait que je n'en étais plus si occupé. Je devenais même si paresseux, que, quoique je nourrisse toujours cinq chevaux de chasse, j'étais presque des deux mois sans y monter et, après cela, j'étais roué quand j'y montais. Cela était bien éloigné de mon ancien usage, mais j'entrais dans l'âge de se calmer. Les occasions pouvaient me réveiller.
Le 1" mars, je fis ma première chasse. Nous prîmes deux
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cerfs à Saint-Germain. Le Roi revenait toujours chez le duc d'Ayen, qui était le cabaret des chasseurs, dont il était, je crois, assez fâché. Je remarquai, à cette chasse, que le Roi, que je suivis un peu exprès, allait tout aussi vite qu'il y avait dix ans. Le soir, je fus nommé après bien d'autres. La bonté de la Marquise, qui se laissait aller aisément, avait allongé la courroie de façon qu'il était très désagréable d'être refusé, et assez peu agréable d'être accepté. Cela était bien dilférent, du temps de Louis XIV^, qui ne mangeait que très rarement, dans des parties, avec un petit nombre de sa Cour, et même, du temps où j'avais commencé, il y avait quinze ans, où le nombre était modique et le choix exact, mais alors, cela était singulièrement étendu à tout âge, tout grade et toute espèce, — de noblesse, pourtant.
Outre la table ronde ancienne de dix-sept couverts, où j'étais à côté du duc d'Orléans qui y vint après, il y eut deux petites tables do quiulrilles, do cinq chaque, en tout vingtsept. Nous nous étions mis les plus anciens à la grande table, et disputant la chaise et, hors M. d'ilautefort (très bien traité, alors, ce que lui avait valu son ambassade, sans laquelle il fût resté oublié chez lui), tous les autres étaient les nouveaux aux petites tables.
La Marquise, faisant gras, ne venait qu'au dessert. Elle nous fit, après le souper, tandis que le Roi allait, à l'ordinaire, chez ses filles, beaucoup de politesses. Elle était prévenante et engageante, et je commençais à m'enliardir auprès d'elle. J'étais flatté, pourune première chasse, d'être accepté, mais l'on ne refusait plus guère d'anciens.
Cette soirée fut agréable, dans la grande aisance, à l'ordinaire, avec décence et gaité, et le Roi était fort bien dans cet intérieur. Je causai beaucoup avec le jeune comte de La Marche (1), qui était aimable et commençait à paraître tout à fait. Le prince de Conti, son père, travaillait souvent avec le Roi, ce qui faisait beaucoup raisonner.
I, l.oui.— l''r;inçois-Jcisoiiliile Buuibon-Conli. comte de la.MaieliO. ne en 17:11. in.u'éclial (le camp, 1758, lieulenanl j.'énénil la même année, ('•pousa, le 7 féviicr l7:i'J, Fortunée-Marie d'Esle, Mlle ilii (lue de Modéne.
Le 12 mars, j'allai au Palais pour Mme la maréchale d'Isenghien avec qui je pensai me brouiller pour m'en être excusé, et qui y mena tant de monde que cela était ridicule, surtout contre La Martinière. Nous y fûmes jusqu'à vingt-sept de son côté. Cela m'obligea à aller à six audiences de 8 heures du matin. Je ne fus pas fâché de suivre une affaire à !a Grand'- Chambre. Cela était curieux. 11 résulta du gain du procès de Mme la Maréchale et Mlle d'Armagnac, la loi d'usage confirmée d'exclure tous les médecins et chirurgiens des testaments à l'article de la mort (i). Pour moi, je me familiarisai avec le Palais et surtout la Grand'Ghambre.
Gela me servit peu après, car toute la fin du Carême fut employée à solliciter vivement un procès à la Grand'Ghambre contre le duc d'Harcourt, que j'eus conjointement avec mes deux beaux-frères, pour mes enfants. J'étais au désespoir de voir terminer cette charmante union si fameuse des Harcourt avec nous, dont la respectable Maréchale était le lien. A peine fut-elle morte, que la comtesse d'Harcourt, d'un côté, et son abbé Pinel brouillèrent tout et gagnèrent l'esprit du nouveau duc d'Harcourt, malgré sa probité. D'autre part, Mme de Guerchy et mes beaux-frères ne voulaient rien céder. J'eus le bonheur de rester uni avec eux, sans me brouiller avec les Harcourt, et même ils ne m'en aimèrent que mieux, tant je badinai et agis bien avec eux. Cela réussit très bien dans le monde, et me fit honneur. Le sujet du procès était' l'écrit que j'avais fait signer, il y avait deux ans, à l'abbé, pour fixer l'estimation de toute la terre d'Harcourt (2). Je
^1) Gei'main Pichault de la Martinière (1696-1783), premier chirurgien du Roi depuis 1747, légataire universel du prince Charles de Lorraine, soutenait contre Charlotte d'Armagnac et Mme d'Isenghien, sœur et nièce du prince, un procès qu'il perdit, quoiqu'il eût prouvé que cette succession ne lui procurait aucun hénéfice, et que son seul but, en l'acceptant, avait été de faire respecter les dispositions du testateur. (V. Jouvnal de Luynes, t. XII, p. 38S.)
(2) Procès entre Mme de Guerchy, les enfants de Mme d'Hautefort et ceux de la princesse de Croj', représentant leurs mères décédces, d'une part ; et Anne- Pierre, duc d'Harcourt, frère du maréchal et de l'abbé d'Harcourt, d'autre part.
L'héritier naturel du duché était l'abbé, qui avait manifesté l'intention de Je céder à son frère Anne-Pierre aussitôt après s'être fait recevoir au Parlement. De plus, afin de [irévenir toute difficulté enirc son frère et ses nièces,
sollicitai vivement et je vis combien cela était nécessaire, car après les deux premiers plaidoyers de Simon, pour eux, et La Monnoye pour nous (1), nous aurions perdu tout d'une voix, tandis (ju'à force d'expliquer raffuire, ce que M. et Mme de Guerchy, surtout, faisaient au mieux, nous gagnâmes, le 14 avril, au grand étonnement des Harcourt qui se croyaient sûrs de leur fait. Je fus très modeste de ce gain, et si retenu que je n'en fus que mieux avec les Harcourt, ■et que mes enfants gagnèrent le fond, et moi la gloire des procédés. En quoi j'agissais avec plaisir.
Pendant que nous gagnions notre procès, la pauvre duchesse d'Havre, la mère, était très mal. Dès que je fus libre, je fus presque la garder, et je ne manquai sa mort que de quelques minutes. J'assistai, dans ce cruel moment, le duc et la duchesse d'Havre, et la pauvre Mme de Tana qui semblait n'être venue que pour voir mourir sa mère. Le duc de Lanti, neveu de la défunte (2), ne la quitta pas et fit des merveilles. Je l'accompagnai, menant, avec lui et le pauvre duc d'Havre, le deuil au convoi qui fut des plus touchants, par la douleur du duc d'Havre et de son fils le suivant en habit de deuillant, fondant en larmes, soutenu par le prince de Tingry. Ce spectacle et celui du service aux Carmélites où nous la rapportâmes après la présentation àSaint-Sulpice, et où cela finit par la remettre à la supérieure qui était sa /ille {l^), fut le dernier coup, où tout fondit en larmes.
au.vcjutlk'.s une iiarlic des revc-iius du duclic élait ili-vuhie. d'après un édil lie nil, il avail fait dresser un acte que les parties avaient signé, mais dont les elTets dépendaient de l'exécution de certaines conditions. Cette exécution n'ayant pu avoir lieu, en raison de la mort subite de l'abbé, les choses se trouvaient au même point ipic si le duc d'IIarcourt avait liérité directement son duché du Maréchal. Tel n'était point, cepcnd.inl. l'avis ilu duc amiuol, on va le voir, le iiarlcnionl donna tort. ^V. Journal <lc Luynes, t. XII, p. 112.
{!') Simon cl La Monnoye étaient deux avocats de renom. Le premier av.iit plaidé, en l'iil, poui' Mlles de Neslc contre Mme de M.izarin ; le second pour L.1 Marliniére, dans son iirocés contre les héritiers du prince Charles, dont il vient d'être parlé. Il faisait partie du Conseil du duc d'Orléans,
2i On a vu ci-dessus, p. 11, que l.i dncliesse dllavré étail née princesse de Lanti de la Rovére.
(:! Phrase soulignée dans l'original. l'auline-Josépliinc, prieure des Carmé- Hilcs de la rue de Grenelle, étail le sixième enfant de la duchesse d'IIavré.
Ces deux événements me retinrent dix-huit jours et m'empêchèrent d'aller à la Cour de toute la fin de l'hiver. Nous eûmes le désagrément de ne pouvoir dissuader M. de Pontcarré (1) de vendre sa maison, que nous étions, par là, dans le cas de quitter avec le plus grand regret. Cela détermina ma mère, le 6 mai, à s'engager et à louer celle des Carmes de la rue du Regard, belle, mais bien loin (2).
La nouvelle de Paris fut, alors, le mariage du prince de Condé et de Mlle de Soubise (3)^ que les princes du sang, ni la maison de Rohan n'approuvaient.
Il y eut mille tracasseries ; beaucoup blâmaient M. de Soubise, mais l'amour pour sa fille et pour sa gloire le déterminèrent malgré toute sa famille. Les fiançailles se firent le 2, à Versailles, et les noces et festins, moindres que le banquet royal, mais dans le même goût, s'y firent le 3. N'y ayant que faire, quoique je fusse invité des deux parts, et ayant senti combien on y serait confondu dans la foule, comme j'avais pris exprès congé longtemps devant, je partis le jour même.
La plus grande nouvelle que je laissai à la Cour était le goût que le Roi prenait pour une jeune beauté qui demeurait au Parc-aux -Cerfs. Cette jolie fille, que l'on prétendait que le peintre Boucher, qui avait souvent de beaux modèles, avait procurée au Roi (4), depuis quelques mois, prenait,
1 Le nom de Pontcarré .t été porté, sous Louis XV, par plusieurs magistrats, M. de Pontcarré de Viarmes, conseiller d'Etat, entre autres. C'est, sans doute, parmi eux qu'il faut chercher le propriétaire de la maison occupée par Mme de Croy, rue des Petits-Augustins. V. page 13).
,2; Cette maison, qui existe encore, occupe le numéro 3 de la rue du Regard : « Sa porte magnifique, en forme d'Arc de triomphe, est ornée de trophées portés par des colonnes doriques, qui vont jusqu'à l'imposte de l'arcade. Un autre grand trophée termine majestueusement cette porte. >> {Guide de Thiéry.)
,3 Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé 1736-181S , grand maître de la Maison du Roi, raestre de camp de deux régiments de son nom en 1740, lieutenant général en IToS, épousa, le 3 mai 1733, Charlotle-Godefride-Élisabeth de Rohan-Soubisc (1737-1 7K0i.
C'est ce prince qui, en 1792, organisa, en Allemagne, le corps d'émigrés au(iuel il donna son nom.
4; C'était Marie-Louise O'Miu-phy, dite la Morphisc, âgée de seize ans. Elle était d'une grande beauté, eut trois enfants du Roi, fut renvoyée en 1736, et, après s'être mariée trois fois, iiioiinit on 1S14.
à ce que l'on croyait, du crédit aux dépens de celui de la Marquise qui s'en apercevait, et en avait été incommodée. Son système, que j'avais entrevu depuis plusieurs années, de gagner l'esprit du Roi et, suivant à la lettre j\Ime de Maintenon, de finir par être dévote avec lui, pouvait, à ce que l'on ajoutait, ne pas avoir le temps de s'établir. Enfin, on la disait en danger. Peut-être tout cela était-il bien peu certain, le vrai de pareille aventure n'étant pas aisé à savoir.
L'autre grande nouvelle, mais bien plus sûre, était la catastrophe du Parlement, qui était enfin parvenu à se faire exiler par tout le royaume, et la Grand'Chambre, comme l'autre fois, à Pontoise. Leur refus — très net à la fin — d'obéir, avait produit cet elfet, et il paraissait, par toute leur conduite, qu'ils avaient toujours cru devoir en venir là pour marquer aux peuples leiir fermeté et leur attachement aux anciens droits de la Nation, contre la Monarcliie absolue. Malheureusement cette belle et vigoureuse conduite n'avait eu, pour origine, qu'une querelle personnelle avec l'Archevêque, et ne valait peut-être pas tout ce tapage. Si on l'eût fait, un an devant, pour le Vingtième, il n'eût jamais passé.
Cependant, quand les mousquetaires emmenèrent les exilés, et que le Premier Président reçut sa lettre de cachet dans nie Saint-Louis où il était à faire éteindre un incendie, il n')^ eut aucune émeute dans Paris et tout y resta calme. Cependant, le jour que la Grand'Chambre décida de refuser d'obéir, ainsi que le reste qui était exilé, tout le Palais, plein comme un œuf de tous leurs adhérents, retentit de battements de mains et de cris de Vive le Parlement !
Le 22 juillet, je fus bien reçu de la Marquise, lui parlant de M. de Soubise. Je vis i\L d'Argenson, qui ne me fit pas plaisir en m'interdisant les habits uniformes. Je dînai au
(1) Départ ijuur Condi' le :i iii.ii. AllWiivs pmiii'iiliiMVs. \'i.silc à \'ali'nciennes, au nouvel inlendani ilc Ilain.iiil. M. ilc Mm-as, il autre visite au Rœulx, près Mons, au duc do Cri),v, chef do la Maison do co nom.
Le 21 juillet, le prince de Crov icjuinl la Cmirà Ciiinpiôt;no.
camp, où je vis Guercliy clans sa gloire, qu'il sentait bien. Il y tenait le plus grand état, ayant cent vingt couverts tous les jours, à diner, et soixante à souper. Le camp sous les tentes et son arrangement, était des plus superbes. A six heures, le Roi vint faire la revue à pied, très bien, de ce beau régiment de guerre {\j qui était, suivant l'ordonnance, fier sans contrainte, avec de bons soldats marchant bien et en cadence.
Le 23, je chassai le sanglier. On força le premier, et le Roi tua le deuxième. Je m'y amusai beaucoup, surtout avec ce bon équipage que j'aimais, et ce beau jardin. Le Roi me traita bien. Le soir, je fus traité au mieux, nommé le premier à l'ordre, soupant gaiment et aisément avec presque tous anciens en petit nombre, à côté de Mme d'Ecquevilly, avec quije jouai et qui s'aguerrissait, et, le soir, j'eus encore le bougeoir, quoi qu'il y eût bien des anciens ! Je sentis qu'à la honte de ma philosophie, j'étais fort sensible à tout cela. Nous étions le Roi, la Marquise, le prince de Gondé, le prince de Turenne, d'Armentières, Poyanne, Chaulnes, Villeroy, d'Ecquevilly, d'Estrées, moi, Mme d'Ecquevilly, baron de Montmorency, duc de Villeroy et Mme d'Estrades; tout était à l'ordinaire, et le Roi fort gai.
Le 24, je chassai encore sur un cheval de d'Ecquevilly, et un du marquis de Leyde, car, mon voyage devant être fort court, je n'avais pas fait venir mes chevaux. C'était le cerf. • Nous fiines une chasse rude, qui fit faire tout le tour de la forêt, et passa la rivière près de la porte du Bac, où le Roi passa. Il y eut beaucoup de monde d'accepté au souper. Nous y fûmes vingt-trois et, quoique j'eusse soupe la veille, j'y fus encore nommé. M. le prince de Conti, qui y était joint au camp, remit le Roi en train de parler guerre, et fort bien.
De tout cela, je remarquai que la Marquise avait toujours le plus grand crédit, et qui ne faisait qu'augmenter. Elle était encore charmante de figure et de caractère, faisant
^1) Le régiment du Roi (infanterie), dont le lieutenant général comte de Guerchy était colonel.
tout, plus que jamais, pour j)laire, et étant fort engageante. Non seulement les grandes affaires, mais même le détail passait par ses mains. Je vis, entre autres, ce que j'aurais pu remarquer depuis six mois, c'était la façon aisée dont elle passait sur le corps des premières duchesses, en leur faisant politesse au Grand couvert pour s'y asseoir, la Reine et tous les Enfants de France y étant ; mais ils la ménageaient tous, et elle en agissait bien.
Outre les affaires du Parlement, qui n'avançaient pas, la grande querelle de la Cour était celle des princes contre M. de Soubise, au sujet du titre de haut et puissant prince qu'il prenait dans le contrat de mariage de sa fille avec le prince de Condé, mariage qui avait beaucoup déplu aux princes du sang. Le Roi décida provisoirement que ce titre lui passerait, comme il avait déjà passé les autres fois. Les princes, surtout le duc de Chartres qui, quoique son ami devant, s'était mis à la tète contre lui, et le prince de (^onti étaient furieux de cette décision. Les Enfants de France s'en mettaient et donnaient de grands désagréments à la jolie petite princesse de Condé, qui était si aimable. A la deuxième chasse où j'allai, j'en fus témoin, car, comme elle était montée à cheval pour suivre Mesdames^ Mme Adélaïde vint lui dire, de la part du Roi, de s'en retourner, parce qu'ils n'étaient pas venus dans leurs carrosses : cela fit beaucoup de bruit à la Cour.
Le 25 au soir, je suivis le Roi au camp, où il monta à cheval pour voir manœuvrer le régiment du Roi, qui marcha au mieux et tira au plus mal. Cela mena jusqu'à la nuit, que le Roi entra sous les tentes où il joua et soupa ensuite, sous ces grandes tentes, à une table de trente couverts. Je menai les dix qui n'y pouvaient tenir, dans une autre tente où nous soupâmes avec le maréchal de Duras (1), qui but bien, et plusieurs autres. Cela fit tracasser tout le monde du voyage, car
1) Jciin-H.i|p|islo (le Durforl lliNl-lTTii , iliir Ar Kiiras ajjri-s la iiu>è-1 i\v Jacqucs-Hcnri, son fiùn' ainO. fui ciré iii.ucilial ilc Fiance en 1711 ; il avait éiuiusé, en 1706, Anfii-liciue-Vicluirc do UouiiKiiiville, dame illionneiir «le Mesdames Sophie cl Louise.
l'on s'était fait écrire, comme pour Clioisy. Ayant voulu souper ou à la table, ou sous la même tente que le Roi, MM. d'Armentières et de Poyanne allèrent bouder dans la plaine.
Il y avait sept dames, de celles qui soupaient dans les cabinets, et que Mme de Pompadour avait amenées avec elle, en deux carrosses, et un peu comme faisant son cortège. Aussi fut-elle fort brillante, dans cette partie, à la gauche du Roi, à qui elle fit faire tout au mieux. Elle fit mettre ma belle-sœur, qui faisait la grande dame, à côté du Roi, à droite. Il lui parla beaucoup, ainsi qu'à Guerchy et aux officiers du régiment qui avaient lieu de s'en louer. Ce fut, suivant un usage de deux camps, le lieutenant de la Colonelle qui le servit, après que Guerchy eût donné la serviette et se fût mis à table. Elle fut très bien servie, faisait un beau coup d'œil, et tout se passa assez en règle.
Après le souper, le Roi fit encore une partie, et, à 1 heure, il partit avec la Marquise et les sept dames de sa suite, dans une gondole, et nous dans l'autre.
Mme de Guerchy était venue séparément, n'ayant pas voulu être du cortège de la Marquise, ce qu'elle témoignait par la façon mesurée d'égards affectés dont elle en parlait, et surtout en ne faisant que se faire inscrire à sa porte, sans aller ;i sa toilette, ou chercher à la voir en particulier. La joie ou la vanité que Guerchy montra, en tout cela, fut remarquée. D'ailleurs, tout fut très magnifique et très cher pour lui. On comptait que ces quinze jours lui coûteraient 150 ou 200.000 francs. Le temps, heureusement, fut à souhait.
Après avoir été au coucher du Roi, il fut trois heures quand je fus revenu chez moi. Je me jetai sur mon lit et, à six heures du matin, je partis pour Ivry.
Le 31, j'allai à Paris. J'y courus beaucoup avec mon fils, chez le lieutenant civil, pour l'augmentation de ma pension.
Le 1*'' août, je restai à Ivry à causer avec ma mère et à arranger son jardin. Elle se donnait des soins étonnants pour ma fille, étant la meilleure maman du monde. Elle était plus
vive et plus remuante que je ne l'avais vue, et venait de se remettre à aller à la chasse, de manière qu'elle tua quatre perdreaux le premier jour, et deux le second, y allant encore avec une vraie ardeur, quoiqu'il soixante et quelques années • Après cela, je peux dire que je chassais de race
Le 15 décembre, j'arrivai à Paris. Je donnai les premiers jours à l'éducation de mes enfants, et à prendre langue pour bien entamer et suivie la grande alîaire de la demande de la survivance du gouvernement de Condé : je trouvai le duc d'Havre qui commençait à devenir courtisan, qui me servit en bon parent et ami. Il me procura le prince de Tingry, son beau-frère et l'ami intime de la .Marquise et du Roi. J'allai, de suite, plusieurs fois dîner chez lui. Je le trouvai prévenu pour l'autre côté. Je le fis revenir, et il entra dans mes intérêts et me servit au mieux. J'appris do lui et des autres l'état, au juste, de l'intérieur de la Cour, et je passai plusieursjours à méditer et à former mon plan en conséquence. Il fut réglé que j'aurais, auprès de la Marquise, Mme de Leyde, MM. de Soul)ise, de Tingry et d'Havre; qu'auprès de M. d'Argenson je tâcherais d'avoir Mme d'Estrades, qui était la tenante avec Mme de Montconseil (2', et surtout M. le prince de Soubise qui était son principal soutien, et son ami décidé, et que je tâcherais, par le duc de Penthièvre, de faire parler au Roi par le maréchal de Noailles.
La veille de l'An (17.'>4), j'allai m'établir à Versailles, et j'y restai la plus grande partie du mois de janvier, à suivre pied à pied, avec grande attention, ma grande affaire. Elle était de la
1 l'.u'li iicjur Cuudii \v i .luùl, .M. ilu Croj' y roçoil le prinio île Soubise, f[u'il suit à Maubeuge, où il inspecte .ivec lui les remparts de la ville. 11 l'ac- (■oiiip.ij,'ne, ensuite, à Pliilippeville, le rpiillo ipielquo temps ikhh- voyager seul, puis le rcjoiiil .■'i D.iilly. près Couvin Belgique).
Retour .H l'IIoriiiil.ige. Oli.isses. Séjour à Coiulé. Réception d'une lettre de sa mère lui .innourant riuleulinn di' demander, pour lui. la survivance du gouvernement de Condé doul le titulaire esl le mari|uis de Cernay.
,■2) Xée de Cur/.ay. Klle avait épousé Louis-Ktienne-Anloinc Guinol de Montconseil. maréchal de camp en l"!:!. liculciuint général en nis.
dernière difficulté : 1° parce que je croyais que l'on avait déjà fait des promesses à M. de Gernay (1), en quoi je me trompais ; 2° parce que le Roi, et surtout M. d'Argenson, était déterminé à suivre la règle de n'accorder aucune survivance, et que ce ministre serait toujours contre.
Pour la première chose, j'appris, non sans frémir, qu'il s'en était fallu de rien que M. de Gernay n'eût eu la survivance ou plutôt le gouvernement. Si son oncle avait voulu y consentir, ou s'en défaire en sa faveur, en s'en réservant tout le revenu, c'était affaire faite, et cela ne tenait qu'à une centaine de louis de plus que l'on né donna pas à sa gouvernante pour l'y déterminer. Ainsi, je l'échappai belle. Mais, ce moment manqué pour M. de Cernaj-, je trouvai tout refroidi pour lui, la Marquise décidée contre, et je n'eus pas de peine à faire sentir si fort le désagrément que cela me causerait, qu'il parût en être exclu tout à fait.
C'était beaucoup, mais cela n'avançait guère. Voici comment on avait su les bonnes dispositions de la Marquise pour moi : le duc d'Havre, ayant appris des premiers que le gouvernement de Schelestadt était vacant, avait couru à Fontainebleau et s'étant, par M. le prince de Tingry et M. de Soubise, adressé à la Marquise qui fut flattée de voir venir à elle un homme de bien qui ne s'y était pas encore adressé, avait fait si bien prévenir le Roi par elle et par le maréchal de Noailles, faisant valoir à propos ses grandes pertes pendant le siège de Mons, que, quoique des derniers lieutenants généraux, et qu'il y en eût bien d'anciens à pourvoir, il avait obtenu, vers le 20 novembre, ce gouvernement, malgré M. d'Argenson qui s'opposait tant qu'il pouvait que l'on en donnât à des derniers lieutenants généraux, sentant que cela ferait crier contre lui. Mais, lorsqu'il proposa ce gouvernement au Roi, et qu'il allait lire les prétendants, le Roi lui
1, François Marie Le Danois (1710-nS4), marquis de Cernay. neveu Ju comte Le Danois, gouverneur de Condé, fut promu lieutenant général en 1749. Il exerça, en outre, la charge de grand veneur héréditaire du Hainaut. et fonda en 1737, avec MM. de Croy et Désandrouins. la Compagnie des mines d'Anzin. 11 avait épousé, en 1729, Jeanne-IIenriette-Françoise de la Pierre.
206 JOURNAL nu DUC DK CKOV
dit : « Je le donne au duc d'Havre. Ecrivez! » Cela fut même sensible ;'» M. d'Argenson.
Pour en revenir à ce qui me regarde, M. le duc d'Havre allant remercier la Marquise de cette grâce, elle voulut lui dire quelque chose d'obligeant et, méprenant pour son frère, elle lui dit qu'il avait un frère à la Cour qu'elle ne connaissait pas fort particulièrement, mais qu'elle croyait un bon sujet. Il lui répondit que je n'étais que son cousin, mais que j'avais aussi beaucoup perdu, et qu'il n'y avait que du bien à dire de moi. Elle lui répliqua qu'elle le savait et qu'elle serait bien aise de me faire plaisir (elle cherchait à obliger la noblesse).
Le duc d'Havre, de retour à Paris, n'eut rien de plus pressé que de dire cela à ma mère, qui envoya chercher Mme de Leyde. Dans leur conseil à trois, ils résolurent que Mme de Levde parlerait tout de suite de la survivance à la Marquise avec qui, après le départ de l'Infante et l'habile retraite qu'elle avait faite l'été précédent, elle était restée fort bien. Mme de Leyde trouva la Marquise bien disposée. Sur cela, on décida que ma mère écrirait à M. d'Argenson et que l'on m'écrirait pour me faire revenir de l'Hermitage.
J'étais très fâché de la lettre à M. d'Argenson, et je m'attendais bien qu'il dirait que le Roi l'avait déjii refusé.
Voilà où tout en était, lorsque j'allai m'établir à Versailles pour cette affaire.
Le 1"' jour de l'An (1754^, j'allai aux Petites-Écuries, à la toilette de Mme de Leyde, pour l'engager à obtenir de la Marquise une entrevue avec moi, et je lui donnai la main pour aller à la messe à la paroisse : j'y remarquai une très jeune et jolie personne mise simplement. Je crois que c'était la demoiselle logée au Parc-aux-Cerf s, que l'on croyait qui amusait le Roi depuis dix-huit mois, et qui commençait à faire du bruit, depuis un an (1).
Le soir Mme de Leyde soupa chez Mme de Pompadour et lui demanda une audience, mais, y trouvant trop de difficulté,
il) Mlle .Miiriiliy. i\'. lu IK<W -1 tic lu p. l'.i'.t.
elle se restreignit à en demander une pour moi. La Marquise lui dit qu'elle était toujours disposée en ma faveur et que je n'avais qu'à lui faire demander audience par son valet de chambre, qu'elle me la donnerait dès qu'elle le pourrait.
J'avais bien préparé, dans les huit jours de devant, les mémoires étendus et abrégés de tout ce que j'avais à dire. J'allai au valet de chambre faire connaissance et lui dire de me procurer audience. Le lendemain, je vins voir si cela avait été possible, mais elle n'eut pas le temps.
Le 3 janvier, vers midi, j'allai savoir de son valet de chambre, nommé Bourbillon, pour quand ce serait. Elle était à sa toilette secrète, le Roi allant y descendre. C'est pourquoi elle avait fait fermer sa porte. Le valet de chambre alla lui demander son heure. Elle me fit entrer sur-le-champ. Comme il y avait deux ou trois personnes, je no lui parlai pas, d'abord. J'avais arrangé le résumé de toutes mes raisons. Elle se leva pour reconduire une dame, et, ensuite, me fit entrer avec elle dans son arrière-cabinet de laque rouge où, pendant un demi-quart d'heure, je lui dis, avec assez de hardiesse, mes raisons.
Je sondai d'abord pour voir si elle était réellement prévenue de mon affaire. Elle me dit qu'elle savait que c'était pour le gouvernement de Condé, qu'elle n'était pas prévenue pour d'autres, et qu'elle ne croyait pas que M. de Cernay dût y prétendre, à moins que ce ne fût pour son bras (1). A quoi je lui répondis toute sorte de bien de M. de Cernay, que je désirais fort qu'il fût content, mais que tous les gouvernements lui étaient également bons, au lieu qu'il n'y avait que celui-là qui me convînt et qui pût faire tout mon agrément. Elle parut le sentir et me dit que M. de Cernay ne devait pas m'inquiéter ; ensuite je lui dis en abrégé mes meilleures raisons, les promesses lorsque le comte Danois l'eut, mes pertes terribles, la dernière guerre ; que le dédommagement dans l'endroit même est plus naturel; que mon cas, étant unique,
1 Le marquis de Cernay avait eu un bras emporté à la balaille de Lawfeld, en n47.
ne devait pas exciter la plainte; que j'étais de l'origine des Cabinets et que le Roi avait loué ma conduite aux deux batailles qu'il avait vues; qu'il serait trop cruel d'être banni de chez moi par les désagréments, etc., enfin que, lorsqu'elle m'avait fait manquer la charge de M. de la Fare, elle m'avait promis de réparer.
Elle écouta bien ; tout cela parut prendre ; elle me dit qu'il fallait sonder M. d'Argenson, sans lui dire que je lui avais parlé ; qu'elle ne s'étonnerait qu'il eût changé, et de lui rapporter comment je l'aurais trouvé disposé. Sur cela, elle rentra à sa toilette et s'y remit. Nous y causâmes de \'oltaire et d'autres choses. Elle entendit du bruit, et se leva. Je crus devoir me retirer et, comme je sortais et refermais la porte, je vis, comme une apparition, le Roi sortir du cabinet où j'avais eu mon audience, et où il m'aurait fort embarrassé, s'il était descendu alors.
Je m'étais bien gardé de dire à la Marquise que, le jour de l'An, j'avais vu M. d'Argenson; que je ne lui avais parié de rien, mais que lui m'avait dit « qu'il avait reçu des lettres de ma mère ; qu'il en avait même déjà parlé au Roi (ce qui n'était pas vrai, car la goutte l'avait empêché d'y aller), mais qu'il était mortifié d'être obligé de dire (il disait cela en levant les épaules, comme fâché) qu'il avait trouvé que le Roi ne voulait pas se départir de la règle générale... » Je l'interrompis, là-dessus, en lui disant qu'il pouvait se trouver des circonstances particulières, mais que je ne voulais pas lui parler d'affaires pendant qu'il était incommode. Sur quoi je m'étais retiré pour ne lui pas laisser achever un refus qui put m'exclure tout à fail.
Le 7 janvier, j'allai à la .Meute, faire ma cour toute la journée. Je prévins le valet de chambre, qui me promit de venir me chercher dès que la Marquise serait seule. En effet, comme j'étais au débotté du Roi, qui venait de tirer des daims, il vint me chercher. Je trouvai la Marquise seule, écrivant. Je lui dis que j'avais trouvé M. d'Argenson fort vacillant et [léiiétré des difficultés générales des survivances. Elle me retint environ un quart d'heure et, me parlant à
cœur ouvert, et avec grande bonté, elle me fit voir son éloignement déclaré pour M. d'x\rgenson, me dit qu'il fallait que je lui fisse parler par M. de Soubise, qu'elle croyait le seul homme delà Cour qui lui était resté attaché ; que M. de Soubise était un honnête homme et que M. d'Argenson ne lui refuserait rien (me faisant entendre qu'il était son principal soutien); que je pouvais prier, de sa part, M. de Soubise de lui en parler, sans la nommer ; que tout ce que j'avais à craindre était que M. d'Argenson, en présentant l'affaire, ne dît quelque mot contre, de conséquence ou autre ; qu'on ne pouvait compter sur lui. Et elle s'étendit sur le malheur du peu de gens sur qui on put se fier, et du peu d'honnêtes gens qu'il y eût à la Cour ; que c'était un terrible pays et que la plus grande partie de ceux qui l'habitaient était bien méprisable. Enfin elle parla comme si elle craignait pour ellemême. Elle ajouta qu'elle ne me manquerait pas, mais que, quelque bien qu'elle prévint le Roi, il ne pouvait décider contre ses ministres, et que, quand ils lui présentaient les choses du mauvais côté, il était bien à plaindre; enfin que, quand je pourrais espérer du côté de M. d'Argenson, et s'il n'était pas contre, je n'avais qu'à donner les mémoires et l'avertir.
Par l'éloignement décidé qu'elle me montra pour M. d'Argenson, je vis tout ce que j'avais vu, dans une occasion à peu près pareille, pour M. de Maurepas, mais restait à savoir si elle avait un crédit aussi sur qu'alors. Je vis donc que son crédit et celui du garde des Sceaux liés faisaient le premier poids ; que celui de M. d'Argenson seul, mais aidé de M. de Soubise, tenait, tète levée, le second état, et que M. de Soubise, ami du Roi, de Mme de Pompadour et de M. d'Argenson, tenait un état mitoyen et une balance entre eux qui lui faisait jouer un puissant rôle, et bien noble, sans compter le crédit que prenait peut-être la jolie dame du Parc aux Cerfs qui, à ce que l'on croyait, avait lieu d'espérer beaucoup, si elle devenait grosse.
Cette grande audience de la Meute, la plus intime que je pusse désirer, me donna plus d'espérances que je n'avais
210 JOLlt.NAL DU DUC DE CHOY
encore osé avoir, et m'enhardit. Le soir, M. le Dauphin et Mesdames arrivèrent, de sorte qu'avec les menins, nous soupàmes environ quarante entre nous, à la seconde table.
Je passai la soirée à méditer tout ceci dans la chambre de ,M. d'Iluutel'ort. Les jours suivants, nous convînmes, avec le prince de Tingry, que je m'adresserais droit au prince de Soubisc, auprès de qui il ne fallait pas d'entours. Je rendis compte de tout cela à ma mère, sur les démarches de qui je n'avais pas compté assez, jusque-là, avec d'autant plus de tort qu'elle s'y portait avec esprit et une activité surprenante. Me promenant avec elle dans son jardin, elle me proposa d'écrire à ^L de Soubise. Je ne l'acceptai presque que par complaisance, ne comptant pas sur ce que cela ferait. Cependant, cela fit tout au mieux : elle lit une grande lettre de quatre pages que le duc d'ilavré et moi nous repassâmes. Elle était singulièrement bien, forte et pressante, y ayant bien des choses qu'elle pouvait dire, que je ne pouvais pas dire. J'envoyai cette excellente lettre, le 16, à M. de Soubise, à Trianon, devant y aller le lendemain.
Le 17, M. de Soubise vint tenir le deuil aux messes de Mme de Tallart, où nous fûmes tous. L'après-dîner, j'allai à Trianon. En arrivant et m'enhardissant (chose très nécessaire, surtout à propos de la Cour), j'allai droit chez Mme de Pompadour, où j'entrai sans être annoncé. J'y trouvai son médecin, M. Quesnay (1), avec qui je causai de l'histoire du chevalier de Jaucouii (2). Elle était dans son cabinet avec le comte de Noailles. Elle sortit. Je lui parlai naturellement. Elle me dit de môme qu'elle savait, par yi. de Soubise, que ma mère lui avait écrit, mais que je prisse garde que M. d'Argenson ne fût engagé pour M. de Cernay, et que M. de Soubise avait été prévenu aussi, et qu'il ne pouvait guère être
^1) François Quesnay (1694-1 774), médecin et économiste célèbre, chef de l'École des physiocmles. et nn des principaux collaborateurs do VEncyctopéitie.
(2) Louis, chevalier do Jaucourt 1701-1779), collaborateur de VKncyclupéiUe, auteur d'une Histoire de ta vie et des œuvres de Leibnilz^ etc. On raconte rpi'un Dictionnaire nnivcrset de médecine, en six volumes in folio, dont il était l'auteur, se perdit irréparablement sur les coMes do Hollande, avec le navire ■qui en portait le manuscrit chez un imprimeur d Amsterdam.
que neutre ; que je le ménageasse bien, que je pouvais compter qu'il ne me tromperait pas, ni elle non plus.
Je lui demandai d'aller suivre cela à Bellevue. Elle me dit que cela ne se pouvait pas. Sur quoi le Roi parut et nous surprit encore ensemble. Je sortis un peu effrayé de cette audience, mais cependant la trouvant plutôt bonne que mauvaise, parce que l'on paraissait bien disposé pour moi, et à me parler vrai.
J'allai dans le salon, attendre et guetter M. de Soubise. Un moment devant le souper, il arriva. Je lui parlai dans la porte et dans l'antichambre. Il me dit, avec sa politesse ordinaire, qu'il avait reçu les ordres de manière qu'il irait les prendre chez elle ; qu'il était vrai que l'on lui avait parlé de l'autre côté ; que je l'avais prévenu le premier ; que j'aurais en tout la préférence, mais que cela le gênait ; que, pour dire mes raisons à M. d'Argenson, il les dirait au mieux, ayant été témoin de tout ce que je valais, et pénétré de la façon dont je l'avais reçu et accompagné ; que nous en parlerions le lendemain.
Sur quoi, le comte de Noailles me rendit le service de la première importance de demander que je revinsse le lendemain, ainsi que le duc d'Havre, à Trianon.
Nous soupâmes trente-sept personnes avec le Roi. On se plaignait que cela s'étendait fort, et jusqu'à des personnes que l'on y avait vues pages, il n'y avait que trois ou quatre ans. Je revins, fort content, coucher à Versailles.
Le duc d'Havre, depuis deux mois qu'il avait été obligé de s'attacher à la Marquise, était devenu courtisan intime, sans avoir jamais chassé avec le Roi, ce qui avait peu d'exemples. Il y avait huit jours qu'à un voyage de Trianon, il avait soupe pour la première fois (hors à l'armée) avec le Roi. A celui-ci, il eut permission d'y venir tous les jours. Le lendemain matin, je revins avec lui et, le soir, il soupa pour la première fois chez Mme de Pompadour, ce qui était la grande faveur et fort au-dessus de moi. Je vis le comte de Noailles, à Trianon, lui procurer cette faveur par une plaisanterie.
212 JOURNAL DU DUC DE CROt
Le lendemain 19 janvier, il soupa, pour la première fois, dans les cabinets du Roi, à Versailles, de sorte qu'il fut, tout d'un coup, des courtisans intimes. Cela m'apprit qu'il n'y a que les souterrains bien pris et bien choisis qui font parvenir, ut qu'alors il était à peu près aussi aisé de parvenir, en débutant, au pinacle, que d'j' arriver par degrés.
Le 18, j'allai à onze heures, avec le duc d'Havre, à Trianon. Nous allâmes d'abord chez le prince de Tingry, avec qui je refis mon plan pour suivre mon affaire . De là, nous descendîmes au salon, où je trouvai le prince de Soubise qui allait partir après le lever du Roi. Je m'emparai de lui et je le menai dans la salle à manger, où j'eus une conversation d'un quart d'heure très importante. Je lui dis, en abrégé, toutes mes raisons, comme j'avais dit à la Marquise : qu'elle m'avait chargé de lui dire qu'elle s'intéressait à mes mémoires ; qu'il était de son honneur de soutenir ses parents ; que l'on penserait mal de lui, dans les pays étrangers, s'il ne le faisait pas ; qu'il était désigné pour soutenir l'ancienne noblesse, qu'il connaissait ma position et savait qu'il s'agissait de mon bonheur ou de mon maliieur, enfin tout ce (jui pouvait le toucher.
Je lui fis lire, d'une manière très avantageuse pour moi, la partie de la lettre de M. d'Argenson, d'après Fonteno}', qui appuyait et prouvait fort ce que je disais des promesses qui m'avaient été faites. Tout cela me parut faire effet dans son esprit, mais, me parlant avec une franchise qui paraissait de bon augure, il me dit qu'il avait promis d'être neutre, mais qu'il parlerait, dès le lendemain, à M, d'Argenson, et qu'il irait chez ma mère, mardi ou mercredi, lui en rendre compte.
De là, ayant été appelés pour le lever, nous passâmes dans la chambre du Roi, où je lui dis que cela me tournait la tête d'inquiétude ; que c'(itait bien dommage de pouvoir se reprocher tout ce que je faisais à cette jolie maison de chasse de rilermitage, qu'il connaissait. Il me dit de me tranquilliser, qu'il comptait que M. de Séchelles était rentré, que M. d'Argenson n'était pas engagé ; enfin, là, dans la chambre du
Roi, et presque devant lui, il me dit de ne pas me tourmenter ; qu'il connaissait mieux que personne ma position, et que j'aurais ce goiivernement-lk (1).
Je sortis bien content et commençant à prendre espérance. Après la messe du Roi, où le comte de Noailles, le duc d'Havre et moi nous assistâmes seuls et dévotement, ce qui, loin de nous nuire, nous faisait estimer, nous fûmes chez la Marquise. Le Roi vint d'abord la prendre pour se promener dans les jardins, serres et ménagerie de Trianon, ce qui dura deux heures. Comme je parlais jardinage au duc d'Ayen, dont c'était le goût comme le mien, le Roi demanda ce que nous disions. Le duc d'Ayen dit que nous parlions campagne, que j'en avais une charmante auprès de Condé, qui commençait à faire grand bruit. Le comte d'Estrées et plusieurs autres en dirent des merveilles. Le Roi me demanda comment cela était : je dis que c'était une forêt percée, et qu'il faudrait y refaire la maison au centre d'une croisée de quatre routes, à angle droit ; que j'étais embarrassé par les dessins parce que je voulais un salon au milieu qui vit des quatre côtés sans rien offusquer, et de jolis logements dans les quatre coins, qui eussent vue dans les routes.
Le Roi aimait beaucoup les plans et le bâtiment. 11 me mena dans son joli pavillon des jardins du Trianon (2), me fît remarquer que c'était dans ce goùt-là qu'il me fallait bâtir, et, en effet, c'est ce qui remplissait le plus mon objet. Il commanda à M. Gabriel (3) de me donner deux plans qu'ils avaient faits ensemble dans le même goût, et, demandant du papier et du crayon, je lui fis un croquis de ma position. Il
^l) Phrase soulignée dans le texte originU.
ï2) En 1150, Louis XV avait fait construire, sur les dessins de Gabriel, près des glacières de Trianon, la Ménagerie, qui comprenait une laiterie, une vacherie et une bergerie. Devant la laiterie s'éleva un pavillon octogone, llanqué de quatre cabinets et surmonté d'un toit en terrasse. Ce bâtiment existe encore aujourd'hui.
(3) Jacques-Ange Gabriel 1709-1782 , fils et petit-fils d'architectes du Roi, constructeur de l'École militaire, des hôtels de Grillon et de Coislin, du Garde-meubles i aujourd'hui ministère de la Marine', place de la Concorde, etc. Il restaura le Louvre et exécuta nombre d'autres travaux, tant à Paris qu'à Versailles et ailleurs.
dessina ces idées longtemps lui-même et avec M. Gabriel, retournant cette position pour laquelle il parut s'intéresser (c'était ce que je voulais) pendant longtemps. Enfin, cela dura plus d'une heure, et tant que j'en étais embarrassé. Le soir, à son grand couvert, et le lendemain dans ses cabinets, où était le duc d'Havre, il en parla encore avec intérêt, et ce fut la nouvelle du jour.
L'heure du dîner étant venue, et toutes les poules étant visitées et les œufs frais enlevés, et ayant parcouru toutes les serres chaudes bien curieuses, mais où l'on étoulTuit, on revint à Trianon. Nous nous mîmes à table pour déjeuner avec le Roi. A trois heures et demie, il partit à pied de Trianon, par les jardins. MM. de Croissy, de Tingry, le duc d'Havre et moi, nous le suivîmes seuls, avec le duc d'Ayen, qui était de quartier. Etant sortis dans le parc où il faisait bien crotté, nous vîmes des perdrix de tous côtés. Le Roi dit au- duc d'Ayen de prendre le fusil du garde qui était là, et de tuer le coq. Mais il en manqua un d'abord, et du second coup tua une poule, ce qui divertit le Roi.
Nous fûmes par le petit chemin sablé. En approchant de l'Hermitage, le Roi monta en carrosse. J'y allai en courant. Le Roi, en montant, nous avait dit : « En général, montez dans l'autre ! » Mais le duc d'Havre, n'ayant pas parlé à M. le Premier, vint aussi à pied avec M. de Tingry. Nous parcourûmes, avec le Roi, tout l'Hermitage, les serres, la ménagerie et tout ce joli endroit. J'y pris, ainsi qu'à Trianon, des connaissances pour mes jardins, et je tâchai d'apprendre et de ramener partout ce qu'il y avait de mieux. Nous prîmes des graines de buisson ardent. Je vis avec plaisir une pendule de la Marquise avec un serin sifllant plusieurs airs, faite avec soin. En sortant, le prince de Tingry ayant dit à M. le Premier la circonstance et l'attention que l'on avait eue, le duc d'Havre monta dans les voitures sans autre forme, et nous retournâmes tous trois à Versailles, dans la voiture de suite.
En rentrant, j'allai pour voir M. d'Argenson, mais je trouvai que Mme d'Estrades y entrait. Ainsi, porte
close, et je vis l;i nécessité de lui faire parler par elle.
Je n'ai guère passé de plus agréable et intime journée à la Cour.
Le 19, le duc d'Havre, sans avoir chassé, soupa dans les cabinets. La veille, il avait soupe chez la Marquise. J'ai dit comme je l'avais vu inviter. Ainsi j'avais assisté à tous ses triomphes. Pour moi, je fus renvoyé, quoique le Roi ait beaucoup parlé de mon Hermitage, et, le lendemain, qu'il en ait encore beaucoup parlé à Mme de Leyde, à son grand couvert. Cela me lit voir que, de lui-même, hors les fort anciens qui étaient dans la grande habitude d'y être toujours, il n'y n'y avait que ceux dont lui parlait la Marquise de bien traités.
Le 20, après sa toilette, je lui rendis compte de ce que M. le prince de Soubise venait de me dire, et, la priant de commencer à le réchauffer en ma faveur, elle me dit de chasser le lendemain, ce que je fis. Je fus appelé des premiers, et bien traité. Ainsi, à moins d'avoir quelques moyens de plaire et d'amuser beaucoup soi-même, par quelque chose de particulier, on ne pouvait espérer aucun agrément auprès du Roi, que par elle, et il ne parlait plus du tout aux autres.
Le samedi, M. de Soubise travailla, comme commandant de camp, chez M. d'Argenson, où ils s'assemblaient tous les huit jours pour décider les évolutions de l'infanterie. Il m'avait promis de lui parler pour moi, de sorte que, de bonne heure, le 20, je me rendis chez M. de Soubise, qui s'habillait.- J'eus ensuite une conversation importante avec lui. 11 me dit qu'il n'avait pas trouvé M. d'Argenson mal intentionné pour moi, mais décidé contre les survivances, et qu'il serait toujours contre ; qu'il n'avait aucun engagement auprès de M. de Cernay, qu'il ne paraissait pas qu'il en eût parlé au Roi, et qu'il en eût eu un refus, comme il avait commencé à me le dire ; que la survivance que l'on venait d'accorder au fils de M. de Villefort (1) du gouvernement de la citadelle de Valen-
'D Louis-Fraiii;uis d'Isarn de Villefort de Muuljeu, seigneur de Lestang,. chevalier de Saint-Louis, du Mont-Garmel et de Saint-Lazare, gouverneur de
ciennes, avait été à cause de son mariage, et malgré M. d'Argenson, M. le Dauphin l'ayant emporté du Roi, h force d'importunité, à cause de sa sous-gouvernante (1).
Enfin, nous convînmes avec M. de Soubise qu'il fallait toujours presser du côté de la Marquise, et tâcher de tirer au moins une promesse par écrit qui équivalût à une survivance. J'en allai, ensuite, rendre compte à la Marquise, comme j'ai dit, et elle parla de moi au Roi, puisque je fus remis des Cabinets. Le prince de Tingry, qui m'aidait et me conduisait très bien, s'informa de Mme d'Estrades, et sut qu'elle n'était pas engagée, mais des voyages du Roi nous causèrent dix jours de retard.
Le 23 janvier, M. le prince de Soubise vint chez ma mère pour répondre à sa grande lettre (qui m'avait fait un excellent effet). Il fut plus d'une heure seul avec elle. Il la sonda plusieurs fois pour voir si elle ne se contenterait pas d'une simple promesse, ou d'une promesse par écrit. Elle tint ferme, parla tout au mieux, dit que rien ne pouvait la rassurer qu'un bon, détailla avec force tout l'historique depuis mon grandpère, nos principales raisons, nos désagréments déjà essuyés et dans le cas de nuire encore. Elle dépeignit tout cela avec force, qu'après tant d'années de travail, elle avait bien mérité, sur ses vieux jours, cette marque de bonté ; enfin, elle parla si bien et si dignement (elle parlait et écrivait très bien quand elle était en train), que M. de Soubise parut convaincu. Il lui dit qu'il s'offrait pour être son agent auprès de la Marquise et du comte d'Argenson, étant bien avec tous, deux, malgré leur éloignement ; qu'il s'offrait pour être son négociateur et que, puisqu'elle le prenait comme cela (comme s'il fût venu de la part du ministre pour la sonder), il regardait l'affaire comme faite, qu'elle y pouvait compter (2).
la citadelle de Valencienncs, lieutenant dos grenadiers îles Gardes françaises, était mort, en mars 1749, à l'âge de ij ans environ. Il était fils de Mme de Villcfort, ancienne sous-gouvcrnantc des Enfants de France, et avait épousé Margiierite-Lonise Billmiarl de Kervazogan.
(1) Mme d'Eslrades, maîtresse de d'.\rgcnson. ^V. les Mémoires de Marnionlel, t. II, p. 23, éd. TotnxBcx.)
(i) Phrase soulignée dans le texte original.
Alors, nous commençâmes à espérer, car, jusqu'alors, et surtout en entamant l'afTaire, je n'avais jamais osé m'en flatter. J'allais souvent dîner chez le prince de Tingrj-, ou plutôt le voir dîner, et nous concertions tout, mais plusieurs voyages du Roi à Bellevue, retardèrent la suite de l'alTaire, ce qui m'inquiétait, ayant peur qu'en traînant, on ne se refroidît, ou qu'il arrivât quelque changement à la Cour, ce qui pouvait arriver d'un moment à l'autre, ou M. d'Argenson devenir plus goutteux, ce qui m'aurait remis loin. Je voulais, surtout, profiter de l'absence de M. de Séchelles, ami de l'autre côté, et que je n'avais osé prévenir, et de celle de M. de Cernayqui s'endormait, ne sachant pas que je travaillais si fort.
Le 28 janvier, je vins, le soir, à Versailles, et, après avoir écrit tout ceci, j'allai faire ma cour à l'ordre, sans avoir chassé, car la gelée, qui reprit alors très fort, en avait aussi empêché le Roi. Nous n'étions que sept ou huit courtisans. Le Roi nous nomma tout de suite, et j'y soupai pour la première fois (à cause de la circonstance) sans avoir chassé. Nous ne fûmes que quinze à table, y compris le Roi, et les cinq dames, et le service. Le Roi, n'ayant pas de monde pour faire sa partie, nous fit asseoir et causa amicalement. Cela fut fort agréable pour nous, mais, l'étant moins pour lui, il se retira de bonne heure et, à minuit et demie, il vint à son coucher ordinaire où, partie du service manquant, il se déshabilla à la hâte, sans prière ; je ne sais s'il avait des projets pour sa nuit.
Le 31 janvier, le Roi revenant de Bellevue pour passer quelques jours à Versailles, je m'y rendis le soir pour pousser vivement l 'affaire, M. le prince de Tingry m'ayant promis de parler, ce même jour-là, à Mme d'Estrades, et de m'en dire des nouvelles au coucher. Elle me donna rendez-vous le lendemain à cinq heures.
Le 1'"' février, je suivis le Roi à Saint-Germain, où il alla malgré un chemin gelé qui faisait trembler pour ceux qui étaient à cheval. Cependant, à force de bien ferrer à glace, il n'arriva pas d'accident. Une demi-lieue en avant dans la fo-
rôt, prés la Mare à la douzaine, on avait fait un chemin de huit pieds de large, en pelant la neige et l'herbe, ce qui faisait un fond saLlé comme un manège. Ce chemin tourno^-ait avec art, dans les plus beaux endroits de la futaie, et comme au hasard, et après un quart de lieue, on se retrouvait à même point. Le Roi montait trois chevaux et leur faisait faire, à son galop de chasse ordinaire, chacun trois tours, ce qui lui faisait faire plus de deux lieues, et le secouait, ce qui lui était absolument nécessaire, car, dès (ju'il était plusieurs jours sans courir, il lui prenait des jaunisses et des rliumatismes, son habitude, là-dessus, étant devenue nécessité. Il était assez agréable de courre ainsi, au milieu de cette belle futaie et de cette neige, comme dans un beau bosquet. J'y galopai et travaillai mes deux chevaux (car je n'en avais plus davantage) avec plaisir.
Après, le Roi vint déjeuner, à l'ordinaire, chez le duc d'Ayen ; après quoi, étant dans la première voiture de suite, nous le suivîmes à Trianon, où il iit la tournée ordinaire de ses ménageries et de ses serres chaudes. Celle des arbres en espalier à simples grands vitraux, qu'un particulier aisé peut avoir, était ciiarmante, cela faisant un espalier de pêchers, pruniers, abricotiers et cerisiers tous en fleurs, et quelquesuns avec des fruits gros comme le bout du petit doigt ; mais il Y avait des fourneaux dans les murs.
De là, le Roi revint à Versailles. Je fus renvoyé à l'ordre, à cause de tous les cordons bleus qui se rassemblaient, et je fis un souper agréable chez M. Rouillé.
Le 2 février, jour de la Chandeleur, j'allai à cin(] heures à mon rendez-vous chez Mme d'Estrades. Je la trouvai seule, qui m'attendait. Je lui dis, en abrégé, mes raisons : les promesses qui m'avaient été faites, la certitude que ma mère voulait avoir avant de mourir. Je lui peignis, le plus pathétiquement que je pus, les désagréments que nous avions essuyés, ceux que je pouvais essayera tout moment, et qui me bannissaient du c/ic: moi le plus agréable, etc. Je la su])pliai de dire à M. d'Argenson qu'elle avait été témoin de l'intérêt que le Roi prenait à mon habitation, et qu'elle partageait
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mes craintes ; qu'elle s'intéressait à ma satisfaction à cet égard. A quoi elle me répondit qu'elle en parlerait incessamment à M. d'Argenson et qu'elle m'en rendrait compte au plus tôt, mais que, quelque bonne volonté qu'il eût, je savais quei si le Roi n'était bien prévenu, il ne pouvait être sur de faire réussir les choses ; qu'ainsi elle me conseillait d'en parler à la Marquise. (Nofa qu'elle était alors au plus mal avec elle, quoique ce fût la Marquise qui l'eût mise là ; ainsi le conseil paraissait de bonne foi.)
Je lui dis que je le ferais, que je viendrais savoir la réponse, et je me retirai en faisant beaucoup de remerciements.
Cette démarche me parut bien avoir réussi, et j'en augurai bien. De là, j'allai au Salut, pour me remettre dans les vrais principes, tâchant que tout cela ne m'en détournât point, et ne m'y prêtant que parce que c'étaient les seuls moyens permis par l'usage et les circonstances de parvenir à ce que je pouvais raisonnablement souhaiter, et qu'ainsi j'aurais fait très mal de négliger. Mais tout cela ne troublait en rien la tranquillité intérieure de ma philosophie chrétienne, quoique j'en eusse l'esprit fort occupé. Je vis le Roi entendre tout l'office et dire ses heures avec une dévotion qui, soit habitude, soit vraie vocation, avait l'air de la bonne piété, et je crois que, cherchant à se fiiire illusion sur tout cela, il tâchait de s'arranger comme ceux qui disent :
Il est, avec le Ciel, des accommodements!
Le soir, je trouvai le prince de Tingry, à qui j'en rendis compte.
Le 3, à huit heures du soir, après le couvert du duc d'Ayen, j'allai chez Mme d'Estrades pour voir si elle avait parlé : je la trouvai encore seule, et lisant. Elle me dit qu'elle s'était occupée de ma commission; que ]\L d'Argenson lui avait dit qu'il y avait longtemps qu'il savait les raisons que j'avais de prétendre à ce gouvernement-là ; qu'il était persuadé que je pouvais y réussir, à la mort de M. le comte Da-
nois ; qu'il serait très porté pour moi, et qu'iU'étaitdéji'i, mais qu'il serait toujours pour que l'on n'accordât pas de survivances : que c'était une très mauvaise façon et le moyen de se priver d'accorder des grâces et de se lier les mains ; que le Roi pensait de même et était déterminé à ne pas ouvrir cette planche {sic).
Quoique je m'attendais à cette réponse, je vis très noir, mais j'insistai toujours sur mes raisons particulières : à quoi elle me dit qu'elle lui avait avoué qu'elle m'avait conseillé de m'adresser à la Marquise, et qu'il avait dit que je ferais bien ; qu'ainsi ello était persuadée qu'en gros M. d'Argenson ne serait pas contre moi, mais que je ne pouvais trop bien prévenir la Marquise. Cela faisait un assez plaisant eifet : les partis les plus opposés me renvoyaient les uns aux autres, soit intérêt pour mon affaire, soit défaite pour en rejeter la nonréussite sur le parti contraire. Quand je rapportai tout cela au prince de Tingry, nous ne pouvions nous empêcher de rire de ces contrastes.
Pour en revenir à Mme d'Estrades, je la remerciai de ses conseils ; je promis bien de les suivre à la lettre. Elle m'assura qu'elle en reparlerait fortement, quand je voudrais, h M. d'Argenson, ne cachant pas le crédit qu'elle avait sur lui, et nous nous quittâmes fort contents l'un de l'autre.
Le soir, au souper, chez Mme de Pompadour, où elle était toujours, ainsi que dans les cabinets, malgré la rupture intérieure avec la Marquise, elle dit les mêmes choses au prince de Tingrj', qui me les redit au coucher, et nous convînmes qu'il fallait parlera M. de Soubise, et aller en avant. Cependant, M. le prince de Tingry me disait que, pour la survivance, cela était trop impossible, et que je ne l'aurais pas, mais (juecela servirait toujours à mener ii quelque Ixiiine espérance et à bannir M. de Cernay. Je le sentis bien et j'étais fort fâché d'avoir, par cette voie, qui était cependant la meilleure, trouvé M. d'Argenson si difficile : cela me faisait mal augurer.
Voyant que je ne pouvais joindre M. de Soubise, et voulant
faire écrire ma mère, au lieu de faire des courses inutiles avec le Roi, je partis de Versailles.
Depuis la Chandeleur, il avait fait une neige affreuse et qui n'avait guère d'exemple : j'en trouvai le chemin rempli, et plus d'un pied dans la plaine, où je m'arrêtai pour voir les pauvres perdrix, devenues familières, faire des trous dans la neige pour gratter. Elles faisaient pitié, et il en périt bien. Il était bien difficile d'aller dans Paris !
Le 5, je priai ma mère de me donner une lettre pour M. de Soubise, lui demandant rendez-vous pour moi. Il me le donna le 5, à quatre heures ; j'y fus avec peine, les chevaux ne pouvant marcher. Je lui parlai pendant plus d'une heure, et le priai de me parler vrai. Il ne le fit que trop : il me dit avoir déclaré à ma mère qu'il était persuadé que j'aurais, un jour, le gouvernement de Condé ; qu'il s'offrait, à présent comme alors, d'être son solliciteur, mais que l'on se trompait si on le croyait maître de M. d'Argenson; qu'il était ministre, et ministre ferme ; que, souvent, il ne pouvait en tirer ce qu'il voulait ; que M. d'Argenson s'était fait une loi contre les survivances, qu'il n'en démordrait pas ; qu'en effet, il n'y avait jamais eu d'exemple d'en accorder sans l'agrément du pourvu ; que ce que nous demandions était, peut-être, sans exemple en France et qu'il le croyait impossible.
Je vis, alors, l'affaire manquée, et je fus, un moment, atterré. Je me remis, cependant ; je tins ferme et dis que le Roi était le maitre de tout ; que l'on voyait des choses bien plus singulières; que, si ce n'était en survivance absolue, on pouvait faire l'équivalent sous une autre forme. Il me donna peu d'espérance, mais me jura qu'il parlerait de moi la première fois qu'il verrait M. d'Argenson, le plus avantageusement pour le bien prévenir, et qu'il fallait toujours agir et tenter l'aventure. Sur quoi, je le quittai très intrigué et voyant fort noir.
En chemin, il me vint en idée d'aller conter tout cela au prince de Tingry : il me dit que je ne ferais pas mal de beaucoup mettre ma mère en avant, et de dire qu'elle ne voulait
pas ni'aider pour payer l'acquisition de Blaton (1), dont je lui avais parlé, ni pour continuer mes ouvrages, ce qui faisait que je restais en l'air et fort embarrassé, si elle ne voyait pas que j'eusse l'assurance de n'être pas, un jour, obligé d'abandonner cette demeure et cette terre, par des désagréments pareils à ceux qu'elle avait essuj'és.
En effet, cela était assez dans les idées de ma mère. Je fus frappé de ce moj'en. Je retournai chez moi le mettre par écrit et faire écrire dans le même système (qui devint un de mes principaux moyens) à ma mère une lettre très fulminante à M. d'Argenson. Elle eut la bonté de me la donner dès le même soir.
Le G février, je me levai avec le jour, etje partis à huit heures pour Versailles. Le chemin n'était qu'une glace, et je ne me souvenais pas d'avoir jamais tant vu de neige à Paris et dans les environs. On mandait que l'hiver était terrible au nord, et on nous l'avait prédit par des principes physiques de M. Lemonnier (2). J'allai d'abord chez le comte de Noailles voir la liste, et je vis que j'étais marqué pour aller le jeudi à Trianon, comme je le lui avais demandé. Ensuite, j'allai chez Mme d'Estrades. Elle n'était pas éveillée, mais, la suivant toute cette matinée, je la demandai chez madame Adélaïde. Elle vint dans l'antichambre. Je lui donnai la lettre de ma mère pour M. d'Argenson. Elle promit de m'en rendre réponse le lendemain, à Trianon.
J'allai dîner chez M. le cardinal de Soubise, dont Mme de Marsan tenait toujours la table, à diner ; il allait souper chez elle. M. le prince de Soubise y vint, à l'ordinaire, faire une apparition. vVprès ce dîner, j'allai, pour me dissiper un peu, voir le plan en relief, ensuite la Comédie italienne. Puis je m'enfermai le reste du jour dans ma chambre, à écrire tout ceci pendant quatre heures, et à me tranquilliser, et je ne pris qu'une écuelle de lait.
(1) Nom d'une terre aciiuise en Ilainaut, ù 1!) UilomèU'cs d'AUi, par lu prince de Croy. 11 obtint, en 1750, du conseil souverain de l'Impératrice-reine, l'autorisai ion d'en extraire de la houille.
2) Pierre-Charles Lemonnier, célèbre astronome \,nij-i'!99i, membre do l'Académie des Sciences en 1730.
Le 7 février, je dormis et me reposai tout le matin. A quatre heures du soir, j'allai à Trianon, chez Mme d'Estrades où était tout le monde. On sortit et quand nous fûmes seuls, elle me dit qu'elle avait donné la lettre de ma mère à M. d'Argenson ; qu'il me donnait, au lendemain huit heures du soir, le rendez-vous que je lui avais demandé, et qu'il ne s'était point ouvert sur autre chose. Je lui montrai mes plans du parc de l'Hermitage et le petit gravé, pour faire voir la situation et l'agrément (je les avais fait faire exprès). Elle me dit simplement que la convenance était grande. Je fus bien aise d'avoir un rendez-vous, mais je trouvai qu'elle se refroidissait, et j'en augurai mal.
Je ne pus parler en particulier, ce jour-là, à Mme de Pompadour, et la soirée se passa à l'ordinaire. Nous soupàmes beaucoup de monde, et je fus fort en conversation, surtout avec M. le prince de Condé que le mariage avec Mile de Soubise avait mis très bien avec la Marquise et de toutes les parties du Roi, et avec le duc des Deux-Ponts (1), qui en était aussi, et très bien traité. Je revins à une heure et demie.
Le 9 février, à onze heures, je retournai à Trianon, M. le comte de Noailles, depuis la première fois que le duc d'Havre me l'avait occasionné, m'ayant fait obtenir cette permission que je tournai en usage, comme toutes les choses de la Cour. J'y menai M. d'Ecquevilly. Nous assistâmes au lever ; après quoi le valet de chambre de la Marquise, que j'en avais prié, me fit avertir. Je la trouvai avec peu de monde. Je ne pus que lui dire que j'avais rendez-vous pour le soir et lui demander si elle avait prévenu le Roi. Elle me dit que oui, et qu'il ne lui fallait qu'un mot d'écrit ; qu'elle agirait dès que je l'avertirais.
De là, malgré la neige et le grand froid, le Roi alla, à l'ordinaire, et suivant sa routine, à toutes ses ménageries et serres chaudes. Enfin, il vint au petit château du milieu du jardin. C'est là que je le voulais, et pourquoi j'avais fait faire
1) Chrétien IV, prince palatin, duc des Deux-Ponts ,n22-n73), souverain des Deux-Ponts depuis 1733, avait épousé morganatiquement une danseuse de l'Opéra, Mlle Gamache, qu'il avait titrée comtesse de Forbach.
mes plans. Je les avais sous mon habit, où ils m'embarrassaient assez. Je priai M. le ducd'Ayen, qui était le plus hardi à me servir, de dire au Roi de me les demander. Il le lui dit plusieurs fois.
Le Roi me les fit tirer. Je paraissais me faire prier. 11 regarda le plan général du parc un moment, raisonna sur le projet de la maison, persistant à en faire une en plus grand, dans le goût de ce petit cliàteau qui, en effet, était ce que j'avais vu de mieux pour mon objet. M. Gabriel dit qu'il travaillait à une idée qu'il avait pour cela ; qu'il la montrerait au Roi. Chacun dit son avis, et l'on trouva l'endroit agréable.
On revint diner à l'ordinaire, et, à quatre heures, le Roi retourna ;i Versailles, où je revins avec Mme d'Ecquevilly, qui était, pour la première fois, de ces voyages-là.
A huitheures du soir, j'allai chez M. d'Argenson ; je restai dans l'antichambre jusqu'à neuf, à causer avec M. de Cré. milles (i). A neuf heures, M. d'Argenson me fit entrer, pour se défaire du maréchal de Belle-Isle, qui le tenait depuis longtemps. Je lui demandai la permission de lui lire la lettre que je venais de lui écrire pour abréger et ne rien oublier. Je la lui lus de suite, avec soin, m'arrêtant sur les principaux articles et les faisant valoir. Il me répondit à chacun, et nous traitâmes la matière à fond. Quand j'eus tout dit, il me parla très nettement. Il me dit d'abord que, quand il était entré au ministère, il avait trouvé que, comme seigneur de l'endroit et famille nouvellement attaché à la France, j'avais une exclusion formelle de ce gouvernement, mais qu'il croyait que ma façon de penser, mes services et mon attachement à la Cour et auprès du Roi, étant assez connus, il espérait que l'on ne songerait plus à cela (2) ; mais que cela rendait toujours la grâce bien grande, et que j'aurais plus aisément, dans la
(1 Luuis-IIyacinllic Buyti' Je Créinillcs (1700-1768Î, lieutenant général en 1748, adjoint, en 17o8, au maréchal <lo Bellc-Isle, secrétaire d'État de la Guerre. M. de Crémilles reçut, en 1736, le gonvcrncnicnt d'Aire, en .\rtiiis.
(2 En cD'el, il y avait plusieurs années, quand il en avait élé (lueslioa, il m'avait toujours dit : « Songez à lever la difficulté de la régie d'Étal de ne laisser commander personne chez soi » ; que je n'avais que cela à vaincre, et je ne le sentais que trop. [Note de l'auUur.)
suite, un gouvernement de 30 mille livres, que celui-là ; que toutes les fois qu'il voyait le comte de Danois, il songeait s'il ne mourrait pas bientôt, pour que je fasse valoir mes raisons ; qu'il n'y avait pas d'exemple, en France, de survivance accordée sans la permission du pourvu ; qu'il avait, par écrit du Roi, les décisions les plus formelles et les plus grands exemples pour ne plus accorder de survivances (1) ; qu'une survivance était une patente en parchemin, comme au pourvu, et chose des plus rares ; qu'il s'était aperçu d'un peu de jalousie dans la lettre de remerciement de ma mère, du gouvernement de Schelestadt ; qu'il n'en avait pas été étonné (2) ; qu'il savait que nous étions une branche malheureuse (3) ; que pour l'article de M. de Cernay, il n'y avait rien qu'il ne sût pas ; que M. de Cernay n'aurait jamais ce gouvernement — quand même son oncle voudrait s'en défaire pour lui — que l'on ne sût que j'en eusse une exclusion positive (4) ; que j'étais toujours le premier sur les rangs, jusque-là, et que M. de Cernay n'y devait pas songer.
J'écoutais tout cela avec grande douleur, voyant presque tout manqué, faisant mes objections et me défendant vivement sur tout, mais sentant que j'avais affaire à un ministre ferme et despotique, qu'il n'était pas aisé de faire changer, et qui n'était pas bien disposé. Enfin, comme je tenais toujours ferme, le reste de ce qu'il me dit avait meilleure mine et me redonna un peu d'espérance. Il me dit encore qu'il présenterait l'affaire sans rien dire contre, qu'il promettait même de proposer la survivance en entier, que, s'il voyait le Roi y tourner, il proposerait tous les tempéraments pour la faire passer, ou sous d'autres formes, ou pour nous avoir une promesse assurée ; que si le Roi me disait qu'il me le donnerait après M. de Danois, ce serait bien le mieux et le plus sûr,
;1 11 ne me dil rien contre une secrète que je lui proposais fortement, {Noie il; l'auteur.)
,2i C'est qu'il était contre. ,.Vo/e de Vauteuf.
3 II parut estimer ma mère et n'être pas fâché de sa vivacité. (Note de Vauteur.
. ,4) Cependant, il avait eu bien beau jeu. un moment ! Note de l'auteur.)
sauf la mort du Roi, mais que Ton ne pouvait pas lui faire envisager cela (1). Enfin, il me demanda si une promesse ou un bon du Roi en paquet cacheté, que ma mère verrait et toucherait, et qui resterait chez M. d'Argenson, adressé au Roi en forme de lettre de cachet, pour être remis au Roi, s'il manquait, sans être connu d'aucun commis, ne la contenterait pas.
A quoi je répondis qu'elle voudrait garder elle-même quelque chose de sûr (n'osant lui dire que nous ne finirions pas à ce qui ne resterait que dans ses mains). Il me dit qu'un bon de cette sorte, bien secret, était une affaire d'Etat importante, et il me disait tout cela en balbutiant, comme chose très difficile et qu'il ne promettait pas. Enfin je lui dis que nous comptions tous sur lui, que je n'avais jamais été à la Marquise que par ses conseils, que je lui étais attaché, qu'il savait bien que tout le monde ne le lui était pas (au contraire, car presque personne n'était pour lui) ; qu'il devait y prendre garde et faire quelque chose pour ceux qui lui restaient attachés. A quoi il me répondit que, dans leurs places, il ne fallait voir que le Roi, le bien servir, mériter son estime et ne pas voir tout le reste ; qu'il chercherait enfin toutes les tournures pour l'assurance fixe.
Sur quoi, je lui demandai si je pouvais espérer, et il finit par dire que oui. C'était beaucoup pour lui. Je me levai. Il entra quelqu'un et je me retirai, lui ayant laissé la lettre et mes mémoires, étant fort ému, et flottant entre l'espérance et la crainte. Je revins droit chez moi, mettre ceci par écrit, puis souper chez M. Rouillé, dont j'avais grand besoin.
Le samedi 9 février, à midi, j'allai d'abord savoir de Procope (2) quand M. d'Argenson travaillerait. Il me dit qu'il croyait que c'était pour le soir, et du revenir à cinq heures, qu'il me le dirait. Gela me mit bien en l'air et je sentis l'importance de parler à la Marquise, et qu'elle parlât au Roi,
^1) Je irpondais loiijours, à loul cela, que ma mOre vmiluil tenir dans se,mains fnulinie chose de certain. \Notc de Vauleur.) [-2] Valet de diaujlire du comte d'Argenson.
devant. J'y courus. J'étais bien avec ses gens. Après avoir attendu un peu, j'entrai. Je la trouvai à sa toilette, heureusement seule. Elle m'écouta bien. Je lui dis ce que j'avais noté : que M. d'Argenson paraissait ébranlé tout de bon, et que s'il trouvait le Roi bien disposé, il appuierait. Puis je lui lus ce que je croyais qu'il fallait qu'elle dît. Elle me répondit qu'elle n'avait pas besoin de cela, qu'elle savait ce qu'elle avait à dire. Sur quoi, je lui lus tout au long le petit mémoire abrégé que j'avais fait en extrait de la lettre à M. d'Argenson, et j'appuyai sur la douleur de ma mère, mon embarras. Je fis voir le petit plan et la convenance, ce qui la frappa.
Je lui parlais avec feu ; elle en rit ; il était fort agréable d'avoir à traiter vis-à-vis d'un si joli premier ministre, dont le rire était enchanteur, et écoutant fort bien. Mais quand elle était contre, comme je l'avais vu, cela était bien différent ! Je lui dis que l'on parlait d'un travail, ce soir-là. Elle dit que oui, et que je pouvais être sur qu'elle était au fait et qu'elle allait bien parler au Roi, et lui remettre mon abrégé.
Les princes de Nassau (1) entrèrent. Je restai pour l'aider. On parla de Rellevue, puis architecture avec M. Gabriel, et après que j'eus causé longtemps, et qu'elle m'eut encore promis de bien parler, je me retirai bien content.
Je courus chez M. de Soubise, lui donner un billet pour le prier de parler fort et avant le travail, à M. d'Argenson, et j'eus, alors, espérance d'une fin prochaine et de quelque assurance fixe.
Le même jour, au soir, j'allai pour parler à Mme d'Estrades, tâcher d'avoir une lettre pour M. d'Argenson, avant qu'il partit pour le travail, mais elle ne voulut jamais me recevoir. J'en augurai mal.
M. d'Argenson devant aller, à huit heures, travailler avec le Roi, j'y fus, et ne voulant pas le voir, de peur qu'il ne me fît quelque mauvaise proposition, je montai la garde deux
(1) Le prince de Nassau-Usingen, ses trois enfants et son frère cadet, appelé Nassau-Sarrebruck, avaient été présentés au Roi le 6 février, i V. le Journal de Luvncs, XIII. 1.j3.)
heures, là autour, rôdant dans la cour, sur la neige, en attendant M. de Soubise dans une chaise bleue. 11 sortit enfin, je courus à lui : il me dit que la Marquise avait donné mon mémoire au Roi, que M. d'Argenson allait parler, s'il avait le temps ; qu'il ne paraissait que bien disposé ; qu'il fallait voir la fin du travail.
J'allai pour souper chez Mme de Marsan (1), étant dans la joie et voyant tout si bien disposé que cela avait toutes les apparences de la réussite.
Comme le travail finissait à dix heures^ j'allai attendre M. d'Argenson dans son antichambre où je restai dans l'impatience jusqu'à onze. Je revins alors chez Mme de Marsan où étaient MM. de Saint-Florentin, Bentheim (2) et autres. Elle m'avait fait garder à manger, ayant soupe.
On vint m'avertir que M. d'Argenson était rentré : j'y courus, mais je le trouvai déjà à sa partie de tri (3), car il faisait tous les soirs une partie, et donnait, malgré tout le détail qu'il avait, beaucoup trop à son plaisir. Il m'appela et me dit tout bas qu'il n'avait pu finir mon affaire ; seulement, qu'après son travail qui avait été fort long et important, il avait dit au Roi qu'il avait à lui parler de moi. Sur quoi, le Roi lui avait répondu, en riant, qu'il connaissait ma position et qu'il faisait faire des plans pour moi. Je restai, toute sa partie, à causer avec Mme de Voyer (4) et M. de Paulmy ; après quoi, lui ayant demandé si ce serait ]iour son
1 Maric-I.oiiise de Rohan, née en 1720, lillu ilu lu-ince de Soubise, avait époiiso, en 1736, Gaston-Jean-Iîaptislc-Charles de Lorraine, comte de Marsan, né en 1721, mort en 17-43, au moment où il venait d'être promu l)rigadier. Elle avait été nommée fjouvernante des Enfants de France on l":;}.
2) Frédéric-Gliarles-Philippe, comte de Hentlicim, né en 1725, prince du Sainl-Enipire et souverain du bourjr et du duMeau fort de ce nom, ilans l'évèclié de Munster, avait épousé en 17t0, Marie-Lydie, fille du marquis AVolfang de Bournonvillc, cousin du prince de Bournon\nllc.
(3) Jeu de cartes.
(4) Jeanne-Marie-Constance de Mailly avait épousé, en 1717, Mai'C-René. marquis de Voyer (1722-1782), fils aîné du comte d'Argenson, marécli.il de camp en 1748, lieutenant général en 17o8, gouverneur du diàleau de Vincennes en septembre 1754.
premier travail, il me dit que oui. Je demandai à quand cela irait, si c'était à deux ou trois jours. Il répondit que c'était mal connaitre la Cour : « Deux ou trois semaines^ quand le Roi voudra ! » Je lui fis observer que j'allais mettre ma mère dans une furieuse inquiétude ; il haussa les épaules et dit qu'il ne pouvait que répéter ce qu'il m'avait déjà dit.
Je me retirai sensiblement touché, regrettant tant de peine perdue, tant de nouvelles à avoir, et craignant vivement qu'il ne me trompât encore ainsi tout l'hiver, pour rien. J'étais bien fâché ! Je revins chez Mme de Marsan, ii plus de minuit, très fâché, voyant très noir, puis chez moi écrire ceci et bouder de bon cœur.
Le 10 février, j'allai à la toilette de la Marquise, qui me dit de même qu'il n'y avait rien eu de fini. M. de Soubise chercha à me rassurer en me disant que cela était tout simple et que je devais être tranquille, que je serais content.
A la messe du Roi, M. Gabriel me demanda mes plans : je les lui portai à deux heures, puis je vins k Paris, où je raisonnai très noir avec ma mère, et lui fis une lettre pour Mme d'Estrades, qui était ce qui pouvait mieux déterminer M. d'Argenson, car ils étaient intimes depuis que, s'étant liés pour la grande cabale de Mme de Choiseul, qui avait manqué par son étourderie (!', ils avaient été obligés d'aller à tète levée et de se soutenir mutuellement. M. d'Argenson passait tous les jours plusieurs heures avec elle et, comme elle s'était conservée de toutes les parties, et toujours à côté du Roi, elle empêchait que Ton en dit du mal.
Le 11 février, ne voulant pas perdre un moment, je me levai avec le jour. J'arrivai à Versailles avant dix heures. Je vis les carrosses montés. Je courus vite changer d'habit, mais c'était Mesdames qui allaient au service de Madame, et j'eus encore longtemps à attendre.
Le dégel était venu tout à coup, très fort. Je suivis le Roi
{l Elle avait livn- la lorrespondancc que le Rui lui avait secrètement adressée, au comte de Stainville futur duc de Choiseul . qui s'empressa de la remettre à Mme de Pumpadour. C'est ainsi cpie la marquise put détourner le coup dont elle était menacée.
à Saint-Germain, où je courus, comme l'autre fois, avec plaisir, mes chevaux à ces manùges en faux-fuyant, au milieu des neiges et belles futaies.
Le soir, à huit heures, j'allai chez Mme d'Estrades, Je la trouvai seule et lisant comme les autres fois. Elle me dit que M. d'Argenson lui avait dit que le Roi avait répondu : « Nous verrons ça une autre fois ! » Elle ajouta que cela retenait M. d'Argenson. Je crus que c'était un prétexte. Comme je témoignais ma surprise, elle dit qu'il fallait donner au Roi envie de lui en parler. J'insistai vivement sur ce que ce n'était pas là ce que M. d'Argenson m'avait dit, le soir même du travail. Elle tourna, et dit qu'elle l'engagerait à en parler, au premier travail, et même à mettre mon affaire à la tête, comme c'était l'usage des affaires remises en dernier. Je lui proposai des tempéraments : elle me dit qu'il n'en fallait pas et que, puisqu'il voulait bien proposer la chose en entier, il la fallait suivre et essayer comme cela. Et elle répéta toujours, chose plaisante, qu'il fallait faire bien préparer le Roi par la Marquise. Sur quoi, je la quittai, en faisant force remerciements.
Au sortir de chez elle, j'allai à l'ordre : je fus nommé. Le Roi était déjà à table. Je me mis modestement à la petite table, dans l'encoignure de la fenêtre, rien qu'avec M. de Lameth (1). Le Roi m'envoya des plats, et eut soin de moi, attention que je devais à la Marquise, qui m'en marquait beaucoup. II me demanda, après souper, des nouvelles de mes plans. Je dis que ]\L Gabriel me les avait demandés. Il me traita bien, badinant même des mains avec moi, ce qui marquait plus de familiarité. Il nous occupa à déballer son beau service bleu, blanc et or, de Vincennes, que l'on venait de renvoyer de Paris, où on l'avait étalé aux yeux des connaisseurs. C'était un des premiers chefs-d'œuvre de cette nouvelle manufacture de porcelaines qui prétendait surpasser et faire tomber celle de Saxe. La Marquise, à qui le
(1) Louis Ch.iiies, maiviuis do L.imctli-lIcnnencoiiiM, inesli'o do camp du réginienl porlnnt son noui ou W.'li. niorl uiaréolml do camp on l'Gl, avait épousé, on 17ol, Mario-Tliori'so do Bi'uglio, lillo du uiaroohal.
Roi avait donné le village de Sèvres, faisait faire, aux dépens du Roi, de très grands travaux pour l'y établir à côté de la verrerie (1). Il y avait des pièces charmantes de ce service, plus agréable que d'usage. La pâte et le blanc me parurent très beaux et approchant du Japon.
Le soir, au coucher, j'eus le bougeoir et, enfin, grâce à la Marquise, le Roi paraissait bien disposé, et si M. d'Argenson avait été de même, j'avais beau jeu, car les circonstances ne pouvaient être plus heureuses.
Le 12 février, j'allai chez M. d'Argenson : Procope me dit qu'il avait eu quelque ressentiment de goutte, mais que ce n'était rien et qu'il croyait qu'il travaillerait le lendemain à Trianon (où le Roi allait ce soir-là), après le Conseil. Cela me remit en l'air. Croyant que mon aflaire y finirait, j'allai chez Mme Adélaïde, où j'attendis toute la matinée Mme d'Estrades, mais elle ne vint pas, et je ne pus la voir. Je me reposai sur ce qu'elle m'avait promis la veille. J'allai chez Mme de Pompadour, que j'attendis longtemps après sa toilette. Je la priai d'agir, comptant qu'il y aurait travail. Elle me dit que M. d'Argenson avait la goutte. Je l'assurai qu'il travaillerait cependant le lendemain, et lui donnai enéore un abrégé de mémoire à remettre. Elle le prit froidement, en me disant que, de son côté, tout était fait, que je pouvais être sur d'elle, et que le Roi était bien disposé, mais que je savais bien qii'elle ne m'avait jamais répondu de l'autre côté, voulant dire contre la fourberie de M. d'Argenson. Sur quoi, j'allai à Paris pour chercher des secours.
Le 14, en arrivant, le soir, à Trianon, j'appris que le Roi était en Conseil. Tout le monde me dit que M. Gabriel lui
il C'est en nii6 que la manufacture de porcelaines, fondée au château de Vincennes, en 1741, par Orry de Fulvy, fut transportée à Sèvres, à la demande des administrateurs appuyés par Mme de Pompadour, qui fit valoir auprès du Roi l'inlérèl de la France à produire elle-même des porcelaines d'art, au lieu de les acheter, comme cela se faisait, en Saxe et en Chine .
Elle leur céda, au prix de 30.000 francs, une verrerie que le Roi lui avait donnée l'année précédente. La société s'y étahlit, ainsi que dans une maison précédemment habitée par Sully, maison qu'elle transforma, et où se trouve installée, aujourd'hui, l'école normale de jeunes filles.
avait apporté les plans qu'il avait faits pour moi ; que le Roi les avait beaucoup examinés. On les louait fort, il n'j' avait que moi qui ne les connaissais pas. Tout cela faisait des circonstances fort favorables I Mais point du tout ! Voilà que M. de Soubise s'approche de mon oreille et me dit : « M. d'Argenson a la goutte ; ainsi, il n'y a rien à faire, à présent ! » Je le croyais là, au Conseil. Je fus frappé d'apprendre par lui et, peu après, par Mme d'Estrades, que c'était une vraie attaque. Ainsi, je vis mes espérances ou évanouies, ou renvoyées bien loin. Je sentis qu'alors l'histoire de mes plans et de mes protections serait usée, et que traînant tant, il y avait bien à craindre des anicroches ; de sorte que, au milieu des plus singulières et heureuses circonstances, je fus furieux d'être arrêté tout court. Cependant M. de Soubise me dit de ne rien craindre, que le Roi était bien prévenu. D'ailleurs, je paraissais mieux que je n'avais jamais été, et plus intimement dans l'intérieur de la Cour.
Le Conseil levé, je parlai au maréchal de Noailles de mes pertes des inondations : il me promit de les dire. Nous fûmes trente-cinq à table, où le dessert finit par un beau feu d'artifice. Je demandai, pour me mettre petit à petit des voyages, de revenir le lendemain, comme les autres fois.
Le 15, je revins à Trianon : je chassai agréablement à Saint-Germain. Le Roi était bien aise de pouvoir recourir. Il revint par Versailles, d'où le prince de Monaco et moi, nous revînmes, pour abréger, à pied à Trianon, où je m'habillai chez M. de Sourches. 11 me fit part, ainsi que d'autres, delà douleur qu'il avait de la gêne d'être de tous les voyages du Roi, ce que l'on ambitionnait tant, car quand on s'y était mis une fois de suite, il y avait du risque à quitter. Le Roi le trouvait très mauvais, et ne savait pas de gré d'en être, de sorte que c'était une espèce d'esclavage et d'entrave glorieuse que l'on se donnait.
Nous soupâmes en petite compagnie, car il n'y avait que trois ou quatre externes, et tout le reste des anciens, lesquels duraient longtemps par la raison que je viens de dire.
Cependant, nous étions trente à table. Aussi se plaignait-on fort que la Marquise, par trop de bonté, s'était laissée aller à y accepter tout âge et tout grade, même simple mousquetaire, ce qui nous paraissait, à nous anciens, qui avions eu tant de peine à y arriver, fort dur.
Le 16, j'appris que la rechute de M. d'Argenson ne paraissait pas devoir être longue; cependant, qu'il y en avait bien pour dix jours sans sortir. Ainsi, j'étais remis au Carême, comme M. le prince de Tingry l'avait prévu. Il n'y avait pas grand mal pour alors, le Roi allant passer presque tout ce temps à Bellevue. Mais je craignais furieusement qu'il n'arrivât, entre temps, quelque chose de contraire, quelque changement à la Cour ; que quelqu'un ne jasât, mon assiduité au métier de courtisan commençant à faire beaucoup de bruit et à me donner aussi plus de considération, ou que quelque concurrent ou ennemi me vînt à la traverse et (jue la chaleur de nos protections ne s'éteignît.
Je suivis le Roi chez le duc d'Aquitaine (1) dont toutes les dents, travaillant à la fois, faisaient craindre pour sa vie, mais la Dauphine était grosse. Je fus réellement touché, en bon français, de voir le Roi, qui était un excellent grandpapa, encore beau et jeune, mais s'amusant avec ses petitsenfants de bon cœur. Le duc de Bourgogne y était, qui était très beau, blond, les yeux bleus, l'air fort, sain et décidé. La petite Madame y était aussi, qui, comme l'aîné, jasait et caressait plus le Roi. Mme de Marsan, que je voyais pour la première fois, dans ses belles, mais fatigantes fonctions, s'en tirait, si ce n'était pas avec cette étonnante noblesse de figure et d'usage de Mme de Tallard, du moins avec beaucoup d'esprit et d'attention. Je soupai chez elle.
A une heure, je fus au bal de Mme de Puisieux, dont la partie s'était faite chez Mme Rouillé, pour sa fille Mme de Brionne, et en plaisanterie, pour me faire danser. Rien n'était plus beau que de voir danser Mme de Brionne (2), la plus
(1, X.ivicr-Marie-Joseph île France, duc d'Aquitaine, fils du Dauiiliin, né le 8 septembre 1733, mort le 22 février 17ô4. (2'i Louise-Charlotte de Gramont 172o-1742 , mariée, le 3 février 1740, à
belle, Mme de Lillebonne(l), la mieux faite, et Mme de Coislin (2), la plus fraîche. Il était difficile de trouver une quatrième. Le bal fut joli. A cinq heures, on me fit danser. Je ne demandais pas mieux, mais, étant depuis dix ans hors des bals, je n'osais, joint à ce qu'ayant trente-cinq ans faits, j'étais beaucoup trop vieux, suivant le sot usage de ne danser que jusqu'à vingt-cinq.
Je dansai avec les deux Beuvron (3), excellents acteurs, Turpin, etc., jusqu'au jour, et de grand cœur. A sept heures, on voulut finir. Nous nous mimes à table, et, ensuite (ce que j'en aimais le moins, trouvant cela un peu léger), nous fûmes tous à la messe aux Récollets. De là, à huit heures, je revins chez moi changer, et monter en chaise, et, faisant gaillardement nuit blanche, je revins encore à la messe à Paris.
La goutte de ^L d'Argenson, les voyages de Bellevue, où je ne pouvais pas aller, et l'attention de ne me pas rendre importun par des sollicitations inutiles, fit que je revins passer les neuf derniers jours du Carnaval à Paris. Dès l'après-dînée, je menai mon fils à un bal d'enfants chez la comtesse de Xoailles. Il avait été, pour la première fois, dix jours devant, à un bal chez Mme la comtesse de Bentheim, qui l'avait obtenu de force de ma mère. C'avait été son premier début et sa première entrée dans le monde. Ma mère n'avait pas absolument voulu lâcher ma fille qu'elle n'eût fait sa première Communion, et qu'elle ne pût la mener elle-même, et elle la tenait enfant et dans la parfaite innocence tant qu'elle pouvait, et jusqu'à ce qu'elle eût un fonds de reli-
Charles-Louis de Lorraine, comte ilo lirionno, youverneuv ili' la province d'Anjou en 1740, Grand Kcnyer en I'jI.
(1) Françoiso-Catlicrine-Scliolasliquc d'Aulnisson, née en IT.i:!, avait (''jKHisé. le 13 juin nî)2, François-Henri d'IIarcoml. conile de IJIIilionne, ni5 en 1 126, brigadier en 1747, lieulcnanl général en 17(12.
(2) Marie-.\nne-Louise-.Vdélaïde de MaiUy, fille de l.nuis île .Mailly. conilc de Riibempré, épousa, le 8 avril 17:J0, Charles-Georgos-Ucné du Caniboul, m.arquis de Coislin, né en 1728, biig.ulior en 1762, maréchal de camp en 1770.
;i .Vnne-Krançois d'IIarcourt ^V. la noie îi de la p. 120 , el François-llcnri d'IIarcourt. V. la noie 1, ci-dessus.)
JOURNAL Itl DUC DE CROY 235
gioii et (le principes assez assuré pour la retenir. Le monde blâmait beaucoup cette conduite, mais je l'approuvais fort, ma fille étant d'une figure et modestie qui ne pouvait que réussir un jour, et aimant mieux qu'elle ait l'air sot et embarrassé, à son entrée dans le monde, que d'être, comme la plupart, gentille, coquette, et le reste.
Pour mon fils, d'un caractère assez sage, à qui il fallait donner Je l'agrément, il n'y avait pas de mal, de sorte que, le trouvant lâché dans les bals, j'étais curieux de l'y voir et d'y étudier ainsi son caractère. Je le menai donc à ce bal, où je m'amusai infiniment. Le cœur me battait d'abord, et j'étais plus embarrassé que lui, mais, voyant qu'il s'y démenait fort bien et hardiment, je m'y divertis à merveille, ainsi que le duc d'Havre avec les siens. Cela était nouveau pour moi de me trouver ainsi papa. Mon fils ne dansait pas mal, mais trop rudement. Il était fort comme un Turc, et infatigable, ce qui était bien différent de mon enfance. Quand une fois il était lâché, il n'y en avait que pour lui ; il ne pouvait plus s'arrêter, de sorte que je vis que, sans être fort vif, il était d'un caractère aisé à enflammer et qui ne s'arrêterait pas aisément de lui-même. Mais en général, je ne vis que du bien. Il était hardi avec ses camarades, empressé et tenace auprès des demoiselles, mettant de l'attention et de l'ardeur à la place de la gentillesse. Son petit cousin d'Havre avait, au contraire, toutes les parties de la gentillesse, et même un peu trop de minauderie.
Le 18, j'allai souper chez le prince de Condé, où il y avait encore une superbe fête. C'était le deuxième bal avec les quadrilles : un en Polonaises, oùMmes de Brionne et de Lillebonne surtout étaient frappantes, un en Mauresques, et un en matelots, de la princesse de Condé, où les quatre hommes, savoir MM. de Melfort, de Beuvron, et de Lillebonne et le prince de Condé faisaient quatre figures admirables ; un de beaux bergers, et un de marmottes, de quatre demoiselles, dont étaient Mlles d'Isenghien, de Montmorency, Brignolet, et une autre, qui étaient fort bien.
L'entrée de ces quadrilles fit un effet charmant et, de long-
temps, on n'en avait vu à Paris. Je soupai à la table des Polonaises, et je restai toute la nuit à voir danser. Vers 5 lieures du matin, le monde étant fort diminué, je me livrai à mon goût pour la danse, et je leur montrai quelques-unes des jolies contredanses de mon temps. Cela me mena jusqu'à sept heures du matin, que nous finies réveillon. Je me laissai aller à y rester, ce qui m'occasionna d'être de la partie gaillarde que l'on y proposa : c'était d'aller passer la journée à Vanves (1;. Le prince de Condé était encore très enfant; sa charmante petite femme, pleine de raison et de grâce, l'était aussi, et le faisait encore plus pour le retenir et l'empêcher de l'être avec d'autres, ce qu'elle sentait pourtant bien qui arriverait; mais, alors, ils s'aimaient uniquement et il n'y avait qu'à souhaiter que cela durât. Mme de Renty, sa dame d'honneur, m'accablait de politesses, à cause de l'apparence de parenté (2).
Enfin, après avoir changé de linge et dansé la dragonne, nous partîmes en deux gondoles, à treize ou quatorze personnes. Nous passâmes d'abord sur le Pont-Neuf, ce qui étonna fort d'y voir si matin cette princesse toute parée, pour faire la folie d'aller à la place deVendôme, réveiller Bréhant (3), qui, avec Turpin, étaient les deux tenants de cette Cour : honnêtes gens, mais d'un ton bien grivois. Je trouvais cette course bien légère pour la princesse. Elle resta dans la voi-
[i, A Winvf-s s'élevait un chàti;a>i appartpnaal au pi-ini-e do Condé, cliàleau construit par Mansart, et occupé, aujourd'hui, par le lycée.
2) Guillaume de Croy avait épousé, en l3ofl, Isabelle, fille d'Adrien de Uenly, à condition que leurs descendants écartèleraient de Croy el de Renty, ce qui eut lieu. La scij,'ncuric de Uenly. érigée en marquisat en l."i:!2, passa, en 16o9, dans la famille d'Efinuinl. par !e mariafje de Marie-Kerdinande de Croy. avei- Philippe-Louis, cniule d'EgmciuL Marie-Kerdinande était la bisaieule du ecinile d'Iigmont-l'ignatelli. qui s'appida d'abord marquis de Renty. (V. la note 2 de la page 257.'
La dame do Renty dont il est question ici, était chanoinessc, ancienne gouvernante d'une fille du prince de Soubise, dame de la princesse de Condé depuis 1733, mariée, depuis 1757, à un cousin de son nom.
v3) Marie-Jacques, manpiis de Bréhant 172i-17GH, brigadier en t7i8, maréchal de camp en 1701, avait épousé, en 1748, Marie-Jeannc-.\ngélique Delpcch et, après sa mort, survenue en 17o0, Mlle Tachercau de Baudry, sœur de la présidcnle de Novion.
ture, et le prince vint avec nous le faire lever. De là, nous l'emmenâmes, par le Pont-Royal, à Vanves, où l'on s'embourba d'abord à courir deux heures dans les jardins. Je trouvais le prince de Condé déjà maître, très despotique de bien bonne heure, et je n'en augurais pas bien. Il était d'un caractère dur et en dedans qu'on ne pouvait connaître. Pour lors, l'amour de sa femme le polissait un peu, et il craignait encore le comte de Charolais (1) et le prince de Soubise, mais cela ne pouvait durer. D'ailleurs, il paraissait réfléchir sur les lectures de guerre qu'il faisait, et, hors sa vue basse, je n'aurais pas été étonné qu'il y réussit.
De là, on courut la bague, on joua au rat, et, voulant se promener dehors, on trouva des paysans qui allaient à une noce au village, à un quart de lieue de là. Ce fut assez pour y aller. On fut à l'église, au reste de la messe. Le curé reconduisit avec un compliment. De là on fut chez la mariée, où on vit les apprêts d'une belle noce de quarante couverts, rien que frères et sœurs des deux familles : force dindons et pâtés. Nous en emportâmes un, et fûmes danser en haut, avec la mariée. Le prince et la princesse firent les choses d'assez bonne grâce, populairement, et tel qu'il le fallait. De là, nous revînmes faire un déjeuner — dîner, où la noce vint. On y but, et les deux tenants firent un peu de bruit. Ensuite on dansa et, à huit heures, nous revînmes à Paris.
Le 21, jeudi gras, je menai mon fils au grand bal de la princesse de Carignan : c'était un beau spectacle, par la quantité de jolies personnes de tout âge, mais une belle cohue. Mon fils n'était pas content, trouvant que c'était un vilain bal que celui où on ne peut ni manger, ni danser, car, quand il était en train, il y allait d'un furieux cœur !
Je devais encore avoir, pour moi, trois bals où je comptais danser gaîment, car, après toute la tristesse avec laquelle
[l] Chai'les, comte de Charolais nûO-lTGO), second fils de Louis 111, duc de Bourbon, et de Louise-Françoise de Bourbon, dite Mademoiselle de Nantes, a laissé une réputation de férocité méritée. A la mort de Louis-Henri, duc de Bourbon, son frère, en 1740, ayant été nommé tuteiu' de son neveu le prince de Condé, il administra habilement ses biens.
j'avais suivi, tout cet liiver, ma grande affaire, j'étais biea aise de me dissiper et de m'égayer un peu : c'était chez l'ambassadeur d'Espagne, à l'hôtel de Condé, et chez Mme de Lillebonne ; mais la mort du duc d'Aquitaine, qui arriva le lendemain matin du jeudi gras, 22 février, mit lin à tous les bals de ce Carnaval, de sorte que j'en passai le reste à l'ordinaire, et fort sérieusement. Je me remis à mes affaires.
Le mardi gras, j'allai voirie prince de Tingry, qui m'apprit que M. de Séchelles était de retour pour l'esclandre de sa nièce, qui s'était tirée de chez M. de Nassigny, pour être^ en sa qualité de veuve du vicomte de Chabot, sa maîtresse, quoiqu'à 18 ans (1).
Je fus frappé de l'arrivée de M. de Séchelles. M. le prince de Tingry était d'avis qu'il fallait lui parler, parce que MM. d'Argenson et de Soubise lui en parleraient sûrement. C'était tout ce que je craignais, connaissant le dur de M. de Séchelles sur les principes généraux de l'Etat, et, de plus, son grand attachement pour les Cernay, pour qui j'étais persuadé qu'il avait travaillé. Je vis, tout àcoup, l'affaire changée en mal, qu'il pouvait d'un mot refroidir mes protections, faire sentir des conséquences, dire que rien ne pressait. Enfin, j'en désespérai presque. Cela me fit passer un triste mardi gras.
Pour en achever le noir, j'eus, le soir, rendez-vous de mes beaux-frères chez Desjobert, notre procureur (2), où, après avoir écouté les propositions de la Maison d'Ilarcourt, et reconnu qu'il n'y avait pas moyen de les accepter, on résolut de rompre absolument, de plaider dès qu'il }• aurait un Parlement, et d'aller, à la rigueur, en justice sur tous les points. Nous ne pouvions guère agir autrement, pour nos mineurs, mais c'était une déclaration de guerre qui pouvait nous-
(1) Mai'ie-Jcnniic-OlyiiHie do lionneviL'. [iclilo-lille do l'ieiTC-Jac(|ues Moreau, seigneur de Nassigny, prosidcnt au Parlement do Paris, frCre de Jean .Moreau, seigneur de Séchelles, épousa en premières noces l.ouisAugusIe, vicomtede Chabot, et, en secondes noces, en illiS, Maric-François-lIenri de Kraniiuelol, marquis, puis duc ilo Coignv. Elle mourut le 17 septembre 17"w.
(2) Desjobert, procureur au Parlement de Paris depuis 1112.
donner pour quinze ou vingt ans de procès, ce que je voyais avec une mortelle douleur, après la belle union de cette respectable Maison. Je protestai que j'agirais à la rigueur comme les autres, le croyant nécessaire comme tuteur honoraire, mais que je voulais rester leur ami, et ne pas entrer dans les inimitiés déclarées de mes deux beaux-frères contre eux.
Le 27 février, mercredi des Cendres, j'allai à Versailles pour m'y établir. Je demandai audience à Mme d'Estrades. M'étant bien mis avec son valet de chambre, elle me reçut bien, et elle devenait la meilleure corde de mon arc. J'avais bien de l'obligation au prince de Tingry de me l'avoir procurée, quoique je la connusse devant. Elle me dit qu'au premier travail, mon affaire serait sur le tapis, et que M. d'Argenson était bien disposé. Gela me redonna courage, mais je craignais bien M. de Séchelles, ou que quelque chose vînt à la traverse, et j'avais peur que M. de Soubise ne se refroidit, ce que je croyais remarquer.
Je chassai, fus renvoyé, y ayant vingt jeunes gens qui m'éloignaient, et, le lendemain, je revins à Paris. J'allai trouver ma mère chez M. le Premier, et je la priai de parler à M. de Séchelles, qui devait, deux jours après, voir M. d'Argenson avant qu'il put travailler, car la goutte le tenait encore (ses ennemis disaient qu'il était dans les remèdes et qu'il ne se servirait jamais de ses jambes). Elle fut droit chez lui, et, heureusement, elle le trouva seul. Elle lui dit tout et eut une conversation à fond avec lui, qu'elle me redit le soir. Il parut étonné, d'abord. Il lui promit le secret, et, sur ce qu'elle lui dit qu'au moins elle le priait d'être neutre, il dit que c'était lui faire injure; que, si M. d'Argensonlui en parlait, ce qu'il ne croyait pas, il ne lui dirait que du bien de moi ; que c'était chose difficile que les survivances ; qu'il serait plus aisé de faire donner à M. le comte Danois un autre gouvernement, et d'avoir celui-là ; mais que, si on lui en parlait, loin de lui nuire, elle pouvait compter qu'il ne ferait que nous servir.
J'avais su, par M. Godefroy, que, l'été dernierj il avait
dit deux fois que si, dans les circonstances présentes, je savais ménager la Marquise, j'aurais ce gouvernement. Je fus enchanté de ce que ma mère m'apprit de la façon de penser de M. de Séchelles, et de voir que je m'étais trompé en croj'ant qu'il travaillait décidément pour M. de Cernay. Cela m'ôtait une grande épine du pied, et me donnait du temps et de la hardiesse poursuivre l'affaire dans le Carême, où le Roi serait assidu, et l'on espérait que M. d'Argenson allait être en état d'être porté au Conseil, au premier dimanche de Carême, comme cela fut.
Je retournai, ce jour-là 3 mars, à Versailles, m'établir à demeure pour voir la fin de cette affaire qui m'occupait tout entier. J'étais fâché que cela m'éloignât de l'éducation de mes enfants, à qui j'avais de nouveaux maîtres à donner, mais il fallait aller au plus pressé, et profiter de situations aussi favorables.
Le 4 mars, je chassai. Le 5, n'y ayant pas de travail de M. d'Argenson, après avoir vu Mme de Pompadour qui me dit que, du côté du Roi, je pouvais être sur qu'il était bien disposé, je fus témoin de l'horrible froid dont elle reçut M. de Paulmy, ce qui marquait par trop une guerre à outrance, et que, si son oncle succombait, il serait entraîné dans sa ruine.
Le soir, j'allai à ^'anves, chez le prince de Condé, où nous fûmes plus de trente d'une jolie compagnie très gaie. On dansa jusqu'à deux heures. Je me livrai de bon cœur, et je revins à trois heures, par une belle nuit, à \'ersailles.
Le 6, je restai à me reposer et à ménager toutes mes protections. Ce ({ue j'avais de mieux (et c'était tout ce qu'il y avait de mieux et de plus fort à la Cour), était pour ^L d'Argenson, M. de Soubise, et surtout Mme d'Estrades, à qui le prince de Tingry parla très bien, étant au mieux avec elle. Je lui remis une lettre de ma mère, dont elle parut flattée, et elle m'assura qu'elle allait encore agir et me procurer un rendez-vous devant le travail que l'on croyait pour le lendemain.
Auprès du Roi, qui s'était presque déclaré mon architecte, ce (jui faisait une plaisanterie bien favorable dans les cir-
JOURNAL Dl DUC DE CROY 241
constances, j'avais Mme de Pompadour. Tout cela faisait un excellent effet. Pour en profiter, j'allai chez M. Gabriel pour l'engager à reparler, le lendemain matin, de ma maison, pour en réchauffer l'idée au Roi, mais je le trouvai gardant sa chambre. 11 me fit voir les plans qu'il faisait pour moi, par ordre du lloi. Il n'y avait rien de plus beau : cela m'éleva les idées et me fit voir au plus haut où elles pouvaient aller. Je résolus de retravailler à fond, avec lui, là-dessus, de faire faire le tracé et de mettre les plans en honneur, sauf à faire le reste quand on pourrait; mais il ne s'agissait pas de cela, alors, mais de savoir si j'habiterais cet endroit agréablement ou non, par la réussite de ma grande affaire.
Le jeudi 7 mars 1754 (1), j'allai chez Mme d'Estrades. Son valet de chambre me dit qu'elle n'avait pu m'obtenir d'entrevue avec M. d'Argenson, ce qui m'étonna. Mais, l'étant allé attendre dans la galerie, à la suite de madame Adélaïde allant à la messe, je fus bien rassuré la voyant venir à moi d'un air gai. Elle me dit que, ^1. d'Argenson n'ayant pas de temps à cause du Conseil et du travail, ne pouvait me donner d'heure, mais qu'il lui avait dit positivement qu'il ferait mon affaire ce soir, laquelle était la première de son portefeuille, et elle ajouta qu'il paraissait très bien disposé. Je la remerciai avec ardeur, et je songeai vite à deux dernières démarches qui me restaient à faire, savoir un dernier coup de collier auprès de Mme de Pompadour pour qu'elle prévint bien le Roi avant le travail, et un autre auprès de M. d'Argenson pour qu'il soit favorable dans sa manière de rapporter l'affaire.
Après la messe, j'allai chez Mme de Pompadour. On ne la voyait pas, à cause de la maladie de son père, mais étant bien à la porte, j'entrai et je priai le premier valet de chambre de lui dire que j'avais un moment d'audience pressée à lui demander. Elle me fit entrer à sa toilette secrète : il n'y avait que MM. de Soubise et de Nivernois. Elle passa tout de
i; M. de Croy a intitulé ce paragraphe: «Commencement de l'heureux 7 mars 1734».
^42 .lOURNAL DU ULC DE CROY
suite dans son arrière-cabinet, où elle me lit entrer. Je fus un peu embarrassé, n'ayant qu'à répéter la même chose, et je lui dis en deux mots qu'il y avait travail le soir, (jue j'étais sûr que mon affaire y serait rapportée, et qu'ainsi je la suppliais, avant ce travail, de rafraîchir la mémoire du Roi sur mon allaire, et de le porter à }' être favorable ; que tout dépendait de ce qu'elle lui dirait, M. d'Argenson paraissant, enfin, bien disposé. Elle me dit : « Je vais lui en parler; tout cela est dans votre mémoire ! » et me lit bonne mine ; sur quoi je me retirai dans sa chambre.
M. de Vandières lui montra les plans des grands ouvrages que l'on faisait faire pour établir, à Sèvres, la manufacture de porcelaine que le Roi lui avait donnée, ainsi que ce village. M'étant remis, M. de Soubise, qui me parut alors porté au mieux pour moi, et que j'avais eu tort d'avoir soupçonné d'avoir faibli, se moqua de mon embarras et me dit : « Notre affaire est en bon train. Hier, nous en avons parlé chez M. d'Argenson avec Mme d'Estrades. 11 ne trouve pas d'inconvénient de vous accorder la survivance en entier. A présent, si le Roi est déterminé à vous donner, à la mort de M. de Danois, ce gouvernement, il présentera l'affaire au ministre, en disant les conséquences et le pour et le contre, et, s'il voit le Roi bien disposé, il appuiera à la réussite de la demande. »
Sur quoi, je lui témoignai ma crainte, s'il présentait les conséquences, et M. de Soubise me dit, en me regardant d'un sourire rassurant : « Oh ! il ne dira pas tout, ni trop fort ! »
Je vis avec joie, dans ce moment-là, tout singulièrement réuni pour faire réussir la chose : en effet, j'avais eu le bonheur de mettre dans mes intérêts toutes les personnes les plus cruellement brouillées, de paraître ne m'être jamais adressé aux uns que par les conseils des autres, qui les haïssaient le plus, de sorte que chacun croyait que je ne m'étais adressé et fié qu'à lui, et que je; n'avais fait de démarches envers leurs adversaires que par attention pour leurs avis. Celte conduite heureuse faisait que j'avais, dans ce monioutlà, toutes les personnes (|ui avaient alors le plus grand crédit
également portées pour moi, et je ne voyais personne contre.
A la toilette de Mme de Pompadour, je lui dis encore un mot : elle me dit que M. de Soubise venait encore de lui en parler, et que cela paraissait en bien. Cette grande démarché faite, je courus chez le duc de Gesvres écrire un petit mémoire où j'appuyais surtout sur l'acquisition de mes terres qui me tenaient cinq cent soixante mille livres en l'air, si ma mère ne m'aidait de ses biens, ce qu'elle ne voulait pas faire qu'elle ne fût sûre que je serais à Gondé, à l'abri des avanies qu'elle y avait essuyées, et qu'il n'y avait qu'une survivance qui pût la déterminer. .Je touchais le pathétique tant que je pouvais.
Je fus, à trois heures, attendre M. d'Argenson au retour du conseil. On le rapporta en chaise dans son cabinet. Il me fît entrer, me fit de grands compliments. Il lut le petit mémoire, dit qu'il le lirait au Roi le soir, avec mes autres papiers, qui étaient dans son portefeuille, et que tout dépendait de la façon dont il trouverait le Roi disposé, et de sa volonté à mon sujet. Sur quoi je me retirai, et j'allai faire collation chez le duc de Gesvres.
A huit heures et demie du soir, j'allai chez M. d'Argenson. Il venait de rentrer. Il y avait des officiers de mousquetaires avec lui. Un moment après, il me fit entrer, et enfin d'un air joyeux, il me dit : « Je crois que vous serez content de moi ; du moins j'ai fait de mon mieux pour la plus grande réussite possible de votre affaire. J'ai un bon du Roi pour vous; je vais vous le montrer. Asseyez-vous là. Le Roi a bien voulu vous donner une assurance de sa main, de la manière la plus positive, mais il faut le plus grand secret! »
Je l'assurai que ma mère et moi nous en étions capables. Il dit : « Oui, mais un secret que tant de gens savent ! » Je lui répétai tous ceux qui le savaient, et que c'étaient tous gens sages. Quoique très aise en dedans, je restai calme et le lui fis remarquer. Sur quoi, Mme de la Trémoïlle (1)
1 Mai'ie-Victoire-Hortense de la Tour d'Auvergne, née en 1704, veuve d'Arinand-René de I.i Trémoïlle, premier genlilhomme de la Chambre, maréchal de camp, mort en 1741.
entra. Il me pria de sortir. Je restai là un quart d'heure à causer avec le maréchal de Belle-Isle. Pendant qu'il me parlait, je réfléchissais à tout ce que j'avais à dire quand je rentrerais, et j'attendais, avec bien du baume dans le sang, bien dilîéremment de tant d'autres fois que j'avais attendu chez les ministres.
La dame sortit, et M. d'Argenson me fit rentrer, en faisant demander excuse au maréchal. Il prit son portefeuille rouge à soufflet double, de travail. Il en tira mon affaire, qui était sur une feuille de papier à lettres, la date en haut, du 7 mars 1754, et puis en quatre lignes de l'écriture de M. d'Argenson, avec un bon de la main du Roi au bas, ce qui suit : « L'intention du Roi est que, lorsque le gouvernement deCondé viendra a vaquer par la mort de M. le comte de Danois, ou autrement, il passe à M. le prince de Croij, maréchal de camp. »
Et. dessous, il y avait : « Bon », de la main du Roi. Après qu'il m'eut bien laissé lire ce papier important, que j'appris par cœur, il me dit : « Ah ça! Il faut, à présent, que nous voyions la tournure à donner à la fin de ceci. N'ous avez bien lu cette pièce; mais je vais l'écrire à madame votre mère, sous le secret le plus profond, car il ne faut pas que cela puisse être su, pour ne jamais servir d'exemple ! » Sur quoi, il appela son valet de chambre, nommé Procope, qui vint l'aider à se lever, car il était encore loin de marcher. Il se traîna de sa petite table , non sans souffrir à faire des grimaces terribles, autour de son bureau où, s'étaut assis, il ouvrit le tiroir à droite, dans lequel je vis deux ou trois paquets, comme de grosses lettres caciietées. Il en prit un, et voulut en faire fondre l'empreinte à la bougie, mais cela étant trop long, il le déchira et, ayant plié mon bon du Roi en quatre, il le fourra dedans, après l'avoir daté. Ensuite, il prit de la cire et referma le pafjuet déchiré aux endroits écorchés, sans y mettre d'empreinte, y ayant trop d'endroits à y en mettre.
Voyant qu'il Fallait enfermer, je m'approchai de son oreille (Procope étant là), et je lui dis : « Mais vous aviez promis que
ma mère le verrait! » Il me dit : « Oh! pour cela, qu'elle se contente de ma lettre! Je ne peux m'en dessaisir! » Je n'osai insister. Il remit le paquet dans le tiroir, le referma, et se retraina, non sans souiïrir, mais avec un beau courage, devant sa petite table, où, étant rassis, et moi aussi, et Procope sorti, il me dit : « Vous l'avez bien lu ! Vous pouvez le lui dire. Je vais le lui écrire. »
Je restai à côté de lui, et, tout de suite, il se mit à écrire la lettre suivante avec la plus grande attention, pesant et réfléchissant sur tous les mots qu'il y mettait :
« Je viens, Madame, de rendre compte au Hoi de la demande de M. le prince de Croy pour obtenir de Sa Majesté l'assurance du gouvernement de Condé, lorsqu'il viendra à vaquer par la mort de M. le comte de Danois, ou autrement. Sa Majesté, qui s'est fait une règle de ne point accorder de lettres de survivance pour les grâces militaires, a bien voulu néanmoins assurer, par un bon de sa main, l'effet de la demande de M. le prince de Croy, à qui je viens de le faire voir en original, cette pièce devant rester entre mes mains. Mais Sa Majesté m'a permis de vous faire part par écrit de ses dispositions à cet égard, en vous les confiant sous le plus grand secret. Ainsi, vous pouvez être sûre, Madame, que le gouvernement de Condé passera à monsieur votre fils, à la mort de M. le comte de Danois, et que j'en ai entre les mains la décision par écrit de Sa Majesté.
« Permettez-moi, maintenant, de vous faire mon compliment du succès d'une grâce que vous aviez si fort à cœur, et que je vous marque la joie que j'ai de m'ètre trouvé à portée d'y contribuer.
« Je suis, avec respect, Madame, etc. »
Tandis qu'il écrivait, je pensais à tirer le plus grand parti de l'aiïaire. Quand il eut fini, je lui fis les objections suivantes, savoir, si le cas arrivant de la mort de M. de Danois, on ne pourrait pas me faire quelque chicane, en voulant mettre dessus des pensions, ce qui ne serait pas juste, la raison dédommagement (1) étant une de celles que j 'alléguais, et
(1) C'est-à-dire que le prince île Croy arguait, poin' appuyer sa demande, de ses iiertes el de celles de ses ancêtres, daus le service du Roi.
s'il ne pouvait pas mettre quelque chose qui le parât. Il me répondit que ma crainte n'était pas fondée, et que je ne pouvais pas craindre de pensions pour deux raisons, l'une que l'on n'en mettait jamais sur les gouvernements, l'autre que, quand le Roi donne quelque chose, elle passe en entier, comme elle a été donnée.
Je songeai à demander à commander, en attendant, à Condé, mais, à cause du secret de l'affaire, il n'y avait pas moyen, et il fallait trouver autre chose pour y mener.
Je lui demandai ce que c'était que le paquet où il avait mis mon bon. Il me dit que c'était où toutes les choses les plus secrètes de l'Etat étaient, et que, quand il manquerait, on mettrait d'abord le scellé, et que cela serait remis au Roi ; qu'il y avait, sur le paquet : Papiers secrets pour être remis entre les tnains du Roi, et n'être ouverts qu'en sa présence.
Je lui demandai comment je pouvais remercier le Roi, ce que je désirais pour rendre la chose de plus en plus certaine. Il me dit qu'à cause du secret, je ne pouvais remercier, à moins que j'en trouvasse l'occasion tète à tète avec le Roi, mais que je priasse Mme de I^ompadour de le remercier en particulier pour moi (cela était fort bien à lui, dans l'état de rupture ouverte où il était avec elle). Il ajouta qu'il ne fallait remercier personne, et que M. Le Tourneur, ni aucun autre ne le sût.
Je lui objectai encore que son neveu M. de Paulmy étant en place, et ayant sa survivance, il me jiaraissait mal qu'il ne le sût pas, et qu'il m'était même important qu'il en fût informé, pour qu'il ne s'engageât pas avec d'autres, et qu'à sa mort il n'eût pas de peine à me croire. Il dit : « Puisque vousle voulez, je suis sûr de mon neveu, mais je veux que ce soit moi qui le lui dise, et je le lui dirai en votre présence. »
Je lui demandai encore comment il avait trouvé le Roi disposé et pensant à mon égard. lime dit qu'il avait trouvé le Uoi fort aise de me faire plaisir, parce qu'il m'estimait, et qu'il avait profité de l'occasion pour lui dire du bien de mon application, zèle, etc. Ensuite, il me lut la lettre qu'il venait
.lOLRNAI, DU DUC DE CROY 247
d'écrire à ma mère. Je trouvai qu'elle était excellente et encore mieux que les projets que j'en avais imaginés moimême. Je l'en remerciai avec une joie naturelle et vive, mais assez réservée pour lui faire remarquer que j'en étais le maître, et, en effet, j'étais plus calnue que je n'aurais cru. Il me remit cette lettre ouverte, et je la mis en poche avec grand contentement.
Il ne me resta qu'à lui témoigner ma sensible reconnaissance, tant pour le Roi que pour lui, et à l'assurer que je ne désirais plus que d'être à portée de mériter et de montrer ma reconnaissance par mon zèle à affirmer que l'on pouvait m'employer dans les camps et partout où je pourrais être utile. Il parut touché et me dit avec amitié : « Nous verrons cela une autre fois ! Soyez tranquille ! » En effet, cela me mena à être employé. Pour lui, je l'assurai que je lui resterais tendrement attaché, tant par reconnaissance que par estime, car je le regardais réellement comme un très grand ministre, et qui aurait égalé M. de Louvois, dans les mêmes circonstances.
Sur quoi, il me dit qu'il n'envisageait cette affaire que comme une assurance pour nous tranquilliser sur une chose qu'il avait toujours désirée pour nous, sentant combien elle nous était nécessaire. Puis, y ayant longtemps que cela faisait attendre le maréchal de Belle-Isle, je finis en l'embrassant de bon cœur, et lui de même.
Je revins droit chez moi, serrer soigneusement l'importante lettre à ma mère, mettre par écrit mot à mot et figurativement le bon du Roi que j'avais bien appris par cœur, et écrire toute ma conversation avec M. d'Argenson. Ce qui m'ayant mené jusqu'à près de minuit, j'allai accrocher un reste de souper chez Livry.
DU 8 MARS AU 27 riÉCEMBRE 1754
Visites de remerciements. — Le prince de Soubise promet de m'employer sous ses ordres. — Suite de mes démarclies pour obtenir le cordon bleu. — J'accompagne le Roi à la Meute et à Choisy. — Je présente à la Cour deux inventions nouvelles. — Une visite au château de Vanves. — Je songe à demander l'ambassade d'Espagne. — Comment je me fixai à l'hôtel de la rue du Regard. — La mortalité à Paris, en 1753. — Décès de la duchesse de Penlhièvre. — Premières vues pour le mariage de ma (ille. — L'Hermitage de Mme de Pompadourà Ver.sailles. — Les nids à raU de la Meute. — Revue des Gardes françaises. — Rai à l'ambassade d'Kspagne. — Quatre jours à Chantilly : description du parc et du château, distractions : chasse, pêche, promenade en barque, course à Dieppe dans une ijondole à huit chevaux. — La princesse de Condé. — Visite aux châteaux de Mareil et deRrunoy. — Travaux scientifiques. — Départ pour Condé le 7 juin iTi'i. — Visite au château de Séchelles. — Mort de M. de Saint-Contest. — Je rejoins la Cour à Comidègne. — Les nouveaux ministres: MM. Rouillé, de Machault, de Séchelles; réilexions ;\ leur sujet. — Querelle du duc de Chaulnes et de .M. d'Aligre. — Les amusements de Conipièpne. — Un souper chez Mme de Pompadour, le vendredi. — Portrait de Louis XV. — Mon retour à Ivry, le 6 août. — La statue du Roi, à Paris. — Deux astronomes : Lemonnier et le P. Noël. — .Mes préparatifs pour le camp d'.Vimerie. — Paris, l'été. — Le jour des beaux esprits, chez. Mme de Rouvron. — Le procès d'Harcourt s'accommode. — Le Roi à Choisy. —
Dîner d'ambassadeurs chez M. Houille. — Je pars pour Valenciennes, le 20 août. — Singulier accident arrivé à mon beau-frère d'Hautefort. — Mon succès au camp d'Aimerie. — Séjour à l'Hermitage. — Retour à Paris le 27 décembre.
Le lendemain de cet heureux jour, je crus devoir chasser, tant pour marquer au Roi ma reconnaissance que pour tâcher de remercier la Marquise et les autres. N'osant divulguer par écrit le secret, j'envoyai, ce matin-là, à ma mère une lettre par laquelle, pour la préparer à cette grande joie, je lui donnais la plus forte espérance de lui apporter, le lendemain, une bonne nouvelle. .J'aurais dû la lui dire dès lors, mais je n'osai.
Nous chassâmes à Saint-Germain par un grand froid. .Je cherchai inutilement les yeux du Roi en particulier^ pour qu'il y vît mon contentement. Chez le duc d'Ayen, il demanda, à l'ordinaire, l'âge à tout le monde, puis, venant à moi, il me dit : « Pour vous, M. de Croy, vous avez quarante ans ! » Je n'étais plus sur mes gardes, et, au lieu de répondre simplement que j'en approchais, je dis que je n'en avais que trente-six. Il en parut surpris, et réfléchit un moment ; je. crois que c'était sur l'importance de la grâce qu'il m'avait accordée si jeune.
Le soir, le duc d'Havre se présenta, pour la seconde fois, pour les cabinets, et y fut appelé des premiers. .J'y fus appelé aussi, de sorte que nous y soupâmes pour la première fois ensemble, et je remarquai avec satisfaction que les deux chefs de la maison de Croy, qui étaient au service en France, y étaient alors avec agrément, le malheur de notre Maison paraissant fini.
Je ne pus remercier, ce soir-là, qui fut assez agréable, que Mme d'Estrades, à la dérobée, et point d'autres. Le Roi parut étonné en apprenant que le duc d'Havre était né à Madrid, et moi à Condé.
Le 9, j'allai à Paris, où ma mère m'attendait avec impatience. Je la trouvai seule, et je lui appris, en l'embrassant, l'heureuse réussite de l'affaire. Je lui rendis bien toute la jus-
tice que je lui devais, l'assurant que je lui avais toute l'obligation. Je lui rendis compte de tout. Nous convînmes qu'une première grâce menant aux autres, cela pouvait me mener loin ; qu'ainsi il fallait suivre sur un bon plan de conduite cette heureuse veine, et nous admirâmes combien la Providence avait mené avec bonheur cette grande alfaire.
Le 10 mars, dimanche matin, je retournai à Versailles, mais je ne pus voir la Marquise, ni remercier qu'à la légère le prince de Tingry et Mme d'Estrades, à qui je donnai une lettre de remerciement de ma mère, et j'en iis remettre une à M. d'Argenson, par où elle avouait qu'elle était contente, et promettait de suivre le secret qui lui était prescrit.
Je fus, tout ce jour-là, occupé à courir pour faire signer le contrat de mariage de M. de Joyeuse (l), dont je me trouvai là le plus proche parent fort singulièrement, à cause d'une donation personnelle de Grandpré (2), qui le brouilla avec son frère et sa sœur Mme d'Ecquevilly. Gela nous tint jusqu'au soir, que je fus rue Saint-Louis, chez sa future, Mlle de Cailly. La signature du contrat ne finit qu'à dix heures du soir, que je fus souper chez M. de Rothelin (3), où était ma mère.
Le 12 mars, j'allai, le matin, à Versailles, pour remercier la Marquise. J'attendis qu'elle fût seule. A la fin de sa toilette, je la remerciai vivement et de bon cœur, tant pour ma mère que pour moi. Elle me dit que, samedi, au souper, elle avait été étonnée de me voir sérieux, comme si je ne savais pas la réussite. Je lui dis que j'avais cherché ses yeux pour lui marquer ma joie, mais que je n'avais osé la laisser voir aux autres. Elle me dit qu'il fallait bien garder le secret, et, prenant son sérieux, elle me dit : « Savez-vous bien que c'est une furieuse grâce que vous avez obtenue là, et bien extraordinaire, et vous devez être bien attaché au Roi, qui a bien voulu vous l'accorder ! » Je répondis que je ne chercherais
(1) \'. l.i nulu i (le l.-i [lagc ll.'i.
(2) La terre de Grandpré. (V. ci-dessous, page 253.)
3) Alexandre d'Orléans, maniuis de Rothelin lfi88-17(>i . lieutenant général en nt8, avait épousé, en secondes noces, en \TM), Marie-Calherine-Dorolhée de Uoncherolles. veuve île Fram-ois de liivoire, née en 1707.
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aussi qu'à mériter, et que j'en étais pénétré ; qu'il ne me restait qu'à la prier de me procurer les oecasions de bien faire ma cour au Roi.
Je lui demandai si je pouvais me présenter des voyages. Elle me dit qu'oui, et je la vis rire tout à fait. En regardant derrière moi, je me retournai et je vis que c'était le prince de Soubise qui était venu doucement, et qui était sur mon épaule. Dans ce moment-là, elle me disait que j'avais un bien bon ami en M. de Soubise, et que je lui devais tout. Je lui sautai au col et le remerciai vivement. Sur quoi, la Marquise rentra en riant, et lui m'assura que je pourrais toujours compter sur lui, et il parut, par la sensibilité qu'il montra, qu'il disait vrai. En elfet, il m'avait parfaitement servi ; il est vrai que les autres en avaient fait de même.
Un moment devant, pendant la toilette, M. le prince de Soubise, sortant de chez elle, m'avait tiré à part et m'avait dit : « Vous aviez demandé, l'année dernière, à être employé. J'ai plus de cavalerie, cette année. M. de Stainville (1) n'y sera plus. Je sais que vous avez de la volonté ; voulez-vous être des nôtres ? »
Je fus frappé, et mon amour-propre et mon ambition furent réveillés par ce propos. J'étais fâché de la dépense, mais bien aise d'être de quelque chose. Je sentis que, dans ce moment-là, reculer serait tout gâter, et je m'étais fait une règle (que j'ai expérimentée bonne) de prendre toujours le. parti le plus vigoureux. Je vis tout cela en un clin d'œil, et, sans paraître hésiter, j'acceptai avec joie, et une sensibilité qui lui fit plaisir. Je lui demandai qui y serait. Il me dit que M. du Mesnil y serait; que le duc de Broglie (2) n'y serait
(1) Etienne- François de Choiseul, mari[uis de Stainville ; ni9-l'iS.'j , Ijrigadier en n.46, maréchal de camp en 1733, lieutenant général en l'ioS, secrétaire d'État de la Guerre, en 1761, et des Affaires étrangères en 1706, avait épousé, en 1730, Louise-Honorine Crozat du Chàtel.
(2) Vie (or-François de Broglie (1718-1S04', fils aine du maréchal, devini luimême maréchal de France en 1739. Il avait épousé, en premières noces, Marie-Anne du Bois, fille de Claude-Thomas, seigneur de Villers, capitaine au Royal-Piémont, et, en secondes noces, Louise-Augustine Salbigothon de Crozat de Thicrs.
pas; qu'il voudrait avoir un maréchal de camp d'infanterie, ou qu'il y suppléerait, s'y étant bien fortifié depuis deux ans, ce qui était vrai, son activité et grande ambition lui faisant plus apprendre en un jour, qu'un autre en un mois. Il me dit encore qu'il espérait que je ne lésinerais pas pour les appointements. Je dis que cela m'était égal. Je lui demandai s'il en fallait parler à M. d'Argenson. Il me dit que non, qu'il lui en avait parlé, que cela était arrangé. Sur quoi, il s'en alla à tous les dîners, et je lui dis que je suivais avec joie mon général.
Tout cela fini, j'allai prendre le café chez M. Rouillé, pendant son dîner. De là, j'allai au sortir de table de M. de Paulmy, et je le priai de me procurer une audience avec son oncle et lui, sans rien dire. Il me donna rendez-vous à six heures, au sortir de l'affaire de l'abbé de Fumai (1), qu'il allait arranger, avec M. de Mirepoix et M. de Séchelles qui m'en parla beaucoup alors, et le soir au retour. Mais il ne me parla de rien d'autre, ni moi non plus, n'en ayant pas permission. Ils accommodèrent l'affaire de M. de la Verdure en lui donnant une abbaye, au moyen de sa démission.
L'affaire de Saint-Amand avait fini aussi, quelques jours devant, l'abbaye ayant obtenu la permission de choisir un abbé de leur maison, au moyen de trente mille livres de rente pour le cardinal d'York : je les y avais bien servis (2).
J'attendis inutilement tout le soir, jusqu'à passé huit heures, que M. de Paulmy me dît que ce ne pouvait être pour ce jour-là, l'archevêque de Paris (dont M. d'Argenson soutenait le parti, pour s'opposer au parti contraire) l'ayant tenu longtemps, de sorte que je montai dans ma chaise qui m'at-
[l] Un abl)é de Fumai avait il6 inùlé, en 1132, à l'adaire dite des États d'Artois, où Mme d'Estrades avait failli être compromise, et qui aboutit à Texil du oomte de Maillchois. Peut-être est-ce de ce personnage i|u'il s'agit. (V. le Journal du niarquis d'Argenson cl celui de Barbier.)
(2' Snint-.\mand, ville de rarrondissciucnt de Valcniicimes, célèbre par ses eaux Ibermales et par .«on abbaye de Héiifdictins fondée au septième siècle-
Le cardinal d'York, second lils de Jacipios III Stuart. dit le chevalier de Saint-Georges, jouissait, depuis Hou, des revenus de cette abbaye, c|u'il avait rci-uo de Liniis X\', en 17a5.
tendait, et je revins par un grand froid, à dix heures, souper chez ma mère.
Le 13 mars, je passai toute la journée chez Mme de Gailly, rue Saint-Louis, au mariage et à la noce de M. de Joyeuse. Il n'y avait qu'une douzaine de parents en tout : le duc de Lauraguais et moi, nous nous trouvâmes les plus proches de M. de Joyeuse, à cause de la rupture arrivée avec toute sa famille, à l'occasion de ce mariage, pour la donation de la terre de Grandpré, qui excluait son frère et sa soeur de la part qu'ils comptaient y avoir. Du côté de Mlle de Cailly, par les Caumartin (1), les plus près étaient le marquis d'Argenson, ex-ministre, et M. de Paulmy, son fds, qui l'était tout à fait; tous deux bonnes gens, simples, et le fils fort instruit. J'avais été assez lié avec lui, dans sa jeunesse, et je renouai, ce jour-là, une grande intimité avec lui. On fit un bon souper-diner, après quoi on dansa en famille, et cela fit une petite noce douce et raisonnable.
Le vendredi 15 mars au soir, j'allai à Versailles.
Le samedi 16, je suivis le Roi, étant, pour la première fois, mené par lui de Versailles à la Meute, où nous dînâmes, à quatre heures, trente-quatre personnes en tout; en hommes, tous les anciens.
Il vit, devant, ces nouveaux bâtiments, où l'on faisait pour 500.000 francs de jolis nids à rats avec goût et de belles pièces de jardins, surtout celle du bout. Le duc d'Havre, qui entrait dans la grande intimité, sa vivacité et la gaîté de son caractère étant prônées de tout le monde, y était. Nous devancions tous deux (les deux seuls chefs de notre nom ayant postérité) des courtisans intimes, et déjà pourvus de grâces, quoique jeunes. Nous examinâmes la force de celle que je venais d'obtenir, et convînmes que nous étions en belle passe, et qu'il fallait nous unir intimement, de sorte que nous fîmes un petit traité de Cour et de
(1) Pierre Delpech, premier du nom, seigneur de Cailly, premier avocat général à la Cour des Aides de Paris, mort en 1733, et grand-père de Mlle de Cailly, avait épousé, en 1710, Marie-Élisabelh Le Fèvre de Caumartin.
politique, de nous entr'aider eu tout, de nous communiquer nos vues, de nous dire nos vérités, et de veiller l'un pour l'autre à nous pousser.
Le matin, en habit vert, j'avais commencé à solliciter les affaires des particuliers (1). Plus l'on a, à la Cour, à suivre^ mieux cela vaut pour vous faire faire des connaissances. Ma grande affaire m'avait éloigné de tout. Je repris donc les différentes petites affaires. Mon degré de courtisan me donnait du crédit, et je commençais à faire ma cour presque aussi agréablement que je l'avais faite désagréablement devant.
Ce matin-là, 16 mars, en sollicitant au bureau de M. de Saint-Florentin le cordon de Saint-Micliel pour M. Taffin (2), je m'instruisis de la manière de se faire inscrire sur la liste du cordon bleu. On me dit qu'il fallait donner un mémoire sans rien demander, car cela ne se demande pas en forme, mais bien en particulier, et prier M. de Saint-Florentin de me faire inscrire, ce que je fis quelque temps après. Ce fut ma première démarche. J'avais l'âge, mais il fallait d'autres raisons, cette faveur ne se donnant qu'à force de souterrains, et rien qu'aux ambassadeurs en charge à la Cour, pendant la paix, et, pendant la guerre, aux inspecteurs et ceux sur qui roulait quelque chose.
Le mardi 19 mars, seul jour où l'on voyait Mme de Pompadour en public, en Carême, parce que les ministres étrangers y venaient, et (jue toute la France y étail, j'allai à Versailles pour cette toilette.
Le lendemain, je parlai à M. le garde des Sceaux et à
(1) On verra ci-dessous r[u'il s'agissait de fixer, pour les particuliers du territoire exploité par M. de Croy. le droit d'extraire le oharbon des terres leur appartenant.
(2 II y avait trois frères Taflin, dont k' pire, Pierre Taflin, avait élê un dos fondateurs de la Société des mines d'Anzin. C'étaient : 1" Jules-César de ïafûn de Gircnchy, conseiller au parlement de Flandre (1715-1763); 2" Jean Cliarles-Louis Tnffln de Guelzin, chevalier de Saint-Louis, mort en 1782 ; :!° Kélix-Ijinace Taffin de Troisville. Tous firent partie de la société, mais aucun d'eux ne figure sur la liste des chevaliers de Saint-.Michcl de I7;«l. ni des années suivantes.
M. de Courteille (i), pour mon alTaire qui prenait un bon train, mais j'appris, le lendemain, que j'étais remis. Etant resté à Versailles, je chassai le 22, ce que je n'avais pas fait depuis longtemps, parce que je savais que le moindre souterrain valait mieux que cent chasses, le Roi ne se déterminant point de lui-même. Il faisait un froid terrible ; quoique l'on entrât au printemps, il n'y avait pas la moindre apparence de verdure et, de mémoire d'homme, l'on n'avait pas vu un si long hiver.
Le soir, par une suite de ma faveur du moment, je soupai dans les cabinets avec la plupart des anciens. Il y avait vingt tout nouveaux à la chasse, qui y faisaient grande cohue, sur des chevaux de louage, qui furent renvoyés.
Le 23, j'allai, dans ma chaise, après le Roi, à Choisy, commençant à être (si je suivais bien cela) de ceux que le Roi, qui était fort d'habitude, acceptait toujours. Il faisait un froid terrible, malgré lequel on vit abattre des arbres, ce •que le Roi aimait, et l'on fit le tour des fleurs et des ménageries. Ensuite, à quatre heures, on se mit à table. Nous étions environ trente-six, savoir, à prendre par ma gauche : MM. d'Armentières, d'Estrées, Glare, de Gontaut, de la Vallière, de Soubise, le duc des Deux-Ponts, le prince de Condé, le Roi, d'Ayen, de Fleury, baron de Montmorency, de Sourches, de Sceaux, d'Havre^ d'Ecquevilly, Monaco, de Beuvron, de Villeroy le jeune, Poyanne, Revel, Chevreuse, ■ d'Egmont, de Beauffremont, d'Hautefort, et moi.
Et, à ma petite table : MM. de Souvré, de Broglie, de Castries et de Turenne.
A six heures du soir, le Roi partit, et je revins à Paris avec MM. d'Hautefort et d'Havre.
Le 26 mars, j'allai à Versailles ; je présentai M. le ■comte d'Espie à tout le monde, pour faire voir son ouvrage Delà manière de rendre les inaisons incombustibles (2),
(1) Jacques-Dominique Barberie de Courteille, Conseiller d'État, intendant 'des Finances, épousa en secondes noces, le 20 mars 1746, Madeleine Fyot, sœur ainêe de la marquise de Paulmy.
(2 Féli.x-François, comte d'Espie, gouverneur de Muret et du fort Saint-
256 JOl ItNAL DU iiUC DE CROY
comme une partie de la sienne où il n'entre aucun bois, ni fer. J'avais travaillé plusieurs fois, l'hiver, à corriger et perfectionner son ouvrage. Je le menai chez M. de Paulmy, chezM.de \'audières, où je l'expliquai devant tous les architectes du Roi (je devenais alors connu comme protecteur des Arts). Le soir, je forçai chez Mme de Pompadour, et je le lui présentai, ainsi que le relief bien fait qu'il avait apporté, et je l'engageai à lui procurer de le montrer lui-mùme au Roi, ce qui se fit le lendemain.
Le soir, je parlai à M. d'Argenson pendant sa partie de tri du soir, car on ne pouvait plus le voir. Je le remerciai encore, le priai de dire le secret à M. de Paulmy. Il me promit de le lui dire, et ajouta que je pouvais lui en parler. Gela était bon, parce que M. de Séchelles et eux deux le sachant, ainsi que MM. de Soubise et de Tingr}-, tous les ministres et généraux de la province, cela rendait l'affaire bien sûre. Je lui parlai des camps : il me dit que je pouvais me préparer pour être employé à celui de Flandre. Je m'arrangeai en conséquence, et lui parlai des affaires des particuliers, dont j'avais toujours un nombre.
Le 27, je fis, avec le Roi, la dernière chasse à Saint-Germain. Le soir, je soupai dans les cabinets, ou il fut fort question de l'automate qui parlait et que je venais de bien examiner, et j'étais, après M. de Ghaulnes, l'artiste qui s'accréditait dans les cabinets. .\e jouant ni n'étant débauché, j'aimais mieux pi-endre ce goût que de n'être rien.
Le 28, je vis la Marquise à sa toilette et je donnai, dans le cabinet du Roi, à M. de Saint-Florentin, un mémoire d'illustration et service, sans rien demander, connue ce/a se fait pour le Cordon bleu. Il me promit de me faire inscrire dès le même jour et de faire lire au Roi mon mémoire (qu'il trouva, ainsi que son premier commis, bien beau et fort), à chaque promotion de l'Ordre. Ainsi cette affaire é/ai/ enia-
Lys, né cmi 1708, a publié, en no4, un ouvrage intitulé : Manière de rendre toutes sortes d'édifices incombuslililes. Jn-12.)
11 avait t'iiousé, en 17 i3, CaUierinc-.Marie-Blamline de Catclan, dame do la Masquère.
mée, quoiqu'elle ne parût pas prête à réussir, n'y en ayant que rarement de vaquants, et cette grâce n'étant plus accordée qu'aux ambassadeurs et charges à la Cour.
A trois heures, je partis pour Vanves ; je m'amusai deux heures, en passant, dans les jardins et terrasses de Bellevue, endroit charmant, au vent près, et où il y a bien du goût et de la dépense. J'ai trouvé, à Vanves, les trois Iroquois dans leur habillement naturel qui est une chemise, une pièce d'étoiïe rouge, des plumes, et le visage fort peint et bariolé de couleurs. Ils sont mulâtres. Je les examinai avec soin, et questionnai beaucoup leurs habiles missionnaires. Nous fûmes plus de trente, à Vanves, dont cinq très jolies femmes. On dansa après souper. J'y dansai de bon cœur, quoique me faisant prier, et je revins bon train à trois heures du matin, à Paris.
Le !"■ avril, j'allai à l'enterrement de Mme la maréchale d'Alègre, veuve en troisièmes noces du vieux maréchal d'Alègre (I), père de la grand'mère de ma femme, de sorte que, quoiqu'elle ne fût que la belle-bisaïeule de mes enfants, et par conséquent rien du tout, il en fallut porter le deuil, comme de grand'mère, quatre mois et demi, et draper en partie. Le convoi se fit à l'église Saint Paul et fut beau. Nous la vîmes enterrer au cimetière, comme elle l'avait demandé ; le peuple et les pauvres la pleuraient, chemin faisant.
Le 7 avril, je fus à Versailles avec MM. d'Havre et d'Egmont (2) demander au Roi l'agrément du mariage de M. le prince de Ghimay avec Mlle de Saint-Fargeau (3). Mme la
(1) Madeleine d'.Vncezune, fille de Jacques-Louis d'Ancezune Cadart de Tournon, seconde femme d'Yves, marquis d'Alègre, qu'elle épousa en 1724, quelques mois après son élévation au grade de maréchal de France.
(2) Casimir Pignatelli, comte d'Egmont, né en 1727, appelé d'abord marquis de Renty, puis duc de Bisache, marquis de Pignatelli et comle d'Egmont, brigadier en 1748, maréchal de camp en 1736, lieutenant général en 1762, avait épouse, en 1730, Blanche Alphonsine-Octavie-Marie-Louise- Françoise de Saint-Séverin d'.iragon, morte en 1733. Il se remaria, en 1736, à Sophie-Jeanne-Louise-Armande-Septimanie de Richelieu, fille du maréchal de ce nom.
i3) Thomas-Alexandre-Marc d'.\lsace HénLn-Liétard, prince de Chimay, Grand d'Espagne de première classe, colonel des grenadiers de France, épousa, le 23 avril 1734, Madeleine-Charlotte l.e Pelletier de Saint-Fargeau, dame de Mesdames do France.
"258 JOLRNAL DU ULC DE CROY
princesse de Chimay (li nous avait fort nugligés, jusque-là, quoique nous lui eussions été utiles à Bruxelles, quand elle avait pris son tabouret.
L'apri'S-dînée, étant chez M. de Puisieux, l'abbé de Guébriant, ministre auprès de rÉlecteur de Cologne, et qui en arrivait, entra. Je lui fis quelques questions politiques sur cette Cour que j'avais bien connue. M. de Puisieux parut étonné de la façon dont j'en parlais. 11 me le ténioignaun peu, de sorte qu'en sortant, je lui dis que, si je m'en étais cru capable, je me serais proposé pour des ambassades. Il me dit (|ue, de son temps, il m'avait fait mettre sur la liste ; que l'ambassade d'Espagne n'était pas promise, qu'elle ne tarderait pas, et qu'elle me convenait ; qu'il me conseillait d'en parler librement à M. de Saint-Contest.
J'y allai tout de suite de sa part, et j'eus une grande conférence avec M. de Saint-Contest à qui je parlai très librement sur le peu que je savais et sur le peu d'opinion que j'avais de moi ; que je n'étais pas déterminé, tant à cause de cela, que par la crainte de m'éloigner de l'éducation de mes enfants, et aussi par la crainte de me ruiner, mais que, si cela me donnait d'abord le cordon bleu, quelques autres avantages, et ne me dérangeait pas trop, je me proposerais pour l'Espagne, qui était l'ambassade qui me convenait le plus, comme la plus noble, et où mon nom étaitle plus connu.
11 me laissa voir que, pour l'Espagne, il avait envie d'y faire passer un autre qui était déjà en place, et il me proposa presque d'en prendre une autre. Il m'avoua qu'il fallait mettre cinquante mille ecus d'avance, mais qu'à la fin, on les retirait en partie, et qu'il ne croyait pas que, communément, on y mît plus de cinquante mille francs du sien (ainsi, c'était acheter le cordon bleu cette somme). Je le remerciai, et sortis, tenté de jouer un rôle, craignant d'échouer, et fort indécis.
De retour à Paris, j'en parlai à ma mère : nous trouvâmes
(1) Mlle de Beauvau-Cr.iMii, lillc de Roné-Marc di- Bcauvau, pi iiKe de Craon, mort en l"ol, cl de Marguorik de Ligniville, avait épousé Alexandre-Gabriel d'Alsace Hénin LiéUird, prince de Cliiiuay, père du précédent.
que j'avais besoin d'être occupé, que ce temps de paix était favorable à accrocher, par là, le cordon, et peut-être quelque autre de mes trois vues en Espagne, comme la grandesse, la Toison, et de me faire payer de ce qui m'y était dû ; enfin que, plus tard, mes enfants auraient encore plus besoin de moi, de sorte que je résolus de suivre cela sans m'y attacher.
Le 9 avril, j'allai à la Cour pour la toilette, et me mettre sur les rangs pour être des voyages à coucher, ce qui est un des derniers pas de courtisan que je voulais faire, tandis que j'en étais à même.
Une grande affaire qui m'occupa toute la fin d'avril, fut le bail de la maison : ma mère s'était assuré l'hôtel Rothenbourg avec les Carmes, depuis un an (1), et en avait passé bail. Cet hôteL pour les appartements, était plus orné et plus à la moderne que ceux que nous occupions, maisj'étais fâché de quitter la maison que nous habitions, à cause du quartier admirable et beaucoup d'autres avantages. Je tâchai de renouer avec M. de Pontearré.
Nous convînmes presque, une fois, que nous lui donnerions mille livres d'augmentation, pour un bail de 9 ans sans clause, et qu'il assurerait de ne pas la vendre. J'espérais terminer, quand il m'envoya M. Douceur, son homme d'affaires, le 26 avril, me dire qu'il avait changé d'avis et qu'il la voulait vendre. J'allai chez lui et, avec une patience infinie, je tâchai de le faire revenir. Gomme j'étais chez ma mère à lui en rendre compte, M. Douceur arriva, qui nous dit que Mme de Pontcai-ré, qui conduisait Monsieur, lui avait conseillé d'en demander 2.000 livres d'augmentation, c'est-àdire 8.000. Ma mère se fâcha et rompit. En sortant, je lui dis
(1) Le monastère des Cannes déchaussés était situé entre les rues du Regard et Cassette. Établis en cet endroit depuis l'année 1611, ils achevèrent, en 1620, la consiruction de l'église, dont la première pierre fut posée par Marie de Médicis. Dans ce monastère, dont l'étendue était considérable, un voyait une bibliothèque de 12.000 volumes, un cabinet d'histoire naturelle, Vapothicairerie où se fabi'iquait l'eau de Mélisse, de grands jardins suivis de terrains spacieux sur lesquels ils firent hàtir des hôtels qu'ils louèrent à des particuliers, un entre autres à M. de Rothenbourg, ancien officier au service du roi de Prusse, mort en 1732. C'est à lui que le prince de Croy allait succéder, en 1734, dans cet immeuble, qui, nous l'avons dit, existe encore.
de ménager toujours un rendez-vous, et que je tâcherais encore d'engager ma mère à consentir à partager la différence par moitié. Le 26 avril au soir, M. de Pontcarré vint. Je lui offris de ])rier ma mère de passer aux 1.500 livres d'augmentation, lui faisant sentir le fol de lui donner 500 livres de plus que de l'hùtel de Rotlienbourg, que nous avions déjà. Il tint bon assez durement, ce qui révolta ma mère, qui lui reprocha que ce n'était pas reconnaître les soins qu'elle avait eus pour sa maiso n, et l'argent qu'elle y avait mis, qu'il en serait la dupe, ot que ce n'étaient pas là les paroles qu'il avait données. Sur cela, il dit que l'on ne lui avait jamais dit qu'il eût manqué à sa parole, et, se fâchant très fort, il sortit en furieux, sans que je pusse jamais l'apaiser en le suivant. Voilà comme nous perdîmes cette maison que je regretterai toujours. Gela ne tint donc qu'à 500 livres.
Ma mère m'envoya chez les Carmes. Je les menai à l'hùtel de Rotlienbourg pour leur demander trois remises de plus (à quoi ils passèrent par moitié), et de renoncer aux clauses de 3 et G ans, en faisant un bail de 9 ans, sans clause. Mous nous donnâmes parole, et il parut que je pouvais m'assurer d'avoir cette maison à vie, ce que je projetai de faire, en mettant notre nom dessus. Par là, sans dépense, je me faisais un superbe hùtel de Croy à Paris , où il n'y en avait jamais eu.
Le 21 avril, j'avais été à Versailles, faire signer le contrat de mariage du prince de Chimay. Le duc d'Havre et moi étions les plus proches parents, quoi(ju'au 10'' ou 12» degré, moi surtout, comme de la branche aînée du duc d'Havre, ce dont il avait la faiblesse de convenir avec peine. Trois jours après, nous assistâmes à la noce que Mme la princesse de Conti (1), comme amie intime de la grand'inère de la future, la vieille Mme d'Aligre (2), eut la bonté de faire. Il y eut un
1) Louise-Élisnbellulo Boui-bon, princesse douairière de Conti, née en 1G93, veuve de Louis-.\rmand de Bourbon, prince de Conti, lieutenant gi^nélid (10951127).
(2) Marie-Madeleine I.o IVllcIier. lille de Claude l.e Pellclier. contrôleur gén(:Tal des Finances, avait épousé, en lG8i, Etienne d'Aligre, président i niorlicr en nul.
grand souper de trente couverts. Le mariage, contre la règle, se fit à minuit, l'archevêque s'étant enfin rendu pour Mme la princesse de Conti seule. Cette princesse voulut aller faire ensuite le coucher chez eux, qui fut un peu fort. Le duc d'Havre signa impatiemment au contrat et à la célébration, parce que M. de Chimay prenait le titre de haut et puissant prince, ainsi que sa mère.
Je fus aussi, ces jours-là, à l'enterrement de M. de Lambert (1), qui laissa quarante mille livres de rente à chacun de MM. de Beuvron d'Harcourt, ce qui releva cette maison — et à celui du marquis de Mailly (2), dit la bête, qui était l'aîné de cette illustre maison. La quantité de morts qu'il y eut, cet hiver, à Paris, était affreuse. Dans ces deux enterrements que je fis tout de suite à Saint-Sulpice, on me dit qu'il y avait déjà eu plus de 6.000 enterrements de l'année, et 300 grands convois; que cela faisait un tiers de plus que les autres années, si cela continuait de même, et que, depuis vingt-deux ans, il n'}^ avait eu qu'une année plus forte. Je ne rencontrais que des morts.
Le 30 avril, mourut la pauvre duchesse de Penthièvre. Il n'y a point d'expression assez forte pour peindre ce qu'elle avait souffert, depuis quatre mois (étant au troisième de sa grossesse, son crachement de sang et sa toux s'étaient déclarés tout à fait), ni l'état du pauvre duc de Penthièvre, le plus saint homme et le meilleur mari qui fut jamais. Tout Paris partageait, par estime et attachement, leur situation. Les médecins l'avaient condamnée d'abord, mais, sur la fin, ils s'étaient trompés en disant son enfant mort. Dans un état épouvantable, elle accoucha, au grand étonnement de tout le monde, d'un garçon vivant encore, et qui fut baptisé, mais, douze heures après, elle succomba.
Le 1'^"' mai, j'allai à Trianon, et j'y retournai le lendemain,
il Henri-François, marquis de Lambert, lieutenant général en 1720, mort le 21 avril 1754, avait épousé, en secondes noces, en 1740, Louise-Thérèse de Menou, morte en 1766.
2; Victor-Alexandre, marquis de Mailly, né en 1696. mort le 22 février 1754, brigadier en 1734. avait épousé, en 1720, Victorine-Delphine, princesse de Bournonvillo, qui mourut en 1774.
262 JOURNAL Dl" DUC DE CROV
étant presque des voyages, mais pas tout à fait. J'y commençai à jouer au tri. Je fus bien traité. J'j' appris bien des choses importantes : je vis le duc d'IIavré au pinacle de la fortune, Mme de Pompadourle distinguant sur tout autre, à quoi elle était poussée par beaucoup de gens qui l'aimaient, et surtout par le comte de Xoailles et le prince de Tingry. Ce dernier m'assura qu'avant quatre ou six ans, il aurait le cordon bleu, sans charge ni emploi, seulement comme grand seigneur et pour ses blessures et actions distinguées (il n'y en avait pas eu, comme cela, depuis bien longtemps) (1). Il me dit encore qu'il était juste qu'il passât devant moi ; qu'il l'aurait déjà s'il avait fait, il y avait quatre ans, ce qu'il faisait alors, mais nous nous endormions, dans ce temps-là, et lui ne voulait pas se livrer à la maîtresse ; que nous ne nous faisions pas tort, d'ailleurs, parce qu'il était décidé qu'il pouvait y en avoir deux dans les familles, mais que le Roi ne se départirait jamais de la règle de n'en mettre jamais trois.
Il fut, par hasard, question de ma iille, et à qui je la marierais : 'SI. de BaulTremont (2) dit que, sans doute ce serait au petit d'Havre, pour ne rien laisser sortir d'une famille. J'examinai la réponse du duc d'Havre, qui ne parut pas prendre la chose fort à cœur. Le prince de Tingry et lui dirent qu'il y avait deux choses qui s'y opposaient : la grande différence d'âge et les chapitres. Je soutins que les enfants de ma fille y entreraient. On examina et l'on trouva que non.
Les autres retirés, je continuai de sonder ce que le duc d'Havre pensait, lui disant qu'il était bon que, de bonne heure, nous pussions voir à quoi l'on pourrait penser. Il me parut sentir l'avantage de ne pas laisser sortir les biens du
(!;Jevi.s nue l.i prcmii^re vue du iluc d'il.ivié ét.iil le eonlon bleu, l.i seconde de Iroquer son gouvernenienl contre un meilleur, ou de province, l.i troisiOino ravanceuient de son fils, el de pincer ses enfanls. S'oie île l'auteur.)
(2) Louis de Bauffrenionl ^ni^-nu'i , titré ui.inpiis l'i l.i in.>il ilo si>n père, en 1753, prince du Sninl Empire par diplôme de I'îj7, maréchal de camp en 1744, lieutenant général en 1718, avait épousé, en I73j, Maric-Suï.inne-Simone-Kcrdinande dcTenarre de .Monlmain.
nom, mais, d'ailleurs, avoir des vues d'intérêt ou ambition qui pouvaient le faire penser à d'autres mariages ; ne pas vouloir marier son fils avant dix-neuf ans, et trouver cela bien éloigné, et n'en avoir pas un grand désir ; vouloir le rendre fort agréable et le faire voyager ou être deux ans dehors, à Turin.
Il me dit qu'il l'aurait désiré davantage, en donnant une de ses filles à mon fils, qu'un double mariage serait convenable, mais que la dilFérence d'âge s'opposait à tout; que rien ne pressait de deux ans (cependant, alors, elle aurait quatorze ans et demi) et que, dans ce temps-là, nous pourrions nous parler plus clairement.
Il me dit encore qu'il savait qu'il y avait beaucoup de gens qui pensaient à ma fille, surtout le comte de Noailles et le Maréchal, pour le petit d'Ayen (1) ; que ce serait peut-être un des meilleurs mariages que je pusse faire, mais qu'il faudrait, alors, la marier jeune.
En eiïet, au risque terrible de faire passer là tous ces biens, c'était un des plus avantageux que je pusse faire, pour moi et mon pis, et pour elle, suivant le monde. On disait du bien du petit.
Devant, j'avais causé seul, avec le prince de Tingry, sur les ambassades, lui demandant s'il me conseillait d'j'^ songer : il me dit qu'il n'y avait que celle d'Espagne qui me convint, . pour avoir la grandesse (2) ; qu'il ne me conseillait pas d'en prendre une autre; qu'il était engagé, en général, pour la demande des ambassades, et (appelant le duc d'Havre), qu'il savait avec qui, mais que celle-là était trop forte pour celui qui l'avait prévenu, et qu'une petite, comme Naples, serait ce qui lui faudrait, et même lui ferait trop d'honneur ; qu'il ne pouvait, pour cela, parler pour moi, mais qu'il était encore temps; qu'il consentait que j'allasse sur ses brisées.
(1) Jean-Louis-François-Paul de Xoailles :n3a-lS21 . duc d'.\yen, gouvoi-neur de Saint-Germain-en-Laye, capitaine des chasses en survivance, en 1755, maréchal de camp en 1770, lieutenant général en 1781, avait épousé, le 4 février 1753, Henrietto-Anne-Louise d'Aguesseau.
(2) Nota que, par le mariage des Xoailles. je pouvais avoir tout cela, et le reste, [^'ole de l'auteur. )
264 ,101 iiNAL m DUC de cnov
Je vis qu'il ferait comme il avait fait à l'autre affaire, qu'il se retournerait pour moi ; que, si j'en avais bien envie, j'aurais celle d'Espagne en laissant espérer ma fille, si je ne la donnais pas au duc d'Ilavré. 11 me dit qu'outre la Marquise» c'était le Contrôleur général (1) et le maréchal de Noailles qui menaient M. de Saint-Contest (qui n'était plus bien avec le Puisieux), et qu'il fallait les prévenir.
Le lendemain, j'allai dîner chez le Garde des sceaux, et tous les grands seigneurs y vinrent après. Je lui demandai s'il me conseillait de songer à l'Espagne. Il me dit qu'oui ; qu'il en parlerait au Saint-Contest. Je vis, à la façon dont il prit la chose, qu'il était vrai qu'il menait la barque chef, et je remarquai combien il est aisé de réussir quand on est au fait et bien conduit.
Les ducs de Fleurj', d'Ilavré et moi, nous allâmes à l'Hermitage de Mme de Pompadour, où elle m'avait permis d'aller. J'y trouvai le duc de Chaulnes. Elle le chargea, ainsi que les autres, de me faire les honneurs. Il n'y a rien de si joli que le goût qu'elle a mis dans ce petit séjour. J'admirai surtout ses fleurs : c'étaient les jacinthes, alors, et, dans sa ménagerie, une espèce de faisan couleur de feu et jaune d'or. Je n'ai jamais vu un si bel oiseau. De là, le Roi étant revenu à Trianon, nous y fûmes souper à l'ordinaire ; je m'enhardissais alors à tout.
A Paris, je me redonnai un peu à mes affaires et je repris le grand ouvrage du plan général d'éducation complète d'un jeune seigneur, que j'achevai en grande partie.
Le 10 mai, j'allai au lever du Roi, à la zieute, et, après avoir visité tous les nouveaux bâtiments ou nids à rats, mais qui n'avaient été faits que pour la suite, et où le Roi voulait loger, je l'accompagnai à la revue des Gardes françaises. Nous étions tous en habits d'officiers généraux. J'y montai un superbe cheval anglais que je venais d'acheter, mais qui me fit enrager, de manière que je fus obligé d'en changer. Le soir, Mesdames y étant, nous soupâmes entre
(I) M ilr M.H-li.ililt.
JOURNAL DU DlC DE CROY 265
nous et, à minuit, nous vîmes partir le Roi pour Versailles.
Le 12 mai, j'allai à Versailles. Je parlai à M. le Garde des Sceaux qui était celui qui, sous main, menait presque tout, et vers qui toute la Cour et les courtisans se tournèrent, surtout pour les Affaires étrangères. Je lui parlai, dis-je, de l'ambassade d'Espagne. lime conseilla d'y songer, me promit de s'en souvenir et de ne se pas laisser engager à d'autres.
Le 15 mai, je fus souper à Choisy. J'avais demandé à coucher, mais, n'ayant pas suivi cela assez vivement, et ^L le prince de Tingry étant parti courageusement pour mener sa femme aux eaux de Cauterets, je ne pus l'obtenir. Cette grâce fut la seule que je manquai dans cet heureux hiver. Le soir, j'assistai à l'arrangement de la partie de bal et à la toilette de la Marquise, et, après avoir soupe avec le Roi, j'allai au superbe bal que donna l'ambassadeur d'Espagne (1) à tout le beau monde de Paris. La Marquise y dansa avec lui. Avant de partir, profitant du moment, je la priai de ne pas se laisser engager pour l'ambassade d'Espagne, ce qu'elle me promit. Deux jours après, je retournai encore à Choisy ; j'y portai les plans de l'Hermitage et pris, avec le duc de Chaulnes, de grands partis sur les grands points. J'examinai aussi les fleurs qui étaient, ainsi qu'à Plaisance où j'allai, admirables.
Le prince de Coudé m'ayant invité à son voj'age de Chantilly, j'y allai le 20 mai.
Je n'y avais encore fait que passer en 1744. Je vis, en passant, le beau château de Champlâtreux (2).
J'arrivai à la nuit à Chantilly, où je fus bien reçu, ma parenté avec Mme la princesse de Condé (3) et avec Mme de
(1; Don Jaiine Masones de Lima y Sotomayor, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du roi d'Espagne en France.
(2) Champlâtreux, liameau de la commune d'Epinay-Champlâtreux ' Seineet-Oise\ où se trouve un ciiàteau bâti, sous Louis XIV, par la famille Mole.
(3 C'est par les Bouillon que le prince de Croy était parent de la princesse de Condé, Catherine de Croy, sœur du premier prince de Chimay, morte en 1744. ayant épousé Robert 11 de la .Marck, seigneur de Sedan, duc de Bouillon.
Son frère, Jacques de Croy, seigneur de Sempy, épousa en troisièmes noces
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Rentj' (1), sa première dame d'honneur, me donnant plus d'agrément, joint à l'amitié de M. de Soubise qui, avec M. le comte de Charolais, conduisait encore toute cette Cour.
Je trouvai tout le monde, au nombre de trente, environ, dans la superbe galerie du jietit château : c'est la plus belle que je connaisse et la mieux ornée. C'est M. le Duc qui l'a fait faire, et il y a placé avec goût les tableaux de Corneille que le (ils du grand Condé a fait faire de toutes les grandes actions de son père, qui y sont en nombre. Celui où il fait connaître ses grandes actions contre le Roi, en paraissant s'en repentir, est très ingénieux (2).
Je fus quatre jours à Chantill}-. IVous y fûmes jusqu'à quarante maîtres. On devrait y être plus pour le remplir, y ayant, avec les écuries et pavillon détaché, quatre-vingts logements, sans ceux du Roi, de la Reine et des Princes du sang, qui ne sont jamais occupés. Je logeai, comme tout le monde, aux attiques, et je fus étonné d'arriver chez moi par les fenêtres.
Le lendemain, je fis, avec admiration, le tour en dehors des attiques dans les balustrades ou grandes gouttières. C'est la plus belle chose que je connaisse et la plus singulière. Presque rien n'est régulier, à Chantilly, mais il y a une profusion de grandes beautés détachées, que l'on voit tout
Yolande de Solre, duiit lu lils Philipiie, comte de Solrc. iiimt en 1612, épousa en secondes noces Anne de Croy. Il en eut Jean, cunite de Solre, mort en 1640, qui, de son mariage avec Jeanne de LaUiing, eut Philippe Emmanuel I", arrière-grand-père de notre héros.
D'autre pari, Calherine de Croy eut, de Uolierl de la Marek, d\u- <le lîouilloni lies enfants, parmi lesquels il faut compter Emmanucl-Thèodose de la Tour, iluc de Bouillon, mort en 173U, qui, de sa troisième femme, Louise-IIeuriette- Krançoise d'Harcourt-Guise, eut .\nne-Marie-Louise de la Tour d'.\uvergnc, née en i'ii. mariée, en 1134, à Charles, prince de Roliau-Soubise ^le maréehal), dont Charlotte-Godcfride-Élisabeth, princesse de Condé.
(1) V. la note 2 de la page 236.
;2) Tous ces tableaux, exécutés par les ordres de llcnri-Jules de Bourbon, (ils du Grand Condé, enire 1686 et 1694, par .Michel II Corneille ilUJ2 1708), existent encore, à Chantilly, dans la « Galerie des conquêtes ». On trouve, dans La Peinture au château de Chantilt;/. par M. F.-.\. Gniyer, la description de celui dont M. de Croy fait ici mention ; il s'appelle Le llepeiilir cl a été exécuté en 1690-01.
autour. Les eaux, qui vont toujours, conduites par un aqueduc d'auprès de Senlis, sont surtout à remarquer. Le château, le petit château, la forêt, le canal, la ménagerie et la charmante laiterie, l'écurie, ridiculement belle, et plus superbe qu'aucun château, avec sa belle pelouse, les îles détachées, les parcs et jardins détachés, l'orangerie et galerie des cerfs, la salle d'armes, les cabinets de curiosités et d'histoire naturelle, les superbes souterrains et la chimie (sic), la beauté des eaux et des carpes exactement de toutes couleurs et monstrueuses qui mangent à la main^ au point que j'en caressai et flattai une sur la tète, comme un chien, la machine ou pompe que la rivière du canal fait tourner et qui tire son eau, sans se mêler, d'une source au milieu et fournit aux beaux réservoirs, tout, enfin, fait, de ce lieu, un des plus beaux du monde.
Le surlendemain de mon arrivée, nous étant rassemblés à la messe, on alla se promener à pied malgré la pluie. Il faut remarquer que JL le prince de Gondé avait dix-sept ans, et toute l'étourderie et polissonnerie que l'on peut avoir alors, avec de la politesse, cependant, et point encore de vice. La princesse en avait seize, une jolie figure, la plus fraîche et blanche qu'il y ait eu, un peu trop grasse. Beaucoup de gaîté et d'étourderie, avec beaucoup de sagesse et de dévotion, une grande politesse, et cherchant à amuser son mari pour qu'il ne cherchât pas à s'amuser ailleurs. C'est pourquoi on se prêtait volontiers à toute sorte d'enfance.
Ce jour-là, la promenade s'engagea si loin, que l'on fit le tour du parc de Sylvie, du labyrinthe, enfin un chemin dont on revint percé et rendu. Cela n'empêcha pas que, l'aprèsdînée (pour moi, je ne dînais jamais qu'avec du café au lait ou de chocolat, ou une soupe de riz, et je m'en trouvais bien) nous ne fûmes tout voir en calèche. On traversa l'écurie au milieu d'où les eaux allaient, puis l'on fut voir, sur la belle pelouse, le beau coup d'œil de sa façade couronnée trop magnifiquement par une superbe Renommée de cuivre. De là, l'on fut voir toutes les eaux, la grande cascade dans laquelle je me promenai très bien par ses éventails, la petite cascade,
le grand jet et tout le reste, ce qui fait qu'avec la grande quantité de jiïts d'eau qui vont toujours, ce lieu est un des plus riches et magnifiques pour les eaux, tant plates que jaillissantes, pour leur beauté et leur abondance.
J'oubliais de dire ce que nous fîmes la veille (lendemain de mon arrivée) : le matin, on fut se promener dans l'Ile d'Amour, où la beauté des charmilles, des bosquets, des jeux, et surtout de la petite nappe et goulotte (li qui termine la grande allée, en fait un endroit enchanté.
Après le dîner, M. le comte de Charolais étant venu la veille pour la chasse, non sans faire peur à la compagnie, car on le craignait beaucoup là, et, quoiqu'il eût conduit au mieux la tutelle, en arrangeant et entretenant tout au plus magnifique, on paraissait avoir envie d'être hors de ses pattes sévères. Nous fûmes au superbe rendez-vous de la Table, où il y en avait une sur le centre de laquelle aboutissent douze routes à perte de vue, bordées d'une futaie éloignée qui forme une superbe charmille ; mais l'on commençait à abattre toutes ces belles bordures, de sorte que je vis encore cette forêt dans son plus beau, mais il en fallait prendre congé.
Nous chassâmes le sanglier : on en tua trois. J'avais amené deux de mes chevaux, que je fatiguai bien, ayant entrepris de suivre le premier piqueur du comte de Charolais. J'en vins à bout sans accident, malgré les trous de lapins. Nous ne sortîmes pas de la forêt de Chantilly et des deux en deçà, mais nous parcourûmes bien tout ce qui est entre le chemin de Flandre et celui d'Amiens. Nous passâmes souvent les grands étangs et le petit couvert, autre beau rendez-vous à huit routes, sur la superbe route du Connétable. Ce sont les plus beaux endroits. Mon goût pour la chasse se ranima, et j'allai mieux qu'aucun et fus partout. Les dames suivirent en calèche. Nous courûmes cinq heures de suite.
Le troisième jour était l'Ascension : je m'étais, heureusement, couché, ne jouant jamais le soir. On jouait gros jeu,
(1) Rigole destinée à récoiiloiucnt des ciuix di- pliiii'.
et toute la nuit. Au point du jour, on imagina d'aller se promener. On chassa un rat, puis on fut, à pied, à la tète du canal, voir la pèche des belles carpes. Gela mena jusqu'à huit heures, qu'on entendit la messe. Mme la princesse de Condé fit semblant, ensuite, de se coucher, mais, sachant arranger sa dévotion avec son étourderie, elle me fit avertir, et alla à la paroisse, à la grand'messe, où je la joignis, et dont elle me ramena après l'office. Tout le monde dormait. Elle se coucha deux heures, et fut prête pour faire les honneurs du dîner, pour ne manquer à rien. Sa grande jeunesse la soutenait dans cette vie qui lui était ordinaire. Cependant, elle avait toujours une mauvaise toux ; elle engraissait, depuis sa fausse couche, et il y avait toute apparence qu'elle se perdrait la poitrine et n'aurait pas d'enfants. Cela faisait grand'peine, car elle méritait qu'on s'attachât à elle, étant la bonté même, remplie d'attentions, de talents et de vertus.
Le soir de ce jour-là, pour n'en pas laisser un sans quelque grande portée, malgré la pluie, on fut sur l'eau dans deux beaux yachts, avec de bons rameurs. Gela fait un très bel effet. D'abord on vit donner à manger à plus de cent cygnes, sur le canal qui fait un parterre blanc singulier. On fut à la tête du canal de la grande cascade, ensuite à la ménagerie. La pluie était à verse. On entra dans la superbe laiterie. Je n'ai jamais rien vu qui m'ait tant plu, et plus dans mon ' goût : une magnifique source, des conduits de marbre blanc, qui vont partout entre vos jambes, et tout autour des appuis des ruisseaux de cristal dont un grand nombre de jets se croisent en tous sens, font, de cet endroit, une fraîcheur, un murmure, et un coup d'œil enchanté. Au milieu de ces eaux, était une belle collation de glaces, de fruits et de toutes sortes de laiteries dont nous mangeâmes avec délices, mais non sans polissonneries et sans nous bien mouiller, mais c'était avec cinq ou six jeunes femmes charmantes, ce qui ne contribuait pas peu à égayer la partie. De là, on se rembarqua. La pluie redoubla. On fut percé. On en rit et badina davantage. Nous fîmes tout le grand tour du canal, des
quatre ponts-levis, des belles écluses, et l'on revint par le petit canal, ayant fait environ une lieue sur leau.
Le quatrième jour, on voulait faire quelques nouvelles parties, mais, comme je ne voulais pas me livrer, ni perdre mon temps à tout cela, et que j'avais presque tout vu, je pris congé, et bien lieureusement, car le soir, il leur passa par la tête, étant en calèche, d'aller voir la mer, et Ton dit tout de suite : « A la mer ! » A grand'peine put-on engager à revenir chercher une chemise. Pendant ce temps, on fit ressouvenir des conséquences, et l'on obtint que l'on enverrait un courrier à M. le prince de Soubise pour en demander la permission au Roi, comptant que le courrier volerait. On se mit à danser toute la nuit, en attendant.
Il ne put revenir qu'à neuf heures du matin. On partit à la légère, tous dans une gondole de douze personnes à huit chevaux de poste, grand train, par la traverse. Rien ne cassa. On fut à Dieppe manger du poisson. Il n'y en avait pas. On vit, pendant trois heures, Dieppe et la mer, et l'on s'en revint. En route, le prince de Coudé, pour ne pas manquer au voj'age de Crécy (1), prit un cheval de poste et y arriva n'ayant pas dormi de quatre nuits. Aussi s'endormit-il à table, et le Roi le fît emporter et mettre dans son lit. Les autres furent cinq nuits sans se coucher : voilà comme on se tue !
Pour moi, je montai à cheval et j'achevai de tout voir (surtout les fontaines, les machines, etc.), hors le grand parc, puis je montai dans ma chaise et je revins. Mais, à Ecouen, que j'examinai, je rencontrai le comte de Tresmes (2) qui allait à Mareil (3). Il m'y ramena. Je n'y trouvai que sa
(1) Situé près de Dreux et donne par le Roi à Mme de Pompadour, ce château avait coûté, dit-on, trente-huit niillion.>*. 11 fut vendu l.'oO.OOO livres, après l'attenlat de Dnmiens, a\i duc de l'entliièvre par la .\lar.|uise qui craignait alor.s sa disgrâce. 11 passa ensuite à Louis-François-Joseph, duc de Montmorency, et fut détruit sous la Révolution.
^2) Louis-Léon Polier, comte de Tresmes (frère du duc de Gesvres), brigadier en 1734, maréchal de camp en 1740, lieutenant général en lHo, gouverneur de Paris après la mort de son frère aîné, en 1757, avait épousé, en 1729, Eléonore-Marie de Montmorency-Luxembourg.
(3) Mareil-en-Francc, arrondissement de Pontoisc, canton d'Écouen, où se trouvail un château appartenant à la famille de Gcsvrcs.
femme et un frère moine. On y était fort occupé de l'affaire du curé. Il s'agissait de la compétence de la justice des seigneurs, et, ainsi, des cours souveraines, avec celle des évêques, chose bien délicate et tenant aux affaires du temps pour lesquelles le Parlement était toujours exilé, la Chambre royale ne pouvant rien faire et étant bafouée et toute en combustion. En effet, ce n'était pas petite chose de montrer la compétence et les bornes des droits de la couronne et de ceux de la Nation, des cours souveraines et des ecclésiastiques !
Mareil est délabré, mais en belle vue, avec un grand parc brut qui a de la beauté, et au haut duquel il y a une butte d'où l'on verrait, en se levant un peu, l'horizon rond, chose rare. J'y restai le 25 et j'en revins le 26 mai à Paris, où je demeurai jusqu'à mon départ pour la Flandre, hors deux courses, l'une à Brunoy, endroit d'une vilaine situation, mais très remarquable par la forêt de serres chaudes et autres beautés qu'y a faites M. de Montmartel. C'est la première terre qu'il ait achetée en commençant sa fortune, et, comme elle a toujours augmenté, il a toujours augmenté sa terre, et d'une petite, en a fait une superbe, jusqu'à donner à ses deux amis deux belles maisons qui dominent son parc. Il y tenait un état prodigieux ; son affabilité, ses richesses, son mérite et son prodigieux crédit y attiraient tout le monde, et, ce qui était à sa louange, beaucoup de vrais amis. Malgré ces richesses, qu'il méritait, son fils, que l'on gâtait, dépensera tout cela comme le vent (1).
M. Deinse, son avocat, homme de mérite, me mena voir la machine où un frère religieux a imaginé des roues étoilées
(1) Brunoj' est un bourg de l'arrondissement de Corbeil, à 12 kilomètres de cette ville, canton de Boissy-Saint-Léger. Son château, aujourd'liui disparu, était remarquable non seulement par ses serres, mais encore par ses eaux i|ui rivalisaient presque avec celles de Versailles.
Le fils de Paris de Montmartel, dont le prince de Croj- prédit la conduite, s'est, en effet, rendu célèbre par un faste et des prodigalités qui confinaient à la folie. Il se nommait Armand-Louis-Joseph Paris, marquis de Brunoy (1148-1781^ portait le titre de premier maître d'hôtel du Roi, et épousa, en 1767, Emilie de Pérusse d'Escars.
nouvelles qui la font agir avec aisance et très peu de frottement. C'est une chose à voir, ainsi que l'art d'avoir tiré l'uau nécessaire au puisard des pompes du dessous et de la fin de la chute du moulin, ce qui ne perd pas une goutte d'eau, sans rien retarder, au contraire.
J'y soupai, et M. de Chabrillau (1) me ramena, la nuit. Il y a six lieues d'un chemin montueux.
L'autre course fut à Versailles, le jour de la Pentecôte, pour prendre congé. Il n'y eut point de chevaliers de l'Ordre. Je forçai la porte de la Marquise ; je lui témoignai ma reconnaissance, dont elle fut contente. Je lui parlai de l'ambassade d'Espagne, dont elle fut bien prévenue, ainsi que M. de Machault et M. de Saint-Contest. Ainsi, je fus assuré qu'ils n'étaient point engagés, et que j'étais le premier en date, et paraissant y pouvoir compter, si je voulais. Je vis M. de Paulmy, avec qui je m'arrangeai jiour les camps dont il venait faire rinspectiou avec le maréchal de Belle-lsle, et, ayant tout fini, je revins le soir à Paris.
Je m'y attachai surtout à l'éducation de mes enfants. Je mis fin au grand ouvrage qui m'occupait depuis trois ans, qui était un plan de toutes les parties [)0ssibles et nécessaires pour une éducation complète et parfaite. Ce n'est pas un des moindres que j'aie faits.
Je ne me dissipai, alors, qu'à aller faire des courses dans les beaux jardins, surtout de MM. Janssen (2), et de les étudier pour me perfectionner dans mon goût pour l'agriculture. La veille de mon départ, je vis le premier, avec M. le duc de Chaulnes, la lune dans le grand télescope du
[1 Jacqnes-Aimnr-Hcmi Je Morcton. comte de Ch.'ilirillan, colonel du régiment de cavalerie de son nom en 1758. lirifradicr en 1701, maréchal de camp en 116-2, lieutcn.int général en 1781, avait épousé, le !•' mars 1752, sa cousine germaine Bathilde-Madelcine-l'élicité de Vcrdellian des Fourniels.
(S'i L'anglais Jaussen, baronnet, mort dans sa propriété de Chaillot le 2 décembre 1780, était non seulement un botaniste, un amateur de jardins et d'agricullm-e, mais encore un philosophe, un philanthrope et un érudit : <■ Il a vécu et il est mort comme un sage ; sa fin a été le soii d'un beau jour «^ écrit de lui liachaumont.
père Noël (1), dont j'avais suivi l'ouvrage, et qui était admirable
Je partis le 29 juillet, à quatre heures, de Séchelles, et, passant par Mouchy, j'arrivai à six heures à Compiègne. J'avais appris la mort de M. de Saint-Contest, arrivée presque subitement le 24 juillet. Il avait eu, un mois devant, une espèce de fluxion de poitrine dont on croj^ait qu'il ne pourrait se rétablir. Mais, la veille, il était levé, et bien. Le 24, il demanda pourquoi on lui renvoyait les médecins, étant bien, et se doutant, apparemment, delà mauvaise opinion qu'ils avaient de son état, il congédia la compagnie, comme pour se reposer, mais, s'étant troublé là-dessus, il tourna, presque de suite, à la mort.
C'était un honnête homme, qui avait de la religion (j'avais fait mes Pâques à côté de lui, il y avait deux ans, chose peu commune pour les ministres). Mais il n'avait point du tout les parties nécessaires pour son emploi, qui avait toujours été fort au-dessus de lui. Dès qu'il y était entré, j'appris que M. de Puisieux, pour se reposer et se rétablir, avait demandé sa retraite. M. de Saint-Contest s'était livré à M. le maréchal de Noailles, que l'on lui avait donné pour précepteur, et qui aimait à se mêler des Affaires étrangères. Ensuite, petit à petit, M. de Machault ayant pris là-dessus sur presque tous
^1) Le P. Xoëi. bénédictin rémois qui s'était fait un nom comme fabricant de lentilles astronomiques. Sur la demande du Roi, le supérieur de sa communauté l'avait envoyé à Paris, où il fut logé à l'abbaye Saint-Germain-des- Prés et exécuta un microscope pour Louis XV. Il fît, la même année iHol), un télescope de trois pieds et demi qui l'emportait sur tous les instruments du même genre.
(2i Le 7 juin, M. de Croy part pour Péronnc, et, de là, se rend à Valenciennes, puis à Raismes, où il fait visite à M. de Cernay, gouverneur de Condé, qu'il accable de politesses « pour pouvoir lui souffler Condé et rester bons amis. «
De là, il se dirige sur l'Hermitage, puis sur Mons où il voit Mfne de Solre. 11 va ensuite à Beaudour, à Blaton, à Maubeuge où il assiste aux manœuvres du régiment de Beauvaisis, à Landrecies, à Barlaimont, à Bavay, revient à l'Hermitage, enfin gagne le château de Séchelles où il rencontre MAL d'Armentières, de Contades, de Nassigny, de Guerchy. 11 y apprend la mort de M. de Saint-Contest, et la nomination de .M. Rouillé aux Affaires étrangères»
les autres, il l'avait conduit et fait le beau de sa besogne jusqu'à sa mort. Cependant on (lil(]u'à la fin, c'était M. d'Argenson qui la faisait.
J'appris ensuite que le Roi avait nommé M. Rouillé pour passer aux Affaires étrangères. Cela me surprit assez, M. Rouillé ayant toujours été fameux pour le commerce, ensuite ayant été mis à la Marine, mais jamais dans les Affaires Etrangères, qui paraissaient bien fortes pour lui, d'autant qu'il avait 64 ans, ce qui est tard pour se mettre à l'école.
J'appris, en arrivant à Gompiègne, que le public nommait pour la Marine M. Fallu (1), ou plutôt M. Le Normant, fameux Intendant de Marine (2). Je courus chez M. le Grand Maréchal (3), qui me promit de demander, le soir, au Roi, la permission que je logeasse dans l'appartement de M. de Civrac (4), menin de M. le Dauphin, qui était parti, le matin, pour Versailles, ne faisant que de petites absences, à cause de Mme la Dauphiue, qui y était restée grosse. Il le demanda, au débutté, au Roi qui me l'accorda, de sorte que je fus parfaitement bien logé, pour le reste du voyage, dans le château, sur la cour, ce qui m'engagea d'y rester jusqu'il la fin et le rendit bien agréable.
J'allai ensuite chez Mme Rouillé, lui faire mon compliment sur le changement. Les ministres étrangers abondaient déjà chez elle. Elle les avait toujours vus et était capable de leur faire une bonne maison. Je trouvai le petit de Beuvron, comme disait le Roi, maître du champ de bataille, parce qu'il venait do faire le retrait de cette terre et en revenait avec les plans qu'il en avait levés au mieux lui-même.
(1) Berlraml-Henc Pallu, seigneur du lluau, conseiller au Parlenient de Paris en ni8, Intendant de Lyon en 1"38. puis conseiller d'Klat, intendant général des Classes de la Marine el, en \''61, intemlant de la Marine, avait épousé, en 1133, Élisalieth-Céclle de la Vieuville.
(2: François-Ange Le Norniant de Mézy, intendant général de la Marine, adjoint, en l'.'W, .m ministre de la Marine de .Massiac.
(3) Le comte de la Snze, grand uiaréelial des logis de la Maison du Uoi. (V. la note 2 de la p. 15.';. j
(t) Franrois Aimei'y de Durfoil. mari[uis de Civrae, brigadier d'infanterie en nSiS, maréchal de camp en IKU, nuMiin du Daupliin, épousa, en ni". Marie-Françoise de Pardaillan d ■ ilondrlM dWnlin. el mourut ou MTi.
A l'heure de l'Ordre, j'allai chez le Roi : il travaillait avec M. de Machault, et l'on s'attendait qu'il y aurait quelque chose de décidé. Comme je parlais à M. le duc d'Orléans, on fit entrer le gentilhomme de la Chambre, qui ressortit et dit que c'était M. le Garde des Sceaux qui avait la Marine. Tout le monde crut qu'il gardait les Finances avec, et qu'il allait dominer sur le tout, et l'on n'en était pas étonné.
Sur cela, on entra : j'entrai des premiers, et, trouvant M. de Machault, je lui fis mon compHment. Il avait l'air le plus gai et le plus content. On débitait toujours la première nouvelle qui courait. Je me rapprochai de M. de Machault, comme M. le Grand Maréchal lui demandait s'il chano-enit de logement, et je lui disais que j'arrivais de Séchelles, ce qui faisait que je ne l'avais pas vu plus tôt. Il dit au Grand Maréchal que M. de Séchelles étant contrôleur général, il prendrait son logement, et que lui prendrait celui de M. Kouillé. Je lui demandai ce qu'il disait de M. de Séchelles. Il me dit assez bas, mais d'un air joyeux : « C'est qu'il a les Finances ! » Cela me frappa, et je me retournai à ceux qui étaient près de moi, et leur dis : « M. de Séchelles a les Finances ! » Cela courut, et tout le monde m'entoura. Je dis ce qu'il venait de me dire, mais que je pouvais avoir mal entendu, car je craignais de faire courir mal à propos la nouvelle. Ce qu'il y avait de particulier, c'est que j'avais été le premier (après M. de Séchelles, qui était dans son cabinet pour le déterminer à l'accepter), à qui il avait dit à Valenciennes qu'il était contrôleur général, et j'étais encore le premier à qui il disait qu'il ne l'était plus. On ne voulait pas croire ma nouvelle, et on pariait contre. Ceux qui sortaient du cabinet n'en savaient rien, et j'étais fâché de l'avoir débité.
Je m'échappai et courus chez M. Rouillé où j'appris que M. de Saint-Florentin, que le Roi avait fait entrer, ainsi que M. Rouillé, à la fin du travail, allait expédier le courrier pour Séchelles. Ma nouvelle étant sûre, je montai chez Mme Rouillé, mais y voyant M. Fallu, un des candidats, je songeai que j'allais ne leur rien annoncer de bon. de ce côté-là, ce qui me fit prendre un air sérieux pour leur dire que M. de Séchelles
avait les Finances, elM. le Garde des Sceaux la Marine. Ou fut étonné de ma nouvelle, et on l'aurait été moins, dans cette maison, si M. de Séchelles avait eu la Guerre, car on s'attendait à une révolution, et l'on était, là, du parti de M. de Machault. Un moment après, M. Rouillé envoj'a dire que le Roi lui avait donné la charge du Cordon bleu de M. de Saint- Contest. Cela fit grand plaisir dans cette Maison, qui n'était pas habituée à ces illustrations.
M. Fallu parut peu étonné de n'avoir pas la Marine, mais il courut chez M. de Machault, et revint, comme nous nous mettions à table, annoncer que M. de Machault lui laissait les classes, bureau qui rend trente mille livres de rente, de sorte qu'alors toute cette Maison fut dans l'enchantement, et plus encore de cette journée que de la précédente, qui n'avait appris que le passage aux AlTaires étrangères.
Nous n'étions que si.x ou sept. M. Rouillé arriva. On l'embrassa. Tout fut fort gai et, après souper, je dis à M. Rouillé les promesses que j'avais eues de M. de Machault, de la Marquise et de M. de Puisieux pour l'ambassade d'Espagne, et que j'étais bien aise d'avoir affaire à lui pour cela. Il me dit que je pouvais compter qu'il y appuierait, s'il y trouvait le Roi disposé. Pendantle souper, MM. de Puisieux et de Saint- Séverin vinrent d'amitié : ils riaient aux anges de n'être pour rien de tout cela, et de n'avoir plus qu'à jouir gaiement des fruits de leurs travaux, ce qu'ils faisaient, s'aimant beaucoup, ainsi que M. d'Hautefort, et ne se quittant guère.
Sur tous ces changements, on raisonna beaucoup : d'abord, par la joie que témoignait le Garde des Sceaux, et qui paraissait percer naturellement, malgré son grand froid et son air tr anquille, on s'imaginait que c'était lui qui, avec la Marquise, avait tout fait, et que, voulant s'assurer une place de Secrétaire d'Etat pour son fils, et à lui celle de Chancelier, et sentant qu'il ne pouvait plus fournir aux Finances, et que tout était embarqué de façon à ne s'en pas tirer, il avait inventé ce système pour s'ùter la peine, l'embarras et le danger d'échouer en restant placé tranquillement avec le principal crédit, dans le conseil et dans l'intérieur, en attendant le reste.
La deuxième façon d'envisager les choses était que, si c'était lui qui avait le plus influé, il était étonnant qu'il fit nommer M. de Séchelles, qui avait toujours été craint par sa supériorité, et qui était déclaré du parti de M. d'iVrgenson et de Belle-Isle et de leurs amis intimes. Ainsi, cela faisait croire que c'était M. d'Argenson, qui n'avait paru pour rien dans tout cela, qui était l'auteur de l'arrangement. De là, ou tirait, quoique sans grande apparence, diminution de crédit de la Marquise et du ^lachault, que l'on regardait, parla, comme en partie disgracié, et ôté des Finances, pour les avoir embrouillées, ainsi que les ordres de l'Etat. En effet, les Finances s'accordant avec le parti de la Guerre, M. d'Argenson paraissait l'emporter et être remonté mieux que jamais.
Une troisième manière était que le prince de Conti qui, pour se rendre utile, avait toujours travaillé pour accommoder le clergé et le Parlement, était l'auteur de ce projet capable de tout accommoder, car j'ai oublié de dire qu'étant à Séchelles, nous avions appris que les lettres de cachet pour faire cesser l'exil du Parlement étaient parties de Gompiègne le 20 juillet.
La quatrième manière était que, d'où que vint le projet, tout cela avait été arrangé par le Roi lui-même qui, sentant l'importance, s'était mis, pour cette fois, à travailler seul, et à former cet arrangement de lui-même, ce qui était infiniment à sa gloire et le plus beau trait de sa vie. G'était là ce qui • paraissait le plus certain : il avait goûté les tempéraments qu'on lui avait proposés, les avait digérés et, sentant que, sans mécontenter personne (ce qui était toujours son attention, son système et une suite de son bon caractère), il pouvait tout arranger et purifier, sans rien décider dans le fond, parce que personne ne se serait contenté, il avait adopté avec jois ce moyen que la mort de M. de Saint-Contest avait rendu possible, et l'avait exécuté lui-même.
Pour moi, comme je l'ai dit de la paix d'Aix-la-Ghapelle, celle-ci me paraissait une paix égale, où personne ne gagnait ni ne perdait trop, et qui, ainsi, pouvait durer.
Le .30 juillet, M. de Séchelles arriva le matin. M. d'Ar-
genson, à qui j'en parlai le matin, me pria à dinar avec lui. Il paraissait enchanté et recevait des compliments pour M. de Séchelles, qui logeait chez lui et lui paraissait attaché; mais les spéculateurs ne leur donnaient pas six mois pour être bien ensemble, prétendant, comme disait M. Machault, qu'il y faudrait toujours revenir, qu'ainsi il valait mieux rester brouillés (1). Je fis à M. de Séchelles, que je venais de quitter la veille, sur un ton bien différent, mon compliment de bon cœur en le plaignant d'un si pesant fardeau, surtout pour son âge de soixante-quatre ans, et dans les circonstances, car je croyais pouvoir le défier de pouvoir fournir deux ans à toutes les dépenses de la Cour et des Bâtiments, le plan et les projets de Compiègne, seuls, devant coûter seize millions à exécuter.
Après qu'il eut remercié le Roi, il vint chez M. d'Argenson où je dinaiprèsdelui, en compagnie peu nombreuse. M. d'Argenson, qui ne prenait que du lait, vint nous voir dîner, et badina beaucoup, en disant au nouveau Contrôleur général qu'il espérait qu'il resterait attaché au militaire, et nous dit, à nous, de le bien ménager, que c'était « notre mère nourrice ». Sur quoi, M. de Séchelles badina de ce qu'il avait déjà dit à M. de Machault que tout avait changé de note, qu'il allait, à son tour, lui refuser de l'argent, comme il lui en avait refusé, et que, vraisemblablement, il retrouverait, dans les premiers travaux, de ses lettres où il lui en demandait avec ardeur, et où il s'en refusait alors lui-même.
De là, on craignait encore plus qu'il ne pût rester bien avec M. d'Argenson. Et le plaisant, c'est que M. de Machault allait demander à ceux qui lui demandaient. Cependant, il paraissait enchanté de tout cet arrangement, et, par le travail qu'il fit avec MM. de Séchelles et de Moras (2), il paraissait que
(1) Cepend.'int c'Olail lui aussi ijiii .-ivail fait M. ilc Mac'liault. yS'ole itel'anleur.)
(2) Frani;uis-.Marie l'circnc ilc Moi'a.-;, inlcndanl il'.Vuvii'gne en lloO, el du Hainnut en iVJi, conlrôlein' génénil le 21 avril 1756, sccrttaire d'État au déparlement delà Marine le 1" juin ll.'iS, mourut en mi.
11 avait épousé .Marie-Jeanne-Callicrine .Morean de SécliilKs, lillc du CoutrAlour général des Finances.
c'était lui qui l'avait fait. Ce qu'il y avait de sur, c'est que Mme Pompadour et M. de Soubise, son intime, et qui n'était plus si bien avec M. d'Argenson, y avait le plus contribué, mais que le Roi s'était déterminé et avait tout si bien arrangé de lui-même, je le répète, que cela accommodait tout, en contentant tout le monde, ce qui était bien heureux et bien à sa gloire.
Le 31, M. de Soubise, sur qui je comptais et que j'attendais pour être avec agrément à la Cour, arriva, ainsi que M. de Moras. Je le vis, et M. de Moras, qui était bien enchanté, m'apprit en confidence les grâces qui le regardaient : qu'il avait l'expectative de la première place d'Intendant des Finances, qui n'avait pas de survivancier, et, à ce qu'il paraissait, l'adjonction avec M. le Contrôleur général, pour rester avec lui comme M. Orry (1) avec M. de Fulvy (2), et l'aider, ce qui lui donnait beau jeu pour espérer sa place. Par là, nous le perdions, et j'étais fâché de changer ainsi d'intendant comme de cheniise, ce qui était le principal désagrément de ma position, perdant ceux que l'on avait eu bien de la peine à instruire, et craignant toujours de mal tomber. Il me dit qu'il retournait en Hainaut et qu'il me promettait de faire faire mes cinq grandes affaires avant de partir; d'ailleurs que, pour le camp, il le ferait encore et m'y aiderait à tout.
J'appris, en même temps, que M. de Beaumont (3), neveu chéri de M. de Séchelles, le remplaçait à Lille; que pour arranger l'affaire du duc de Chaulnes, qui était à la veille de se battre avec M. d'Aligre(4), son intendant, que l'on appelait,
(Pi V. la note 3 de la p. ()3.
2 Jean-Henri-Louis Orry, seigneur de Fulvy, né en 1703, fut successivement maître des Requêtes, conseiller d'État, intendant des Finances. 11 avait épousé Henriette-Louise-IIélène-Picrre de Bouzies.
;3 Jean-Louis Moreau, seigneur de Beaumont. né en 1715, maitre des Requêtes en 1740, président au Grand Conseil en 17iC, intendant de Poitou l'année suivante, de Franche-Comté en 1730. de Flandre en 17o4. intendant des Finances en 1756, avait épousé, en 1743, Marie-Françoise Grimod, tille du fermier général Grimod de la Keynière.
Comme intendant de Flandre, il succédait à son oncle Jean Moreau. seigneur de Séchelles, appelé au Contrôle des Finances.
(4) Étienne-Jean-François-Marie d'.Vligrc de Boislandry 1717-1737, inten-
par bonne plaisanterie, une des deux meilleures lames du Conseil, et qui l'avait secoué, on ôtait l'Artois à Tintendance de Picardie, et on le réunissait, comme anciennement, à la Flandre ; que, d'un autre côté, pour donner le cours de l'Escaut et de la Scarpe au même intendant, on ôtait de la Flandre le Cambrésis, Bouchain et Saint-Amand, et on le réunissait à l'intendance du Ilainaut. Ces arrangements me parurent assez raisonnables. On remit à Versailles à nommer aux deux intendances de Besançon et du Hainaut, mais M. de Beaumont fut chargé de retourner pour faire aussi le camp auquel il s'était préparé.
Il arriva le lendemain. Je lui dis que je lui avais, une fois, fait mon compliment trop tôt, mais que, pour cette fois, je le faisais à propos et de bon cœur. Il m'assura qu'il nous serait aussi attaché que son oncle, et en effet, depuis trente années que nous avions toujours affaire à lui, nous avions toujours été fort amis, et ma mère en avait tiré, pour moi, bon parti. Tout cela faisait tant d'événements à la fois, que l'on ne pouvait respirer, et tous bien heureux, puisqu'ils contribuaient à pacifier et à arranger tout ce qui était embrouillé.
J'allai prendre mon café chez M. de Puisieux, qui jouissait, avec grande satisfaction, de sa gloire et de son repos. J'y jouai avec Mme d'Estrées, et je soupai chez M. Rouillé, où les ministres étrangers se rassemblaient et en paraissaient contents. Pour moi, je l'étais fort de me trouver en intimité avec eux.
Le l" août, j'eus une conférence avec M. de Soubise, chez lui, où je réglai ce qui regardait mes aides de camp et tout mon arrangement du camp. Je lui demandai, pour m'entretenir de plus en plus dans l'intimité, de me faire souper chez la Marquise, ce qui était plus recherché que de souper chez le Roi, parce qu'il y avait moins de foule et des invités mieux choisis, rien qu'en intimes.
liant (le Pic.ii'dic, uvail eu, avec le iliic de Cliaulncs, lieuleuanl général île Picardie, une iiucrello, pour une queslion de préséance, dans un repas nlTert par la ville d'Amiens. C'est à la suite de cet incident ([ue l'intendance lui fui retirée et donnée à M. Mavnon d'Iiivaull,
De là, je chassai le cerf, ayant amené deux chevaux pour cela. Mesdames y vinrent. II fit le premier jour chaud de l'année, qui était fort sombre. On manqua les deux cerfs. Le Roi se reposa, et après, nous suivîmes jusqu'à la nuit, ce qui nous fit revenir bien tard, de bien loin, vers Verberie. Quelque vite que je m'habillasse, je ne pus être prêt pour l'ordre. Cependant le Roi eut la bonté de me nommer de même, et je fus appelé à Tappei, où j'arrivai tout juste. Il y avait beaucoup de monde, de sorte que, les anciens s'étant emparés des places, nous soupàmes à la petite table dont deux nouveaux, le jeune M. d'Avaray (1) avec qui j'étais revenu, et qui était en belle passe, venant d'épouser, comme M. de Lugeac, une demoiselle de Baschy, et M. le comte de Montmorency, ci-devant Bréval (2), qui m'avait passé sur le corps pour le grade de maréchal de camp, et qui, sans avoir jamais chassé, ni rien fait d'admirable, profitant de la planche que le duc d'Havre avait posée, de souper sans chasser ni rien faire, l'avait, tout de yo, fait demander à la Marquise par le baron de Montmorency (3) qui, voulant faire voir son crédit, l'avait demandé, ainsi que M. le prince de Tingry et le comte de Noailles.
Ces deux exemples en attireraient, sans doute, d'autres, et il était assez désagréable, aux anciens et à moi qui, depuis quatorze ans (4), étais souvent, comme disait Souvré, au galop pour toute nourriture, de voir des camarades acceptés sans aucune peine.
(1) Charles-Théophile de Béziade, marquis d'Avaray, brigadier en 1710, maréchal de camp en 1744, épousa, le 1" juillet 1734, Élisabeth-Guilelmine- Charlotte de Baschy. Il mourut en 1737.
{21 Joseph-Maurice .\nnibal, comte do Montmorency, marquis de Bréval > 1718-1762), né en 1717, maréchal de camp le 1" janvier 1748, lieutenant général le 1" mai 1758, avait épousé, en secondes noces, le 3 octobre 1731, Marie-Jeanne-Thérèse de Lespinay de Marteville.
(3) Anne-Léon, baron de Montmorency, né en 1705, maréchal de camp en 1743, menin du Dauphin en 1746, lieutenant général en 1748, chevalier d'honneur de Madame Adélaïde en 1750, avait épousé en secondes noces, le 23 octobre 1732, Marie-.Madeleine-Gabrielle de Charette de .Montebert.
(4: François-Louis Le Tellier, marquis de Souvré (1704-1767, maître de la Garde-robe du Roi, maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1748, avait épousé en troisièmes noces, en 1738, Félicité de Sailly.
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Il y avait encore, à cette petite table, le Grand maréchal, AI. de Lassus, M. de Montrevel et M. de Yilleroy.
Le 2 août, il y eut toilette : les ambassadeurs y vinrent. Je vis, pour la première fois, la Marquise, depuis la perte de sa fille (1), coup affreux dont je la croyais écrasée. Mais, comme trop de douleur aurait fait trop de tort à sa figure, et peut-être à sa place, je ne la trouvai ni changée, ni abattue, et, par un de ces miracles, de Cour qui sont fréquents, je ne la trouvai ni plus mal, ni affectant Tair plus sérieux. Cependant, elle avait été rudement frappée, et elle était vraisemblablement aussi malheureuse intérieurement qu'elle paraissait heureuse extérieurement.
J'allai prendre mon café chez le duc de Gesvres pendant son dîner, car, tant queje pouvais, je ne dînais jamais, et je lisais pendant ce temps-là, ayant un livre dans ma poche. J'en lisais alors deux bien bons : Les avanlayes et désavantayes de la France et de la Grande-Bretagne, et La politique, de M. de Cormiers (2).
Nous allâmes, ensuite, à la paume, qui est plus en usage à Compiègne qu'ailleurs, voir jouer un jeune homme nommé Massons, qui gagnait tous les maîtres, et était charmant à voir jouer. Aussi les belles dames pariaient-elles bien pour lui. Le soir, chez le Roi, M. le prince de Soubise et M. de Chaulnes me prièrent, comme je l'avais désire, à souper chez la Marquise, de sa part. J'y fus à la fin du grand couvert. J'y trouvai beaucoup plus de dames que je ne croyais, et j'y
1 Alex.'inilrine. lilie uniiiuo de Le Nonnant {l'Etiolles ol de .Mme de Poiiipadoui', était moi-le à lige de II ans, le 15 juin, au couvent de l'Assomiilion où elle était élevée. Elle devait éiiouser, un .in el ili'ini aprè?. le dnc de Pic- ([uigny, fils du duc de Cliaulnes.
2) Le titre exact du piemier ouvrage est Hemarciues sur les avantages el les désavantages de la France et de la Grande-Bretayne, par rapport au commerce et aux autres sources de la puissance des Etals, Iraduetion de langlais du chevalier John Nickolls. .Vnisterdaui (Paris), Estienne, 1754, in-12. Quoiqu'en dise le litre, ce livre n'est pas une traduction, mais a été composé par un maître en la chambre des Comptes, nommé Plumard de Dangeul, né en 1722; il eut trois éditions en deux mois.
Quant au second ouvrage, La politique, de ^L de Cormiers, le nom de son auteur doit être incorrectement écrit, car nous n'avon-; pu le découvrir nulle part.
soupai pour la première fois. Nous étions, à prendre par ma gauche, Mme de Mirepoix, le prince de Soubise, Mme de Pompadour, M. de Chaulnes et le baron de Montmorency, (qui ne se mirent pas à table), la baronne de Montmorency, M. de Sourches, Mme d'Estrades, M. de Poyanne, M. de Croissy, Mme de Cbâteaurenaud, Mme de Maulde 'i), Mme de Rochechouart et moi. Je fus un peu embarrassé d'abord, mais, trouvant Mme de Maulde qui ne demandait qu'à parler, qui m'entreprit sur les propositions de son fils avec le petit de Gbistelle, je me remis. Pendant le souper, M. de Soubise me cajola beaucoup, par rapport au camp, ce qui me donnait, comme je l'avais prévu, de la facilité à briller à la Cour, et il avait la bonté de me beaucoup faire valoir.
C'était un vendredi : je fis maigre, malgré les plaisanteries que l'on me fit, et je ne me défendis point du tout d'être dévot, ce qui, là comme ailleurs, donnait plus d'estime que de mépris, tant il est vrai que tout le monde est forcé à estimer ce qui est bien, et peut-être encore plus ceux qui s'en éloignent.
ÎNous étions pressés, la table ordinaire de Mme de Pompadour étant peu nombreuse. Elle était alors dans son nouvel appartement, de plain-pied par delà celui du Roi, fort bien logée. Après le souper, le Roi y vint, comme à son ordinaire; il ne joua pas, nous fit asseoir en grand cercle; la Marquise badina avec lui, à demi bas, au sujet de l'affaire de M. de Cliaulnes, que l'on comptait arranger par le démembrement de l'Artois (2). Le Roi parla, avec une mémoire et une justesse étonnantes, avec M. de Soubise, de toutes les places des Pays-Bas, des officiers et de ses dernières campagnes. Il avait le plus grand air, étant le plus bel homme de sa Cour, ayant un air fier et noble ; et il parlait à merveille de tout, et, hors qu'il ne présumait pas assez de lui-même, qu'il avait trop de peine à prendre un parti, et qu'il se laissait, par là, trop mener, il avait, d'ailleurs, tout
^1 L auleur a écrit Mme de Mode, ui.'iis il (luit s'agir du la comtesse de Maulde, dame de Mesdames de France.
(2) V. la note 4 de la page 279.
Za'i JOURNAL DU DUC DE CROY
ce qu'il fallait pour faire le plus grand Roi du monde, ayant de l'esprit, du savoir, de la mémoire, étant brave, actif, infatigable, bon et ferme quand il le fallait. 11 ne lui aurait fallu que la moitié de la gasconnade et du grand et décidé et magnanime de Louis XIV, et peut-être la France n'en auraitelle été que plus malheureuse. Pour alors, Mme de Pompadour avait toujours le principal crédit. Après elle, MM. de Soubise, de Machault et d'Argenson, mais tous y allaient en tâtonnant, car quelquefois il n'en faisait qu'à sa tète, et faisait bien.
Le 3 août, j'allai au levé, où je vis M^L de Séchelles, de Beaumont et de Moras, après qui tout le monde courait, comme on peut croire. Je renouvelai mes compliments d'amitié, et eux les assurances de rester de mes amis,, et M. de Moras de finir toutes mes affaires avant de nous quitter.
Nous chassâmes le sanglier : c'était un équipage charmant et celui que j'aimais le mieux. Il n'y avait que des chiens venus d'Angleterre. Ils prétendent que même leurs enfants élevés en France n'ont pas le même fond^ la même bonté, ni la même vitesse. Nous attaquâmes dans les jardins de Pierrefonds, ce qui fit un des beaux laisser-courre ordinaires de Caltelas (1). De là, après avoir couru à toutes jambes deux heures dans la forêt, le Roi le tua roide vers le milieu, et de bonne grâce, comme à son ordinaire. C'était un grand vieux sanglier. Le Roi aimait toujours également la chasse, quoique devenant gros et pesant ; aussi personne n'y a-t-elle fait tant de temps de galop ([ue lui. et y courait-il bien vigoureusement.
De là, on attaqua tout de suite un quartier qui, nous ayant fait courir deux heures, décida le Roi à (juilter et à s'en retourner avec tout le monde. Pour moi, le cherchant, je trouvai la chasse et, n'y pouvant résister, je la suivis avec ardeur, malgré la crainte de crever mu bonne lUcIte. Nous courûmes jusqu'à la nuit. A la fin, les chiens devinrent plus forts que le sanglier et, l'ayant bien rapproché, nous fîmes
^1) Caltelas, nom du piijuiiir ijni diriye.iit la chasse.
une fin de chasse charmante. A l'entrée de la nuit, il fut forcé tout à fait et, tenant bien dans des fourrés, la retraite le tua au milieu des chiens. Nous travaillâmes aie tirer, et je m'y amusai fort. Nous étions à près de trois lieues de la maison. Ma bête devait être rendue.
Cependant, j'étais fâché de manquer l'Ordre. Je revins, toute la route de la Mare aux Canes, au grand trot, et j'arrivai bien las au château, où je m'habillai en un instant et courus à l'Ordre, qui n'était pas encore donné, le Roi s'étant baigné au retour. Je lui dis la belle fin de la chasse ; il me nomma le soir et, pendant le souper, me parla beaucoup de la chasse et de mon goût pour elle. M. de Soubise appuya, et cela me valut plus de familiarité qu'à l'ordinaire.
C'était un jour maigre, et, depuis un an, les dames n'y soupaient plus ce jour-là. Nous étions : le Roi, et, par sa gauche, Poyanne, Montalembert, baron de Montmorency, moi, comte de Brionne, duc de Villeroy, de Fleury, MM. de Sourches, de Croiss}-, comte de Montmorency, M. de Beaucaire, de Montrevel, marquis de Villeroy, d'Ecquevilly^ milord Clare, prince de Monaco, duc de Chaulnes et prince de Soubise. Les dames ne paraissant pas, le Roi y alla et nous congédia de bonne heure.
Le 4 août, je vis ensemble, chez le Roi, MM. de Séchelles, de Beaumont, de Moras^ M. de Soubise et les députés de Flandre, et je me joignis à eux, y étant avec considération. Ainsi, cela faisait comme tous compatriotes et qui ne demandaient que le bien du pays, mais qui ne le faisaient pas toujours. Je pris mon café chez M. de Gesvres et je jouis de l'agrément d'être bien logé et à portée pour m'aller reposer et lire. Il y eut grand couvert et, comme on ne put voir la Marquise ce jour-là, et qu'elle ne m'envoya pas prier, je revins me mettre en robe de chambre et souper tranquillement chez moi, tout ce cahos ne m'empèchant pas de rester un peu philosophe, à mon ordinaire.
Le 5 août, dernier jour du voyage, je fis la chasse du cerf. Il y eut deux refuites terribles, et elle alla à toutes jambes. Pour ménager mes chevaux, je ne suivis pas, et je ne rejoi-
gnis que lorsqu'on attaquait le second. Le duc d'Orléans y était, qui courait bien, malgré son gros ventre. J'allai dire au Roi que le second cerf était attaqué. Je le trouvai qui tirait des faisandeaux dans un parquet. Je lui en vis tuer une vingtaine avec plaisir, et un bartaveau. La chasse ayant passé auprès, il la suivit. Elle fit une pointe à toutes jambes, qui nous mènerait trop loin, à ce que nous croyions, et je revins à cheval avec milord Clara. Hors M. de Beaucaire, nous soupâmes tous chez le Roi, n'}' aj-ant presque plus personne, à cause de la fin du voyage. Le Roi me parla beaucoup, grâce à M. de Soubise, et au sujet du camp. Je me remis, comme je le désirais, en intimité, et je finis cet agréable et curieux voyage de Compiègne par avoir le bougeoir.
Le 6 août, je partis de Compiègne à dix heures. A Senlis, je pris le long des regards des fontaines, examinant celles qui conduisaient les eaux jaillissant à Chantilly. J'y arrivai par la tête du canal. Je m'y promenai une demi-heure à pied, avec plaisir, et j'admirai les belles carpes et tout ce beau lieu. Il n'y avait personne, Mme la princesse de Condé étant à Paris, heureusement grosse : de là par les sables, et, trouvant l'équipage de M. le comte de Charolais qui chassait, ce qui me fit venir l'eau à la bouche, surtout apprenant que le prince de Condé, avec M. d'Armentières seul, venait de tuer près de 200 faisandeaux, je poursuivis mon chemin et j'entrai à Sarcelles où je vis une chienne que je faisais dresser. Je tuai un perdreau, et, reprenant ma chaise au moulin, j'allai à Saint-Denis où l'on m'avait envoyé des chevaux. Comme j'en changeais, Mme de Pompadour passa, seule dans sa petite voiture, fort vite. Le Roi allait venir. En arrivant à Paris, j'allai descendre aux Théàtins, pour prendre jour avec le Père IJéricourt et ne pas perdre de tenijis à me remettre. Je fus à l'hôtel parler à plusieurs personnes que j'avais fait venir, et, à 9 heures, je partis pour Ivry où je trouvai ma mère et mes enfants en parfaite santé.
Le 9, ayant passé deux jours à jouir agréablement, en famille, de ce beau lieu, j'allai dîner, c'est-à-dire prendre du café au lait, car je ne prenais que cela, alors, pour être libre
et actif tout le jour, car, quand je mangeais, la difficulté de la digestion me rendait souffrant et incapable de tout le reste de la journée, qui était perdue.
J'appris, chez M. de Guerchy, que nous étions à la veille de nous accommoder avec la Maison d'Harcourt, ce qui était bien à désirer, évitant onze procès. Le soir, j'allai à Versailles où le Roi soupa dans ses cabinets, mais, n'en ayant pas été, je soupai chez Mme de Marsan, qui était bien excédée de sa place, ayant une peine considérable, au lieu qu'elle pouvait ne faire que jouir en délices de 100.000 livres de rente.
Le lendemain, je vis toute la famille royale, mais je ne fis rien de mes affaires, et ne pus voir les ministres, qui déménageaient et s'arrangeaient dans leur nouvelle maison : M. de Séchelles chez M. de Machault, celui-ci chez M. Rouillé, et M. Rouillé chez feu M. de Saint-Contest, qui avait fait place et donné jour à ce grand arrangement.
Je revins, par un beau temps, à Sèvres. On rechargeait le chemin ferré : comme j'avais toujours travaillé sur les grands chemins, j'y fis mes remarques, dont je donnai, quelques jours après, un mémoire à M. de Trudaine (1). Je descendis devant les Tuileries, et j'allai monter sur le piédestal de la statue du Roi, et me mettre à l'intersection des deux alignements pour prendre les points. Mme de Pompadour nous ayant fait la description du plan arrêté de cette place, je l'examinai et je trouvai qu'elle aurait des beautés et que son grand avantage était d'être une des moins coûteuses, et celle où il fallait le moins d'abatis et d'embarras. D'ailleurs, elle n'ornait pas Paris, ce lieu n'ayant pas besoin d'ornement. Elle faisait dire que l'on mettait le Roi dehors de Paris, comme s'il n'eût pas mérité... etc., etc., et toutes sortes de misères pareilles (2). Il est certain que mon projet
1,1) Daniel-Charles Trudaine ^1703-n69;, d'abord conseiller au Parlement, puis intendant d'Auvergne, conseiller d'État 1734), intendant des Finances et directeur des Ponts-et Chaussées : membre honoraire de l'Académie des Sciences en 1743.
2) La première pierre du piédestal destiné à la statue de Louis XV avait été placée en 17j4, mais c'est seulement le 20 juin 1763 que la statue, œuvre de
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déplaçait trop de citoyens, mais il ornait Paris d'une façon bien autrement utile.
Etant entré dans les Tuileries, que j'admirais en artiste et philosophe, comme j'allais seul en rêvant, je trouvai M. Lemonnier (1). Des goûts pareils nous liaient. Je m'assis sur l'herbe avec lui et m'}- oubliai. Je lui montrai la figure de la quadrature du cercle, de M. le chevalier de Causans (2) qui avait trouvé à faire un carré à centre vide égal et semblable à un cercle à centre plein. On avait beau lui dire que ce n'était pas la même chose, c'était sa folie, et il m'en avait entretenu une heure, la veille. De là, nous parlâmes télescopes : je voulais le faire revenir de la prévention contre celui du Père Noël. La nuit étant belle, je lui proposai d'aller préparer le sien pour voir Saturne. J'allai prendre un fiacre, passai à l'hôtel, et, de là, chez lui, aux Capucins où nous examinâmes avec plaisir, par une superbe nuit, Saturne et trois de ses satellites. On voyait avec les yeux l'ombre de Saturne sur l'anneau, et l'ombre de l'anneau sur Saturne, et le tout paraissait d'environ deux pouces sur son grand diamètre. Le Père Noël, chez qui j'en allai parler, assurait le voir, dans le sien, plus d'un tiers plus grand, et avoir remarqué des inégalités montueuses sur une de ces ombres, ce qui est une découverte.
De là, j'allai souper chez Mme de Guerchy, fort tard, et coucher à Paris. Le 11, j'allai à la grand'messe aux Petits Augustins. De là, chez le prince de Soubise, raisonner du camp. II me permit d'aller à Aubervilliers, où il n'avait pas même été encore. Je vis tous mes gens d'extraordinaire pour
buuiii.irJim, lïil L-rigro. Qu.iiil à l.i place cllc-méuie, ou suit qu'elle éluil à peine achevée en 1770, lors de la catastrophe qui attrista les fftes du mariage de Louis XVI.
(1) Pierre-Charles Leinonnier (171S-1799), aslronome, niciubrc de l'Académie des Sciences, professeur au Collège Uoyal (Collège de France).
(2) Joseph-Louis Vincens de M.iuléou de Causan.-i, chevalier de .Malte, colonel du régiment de Conti (infanterie!, lieulen-inl de Uoi de la principauté d'Orange, marié à Avignon en 1700, avec .Marie-.Madeleinc-l'nuline i\e X'illoneuve.
Il prétendait avoir trouvé la .solution de l.i c|uc.stion de la quadrature du cercle, et a pulilié divers ouvrages sur co sujet.
le camp, et je fus occupé, ce jour-là, et surtout les suivants, avec le maître d'hôtel de ma mère, à arrêter un cuisinier, son aide, un rôtisseur pâtissier et officier d'extraordinaire pour le camp, et atout acheter et faire partir.
J'allai dîner chez Mme de Beuvron : c'était son jour des médecins et de M. de Caylus (1), tous gens d'esprit et de peu d'ordre dans la tête. Je vis, de ce séjour de Paris, que l'on peut fort bien y passer agréablement un été, tant pour la bonne chère que l'on fait en fruits, et mieux que dans aucune campagne, que par l'agrément des promenades et parties à faire autour, et des sociétés de savants et d'artistes dont on jouit plus librement. Tous ces médecins et malades ne faisaient que manger les choses les plus malsaines. De là, je me retirai toute l'après-dînée aux Théâtins où je passai plusieurs heures à me bien remettre, et je rendais grâce à Dieu de ce qu'il permettait que, malgré le cahos où je vivais, je restasse l'esprit et le cœur libres, et désirant être tout à Dieu. Je sentis combien la joie et la tranquillité de la conscience est un délice et un plaisir vrai et sans mélange.
Le 12, je retournai à Paris chez M. de Guerchy, pour la conférence et l'accommodement. Il me mena chez Desjobert, où nous trouvâmes M. d'Hautefort consentant à l'accommodement. Il ne restait que moi : je me fis rendre compte du fond des choses. Je vis qu'il était plus avantageux de s'accommoder, surtout pouvant donner les formes pour les mineurs, et j'y consentis aussi. Cet accommodement était fait à l'insu de la comtesse d'Harcourt, que l'on craignait, et qui en devait être furieuse, et il était ménagé par M. l'abbé Griffet(2)
(1) Anne-Claude Philippe de Tubières de Grimoard de Pestels de Lévis, comte de Caylus (1692-1765), archéologue et écrivain dont les œuvres littéraires ont été réunies sous le titre d'ÛEuvres badines {1787), rédigea en outre les célèbres Souvenirs de Madame de Cai/bis, sa mère, sous la dictée de laquelle il les écrivit,
(•2) Le P. Henri Gritlel, jésuite, né en 1698, continuateur de l'Histoire de France du P. Daniel pour les règnes de Louis XIII et Louis XIV, auteur du Traité des différentes preuves qui servent à établir la vérité de l'Histoire ^1796 , ouvrage où il examine la question de l'identité du Masque de fer, fut un des défenseurs les plus zélés de son Ordre contre les Parlements, et expulsé en 1764. Il mourut h Bruxelles en 1771.
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et par Desjobert, qui s'y était mis tout entier, ce qui était bien à sa gloire, et bien rare pour un procureur. Le duc d'Harcourt nous garantissait de tout et se chargeait de tout vis-à-vis son frère. Cet heureux accommodement fut signé le 16 août, chez Mme de Beuvron.
Le 13, pour profiter de la permission que M. de Soubise m'avait donnée, en faveur du camp, d'aller à Aubervilliers le premier de tous, et même le seul de l'année, j'3- allai : j'espérais y tuer cent pièces, mais le chaud fut aifreux. Je ne rapportai que soixante six pièces, en cent cinquante coups.
Le 16 au soir, j'allai souper, avec le Roi, à Choisy. Comme c'était vendredi, les dames ne soupèrent pas à table. Nous étions moins de monde qu'à l'ordinaire. Le Roi fut fort gai et aimable. On parla beaucoup de la chasse à tirer, dont c'était le moment, et qui nous occupait presque tous. Je revins par un beau clair de lune, me menant dans une petite chaise, comme c'était la mode alors. Le 17, je chassai pour tâcher d'aller jusqu'à cent pièces, mais je tirai mal, j'en perdis, et je ne tombai pas sur le gibier; la balte que je fis, en ayant grand besoin, dans Saiat-Denis, me fit perdre deux heures, et je ne rapportai que 76 pièces.
Le 19, je retournai tout finir à Paris et tout faire partir pour le camp.
Le 2U, je fus obligé d'aller à Versailles prendre congé, étant employé. J'allai à Paris, à la poste aux chevaux, en prendre pour ma. chaise, et, mes paquets n'étant pas faits, et comptant revenir tout de suite, j'allai seul à Versailles. Il faisait un chaud brûlant : un excellent cheval de brancard que j'avais, et que le postillon laissa essouffler, creva raide à la montagne de Virollay. 11 n'avait pas paru fatigué : tout d'un coup, il balança, puis tomba. .\I. le chevalier de iNicolaï (1;, qui me suivait, me ramassa fort poliment et me mit sur ses genoux.
(1) Auluino Chrétien (Je Niculaï nii-1777 , chevalier de .Malte ea 17lo, lieutenant général en 1748, maréchal tle France en 1775, avait éponsé. en 17G3, Marie-Hyacinthe Ralet de Ch.ilct, veuve de Claude Barthélémy de Donneront, receveur général des Domaines.
En arrivant près de Versailles, nous trouvâmes un attelage dont deux autres chevaux étaient crevés.
Je pris congé de tout le monde en peu de temps. Je fus chez M. Rouillé qui donnait son premier diner de cérémonie aux étrangers : il disait qu'il en avait plus qu'il ne lui en fallait, et paraissait un peu écrasé de la besogne. C'était une belle compagnie de quarante-cinq ambassadeurs, ministres ou grands seigneurs étrangers.
Le 21, je partis à neuf heures. A la Chapelle, je trouvai M. le comte de Charolais qui dînait dans une salle basse de la Poste. Comme il me voyait, je descendis et je restai une heure à causer chasse avec lui. Il dînait à fond, pour se préparer à aller tirer là autour, et il venait exprès de Paris pour cela, par goût et désœuvrement. Cela m'ayant retardé, je n'arrivai que de nuit noire à Champion, où je trouvai tout le monde avec un air embarrassé. On me dit que mon beaufrère était dans sa chambre et, y étant monté, j'appris qu'il avait été culbuté et blessé, la veille, par un cerf. Il était avec son équipage au lancer, foulant dans le fourré, avec la meute. Le cerf bondit d'elTroi, et, le rencontrant, le culbuta et lui donna un coup d'andouillers dans la fesse, mais sans danger. II perdit beaucoup de sang, mais revint à cheval. Le même cerf culbuta son piqueur, et lui donna un coup d'andouillers plus sérieux dans la cuisse. Voyant qu'il n'y avait pas de danger, je n'en fis que rire avec M. d'Hautefort, qui en avait pour huit ou dix jours dans son lit.
Le 22, étant parti à neuf heures, j'allai de suite à Valenciennes, où j'arrivai de grand jour.
(1) A Gondé, M. Je Groy visite les travaux de l'église et de l'hôpital, ([u'on achève. Ghasses à l'Hermitage, visite à Belœil. Arrivée du priace de Soubise avec une nombreuse cour. Préparatifs du camp d'Aimerie.
Aux manœuvres, M. de Croj', qui commande en chef pour ,1a première fois, obtient un plein succès.
Le 11 septembre, arrivée du prince de Gondé. M. de Soubise donne, à l'occasion de la naissance du duc de Berry, une fête suivie d'un Te Deiim. Le 16, M. du Mesnil exécute un fourrage auquel M. de Croy est chargé de s'opposer,
ce qu'il fait avec une entière réussite. Les comiiliments ne lui manquent point.
Bataille générale, le 20. Le 22, arrivée du uiaréchal de Belle-Isle et de M. de Paulmy. Nouvelle bataille, le 23, en leur honneur et nouveau succès pour M. de Croy qui. le soir, reçoit à diner. dans une grange, le maréchal, le ministre et M. de Soubise, outre une centaine de personnages, dont les commandants de corps.
Les jours suivants, continuation des manœuvres. Départ des troupes le 29, et réception d'une lettre flatteuse de M. d'Argenson.
Visites au château de Solre, à Maubeuge, à Beaudour, à Belœil où le prince de Ligne a pour hôtes le prince Charles et le prince Esterhazy. Ucntréc â l'Hermitage le 6 décembre, et à Paris le 27.
Je reprends mes démarches au sujet des honneurs. — La cérémonie de l'Ordre, le !<''' janvier 1735. — Une conversation avec M. de Séchelles.
— Le comte de Priego. — Le prince de Conli. — Le comte d'Argenson. — Le marquis de Marigny. — Le jour des rois, à Trianon. — Amabilité de Mme de Pompadour à mon égard. — Joie et déception : sa réponse à ma mère. — Une conversation avec l'abbé de la Ville.
— Mort de la maréchale de Belle-Isle. — Fêtes du carnaval. — Préparatifs de guerre avec l'Angleterre. — Mon voyage à Compiègne, le 24 juillet. — Je présente des mémoires sur la guerre et la poli- ' tique extérieure, au comte d'.\rgenson, à M. de Séchelles et à M. Rouillé. —Chasses. — Retour à Paris le 30. — Souper à la Meute.
— Disgrâce de la comtesse d'Estrades. — Nouveau voyage à Compiègne. — L'opinion publique et la guerre. — Mort du prince de Bombes. — Plaisanteries que me vaut Temprunt d'un habit de deuil.
— Mort du comte de Toulouse-Lautrec. — Suite do mes démarches pour le cordon bleu, auprès de Mme de Pompadour. — Délicatesse de ma situation à l'égard du duc d'Havre. — Je soupe chez la marquise. — Voyage à Choisy. — Candidats aux charges du prince de Dorabes. — Chasses à Saint-Denis, à Saint-Ouen, à Aubervilliers.
— Travaux dans mon hôtel, rue du Regard. — Affaires du Clergé. — Visites à Versailles. — Réception de -M. de Witzthum, ambassadeur du roi de Pologne. — Le Dauphin et la Dauphine. — Départ pour l'Hermitage, le 24 octobre; relour à Paris le 2 décembre.
— Je m'installe, avec ma mèi'e, dans mon hôtel. — Mes démarches pour le f'ordon bleu appuyées par M. de Soubise. — Entrevue avec Mme de Pompadour et M. d'Argenson. — Comment le Roi nomma le maréchal de Belle-Isle commandant général des côtes de France.
— Je demande à être employé sous les ordres du prince de Soubise.
Je trouvai, en arrivant, ma mère qui m'attendait avec impatience pour suivre l'affaire des honneurs, qu'elle avait entamée en parlant à MM, de Séchelles et Saint-Florentin. Malgré la difficulté, ils ne la dissuadaient pas d'agir.
Je vins tout de suite, dans mon cabinet, combiner l'affaire, et j'en formai un plan suivi dont le prétexte (tout se faisant alors, à la Cour, parles mariages) était des vues du mariage de mon flls, pour lesquelles nous avions absolument besoin d'une assurance secrète, si l'on veut (le secret nous ayant réussi l'année dernière) de l'avancement des honneurs. Je résolus de montrer le brevet de la grandesse du duc de Croy, qui parait fait pour le chef de la Maison (1), et de le faire valoir comme assuré. Nous convînmes de suivre ce plan.
Ma première démarche fut de demander une audience de M. de Soubise. Je l'eus le 28 décembre. Il me dit qu'il ne fallait pas demander à cause que l'on avait accordé à M. d'Isenghien, parce que c'était tout ce que l'on craignait à la Cour de faire des planches ; qu'il craignait qu'on ne dise qui bono ; que c'était une chose à tâter pour tâcher d'en obtenir au moins quelque promesse pour l'avenir.
Il me dit, pour le Cordon bleu, dont je ne lui parlais pas, que j'étais trop modeste; qu'il fallait me mettre après; que, pour la deuxième promotion, la plupart des charges étaient remplies et l'avaient, et que mes anciens à l'avoir avançaient. Suivant le calcul que je fis d'après cette conversation, il n'y en avait, en tout, que trente-cinq qui pouvaient l'espérer devant moi. De ceux-là, il n'y en avait peut-être
(Ij La grandesse d'Espagne di> proiiiiére classe avait.été conférée par lettres patentes ilc Philippe, roi d'Espagne, en janvier 17(iti, à Fenlin.ind-Gaslon- Josepli-Alexîindre Lamoral, duc de Croy, eomle de Uœulx, prime du Sainl- . Empire, chef de la iM.iison de Croy, et à ses héritiers.
pas vingt qui l'auraient. Il y en avait six de vacants, vingtcinq vieux qui ne pouvaient aller loin, de sorte que, rien que comme courtisan, suivant ce compte, je pouvais l'espérer à l'âge de quarante-quatre ou quarante-cinq ans. Je balançai cela avec le désir que j'avais de tâcher de l'avoir plutôt par l'ambassade d'Espagne, où il paraissait que j'avais beau jeu, si je faisais ce qu'il fallait pour l'avoir. Mais, ce qui changeait la thèse, c'est que M. de Soubise me dit aussi qu'il voyait la guerre prochaine et inévitable, et qu'il comptait que yi. de Belle-Isie commanderait la grande armée en Flandre et s'y attendait, et qu'on armait vingt-sept vaisseaux à Brest, pour le Canada. Cette conversation curieuse me fit faire bien des réflexions. D'ailleurs, il me fit beaucoup d'amitiés et je vis, par la considération avec laquelle le militaire qui était là me traitait, combien le camp m'avait rendu service.
Le 1°'' janvier 1755, je vis la cérémonie des Cordons bleus. Je m'instruisis à fond, avec M. de Clérembault (1), des gradations d'honneur de l'Ordre, et je vis qu'il n'y avait que les ducs ou Grands d'Espagne qui y eussent des prééminences ; que tous les autres étaient confondus à leur rang de réception, appelé rang de gentilshommes, et que le brevet d'honneur n'empêchait pas d'être à la queue de tous. Le duc d'Havre pouvait être à la tête de presque tous les ducs par son rang de Grand d'Espagne, ce qui commençait à faire crier d'avance. Aussi croyait-on que l'on ne lui laisserait compter sa grandesse que de l'entrée en France, ce qui pourrait déplaire à l'Espagne ; enfin, c'était une affaire. Avec mes honneurs du brevet, je n'avais rien : cela me tentait moins de l'avoir simplement, et plus de devenir Grand d'Espagne.
Je parlai d'abord de mon atlaire des honneurs à M. de Séchelles : il dit qu'il ne les voyait pas demandables, et que je devais tendre à faire, par mes services militaires, ériger en duché-pairie la terre de Beaufort en Artois, sous le nom de
;1 Nicolas-l'ascal Clérembault, géné.ilogisle des Ordres du Roi, successeur (le Pierre Clérembault ;16ol-1740\ céda, en 1735, son cabinet à l'Ordre du Saint-Esprit.
Croy. Ce conseil était bon, mais bien éloigné et incertain. Le lendemain, je renouai cette conversation et lui proposai le moyen des négociations. Il l'approuva, et médit que, si on réussissait, on pouvait, par là, aller à tout, mais il insistait toujours sur son premier plan.
Voyant que je n'en pouvais tirer autre chose, je lui parlai d'amitié sur sa place, la joie et les espérances qu'on avait de l'y voir, et que le plus grand coup (ju'il pouvait faire, qui l'immortaliserait, serait, sans augmenter les charges des peuples, de diminuer les folles dépenses de la Cour, et qu'étant aussi bien, en commençant, il pouvait tout hasarder et profiter du moment. Il me répondit que je devais trop connaître les Cours pour croire que l'on pût hasarder d'y mettre la réforme.
La surveille, nous avions appris que M. le comte de Priego^, frère du duc d'Havre, venait d'obtenir le régiment des Gardes Wallonnes. J'en fus dans une joie inexprimable : c'était son oncle qui avait levé ce régiment et avait été tué à sa tête, son père qui l'avait eu et quitté avec les chefs pour en soutenir les droits. Nous nous étions toujours flattés que le comte de Beaufort l'aurait eu, et il avait été tué à leur tête, et j'aurais été bien fâché de le voir manquer à un Croy qui était à portée de l'avoir.
M. de Priego était, depuis quelques années, enfoui à Cordoue avec sa femme, qu'on n'en pouvait arracher. Cela nous avait fait craindre, mais Mme d'Aritza, sa sœur, femme d'esprit et de mérite, ne s'était pas endormie, et avait si bien agi auprès de la ca?neraria de la Reine, mère de son mari, femme respectable et d'un grand crédit auprès de la Reine qui en avait beaucoup auprès du Roi, qu'elle l'avait emporté.
J'allai, au sortir de chez M. de Séchelles, voir le maréchal de Noailles, qui me dit les plus belles choses au sujet de M. de Priego, et de la joie qu'il en avait, mais je n'en pus tirer que des compliments pour mon affaire des honneurs, dont je lui parlai vivement. Il me dit deux choses particulières: que le comte de Solre (1), quand on lui avait demandé,
(1) Philibcrt-Einnianuel-FenlinnniIFranrois de Croy. ckihU' cl piincc Ar Solrc. (V. page 2, note 1.
en entrant en France, ce qu'il voulait, avait demandé le Cordon bleu, ce qui lui avait fait manquer l'autre. J'ai pourtant toujours ouï dire des contemporains qu'il n'avait rien demandé, et manqué en partie par modestie et sa belle réponse (1). — L'autre, que la Maison d'Isenghien n'aurait jamais eu les honneurs, s'ils n'avaient pas fait croire qu'ils les avaient eu Espagne. Voyant que, de ces deux côtés, je ne pouvais faire agir, je me retournai d'autres.
Pendant les Rois, je fis deux voyages à Trianon : la Marquise Y avait toujours le plus grand crédit pour les grâces. Il paraît qu'elle influait moins aux grandes affaires, puisqu'elle n'avait jamais pu diminuer le crédit de M. le prince de Conti et de M. d'Argenson, les deux seuls qui étaient contre elle, et qui se soutenaient par eux-mêmes. M. le prince de Conti, qu'une ambition vive et active poussait à se rendre nécessaire, s'était depuis longtemps ménagé des heures de travail secret avec le Roi, qui l'avait toujours considéré, et les affaires du temps, c'est-à-dire l'animosité des parlements contre les ecclésiastiques, étant une occasion, il s'était mis du parti du Parlement, après avoir longtemps travaillé, pendant son exil, pour se rendre médiateur. De là, il s'était rendu nécessaire et avait continué de travailler avec le Roi, chez qui il portait de grands portefeuilles, ce que les ministres ne voyaient pas avec plaisir, mais il se soutenait secrètement par lui-même.
M. d'Argenson, homme d'un esprit supérieur, qui menait sa partie de la Guerre « à la grande » , et comme voulant y tout changer, avait un travail aisé qui plaisait au Roi : il s'était expliqué avec lui sur la haine ouverte de la Marquise contre lui, et le Roi l'ayant goûté, il se soutenait aussi par lui-même avec Mme d'Estrades. Tous les autres ministres étaient bien avec la Marquise, et la ménageaient.
Le jour des Rois, dans un souper à Trianon, nous étions, à une seule table, environ quarante. Je me trouvai à côté de
1 Quand Louis XIV, désireux de l'écompenser le comte de Solre, grandpère de l'auteur de notre Journal, lui eut fait demander par Louvois ce qu'il désirait : « Ce que je mériterai par mes services! » répondit le comte.
M. de Vandières, que le Roi, depuis Jeux mois, avait titré du titre de marquis de Marigny, et avait fait jouir des avantages des personnes de qualité, en le faisant monter dans ses carrosses et manger avec lui, ce qui avait fait assez de bruit. D'ailleurs, il travaillait beaucoup avec le Roi pour sa charge de directeur général des Bâtiments, et il en avait pris de bonnes connaissances dans son voyage de liome {V. Nous raisonnâmes beaucoup bâtiment. On tira les Rois, et précisément la fève lui tomba. Le Roi cria et fit ijeaucoup crier : Le Roi boit ! quand il but, ce qu'il fit sans paraître embarrassé. A l'entremets, on tira encore ; M. de Gontaut eut l'autre fèTe, et M. de Marigny dit : « Nous voilà trois Rois à table ! » ce qu'on ne laissa pas tomber.
Les parties du Roi devenaient déplus en plus nombreuses, ce qui fit que je me retirai petit à petit des chasses et que je ne chassai plus du tout cet hiver. Je faisais ma cour dans les voyages où j'avais permission d'aller une fois ou deux en me faisant écrire, et, à Versailles, j'y allais moins, ou seulement pour les ministres et les affaires, et je travaillai beaucoup chez moi. .Je trouvai que cette manière me confondait moins, me donnait plus de considération, que dix-iiuit ans de chasses ne m'avaient pas beaucoup avancé, et je résolus de chercher d'autres moj'ens plus solides de me faire connaître, en perdant moins de temps.
Je fis aussi deux voyages à la Meute. Ce fut dans ces quatre voyages que je suivis ma grande affaire des honneurs.
Le 13 janvier, à la Meute, je crus voir une vraie lueur d'espérance : la surveille, ma mère avait eu une conférence de deux heures avec le prince de Soubise, qui avait été pénétré de nos raisons. Il dit que cela était difficile, mais qu'il allait faire de son mieux avec la Marquise, qu'elle était trop heureuse de pouvoir faire l'avantage d'une aussi grande
[l) Sign.ilons aux lecteurs désireux de se rendre compte de son iidiiiinistration, le lome XIX des Souvelles Archives de l'Art /"rançais. où .M. Xlnrc Furcy Rîiyn.iud vient de publier le lome 1 de la Correspondance inédile de M. de Marifiny avec Coypel, Lépicié et Oochin, correspondance qui comprendra 2 Vol. in-S", avei' laide alpliabéliiiue des noms.
Maison, et qu'elle le sentait bien (M. de Soubise agissait toujours en grand seigneur et la faisait agir noblement!. En effet, ce 13, à la Meute, il me dit qu'il avait entamé en général, et qu'elle était enchantée de pouvoir nous être utile. Sur cela, je m'approchai de la Marquise, comme elle sortait de table. Elle me lit les mines les plus gracieuses et toutes sortes de politesses. Dans ce moment, je ne doutai pas de la joie qu'elle avait de pouvoir faire la fortune des grands noms, qu'elle en était llattée, et qu'elle allait emporter mon alïaire. Je lus transporté de joie, et j'admirais les Cours, et comme il n'y a qu'heur et bonheur à savoir prendre les bonnes routes. En effet, je crois que, si le Roi n'avaitpas été aussi ferme et décidé contre, nous l'aurions emporté.
A sa partie, on parla du comte de Danois. Elle fit semblant de ne le pas connaître, non plus que Condé, et elle me regardait alors, et nous fîmes, tout le soir, un langage des yeux d'autant plus charmant qu'elle était charmante quand elle voulait marquer qu'elle était favorable, et que sa figure et l'importance des choses que signifiaient ses mines la rendait bien intéressante. J'embrassai de bon cœur le prince de Soubise qui me dit ne lui avoir pourtant pas lâché mes mémoires, ni expliqué toute l'affaire, et je partis bien content. Le lendemain, je remerciai ma mère comme lui devant encore cette réussite, car, de moi-même, je n'aurais osé entamer l'affaire, et, ayant les plus grandes espérances, je me mis à la suivre vivement.
Le 16 janvier, j'allai trouver M. de Soubise, dans la grande espérance ; mais je trouvai bien à rabattre : il me dit que, le 14, il avait lu les deux mémoires à Mme de Pompadour ; qu'elle lui avait paru toujours bien disposée, mais qu'elle lui avait dit que, si elle les présentait comme cela, elle était sûre d'un refus formel qui lui fermerait la bouche pour l'avenir ; qu'il fallait tirer en longueur et chercher des prétextes. Ma joie s'évanouit, et je vis le pot au lait par terre ! Je croyais que son crédit aurait fait passer au-dessus de tout, mais voyant qu'elle n'en avait pas assez pour faire changer le Roi de résolution, et connaissant celle où il était de ne pas
accorder de nouveaux honneurs, les bras me tombèrent. M. de Soubise m'encouragea, me dit que je lui avais parlé des vues avancées de mariage pour mon fils, qu'il fallait tàter cela. Je lui parlai de l'ambassade : il approuva cette vue, mais me dit que, la guerre paraissant devoir s'allumer, il fallait voir. Nous convînmes que, pour ne pas laisser tout à fait refroidir les bonnes volontés de la Marquise, j'irais lui dire que j'avais trouvé des facilités.
Le 17, j'allai à Versailles, et j'entrai à la toilette secrète. Elle me reçut sérieusement. Je trouvai une furieuse différence entre une physionomie du 13 et une du 17. Elle me dit qu'elle ne voyait rien à faire pour moi ; que le Roi était aheurté de ne pas entendre parler de pareille grâce. Je fis acte de courage : loin de me rebuter, j'insistai plus fort, en disant que ce n'était pas une nouvelle grâce, mais seulement l'assurance secrète d'avancer, dans un temps encore assez éloigné, une grâce qui me revenait de droite à la mort du duc de Croy. Les grands courtisans entrèrent là-dessus ; je n'osai donner mon mémoire ; je le lui dis. Elle me répondit : « Gela est égal; donnez-le à M. de Soubise ou à moi une autre fois ; je souhaite réussir, mais je n'eu crois rien : n y comptez pas ! » Je lui dois la justice que je l'ai toujours trouvée serviable et vraie en affaires, et môme avec noblesse et sentiment.
Le 19, j'allai chez M. de Soubise. Je lui remis un précis de mémoire suivant le nouveau système ; il me promit de bien appuyer, mais ajouta qu'il ne comptait pas réussir.
Le 20 janvier, j'attendis chez la Marquise que M. de Soubise en sortit. 11 me dit qu'elle ne demandait pas mieux, mais qu'elle était persuadée de trouver le Roi inflexible. Alors, je vis l'alîaire aussi en mal que je l'avais vue en bien à la Meute, mais je résolus de suivre pour voir si je n'en tirerais pas pied ou aile.
Pour tâcher d'avoir, au moins, quelque promesse ou lettre favorable, je revins à Paris, prier ma mère d'écrire à la Marquise, démarche qui ne laissait pas que de me coûter pour ma mère. Elle s'y prêta au mieux, et, comme elle était souffrante, je fis une belle et forte lettre qu'elle signa, et je l'em-
portai avec de nouveaux précis de l'alîaire, ne demandant que l'assurance secrète que le Roi voudrait bien m'avancer les honneurs du duc de Croy, qui ne pouvaient me manquer, lors du mariage de mon fils, et pour en déterminer les vues, et je portai avec moi un brevet original de la grandesse du duc de Croy.
Le 29 janvier, j'eus, à Trianon, une assez longue conférence tête à tête, à sa toilette, avec la Marquise. Je lui remis les mémoireset notes, la lettre de ma mère, et je lui lus en espagnol les articles du brevet du duc de Croy, qui marquent que c'est pour tous les aînés de la Maison de Croy, ainsi que le titre de duc de Croy. Elle entendait l'italien [sic) ; elle resta convaincue que cela ne pouvait nous manquer par là, mais elle m'apprit que le duc d'Ayen, capitaine des Gardes, qui venait de marier son fils, était, ainsi que tous les N^oailles, après ; ainsi qu'elle en avait parlé sans pouvoir l'obtenir ; qu'elle était furieuse du refus du Roi (cela fait voir qu'il y avait bien des choses en quoi le Roi tenait bon) ; que, cependant, ses premiers officiers devraient avoir des avantages ; que le Roi n'avait pu les refuser aux importunités de Mme la Dauphine, poussée par l'habile et vieille Brancas, pour le petit de Lauraguais, mais qu'il paraissait s'en repentir ; qu'enfin, si l'affaire du duc d'Ayen, qui devait passer devant, réussissait, elle donnerait mes mémoires et la note au Roi, mais qu'elle m'avertissait (et cela de l'air que je trouvai le plus sinistre) qu'elle était très persuadée que cela ne réussirait pas. Elle ajouta même ces vilaines paroles : qu'elle doutait que même au vrai mariage de mon fils, je l'obtinsse, quoique je l'eusse déjà obtenu pour moi, quand il fut question de mon mariage avec Mlle de La Mothe.
Pour me retourner, je lui parlai du Cordon bleu. Elle me renvoya encore bien loin. Je tâtai doucement l'ambassade d'Espagne; elle me dit ne s'en pas mêler. Je lui dis : « Mais, enfin, ne pourrait-on pas accrocher, par le Ministre, une lettre d'espérance ? » Elle me dit que, si je croyais mieux faire par là, je n'avais qu'à m'y adresser. Je la fis revenir làdessus en lui faisant voir que ce n'était que simple conseil,
302 lOURNAL DU DUC DE CROY
ne voulant me conduire que par ses avis. Elle me dit que, cela étant, elle me conseillait de ne pas pousser cette affaire, étant assuré que le Roi ne voulait plus accorder de ces avancements d'honneur à qui que ce soit, mais qu'elle serait toujours bien intentionnée pour moi.
Comme nous faisions attendre des dames, et que, malheureusement, tout était dit, 'e me retirai, j'avoue, malgré ma philosophie, très fâché, tant il est vrai qu'il ne faut pas prendre les choses si à cœur. Mais aussi, on réussit rarementj si on ne les prend pas ainsi.
J'allai rendre compte à M. de Soubise d'une partie de ceci, ne mettant pas tout au pis, et me plaignant de ce qu'elle ne répondait pas à ma mère.
Le 8 février, j'allai à la Meute et, m'étant approché dans un instant favorable de la Marquise, elle me dit qu'elle avait donné mes mémoires au Roi (cependant l'alfaire du duc d'Ayen ne s'était pas faitej ; qu'il avait répondu « qu'il ne fallait pas songera cela à présent », et qu'elle avait écrit à ma mère. Je me retirai encore assez content de n'avoir pas une exclusion plus formelle. Je revins trouver ma mère qui, en elfet, venait de recevoir de la Marquise la réponse suivante de sa main :
« De Versailles, le 1" février 1155.
» J'ai eu riionneur de remettre au Koi, Madame, le mémoire » que Monsieur votre (ils m'avait donné. Sa Majesté m'a dit qu'elle » n'était pas dans l'intention de rien faire dans ce moment-ci. » Je désire fort que celui qui vous sera agréable ne tarde pas » à arriver, et je me ferai un plaisir de le hâter.
» J'ai l'honneur d'être très parfaitement, Madame, votre très » humble et très obéissante, servante.
» La MAROnSF, DE PCMPAnOUR. »
Nous nous estimâmes encore heureux d'avoir accroché cette lettre qui, loin de faire une exclusion absolue, donnait des espérances et pouvait peut-être valoir, dans l'occasion.
Dès le commencement de janvier, quand j'eus appris que
nous armions vingt-sept vaisseaux de guerre à Brest, j'étudiai le plan général de l'état de l'Europe et j'allai trouver M. Rouillé qui ne put m'écouter beaucoup, et M. l'abbé de la Ville (1) avec qui je conférai, et qui avait la politesse de me dire que j'étais « au poil et à la plume. » Cependant, je n'étais pas de son avis, et je disputais vivement avec lui.
Je croyais que Ton faisait mal d'envoyer une flotte au Canada et d'y risquer presque tout ce que nous avions à mettre à la mer ; que c'était réveiller les Anglais et les obliger à voir la sottise qu'ils faisaient en nous donnant le temps de rétabli)" une marine qui put balancer la leur ; que cela les forcerait à armer de nouveau en mer où ils étaient si supérieurs que cela les engagerait, si nous avions des avantages en Canada, à dire : « Puisque nous ne pouvons les vaincre par terre, en Amérique, prolitons de nos avantages sur mer, et empêchons-les d'envoyer des secours » ; qu'alors ils attaqueront nos flottes et que, pour dédommagement, si nous attaquons, sans bonnes raisons, les Pays-Bas, nous nous attirerons toute l'Europe sur le corps ; que, par toutes ces raisons et bien d'autres, je ne voudrais envoyer que par petits paquets des secours considérables en Canada, qui le mettent en état de se soutenir sans échauffer les esprits, et, pour cela, n'y rien faire de brillant.
Je désapprouvais, dans ce plan-là, notre attaque du fort de Nécessité (2l et tout ce qui paraissait vouloir marquer de la force. Pendant ce temps, je proposais de se mettre réellement en force sur mer.
A ces projets, tout bons qu'ils étaient, M. de la Ville me répondit que le Roi était insulté par les démarches des Anglais sur l'Ohio ; qu'il était de son honneur de se venger sans se servir de souterrains et que, dès que nous montrerions les dents, toute l'Angleterre calerait. (C'était malheureu-
^1) Jean-Ignace de la Ville {1701-1774), ancien chargé d'affaires à la Haye (1736), ancien ministre près les États Généraux ■174'i), premier commis (1748), sacré évêque in partibus de Tricomie en 1774.
11 était membre de l'Académie française depuis 1746.
!2'l Le fort de la Nécessité était situé au sud-est du lac Erié, au-dessous du fort Duquesne.
sèment le système de notre Conseil.) J'eus beau représenter que, pour montrer les dents, il fallait en avoir, que le vrai déshonneur était de se faire battre, à quoi nous allions tout droit en nous commettant avant d'être en force ; que, si la flotte partait, elle serait prise et mettrait la France dans une des plus dangereuses positions où elle ait jamais été. On ne m'écouta plus.
Cet hiver fut un des plus rudes et des plus longs. La rivière prit trois fois. Aussi y eut-il bien des malades. La maréchale de Belle-Isle mourut le 4 mars. On la regretta comme une femme de mérite et de courage, et j'avais été témoin, à Francfort, de tout ce qu'elle valait. Son fils (1) achevait alors ses voyages dans le Nord ; il passa deux ans à voyager avec fruit. Les deux messieurs de Lauraguais et lui furent les seuls Français de distinction de ce temps qui aient fait un cours de voyages. Je ne crois pas que c'est par mépris que l'on en voit si peu voyager, mais par l'extrême dépense et le goût des plaisirs auxquels on aime mieux donner.
Cependant, comme le Carnaval était fort court, on voulut en profiter : il n'y eut jamais tant de petits bals particuliers. Les bals d'enfants étaient alors fort à la mode. Ma fille n'y allait pas, ne pouvant y aller qu'avec ma mère, qui n'était plus d'âge ni de santé à l'y mener. On prit le prétexte de la première communion, qu'elle lit à Pâques. Je menai mon fils à plusieurs de ces petits bals. Etant vif à tout, il s'y anima de fa'çon que cela le dérangeait, ce qui fit que je les lui interdis la dernière semaine. Mors qu'il s'emportait un peu dans ces plaisirs, je ne pouvais trop me louer de son caractère, de son envie d'apprendre et de la justesse de son esprit. Il ne l'avait que trop avancé, et un tempérament prématuré <jui m'inquiétait. Sa sœur venait aussi très bien, se formant au mieux, de caractère et de figure, et je remerciai souvent le Ciel d'avoir des enfants qui venaient aussi bien.
^1) Louis-Mario Foui|ucl. couile de Gisors (1732-17561, i-uloncl du régiment de Cliampiigno en 17l'J, hrigadicr en 17o7, blessé niorlcllomcnl nu ronibal de Crevelt, avait épousé, en l'ili'i, Hélène-Julic-Rosalie Mauoini Mazai-ini, lille ainée du duc de Nivcmois.
Les 12 et 13 janvier, j'allai àla noce de Mlle d'Isenghien (i), qui fut superbe. Je me livrai un peu à la dissipation des bals, et je dansai même encore à deux, dont un à Versailles, dont j'étais honteux, ayant trente-sept ans alors, et cela n'étant plus d'usage, quoique j'aimasse encore la danse et que je dansasse encore bien. Les deux plus beaux que j'allai voir furent chez l'aimable princesse de Condé, qui attendait le moment d'accoucher, et un superbe chez la princesse de Carignan (2)
Le 13 juillet, j'arrivai à deux heures à Paris.
Ce fut le 19 que j'appris au Palais, par la voix publique, que les Anglais nous avaient pris deux vaisseaux de l'escadre de M. Dubois de la Motte (4), et qu'on craignait pour le reste. Cette nouvelle mit la consternation, surtout pour les suites que l'on sentit alors, mais trop tard. Je passai devant la Bourse, où je descendis pour la première fois. J'y appris la confirmation de la nouvelle et que l'on s'attendait à tout voir dégringoler, surtout les actions : elles tombèrent tout d'un coup. J'allai, de là, chez M. de Gastagnet, raisonner avec M. de Casaubon (5) qui pensait, comme moi, que nous avions mal fait de nous commettre en mer.
Le 24 juillet, j'allai à Compiègne, où j'appris les particularités de cet événement. Le premier effet qu'il causa à la Cour et parmi nos ministres, fut la consternation. Le deuxième jour, la colère prévalut, et l'on voulait tout tuer.
(Il V. la note 1 île l.-i page 123.
(2) Christine-Henriette de Hesse-Rlieinfels ;i717-1778,, mariée en 1740 à, Louis-Victor-Amédée-Joseph de Savoie, prince de Carignan, lieutenant général des armées du roi de Sardaigne ( 1721-177S).
(3) Le 29 avril, l'auteur part pour Conde, Iflermitage et Lille, d'où il est rappelé à Paris par une maladie grave de safllle.
Il revient, ensuite, à Lille, à Saint-Omer et à Calais, où il s'occupe de ses affaires personnelles, entre autres celles de ses marais d'Audruick, près Calais, et rentre, enfin, à Paris.
(4) Le comte Dubois de la Motte, mort en 1764, était chef d'escadre depuis 1731. Il fut promu lieutenant général des armées navales en lloo, et viceamiral en 1761.
(5) Un des syndics de la compagnie des Indes.