M. d'Angers fut trouver le matin au sceau
1 La Trye, tué en duel ainsi qu'on l'a vu plus haut, était un gentilhomme particulièrement attaché à M. le Prince. {Voy. Pontchartraiu, t. xvu, 2e série, p. 45, le récit d'une sédition dont il fut cause à Poitiers.) .
janvkr t««. Monsieur le Chancelier. Ils en vinrent à des paroles violentes.
Au sortir de là, M. d'Angers alla aux Augustins, où il déclama avec furie contre Monsieur le Chancelier et sa maison ; dit qu'elle abusoit des jeunes ans du Roy et de la facilité avec laquelle on menoit la Reyne, et qu'elle s'estoit nouvellement agrandie teU lement, qu'on en voyoit un Chancelier, un secrétaire d' Estât1, un ambassadeur en Espagne2, qui, au retour, seroit surintendant des finances. 11 déclama aussi contre M. le maréchal d'Ancre.
Cela se passa sans que personne répondist rien.
31. Le lendemain, M. d'Angers, prenant sujet sur ce que 12 evesques, qui estoyent le jour précédent au Louvre, n'avoyent oûy sa plainte, recommence à dire les mesmes choses. Sur cela, Péricart3, evesque d'Avranches, l'un des 12, prit la parole avec luy, et ensuite, Monsieur le Cardinal parla aussi longtemps et avec colère ; dit, entr'autres choses, qu'il désavoùoit entièrement la requeste, et n'avoit jamais pensé à se soustraire à la jurisdiction du Parlement, où il n'y avoit pas quatre jours qu'il avoit gagné un procès, sans l'avoir solicité.
Février 1615. 3. Bonneval \ député pour la noblesse du haut Limosin, irrité contre M. de Chavaillc5, lieutenant
* M. de Puisieux , fils du chancelier.
2 Le commandeur de Sillery, frère du chancelier.
* François de Péricart, éveque d'Évreu» et d'Avranches.
* Henry, sieur de Bon ne val.
5 Jacques de Chavaillc, député du Tiers-État.
d'arnauld d'andilly. 43 général d'ÏJsarche, en Limosin, sur ce qu'il avoit nm« mu, esté esleu malgré luy, le trouvant à la sortie des Àugustins, lui baille des coups de baston, puis se sauve chez M. d'Espernon, et de là s'en va.
Ce Bonneval, sur la fin de 1615, a eu un nouveau régiment, que M. d'Espernon luy a fait bailler, et a commis des cruautés horribles.
4. Messieurs du Tiers-Eslat, en corps, vont demander justice au Roy, qui leur dit qu'il en remettoit la connoissance au Parlement et qu'il tiendroit la main à leur faire rendre justice.
Messieurs de la noblesse soutiennent que la connoissance n'en peut estre attribuée au Parlement. Le clergé...
Commission expédiée au Parlement, qui lui attribue pleine connoissance de ladite affaire. Àrrest du 11 mars 1615, par lequel ledit sieur de Bonneval est condamné à avoir la teste tranchée \
5. M. de Marsillac avoit esté à Monsieur le Prince; depuis, l'ayant quitté, la Reyne s'en estoit servie à luy donner des avis et luy avoit fait accorder deux mil livres de pension. Il y avoit eu grande broùillerie entre luy et M. de Rochefort, et mesme avoyent mis l'espée à la main l'un contre l'autre, il y a environ un an. Depuis peu , ayant eu avis qu'on luy vouloit faire un mauvais tour, il le dit à la Reyne, qui mande à M. de Ruillon d'en parler à Monsieur
' Voy. Petîtot, Mém. de Richelieu, 2* série, vol. 21 bis, p. 233, et Verc. /r., t. m, p. 225.
Février i«i». le Prince. — Le matin, à 11 heures, dans la rue de Beauvais, proche la rue Frementeau, vers le Louvre, Marsillac est saisy par derrière par un laquais de M. de Rochefort (à cheval, suivy de 3 ou k autres, et plusieurs laquais) , et se voyant chargé à coups d'espée et de baston, se retire dans une porte, demeure blessé à la teste de deux coups d'espée donnez par Rochefort. La Reyne, avertie, envoyé M. de la Mothe à Monsieur le Prince, qui dit qu'il avoùoit ce qui s'estoit passé, et l' avoit commandé, pour ce que Marsillac estoit un maraut qui F avoit offencé. La Reyne, fort indignée, en remit la connoissance au Parlement, et envoya quérir le Procureur général, afin qu'il en fist faire prompte justice.
Monsieur le Prince, ayant sçeu ce qu' avoit fait Rochefort, se mit fort en colère, et dit qu'il avoit bien que faire que l'embarrasser en une si méchante affaire.
Dès le soir mesme, commission fut expédiée, adressante au Parlement, pour en connoistre.
Le mesme soir, au bal, Monsieur le Prince dit tout haut à... avec des sermens exécrables, qu'il n'avoit point creu que la Reyne le dust trouver mauvais, et que M. de Buillon ne luy avoit jamais parlé.
M. de Buillon dit que la Reyne lui avoit bien mandé par Boneuil qu'il en parlast à Monsieur le Prince quand il le verroit, mais qu'elle ne luy avoit donné charge de l'aller trouver, et qu'ayant la goutte, il n'estoit point sorty depuis et n'avoit point veu Monsieur le Prince.
d'àRIV AULD d'ANDILLY. 45
6. Monsieur le Prince ayant sçeu que l'on informoit de l'affaire de Marsillac, va au Louvre, trouve le Roy et la Reyne ensemble, adresse sa parole à la Reyne, luy dit qu'il avoit sçeu la commission qui avoit esté addressée au Parlement; qu'il la prioit d'en oster la connoissance au Parlement, pour ce que c'estoit chose qui s'estoit faite par son commandement; que Marsillac estoit un coquin qui avoit médit de luy par tout. — La Reyne répondit : Monsieur, je ne croys point que vous ayez fait faire cela, j'ay trop bonne opinion de vous. — Sur cela il répondit pour la seconde fois qu'il l'avoit fait faire, qu'il l'avoûoit et que l'on ne sçauroit qu'en dire. — La Reyne luy ayant répondu comme à la première fois, il répliqua encore : Ouy, c'est moi, et que me saurait-on faire pour cela? on ne sçauroit que me faire. — Sur ces paroles, la Reyne dit : Monsieur, je vous prie de me pardonner si je dis que voilà une grande insolence et une grande effronterie d'oser dire, en la présence du Roy et de moy que vous avouez des coups de baston donnez à un gentilhomme qui est au Roy et qui le sert. — A ces paroles, il répondit que l'on n' avoit jamais traitté ni outragé Prince du sang de la sorte ; qu'il voyoit bien qu'on le vouloit éloigner du Roy, mais que, malgré ses ennemis, il y demeureroit, et achevant cela, il s'en alla. Le Roy voulut parler, Monsieur le Prince le retint.
Tout cecy se conte fort diversement.
Monsieur le Prince dit qu'il dit à la Reyne qu'il ne croioit pas que Sa Majesté affectionnast tant Mar-
Février tett. sillac, et que si l'eust ereu, cela ne serait pas arrivé.
Monsieur le Prince dit aussi qu'ayant dit à la Reyne, pour la troisième fois, qu'il avoùoit Rochefort, elle avoit appellé le Roy, disant : Mon fils, venez voir l'effronterie et l'insolence de Monsieur le Prince, qui avoue d'avoir fait bailler des coups de baston à un gentilhomme qui est à vous. Qu'à cela, il répondit : Madame, le feu Roy mon seigneur et le vostre, a quelquefois esté en colère contre moy, mais jamais il ne m'a traitté comme vous me traittez ; qu'elle répondit : Non, car jamais vous ne luy en eussiez donné le sujet que vous m'en donnez. Qu'il ajouta : On n'est point accoustuméd'offencer ainsi les Princes du sang. J'ay l'honneur d'estre de la maison, et ne tiens rien de vous. Que 6ur cela, le Roy ayant voulu parler, il luy dit : Sire, je supplie très-humblement Vostre Majesté de ne point parler en cette affaire, car je sçay que Vostre Majesté a esté prévenue , et si Vostre Majesté se mettoit en colère contre moy, cela me porterait au désespoir. Vous estes mon Roy, vous estes mon maistre , je répandray jusques à la dernière goutte de mon sang pour vostre service, mais quant à la Reyne, je n'en dis pas de mesme ; et que sur cela, il s'en alla.
Monsieur le Prince bailla à rapporter à M. Grasseteau, aux Enquestes, une requeste par laquelle il avoûoit l'affaire de Rochefort, et demandoit que les chambres fussent assemblées sur ce sujet.
Tous les trois ordres de l' Estât vinrent en corps s'offrir h la Reyne sur le sujet de cette affaire, et
d'arnauld d'anpilly. 47
furent receus dans la galerie dorée, en présence de nmmtm. toute la Cour. On dit que la Reyne avoit fait témoi» gner dan» les Estats, qu'elle auroit cette députation agréable.
Monsieur le Prince va dès cinq heures au Pala is.
10. Messieurs de la Grand Chambre font appeller Messieurs les Gens du Roy, pour avoir leurs conclusions. Gomme Monsieur le Procureur Général fut sorty, on ouvre l'audience. 11 revient, se pleiat qu'on ne luy donne pas le loisir de prendre ses conclusions. Il apporte ses conclusions sur les informations, et voyant plusieurs Conseillers des Enquestes dans les lanternes, il dit tout haut : Que ceux qui sont dans les lanternes se retirent, sinon je prendray mes conclusions contre eux. — Sur cela, ils se retirèrent tous. En ces entrefaites, on alla avertir Monsieur le Prince (qui estoit à la porte), que s'il n'entroit promptement, le coup s'alloit frapper, pour ce qu'ils alloyent donner arrest. Il entra donc, fit une grande harangue, dont la conclusion fut qu'il feroit toute sorte de satisfaction, et rendroit toute sorte de devoirs et de services au Roy et toutes sortes de respects âi la Reyne ; que cependant, ils les prioit de différer jusques au lendemain. Sur cela, Messieurs du Parlement s'arrestèrent et mandèrent à Messieurs les Gens du Roy d'aller faire entendre à Leurs Majestez ce qui s' estoit passé. Ensuite, ils furent tous trois à huit heures chez Monsieur le Chancelier, à dix au Louvre, dirent qu'ils venoyent faire ce rapport sur relation, la Chambre ne les ayant point in-
Février fus. formez elle-mesme . Que quant à la requeste d'aveu de Monsieur le Prince, il n'y faloit avoir aucun égard, et n'user d'aucune surséance. — Après disner, sur les deux heures, Messieurs du Parlement furent mandez au Louvre, et Monsieur le Premier Président ayant dit que Monsieur le Prince avoit dit au Parlement qu'il feroit toutes sortes de satisfactions, de devoirs et de services au Roy et à la Reyne, M. Servin hocha la teste et dit, respect. — L'affaire estant mise en délibération en présence de Messieurs du Parlement, il passa tout d'une voix que l'on passeroit outre.
La Reyne avoit répondu à Messieurs les Gens du Roy. que pour le regard de l'offence que Monsieur le Prince avoit faite au Roy et à elle, il seroit toujours reçeu à satisfaction, attendu qu'il estoit enfant de la maison, mais que pour le regard de Rochefort, elle entendoit que justice en fust faite.
11. Monsieur le Prince fut à toutes les chambres des Enquestes l'une après l'autre, haranguer sur le sujet de son affaire.
La requeste qu'il avoit baillée luy a esté rendue à la Grand Chambre.
Messieurs de la Grand Chambre décrétèrent contre Rochefort.
12. Le Roy mande au Louvre tous les Présidens du Parlement, tant de la Grand Chambre (M. le président Séguier 1 n'y vint) que des deux chambres
4 Antoine Séguier, né en 1552, conseiller au Parlement, maître des requêtes, surintendant de justice en Provence en 1576, conseiller d'Etat, avocat général au Parlement de Paris, président à mortier en
d'arnauld d'aïndilly. 49 des Requestes et cinq chambres des Enquestes, et v**rt* uis. quatre ConseiHers de la Grand Chambre, MM. Prévost, Gourtin, Deslandes, Scarron, et deux anciens Conseillers de chacune des autres chambres. — Messieurs du Conseil assistèrent lorsqu'on parla à eux. — Le Roy commença le premier. Après parla la Reyne, qui leur dit : que le Roy avoit sçeu que le jour précédent, Monsieur le Prince avoit esté en toutes les chambres du Parlement ; qu'elle désiroit sçavoir par leur rapport ce qui s'y estoit passé. — Monsieur le Premier Président commença, et dit que Monsieur le Prince leur avoit dit qu'ayant appris qu'ils ne vouloyent point avoir égard à la requeste qu'il leur avoit présentée, il les venoit prier de la luy rendre ; que sur cela, ils l'avoyent prié de se retirer, et qu'après avoir mis l'affaire en délibération, ils avoyent ordonné qu'elle luy seroit rendue ; et luy ayant représenté qu'ils estoyent ses très-humbles serviteurs, mais qu'ils estoyent encore plus obligez au service du Roy, et au devoir de leurs charges, et estimoyent qu'il luy seroit toujours honorable d'estre bien avec Sa Majesté, il leur avoit répondu qu'il les remercioit ; qu'il ne désiroit rien davantage, et qu'il avoit employé la Reyne Marguerite et madame la comtesse de Soissons 1 pour en parler à la Reyne.
1597, ambassadeur à Venise, mort en 1626. Antoine Séguier était le cinquième fils du président Séguier (Pierre I) et l'oncle de Séguier (Pierre III), le célèbre chancelier, en faveur de qui il résigna sa charge de président à mortier.
1 Anne, comtesse de Montafié, mariée au comte de Soissons en 1601, morte en 1GM.
50 JOtIRWL INÉDIT
Femer «il. Après cela, la Reyne répondit: qu'il ne luy disoit rien de la faveur et de la cire. Il répondit : Madame, je n'estimois pas qu'il fust besoin de représenter à Vostre Majesté toutes ces particularitez, mais puisqu'il vous plaist de me le commander, la vérité est que Monsieur le Prince dit qu'il n'y avoit plus de justice ; que l'on usoit de faveur envers qui l'on vouloit, et de sévérité envers les autres. M. le président le Jay \ pour la Tournelle, dit fort peu de chose, et passa l'affaire le plus doucement qu'il put. — M. le président Lescalopier 2, pour la chambre de l'Edit, parla hardiment et en bons termes, dit que Monsieur le Prince avoit dit que la faveur et la cire estoyent jointes ensemble, et que la faveur avoit fait fondre la cire. M. Fayet, M. du Mesnil, M. Crespin, et autres Présidens des Requestes et Enquestes parlèrent aussi. M. Crespin entr'autres , dit que Monsieur le Prince avoit dit qu'il y avoit des gens élevez de peu qui pouvoyent tout auprès de Leurs Ma j estez, et qui en reculoyent les grands.
Après qu'ils eurent tous parlé* la Reyne prit la parole, et leur conta tout du long comme l'affaire s' estoit passée, depuis le commencement jusques à la fin, ainsi qu'il est écrit cy-devant; parla toujours en termes fort honnestes de Monsieur le Prince; dit
• Nicolas le Jay, conseiller au Parlement de Paris en 1600, procureur du Roi au Chatelet, lieutenant civil, président à mortier, premier président en 1630, garde des sceaux en 1636, mort en 1640.
2 Jean Lescalopier, conseiller au Parlement en 1597, maître des requêtes en 1605, président à mortier en 1614, mort en 1620.
d'aRNAUI.D d'aNDTLLY. 51
cntr'autres choses : que madame la comtesse de Février i«is. Soissons luy estoit venu parler sur ce sujet, le soir précédent, et les discours quelles avoyent eus ensemble; que Monsieur le Prince seroit toujours le bien venu à revenir prendre sa place auprès du Roy, qui l'excuserait, et le traitteroit toujours comme estant enfant de la maison ; que le Roy leur défendoit de plus recevoir Monsieur le Prince dans le Parlement, en façon quelconque, si ce n'estoit qu'il y eust des affaires particulières ou qu'il allast dans la Grand Chambre, prendre sa place pour juger, mais que jamais il n'allast aux Enquestes, et ne parlast dans le Parlement d'affaires d' Estât. — Et après que cela fut fait, on leur donna congé.
Le soir, MM. de Ventadbur et président Jeannin furent de la part du Roy dire à Monsieur le Prince que sa Majesté luy défendoit de plus aller en tout aux chambres des Enquestes, et de n'aller aussi au Par* lement, s'il n'y avoit des affaires particulières, ou qu'il ne voulust prendre sa place en la Grand Chambre pour juger. 11 leur répondit avec force honnestetez et soumissions. Et sur ce qu'ensuite, ces Messieurs luy -dirent qu'il pourrait voir le Roy et la Reyne quand il luy plairait, et mesme le pressèrent d'y aller dès le soir mesme , il leur dit qu'il désirait prendre la nuit pour conseil.