‹ Journal inédit du duc de Croÿ, 1718-1784; (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE · texte numérisé non relu

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE

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F Pr JOURNAL INÉDIT

Mes travaux géographiques me mettent en rapports avec MM. de Bougainville, Robert de Vaugondi, d’Anville, Molin et Bouvet. — Envoi de mon mémoire sur la découverte des Antipodes, à M. de Boynes, ministre de la Marine, et à l'ambassadeur d'Angeterre. — Nouvelle monture du globe terrestre inventée par moi. — Visite à M. Anquetil-Duperron. — Un incident à la cérémonie de l’Ordre, — Mort du duc de La Vauguyon. — État de la Cour : mésintelligence entre le duc d’Aiguillon et le chancelier Maupeou; les princes du sang et le Parlement : édits du contrôleur général Terray. — Carnaval. — Entrevues avec M. de Monteynard, au sujet des affaires de mon commandement. — Etudes scientifiques. — Voyage du duc d'Havré en Espagne. — Mariages de la princesse de Stolberg avec le prince Charles-Edouard; de Mlle d'Harcourt avec le duc de Mortemart. — Visite à Jean-Jacques Rousseau, rue Plâtrière. — Vente des collections du duc de Choiseul. — Reprise de mon travail d'Histoire naturelle. — J'assiste aux expériences de Lavoisier sur le diamant. — Le nouveau parlement. — Procès du comte de Morangiès. — M. de Monteynard et la réforme de la cavalerie. — Visite au Moulin-Joli de M. Watelet, — Je quitte Paris, le 11 mai, pour Calais et l’'Hermitage. — Retour le 23 novembre. — Etat de la Cour : crédit de Mme du Barry et rentrée en grâce des princes du sang. — Etat de

cu 1

Paris. — Je travaille, avec M. de Vaugondi, à une carte de l'hémisphère antarctique dont j'ai concu le plan. — Travail avec M. de Kerguelen. — Notre visite à M. de Buffon. -- le conduis M. de Kerguelen à Versailles, où sa seconde expédition aux terres australes est dé cidée. — Incendie de l'Hôtel-Dieu de Paris.

Mon recueillement pour bien finir et commencer l’année, et le voyage à Versailles m'occupa, les premiers jours. On débita que la grande promotion des Cordons bleus était remise à la Chandeleur. Il y avait bien des prétendants dans la crise, et heureux qui l'était, car ce n’est pas chose aisée !

Ensuite, les lettres et les aflaires indispensables m'occupèrent huit ou dix jours, et la passion m’ayant pris pour les recherches géographiques ct les découvertes des grands voyages, je fis connaissance avec M. de Bougainville. Il approuva un mémoire que -j'avais fait, l'automne, pour la découverte des Antipodes, ct il me parla du désir qu'il avait d'aller se mettre le pôle sur la tète. Cela me parut téméraire, étant mal pris, mais possible en l'attaquant bien.

Je me procuraitous les ouvrages sur cctte matière ; j’en fis les extraits. Je fis connaissance avec tous les géographes et marins qui pouvaient m'instruire, comme MM. Beaurain {1), Robert de Vaugondi (2), et MM, d'Anville et Nolin (3), que je connaissais déjà. Je vis M. Bouvet (4, qui vivait encore

(1) Le chevalier de Beaurain, géographe militaire, a publié les cartes de l'Ilistoire de lu campagne du prince de Condé en Flandre (Paris, 1574, info, ot de l'{lisloire des qualre dernières campagnes du maréchal de Turenne, en 1672-1635 (17382, in-f°\.

Il était fils de Jean, chevalier de Beaurain (1696-12 fevrier 17111, géographe lui-même, auteur d'une Dexscriplion lopographique et militaire de la Flandre, depuis 1590 jusqu'en 1694 (Paris, 1556. 3 vol. in-fr\.

12) Didier-Robert de Vausondi, géographe ordinaire du Roi, censeur royal (1523-1386), auteur d'une lranograplhie, ou description du Ciel 1774, in-&e: d'une Descriplion et usage de la sphère armillière, suivant le systéme de Copernic (1171), in-4e.

(3) Jean-Baptiste Nolin, géographe, auteur d'un A{las général à l'usaye des collèges et maisons d'éducation. pour l'intelligence de l'hisloire ancienne et moderne (Paris, 1191, in-4£),

(+) Jean-Baptiste-Charles Bouvet de Lozier, né en 1706, entra, en 1731, au service de la Compagnie des Indes, et fut, quelques années après, chargé

et qui, en 1739, a fait, dans les glaces, la découverte du cap de la Circoncision, et la grande quantité de matériaux peu connus que je rassemblai, m'ayant fait couler la matière à fond, j'entrepris avec ardeur, et sans presque m’en apercevoir, un grand travail d’où résulta, en janvier et février, mon grand mémoire sur la découverte à faire au pôle, et, par là, dans la mer du Sud ; ce mémoire acheva de me faire connaître à fond la partie physique et astronomique du pôle arctique.

Je trouvai, en M. Robert de Vaugondi, celui qui avait les meilleurs globes et s'y entendait le mieux. J'entrepris de les perfectionner avec lui. Je fis corriger les siens qui étaient déjà bons, sur la recherche des Russes. Nous avions le mémoire de M. de Bougainville, et déjà des notions du beau voyage des Anglais. Cela me fit perfectionner son globe : j'y fis ponctuer fin la forme de l’Europe aux Antipodes. Je repris mon travail là-dessus et M. de Boynes, notre ministre de la Marine, l'ayant très approuvé, mais n'ayant point d'argent, je le donnai à l'ambassadeur d'Angleterre, qui l’envoya au Roi son maître et aux Anglais qui allaient retourner pour cette découverte.

Ces deux curieux objets marchant donc de front et s’entr'aidant, je trouvai que les cercles des globes terrestres génaient. J'imaginai une nouvelle monture de globe nu et facile à placer en tous sens pour l'usage des marins, qui est très commode et donne une grande facilité pour mieux entendre le système de la terre. J'en fis faire plusieurs, ainsi que des mappemondes corrigées, et avec le dessin des antipodes et des routes les plus vers les pôles, et tout cela, joint à mes deux mémoires, peut jeter un assez grand jour sur ces deux curieux voyages à entreprendre, qui achèveraient

d'une expédition dans laquelle il découvrit le cap de la Circoncision et les iles auxquelles il a donné son nom. En 1148, il commanda une escadre dans l'Inde, fut ensuite créé gouverneur des iles de France et de Bourbon, enfin conduisit à Pondichéry, en 1157, la première division de l'armée de Lally- Tollendal. Anobli en récompense de ses services, il mourut en 1387. 11 avait épousé, en secondes noces, une demoiselle de Läumont, petite-nièce du cardinal de Fleury.

de nous faire connaître à fond toute notre petite boule, et à en faciliter le tour en moins d’un an.

Le mémoire et les recherches sur le pôle finis, je montrai à M. de Boynes celui sur les antipodes, vers le 15 février, et, puisque le manque d'argent nousempèchait d'en profiter, et que les Anglais allaient partir pour reconnaitre les glaces antarctiques, il jugea qu'il valait autant les aider de mes recherches, pour que nous profitassions, ensuite, des leurs, et je donnai mon mémoire des antipodes, sans parler de l'autre, à mon ami milord Harcourt, ambassadeur d'Angleterre, qui le fit partir avec les mappemondes, le 26 février, pour le roi d'Angleterre, et MM. Banks et Solander, qui devaient partir vers le 1° mai, pour ces curieuses découvertes.

Tout cela, qui m'amusa avec passion, m'ayant occupé janvier et février, il fallut, ensuite, reprendre ce dont j'étais en arrière, savoir mes comptes, mon livre de comptes nouveau, mes mémoires, et les affaires du commandement, et surtout la grande affaire là-dessus, qui tenait tout en suspens. Vers le 12 février, ayant, en partie, fini l'objet du globe, je fus encore distrait huit jours par la lecture du nouveau livre de Zoroastre (1), que j'étudiai pour la partie des antiquités, et dont ;e tirai de bonnes choses. 11 est remarquable que cela est bien moins ancien qu’on ne croyait, mais que, quoiqu'il y tit cinq cents ans avant Jésus-Christ, il ÿ a un rapport frappant avec la vraie religion en beaucoup de choses qui font voir que tous les anciens philosophes ont puisé dans l'Ancien Testament ce qu'ils ont dit de mieux, et se le sont communiqué entre eux. L'histoire de l'auteur, M... (sic), est amusante : j’allai faire connaissance avec lui et j’en tirai de bonnes notions pour la vérité de mon système du Globe. Ensuite, je me mis à mes comptes et affaires dont je parlerai après avoir repris un mot sur les affaires de notre Cour.

À la cérémonie de l'Ordre, à la Chandeleur, on était comme

() Zend Avesta, contenant les idées théologiques, physiques el morales de ce législateur, les cérémonies du culte religieux qu'il a établi, el plusieurs traits relatifs à l'histoire des Perses, traduit en français par Abr.-Hyac, Anquetil-Duperron (Paris, 17H, 3 vol. in-4°).

sûr que, sur onze cordons vacants, le Roi en nommerait huit ou dix. On les désignait ; ils s'en croyaient assurés, et la plupart l’attendaient depuis plus de quinze ans, et ainsi l'avaient bien gagné. De ce nombre étaient, entre autres, MM. de Croissy, de Sourches, de Tresmes, de Montmorin,etc., qui en avaient promesse avant que j'eusse été nommé, il y avait douze ans. Quand nous fûmes entrés, qu’on eut fait sortir tout ce qui n'était pas de l'Ordre et fait fermer les portes, personne ne doutait qu'il n'y allât avoir chapitre, mais, au grand étonnement général, le Roi ordonna d'ouvrir et faire l'appel pour défiler. Ce fut un vrai coup de Jarnac pour les anciens postulants remis à un an, le Roi paraissant n’en plus nommer, de façon à faire des réceptions, l'hiver. Il ÿ avait très longtemps qu'il n’ÿ avait eu de nominations, et le Roi est si tourmenté, à ce sujet, qu'il est très difficile, sans grandes charges ou ambassades, d'y parvenir, et je crois que, si je ne l’avais pas été, quand j'ai été nommé, je ne le serais pas encore.

La raison de ce manque de promotions est que MM. de la Vrillière et de Monteynard le sollicitèrent, et que le Roi, n'ayant pas voulu les faire, trouva plus court de retarder encore.

Je remarquai, ce jour-là, plus de monde à Versailles qu’à l'ordinaire. De même, le Carnaval fut des plus vifs et brillants à Paris. Ainsi, notre nation volage, après avoir tant crié que tout était perdu, songeait plus à courir et à s'amuser qu'à tout le reste, ce qui est très remarquable, après tout ce qui était arrivé.

Peu de jours après, mourut à Versailles le duc de la Vauguyon, gouverneur des Enfants de France: Ce fut un événement pour le reste du parti des Jésuites, dont il avait été le soutien, de sorte qu'il ne leur resta plus que la comtesse de Marsan, mais le gouverneur de son fils, fameux ex-jésuite, fut fait valet de chambre des Enfants de France ; ainsi, c'était encore tenir par un petit coin. M. le Dauphin parut peu sensible à la mort de son gouverneur, qu'il n'aimait plus, à ce qu'on croit, et qu'il n’écoutait plus depuis qu'il

était marié. M. le comte de Provence y parut plus attaché : il ne resta que M. le comte d'Artois .1) à l'éducation ; on ne nomma pas de gouverneur : M. de Sincty ;2}), premier sousgouverneur, en fit les fonctions.

Les nouveaux événements de Versailles commençaient à se déclarer. La rupture du duc d’Aiguillon avec le chancelier parut certaine, et, comme le duc tenait bien par Mile du Barry, qui pouvait tout sur l’esprit de Mme du Barry, il parut qu'il l’emporterait. Cela influait, comme de raison, sur les grands systèmes du royaume. Aussi celui du chancelier parut-il baisser et, après avoir tout fait et poussé l'autorité du Roi au comble, il parut lui-mème embarrassé. Aussi ne fit-1l plus rien de nouveau et, en effet, tout étant culbuté et refait de sa façon, il n’y avait plus guère à faire.

Les princes du sang tenaient bon dans leur système de l'ancien parlement. Aussi restaient-ils privés d’aller à la Cour, sans que cela fit sensation. Le remarquable était qu'on s'habituât, à la fin, à plaider au palais, et que les avocats fameux y allant, on fit foule, comme à l'ordinaire, pour beaucoup de causes curieuses et atroces qui s'élevèrent. Les princes du sang y portérent aussi leurs aflaires, disant que, puisqu'il n'y avait pas d'autre moyen, ils y allaient comme au tribunal existant, sans le reconnaitre comme parlement, ni cour des pairs qui n'eut plus lieu pendant ce temps, ou du moins qui fut comme telle, les pairs n'y allant pas, quoique plusieurs ne demandaient pas mieux, étant pour le nouveau parlement ; division qui avait été bien utile au chancelier, qui était venu à bout du plus grand coup qui fût ârrivé dans la monarchie, et dont on ne parlait déjà presque plus, tant les Français s’habituent aisément !

Le contrôleur général donna alors deux très mauvais édits

(4; Charles-Philippe, comte d'Artois (1357-1836, roi de France le 16 septembre 1825, épousa, en 1373, Marie-Thérèse de Savoie, lille de Victor-Amédée 111, roi de Sardaigne.

(2) André, marquis de Sinety, maréchal de camp en 1363, sous-gouverneur des Enfants de France, premier maitre d'hôtel du comte de Provence. Mort en 1113.

qui me parurent devoir faire tort à son plan, que j'approuvais assez, sans cela; il en convint avec moi, dans une grande conversation, mais il disait que son plan, ne pouvant avoir lieu que dans un an, il avait fallu, coûte que coûte, trouver de l'argent sans augmenter les charges, pour gagner cette époque. Ces deux édits furent la vente des offices des municipaux des villes et l'augmentation sur l'impôt des octrois des villes. Ces deux choses les écrasaient et ne pouvaient réussir. D'ailleurs, le parti dominant parut être le duc d'Aiguillon, M. de Boynes, et le contrôleur général et M. de Monteynard, ne sachant où aller, paraissaient se lier avec le chancelier.

Le Carnaval, qu’on croyait devoir être si triste, ayant pris sur le ton le plus gai, le 18 février, nous donnâmes un beau et grand bal, où le salon et le bel appartement ouvert et orné en entier brilla beaucoup. Cela était fort beau, et j'étais bien aise qu'on jouit de la belle maison qui m'avait coûté cher pour l’orner.

Les bals de Versailles, ceux en grand nombre à Paris, les mascarades mêmes du faubourg Saint-Antoine, qui reprirent au mieux, et les beaux spectacles très courus, tout cela rendit ce Carnaval, qui fut assez long, très brillant. C'était une époque très remarquable dans les circonstances présentes. On commencait un peu à payer, et tout le passé s’oubliait déjà, tant il faut peu pour dissiper les Français !

Pendant ce temps, qui m'entraina en quelque dissipation, pour me prêter par complaisance, je ne pus que me remettre à mes comptes, et je refis au mieux mon livre de comptes et le plan de mes affaires, qui auraient été bonnes, sans les grandes dépenses des basses-cours de l’Hermitage, du salon de Paris, des frais de la substitution et autres, ce qui m’avait dérangé de soixante mille francs, qu’il fallait deux ans pour payer, avant de me remettre au courant et en état d'aider les autres,

Tel fut l’état des choses jusqu’au 4 mars, mercredi des Cendres, hors la grande affaire du traitement de mon commandement, affaire qui tenait tout en suspens, et la dernière dont il me reste à parler.

Ce fut le 17 février que j'eus, avec M. de Monteynard, le premier éclaircissement sur mon traitement. J'en parlai aussi à mes enfants, à Mme de Marsan, et j'entamai cette affaire avec M. Bannière, premier commis des finances de la Guerre, M. Foulon ayant quitté. Ce fut le 27 et le 28 février que cela se décida.

Mon fils et ma belle-fille m'avant prié de finir, j'avais demandé rendez-vous à M. de Monteynard et, le 17, je lui avais remis deux mémoires qui éclaircissaient nettement ma situation, mes scrupules et mon désir. Si on voulait me continuer en traitement plein, j'offrais d'en donner une bonne partie à un maréchal de camp qui résiderait dans mon absence, et j’en proposai deux convenables.

Ce projet ne plut pas, M. de Monteynard me déclarant qu’il ne voulait que des retranchements, à cause des six millions qu'on lui ôtait, qui mettaient le département de la Guerre très bas, Il me remit à dix jours après.

Le 28 février, je lui exposai encore tout, au plus nettement, ainsi que mon désir et mes conditions. M. Bannière, que cela regarde, y était. Je fus très content de la façon dont M. de Monteynard me parla. Ce fut en bon militaire et en homme de condition. Il conclut qu’il fallait que je restasse, que je fusse avec tout l'agrément dù à des commandants de province ; que j’eusse ma liberté sans gèner, mais que, de son côté, il y gagnât pour les épargnes et retranchements qu’il était obligé de faire, et il conclut à me prier d'accepter de n'avoir que moitié de traitement, au moyen de quoi je ne résiderais qu’autant que je voudrais, sans avoir de congé à demander, et serais libre en tout.

Je ne marchandai pas, et en passai par ce qu'il voulait, étant fort content d'être libre en gardant un beau commande ment de province. Je leur présentai tout ce que m'avaient remis les trésoriers, que je n’avais pris qu’en billets, et les leur remis pour en disposer. Comme cela faisait une année pleine, ils réglèrent que je les garderais pour les deux années passées. Ainsi, ce fut comme si, du 1°" janvier 1770, j'avais été réglé sur moitié de traitement, et qu'on continucrait de

même. Il fut convenu que cela ne serait point su, que je paraîtrais comme les autres, que mon commandement de province par un par le Roi serait confirmé en commandement fixe de province, et que, de plus, j'aurais toute ma liberté pour résider quand bon ne semblerait, et qu'on s’en rapportait bien à moi. Voici la lettre qu’on m'écrivit, dans la suite, pour décider cela :

De Versailles, le 6 mai 1172.

Sur le compte, monsieur, que j'ai rendu au Roi que vous désiriez, pour être plus libre, ne toucher, depuis le 1* janvier 4770, que la moitié de votre traitement de licutenant-généràl commandant en Picardie, Calaisis et Boulonnais, Sa Majesté trouve bon que cet arrangement ait lieu, à commencer de cette époque, au moyen de quoi vous ne recevrez, pour les années 1770 et 1771, que douze mille neuf cent quatre-vingt-une livres douze sols, sauf les réductions, et de même à l'avenir, tant que vous ne serez pas assujelti à une résidence habituelle, Au moyen de cette décision, vous serez le maitre de ne résider dans votre commandement que deux ou trois mois de l'année et de vous en absenter quand vous le jugerez à propos, sans avoir de congé à demander, persuadé que vous veillerez toujours avec le même soin à tout ce qui pourra intéresser le service de Sa Majesté.

J'ai l'honneur, etc.

Signé : MONTEYNARD.

Tout cela terminé me mit fort à l’aise, à la finance près, pour mes arrangements, et je pris jour pour travailler sur tous les objets du commandement. Je me concertai, pour cela, avec le duc de Charost, gouverneur du Calaisis, et homme d’un grand mérite, et, par politesse, avec M. d'Hérouville, pour que nos travaux cadrassent ensemble.

Vers le 15 mars, nous travaillâmes, le duc de Charost et moi, avec M. de Monteynard. Le plus difficile était pour M. de la Boulie, commandant de Calais, très estimable, mais aveugle, âgé de 86 ans, ce qui demandait au moins un adjoint. M. de Monteynard nous dit qu'il ne pouvait se déterminer à

lui donner ce dégoût, que ce ne fût de son consentement: qu'il y destinait M. de Bienassise (1), choix que nous appr'ouvâmes tous, et qu’il me chargeait d'v faire consentir, dans l'été, M. de la Boulie. Ensuite, nous traitämes des gratifications indispensables, ct du reste du détail. Je fus très content de M. de Montevnard, qui travaillait plutôt en bon militaire instruit de la besogne, qu’en ministre de Cour, et nous nous retirâmes fort contents.

Je suivis, ensuite, dans les bureaux, tous les objets de détail. Peu de jours après, je fis connaissance avec M. d'Agay (2), nouvel intendant de Picardie, dont je fus très content, et nous convinmes de tout. Ainsi tous les objets du commandement se terminèrent dans ce temps-là, etje vis que j'y serais plus agréablement que jamais, ayant, par confiance, réussi tous les objets.

Un autre qui m'occupa agréablement cet hiver, mais qui prit assez de temps, fut un cours de physique expérimentale que mon fils engagea nos dames à faire et qui fut assez bien rempli. M. Delor, excellent ancien démonstrateur, le fit en portant chez nous ses instruments, hors les dernières leçons, qu'on fit chez lui. Mon fils et sa femme, ma fille, Mmes de Tourzel, de Vérac, de Saint-Simon le suivirent assez assidûment et s’en amuserent autant que la dissipation de la bonne compagnie put le permettre.

Puisque j'en avais l’occasion, je me remis avec assez de soin, et à relire, à mesure, ma physique, et à travailler sur quelques objets que j'avais poussés assez loin. Ainsi, cela prit encore du temps, de sorte que tout cela, joint aux grands ouvrages que j'avais faits sur la géographie du globe, me fit, avec tout le reste, manquer, cethiver, à mon grandregret, la suite de mon Histoire naturelle, quoique cela y eût toujours du rapport, mais je craignais bien que cela ne me fit cesser mon grand ouvrage qui demande tant de temps et de suite.

1) M. de Bienassise, nommé liculenant du Roi à Calais en 1732, en remplacement de M. de lu Boulic.

2, M. d'Auay de Mutigney, maitre des Reruètes, intendant de Bretagne en 1107, et de Picardie en 177).

Le 25 mars, jour de la Mi-Carème, je fis mes dévotions, puis je donnai encore quelques jours à mes comptes et affaires. Dans ce temps, j'ailai aux quatre récapitulations du cours de M. Bomare, où il y eut beaucoup de monde. Le due de Chartres y vint. Cela occupa une semaine agréablement, joint à la fin du cours de physique. Je is aussi, alors, avec l'aimable M. Anquetil, qui venait de nous donner Zoroastre, de bonnes remarques d’antiquités. Je suivis aussi le projet du pôle, et des découvertes de géographie, et le nouveau globe terrestre que j'imaginai avec une monture plus commode que M. Robert exécuta bien. Tout cela fit des objets agréables qui me distrayèrent et ne me laissèrent pas un moment de libre.

Nous fûmes, alors, occupés à garder ma fille, qui eut une rechute de fièvre qui venait d'autant plus mal à propos qu’elle était dans la douleur de sa fille qui avait été languissante, et de son mari qui partait pour l'Espagne. Le duc d’Havré, voyant que la paix lui donnait du temps, et que sa femme avait besoin d'aller encore, l'été, prendre les eaux des Forges, ayant appris que son oncle, M. le comte de Priego, colonel des Gardes Wallonnes, venait de perdre sa femme, et désirait le voir, ainsi que Mme d'Arizza, et jugeant que le

‘ moment était favorable pour aller solliciter pour la Toison d'or, au moins après M. de Priego, ce qui lui était nécessaire, ne pouvant accepter le Cordon bleu par la dispute d'ancienneté, le duc d’Ilavré, dis-je, sur tous ces motifs, arrangea son voyage d'Espagne et résolut d'en profiter pour faire le tour de la France,

Le 27 mars, il partit de Paris, arrangeant sa route par Lyon, Toulon, Marseille, Montpellier, Perpignan, Barcelone et Carthagène; voyage agréable qu'il s’arrangea pour rendre utile à tous égards. Celui que nous avions fait ensemble d'Angleterre lui avait donné du goût pour bien voyager.

Nous restâmes à consoler sa pauvre femme, et je fus bien touché de ne pouvoir l'accompagner, regrettant de n'avoir jamais eu le temps de voir la France. J'étais aussi bien fâché qu'il partit avant qu’on eût fini les grands arrangements de

famille qui étaient entamés avec M. Danjou, son conseil, et dont les lenteurs nous désespérèrent, malwré le grand travail que mon fils fit, cet hiver, avec lui. Le duc d'Havre lui laissa sa procuration, et c'était une affaire remise pour longtemps, le voyage du duc d'Havré étant de huit mois.

Le 27 mars, Mme la princesse de Stolbers, qui était venue avec sa fille aînée, chanoinesse de Mons, voir sasœur Mme la princesse de Salm, fit partir, tout à coup, sa fille (1), pour aller épouser à Rome le Prétendant, ce qui étonna fort. Le duc de Fitz-James l’épousa par procuration pour le prince Édouard. Cet événement singulier fit du bruit, et nous plaignimes bien cette pauvre victime de l’obéissance.

Dans ce même temps, le mariage de Mlle d'IHarcourt, fille M. de Lillebonne, se déclara avec M. de Mortemart 12. Je fus vivement touché de cet événement qui écrasait la Maison d’Harcourt, ne restant de mâle pour faire souche que les Beuvron, très mal dans leurs affaires, et dont le tils, bon sujet, devait, à tous égards, avoir la préférence, surtout suivant l’union de cette ancienne et estimable famille dont le choix de cette fille faisait la perte, du moins suivant les apparences.

Depuis bien longtemps, j'avais envie de voir le fameux Jean-Jacques Rousseau, que je n'avais jamais vu et qui, depuis trois ans, était revenu se mettre en retraite au milieu de Paris.

(4; Louise-Marie-Caroline, née à Mons en 1553. fille aînée de Frédéric Charles, prince de Stolberg-Gedern, et de Loui<e. comtesse de Nassau-Saarbruck, épousa, le 17 avril 1772, le prince Charles-Édouard Stuart, et prit, après ce mariage, le nom de comtesse d'Albany. Oblisée de quitter son mari, à cause de ses brutalités, elle devint la maitresse d'Alfieri, puis, aprés la mort du poète, celle du peintre francais François-Xavier Fabre. Elle mourut à Florence en 1921.

Voir, sur ses dernières années, Le Portefeuille de la comtesse d'Albany (1806-1824), lettres mises en ordre et publiées, avec un portrait, par Léon-G. Pélissier (Fontemoing, 1902:.

(2) Victurnien-Jean-Baptiste-Marie de Rochechouart, duc de Mortemart, n6 en 1752, d'abor.l capitaine au régiment de Navarre, puis colonc] du régiment de Lorraine (1774), maréchal de camp en 1553, avait épousé Anne-Catherine- Gabrielle d'Harcourt, fille de Francois-Henri d'Harcourt, comte de Lillebonne, et de Francoise-Catherine-Scholastique d'Aubusson.

Depuis son retour d'Angleterre, la malheureuse querelle avec M. Hume (1), écrivain anglais, ayant achevé de révolter sa vanité, il avait tout abandonné, et il avait tâché de trouver de la ressource dans un prétendu stoïcisme sauvage qui ne voulait recevoir de bienfait de personne ; il ne vivait, suivant son ancien usage, que de copier de la musique.

On avait su qu'il allait à un café : on y courait pour le voir; il n’y alla plus, et on croyait très difficile de l'aborder. Le prince de Ligne et le prince de Salm, le fils, le connaissaient et m'avaient promis de m'y faire recevoir, mais, voyant que cela traînait, et, étant persuadé que je l’apprivoiserais d’abord en ne lui parlant que des ob'ets qui l’intéressaient alors, c'est-à-dire de botanique, et, de plus, ayant grand désir de savoir ce qu’il penserait du plan de mes ouvrages et de sonder sa façon de penser sur les grands objets, je résolus d'y aller, tout simplement.

Je le cherchai, non sans peine, dans la rue Plâtrière (2); enfin, ayant appris, à un café, qu'il était à un hôtel garni, j'y allai. Un vieux homme me dit qu'il n’y logeait plus, mais que c'était à trois portes de là. Je pris cet homme par le bras, lui disant que je ne le quitterais pas qu'il ne me mit dans son escalier. Nous y allâmes à tâtons, quoique ce fût de jour, mais il était si noir, qu'on ne voyait rien. Enfin, ayant gagné la rampe, je grimpe toujours, sachant que c'était à un sixième.

Parvenu à sa porte, je frappai. Sa femme, toujours en manière de servante, m'ouvrit et m'annonça.

Je la suivis, de peur qu'il ne dise qu’il n’y était pas, et, ayant débuté par des objets qui l’intéressaient, et qui nous

(1) En janvier 1766, Rousseau s'était rendu en Angleterre, sur les sollicitations de l'historien David Hume qui professait une vive admiration pour lui, mais avec lequel il rompit, après la publication d'une fausse lettre de Frédéric 1l, lettre dont il attribuait la rédaction à Hume, ct qui, en réalité, était d'Horace Walpole.

Pour mettre fin à la polémique qui s’ensuivit, l’auteur de l'Histoire d’Angleterre publia un Erposé succinct de la contestation qui s'est élevée entre M. Hume el M. Rousseau, avec les lettres que celui-ci lui avait écrites.

(2) La rue Plâtrière allait de la rue Montmartre à la rue Coquillière. C'est, aujourd'hui, la rue Jean-Jacques-Rousseau.

conduisirent à bien d’autres, nous fûmes bientôt bons amis, et j'en fus très content. Ayant mis par écrit, en revenant, notre conversation, je crois bien faire de la rapporter.

Conversation avec M. Rousseau.

Le 28 mars 1772, je vis, pour la première fois, et lis connaissance avec M. Rousseau, de Genève. Il me dit avoir soixante ans, étant né en 1712.

Je le trouvai ne paraissant pas son âge, des yeux vifs, une belle physionomie, et annonçant le cwur et la candeur.

Son seul soin était d'être dégoûté des hommes, ainsi que d'écrire, vraisemblablement par beaucoup de vanité cachée, qui lui faisait dire qu'il ne pouvait plus ni penser, ni s'atta-

* cher. Je le trouvai ne vivant que pour lui et être heureux, depuis huit ans, disait-il, qu’il n’écrivait plus, vis-à-vis de sa femme, qui paraît toujours sa servante, copiant, pour vivre, de la musique, une épinette à côté de son lit, une chambre passable au sixième étage, au milieu de la rue Plâtrière, sans rien d’affecté, en robe de chambre et bonnet, seul et tranquille, paraissant heureux, ou cherchant à croire l'être.

Voltaire, parisien, à sa terre près Genève, exilé de Paris, qui avait alors soixante-dix-huit ans, cultivait ses choux et écrivait des sottises, parce que son médecin lui disait qu'il fallait faire de l’exercice et se tenir l'esprit gai. M. Rousseau de Genève, à un sixième étage, à Paris, chassé de Genève, à qui je dis ce trait, me repartit: «ll n'écrit des gaietés que parce qu'il a l'esprit triste, et il ne fronde que parce qu'il craint! »

11 me reçut très bien, sans gêne. Il a le meilleur ton de la bonne compagnie, le plus doux et respectueux. Tout cela n’a pas l'air affecté, et, hors son espèce de misanthropie, et de ne vouloir pas être mieux, il est charmant en tout, hors quand il retombe à dire : « Je ne pense plus, et ne veux plus penser! »

Il paraît un philosophe sensible, dont les yeux et le cœur décèlent les grandes qualités de l'âme, s’il ne les avait pas

outrées par une vanité et une sensibilité poussées à l'extrême,

Ce qu'il dit de mieux, c’est qu'il ne veut plus penser, parce qu’il se méfie de son imagination, qu’elle l'emportait, qu'il paraissait vieux quand il écrivait, depuis qu’il ne pense plus.

Je débutai, pour l'intéresser, en lui demandant si je ne pouvais pas traiter le règne végétal autrement qu'on ne traite la botanique, et j'entrai tout de suite en matière. Je lui exposai avec force le plan de mon ouvrage, et surtout comment j’entrevoyais la façon de traiter le règne végétal. Il parut s'animer sur ces objets-là, et même beaucoup approuver. Il m’encouragea dans des termes dignes de lui. On voyait encore son âme de feu sur ses lèvres, mais il ne veut plus ni lire, ni penser.

Il m'avoua, cependant, qu’en considérant les fleurs des champs, il ne pouvait s'empêcher de chercher les rapports d'utilité de toutes les parties entre elles, mais pour admirer, car il serait bien fâché, me ditil, de faire ni système, ni classes.

Il me dit qu'il ne concevait pas qu'il y eût des athées ; que, cependant, il y en avait beaucoup, à présent, sans qu’ils en convinssent, màis que c'était parce qu’on ne voulait ni sentir, ni raisonner; qu'il trouvait, comme moi, dans Moïse et dans les objets reçus, plus de vérités que dans tout, que tout porte au Créateur, que cela seul peut anoblir et charmer.

Sur cela, je lui dis qu'il fallait avouer qu'on n'avait pas toujours assez entendu ses ouvrages, qu'on en avait abusé; qu'il serait bien digne de sa raison, de son amour pour la vérité, de finir par une protestation de foi qui éclaircit les doutes de ses ouvrages, et que, si ce qu’il me disait était imprimé et signé de lui, cela ferait plus que tous les prédicateurs. Sur cela, il revint à son point de folie de dire qu’on ne l'entendrait pas, qu’on ne voudrait que le critiquer, et qu’un homme sage ne devrait jamais imprimer, M. de Fontenelle lui ayant dit, ce qu’il n'avait que trop expérimenté, que le meilleur livre fait le malheur de son auteur.

11 m'encouragea fort à écrire, toute ma vie, les vérités que je paraissais avoir saisies si juste, pour les laisser à l’Aca-

démie ; que je ferais mon bonheur en remplissant le devoir de chacun, qui doit à ses semblables le tribut de ce qu'il peut découvrir de bon, de ne rien négliger pour corriger et approcher de la perfection, et ne pas me donner le dégoût, de mon vivant, de le voir critiquer ou mal entendre par des ignorants. On sent que cela revient à lui qui, pour avoir été trop loin, est dégoûté des hommes, par la vanité offensée de n’en avoir pas été cru l'oracle.

Je profitai de l’occasiou pour lui établir mon système du milieu de nos connaissances, et que nous ne disons ne rien savoir que parce que nous voulons tout savoir, ce qui ne serait pas dans l’ordre de la créature créée. Il approuva beaucoup monsystème,et même avec enthousiasme, disant quenous pouvons encore aller un peu plus loin, mais que j'ai raison de prendre pour plan que nous savons tout, si nous approchons de savoir ce qui nous suffit pour nous être utile.

Il me dit faire grand cas de M. de Buffon, mais qu'il trouvait que j y répondais bien et battais bien M. Maillet (1). Il m'encouragea fort à suivre mon plan, qui lui paraissait le mieux qu'il eùt entendu. Il s’enflamma à mes peintures de l'aurore à Châtillon, et de la nuit du Blanc-Nez : « La nature dictait, j'écrivais! — Ah! dit-il, mettez cela pour votre épigraphe. Qu'elle est belle! »

Que mon J'ègne végétal devait être charmant, pris ainsi!

11 fut très aise de ce que je lui dis des Antiquités : il pensait aussi que les Ilébreux étaient le plus sûr. Entin il me parut, en gros, presque orthodoxe sur les généralités; que ce n'est que pour avoir été trop loin, et avoir été mal entendus, que ses ouvrages ont fait du tort, et que nous aurions pu nous accorder, en gros, à merveille — remarque que je fis avec joie pour le développement de la vérité, qui n’est

(4) Benoît de Maillet, consul de France en Égypte, inspecteur des établissements francais dans le Levant (1656-1738;, auteur d'une Description de l'Égypte (1735, 2 vol.), de Telliamed, ou entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer, lu formation de la terre, l'origine de l'homme, etc. (1175, 2 vol.).

qu’une pour tous les bons esprits. 11 est malheureux que, pour les détails, il n'ait pas jugé aussi juste.

Enfin, rien n’est si délicieux que son cœur et son esprit, mais je crois qu’on peut comparer Jean-Jacques à un nerf exquis, mais trop sensible, qu'un rien ébranle et fait tomber dans le faux; et c'est surtout l’amour-propre outré et le feu de l'imagination qui le rendent intraitable, par un excès de sensibilité qu'un rien révolte.

Nota. — Pendant cette conversation de deux grandes heures, sa femme, qui tricotait à côté de lui, et lui, ne parurent avoir de distraction que pour s'inquiéter de ce que mon laquais toussait dans leur petite antichambre, de lui porter de la lumière, et de la crainte qu’il ne s’y enrhumât, paraissant, de bonne foi, en faire autant de cas que moi. Ils nous donnèrent une petite chandelle pour descendre les six étages, qui sont petits, et dont je crains qu’il ne tire vanité.

Je le fis presque consentir à venir botaniser à Châtillon.

On a vu qu'à notre travail, le duc de Charost et moi, avec M. de Monteynard, il avait été décidé que ce serait M. de Bienassise, ancien lieutenant-colonel de Normandie, et ancien brigadier, qui succéderait à M. de la Boulie, à Calais, et que je lui ferais, cet été, goûter d’avoir ce survivancier. M. de Bienassise vint, quelque temps après, à Paris, et je lui dis les intentions du ministre, Il n’insistait que sur son traitement, en attendant, ce que je laissais à traiter à M. de Périgord, son ancien colonel,

Sur ces entrefaites, M. Houbacq (1), notre bon major, que je fus heureux d’avoir alors, me manda que, le 21 mars, M. de la Boulie, âgé de quatre-vingt-six ans, était tout à coup tombé dans des défaillances qui faisaient qu’on en désespérait, Il lutta encore quelques jours, par la grande force de son tempérament. Enfin, on me manda que le 28 mars, à cinq heures du soir, il avait cessé sa carrière, Il fut véritablement regretté, et méritait de l’être. Il avait de l'esprit, de

(4) Houbacq, nommé major au gouvernement de Calais en 1712. LA 2

l'adresse, un bon cœur et des qualités qui le rendront toujours cher à Calais, où on le regretta longtemps.

Comme il fallait finir, je répondis, le 31 mars que j’appris cette nouvelle, à M. Houbacq, que M. de Bienassise était nommé, que lui, M. Houbacq, pouvait prendre le commandement, retirer tous les papiers, de concert avec Mme de la Boulie, femme de mérite, et qui était au fait, et de tout suivre sur l'ancien pied, jusqu'à mon arrivée au 1° juin.

Ainsi finit ce respectable M. de la Boulie, avec qui je m'étais si bien accordé, depuis seize ans que nous étions ensemble à Calais, et je le regrettai bien sincèrement.

Le 3 avril, nous allâmes voir la belle maison et les tableaux du due de Choiseul, qu'on montrait au public, tous les tableaux allant être mis en vente. Il ÿ en avait pour une grande somme, dans sa belle galerie, et cela faisait un magnifique coup d'œil. C'était, surtout, dans l'Ecole flamande que cela brillait, Il est étonnant qu'il eùt pu rassembler tant de si beaux tableaux en si peu de temps, et c'était une chose bien touchante de voir quelqu'un, dix-huit mois devant au pinacle, être obligé de tout vendre et de faire comme son inventaire de son vivant. Il ÿ avait de quoi faire, là-dessus, bien des réflexions !

Nous vimes, entre autres, un superbe plan en relief, de la plus grande gaité ct vérité, de Chanteloup où il était exilé. Get art de représenter en relief ne pouvait être poussé plus loin. M. de Laborde, son bon ami, achetait sa maison pour la lui louer à vie, et, se mettant à la tête de ses affaires, très dérangées, lui assurait au moins de l’aisance. Ce cabinet de tableaux, qu'il avait achetés cher, et qui lui revenait à trois cent mille francs, fut vendu quatre cent vingt mille, et on se les arrachait, parce qu'il était à la mode d’avoir quelque chose de ce cabinet-là. Le tableau hollandais du bois de la Haye fut, entre autres, vendu vingt-sept mille francs ; les Wouvermans, quinze et douze mille francs.

Ce même jour, j’allai, avec mon fils, à la dernière récapitulation de M. de Bomare, où fut le duc de Chartres, et qui fut très curieuse.

Le soir, je repris, enfin, chez Baumé, mon travail Histoire naturelle, si délaissé cet hiver. Je ne pus m'y donner que dix jours, mais, aidé de tous les plus savants, et bien sûr de la marche, je fixai la chaîne : je prouvai que le grès était la terre la plus approchante de l'élément Terre, solide, pure, et je liai ma suite d’une façon satisfaisante. C'était le grand coup, et alors, il n’y avait plus qu’à suivre. Je fis tout de suite le grès, et je prouvai, par l'expérience, qu’il est beaucoup plus dur que le cristal.

Ce fut tout ce que je pus faire cet hiver, mais j'avais, au moins, éclairci tous les principes, et pris la meilleure voie.

Le 25 avril fut bien rempli, au sujet de cette science : j'allai voir Bomare qui arrangeait un nouveau cabinet, plus beau et décent que l'autre. Je réglai avec lui des choses importantes sur le grès et le quartz.

I me fit voir, vis-à-vis chez lui, un lit très bien inventé pour les malades, et par où on peut les élever pour ôter le bassin ou faire le lit dessous eux, sans qu'ils le sentent.

De là, j’allai chez un M. Forster, allemand, rue Neuve-des- Bons-Enfants, voir un superbe cabinet de cristallisation de toute sorte, J’y fis connaissance avec M. Romé de Lisle, qui venait de nous donner l'excellent Essai de cristallographie(1), où il ne laissait presque rien à désirer sur les formes constantes des cristallisations, et d'où M. Lesage (2) venait de prendre son système de faire de tout des sels, sur la ressemblance des cristallisations, système qui fut très rejeté, mais qui, en s’expliquant, pour ne pas tout confondre par les termes, a bien du bon. On fit, ensuite, la vente de ce cabinet de cristaux, qui devait aller à soixante mille francs, si les amateurs donnaient, et c'était un goût nouveau qui prenait, depuis deux ans, à Paris, et ce M. Forster nous enrichissait des

(4) Jean-Baptiste-Louis Romé de Lisle, physicien et minéralogiste :1736-1790', auteur d'un Essai de cristallographie, ou description des figures géométriques propres à différents corps du règne minéral, connues vulgairement sous le nom de cristaux, avec figures et développements (Paris, 17:2, in-8), ete.

(2) Georges-Louis Lesnge, mathématicien et chimiste (1124-1803), auleur d'un Essai de chimie mécanique, couronné en 1758 par l'Académie de Rouen, et d'un grand nombre de dissertations et de mémoires scientifiques.

cabinets d'Allemagne et d'Angleterre. C'était dommage de diviser cela!

De là, j'allai chez M. Cadet (1), apothicaire, où on faisait encore l'expérience du diamant. J'y trouvai les fourneaux allumés et tout le monde bien occupé. C’est M. Lavoisier (2), fermier général et membre de l’Académie, et un autre qui essayaient de distiller le diamant, puisqu'on pouvait le volatiliser, comme on l'avait prouvé par beaucoup d'expériences, etune fameuse, il y avait six mois, chez M. Rouelle (3).

J'y retournai à sept heures du soir, et il résulta que les diamants ne furent point altérés, parce qu'ils étaient enfermés dans des cornues et qu’ils ne se brülent et dissipent bien qu’à l’air libre. Cela mit en train de mettre bien des diamants au feu!

Quoiqu’on eût peu d'estime, alors, pour le nouveau parlement, il prenait au mieux : jamais il n'y eut plus de causes célèbres, et ce parlement, où personne ne voulait aller, fut, par là, rendu si à la mode, qu'on s’y étouffait. C'était un spectacle inconcevable de voir comment il prit en un an, malgré le déchaînement qu'il y avait eu, et cette inconstance ou soumission par légèreté, de la nation, ne peut être trop remarquée. Tous les avocats reprirent, et les bons orateurs furent plus à la mode que jamais.

La cause qui fit le plus de bruit et qui, en effet, étaitétonnante, fut celle du comte de Morangiès (4) contre des petits usuriers

(1) Cadet, ancien apothicaire major de l'Ilôtel des Invalides et des armées du Roi, membre de l'Académie des Sciences, demeurait rue Saint-Honoré, près la croix du Trahoir i.4{m. Royal).

{2 Antoine-Laurent Lavoisier, l'illustre chimiste ‘1743-1790.

(3; Hilaire-Marin Rouelle (1718-1734), démonstrateur au Jardin du Roi, auteur d'un Mémoire sur la présence de lu polasse duns la crème de tartre, \, en 1769, à l'Académie des Sciences, ete.

14) Jean-Francois-Charles de Molette, comte, puis marquis de Morangiès, né en 1326, brigadier en 1361, maréchal de camp en 1362, avait épousé, en 1553, Maric-Paule-Thérèse de Beauvilliers de Saint-Aiynan.

Son procès est un de ceux qui contribuèrent à illustrer l'avocat Linguet qui le perdit d'abord, mais gagna ensuite en appel : « Je crois, écrit à ce propos madame du Deffand, le comte de Morangiès un fripen, et qui vient de gagper son procès contre des gens aussi fripons que lui! »

Voltaire avait pris chaudement la défense du comte.

nommés la veuve Véron, de quatre-vingt-six ans, et Dujonquay, son petit-fils, avocat de vingt-cinq ans. Il s'agissait de savoir si cent mille écus avaient été portés, dans une matinée, par Dujonquay, chez le comte de Morangiès, ou non. Ce fait si simple s’embrouilla de sorte que rien n’était plus intéressant à éclaircir. Il parait qu'il en aurait fallu laisser le soin à la police; mais on l'attaqua elle-même, on en fit l'affaire des grands contre le peuple, et chacun prit parti. Les Mémoires de Linguet, et surtout de son adversaire, furent des plus curieux, et le 11 avril, il fut jugé qu'on cassait la première procédure et qu'on recevait le procureur général appelant contre toutes les parties, contre tous les témoins, et tous restant également accusés. Ainsi, on n’y voyait plus goutte. Mais les choses étaient au point qu'on ne pouvait juger autrement, etil fut remarquable que, parmi tant d’affaires célèbres, ce parlement méprisé jugea, au dire du public, mieux qu'on n'avait jamais fait. Tout cela devait faire triompher le chancelier qui avait réussi en tout, et, pendant ce temps, par le revers ordinaire des Cours, il devint voisin de sa perte.

Ala fin d'avril, le grand travail de M. de Monteynard sur la cavalerie s’effectua. Le Vendredi Saint, 17 avril, il le fit signer au Roi. C'était un grand événement, un quart des escadrons étant retranché, l’intérêt remis en jeu, par conséquent, aux dépens de l'avancement des exercices qui avaient. été poussés au point d'illustrer notre cavalerie, qui ne pouvait qu’y perdre de ce côté, tandis qu'on disait qu’elle y gagnerait sur le bon état des hommes et des chevaux. J'aurai occasion d’en parler dans la suite.

Le dernier avril, mon fils partit pour son régiment, à Cambrai. Il avait bien travaillé cet hiver, et, entre autres, poussé l’arrangement de partage avec sa sœur, mais les lenteurs insupportables de M. Danjou nous firent encore suspendre cette grande affaire qui me touchait tant.

Ce jour-là, nous fûmes voirle Moulin-Joli de M. Watelet (1),

(4) Claude-Henri Watelet, receveur général des finances, peintre et littéra-

qui est la situation la plus fraiche et agréable, pour les eaux courantes et belles prairies, qu’on puisse voir. C'est la fraicheur même, unie au goût de la meilleure architecture de Rome et du meilleur ton pittoresque.

Le 1” mai, j'allai à Versailles, pour le contrat de mariage de la deuxième Mlle d'Ecquevilly (1) et pour mes dillérents travaux avec le ministre et autres.

Le 2 mai, je fis, avec lui, le travail d'inspection en règle du régiment de Péronne. Comme c'était son ouvrage, il le traitait tres à fond. J’entamai aussi, pour mon fils, le grade de brigadier, étant dans sa sixième année de colonel et ayant plus de campagnes de guerre que les autres. Je fis beaucoup d'ouvrage. J'étais avec agrément avec tous les ministres, les bureaux, et, si j'avais eu encore de l’ambition, j'avais de quoi être satisfait. D'ailleurs le Roi et la famille royale ne s’occupaient à rien, chaque ministre faisait tout dans sa partie, et ils s’entre-détruisaient. Le crédit du chancelier baissait. |

Je donnai un de mes globes de nouvelle invention, mon mémoire, et fis un grand travail avec M. de Boynes, ministre de la Marine, et M. Rodier {2}, son premier commis. Sur les trois voyases qui restaient à faire pour achever de connaître tout le globe, on promit d’y faire attention et d’en faire faire un dans un an.

Je pris congé et terminai tout à la Cour, où j'étais avec : considération pour la partie du travail. Ce jour-là, parut is mémorable ordonnance de la cavalerie qui, culbutant toutce qu'avait fait M. de Choiseul, remettait l'intérêt en vogue, par conséquent la perte de l'exercice et des évolutions.

teur (1718-1786), membre de l'Académie francaise en 1761, auteur de diffé ; rentsouvrages de littérature et d'art. notamment un Exeni sur Les jardins (AT, et une comédie, da Maison de campagne à la mode (SNtY, que lui avaient inspirée ses jardins du Moulin-Joli, prés Colombes, jardins que le Roi, ls Reine et les princes n'avaient pas dédaigné de visiter plusieurs fois.

(1 Aglaé-Marie, unie, en 1772, avec Francois-Emmanuel de Capendu, capi- taine au régiment de Roval Picardie cavalerie.

(2) Rodier, intendant de la Marine, ayant, depuis 1764, l'inspection générale des Classes en survivance.

M. le duc d’Aiguillon nomma, alors, des conseillers d’ambassade, ou apprentis politiques, qui lui donnaient plus de créatures.

Le 3 mai, de retour à Paris, n'ayant plus que huit jours, et mille affaires, je commençai mes paquets et à plier mon grand ouvrage, où il était bien difficile de se retrouver, y travaillant si peu de suite, Je portai à Calais de quoi perfectionner le Système du globe et ses Antiquités et de suivre un peu les Pierres où j’espérais me remettre en entier, l'hiver, pour avancer la minéralogie, après laquelle je comptais repasser les principes et les éléments, et donner alors tout, jusqu’au végétal.

Le 6 mai, à dix heures du soir, Charbonneau, notre bon maître d'hôtel, tomba en apoplexie : il fut soigné d’abord, et au mieux, par M. Milliard (que nous craignions de perdre aussi, alors, car on voulait le débaucher). Mme de Croÿ resta quatre jours après moi, ayant bien des embarras, et je laissai le maitre d'hôtel bien mal. Il mourut trois jours après mon départ.

Mon équipage partitle 8, et je restai deux jours à tout régler. Enfin, je partis le M mai de Paris, y ayant passé un hiver bien occupé (1) . . . . . À

eg ee se ee ee ee 0 0 0

(4) Arrivée à Cambrai le soir. Visite aux mines d'Anzin avec le prince de Solre, qui accompagne ensuite son père à l’Ilermitage, où il l'aide à mettre en ordre ses finances qui, en raison des travaux de l'année précédente, sont en mauvais état.

La duchesse d'Ilavré les rejoint le 20 mai. Promenades aux environs, Le 29, départ du due pour le Quesnoy, Aire et Calais, dont M. de Bienassise vient d'être nommé gouverneur. M. de Croÿ termine, le 45 juin, un mémoire sur le dessèchement du Calaisis, opération à laquelle il prend un grand iutérêt. D'autre part, ses études géographiques le mettent en correspondance avec M. de Lauraguais qui lui envoie, de Londres, un superbe pigeon huppé, de la part de M. Banks qui le prie de le remettre de sa part à M. de Buffon, —= plus une corte des découvertes de la mer du Sud et des iles de la Nouvelle- Zélande.

Le 48 août, départ pour Saint-Omer, le Quesnoy, Bruges ct Ukerque ‘où les travaux sont finis}, Gand, Courtray et l'Hermitage. Les embellissements de l'Hermitage, commencés en 1119, sont terminés; ils ont coûté 450 mille livres. Les principaux hôtes do M. de Croÿ sont, alors, outre ses enfants ct petits-

J’arrivai heureusement à Paris le 23 novembre 1772. La Cour de France était la même depuis six mois : Mme du Barry faisait tout pour les grâces de Cour et autres, et le reste par les ininistres en chef dans leurs parties. La famille royale ménageait moins la dame chez qui la cour d'hommes était nombreuse. On assure que son crédit alla jusqu’à entrer dans le temps du travail de quelque ministre. Les Barry faisaient ce qu’ils voulaient; le controleur général, très habile, d’ailleurs, se soutenait en fournissant à tout cela, et le duc d’Aiguillon en étant le principal favori. Le parti du chancelier déclinait, mais tenait, et telles étaient les choses, vers la fin de l’année, que le Roi, en bon père, était fâché de voir les princes séparés de lui, et la cérémonie du jour de l’An; où il y avait des réceptions, se faire sans les princes. On croit que ce fut le chancelier qui, avec le prince de Soubise, ménagea le raccommodement du prince de Condé, qui écrivit une lettre assez humble et revint à la Cour, comme uous dirons,.

Le duc d’Aiguillon, pour n'être pas en reste, ménagea le retour du duc d'Orléans, qui écrivit plus noblement, et enfin le Roi eut la satisfaction, hors le prince de Conti, de revoir les princes à la réception du duc de Bourbon, au jour de l'An, et tout paraissait tranquille, tandis que ce retour ne fit que ranimer les deux partis, le duc d'Orléans étant avec le duc d’Aiguillon et bien avec le Roi, et le prince de Condé, au grand déchaînement de Paris, avec le chancelier, où se raccrochait M. de Monteynard, pour tenir à quelque chose, et se soutenant par son mérite, sa complaisance aux dames, et en attendant.

Telle fut, à la Cour, la fin de l’année et le commencement de l’autre, dont je reparlerai.

Paris était fort tranquille et fort criant, à l'ordinaire. On

enfants, Mme de Maubeuge, leur tante, M. de Traisnel, l'abbé de Sainte-Al deuonde, M. et Mine de Colins, l’abhé d'Arvillars, le marquis Deinse.

Le 3 octobre, ouverture du théâtre par un prologue composé par le prince de Solre et suivi de la représentation de Tancrècde. Clôture le 30. Retour du duc de Croÿ à Paris, le 23 novembre.

se dilatait la rate par des pasquinades contre le chancelier et le prince de Condé. On criait contre le nouveau parlement, mal composé, et qui jugeait au moins autant et aussi bien de grandes causes. Les malheureux qui perdaient réellement à la suppression de l'ancien, gémissaient et s’y habituaient ; les autres criaient par habitude. Cependant la vien’y était pas fort chère, la tranquillité était parfaite, le chaos tout aussi grand, cependant. Peu d'étrangers, etun hiver des plus doux et tranquilles que j'aie vus. De grandes actrices débutantes et une excellente Comédie française faisaient diversion. C'était, avec la médisance et l'habitude de fronder, la principale occupation d’une nation volage et douce, qui s'occupe peu dans le grand.

Je reviens à ce qui me regarde et à mes Mémoires courants : m’étant arrangé, le 26 novembre, je rentamai avec M. de Vaugondi, géographe, pour la belle carte de l’hémisphère antarctique, que j'avais imaginée à Calais, dans une projection un peu inclinée qui donnait toutes ces mers et côtes-là du même coup d'œil, ainsi que toutes les routes faites et à faire, de sorte que rien n'était plus curieux pour achever la connaissance du globe. J'en trouvai l’esquisse commencée à assez grand point, et je suivis ce curieux ouvrage.

Le mème jour, je repris enfin mon Histoire naturelle, que je désespérais de finir par mon âge de cinquante-cinq ans, et le peu detemps que j'y pouvais donner. J'étais revenu exprès un peude bonne heureet, pour regagner, je m'y mis avec force, car tout l'été, et huit mois dehors, étaient perdus pour cet im portant ouvrage. Je repris au quartz, non sans peine, pour me retrouver et me-remettre en train, et je suivis avec ar deur un mois juste, c’est-à-dire jusqu’à Noël, et je finis le quartz, le cristal et les pierres, le tout assez bien.

Au bout de dix jours que j’allai à la Cour, je trouvai que j'y étais agréablement, non auprès du Roi et du nouvel intérieur, -où je n’allais pas, mais chez M. de Monteynard, les bureaux, et avec le militaire et gens instruits qui me distinguaient d’une manière qui, pour être moins brillante, ne m’en

paraissait pas moins flatteuse. J’allais peu en haut, et, cependant, je faisais ce que je voulais et réussissais dans Île détail.

C'est, environ, le 7 décembre que je vis tout à coup Île prince de Condé ct son fils à la Cour. Cela fit grand bruit. Sa lettre fut trouvée basse, et aussi on le ménagea peu, ayant mis dans la Gazelle de France qu’il était venu faire excuse.

J'avais, en novembre 1771, fait un grand mémoire sur les trois meilleures découvertes à faire pour, en trois seuls voyages, achever la connaissance du globe, et je l'avais, alors, lâché à M. de Boynes, ministre de la Marine, qui y entendait peu, mais qui avait de l'esprit et voyait dans le grand, Depuis, il me faisait beaucoup d'amitiés. À mon arrivée, M. de Kerguelen {1), licutenant de vaisseau, qui m’avait écrit, de l’île de France, qu’il allait à la découverte des terres australes dont je lui avais parlé, me vint voir à Paris. Il me montra sa découverte d'unc terre à 50 degrés et sous l'île Maurice. 11 me dit qu'il avait été fait capitaine de vaissceau pour cela, quoiqu'il eût, pur l'état de sa mâture, abandonné son camarade M. de Suinte-Aldegonde ‘2), dont on était bien inquiet, et qu'il avait laissé à l'atterrage, et il in'apprit qu'il avait ordre d'y retourner. Je lui demandai, de là, par où 1l reviendrait ; il me dit : « Par le même chemin, à l'ile de France! » Je lui fis remarquer qu'il était malheureux de ne pas profiter d’une pareille dépense et armement, pour revenir par le même endroit, et, lui ayant fait voir, sur les

(LU Yves-Juseph de Kerguélen-Trémaree, navigateur 1521-1797), Chargé, on 1331, d'explorer les terres australes, il y fit plusieurs découvertes, entre autres celle de la terre à laquelle il à donné son nom, mais, après une nouvelle expédition, en 1575, fut l'ebjet d'aceusations qui le conduisirent devant un conseil de guerre et lui valurent une condamnation. 11 n'en reprit pas moins son service dans la marine, peu après. On trouvera, ci-dessous, quelques érhos des difficultes qu'il eut à subir, H a publie, en 1552, une Relation de deusr voyages dans les mers australes et des Inites, fuits de ITA à 1774 (in-8*.

(2° Voirci-dessous pages 44 et 45. Cet oftficicreût été, d'après ce passage, non M. de Sainte-Aldegonde, mais M. de Saint-Allouarn, comimandant la flûte Le Gros-Ventre.

jolis globes à ma nouvelle façon de monture, qu’il n’en coùtait presque rien de plus pour, de là, longer et reconnaître toutes les terres australes, la largeur de toutes ces mers, nos Antipodes qui n'avaient jamais été vus, et, côtoyant toujours les terres à découvrir, revenir par le cap Horn avec les vents et courants qu'on sait favorables de ce sens-là ; en homme instruit, il fut frappé de la beauté et importance de ce projet, et me pressa fort de le faire mettre en exécution, le moment ne pouvant jamais être aussi convenable, puisqu'on l'envoyait jusque-là, et qu'il y avait autant, à peu près, de chemin à revenir par un côté ou l’autre. Je lui dis que j'en avais donné un mémoire, il y avait plus d'un an, sans me douter d’une circonstance si favorable, et je lui fis le plan de détail de cette importante et dangereuse expédition. Il me rassura sur ses dangers, la saisit avec ardeur, sagesse et capacité, ct je le vis propre à l’exécuter. Nous fimes ensemble le.détail, et il me pressa d’en parler au ministre, et de ne pas laisser négliger une pareille occasion de découvrir la cinquième partie du monde.

Ce fut le 6 décembre 1772, que j'entamai, à Versailles, avec M. de Boynes, cette grande opération. Il m'écouta bien, parut saisir la chose, mais, n'étant pas assez au fait, m'en demanda un plus grand détail. Le 12 décembre, je lui portai et je lui donnai un de mes globes, avec le mémoire tout prèt, pour servir d'instruction à M. de Kerguelen, avec qui je l'avais préparé. Il fit entrer M. de Kerguelen, qui l’assura de l'importance et de la facilité de tout. Pour moi, je ne lui en dissimulai nullement les moyens et difficultés, pour n’avoir rien à me reprocher, et, faisant connaitre ma crainte de me mêler de tout cela, par les risques que tant de gens courraient, quoique, pour la partie des sciences, le projet fût superbe et le plus beau et utile possible.

Le ministre saisit avidement, pesa et examina bien, et nous renvoya à M. Auda, chef des bureaux des Colonies, et qui avait toute sa confiance. Nous trouvâmes un homme qui voyait bien, et dans le grand. Il saisit la beauté du tout. 11 ne s’agissait que de huit mois de vivres de plus, ce qui était un objet

cher, mais la plus grosse dépense était arrêtée, sans cela. Nous retournâmes plusieurs fois chez M. Auda, qui acheva de déterminer le ministre à cette grande opération, qui fut décidée, comme on verra ci-après.

Le 17 décembre, j’allai voir le nouveau cabinet, très embelli, de Bomare, qui s'était dérangé à son changement de maison, et n’était pas soutenu comme il le méritait. L’aprèsdiner, j’allai au discours et à l'ouverture du cours de M. Adanson (1), autre célèbre naturaliste dans un autre genre, mais que je suivis peu, et j'aimais mieux M. Bomare pour la minéralogie. J’allai plusieurs fois chez lui étudier les matières sur lesquelles je travaillais.

Le 25 décembre, M. de Kerguelen, étant venu diner, me pressa fort de pousser pour la décision de son voyage, tel que je l'avais étudié être le plus nécessaire et glorieux. Il m'engagea à aller, le soir, au Jardin du Roi, chez M. de Buffon, pour le prier d’en écrire, de façon à aider à déterminer le ministre. Je m'y rendis, et nous allÂmes ensemble chez M. de Buffon, qu’il connaissait. Le singulier était que je n'avais jamais vu le célèbre M. de Buffon, parce que, voulant aller d'après ce que l’expérience me donnerait de principes, en approfondissant chaque objet, j'avais craint, dans les commencements, de me laisser entraîner par sa fameuse éloquence, et que, dans la suite, il avait presque toujours été malade ou chez lui, à ses forges, ce qui l'avait fixé.

Nous le trouvâmes assez bien remis, et aussi aveugle, ou avec la vue aussi basse qu'à l'ordinaire ; c’est tout dire, car celui qui passe pour avoir si bien vu la nature, n’a pu même la voir avec des lunettes, car n'y aurait pas eu place pour elle, entre ses yeux et le papier. Il écrivait y touchant du nez, mais on sait avec quelle éloquence il s’en acquittait. Nous le trouvâmes occupé pour ses forges, qui étaient son principal objet d'intérêt, où le goût s’était mis. Je lui exposai l'objet de notre visite. Je lui montrai, sur un de mes globes

(4) Michel Adanson (1727-1806), auteur d'une Jisloire naturelle du Sénégal (1749-1753), d'une Méthode pour apprendre à connaitre les différentes familles des plantes (1764, 2 vol.), etc.

que j'avais porté, le plan du voyage qu’il approuva fort, eten parla en homme bien au fait. Il fut très content de mes globes, et ensuite je le mis sur tous les objets les plus intéressants des systèmes du globe. Il en revenait à son erreur du sable vitrifié, et sa partie systématique est misérable, mais on entrevoyait souvent des traits lumineux d’un très beau génie dont l’imagination est le principal.

J'ai écrit, en revenant, notre conversation, qui fut intéressante. Il me dit beaucoup de choses flatteuses sur le pigeon couronné que j'avais envoyé avec tant de peine et dont il loua la description, ce qui nous fit entrer en matière. Je vis, chez lui, M. du Tillet (1), dont je fus encore plus content que de M. de Buffon. En sortant, M. de Kerguelen avait le double d'opinion de moi de ce que j'avais tenu tête, dans cette visite, mais je vis que cela n’était pas si difficile, et qu’à l'exception de la partie des grands animaux qu'il a très bien traitée, j'étais plus qu'en état de tenir au reste, ce qui m’enhardissait et me faisait regretter de n'avoir pas plus de temps à donner à mon grand ouvrage. Dans tous ces temps-là, j'achevai de connaître le reste des savants fameux, qui ne le paraissent plus tant, quand on devient un peu fort.

Le 26 décembre, M. de Kerguelen m’engagea à le mener exprès à Versailles pour nous éclaircir avec M. Auda. Nous y traitâmes le projet à fond, et ce fut un coup de parti. En allant et revenant avec M. de Kerguelen, en voiture, je lui fis le tableau du voyage, et il prétendait que je le voyais comme si nous y étions. Il était éclairé, docile, hardi et sage, et me parut très propre à l'exécution. Cela nous fit trouver le chemin de Versailles bien court, et il ne s’est guère fait de conversation plus curieuse. A sa réquisition, j'envoyai, quelques jours après, un livre et une lettre à M. de Boynes, qui l’éclaircit, en enfin, le 28 décembre, je menai encore M. de Kerguelen à Versailles. Le ministre nous reçut au

{4) Directeur de la Monnaie, à Troyes, membre de l'Académie des Sciences et de la Société d'agriculture de Paris, mort en 1791, du Tillet est l'auteur d'ouvrages sur le pain, les blés, les métaux et les poids.

mieux; il était déjà déterminé, et ce superbe et dangereux voyage fut arrêté et résolu.

Le 29 décembre, le duc d'Orléans et son fils, le duc de Chartres, retournèrent à Versailles : le premier fut bien reçu, et le second, qui avait marqué plus d'entètement, le fut très sèchement.

M. le prince de Condé, pour son rappel, quelques jours devant, avait écrit une lettre plus humble. Aussi déplut-elle beaucoup aux mécontents. Celle de M. le duc d'Orléans n’eut pas non plus le bonheur de plaire à tout le monde, chose impossible. Le parti de la Cour disait qu'il était singulier qu'en écrivant pour rentrer en grâce, on expliquât la continuation de ses sentiments de façon à faire, pour ainsi dire, une nouvelle protestation. Le parti des mécontents trouvait mauvais qu’il se soumiît, trouvant que la Cour avait tort. Le fait est qu’il parait que le duc d’Aiguillon {ennemi déclaré du chancelier qui l'avait mis où il était, ce qui est assez d'usage de Cour), voyant qu'il avait fait rentrer le prince de Condé en s'y attachant, voulut s'attacher le duc d'Orléans de

. même, et profiter de l'occasion pour, dans la lettre, donner un coup de patte au chancelier qui avait tout fait pour le soutenir. Il en résulta donc augmentation, dans les deux partis, dont il fallait voir la suite, et ces princes allèrent chez la dame, et ainsi se remirent dans l'intimité.

La nuit du 29 au 30 décembre 1772, le feu prit à l'Hôtel- Dieu, dans les endroits où était le dépôt des suifs, charbons, graisses et matières combustibles, ce qui le rendait inextinguible. Il fut affreux et dura trois jours. Il ÿ eut les trois salles et le côté sur le bord de la rivière de consumés, et le voisinage endommagé. Le malheur voulut que les sœurs, comptant l'éteindre avec leur pompe, comme cela était déjà arrivé, se barricadèrent et ne voulurent pas ouvrir. Ensuite, les efforts qu'on fit pour enfoncer les grosses portes, dérangèrent les serrures, les malheureux se trouvèrent enfermés dans les trois salles où périrent d’une manière affreuse les malades, vieillards infirmes, en grand nombre, qu'on cacha. Les uns dirent qu'il n’en périt pas cent, d’autres dirent plus

de cinq cents. Il périt aussi sept ou huit gardes françaises et pompiers qui firent des merveilles. Les gardes françaises y méritèrent les plus grands éloges, et le chef des pompiers et sa compagnie aussi, laquelle était mise sur le plus beau pied. Mais la multitude des pompes faisait peu sur des graisses enflammées, et par une eau tombant en pluie sur une prodigieuse masse de chaleur qui la résolvait d'abord en vapeur, et l'enlevait avec la fumée. Ce qui fit le mieux fut de couper et d’abattre. Heureusement, il fit peu de vent, mais le terrible est qu’il gelait de trois degrés, et que l’eau gelait à mesure qu’on l’apportait, de sorte que les ouvriers avaient les mains gelées et brûlées en même temps.

On transporta le reste des malades dans Notre-Dame, où M. l'archevèque et les bonnes âmes en eurent grand soin. Il s’y fit des actions admirables ; c'etait à qui retirerait les malades chez lui. On peut se figurer l’horreur d'une pareille nuit. On parla beaucoup, ensuite, de mettre l'Hôtel-Dieu hors de Paris, sans en voir aisément la possibilité.

Réception, à la cérémonie de l'Ordre, des ducs de Bourbon, de Villeroy et de Tresmes, de MM. de Croissy, de Sourches et de Montmorin. — Préparatifs de l'expédition de M. de Kerguelen : conférences avec MM. Borda et de Lalande au sujet des instruments astronomiques nécessaires; avec MM. Berthoudet Le Roy, au sujet des horloges et montres marines. — Bal d'enfants chez le prince de Monaco. — Je rédige un projet d'instructions pour le voyage de M. de Kerguelen. — Choix du personnel qui doit l'accompagner sur le vaisseau le Roland et la frégate l'Oiseau. — Je remets aux navigateurs une centaine de livres imprimés et des mémoires rédigés par moi. — Objets du voyage de M. de Kerguelen. — Je rends compte à M. de Boynes des quinre mille francs d'acquisitions qu'il m'a chargé de faire. — Heureux départ des explorateurs. — Arrivée à Versailles de M. de Rosily; récit de sa course à la recherche de M. de Saint-Allouarn. — Nouvelles du capitaine Cook. — Je reçois la visite du comte de Beniowski. — Déclaration du mariage du comte d'Artois. — Partage anticipé de ma succession entre mes enfants. — Visite au naturaliste Adanson, — Promenades aux environs de Paris, que je quitte le 29 avril, pour n'y rentrer que le 25 novembre, — Je trouve la capitale illuminés pour les fêtes du mariage du comte d'Artois. — Je lis, à l'Académie des Sciences, un mémoire sur le début du voyage de M. de Kerguelen.

sité à M. de Monteynard au sujet de mon affaire avec M. de

Maillebois. — Diners chez le prince de Tingry, chez M. de Montey-

nard, chez Mme de Marsan. — J'assiste aux opéras de Sabinus et

d'Issé, — Je fais la connaissance de MM. Crozet et du Clesmeur. lieutenants du navigateur Marion-Dufresne, et commence la rédaction d'un mémoire relatif au Péle Nord.

Le 1* de l’an 1773, après avoir pris mes bonnes précautions ordinaires et m'être recueilli, j'assistai, à Versailles, à la cérémonie de l'Ordre. Au chapitre, il n’y eut pas de chevalier, mais le Roi reçut les six nouveaux chevaliers de Saint-Michel, dans la chapelle, à l'ordinaire; le due de Bourbon, seul, d'abord, ayant M. le Dauphin et M. le comte de Provence pour parrains. Il était beau, en habit de novice, et il était attendrissant, pour un bon Français, de voir l’attention avec laquelle le Dauphin l’aidait à soutenir le prodigieux manteau, et la joie du Roi de les voir tous réunis.

Les deux ducs, savoir le duc de Villeroy, et le duc de Tresmes, furent reçus ensuite; ce dernier avait attiré du monde à sa réception : son grand âge, sa taille et sa boiterie lui rendaient diflicile à soutenir l'habit de novice. Cela alla comme il put. Les trois autres furent reçus ensemble, savoir MM. de Croissy, de Sourches et de Montmorin : ils l'avaient bien gagné par leur persévérance, car cette grâce leur était promise depuis vingt ans, et combien de temps de galop à la chasse n’avaient-ils pas fait pour cela, depuis cinquante ans!

Par là, je perdis deux rangs à la procession, les deux ducs ayant des duchés antérieurs à ma grandesse, mais je m'y trouvais encore le huitième.

M. de Kerguelen vint me trouver chez moi, à Versailles, où nous décidâmes tout ce qu'il pouvait faire de plus curieux et utile, dans son important et dangereux voyage qui, s’il réussissait passablement, devait nous faire connaitre toute la cinquième partie du monde, nos antipodes et la largeur des mers navigables, et j'en travaillai avec lui au bureau.

Le 17 janvier, M. de Kerguelen étant parti, deux jours devant, pour Brest, me laissant tout l'embarras de cette besogne, j'allai pour cela à Versailles. Le ministre me remercia beaucoup, y parut très attaché, et m'assura que

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