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me faisant sentir que, l’autre ännée, on me rendrait M. de Maillebois à ma Picardie.
Ne voyant pas de promesse fixe ni rien de certain, je tins bon à dire que je n'étais ni changeant, ni ambitieux, et que, puisqu'il n’ÿ avait rien d'assuré par écrit, je m’en tenais à ce que j'avais, ce qui le fâcha fort, car tout cela venait de ce qu'il ne voulait pas avoir M. de Maillebois, tant pour lui que par égard pour M. de Castries que cela gènait.
Cependant, je l'apaisai un peu, et il me fit voir toutes ses serres chaudes, les plus belles de l'Europe.
Le 25 février, j'allai à Versailles dire, comme je le lui avais promis, mon dernier mot à M. le prince de Montbarrey. Quoique j'y misse toute la politesse et l'adresse possibles, il me parut que je lui déplaisais fort et que je contrariais ses vues. 11 me dit qu'il ne pouvait s'ouvrir, que c'était mon affaire, et parut assez sec; mais je tins bon et j’allai dire à M. de Sainte- Rheuse que cela était fini et déterminé, et que je gardais ma partie telle qu'on me l’avait donnée. Ainsi, affaire faite, si l’on ne me tracassait pas de nouvelles propositions.
Le soir, je vis à Versailles un de mes anciens amis bien au fait, qui me dit que j'avais raison, et qu'il ne fallait pas laisser prendre pied à M. de Maillebois dans mon commandement, d'autant que les chefs de divisions pouvaient n'avoir plus lieu, car c'était à voir qui l’emporterait d'eux ou des commandants de provinces que M. de Saint-Germain n’aimait pas. D'un autre côté, cela pouvait laisser des ennemis, et m'ôter pour toujours l'avantage de commander une fois en Hainaut, et d'avoir encore plus de considération à Condé, ce qui était mon objet.
La chose avait donc son pour et son contre, mais, comme j'avais pris mon parti, et dit que je tenais à ce que j'avais, je priai cette personne, qui s’en chargea, de faire agréer à M. de Saint-Germain qu'on me laissat où j'étais, et je revins lelendemain à Paris, bien aise d’être décidé dans cette cruelle incertitude qui m'avait harassé longtemps. Et je m'y maintins d'autant plus, que les chefs de divisions pouvant finir, j'avais pour espérance de rester à en remplir l'objet dans ma partie,
comme commandant de province, et, de plus, que la guerre, qui paraissait inévitable par mer, m'y attachait. Cependant, par les alentours de M. de Maillebois, il avait aussi M. de Sartines, et cela me donnait toujours de l'inquiétude.
Du 26 février au 4 mars, je m'occupai, à Paris, à fairepartir un choix considérable et bien étudié de plantes pour achever, à l’Hermitage, la collection complète des arbustes résistant un peu à nos hivers. Tout cela fut bien étudié et m'occasionna un diner des plus agréables chez M. Janssen, à la barrière du Roule, avec les plus fameux, surtout M. Duhamel et le fameux baron de Tschudy (1). J'allai aussi au Jardin du Roi, ct partout, et me remis bien dans cette botanique, pour ne pas démentir l’almanach de Lille, qui annonçait qu'on trouverait, à l’Hermitage, la collection complète, à quoi contribuèrent bien les élèves, que mon fils avait faits, de semences d'Amérique, et mes petits-fils s’y donnant aussi par leur abbé, très bon botaniste; nous étions une famille de la balle !
Du 4 au 12 mars, je me donnai en entier au grand travail sur notre origine, que j'avais entamé, l'hiver, à Condé. C'était d'après les recherches immenses que j'avais faites dès 1748 et 1756. J'avais amassé tous les matériaux possibles dans le grand recueil, à Paris, mais croyant la chose impossible, je n'avais jamais osé mettre le tout en ouvrage réglé. Enfin, m'en trouvant encore le temps et la force, je m'y donnai de telle sorte, jour ct nuit, que je terminai les deux grands mémoires complets sur l’origine et les arbres généalogiques qui y avaient rapport, suivant les différentes opinions et leur réunion jusqu'à l'endroit où commence ma grande généalogie historique. J’eus donc, enfin, la satisfaction d'avoir complété ces grandes recherches-là, et tout ce qu'il est possible de dire à ce sujet. C’est le livre manuscrit intitulé Résumé de tout ce qu’on peut savoir sur l'origine de la Maison de Croÿ. Mon fils m'y aida et s’en mit au fait, de sorte que je
(1, Jean-Baptiste-Louis-Théodore, baron de Tschudy 1731-1184, originaire de Metz, dont il fut Le bailli de 1769 à 17:4, puis ministre du prince-évèque de Liège à Versailles, a écrit plusieurs ouvrages de littérature, d'arboriculture et de botanique.
n'avais pas perdu Île travail immense que j'ai fait là-dessus. Cela me mena jusqu'au 16 mars, que j'en donnait deux à relier proprement.
Depuis mon arrivée, je suivais l'objet des corrections et additions à ma carte de l'hémisphère austral. J'avais étudié à fond et souvent cette partie sur le deuxième et admirable vovage de M. Cook, qui avait rempli tout ce que j'avais demandé à M. de Kerguelen, qui l'avait si bien manqué expres. Mais, enlin, l'objet était rempli au mieux; ainsi, depuis deux mais, je ne cessais de donner à M. de Vaugondi, qui me gènait souvent, et au graveur, toutes les corrections. I] fallut du temps pour la gravure, et les idées me venant à mesure, il y avait des changements que j'allais suivre chez le graveur.
Enfin, le 22 mars, 1l me rapporta les dernières épreuves perfectionnées, et surtout avec la ligne des glaces que j'avais tracée avec grand soin. U'ne addition de discours que je fis ajouter en bas acheva de tout éclaircir, nos antipodes furent enfin connus, la ligne des glaces et l'étendue des mers navigables aussi. La mer du Sud fut complétée et, enfin, hors un peu de la Nouvelle-Hollande, et d’entre les grandes Cyclades, et la Nouvelle-Guinée qu'il restait à découvrir, tout cet hémisphère qui nous est opposé, et le plus loin, fut le mieux connu. Je mis en couleur les deux plus beaux voyages, et, le tout ensemble faisant le plus intéressant tableau possible de géographie, fut un pas de géant pour la connaissance du monde entier.
C'était une chose bien consolante d’avoir pu encore finir cela. Je perfectionnai aussi la carte itinéraire de France, de Bourgoin (1), et celle de Jaillot (2), de la France avec ses environs et toutes les grandes routes, objet très intéressant.
Je perfectionnai deux doubles bien reliés de l'Histoire de Condé et des terres, que je remis à mon fils, et, avec mon
(1) Carte ilinéraire de la France divisée par gouvernements militaires et en ses provinces, contenant les routes royales el purliculières… À Paris, chez Bourgoin, graveur, 1774.
(2; Curte des Postes de France... À Paris, chez le sieur Jaillot, géographe
ordinaire du Roi, 1748. (Cette carte a eu, avant comme après 1748, de nombreuses éditions.)
ouvrage de l’origine, mes grandes rocherches commençaient à être un peu d'usage et en divers doubles reliés. Tout cela m'occupait agréablement les soirs, et je sortais un peu plus les matins, pour les Arts, ce qui me faisait du bien.
Depuis très longtemps, je me sentais de la surdité, et je remarquais que cela allait devenir très sérieux. En ayant été informé, j'allai faire connaissance, au bout de la rue du Temple, avec un M. Juilliot, médecin d'oreilles; je m’en méfiais d’abord, mais, ayant vu plusieurs guérisons, le 15 mars 1777, je commençui ses remèdes, qui consistaient en du coton trempé dans une drogue de sa façon qui, quoique très volatile, contenait un sel savonneux apéritif et balsamique très singulier. Au bout de huit jours, je m’en trouvai très bien. Cela détergeait tous mes embarras de la tête, et faisait un grand effet, si cela se soutenait, et s'il n’y avait pas de risque.
Le 24 mars, j'allai à Versailles, et, dans ce seul jour, je remplis des objets intéressants. Au bureau, chez M. de Sainte-Rheuse, je me mis au fait de beaucoup de détails, et, entre autres, j’appris qu’on ne désirait pas le complet, faute d'argent. Je vis M. de Sartines, qui me marquait confiance, et il paraissait que tout s’échaulfait parce qu’on armait trop, ce qui le mettait au pinacle. Je dinai avec cinquante personnes, chez M. de Taboureau, qui me parut fatigué. Le soir, chez M. de Vergennes, je m'instruisis où j'en étais pour toucher la double commande; je n’en avais plus que trois devant moi. Je raisonnai politique et vis toujours que tout s'échauffait trop, et que nous ne serions pas fâchés de nous faire attaquer par les Anglais. Nos armements de Brest et de Toulon ne pouvant être plus forts, tout cela devenait trop sérieux, et il ne pouvait y avoir que la crainte du manque d’argent qui sauvât la vie à bien du monde. Voyant l’occasion, je fis connaître ce que je savais sur cette guerre, et cela pouvait me mener ou à ètre trop employé, ou’ à être fâché d’en voir d’autres l’être à ma place : tout cela m'annonçait encore bien du tracas!
Le soir, nous eùmes, chez M. de Maurepas, la conversa-
tion la plus curieuse, parce qu’il ne soupait pas encore, et on traita à fond l'état des choses en Portugal, où le monde était bien intéressant. La Reine déclarée régnante faisait qu’enfin on croyait l'habile et méchant Pombal (1) sur le côté, à quatre-vingt-deux ans environ.
Le 25, n'ayant pu dormir, et le temps étant, depuis plusieurs jours, superbe, je me levai à six heures, j'allai à la messe, puis, avec délices, me promener dans le parc. J'yavais été la veille; je ne pouvais me consoler de la perte de tant de beaux arbres, mais alors, par ce grand nu, les statues paraissaient mieux et plus propres, et faisaient ainsi, au lever du soleil, l'effet le plus imposant.
A huit heures je partis. J'arrètai à Sèvres, à la manufacture de porcelaines où je n'étais jamais entré. Voyant qu'on ne m’écoutait guère, je leur fis voir que j'avais bien étudié cette partie, et, en effet, il y a peu de personnes qui aient autant écrit sur les matériaux de la porcelaine et sur les terres. Comme j'avais un peu critiqué, on me considéra, et, après avoir loué l'ensemble de cette espèce d’édifice, je crus remarquer que tout cela était bien cher et pouvait être encore mieux. Cependant, on commençait à diminuer les prix. J'achetai un Empereur de la Chine actuel, et je demandai qu'on y mit le nom et l’année qu'il avait été modelé d’après nature. On voit bien, dans ce morceau, que les Chinois ne sont pas des petits-maitres !
Pour mieux juger, je choisis, dans une immensité, quatre assiettes, pur blanc uni, mais parfaites, des deux espèces de la pâte dure qui résiste au feu, et de l’ancienne dont le blanc de lait de l'antique est plus beau. Je destinais ces huit assiettes choisies, et par là, précicuses, à prendre du fruit au salon du Vieux-Condé et du pavillon du potager de Condé.
Je trouvai qu'on était fort occupé à préparer l’enfilade de représentation et de vente pour l'Empereur, pour qui on me montra un superbe service. Cela confirmait son arrivée, et on la croyait certaine pour vers le 12 avril, ce qui me fit pro-
() Sébnstien-Juseph de Carvalho e Mello, € Pombal, le célèbre homme d'Etat portugais (1619.
ti
d'Ueyras, marquis de
longer mon séjour de Paris. La manufacture de Sèvres vue, je me rendis à Paris par le plus beau temps, ce qui rendait délicieuse la route du Point-du-Jour. S'il faisait plus souvent aussi beau, ce qui est très rare, ce serait un meurtre de passer, comme on fait, les matinées dans son lit. Tout ce que je fis, dans celle-là, me le fit bien remarquer, et qu'on vivrait trois fois plus longtemps.
Je pris le long des quais, si beaux alors, et dès dix heures et demie, j'étais arrivé chez Bomare, rue de la Verrerie, que je n'avais pas vu depuis longtemps, et j’assistai à une récapitulation du règne végétal qui m'intéressait, ayant pour projet de traiter ce règne autrement que lui, et différemment de la botanique, qui est une science qu'il faut laisser à part. Mais on peut traiter le règne séparément de la botanique. J'y fis bien des remarques, et me trouvai avec force amateurs, dans un charmant cabinet. Ses cours prenaient encore bien, et son Dictionnaire est excellent. Enfin, à une heure et demie, j’étais de retour chez moi, ayant fait une immensité de choses. Qu'on serait heureux si on employaittoujours ainsison temps!
Le 26, Mercredi saint, après la messe, j'allai chez M. Juilliot, mon médecin d'oreille; de là, j'allai, avec mon fils, passer avec enchantement deux heures dans le beau cabinet d'oiseaux de M. de Mauduit, rue des Ecoulfes, et raisonner sur un envoi qui venait de nous arriver du Mexique, et sur la façon d'empailler, ce qu’on faisait à merveille; chez lui. Il est certain que, par ce bel art nouveau, un cabinet d'oiseaux est-plus à désirer qu’une ménagerie.
Le temps de Pâques étant fini, j'’allai, le 7 avril, à Versailles. Il arriva, alors, un événement assez remarquable : M. le marquis de Castries, ayant demandé une audience au Roi, lui dit que, se trouvant contrarié par trop de choses par M. le comte de Saint-Germain, et ayant assez à faire de ses autres emplois, il suppliait Sa Majesté de recevoir sa démission du commandement de la Flandre et du Hainaut. Le Roi, sansfaire semblant de rien, etletraitant obligeamment, la prit.
Comme j'allais, le 7, à Versailles, je rencontrai ma fille, la duchesse d'Havré, qui fit arrêter et qui m'apprit que cette
nouvelle ne venait que de se répandre à Versailles. Ainsi qu’on a vu ci-devant, à ma conversation avec M. le prince de Soubise, je lui avais refusé, comme le désirait ma famille, le troc de la division du Hainaut, contre la mienne. Comme il m'avait annoncé que, de là, je ne devais pas songer au commandement, que je me doutais bien que cela était déjà donné, que je ne demandais qu'à rester tranquille comme j'étais, je ne vis rien qui me regardät, en tout cela, et je continuai mon chemin pour Versailles,
J'y appris, en arrivant, quelque détail, et que c'était surtout d’avoir M. de Maillebois chef de la division du Hainaut, qui avait révolté M. de Castries, qui était difficile et minutieux. Je vis que, si j'avais accepté le troc des divisions, cet événement n'aurait, sans doute, pas eu lieu, ainsi que j'en étais innocemment la cause.
Étant allé, à neuf heures du soir, à l'Ordre, où il y avait peu de monde, je remarquai, seul, du côté de la fenêtre où on remercie, M. le prince de Robecq, qu'on voyait rarement à Versuilles. Je dis à ceux qui étaient auprès de moi : « Voilà l'événement décidé ! » Je savais, en effet, qu'il en était question par l'attachement que lui portait M. de Maurepas, à cause de l'alliance par sa femme avec les La Rochefoucauld, auxquels M. de Maurepas était flatté d'être allié, sentiment qui, avec celui de même espèce qu'il avait pour les Mailly, influa sur tant de choses de son temps! En effet, le Roi sortit dans le moment, M. le prince de Robecq remercia et, m'étant approché de lui, le Roi étant passé, je lui dis : « Est-ce pour les deux, c'est-à-dire aussi pour le Hainaut? » Il me répondit : « Sans doute! » et alors tout fut dit.
Je le tirai à part dans la galerie, j'étais son ancien ami et parent, et bien plus aise d'avoir affaire à lui qu'à M. de Castries, pour mon pays, et comme alors, entre lui et moi, nous avions toute la contrée, et l'étendue immense de Roye à Givet, je lui en fis de bon cœur mon compliment, persuadé que nous nous entendrions bien et que cela allait mettre fin à bien des tracasseries. Nous traitâmes beaucoup de choses importantes dans cette conversation, pour qu'on s'en rapportät, à
l'avenir, aux commandants de provinces seuls, ce qui nous donnait beau jeu. J’allai, de là, passer la soirée chez M. de Maurepas où il y avait grand monde, et je le mis en gaïté, ce qui n'était pas difficile, en lui rappelant la part qu’il avait eue à la charmante pièce du Somnambule (1), dont il avait fourni le sujet. On fut très gaillard, et, comme si l’on n'avait qu’à rire, sa grande gaîté le soutenait,.
Ayant eu, le lendemain, occasion d'achever de me mettre au fait, 1l parut que M. de Castries, dont l’ambition ne pouvait rester tranquille, avec le parti ancien, avait cru qu’en faisant connaître au Roi combien on était révolté contre M. de Saint-Germain, puisque cela l’obligeait lui-même à donner la démission de ses commandements, cela déterminerait le Roi à s’en défaire, et peut-être à lui donner sa place, ou à M. du Châtelet, ou bien à quelqu'un de l’autre parti, que soutenait vivement la Reine.
M. de Castries savait que, depuis quelque temps, M. de Maurepas faisait des plaisanteries de M. de Saint-Germain, pour lui rejeter les cris du militaire, et il croyait qu'il allait tout déterminer — du moins ce fut l’opinion commune. M. de Maurepas avait paru vouloir l'en dissuader, mais sans le forcer. L'autre, ayant commencé, crut devoir soutenir. Alors, en vieux renard, il parut que M. de Maurepas avait fait sentir au Roi qu’il fallait nommer, sur-le-champ, un tiers pour faire finir tout cela, et avait proposé le prince de Robecq, qu’il aimait, qui le méritait, et qui, étant déjà commandant de la Flandre maritime, et alors chef de la division de l’autre Flandre, avait beau jeu. Heureusement, il venait d’arriver à Paris; on l'envoya chercher ; il remercia dès le mème jour, et tout fut dit. Il parut résulter, de là, que M. de Castries n'avait fait qu'une cacade, que M. de Saint-Germain n’en parut que beaucoup plus affermi, et tout l’autre parti un peu plus reculé.
Si j'avais accepté le troc et que j’en eusse été averti, j'au-
(1) Le Somnambule, comédie en un acte, en prose, par Pont de Veyle, représentée au Théâtre-Français en 1759.
rais pu avoir le Iaïnaut, mais aussi, alors, l'événement ne se serait peut-être pas produit, et j'aimais autant garder le commandement que j'avais depuis vingt ans et qui, au moins quand j'étais chez moi, m'y laissait libre, au lieu que j'y aurais eu, en effet, l'agrément de commander chez moi, chose très belle, mais aussi l'embarras d’une représentation continuelle et minutieuse, qui ne m'aurait jamais laissé de repos nulle part.
Cet événement fit grand bruit, et le coup manqué ne parut pas faire bien pour M. le marquis de Castries. Tout le 8, où je dinai chez M. de Vergennes, je m'instruisis à fond de ce que je viens de dire. Je vis les ministres; je fis beaucoup d’affaires, et il me parut que je gagnais en considération et que je ne pouvais être plus agréablement que je ne l’étais à Versailles, d'où je revins, le soir, fort content que cette affaire, étant bien finie, ne me tracassât pas davantage, d’autant que cela donnait espérance de tranquillité pour l'avenir. Je n'aurais pas dû croire étre quitte de M. de Castries, dans mon pays, par lui-même. On pensait qu'il se retournerait pour tirer parti de sa fausse démarche. Quelques jours après, j'eus une curieuse conférence avec M. le prince de Robecq, mon ami, qui me fit voir son ordre qui n'était qu'un Par le Roi, comme le mien, pour commander dans toute la Flandre et le Iainaut. Et nous nous accordâmes pour rendre tranquille tonte l'étendue immense que nous avions à nous deux.
Le 11, on trouva mort chez lui M. Bouret (1), un des plus riches fermiers généraux, qui avait bâti tant de palais et s'était dérangé, à la fin.
C'est dans ce temps-là, que M. Necker, du consentement de M. Taboureau, fit donner l'arrêt qui réunissait six régies différentes en une seule, affaire dont il devait résulter deux millions d'épargne, mais pour laquelle il fallait toujours faire
(5 Etienne- , d'abord trésorier général de la Maison du Roi 1781, puis fermier général {1743 . et administrateur des Postes, enfin secrétaire de In Chambre et du Cabinet du Roi en 1769. ir joui d'une fortune immense, il mourut insolvable, et, croit-on,
des emprunts. On ne vivotait qu'en augmentant la dette nationale, et l'argent manquait, ce qui nous retenait pour la guerre, mais nos armements augmentaient et tout s’échauffait. On doutait que M. de Taboureau et M. Necker pussent s’accommoder; cependant cela allait encore.
Le 14 et le 15 avril, je fus à Versailles : j'y eus une curieuse conversation avec M. de Sartines, à qui j'exposai mon plan, plutôt politique qu'autrement : il était au pinacle, parce que la Marine n'avait jamais eu tant d'argent, qu'il faisait beaucoup armer, qu'il avait détruit la plume, et qu'il venait de faire des promotions immenses. Cela réveillait notre Marine et paraissait la tirer du néant.
Je m'informai beaucoup de l’arrivée prochaine de l'Empereur qui, ne voulant aucun honneur ni fête, ne paraissait pas faire événement, quoique c’en fût un, et, en gros, on n'était pas aise de son arrivée. La Reine ne cessait de courir à Paris, et le Roi à la chasse.
Ayant appris, chez M. de Sartines, que le chevalier de Borda, savant marin, était de retour de sa curieuse expédition pour lever les plans ct cartes des iles Canaries, et qu’il y avait vu M. Cook qui lui avait donné sa carte, je n’eus rien de plus pressé que de l'aller chercher.
Le 16 avril, je me rendis chez lui. 11 me fit le plus grand plaisir en me montrant et me confiant les cartes gravées que M. Cook lui avait remises lui-même, ct dont l'ouvrage ne paraissait pas encore. Par là, je fus à même de perfectionner encore la mienne. 11 se trouva que M. Cook l'avait suivie en entier, et même ses fautes, Ainsi, je fus cause qu'il la donna en hémisphère, mais la projection de la mienne était plus grande et plus curieuse. Je la corrigeai, d’abord, sur celle de M. Cook, et je m'y adonnai en entier pendant trois jours, allant suivre le travail chez le graveur, de sorte qu'après, elle fut tout à fait à perfection; c’est un curieux morceau, et complet en son genre.
Je reviens à ma conversation chez M. Borda : après avoir dit tout ce qui regardait ma carte, il m’apprit qu’étant à Ténériffe, M. Cook y était arrivé, montant encore la Résolution,
bâtiment qui durait plus à faire des tours du monde qu'à rester dans le port. M. de Borda m’assura qu'avec le radoub convenable, un vaisseau durait dix-huit ans à la mer, et ne durait que douze ans dans un port. Il me fit un détail curieux de ce fameux Cook, homme simple et ferme et voyant bien, me dit qu'ils avaient été très bien ensemble, qu'il l'avait engagé à aller faire le tour de l'ile de M. de Kerguelen qui n’avait pas seulement osé la tourner; que c'était le 18 août 1776 qu'il l'avait quitté à Ténériffe et l'avait vu partir pour aller ramener son tacticien à Taiti. Nous espérions que, de là, il tenterait vers le nord de la Californie (c'était pour son troisième tour du moude, les deux premiers nous ayant plus instruits et fait plus de découvertes qu'aucun navigateur, après Magellan).
M. de Borda me fit voir le travail superbe qu'il venait de faire pour lever les iles Canaries, se servant, comme il faut, des distances à la lune pour les grands points isolés, des montres pour les points prochains, et des relèvements trigonométriques et de l'estime pour les petites distances. Au moyen de quoi, le grand problème des longitudes était résolu, et cela s’accordait avec mon mémoire des longitudes envoyé à l'Académie de Brest.
Il m'apprit qu'il avait levé trigonométriquement, et à la rigueur, la hauteur du mont de Ténériffe, sur lequel il avait monté ; que sa hauteur sur la mer était juste de 1904 toises de France et, du haut, son horizon de 43 lieues marines de 20 au degré ; ainsi que, du pont des vaisseaux, en temps superbe, on peut en découvrir la cime, de 50 lieues terrestres de 25 au degré. Cette longue conférence m’enchanta.
Le jour d'après, je suivis, comme j'ai dit, l'ouvrage de ma carte, et je montai, un jour, avec le duc d'Havré, sur le comble de sa nouvelle maison, où je l’engageai à faire une plate-forme d'usage, qui sera une des plus belles vues possibles.