‹ Journal inédit du duc de Croÿ, 1718-1784; (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

SAINT-GERMAIN

« Vous voudrez bien en informer les commandants des places de votre commandement. »

Il y'avait furt longtemps que l’on n'avait entendu parler de cette charge. Il paraît que c'était plus, même, que n’avait été M. de Crémilles, ayant le travail avec le Roï, comme M. de Saint-Germain, à son départ. 11 donna tout de suite audience et fut tout installé. Le parti du duc de Choïiseul en badina beaucoup, alors, parce qu'il était jeune, et que, bon garçon et aimable courtisan, on ne l’attendait pas là ; mais, ensuite, cela l’éloignait fort, et fit bien baisser son parti.

Voici ce qu’il y a de plus vraisemblable sur ce qui amena M. de Montbarrey qui, depuis trois ou quatre ans, avait obtenu un diplôme de l'Empereur, de prince de l’Empire, pour les anciens services de sa Maison à l’ancienne Maison de Bourgogne d'Autriche, étant d'une grande Maison de Franche-Comté. On l’appela donc, comme on a vu ci-dessus, « le prince de Montbarrey. »

M. de Maurepas avait toujours le principal crédit auprès du Roi, et sa femme sur lui, car tout en paraissant simple, malgré son esprit, sa femme avait toujours eu la plus grande influence sur lui, et il ne faisait rien que par elle.

Tous deux étaient très attachés et flattés de leurs alliances, lui avec la Maison de la Rochefoucauld, dont il parlait souvent avec satisfaction, elle avec la Maison de Mailly:il en résulta les plus grands événements.

La liaison ancienne de M. de Maurepas avec la famille de La Rochefoucauld et, nommément, avec la duchesse d’Anville, qui, par la vivacité de son esprit, avait tourné aux Encyclopédistes et aux Economistes, fit naître son grand

il. 16

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attachement à M. Turgot. C'est ainsi qu'il donna M. Turgot au Roi et que tous deux rendirent, sans qu'il s’en doutàt, le Roi économiste, parlementaire, d’abord, jusqu’à la rupture de ces deux partis ; enfin, c'est ainsi que le Parlement fut remis, les Economistes établis à la Cour, et que ce nouveau système y prit pied.

L'autre objet, c'est-à-dire le goût de Mme de Maurepas pour son alliance de Maïlly, détermina l'événement du prince de Montbarrey. Celui-ci avait épousé une Maiïllÿy, ce qui le mettait au mieux en Cour, depuis que Mme de Maurepas, sans le paraitre, et malgré son grand âge, y avait si beau Jeu.

M. de Montbarrey était un très bon garçon, franc, gai, ouvert, et il avait servi au micux. À Soueste, quand j'y fus attaqué, et n'étais entouré que de mourants, il s’y porta de bonne grâce et nous fut bien utile. Il avait une très bonne réputation, était inspecteur d'infanterie, bon travailleur, et réussissait d'abord. Malheureusement, il avait été nommé rapporteur dans le cruel conseil de guerre de Lille, qui fit tant de tort à M. du Muy, et était si impliqué dans cette affaire, que toute l'infanterie était déchainée contre lui (1). Mais, M. du Muy étant devenu ministre de la Guerre et maréchal de France, on n’en avait plus osé parler, Sans cette malheureuse affaire où il n’y avait pas de sa faute, on l'aurait vu de meilleur œil à cette place, mais une fois là, on ne lui en devait pas moins faire sa cour.

Comme il était de Franche-Comté, ainsi que M. de Saint- Germain, ils avaient été anciennement amis. Au retour de M. de Saint-Germain, après sa disgrâce de Danemark, M. de

(1) Cf. les Mémoires secrets, à la date des 27 juin 1774 et 20 juin 41775 : « M. le comte du Muy, le nouveau ministre de la Guerre, est, en général, très peu agréable à l'Infanterie. depuis le jugement du Conseil de Guerre de Lille, auquel il présidait et où l'on prétend que les formes ont été violées. »

I a déjà été parlé de ce Conseil de Guerre ci-dessus pp. 62 et 123. Son objet était « une scission survenue, dans le régiment Royal Comtois, entre le corps des officiers, dont le plus grand nombre avait été cassé ». M. du Muy avait pris parli pour le chevalier de La Motte, lieutenant-colonel du régiment, qu il nomma, dès son arrivée au ministère, lieutenant de Roi à Saint-Omer.

Montbarrey, bon et franc aussi, l'avait accueilli dans le temps que personne ne le voyait, ]...ce qu’il'ne se montrait pas. On assure qu'il lui avait d’abord offert cent mille francs, avec l'habitation, dans un de ses châteaux de Franche-Comté. M. de Saint-Germain était bon ami et très reconnaissant. Dès qu'il fut en place, on assure qu’en voyant M. le prince de Montbarrey, il débuta par lui dire : « Je ne peux pas trop reconnaitre votre amitié, et il ne tiendra pas à moi que vous n'ayez pas ma place! »

Ensuite, sentant, à son âge, l'embarras des détails de sa place, ayant des systèmes nouveaux qu’il voulait rendre durables après lui, persuadé de leur bonté, M. de Saint-Germain travailla d’abord en conséquence. L'alliance de la Mailly avec de Madame de Maurepas venait à merveille à l'appui de tout cela. Elle ne cherchait qu’à l’avancer. Ainsi, dès que M. de Saint-Germain eut fait connaitre ses bonnes intentions, tout se réunissait : c'était un gage et un lien de société entre M. de Saint-Germain et M. de Maurepas qui les soutenait tous deux; tous deux avaient la confiance du Roi ; il ne fut plus question que de profiter du bon moment, la maladie de M. de Saint-Germain faisant sentir qu'il avait besoin d’un second. Monsieur ne pouvant aussi que travailler pour son capitaine des Gardes, on voit que tout concourait au même point. Telle est l'origine de cette nomination, d'autant plus importante qu’elle assurait la durée du plan de M. de Saint-Germain et pouvait mettre fin à ancien parti des Choiseul, chose encore adroite de M. de Maurepas.

Une grande intrigue, dont on parlera après, fit que M. Turgot, quoique cela ne parût pas le regarder, fit alors rappeler M. le comte de Guines de son ambassade d’Angleterre où ilétait fort aimé. C'est le 3 mars qu'il revint à Versaïlles. Il paraît que cela remit M. Turgot au mieux avec M. de Maurepas. Les édits de M. Turgot, refusés du Parle. ment, devaient ou l’écraser, ou l’affermir. Il fit sentir au Roi l’avantage du système des Economistes, qu'ils ne travaillaient que pour soulager le peuple contre l'oppression des

riches et des seigneurs à droits outrés ; qu'il était affreux que le Parlement s’opposât, dans le but de se faire valoir, à des édits où tout était au soulagement du peuple, cherchant toujours à toucher le Roi dont le cœur était bon, et à le porter en faveur du pauvre peuple. M. de Maurepas, par madame la duchesse d’Anville, et tous ceux de cette espèce de secte décidée et séparée du reste de la Nation, pressaient pour profiter du moment, de sorte que le Roi, se laissant entrainer à ce parti, fut très piqué du refus du Parlement, et il en résulta qu'au lieu de le culbuter, M. Turgot s’empara tout-à-fait de l'esprit du Roi et lui fit prendre ses principes, si opposés au gouvernement. Cela changeaïit la face de tout, et acheminait au fameux système de M. de Mirabeau sur la liberté absolue.

Le 3 mars, on manda la grande députation à Versailles, où ils remirent les remontrances quatre -jours après, et, le 1 mars, le Roi fit revenir la grande députation avec les plus crandes formes, Il leur dit qu’il avait vu avec soin les remontrances, qu'elles ne contenaient rien qui n’eùt été prévu en rcperfectionnant les édits, qu’il ne voulait que le bien de son peuple, qu'il était aussi jaloux des droits de sa noblesse, mais qu’il entendait que sa volonté, qui n'était que pour le grand bien de la Nation, fût enregistrée.

Le Parlement, de retour à Paris, resta, ce soir-là, et tout le 8, assemblé. Il y eut des avis vifs. Le vieux prince de Conty, mourant, était toujours à la tête de l'opposition, ainsi que presque tous les Pairs, hors les La Rochefoucauld, dévoués à M. Turgot. Enfin, il fut arrêté simplement d'itératives remontrances, sans protestations, ni tous les coups de force dont 1l avait été question. Il est vrai qu'en enregistrant par le Lit de Justice à Versailles, c'était porter avec soi la protestation.

Le 12 mars, M. Turgot et son ami d'Angiviller (1) et M. de Malesherbes (car tous les autres du Conseil étaient contre) ayant gagné entièrement le Roi, l’ayant même, à ce qu'il parait, mis tout à fait dans leur système économiste, le Roi

(1) V. la note de la page 136.

convoqua le Parlement à Versailles, pour y tenir son Lit de Justice. On voyait avec peine qu'il renonçait à les venir tenir, suivant l'usage, à Paris, ce qui, gênant les Rois, les retenait. 11 paraissait qu’à l'avenir, on les tiendrait à Versailles. C'est donc là que se tint, le 12 mars, ce grand et fameux Lit de Justice qui fut comme l'établissement et le triomphe du nouveau système économiste de liberté et de confusion des divers états. |

Les édits furent enregistrés, le Roi séant en son Lit de Justice à Versailles, ce qui, suivant le Parlement, est un abus despotique d’autorité qui porte avec lui sa protestation.

Le Parlement, revenu à Paris, s'’assembla deux jours de suite ; il y eut des avis très vifs pour faire soit des protestations, soit même des arrêts de défense d'exécution ; mais on craignit d'achever d’aigrir le jeune Roi qui trouvait étrange qu'on s’opposât au bien qu’il voulait faire au peuple, eton se contenta d'arrêter encore d'itératives remontrances, ce qui détermina, pour lors, de grands événements.

Le 3 mars, à midi, se passa un cruel événement, en public, devant le Colisée : le prince Frédéric de Salm (1), frère de ma belle-fille, qui, par son jeu et l’inconsidération de ses propos, se faisait souvent des affaires, et qui n'était pas aimé, eut publiquement une affaire avec M. de Lanjamet (2), que le public prit mal et, quoiqu'il eût été blessé, on jugea qu'ils recommenceraient. 11 se passa plus de quinze jours des plus désagréables par les propos du public, et, quoique cela ne nous regardât pas, rien n’était plus fâcheux. Enfin, le prince Frédéric rascommoda tout cela au mieux, le 22 mars, où il se

(4) Frédéric-Othon-Francois-Christian-Philippe-Henri, prince de Salm- Kirbourg, wildgrave d'Hamm, rhingrave de Stein, etc., fils ainé du prince Philippe-Joseph de Salm Kirbourg, né le 13 mai 1145, marié le 29 novembre 1181, avec Jeanne-Francoise de Iohenzollern Sigmaringen, menait une existence fort dissolue.

On trouve un écho de son duel avec M. de Lanjamet, duel où le prince avait joué un rôle peu honorable, dans les Mémoires de Ségur et dans la Correspondance de madame du Deffand.

(2) Le chevalier de Lanjamet, originaire de Bretagne, capitaine au régiment du Roi (infanterie), en 1115.

battit de la manière la plus noble et qui lui fit le plus d’honneur. Il fut encore fort blessé, mais au moins, cette cruelle affaire se termina de la seule façon à contenter tout le monde.

Avant tout cela, deux ordonnances de M. de Saint-Germain firent grand bruit : la première fut celle des carabiniers, que Paris voulait faire détruire entièrement, mais qui fut confirmée en partie et, en réalité, anéantie dans la suite. Ainsi, M. de Saint-Germain n’eut qu’à moitié le démenti, làdessus.

Mais ce qui lui fit un tort sans rémission fut l'ordonnance du 24 janvier, qui parut le 5 mars, de la gendarmerie. Le déchainement de la Nation (les mousquetaires, surtout, étant détruits), était complet contre eux, et on ne voulait pas qu'ilen restät l'ombre. Cependant, M. de Castries fit si bien auprès de Mme de Maurepas, etun peu de la Reine, que le Roi passa cette ordonnance comme le fit M. de Castries lui-mème, et obligea M. de Saint-Germain à la signer, et mème à la soutenir sans l'avoir lue : par cette ordonnance, on déclarait sous-lieutenant chaque gendarme, ce qui n’était que leur prétention douteuse. Cela indisposa tout le monde, et M. le comte de Saint-Germain ne put pas s’en relever devant le public.

Le 25 février, la nomination de M. le prince de Montbarrey, comme adjoint au secrétariat de la Guerre, avait déjà fait grand bruit, de sorte que ces ordonnances-là et tous les changements qu’on annonçait firent un hiver des plus vifs et des plus agités,

Je continuai d’être très incommodé, et cet hiver me vieillit beaucoup. Le 16 mars, pour le première fois, depuis près de trois ans, j'allai à Ivry que je trouvai mieux que je ne croyais. Le 18, de même à Châtillon, par un très beau jour, et j'en fus bien content. Le 19 mars, j’allai, avec l’abbé d’Arvillars, chez l’abbé Nollet (1), voir un charmant cabinet d'histoire

(1) L'abbé Jean-Antoine Nollet, le célèbre physicien, étant mort en 17170, il doit s'agir ici de l'abbé Nolin chanoine de Saint-Marcel, auquel on doit l'introduction, dans les jardins français, de plusieurs arbustes étrangers. 11 fut le premier directeur de la pépinière du faubourg du Roule, destinée à

naturelle, et ses arbres rares. J'y trouvai que le terrible hiver que nous venions d'avoir avait tout ravagé, comme en Flandre. Toutes les classes des alaternes, filarias et lauriers de toute sorte étaient mortes, chez lui, comme dans mon jardin à Paris et comme à l'Hermitage, et je vis que les grands hivers étaient les mêmes.

Enfin, me remettant un peu et apprenant que les ordonnances s’apprètaient, je fis un effort pour aller à Versailles où M. de Saint-Germain était mal, et où le moment était critique. Le 21 mars, de bonne heure, j’allai donc à Versailles. Il fut impossible de percer chez M. de Saint-Germain, qui n’était pâs bien. Je ne pus voir que M. de Fumeron qui n’annonçait rien de bon. J'avais une promesse ou parole du feu Roi pour le gouvernement de Condé pour mon fils, en cas que je vinsse à manquer avant qu'il fût maréchal de camp, temps où on lui promettait la survivance; mais j'appris que la nouvelle ordonnance détruisait tout, hors les survivances dont les brevets étaient expédiés. La tête m'en tourna.

Je ne pus, ce jour-là, que faire un diner agréable chez M. de Vergennes. C’est le premier diner que je faisais depuis trois mois que je gardais le plus.extrème régime.

Le 22 mars, de bonne heure, j’eus des conférences à fond avec M. le comte de Saint-Germain, MM. de Montbarrey, Fumeron et Charlot. Je vis que le moment pressait pour que la nouvelle ordonnance ne fit pas tort à la lettre ou à la parole du feu Roi. Je trouvai M. le comte de Saint-Germain très tombé et affaibli, non de son travail, mais de sa terrible grippe qui l’avait assommé. Il me traita toujours bien, mais me renvoyait à l'ordonnance qui allait paraître et dont je serais, disait-il, content. Je vis bien qu’il ne m'entendait pas et croyait que je ne lui parlais que de moi : en effet, je venais d'apprendre que nous restions, notre vie durant, comme nous étions, pour les gouvernements, mais il s'agissait d’une assurance pour mon fils! Je lui donnai des mémoires sur les autres objets principaux, et le trouvai de même inexorable

l'acclimatation des arbres et des végétaux exotiques, ct a public, en 1755, avec l'abbé Blavet, un Essai sur l’agricullure moderne (1155).

et si fatigué, qu'on n'en pouvait, alors, tirer grand'chose!

Avec M. le prince de Montbarrey, que je trouvai fort bien et comme à son ordinaire, nous cherchâmes des tempéraments, de même avec M. Fumeron, qui en proposait d’autres. M. Charlot fut plus net et me conseillait d'appuyer sur le brevet de survivance, puisque j'avais une promesse. Je savais que ce mot de survivance les révoltait tous, de sorte que j'étais fort embarrassé. Charlot fit encore enregistrer de nouveau et au mieux notre lettre de promesse au bureau particulier de M. Vezier.

Quoique M. le comte de Saint-Germain ne dinât que tèteà-tète avec sa vieille femme qui venait d'arriver, il me dit de rester à diner avec son neveu et sa nièce. J'y fus très agréablement et fort à notre aise.

Ieureusement, en partant de là pour monter dans ma chaise et revenir à Paris, je trouvai M. d’Ervillé, ce commissaire des Guerres que M. de Saint Germain avait fait venir et avec qui j'avais renouvelé grande connaissance, et que mon fils avait vu à Belfort. De hasard, je lui parlai de mon affaire, et il m'avoua d’abord que c'était lui qui faisait l'ordonnance en question. Alors, avec feu, et lui disant que la tête m'en tournait, je lui fis lire la lettre originale de promesse. Le mot parole le frappa. M. de Saint-Germain m'avait bien dit aussi: « Avec la parole du feu Roi, vous ne pouvez manquer ! » Mais l'ordonnance sous presse ne réservait que les survivances par brevets expédiés. M. d'Ervillé dit qu'il fallait faire vite donner un de ces brevets. Je partis là-dessus, et, de retour à Paris, avec mon fils et ma belle-fille, nous fimes les lettres et mémoires les plus forts. Le lendemain, mon fils porta le tout au poste à M. d'Ervillé qui répondit de le pousser, mais c'était attaquer la chèvre par les cornes.

Le surlendemain, mon fils ÿ retourna et y resta deux jours. De retour le 26 mars, pour diner à Paris, il nous dit que Charlot avait fait un bon extrait, ou feuille de mon mémoire, et devait le donner à M. de Saint-Germain pour qu'il le mit dans le portefeuille du premier travail. Il s'agissait de savoir s’il y était et si cela était en bon train.

Ce soir-là, j’allai, à cet effet, à Versailles. Je forçai la porte à l’hôtel de la Guerre, et je vis M. de Charlot. Il me confia qu’il avait bien fait la feuille, qu'il l'avait donnée à M. de Saint-Germain, qu'il l'avait bien lue, mais qu’il la lui avait rendue et n'avait pas voulu la garder. Donc, non seulement l'affaire n’était pas dans le portefeuille, mais encore elle était renvoyée. Il ajouta que le ministre lui avait seulement dit qu'il n’était pas question de cela. Nous étions donc très loin de notre compte.

J’allai chez le ministre qu'on m'assura qu’on ne verrait pas de plusieurs jours. Je demaudai si M. d’Ervillé n’y était pas : heureusement le suisse me dit qu'il était peut-être dans un des bureaux. Je le trouvai, comme de hasard, et fort heureusement, au secrétariat où l'on m'avait dit qu'il n’était pas. Il m’assura avoir bien parlé, mais que le ministre n’avait pas voulu l'écouter et avait dit que, comme ce n’était qu’en cas de ma mort, il n’en était pas question. Je lui fis sentir que, par son ordonnance future, nous ne tenions plus rien; il en convenait, était bien disposé, et me conseilla d’en reparler. Je revins écrire le mauvais état des choses à Paris, et j'étais au désespoir. Le soir, j'allai au coucher et fus bien traité. C'était là que le Roi marquait le mieux les distinctions par le bougeoir; nous l’avions le plus souvent, mon fils ou moi.

Le 28 mars fut tout différent. J’eus, à midi, une bonne conférence avec M. de Maurepas, d’où sortait M. de Saint- Germain, qui le ménageait fort. Je lui fis lire la lettre originale de promesse, où était le mot. Je lui montrai le petit plan gravé de nos terres sur la carte de France, où la position et l’ensemble le frappa, ainsi que ma remarque que le. château (1) est dans la ville, de toute ancienneté, ainsi que ce n’est pas nous qui avons cherché la place de guerre, mais elle qui nous a cherchés.

Il saisit d’abord : « Mais malgré votre promesse, l’ordonnance sous presse va vous faire tort! » Je lui fis voir que M. de Saint-Germain, mon vrai ami, ne sentait pas les con-

(1) Le château de Condé.

séquences ni les formes. Non seulement M. de Maurepas en convint, mais il appuya fort sur ce qu'il ne sentait pas assez les nuances de la noblesse, que c'était l’État français, que la noblesse vivait du militaire, que la Cour en tirait son éclat. Il dit : « 11 se plaint qu'il y a trop de noblesse en France! »

Le voyant si bien disposé, je lui laissai une note que j'avais faite exprès pour lui, où je démontrais que ce n'était qu’une forme à donner, dès que nous avions l'assurance, et qu'il fallait nous défendre contre la nouvelle ordonnance. Il prit sans difficulté ma note, il promit de la porter au travail du lendemain, et de l’appuyer pour qu’on me mit en règle. Assistant aux travaux, M. de Maurepas était réellement comme un premier ministre. |

De là, j'entrai chez M. de Saint-Germain, et, son valet de chambre m’ayant donné une feuille de papier, outre la forte lettre que j'avais faite devant, je fis un bon prêt à signer où le Roi, reconnaissant la promesse du feu Roi, ordonnait que mon fils fût compris dans la liste des survivanciers, réservés dans le cas de la nouvelle ordonnance. Cette fois, M. de Saint- Germain m'écouta bien, lut tout, et dit : « Ce n’est qu’une forme à y mettre! » Je le priai donc de mettre ces deux pièces dans le portefeuille du travail du lendemain, disant avoir arrangé tout avec M. de Maurepas, etil me le promit à deux fois. J'en prévins aussi son premier secrétaire.

Par là, l'affaire prenait bien mieux, et il fallait voir l'issue du travail.

J'allai au diner de la Reïne, qui ne parlait qu'aux jeunes gens ; elle faisait gras, et le Carème n’était plus guère d’usage, mais, dans les cabinets, on ne servait encore que du maigre.

Ayant été malade tout l'hiver et ne voulant plus, à mon âge, importuner la jeunesse, je ne m'étais présenté pour souper qu'une fois, à mon arrivée, et j'avais été accepté. Je me présentais à la fin de l'hiver, pour la dernière fois. Je fus accepté et nommé des premiers, et, en général, le Roi marquait bien mieux les rangs que le feu Roi, qui faisait faire ces listes par ses maîtresses,

Nous étions à la grande table et à l'aise, vingt-cinq, dont dix femmes. C'étaient presque tous des anciens, des grandes charges et des gens bien choisis. 11 se trouva sept personnes plus jeunes, mais bien choisies aussi, à la petite table. En général, je trouvai tout cela beaucoup plus séant et mieux entendu que dans l’ancien temps. Ily avait toujoursle Roi etla Reine, Monsieur et Madame, M. le comte d'Artois, et la petite comtesse d'Artois, grosse à mi-terme et la seule — ou plutôt son mari, — qui donnât progéniture. Cela faisait des soupers de famille et, de plus, comme dans les anciens petits cabinets, mais mieux choisis et d'un fort bon ton. Je m'y trouvai très agréablement. Ensuite, le Roi et toutes les dames jouaient assez longtemps, et, pendant ce temps, nous autres qui ne jouions pas, nous allions chez M. et Mme de Maurepas qui logeaient tout à côté dans les cabinets et rassemblaient toute la bonne compagnie, ce qui était commode et agréable. Le Roi était au mieux, très gai, parlant, polissonnant, mais réellement très aimable. Enfin, j'avoue que je trouvai tout cet intérieur beaucoup plus aimable qu’on n’aurait pu croire, et toute cette journée se passa d’une manière charmante.

Le 29 fut encore très important : croyant l'affaire en bon train, je craignais de faire des démarches, de peur de la gâter. J'allai, cependant, après le lever, en causer avec M. de Fumeron. Il me dit tou;ours qu'il n’aimait point les tempéraments et les tournures qu’on voulait y mettre ; que l’ordonnance qui allait paraître, n’admettant point tout cela, détruisait tout ce qui n’était pas brevet dans la poche, et même qu'il fallait qu’on fût comme pourvu et qu'on eût prèté serment. Cela me paraissant très vrai, quoique difficile à obtenir, puisqu'on s'était fait la loi de ne pas accorder de survivance, je fis une autre forme de bon pour que le Roi ordonnät qu’on expédiât un brevet daté d’avant l'ordonnance, et je courus chez M. de Maurepas pour lui dire mon inquiétude.

Je fus agréablement surpris qu'il me prévint en me disant qu'il en avait, ce même matin, parlé au Roi de lui-même, et, lui ayant dit qu'il avait lu la lettre de promesse du feu Roi,

écrite comme de sa part, par M. de Monteynard, que le Roi avait dit : « Mais après, il demandera pour son petit fils, et nous voilà tombés dans l’héréditaire que nous voulons éviter!» A quoi M. de Maurepas lui avait répondu : « Mais il a la promesse, et son fils est un bon sujet! » Et le Roi avait répliqué : « Oh! pour cela oui, et cela mérite considération ! »

Sur quoi je dis à M. de Maurepas que rien n'était sûr et net, que le brevet de survivance, Il me répondit qu'il l’avait entendu comme cela, et lu mon projet de feuille ou de bon pour donner à signer au Roi, pour demander le brevet de survivance. Je voulus le lui laisser ; il me dit : « Non! j'ai parlé, j'en ai même causé avec M. de Montbarrey. Donnez cela à M. de Saint-Germain, qu'il le mette dans son portefeuille! » |

J'y courus. J'eus beaucoup de peine à percer jusqu’à lui. M. d'Ervillé, enfin, me fit entrer. Je lui dis la façon obligeante dont le Roi avait répondu, et que je le priais de me rendre l’autre projet de bon et de me mettre celui-là à sa place. Il ouvrit un portefeuille peu garni où cela était à la tête. Il me le rendit, et mit le nouveau à la place. M. de Fumeron était là, je le priai de dire son avis. Il dit très obligeamment qu’il n’y avait que le brevet de sùr, et appuya, ce qui fit encore bien. Enfin, M. de Saint-Germain, me le montrant dans le portefeuille, qu'il referma, me fit une mine d'amitié et signe de le laisser, et se remit à son bureau sans m'avoir dit un mot.

Toujours souffrant et incommodé d’avoir soupé la veille, j'allai manger un morceau chez M. de Sartines, où nous n'étions que quatre en tout, ct où je parlai marine à mon aise et dans les grands principes : M. de Sartines parut m’écouter avec confiance.

Étant allé chez le Roi, on m’assura que M. de Saint-Germain ne travaillait pas ce jour-là, que c'était pour le lendemain. Ainsi, je restai désœuvré à écrire tout cela à Paris.

Le soir, à l'Ordre, j'appris qu'avant le Conseil des Dépéches, dont il était, il était entré et avait travaillé un gros quart d'heure. On dit que c'était pour signer la régie des

vivres. Comme il pouvait avoir fait passer son petit portefeuille où était mon affaire, je courus chez son premier secrétaire, mais il ne savait encore rien, le portefeuille n’étant pas revenu à lui, et lui n'ayant point été appelé. Ainsi, il me remit au lendemain, soit pour savoir si l'affaire avait passé ce jour-là, ou serait mise au travail du lendemain, de sorte que je revins, fort inquiet, chez moi, tout tenant à un fil dans pareille affaire, et n’y ayant de sûr que ce qui est fait.

Le 30 mars, j'allai de bonne heure chez le premier secrétaire de M. de Saint-Germain, où je trouvai heureusement M. de Fumeron, car, dans toute cette affaire, il s’est trouvé une infinité de rencontres heureuses, marquées au coin de la Providence.

Le premier secrétaire me dit qu'il n’y avait rien de fait, qu'il n'avait pas travaillé la veille, que ce serait pour ce soir-là.

M. de Fumeron me dit qu'il croyait l'affaire sûre et comme faite, mais qu’il était fâché que j’eusse consenti à la réduction du gouvernement de Condé après moi, de dix-huit à douze, attendu que, puisque c'était une chose antidatée, censée faite devant l'ordonnance, temps où 1l n’était pas question de réduction, c'était montrer le faux de la date et lui attirer d'autres représentations du même genre, en citant cet exemple-là. A quoi je répondis que l'intérêt ne m'arréterait pas, que ce dont j'étais le plus flatté, c'était la façon dont le Roi prenait la chose par le mérite de mon fils, mais que je ne savais pas d'où venait qu'on eût dit que je consentais à la réduction, puisque je n'avais rien dit, ni eux non plus, ni à M. de Saint-Germain, ni à M. de Maurepas ; ainsi, que je niais d'y avoir consenti. Il me dit que c'était Charlot qui venait de lui dire avoir porté la feuille de la valeur du gouvernement et de la réduction, qui le lui avait dit.

Je revins attendre mon fils chez moi; il arriva à midi, et je fus fort aise de m'aboucher avec lui pour tout cela.

Pour savoir d’où venait qu’on disait que j'avais consenti à la réduction et voir si M. Charlot avait donné sa feuille, j'allai chez lui. Il m'avoua que c'était lui qui avait dit que je

consentais, qu’à la vérité la feuille ne le portait pas, mais qu’on l’accorderait sur ce pied-là. Je me plaignis fort, faisant remarquer que, comme grâce du feu Roi, je devais être sur l’ancien pied. 11 me dit que, comme je ne serais daté que devant l'ordonnance, et la seule survivance accordée sous le nouveau règne, 1l croyait qu’on ne l’accorderait que comme cela.

Ainsi, si mon fils perd 7.000 livres de rente, ce sera de la faute de Charlot, qui a avancé cela, croyant la “chose propre à déterminer le ministre.

Quatre heures après, ayant élé aux informations avec mon fils, nous apprimes qu'il était bien vrai que M. Charlot n’avait rien mis sur la feuille qui était l’extrait de mon mémoire et de mes pièces, mais qu’on ajoute toujours, à la fin de pareille feuille, la valeur du gouvernement, tant en appointements qu'en émoluments, et que, de plus, M. Charlot, sachant le contenu de la nouvelle ordonnance et combien les réductions tenaient à cœur, il avait malheureusement ajouté, de plus, sur cette feuille-là : « Ledit gouvernement est réduit à 12.000 francs. » C'était la le mal, si le Roi mettait: « Bon à expédier avee la réduction », et cela devenait très embarrassant, s’il mettait seulement : « Bon à expédier », sans rien spécifier, d'autant que cela était renvoyé à M. Charlot, qui tenait à cette réduction, quoique je lui eusse fait voir que c'était faire tort à leur ordonnance, en montrant que ce qui ne devait être que l'expédition d’une ancienne grâce, avait été accordé depuis l’ordonnance, et que, comme c'était à lui à en renvoyer la feuille à expédier à M. de Fumeron, qui l’entendait mieux, il ne pourrait expédier que conformément à la note que lui enverrait Charlot.

Je fis passer à M. de Maurepas, avant le travail, une note pour faire sentir qu'il fallait une simple expédition de brevet de survivance sur l’ancien pied, comme chose accordée depuis cinq ans.

Le travail, le Roi étant revenu exprès de fort bonne heure de la chasse, commença à six heures et en dura près de troïs. M. de Maurepas assistait à ceux-là, M. de Saint-

Germain l'ayant demandé d’abord, et cela s’étant continué. Par là, M. de Saint-Germain se soutenait, et c'est ce qui avança, comme j'ai dit, M. de Montbarrey par reconnaissance de la part de M. de Saint-Germain et par suite de la parenté de madame de Maurepas. Ce fut le premier travail où M. de Montbarrey assista, lut et rapporta, ce qui le mettait en train, et le Roi en habitude de l’entendre.

Ne pouvant rien savoir du travail que par M. de Maurepas, mon fils y alla avant souper et vint m’annoncer qu'il lui avait confié que l'affaire était accordée, mais avec la réduction. J'y allai à dix heures du soir : il y avait une petite table bien garnie. Quand on fut sorti de la grande, M. de Maurepas se trouvant à côté de moi, je lui dis que je ne savais rien, mais que j'étais content, dès qu'il y était. Il me dit : « Voyez M. de Saint-Germain, et je crois pouvoir vous dire que vous serez content! » Je lui dis : « Sûürement! surtout si on a traité l'affaire comme elle doit être de vieille date! »

M. de Montbarrey s'étant trouvé seul, je lui dis : « Je crois vous devoir un remerciement, mais je n’en dois rien savoir! » Il me dit : « Je ne peux pas parler! » Je lui répondis : « Sans doute, ni M. de Maurepas non plus, mais il m'a fait entendre que je devais être content! » Sur quoi il me dit : « Cela étant, je peux vous en assurer. Cela est bien, voyez M. de Saint- Germain! » J’appuyai toujours : « Pourvu que ce soit sur Île ton d’une ancienne chose faite, qui est la seule façon de vous tirer d'embarras ! »

J’eus ensuite, avec M. de Maurepas, une conversation sur l'opération générale importante. Sur ce que je dis que je regrettais l'esprit des vieux corps et tant de belles actions perdues, il me répondit : « 11 fallait laisser leurs noms aux régiments qu'on formait de leur dédoublement, mais le Roi n'a pas voulu. Il est malheureux qu’il n’y ait pas d'état civil en France. Il y a trop de noblesse à placer, et pas assez de places. Vous avez raison, dit-il, plus le Roi est grand, plus il y a d'échelons intermédiaires qui mènent à lui! » En général, il paraissait trouver que M. de Saint-Germain, trop habitué

à l'Allemagne, ne suivait pas assez l'esprit de la Nation. Cependant, il assistait au travail, et laissait faire. Je lui dis que si on ne laissait que cinq officiers par escadron, c'était trop peu, de trop qu’il y avait devant, et il en convint.

Nous apprimes là qu’il y avait encore quatre ou cinq grands travaux à avoir; le Roi paraissait si bien s’y porter qu’il revenait exprès de la chasse, ce que le feu Roi n'aurait pas fait. Aussi avait-il promis qu'il ne chasserait pas trop, quand il aurait autre chose à faire, et il paraissait s'appliquer à tous ces changements qui devaient encore durer près d’un mois pour que tout fût décidé suivant le nouveau plan.

Ainsi, nous fûmes, ce jour-là, assurés de cette survivance que les ordonnances inattendues nous auraient fait perdre, malgré les promesses, mais j'étais mécontent de la réduction : tout cela avait tenu à peu de chose et m'avait rudement tracassé.

Le 31 mars, jour des Rameaux, je fis demander audience à M. de Saint-Germain. Il me fit répondre que mon affaire était faite et qu’il ne pouvait pas me donner audience, n'ayant pas un moment de libre, J'allai au long office, à la chapelle, à une heure et demie. Je vis son secrétaire qui me dit que cela était accordé et renvoyé à M. Charlot. Je vis Charlot qui ne voulut jamais rien dire. Je lui fis reproche que c'était sa faute si la réduction y était. Il me dit qu’il n'avait pu faire autrement et que, si cela était accordé sur ce pied, on ne pouvait y rien changer, mais qu’on expédierait bien, et que je pouvais partir. Je revis M. de Fumeron qui avait fait au mieux et qui se plaignait toujours qu'on risquait de faire une planche par la réduction, cela marquant que c'était depuis l’ordonnance arrêtée, quoi qu’on antidatât de devant. J'appuyai partout pour qu’on antidatât de 1775 : on me dit que, cela n’allant plus au Roi, il n’y avait qu'à expédier le brevet. Je vis, en m'en allant, M. d'Ervillé ; il me parut tenir assez à la réduction, parce que c'était lui qui avait fait l’ordonnance et imaginé peut-être les classes. Mais il me dit que, comme une grande partie était en émoluments, cela serait peu sensible, ce qui indiquait qu'on pouvait se tirer d'affaire

par les émoluments. J'insistai partout pour qu'on ne parlât pas de la réduction dans le brevet antidaté, s'il se pouvait, de décembre 1775.

Enfin, n’y pouvant plus rien, je partis de Versailles à deux heures, ayant remis en train l'affaire importante, qui était perdue, malgré la lettre de promesse, si nous n'avions pas agi avant l'ordonnance nouvelle qui, ne gardant que les brevets de la survivance expédiés, détruisait tous les autres bons et promesses, et c'était beaucoup d’avoir remis l'affaire, d’après sa position, le jour de mon arrivée où M. de Saint- Germain, ayant refusé la feuille et renvoyé l'ordonnance, nous écrasait peut-être suns y songer; et nous dùmes beaucoup, là-dessus, à M. de Maurepas.

Il serait curieux de relire, avant ceci, tout ce qui a eu rapport à la même affaire, quand j'obtins, par M. le prince de Soubise et Mme de Pompadour, la survivance de ce gouvernement qu'avait M. le comte le Danois, et on verra, tant pour moi que pour mon fils, combien tout cela a tenu à peu de chose, et combien il a fallu de peine ct de circonstances heureuses pour réussir.

Le 4 avril, voulant faire encore une tentative contre la réduction, qui était réellement mal, puisque les survivances étaient réservées dans l'ordonnance et que, comme c'était une promesse du feu Roi, ce n'était que la réaliser, j'en écrivis à M. Charlot. Il me répondit que, du 2 au soir, cela était à l'expédition chez M. de Fumeron, suivant la forme que le Roi avait réglée.

Le 9, mon fils alla prendre congé; il ne put rien savoir; tout était en l'air et inquiétant. Enfin, pour cette affuire, je reçus, le 13 avril, la patente ct les provisions de la charge de gouverneur de Condé en survivance après moi, pour mon fils, ce qui mit enfin en règle et termina cette grande allaire, Elle était datée du 24 janvier, ainsi bien avant l'ordonnance, et purement et simplement sur le mème pied que moi. Mais, comme cela renvoyait aux états arrêtés par le Roi, la feuille de ces états-là portait la suppression dont nous n'avions jamais pu revenir.

nt, 17

Peu de jours devant, j'avais fait tout terminer pour le partage et la liquidation conforme à la substitution entre mes enfants.

L'’ordonnance des gouvernements, qui parut alors, datée du 18 mars 1776, fit assez de bruit. On trouva qu'on avait tort de montrer ainsi, à tout le monde, tout ce que le Roi a à donner, car, quoi qu'aucune puissance n'en ait autant, on croyait qu'il y en avait encore davantage. On trouvait aussi qu'on avait tort de rendre toutes les récompenses si égales. Les grands wouvernements, qui n'étaient destinés que pour les maréchaux de France et les princes du sang, étaient de 60.000 livres, au nombre de dix-huit. Les autres gouvernements de provinces, au nombre de vingt et un, étaient fixés à 30.000 livres, et ne devaient être accordés qu’à des lieutenants généraux. Tous les gouvernements de villes, au nombre de cent quatorze en tout, étaient fixés, savoir : vingt-cinq à 12.000 livres, vingt-cinq à 10.000 livres, et soixante-quatre à 8.000 livres.

On objectait que c'était trop confondre et égaliser les grâces, qu'il était nécessaire qu’il y eût des nuances plus marquées. En général, il paraissait que M. de Saint-Germain, par esprit de discipline, tombait dans le système de M. Turgot, de l'égalité des conditions, ce qui faisait assez crier dans la noblesse. En outre, cela diminua de beaucoup le nombre des petites grâces que le Roi avait à donner : il y en eut douze, à la vérité, inutiles, de supprimées dans mon commandement.

Il y eut, en outre, pendant ce temps, beaucoup d’édits de M. Turgot qui firent grand bruit, surtout celui des corvées, celui de la suppression des jurandes ou maïtrises, celui de la suppression des charges sur les ports, et celui pour la liberté absolue du commerce des grains, pour l’approvisionnement de Paris.

L'’édit des corvées, ayant l'avantage d'ôter cette dure charge pour le peuple, avait l'inconvénient terrible d'établir un impôt de plus sur les terres, toujours arbitraire, ainsi que son emploi, ce qui ne pouvait manquer de tenir le pain un

peu plus cher, mal plus réel pour le peuple que sa gène d'auparavant.

Pour l'édit de la suppression des maïîtrises, on craignait que cela ne fit tort à la police de Paris. Cependant, il faut avouer qu'à la suite des temps, cela pouvait faire un bien.

Sur les autres édits, on trouvait que le Roi se chargerait toujours de nouveaux remboursements, sans améliorer ses revenus, et, pour l’édit de la liberté indéfinie du commerce des grains pour Paris, on craignait que, dans les mauvaises années, il n’en püt résulter de grands malheurs. Mais M. Turgot ne sortait pas de son système outré de liberté, et assurait que c'était la seule manière de mettre l’abondance, et même le prix moyen à un taux honnèûte.

Tout cet hiver, qui fut des plus vifs, tant pour la force du froid que par le rhume général qu’on eut en Europe, fut très triste, parce qu'on ne fit que parler de réductions, de changements, et qu’en gros, on en jugeait mal, souvent sans les connaître, car tout a son bon et son mauvais côté. Il n’y avait que l’expérience qui püt faire décider dans la suite. Le Roi s'ôtait des revenus et ne les remplaçait pas. On était certain que les réformes ne suffiraient pas, et l'on jugeait qu'on allait manquer de fonds.

Je reviens à ce qui me rewarde : nous fûmes fort tracassés, cet hiver, entre autres choses, par des aventures fâcheuses que le jeu occasionna au prince de Salm. Cela amena, le 22 mars, un second combat qui rétablit les choses, et tout cela nous donna beaucoup de chagrin.

Le 26 mars, j'allai à une course de chevaux dans le terrain qu’on avait arrangé pour cela, dans la plaine des Sablons. Depuis quelques mois, ce goût prenait extrèmement à Paris, et nous devenions Anglais, comme à Newmarket. C’étaient tous des jockeys anglais qui couraient, et tout y était absolument monté à l'anglaise. Cependant, le prince de Nassau (1) gagna, en courant lui-même, et, le jour que j’y fus, un cheval

(1) Charles-Henri-Nicolas Othon, prince de Nassau-Siegen, né en 1755, fils de Maximilien-Guillaume-Adolphe, prince de Nassau-Sicgen, ct de Marie- Madeleine-Amicie de Monchy-Sénarpont, représentait alors la branche

français du haras de M. de Voyer gagna, pour la première fois, sur un cheval anglais. Cette nouvelle folie pouvait donc nous mettre dans le goût de nous attacher davantage à nos haras et aux exercices hardis. De plus, cela attirait beaucoup de monde, et pouvait avoir son bon côté.

La Reine y venait régulièrement. Je montai dans sa loge, qui était charmante : il y avait, peut-être, près de 2.000 carrosses, et c'était un spectacle admirable, quand il faisait bien beau. Le tour des poteaux était d'un mille, mesure d’Angleterre, et on faisait trois tours, ce qui faisait la lieue anglaise, d'environ 2.700 toises de France. Ils faisaient ces trois tours en sept minutes et sept minutes et demie. En général, quelques courses anglaises pouvaient avoir encore plus de vitesse, à cause de la gêne que causaient les poteaux, mais comme, de la loge, on voit tout, joint à l’affluence prodigieuse de monde, ce coup d'œil était infiniment plus beau que celui que j'ai vu à Newmarket.

Je fus extrêmement malade, tout cet hiver, d'abord par un rhume affreux et un accablement général qui m’empécha entivrement de reprendre aucun de mes grands ouvrages d'histoire naturelle et autres, ce qui était grand dommage,

Le 2 avril, me retrouvant un peu mieux, je fis avec M. l'abbé d'Arvillars, la jolie promenade de la faisanderie des faisans de la Chine du Bois de Boulogne, où l'on en voit plus de cent couples arrangés avec un art charmant.

Le 3, j'allai, avec lui, au joli jardin de M. Boutin (1), et, le 9, avec la duchesse de la Trémoiïlle, au charmant cabinet d'oiseaux de M. de Mauduit (2), chose admirable, et, de là,

catholique de cette famille. Il était fort lié avec le duc de Chartres, et épousa, en 1380, la princesse Sangouszka,

d'a M. Boutin, receveur général des finances, est le premier qui ait exécuté ici l'idée de créer des jardins anglais en grand. Il a acquis un terrain aride aux portes de la capitale ‘à Clichv); des sources factices y ont bientôt produit des ruisseaux qui ont arrosé des prairies; des montagnes se sont élevées; on y a vu des rochers, des cavernes, des bosquets d’arbres étrangers où un beau désordre est un effet de l'art: des grottes ornées de coquillages précieux. » (Correspondance secrète de Métra )

(2) I doit s'agir du docteur P.-J.-E. Mauduyt de la Varenne, mort en 4799, âgé de plus de 60 ans. Ce médecin, connu surtout par l'emploi qu'il a fait de

à la belle ménagerie de M. le prince de Soubise, à Saint- Ouen.

Comme on ne voulait pas que les colonels pussent faire des représentations sur l'ordonnance qui allait changer toutes les troupes, on leur ordonna de joindre pour le 15 avril. Mon fils partit donc, fort à regret, le 14 avril, pour Moulins. Il était accablé d'affaires : son intendant militaire Bridou mourut alors. Outre le terrible regret de quitter sa femme et sa famille, mille choses méritaient de le retenir, et ce départ fut d’autant plus cruel, que l'ordonnance ne parut que trois semaines après.

Mes cinq jolis enfants venaient à merveille : l’ainé, ayant dix ans, commença, alors, à travailler ‘un peu sous moi, et me donnait beaucoup d'espérance.

Le 16 avril, mon fils étant parti, quoique je fusse dans un état misérable, j'allai à Versailles pour ses affaires. Le Roi s’amusa à m'y peser, et j'étais si maigri que je fus fort étonné de voir qu'avec tous mes gros habits, je ne pesais que quatrevingt-dix-sept livres. Je suis persuadé que, sans habillement, je n’en aurais pesé que quatre-vingts. On criait beaucoup, à Versailles, du changement total du militaire. Je fis un grand diner chez M. de Saint-Germain, qui m'aimait toujours.

Le printemps était beau et sec : je tâchai d'en profiter un peu, dans mes fréquentes promenades de malade. Je fis le tour de Paris sur tous les boulevards : il ne faut qu’une heure trois quarts. Les anciens boulevards s’embellissaient toujours et fourmillaient de monde. Les nouveaux boulevards, quoique plus solitaires, étaient charmants. Je ne revenais pas de la vitesse dont j'avais vu venir tous ces arbres!

Le grand cours était, alors, tout paré, jusqu’à la grille. Il était planté et venait au mieux et d’une grande vitesse. On achevait le rond en haut et, au-delà, j'allai encore admirer le beau pont de Neuilly. On avait défait le deuxième pont de bois. On ne passait que le premier, puis le beau pont de

l'électricité comme moyen curatif, a pris part au Dictionnaire des Insectes, dans l'Encyclopédie méthodique, et à l'Histoire des oiseaux, de Bulfon.

pierre, dont on rendait les cinq arches navigables pour recharger et combler l’autre bras. Il était presque en entier, et, l’année d'après, on devait passer tout droit. Paris s’embellissait beaucoup.

Le 25 avril, je consultai le fameux baron de Wintzel pour mon trait de feu qui me tombait toujours de l'œil droit, et m'inquiétait d'autant plus que tous les autres oculistes étaient assez partagés d'opinions. Il m'’assura fort qu'il ne fallait que rafraichir et ne rien faire, que cela passerait peut-être en ne faisant rien, et non en faisant des remèdes. Je pris donc des lavements, respirai la vapeur d'eau chaude, et pris mon parti d'aller mon train, quoique ce nouvel accident me fâchât fort.

Voyant que j'étais un peu mieux, je me mis à arranger tout pour le voyage. Le 28 avril au soir, je me rendis à Versailles. Ce déplacement fut heureux et termina tout. Je trouvai qu’on venait de publier les fameuses ordonnances datées du 25 mars, qui changeuient tout le militaire et le mettaient sur un pied nouveau et égal, tous les régiments d'infanterie, au nombre de 94, à deux bataillons de 684 chacun, sans compter la compagnie de grenadiers et de chasseurs ; tous les régiments de cavalerie égalisés au nombre de 23, à quatre escadrons, et un de troupes plus léxeres, faisant cinq escadrons par régimonts de 174 hommes, y compris les officiers par ‘escadrons, qui ne faisaient chacun qu'une compagnie ou quatre divisons.

On prétendait que cela fournirait 80.000 hommes d’augmentation ct porterait notre militaire, campant en ligne, à 220.000 hommes, et cela pour le mettre à l'instar de la Maison d'Autriche. Mais il fallait qu’on nous laissàt trois ans de paix, sans quoi nous étions bien mal!

D'après ce que me dirent M. de Saint-Germain et ses quatre faiscurs qui étaient \Vimplfen (l', Vioménil, d’Ervillé et Guibert, on vouluit égaliser, faire un gros militaire de gucrre par divisions, toujours prêt, en paix comme en

(1) Pierre Christian, baron de Wimptfen, né en 1725, ancien colonel du régiment de la Marek, maréchal de camp en 1770.

guerre, et sur l’ancien ton des troupes de guerre, sans recherche ni grande évolution. Il n'aimait pas les manèges, ni toutes les nouveautés, et disait : « M. de Turenne a bien battu sans tout cela; le fait est de bien charger! » Mais il ne put me répondre quand je lui objectai qu’alors toutes les troupes de l'Europe n’en savaient pas davantage. Si, dans la suite, la chose montée, on se remettait un peu à bien faire les évolutions, cela pouvait être bon, mais il ne fallait plus tant se relâcher là-dessus ; en outre, il supprimait trop les sousordre des États majors.

IL était bien cruel, pour les onze vieux régiments, de se voir dédoubler et remis, comme tout le reste, à deux bataillons. Cet esprit des vieux corps, avec lequel nous avions été bercés, et qui leur a fait répandre tant de sang en tant de belles actions, faisait saigner le cœur à voir abandonner! Le duc d'Havré, qui avait été l'objet d’une distinction pour avoir été roulé du même coup de canon quiavait tué son père, et presque toute sa famille, événement trop tôt oublié, était bien à plaindre avec tout son régiment de Flandre, petit rien qui devenait confondu !

Dans ce voyage, le Roi me traita toujours bien; M. de Saint-Germain, chez qui je dinai, au mieux ; je fus content de M. de Montbarrey et de tout le monde, J’allai, le soir de mon arrivée, chez M. de Maurepas oùtout se rassemblait, ce qui était fort agréable.

Je fis de grandes démarches pour faire nommer mon ‘fils brigadier, ce qui tardait beaucoup trop. Il n’y avait plus d'avancement, et il y avait davantage de service. On criait fort.

Je poussai encore pour la garnison d'Arras, d'autant qu'on disait qu'il n’y aurait plus de changements, qu’on ne ferait les divisions des ofticiers généraux qu'en septembre.

Je me mis en état d'instruire mon {ils sur tout ce qu'il demandait, de Moulins, où on était dans l'attente et l'impatience, et je m'instruisis de tout par une grande lettre, àmon retour.

J’appris que ce serait M. de Chauliey (1) qui ferait le dédoublement de Champagne à Calais, et qu'il suffisait que je m'y rendisse le 1° juin. Par là, j'avais tout le mois de mai pour Condé et l'Hermitage, et je vis d’abord que tout s’arrangeait bien. Je partis de Paris le 2 mai.

Le 15, je reçus à Condé la curieuse et étonnante lettre de ma fille, si importante et dont voici la copie :

A Paris, ce 12 mai 1716.

Voilà, mon cher papa, beaucoup de nouvelles! M. Turgot a été renvoyé ce matin. M. Bertin a été lui demander sa démission de la part du Roi. C'est M. de Clugny {2) qui le remplace, celui qui a été employé dans les colonies et qui a toujours été fort‘protégé par MM. de Praslin et d'Aiguillon. M. de Malesherbes a demandé à se retirer. C'est M. Amelot ,3), intendant des Finances, qui le remplace. M. Senac (4), votre intendant, est nommé intendant de la Guerre, comme l'était M. Foulon. M. de Guines (5) est fait duc à brevet pour le dédommager d'avoir été rappelé, et M. le marquis de Noailles va en Angleterre. et le duc de la Vauguyon (6) en Hollande. Les Américains ont abandonné lesiëége de Québec, mais ils ont pris Boston, dont 7.000 hommes de troupes, et 2.000 habitants se sont retirés à Halifax. M. le comte de Saint-Germain est entré au Conseil le 12 mai.

(l: Jean-Jacques Anfrie, comte de Chaulieu, maréchal de camp en 1362, lieutenant general en 1351,

(2j Jdean-Etienne-Bernard Clusny de Nuis, après avoir exercé l'intendance de diverses provinces, futappele, en 1776, au Contrôle des Finances, en reinplacement de Turgot, mais mourut six mois apres.

(5, Antoine Jean Amelot, iuarquis de Chaillou, d'abord maitre des Requêtes, puis imtendant des l'inances, enfin secretaire d'Etat au département de Ja Maison du Roi, de 1536 à 1785.

(4) Gabriel Senac de Mcilhan 1336-1803", maitre des Requêtes en 1764, intendant de diverses provinces de 1766 à 1775, puis intendant général de la Guerre en 1710.

(5) Le comte de Guines avait été rappelé de son ambassade à Londres, où il fut remplacé par le iuarquis de Noailles, et était arrivé à Paris le Aer février.

(6) Paul-Francois de Quélen de Stuer de Caussade, duc de La Vauguyon (1746- 1828:, ils de l'ancien menin du Dauphin, depuis Louis XVI, ambassadeur près les Etats généraux des Provinces-Unies depuis le 11 mai 1776, avait épousé, en 1366, Antuinette-Rosalie de Pons.

Comme, d’après ces nouvelles, je crus que nous n'avions plus M. Senac pour intendant, j'écrivis, sur-le-champ, une jolie lettre à M. de Maurepas pour ravoir M. de Taboureau, mais j'appris que nous gardions M. Senac, mais qu'il était un des intendants militaires des espèces d’armées de paix qu'on formait. Cela faisait voir qu’on suivait le plan des grandes divisions, et cela allait donner tout une autre forme au militaire.

On voit par là qu’en ce monde, on ne fait que vivre dans une incertitude continuelle : le parti de l'Encyclopédie dominait un jour devant, et, par la retraite de MM. Turgot et Malesherbes, le reste du Conseil pensant bien, si MM. de Clugny et Amelot pensaient de même, tout pouvait retourner à l’autre sens, et le système général changer du noir au blanc, ce qui arrive si souventen France.

Les affaires d'Angleterre, qui écrasaient ce pays, avaient aussi, comme on vient de voir, leur haut et leur bas, puisque, si les Américains avaient le dessous en abandonnant Québec, ils gagnaient beaucoup en reprenant Boston, et pouvaient employer ailleurs l’armée dont ils le tenaient bloqué. Les Anglais faisaient partir leurs renforts et prétendaient avoir, cette campagne, une armée de quarante-cinq mille hommes, mais, si les Américains tenaient bon, même après une défaite, il y avait apparence que les royalistes fondraient à la fin, et que l'Amérique sep” tentrionale resterait comme les Provinces-Unies, et finirait par devenir alliée de l'Angleterre, au.lieu d’en être la sujette, et peut-être deviendrait la plus formidable puissance du monde.

Quant à l'entrée de M. de Saint-Germain au Conseil, c'était une marque que son système tiendrait, et, comme il culbutait tout, il fallait voir comment cela réussirait, mais il refusa d’y aller, à ce qu'on dit, ayant trop d’affaires.

Pour M. Turgot, il est vrai qu'il était outré dans son système, et ne voyait que cela, sans faire de fonds suffisants, mais c'était l’homme du peuple, et il en sortit comme il y

était entré, sans y avoir gagné un sol, ce quiest peu commun. Ce n’était la peine de tenir, il y avait si peu de temps, un grand Lit de Justice à Versailles afin d'établir ses principes, du moment où il devait les abandonner si tôt. Ceci fait voir que les grandes choses sont, comme j'ai dit, bien peu de chose !

DU 14 JuIN 1776 au 15 Avriz 1777

J'apprends avec colère que le comte de Maillebois est parvenu à se faire nommer com mandant de la division de Picardie et du Soissonnais. — Une lettre du Ministre me confirme cette nouvelle dont Je percois aisément les causes. — Mes lettres de protestation à MM. de Saint-Germain et de Montbarrey. — Mes réclamations sont appuytes par le tribunal des Maréchaux de France, qui a déclaré M. de Maillebois indigne de servir. — Démarches énergiques de ma mère et de plusieurs autres personnes en ma faveur. — Réponse de M. de Montbarrey; ma réplique. — Démarche de ma fille auprès de la Reine, qui plaide mal ma cause et la perd. — Enfin, M. de Saint-Germain se décide non seulement à me satisfaire au sujet de la Picardie et du Soissonnais, mais encore à y ajouter l'Artois. — Disgrâce de M. de Lugeac et de plusieurs autres commandants de division. — La duchesse d'Havré accouche d’une troisième fille. — Visites ; rencontre de M. de Maillebois. — Le marquis de Lévis. — Embellissements de Paris. — Séjour à Ivry, puis à l’Ilermitage et à Condé, du 10 actobre 1776 au 15 janvier 1777, date de mon retour à Paris. — Versuilles ; état de la Cour. — Caractères du Roi et de la Reine. — Mécontentement général provoqué par l'administration du comte de Saint-Germain. — Crédit du prince de Montbarrey. — Visite au docteur Franklin et conversation scientifique avec lui. — Mort du marquis d'Hautefort, mon beau-frère. — Réception de trois chevaliers de l'Ordre, dont l'ambassadeur d'Espagne, le 2 février. — Correction de l'attitude de M. de Montbarrey à l'égard de M. de Saint-{rer-

main. — Conférence avec des direrteurs du Génie, au sujet du desséchement du Calaisis. — Le jeu à Paris; contagion de l'exemple donné par la Cour; mesures prises contre les jeux publics. — Conversation avec l'ambassadeur d'Angleterre, après un grand souper chez l'ambassadeur d'Espagne. — Nouvelle visite à Fraaklin, qui me parle du traité d'union et des projets de ses compatriotes. — Souper chez le comte de Mercy-Argenteau. — Un mot du comte de Saint-Germain. — Pénurie d'argent au ministère de la Guerre. — Le prince de Soubise m'offre l'échange de la division de Picardie, Artois'et Soissonnais contre celle du Hainaut où M. de Maillehois a été nommé ; je refuse. -- Je me procure des arbustes pour compléter ma collection de l'Hermitage. — Je travaille à la généalogie de la Maison de Croÿ. — Je perfectionne ma carte de l'hémisphère austral. — Conversations politiques avec les ministres. — Visite à la manufacture de Sèvres. — M. de Castries donne sa démission de commandant de la Flandre et du Ilainaut. — Il est remplacé par le prince de Robecq. — Conversation avec M. de Sartines. — Visite à M. Borda, qui me montre ses plans des iles Canaries, où il a vu le capitaine Cook, et me parle longuement de ce navigateur.

J'arrivai le 14 juin à Calais. Mais il faut reprendre cette cruelle journée dès le matin. J'étais arrivé de bonne heure à Aire où je descendais, à l'ordinaire, chez M. de Tortonval (1); lieutenant de Roi, et où j'avais déjà, jadis, appris de mauvaises nouvelles. Je m'informai s’il n’y avait rien de nouveau. Il me dit que non, si ce n’est que le prince de Robecq avait reçu la liste des officiers généraux employés. Je la demande. Il l'envoie chercher. Je vois, à la tête, M. de Castries, commandant la division. M. de Robecq de mème, M. de Lévis (2) de même ; ainsi de tous les commandants de provinces. Je dis : « Ah! j'ai donc aussi une division! » Et je me cherche tranquillement quand, tout à la fin, je trouve Picardie et Soissonnais, et je lis : « M. le comte de Maillebois, commandant. »

(1) Ramsault de Tortonval, lieutenant de Roi à Aire.

(2; Francois-Gaston, marquis, puis duc de Lévis (1720-1383), maréchal de camp en 1358, licutenant général en 1361, gouverneur de l'Artois en 1765, maréchal de France en 1383, avait épousé, en 1762, Gabrielle-Augustine Michel, lille d'un trésorier général de l'artillerie de France, un des directeurs de la Compagnie des Indes.

Je restai pétrifié, furieux, et ne doutai pas, d’abord, qu'il n’eût tout et ne m'eût dépouillé en entier. La rage me possédait, je faisais semblant d’ètre tranquille, je demandai vite mes chevaux. Cependant je voulus avoir copie de cette liste, et, tandis que Monsieur la faisait, je causais avec Madame, la rage dans le cœur.

Je partis brusquement, dès que j'eus la copie, et j’oubliai ma chienne, la troisième Frivole, et ne m'en aperçus qu’en sortant de Saint-Omer. M. de Tortonval me la renvoya quelques jours après.

, En route d’Aire à Saint-Omer, je ne puis exprimer le mauvais sang que je fis. Je me voyais supplanté en entier. Et qu'allais-je faire à Calais ? Peu s’en fallut que je ne fisse retourner. Je ne savais où aller. Enfin, je dis : « Je trouverai mes lettres à Calais ; il faut tout voir ! » Puis, approchant de Saint-Omer, je me rappelai que j'avais l'ordonnance ({) que j'avais fait acheter à Lille. À force de feuilleter, j'y trouvai les trois seuls endroits qui parlent des commandants de provinces, et, à force d’y réfléchir, je vis que, cela étant chose séparée, je pouvais rester l’un sans être l’autre, mais tous les autres l’étaient. Ainsi, je n'en étais que plus furieux, et j'entrai ainsi à Saint-Omer, chez M. Bouliard (2), qui ne put guère m'instruire.

À la porte, je fis venir les deux colonels, M. d'Hautefeuille (3) et le fameux et jeune Guibert, qu'on disait dans le secret. Je leur parlai plus d'une heure, avec toute la colère dont j'étais plein. Ils me dirent que je restais commandant de la province, mais que l’autre avait la division. Cependant,

(1) L'ordonnance du 31 décembre 1716, relative au corps des Ingénieurs militaires, qui allaient, désormais, prendre le nom de C'urps royal du génie. Il se composait de trois cent vingt-neuf officiers, dont treize directeurs. Les autres élaient répartis dans vingt-et-une brigades. Chaque brigade était comrosée d'un chef, d'un sous-brigadier, d'un major, de quatre capitaines en premier, de cinq capitaines en second, ct de trois lieulenants en premier.

(2) Bouillard, brigadier directeur du génie de Saint-Omer.

(3; Charles-Louis Texier. marquis d'Hautefeuille, colonel du régiment de Normandie en 17363, brigadier en 1770, maréchal de camp en 1380, marié en secondes noces, en 13:55, avec Suzannc-Bernardine-Léonore de Cauvieny d'Escoville.

M. de Guibert me dit qu’il croyait que, si je demandais une division, on ne pouvait me la refuser.

Y ayant bien appris tout ce que je pouvais, j’en partis.

Comme je ne voulais pas arriver de bonne heure pour éviter de paraitre avec le trouble que j'avais, je vis le château et le port de M. de Beaufort ; je causai longtemps avec M. de Chaulieu, qui venait de faire ce dédoublement, ce qui perçait l'âme, et j’arrivai, au coucher du soleil, à Calais, comptant être prêt à le quitter tout à fait.

Tout le monde s’empressa de venir, et on me reçut avec une joie qui m'aurait été sensible dans un autre temps, mais m'incommoduit fort, alors.

Dès que je pus m'en débarrasser, je montai chercher mes lettres, et j'en trouvai, entre autres, trois de ma belle-sœur Mme de Guerchy, dont la dernière, surtout, m’annonçait mon malheur d’une façon si marquée, qu’il y avait de quoi en devenir fou.

Un moment après, M. de Bienassise entra avec force lettres et gros paquets des ministres à moi adressés et qu’il ouvrait en mon absence. Je trouvai, entre autres, arrivée seulement du matin, la lettre de M. de Saint-Germain qui me faisait, comme commandant de province, part des officiers généraux chargés des divisions, et ainsi de tout ce qui reœardait les troupes. Cela était bon pour bien reconnaitre et affermir le commandement de province, que j'avais cru d’abord perdu aussi; mais cela m’apprenait si nettement que j'étais le seul, ou peu s'en fallait, qui n’eùt pas de division, que j'enrageai de bon cœur. Voici cette lettre.

À Versailles, 1° juin 1716.

Le Roi avant, Monsieur, jugé à propos de former des troupes en divisions commandées chacune par un lieutenant général avec plusieurs maréchaux de camp sous ses ordres, j'ai l'honueur de vous envoyer l'état des officiers généraux qui seront attachés à la division de Picardie et Soissonnais, et des garnisons et quartiers dont elle sera composée. L'intention de Sa Majesté est que, conformément à l'article 5 du titre II de l'ordonnance du 25 mars der-

nier, ces officiers généraux soient seuls chargés des détails d'instruction, de tenue, d administration, police et discipline intérieure des corps, ainsi que l’étaient ci-devant les inspecteurs, et qu'ils jouissent des honneurs de leurs grades, sans être dispensés de rendre compte aux commandants des provinces de tout ce qui aura rapport au service et à la sûreté desdites provinces et des places, et au maintien de l'ordre public, dont ces derniers demeureront chargés supérieurement, comme par le passé. J'ai l'honneur d'être, etc.

Signé : SAINT-GERMAIN.

Division de Picardie et Soissonnais.

Lieutenant général commandant : M. le comte de Maillebois.

Maréchaux de camp : M. le comte de Melfort (1), M. le comte de la Luzerne (2).

Cette division sera composée des garnisons et quartiers : de Calais, Ardres, Laon et Guise, la Fère, Senlis.

Ce qui était insoutenable, c’est que MM. de Castries, de Robecq, de Lévis, de Stainville, de Ségur, de Tonnerre, de - Mailly et de Poÿanne, étaient, tous huit, commandants de province, et avaient, en même temps, le commandement de leur division. Il paraissait donc, pour le public, qu’on me délaissait comme n'étant pas de la trempe des autres, et cette idée me faisait monter le sang à la tête, à en étouffer.

Il n’y avait que les quatre maréchaux de France : de Contades, de Broglie, de Mouchy et d'Harcourt, commandants de province, M. d’Aubeterre (3), lieutenant général, et moi

(t) Louis de Drummond, comte de Melfort (1722-1388), maréchal de camp en 1761, lieutenant général en 1380, avait épousé, en 1359, Jcanne-Elisabeth de la Porte de Meslay.

(2) César-Henri, comte de la Luzerne de Beuzeville, né en 1337, maréchal de camp en 1710, lieutenant général en 1784, avait épousé, en 1763, Maric Adélaïde Angran d'Allerav.

(3) Henri Joseph Bouchard d'Esparbès de Lussan, vicomte, puis marquis d'Aubeterre, né en 1714, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 1758, maréchal de France en 1783, ministre plénipotentiaire à Vienne en 1152, puis en Espagne et à Rome, avait épousé, en 17338, Marie-Françoise Bouchard d'Esparbès de Lussan d'Aubeterre, sa cousine.

qui n’en avions pas. Mais les maréchaux de France étaient hors de rang, et M. d'Aubeterre un vieux négociateur. Ainsi, cela tombait sur moi, comme d’aplomb. J'en fus assommé et enflammé.

D'un autre côté, je connaissais bien le dessous des cartes, qui aurait dù me tranquilliser : c'était toujours la grande, ancienne et mémorable querelle de M. de Saint-Germain et du maréchal de Broglie, dont j'avais été témoin et entremetteur, à Corbach.

M. le comte de Maillebois s'était emparé, dès l’arrivée, de M. de Saint-Germain, et celui-ci avait décidé de le réhabiliter pour lui donner le commandement de l’armée, à la première guerre, pour l'ôter au maréchal de Broglie. De là, tous les Broglie faisaient l'impossible pour perdre M. de Maillebois et, depuis, pour culbuter M. de Saint-Germain et sa grande besogne qui mécontentait tout le monde et décidait le sort du militaire français : ainsi c'était l'affaire la plus grave.

De plus, lorsque M. de Maillebois refusa d’obéir au maréchal d’Estrées, le jour d’une bataille, les maréchaux de France l'avaient attaqué à leur tribunal, et l'avaient déclaré incapable de servir, et, à la dernière promotion des maréchaux de France, on l'avait passé. 11 s'agissait donc absolument, pour le plan de M. de Saint-Germain, de l'employer.

M. de Montbarrey, plus fin, et qui faisait tout le détail sous M, de Saint-Germain, avait, de loin, bien étudié tout cela, et, avec M. de Maillebois, avait trouvé que, ma partie ayant trop peu de troupes, en ÿ joignant le Soissonnais et en le donnant à M. de Maillebois, c'étaient deux provinces ensemble, et que, comme il était mon ancien, il lui donnerait la division. Voilà l’horrible finesse du plan!

Pour moi, dans ma fureur, j'écrivis d’abord à Mme de Croÿ qu'il fallait absolument réparer cela, et j'écrivis les deux lettres que voici, qui, sans paraître, d'abord, avoir de l'humfèur, demandaient à me laisser comme j'étais, comme ne doutant pas qu'on ne le fit, et me chargeant de la besogne. Sentant qu’il ne fallait pas heurter M. de Saint-Germain pour

ce qui le tenait le plus au cœur, et qu'il m'était égal que M. de Maillebois fût employé, pourvu qu'il ne m'ôtât rien de ma partie, je laissai la voie de l’employer à l’autre, et je tenais ferme à la mienne. Voici mes deux lettres :

A M. de Saint-Germain.

De Calais, le 44 juin 1776.

Je recois, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour me donner avis de l'emploi des officiers généraux dans mon commandement. J'ai assez longtemps fait la besogne seul, et, j'ose dire, assez bien, même au temps de guerre, et faisant toutes les revues d'inspecteur des trois corps, pour que je regardasse comme certain que je serais, en mème temps, chef de division et commandant de province, cela faisant un double emploi de dépenses inutiles. C'est pour cela que je n'en ai pas parlé, et je ne me doutais nullement de tout cela.

En conséquence, je vous prie instamment que M. le comte de Maillebois ne vienne pas, cette année, de ce côlé-ci, et n'y ait pas de résidence : en Soissonnais, à la bonne heure! Je n'y commandais pas.

Je m'acquitterai bien et assidèment de celte besogne que j'ai tant faite, et je vous supplie de n’en adresser les ordres qu'à moi.

Permettez-moi de vous faire observer que tout autre arrangement ne cadrerait pas avec les bontés dont vous m'honorez, ni avec l'ancienneté et la nature de mes services.

J'ai l'honneur d'être, etc.

P.-$. — A la bonne heure, s'il ÿ avait plusieurs divisions sous nous! Mais n’y en ayant qu'une, en lisant les articles où il y avait le lieutenant général commandant la division, je ne me doutais nullement que cela pût regarder un autre que moi, et je m'arrangeais en conséquence.

A M. le prince de Montbarrey.

De Calais, le 14 juin 4776.

Je viens, Monsieur, de recevoir avec étonnement l'avis des officiers généraux employés dans mon commandement. Oserais-je,

uL 18

mon prince, vous dire que j'ai un peu à me plaindre qu en partant. vous ne m'ayez averti de rien? Je comptais sûrement quon voudrait bien me faire part de ceux qu'on comptait proposer, et j'attendais de l'amitié que j'espère mériter de vous, que je serais instruit, et on m'assurail que cela ne se ferait que cet hiver.

Je n'ai rien su et n'ai pu me douter de rien, et étant, comme vous savez, travailleur, et ayant tant travaillé toute ma vie, sur tous ces objets-là, dès que j'ai eu l'ordonnance, je n'ai pas douté un moment que la besogne ne me regardât en entier, et, dès lors, je me suis arrangé à l'avenant.

En conséquence de tout ceci, j'ai l'honneur de vous envoyer copie de ma réponse à M. le comte de Saint-Germain et de vous demander, avec la plus grande instance, de faire changer la liste pour me placer à l'article de la Picardie. Pour le Soissonnais, je n'ai rien à v dire. el on pourrait en faire un autre article. Mais vous sentez, aimant le travail comme je fais, et étant habitué, qu'il ne doit pas y avoir un autre que moi chargé de la besogne de ma partie, à laquelle je m'adonnerai bien.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Mes deux lettres n'avaient rien de dur, mais, à y réfléchir, elles faisaient sentir que je prenais la besogne et ne souffrirais pas qu’un autre la fit.

J'envoyai des doubles de tous les côtés, et écrivis sans cesse, ce qui mit tout entrain. J'en envoyai un double à Mme de Leyde, pour le montrer au maréchal de Biron, ce qui ne fit, dans la suite, qu'augmenter le trouble, mais je ne savais rien, alors, des démarches du tribunal des Maréchaux de France.

Il arriva qu’ils prirent feu pour empêcher que M. de Maillebois ne fùt employé, ayant été déclaré incapable de servir par leur jugement. Ils m'appuyèrent, après, dans ce genrelà, de sorte que, mon allaire s’embrouillant dans la leur, devenait bien plus difficile. M. de Saint-Germain ayant fait sentir au Roi qu'il ne devait pas plier vis-à-vis d'eux, et que tout son plan manquait, si on faiblissait, le Roi crut devoir être ferme pour lui, se fâcha, et tout s’embrouilla. Il n'en allait pas moins qu'à culbuter le ministre et tout son grand plan qui changeait tout le militaire français. De là, d'ami

que j'étais de M. de Saint-Germain, je m'exposais à en être haï, et de M. de Montbarrey, comme contrecarrant le plan qu'ils avaient le plus à cœur, quoiqu'il n'y eût pas du tout de ma faute. C’est ainsi que tous les événements humains s’entrechoquent et font les grandes choses de ce qui ne devrait pas les faire. Je passais mon temps à enrager, les jours me paraissaient des siècles. Pour surcroît, le troisième jour, je trouvai, dans la Gazette de Paris, la chienne de liste tout au long, et avec la plus grande et mauvaise authenticité, puisqu’il y avait :

Division de Picardie et Soissonnais.

M. le comte de Maillebois, lieutenant-général, commandant. M. le comte de Melfort ; M. le comte de la Luzerne, maréchaux de camp.

Ce mot de commandant ne tombait que sur la division, mais le public ne sait pas tout cela, et comme il me savait commandant en Picardie, et qu'il n'était pas question de moi, il semblait que je n’étais plus rien. J’enrageai de bon cœur.

Pendant ce temps, Mme de Croÿ se démenait comme une lionne, avec une ardeur et une capacité admirables. Elle était à Attichy, quand elle reçut la liste ; on ne se doutait de rien, et, comme on disait que ce ne serait que pour l'hiver, nous étions, devant tout cela, dans la tranquillité.

Elle sé rendit, d’abord, à Paris. Elle demanda audience à M. de Saint-Germain et s’emporta vivement. Il la reçut au plus mal, dit des choses dures. Elle dit qu’elle allait se plaindre au Roi. Il lui conseilla froidement d’y aller, et alla vite le prévenir, de sorte que voilà rupture, de ce côté : ma lettre n’arriva que deux jours après.

Elle alla de même à M. de Montbarrey qui, avec politesse, fut encore plus méchant et difficile. Elle courut chez Mme de Maurepas, l’échauffa; celle-ci la mena à son mari, qui promit d'en parler, puis, le lendemain, il lui dit qu’il avait trouvé le

Roi prévenu et furieux contre les Maréchaux de France, qui l'avaient aigri.

On voulait que j'y allasse : qu’aurais-je fait devant un ministre qui avait son objet capital en tête ? On m'aurait rebuté, et, j'aurais demandé à quitter : on m'aurait pris au mot. J'étais plus fort en tenant ferme à Calais, sur mes foyers. Tout bien pesé, il me parut qu'il ne fallait que j'y allasse que quand on serait calmé et qu'on entreverrait des moyens.

M. de Schonberg (1), venant de refondre son régiment à Ardres, vint me voir et prit part à la chose, mais m’assura qu'on ne démordrait en rien pour M. de Maïllebois. Je buvais mon saug, la bile me remonta à la gorge, je fus très incommodé, par-dessus le marché.

Mme de Croÿ m'écrivait des six pages de tout ce qu'elle faisait avec tant de force et d'intelligence. Pendant ce temps, mon fils, à Moulins, était écrasé de la besogne dont il était chargé, de la refonte totale de son régiment. Le duc d'Havré était à Landau, assommé du dédoublement cruel de son régiment, et ma fille, avancée dans sa grossesse, était retenue, par là, à Croÿ-Wailly.

Le 20 juin, j’euvoyai Condé, en courrier, à Mme de Croÿ, lui dire mes raisons pour ne pas partir, — d'autant que je ne l'osais, sans permission, et tout ce que je savais, et que je tenais ferme.

Le 26 juin approchait, c'était le temps où commençait la possession des commandants de division. Pour prendre date, M. de Muillebois pouvait arriver d'un moment à l’autre, et, dans la position où j'étais, je n'étais pas en état de le voir froidement, et cela pouvait mener aux plus grands événements.

Qu'on se figure cette position ! Je sortais du repos et n'avais rien pu prévoir : c'était un coup qu'on ne pouvait imaginer, et je n'avais pas douté que j'aurais ma division, comme les autres,

(1) Gottlob Louis, comte de Schonberg, mestre de camp du régiment de

Schonberg, alors en garnison à Ardres, maréchal de camp en 1762, lieutenant général en 1181.

Le 24 juin, je reçus encore une des grandes lettres de Mme de Croÿ qui me mandait que, sans qu’on s’y attendit, M. de Monteynard avait donné un grand mémoire aux Maréchaux de France, où il leur détaillait tous les torts de M. de Maillebois, dans l’affaire que j'avais eue avec lui, il y avait deux ans, quand il m'avait voulu enlever le Bourbonnais, affaire où j'avais eu le dessus. Elle me marquait qu'ils l'avaient porté au Roi et que cela n'avait fait que l’aigrir, croyant que ce n'étaient que des finesses de Cour. Ainsi, l’affaire s’embrouillait sans avancer, et on peut juger du mal qu’elle me faisait.

Il est vrai que, dans une des lettres de Mme de Croÿ, il y avait une chose meilleure, qui était qu'on lui avait donné la Fère pour chef-lieu de résidence, à 55 lieues de Calais. Cela paraissait une attention; mais il pouvait arriver, d’un moment à l’autre, à Calais, comme à l’endroit où 1l avait le plus de troupes, et cela était des plus sérieux.

Le 26, je reçus une lettre de Mme de Leyde, du 23, qui faisait au mieux avec sa bonne tête, et qui jugeait Mme de Croÿ la valoir, ce qui n’était pas peu dire. Cette lettre était bien mauvaise, m’apprenant que M. de Maurepas avait échoué auprès de M. de Saint-Germain, et n’osait plus en parler au Roi; que, sur cela, ils étaient convenus que Mme de Croÿ s’adresserait à la Reine, ce qui était bien dangereux, et que, tant par elle que par un autre (c'était, apparemment, le maréchal de Biron), elle ferait remettre une lettre au Roi,

Tout cela embrouillait bien fort, car M. de Saint-Germain croirait que je me mêlais dans la grande intrigue contre M. de Maillebois, du parti opposé, me le revaudrait tôt ou tard, et n’en serait que plus inexorable pour des arrangements dont aucun ne se présentait. Tout cela était donc affreux. Tout le public en parlait ; on dit que le plus grand nombre était pour moi, et faisait mon éloge, mais l'affaire n’avançait qu'en mal. La veille, j'avais écrit à ma belle-fille avec plus de gang-froid, mais les lettres se croisaient. Je conseillais de tâcher, surtout, de ne pas rester brouillés avec MM. de Saint-

Germain et de Montbarrey, et de chercher des tempéraments. Mais cet esclandre, que je trouvais un peu fort, me faisait augurer au pis. Je recommandais, surtout, de ne pas laisser de queue à l'affaire,

Le 27 juin, je reçus une lettre de ma belle-fille du 24, qui, continuant le détail de Mme de Leyde, m'apprenait qu’elle venait d’avoir une audience de la Reine à Marly, qui, hors un peu de froideur, l'avait bien reçue, avait lu le mémoire, et promis, à la fin, qu’elle le donnerait au Roi. Mais tout cela ne pouvait faire grand’chose : le mémoire demandait, comme Je l'avais fait par ma lettre portée par mon courrier, de diviser en deux la division et de m'en laisser ma partie. Mais il n'était plus temps, M. de Maillebois partait et tout était arrangé. Je fus fâché qu’on n eût pas, en même temps, laissé le choix, en demandant la lettre pour que je commandasse la division, l’année d’après. Enfin, j'étais sur les épines et, quoique Mme de Croÿ füt au mieux, et avec un zele admirable, rien n’avançait en bien.

Le 2$, arriva le maréchal de camp de la division, M. de la Luzerne ; il était ami de Mme de la Trémoille, fort instruit, et même dans mon genre, et connaissait peu M. de Maillebois. Nous fümes bientot bons amis. Il m'apprit comme nouvelle qu'il avait vu M. de Maillebois avec le maréchal de Broglie, à Marly, où la Cour était pour la rougeole, à Versailles, de M. le comte d'Artois, puis de Monsieur. C'était, ensemble, une chose qui cadrait encore moins que moi, car le maréchal de Broglie n’avait pas voulu venir à la Cour, depuis que M. de Saint-Germain était ministre, et il n’y étuit venu que pour l'affaire des Maréchaux de France contre M. de Maillebois. Mais il m'apprit que les Maréchaux avaient été déboutés de leur demande, et mal reçus. Ainsi comme, sans le vouloir, ce que jedemandais avait le même rapport, je sentis bien que les démarches de la Reine, qui seraient faibles, ne feraient rien,

Il m'apprit aussi qu’en prenant les ordres de M. de Maillebois, 1l lui avait dit qu’il serait à Calais du 4 au 6 juillet, peut-être le 7.

Le 29, je reçus deux lettres de ma belle-fille, dont l’une disait qu’elle n'avait pas de nouvelles de la Reine, et l’autre qu'elle venait d'apprendre la marche de M. de Maillebois; qu'on me conseillait de venir, pendant ce temps, chez ma fille, à Croÿ-Wailly, où nous nous concerterions tous ensemble, puisqu'on ne pouvait faire mieux.

En effet, j'avais promis de m’y rendre, il y avait longtemps, vers le 1° juillet. Le rétablissement de ma santé, très délabrée, le demandait. Je venais de prendre médecine, je reprenais mes jus, et j'avais grand besoin de me remettre à la campagne.

Le mème jour 29, je reçus, enfin, une réponse de M. le prince de Montharrey, et ma belle-fille m'envoyait, en original, sa lettre à Mme de Maurepas, ce qui était, au moins, entrer en explication, et je reçus une lettre de l’Intendant, qui avait affaire à moi, et me demandait à Amiens, ou chez ma fille où il allait. Et tout cela, quoique en enrageant, mefit prendre le parti de m'y rendre aussi.

Cela amenait, quoique en mal, la fin de cette terrible affaire, car M. de Montbarrey expliquant bien que M. de Maillebois ne venait que comme venaient, jadis, les inspecteurs, et que très momentanément, tout se retrouvait comme à l’accoutumée. Mais cette fin-là me désespérait. J'écrivis tout le jour, et envoyai à ma belle-fille une forte lettre et un modèle pour avoir une lettre à montrer qui assurât l’année d’après et remit mieux les choses, quoique ces lettres-ci ne laissassent pas d’être bonnes à quelque chose. Je fixai mon départ au 4 juillet.

Le lendemain, M. de la Luzerne, avec qui je devenais fort bien, me dit que M. de Maillebois lui mandaït qu'il arriverait le 7, au matin.

Le prince de Montbarrey au duc de Croÿ.

Versailles, ce 25 juin 1776.

J'ai recu, Monsieur le Duc, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, à laquelle était jointe la copie de celle que vous

avez écrite à M. le comte de Saint-Germain. Comme il m'a dit, Monsieur le Duc, qu'il aurait l'honneur de vous écrire et que, probablement, il vous expliquera les choses qui ont pu vous déplaire dans l'arrangement des officiers généraux de divisions, je n’entrerai, sur cet objet, dans aucun détail vis-à-vis de vous. Ce que je puis avoir l'honneur de vous assurer seulement, c'est que l'existence des lieutenants généraux, chefs de divisions, n'altère et ne diminue en rien les droits de ceux qui sont commandants en chef dans les provinces, puisque les divisionnaires n'ont que les fonctions que le Roi avait confiées aux inspecteurs.

J'ose me flatter, Monsieur le Duc, que vous voudrez bien rendre toujours justice au très sincère et très respectueux attachement, etc.

Signé : LE PRINCE DE MONTBARREY.

Fin de la lettre de M. de Montbarrey à Mme de Maurepas.

(Après avoir, en grand détail, expliqué l'ordonnance, et dit qu on avait voulu, entre autres, employer, cette année-ci, ceux qui avaient été inspecteurs, il écrit :)

Le Roi même a trouvé bon que le ministre assignât la résidence fixe des lieutenants généraux chefs de divisions, qui n'étaient pas commandants dans les provinces, dans des lieux éloignés des résidences de ces derniers. Par conséquent, les chefs des divisions n'y peuvent, ni n'v doivent venir qu'à titre d'inspecteurs des garnisons qui s'Y trouvent.

D'après ces détails généraux, Madame, vous verrez que M. le duc de Croÿ n'est pas plus fondé à se plaindre de l'établissement d'un chef de division dans les provinces de son commandement, qu'il n'eût été fondé, depuis la paix, à se plaindre de l'existence et des fonctions confiées aux Inspecteurs. Ce sont les mêmes fonctions qu'il conserve ; le chef de division n'en a pas d'autres que celles dont je viens d'avoir l'honneur de vous rendre compte, et son séjour dans le Calaisis ne doit v ètre que momentané.

J'ai cru devoir répondre en détail à tout ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire hier, et j'ose espérer que vous serez aussi contente des raisons que j'ai l'honneur de vous soumettre, que convaincue du profond respect avec lequel, etc.

Signé : LE PRINCE DE MONTBARREY.

Voici le projet de la lettre que j'envoyai :

Votre séjour chez vous, Monsieur, vous ayant empêché de savoir à temps les arrangements et de rien demander, je ne pou- . vais prévoir vos intentions, et, comme le service des commandants

de divisions ne remplit que celui des Inspecteurs, sans pouvoir nuire en rien aux commandants des provinces, vous ne deviez pas vous affecter de cela aussi vivement. Le Roi sait combien vous avez bien servi et me charge de vous en marquer son contentement, et de vous dire que vous serez, l’année prochaine, comme vous le désirez, commandant de la division où se trouve votre commandement.

J'ai l'honneur, etc.

Au moyen de tout ceci, cette vilaine affaire tirait à sa fin, mais fort en mal, et d'une façon dont j’enrageais. Pendant ce temps, je comptais peu sur la démarche de la Reine, et le projet de lettre ci-dessus, que je demandais qu'on m'écrivit, arrivait bien tard, ne pouvant parvenir à ma belle-fille que le 2 juillet, et, comme je partais le 4, je ne pouvais plus rien savoir de meilleur qu'à Waïlly où, au moins, je pouvais me rétablir, car j'étais fort incommodé, et j'avais été rudement secoué de tout cela.

Pour appuyer le projet de lettre ci-dessus, je répondis au prince de Montbarrey la lettre dont voici copie, et j'ajoutai ce qui la suit en post-scriptum, à ma belle-fille, et, tout ce que je pouvais faire étant fait, je tâchai de me calmer.

Réponse au prince de Montbarrey.

De Calais, le 29 juin 1776.

Vous dites fort bien, mon Prince, dans votre lettre du 25 juin, une partie des raisons consolantes, mais vous ne dites pas, quoique vous l'ayez bien senti, que neuf des meilleurs lieutenants généraux, commandants de provinces, commandent aussi leurs divisions, et c’est ce qui a pensé me faire tourner la tête, quand j'ai lu la liste de la Gazette. J'ai été suffoqué, et j'en suis encore malade.

Je me contente d’être assimilé à ceux-là, et je ne demande pas

qu'on m'assimile à ceux qui n'en ont pas. Je crois que j'ai assez bien travaillé pour être assimilé aux principaux, et vous auriez bien dù, un peu par égard pour moi, ne pas me Luer de cette façon, et le ministre qui a la bonté de dire qu'il m'estime, non plus.

Ainsi, au nom de Dieu, de mes services et de notre amitié, ne me laissez pas dans l'état où je suis, et, ou uccordez ce que je demande de diviser et faites les deux divisions, pour que j'aie la mienne, ou au moins que j'aie une lettre de la part du Roi qui, marquant ses bontés et son contentement de mes services, m'assure et me donne, par cette lettre, le commandement en question, pour l'année prochaine.

Vous sentez que je ne demande pas trop, pour l'état où vous m'avez mis tous deux.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Post-scriptum à la lettre à ma belle-fille, du 29 juin.

Réflexion faite, je vous envoie ma réponse à M. de Montbarrey, en original. Vous pourrez la montrer à M. et surtout à Mme de Maurepas, en faire tirer copie. Il sera toujours aisé d'y faire mettre une enveloppe, au besoin, et une adresse de secrétaire. Enfin, cela peut pousser l'autre démarche. C'est en réponse à la lettre d'aujourd'hui, dont je vous envoie copie. Poussez cela, cela peut bien faire.

Pour ne pas interrompre le fil de cette horrible affaire, je vais continuer ce que je n’appris que huit jours après, chez ma fille : ma belle-fille, pour comble de douleur, crut que je ne lui envoyais qu'une copie, et ne donna pas ma lettre à M. de Montbarrey. Elle ne s'en aperçut que quand je la revis à Croÿ, ct elle l'envoya alors; mais tout était fait.

Elle ne comptait que sur ses démarches avec la Reine, dont elle eut deux audiences; mais, quoiqu’on la reçüt bien, rien n'intéressait réellement la Reine, qui parla faiblement et se fit refuser, ce qui était encore pis.

Enfin, la Reine fit mander que le Roi ne voulait pas s’engager d'avance, Cela rendit l’affaire mauvaise, même pour l’année d'après, et elle pouvait tourner plus mal. M. de Maillebois arrivait, brillant, à Calais; tout cela me tuait et, ne

pouvant faire mieux, j'avais, comme j'ai dit, pris le parti d'aller me remettre chez ma fille.

Pendant ce temps, M. de Maillebois triomphait, à Calais; il y arriva le 6, et y resta jusqu'au 16 juillet, à tout voir et tenir un état de faste. Les nouvelles ordonnances, que je reçus alors, lui donnaient les plus grands détails, et même autorité sur le génie et l'artillerie, Comme commandant de province, j'avais bien autorité sur lui, et sur tout cela, mais c'était suivant les instructions qu’envoyait la Cour et qu'il avait. Ainsi, il fallut avaler le calice d'amertume, et rien ne fut plus cruel. Je le sentis à en étouffer, mais, n’y ayant plus de remède, on chercha à me dissiper par les travaux de Croÿ.

Le 26 septembre, mon fils reçut l’avis extraordinaire de ma fille, que voici :

« Je vous donne avis, mon cher frère, que mon père est, à ce qu'on dit, nommé à la division du Ilainaut, à la place de M. de Lugeac. Demain, je vous manderai quelque chose de plus certain. »

Nous fùmes très étonnés de cette nouvelle, qui avait le mauvais côté de laisser M. de Maillebois prendre trop picd dans ma partie, et le bon de me faire commander les troupes du Hainaut, ce-qui me faisait réunir bien des objets. Mais 1l fallait attendre la confirmation. Le lendemain, nous n'eùmes pas de lettre.

Le 26, tout changea de face, et mon sort fut décidé d'une manière plus flatteuse que je ne pouvais m'y attendre. Ge jour-là, à onze heures du matin, je reçus une lettre de M. de Saint-Germain (elle m'était renvoyée de Calais, et on voyait que M. de Bienassise l'avait luc et recachetée) dutée de Versailles 18 septembre, par où le ministre me faisait part que le Roi me donnait non seulement la division de mon commandement de Picardie et du Soissonnais, comme celui de M. de Maillebois, mais mème de l’Artois, ce qui, au lieu de quatre bataillons que j'avais, pour la Picardie seule, me faisait dix-huit bataillons et vingt escadrons, y compris l'artillerie à la Fère, et, de plus, avec mon fils, dont le régiment

venait à Arras, et dont je me trouvais comme commandant de province, le pauvre M. de Lévis se mourant.

Ainsi, après avoir paru confondu avec ceux des commandants de province qu’on regardait comme sous la remise, et après avoir essuyé les plus affreux dégoûts, je me trouvais, tout à coup, au pinacle, et chargé de la plus belle, mais rude besogne. Ainsi, mon sort changeait du noir au blanc. Comme, heureusement, cela venait au moment où je venais de termiser le plus fort de mes grands travaux chez moi, et que les couches de ma fille m'appelaient aussi, je résolus de partir d'abord pour aller accepter et remercier. Le duc d'Havré m'envoyait, en même temps, la liste où les plus fameux n'étaient plus rien, et je commençais du 1° octobre.

Le soir, M. de Lugeac, qui était un des remerciés, vint avec sa femme, et pritla chose au mieux. C’est lui qui, quoique bien bon officier, et couvert de blessures, était malheureux, et il perdait, en un an, les grenadiers à cheval, qu'il avait depuis dix-sept ans, l'inspection qu’il avait depuis vingtdeux, et dans le moment, sa division. Il restait absolument à rien; cela était affreux, et nous fit saigner le cœur, d’autant qu'il le soutenait avecun courage chrétien bien respectable !

Les fameux étaient aussi congédiés des divisions, comme MM. de Castries, de Beauvau, de Poyanne, de Vogüé et bien d’autres, et cependant quelques-uns étaient continués comme MM. de Robecq, de Muillebois, de Stainville, etc. Ainsi, c'était un choix arbitraire et effrayant. Pour moi, sans m'y attendre, mais après avoir assez crié, j'étais traité au mieux, mais ce qui était singulier, c’est que, pour me rendre la justice d'ôter M. de Maillebois de Calais, on lui donnait la division du pauvre Lugeac du Hainaut. Ainsi, je le retrouvais encore d'une autre façon, c’est-à-dire pour Condé. |

Pour épargner et mieux remplir les divisions de 22, il n’y en eut que 16, et trois maréchaux de camp à chaque, dont un seul en activité et payé pendant quatre mois, et ainsi des autres; et nous seulement payés deux mois de résidence fixe.

Nous raisonnâmes bien de tout cela, ce jour-là et le lende-

main, avec le pauvre Lugeac qui, de l’Hermitage, écrivit à tous les commandants son rappel, et à qui ils devaient s'adresser. Il fut très aimable, ainsi que sa femme.

Le 27, M. le marquis de Cernay et M. Plotot vinrent diner. Les listes se répandirent, et tout Condé prit grande part à Ja justice éclatante qu'on me rendait, les choses atroces ne pouvant être mieux réparées.

En arrivant à Paris le 29 septembre, ce qui m'occupait le plus c’était l’état de ma fille, qui pouvait être accouchée, quoique j’eusse eu une lettre la veille de mon départ. Je fis arrêter à quelques portes de son hôtel de la rue du Bac, et, voyant de loin un de ses gens, je l’appelai et l’interrogeai avec émotion. Il m’apprit qu'elle était déjà au quatrième de sa couche, mais que c'était encore une fille : cela était terrible pour eux, et j'y pris bien part.

Étant entré, je trouvai que le duc d'Havré se mettait à table dans la chambre de l’accouchée, avec Mme de Leyde. J'embrassai ma fille de bon cœur; je la trouvai au mieux et faisant, ainsi que son époux, comme on dit, bonne mine à mauvais jeu. C'était la troisième fille; elle avait perdu deux garçons. Je la consolai de mon mieux, ettémoignai à Mme de Leyde ma reconnaissance de la vive part qu'elle avait prise au tort qu’on m'avait fait; elle en prenait beaucoup à la réparation.

Le 30 septembre, j’arrivai à onze heures à Versailles. Je parlai d'abord à M. le comte de Maurepas, à qui je fis sentir combien j’y avais été sensible. Il convint que j’eu avais eu sujet, et assurait qu’il était fort aise que cela fût réparé. Je vis ensuite, et longtemps, le prince de Montbarrey, à qui je montrai bien toute ma fureur de ce qui s'était passé. J’appuyai sur la liste imprimée qui m'avait désespéré, et je demandai qu ‘étant à la tête de la nouvelle, on limprimât aussi. Sur quoi, 1l me renvoya aux Affaires Étrangères, ce qui ne me parut pas avoir bonne mine. Je pris, de là, date pour l'avenir, et pour que je ne le trouvasse plus dans mon chemin. Il parut le promettre, mais m'avertit que je n'étais aussi que pour un an. Comme M. de Maillebois et trois autres étaient

continués tandis que, d'un autre côté, tous les meilleurs étaient renvoyés, tout cela était d'un arbitraire des plus à craindre.

J'allai, ensuite, chez M. de Saint-Germain, qui me reçut d'un air ouvert, comme s’il ne ft rien arrivé. Je me plaignis avec force, mais il ne parut s'étonner de rien, et tenir à un despotis.ue fort dur, D'ailleurs, il me dit que je devais être content, brisa là-dessus assez sec et me pria à diner. Il y avait peu de monde, j'étais entre sa vieille femme qui ne disait mot, et lui. Il me traita bien, à l'ordinaire, et je ne perdis pas les occasions de faire voir combien j'avais été furieux.

Enfin comme, alors, j'étais le mieux traité, ayantnon seulement la division de mon commandement, mais mème de deux autres, et que très jeu gardaient celui de leur commandement, je fus obli.xé de paraître m'apaiser, et, chose digne des révolutions de ce monde, au bout de près de quatre mois de fureur, je me retrouvais, avec eux tous, comme auparavant.

Je vis le Roi au débotté : il me parla, comme s'il n'était rien arrivé. Il n’y avait personne du tout à la Cour. Il soupuit en particulier chez son frère, rien que le Roi, la Reine, Monsieur et Madame. Il n’y avait plus de petits cabinets. Le Roi n’aimait que la chasse, surtout à tirer; la Reine courait les spectacles avec la jeunesse. Les changements de toute espèce faisaient crier tout le monde; on disait M. de Saint- Germain sur le déclin; M. de Maurepas toujours au pinacle, quoique tenant à peu, soutenait M. de Montbarrey qui gagnait, et on croyait qu’il remplacerait M. de Saint-Germain à Fontainebleau, et durerait autant que M. de Maurepas, qui ne pouvait aller loin, tant par son grand âge que par les intérèts opposés de lu Reine. Tel était l'état où je trouvai et luissai la Cour, qui allait partir pour Fontainebleau.

A neuf heures du soir, j'allai chez Mme de Maurepas, avec qui j’eus une assez longue conversation seul, et à qui je témoignai de bon cœur la plus vive reconnaissance. Elle me parla très bien, avec l’air de bonne foi, et appuyant fort sur ce que je n’étais pas fait pour avoir des désagréments. J’en

pris occasion d'appuyer pour n’en plus avoir de la même personne, ce qu'elle parut bien sentir, et, comme je descendais un escalier sombre en m'en allant, je me trouvai nez à nez avec cette personne qui me dit qu’elle était fort fâchée de ne m'avoir pas vu à Calais. Je répondis fort sec : « Pour à présent, vous voilà en Ilainaut! » Et je me trouvai, tout en disant cela, à ma chaise à porteurs, tout étonné de cette apparition. C’est ainsi que tant de grands événements pour moi se trouvaient à leur fin.

Le 1°" octobre, jour où j'entrais en activité, J'avais beaucoup de choses à traiter, qui m'intriguaient avec raison, savoir, entre autres, mon traitement qui paraissait supprimé comme commandant de province, et la liste à faire mettre dans la Gazette, puisqu'on y avait mis celle contre moi.

De bonne heure, j'allai aux bureaux, que je trouvai fort changés, mais pas tant qu’on avait dit : tous ces messieurs, en habits de commissaires des Guerres, avaient fort bon air. J’eus lieu d’être tres content de ce que je réglai au bureau des fonds et chez M. de Sainte-Rheuse, pour m'assurcr,sans interruption, mon commandement et son traitement, sans que la division y nuisît. Ce dernier bureau me fut bien utile, et je m’instruisis de bien des choses avec eux. Je fis aussi prendre note pour mettre la liste dans la Gazetie, ce qu'on me it espérer. Enfin, cette matinée acheva de m'éclairer et de me faire voir que, pour cette année, d'un 1‘ octobre à l’autre, j'étais traité au mieux. Ainsi, comme on dit, à quelque chose malheur est bon, et cette terrible affaire de M. de Maillebois me procurait plus que je n'aurais pu espérer.

Je rencontrais partout M. de Maillebois, et ce n’était pas sans bouillonnement du sang, mais il fallait s’y habituer, puisqu’à la fin cela tournerait bien.

Je rencontrai aussi, à Versailles, M. le marquis de Lévis que je croyais à la mort : il avait bien mauvais visage. Comme j'avais été très content de lui, pour les soins qu’il s'était donnés pour avoir, à Arras, le régiment de mon fils, et que je craignais qu'il ne püt croire que j'avais, pendant ce temps, cherché à le dégoter, je lui fis bien connaître le con-

traire, et que je m'opposerais plutôt à ce que l’on me donnit sa division, si cela lui déplaisait. Il fut bien sensible à mon attention, et cela fit un bon effet. Je l’estimais, et lui dis bien que, quoique son ancien, je me reconnaissais à ses ordres pour ce qui regardait le commandement de province pour l’Artois.

Je revins à Paris pour diner chez ma fille, où il y avaitun grand diner, précisément de tous les Sourches. Cette journée me fut bien avantageuse, et mon voyage aussi, m'ayant mis au fait de tout. Comme la Cour partait le lendemain pour Choisv, et, le 9, pour Fontainebleau, il n’y avait pas eu de temps à perdre ; je l'avais bien employé, et j'étais tranquille, enfin.

Je passai les cinq jours suivants à diner chez ma fille et à lui tenir compagnie. Le reste du temps, je courais Paris en carrosse de remise, avec satisfaction. On dit bien à tort quil n'y a personne à Paris, l'été. Je n'y ai jamais vu tant d'embarras, de voitures et de monde dans les rues. Je fus enchanté du Cours, alors tout pavé jusqu à la grille, et la montagne, et le rond presque fini. Quand cela sera tout pavé et joint avec le pont de Neuilly, ce sera la plus belle entrée de ville du monde. Je ne me lassais pas de parcourir les nouveaux faubourgs et l’immensité des beaux hôtels qu’on bâtissait, chaeun ne sachant où placer sùrement son argent, et il y en avait beaucoup, à Paris. Cette ville s’embellissait à vue d'œil. Je fus très aise de voir la foire de Suaint-Ovide à la place de Louis XV, surtout par une belle nuit, Cela est très beau. De plus, les fruits excellents et l'immensité de choses qu’on peut voir, l'été, à Paris, m'enchanta. C’est bien dommage que le ton monotone de la prétendue bonne compagnie, empêche de jouir de cela, surtout si on savait un peu profiter des avantages diversifiés des Arts et des Sciences.

J'allai, un jour, à Châtillon, régler et payer les réparations. Le soir, j'écrivis beaucoup, le détail devenait considérable par mon nouvel emploi.

Le 6 octobre au soir, j'allai à Ivry pour y coucher deux nuits, en jouir un peu, voir Mme de Leyde, et veiller à l’ou-

vrage important du pavé de notre rue, objet que nous sollicitions depuis vingt ans. Les habitantsse chargèrent d'enlever quatre pieds de terre, ce qui était considérable, et nous trois qui y avions des maisons, nous faisions le reste. J'en étais pour deux mille francs, et il n’était pas aisé d'empêcher la boue de revenir par les deux bouts. Je trouvais qu’on s’y prenait mal; ainsi, je m’y adonnai.

Le 7et le 8 que je couchai à Ivry, pour les seules nuits depuis bien des années, j'en jouis au moins bien. J'y menai M. Chaussard, directeur des Ponts et Chaussées, qui a, en partie, fait le pont de Neuilly, honnète homme qui demeure à Ivry même, et je l’engageai à allonger et fortifier la bosse par en haut, pour éviter le retour des boues et une partie de l'entretien. Puis, j'allai prendre, avec délices, le thé chez M. Lescuyer, dans sa chambre, en haut, qui a la plus belle vue d'Ivry, et au-dessus dela nôtre. Aussi est-elle parfaite, De là, avec mon carrosse de remise, j'allais courir tout Paris, qui est si beau l'été, et le matin, et je revenais diner à Ivry, chez Mme de Beringhen et Mme de Leyde, dont je fus bien content. J’allai encore à Paris chez ma fille. 11 est étonnant Ja commodité dont est le carrosse de remise!

Le 9, j'allai à Châtillon par un beau jour et, du haut de la plateforme, je jouis de cette étonnante vue. Je revins chez ma fille, courir encore tout Paris, car ce que jefis, dans ce petit voyage, est immense, et, laissant ma fille au mieux de sa couche, et m’étant mis au courant de tout, j’arrangeai, chez moi, toutes mes affaires. Mon jardin de Paris était charmant ; on avait reblanchi partout, et mon hôtel était beau et gai.

Le 10 octobre, je partis de Paris à six heures et demie du matin, y ayant été onze jours très agréable ment et utilement.

(1) Retour, le 11, à l'Hermitage où affluent les visiteurs, acteurs et spectateurs. Le 1$, on joue L'Orphelin Anglais, La Gageure, L'Anglomane.

Le 15, chasse à tir avec le duc de la Trémoille.

Le 18, visite de M. de Croÿ au Vieux-Condé, avec ses petits-enfants. Arrivée de MM. de Caumartin, de Puységur, maréchal de camp, de MM. de Cernay et de Sainte-Aldegonde. Comédie et danse.

L'Intendant Senac de Meilhan, qui est venu se joindre à ses hôtes, parait

Ille 19

Le 20 janvier, j’allai à Versailles et revins le mème jour. Je ne vis que M. de Montbarrey qui me dit: « Pour nous,

enchanté. M. de Croÿ en profite pour chercher à lui soutirer une somme importante en vue de l'achèvement de l'Hôtel de Ville de Condé

Le 21, départ genéral M de Croÿ assiste alors à une assemblée relative à ses charbonnages, dunt le débit est prodisieux, et s'occupe du tracé et de l'entretien des chemins de l'Hermitage. Le 25, visite à Raismes. où il rencontre MM. de Taboureau et Necker, directeur des finances, « celui qui a fait le bon livre ».

Le 26, réception d'une Icttre de M. de Soubise qui propose à M. de Croÿ de changer de division avec le comte de Maillebois (1). Voici cette lettre, et la réponse.

(1) De Fontainobleau, ce 23 octobre 1776.

Je suis bion fäché, Monsieur le Duc, de vous avoir trouvé parti, au dernier voyage que je vicns de faire à Paris. J'avais à vous faire une proposition qui, je crois, vous conviendra, et qui léverait bien des difficultés occasionntes par le dernier arrangement des officiers généraux. 1l ne tiendrait qu’à vous d'ètre employé dans le Haïnaut, à la place de M. le comte de Mailtebois. qui rctournerait en Picardie. Vous serez assuré d'être employé l’année suivante, ct s’il survenait quelque événement qui me mit à portée de décider pour vous le commandement du Hainaut, je n'en laisserais .pas échapper l'oeccasion.

Mandez-moi. Monsieur le Duc, ce que vous pensez de cette proposition. Vous me connaissez assez pour être sûr qu'elle n'est point hasardée à la légère. Vous feriez plaisir à plusieurs personnes ct vous m'évitcriez j:ersonnellement beaucoup d’embarras. si vous l’acceptiez. Jo mo charge de toutes les démarches, et je n'ai besoin que de votre consentement. Tout le monde vous en saura gré, et je crois contribuer à votre satisfaction sur l'objet de ce commandement, que vous avez toujours désiré. Vous me trouverez toujours le même empressement pour aller au devant de ce qui pourra vous plaire et pour vous offrir de nouvelles preuves de l'attachement bien sincére avec lequel. etc.

Lu MARÉCHAL PRINCE De SouBise.

De Condé, le 37 octobre 1776.

En réponse, mon Priuce, à la lettre importante dout vous m'honorez, de Fontainebleau le 23 octobre, oscrai-je, avaat tout, vous supplier de vous assurer que, dans tout cela, rion ne pourrait nuire à mon commandement de province de Picardio, Boulonnais et Calaisis, et, uu contraire, que cela ne peut que l’assurer, ct que je m’arrangerais avec Île commandant de la division pour y aller quand il n’v serait pas.

En second lieu, s’il y aurait, dès à présent, une assurance certaine que je conserverais le commandeinent de la division du Hainaut, deux termes de suite, c'est-à-dire tout 1777 et tout 1778.

Enfin, si tout cola est agréable et de concert avec le Roi, M. le comte de Saint-Germain, M. le prince de Montbarrey, et no déplairait à aucuns de mes camarades, car vous sentez, mon Prince, qu'il est bon d’être assuré solidement, et qu'on sail que jo serais fâché de déplaire à qui que ce soit, ct que, cela ne venant pas de moi, je ne m'y prêterais que pour plaire à tout le moude, et surtout pour faire ce qui pout vous être agréable et vous donner une preuve de la continuation de l'inviolable attachement avec lequel j'ai l'honneur d’être, otc. =

Le Duc pK CRoÿ.

Arrivée du marquis de Saint-Georges, maréchal de camp. Travail avec lui, puis avec MM. Dubuat et l'intendant Senac de Meilhan.

Achèvement d'un aqueduc et du canal de Condé. Réception de la nouvelle de l'adjonction du prince de Montbarrey au comte de Saint-Germain.

Arrivée d'une lettre do M. de Soubise déclarant accordéesles conditions de

nous ne demandons et ne désirons rien ; voyez M. le maréchal de Soubise! » Ce qu'il me répéta deux fois. Je n’aimais pas ce propos, parce que cela me laissait dans l'embarras du choix et d’être tourmenté. D'ailleurs, comme je ne demandais rien, je n'avais rien à dire; aussi je ne le vis pas et ne cherchai personne, ce qui fit trainer ou dormir l'affaire,

Je vis les bureaux : les changements étaient grands et les nouvelles ordonnances encore en valeur, mais on croyait que cela tiendrait peu, et le public n’était pas pour M. de Saint-Germain, chez qui l'on n’allait plus guère, et M. de Montbarrey, alors adjoint, et survivancier en titre, gagnait beaucoup. Il demeurait, et même sa femme, à l'hôtel de la Guerre, d'un côté, et M. de Sartines de l’autre, ce qui les mettait à portée de tous les bureaux, et c’est un superbe ensemble qu’on doit au maréchal de Belle-Isle, dont on ne parlait plus.

Je dinai chez M. de Taboureau dans sa gloire, ayant un monde immense, et je revins de bonne heure à Paris.

La Cour de Versailles était toujours de même. Le jeune Roi, qui ne brillait pas par le maintien et le ton, était toujours très bon, voyant bien, l’esprit juste, mais redoutant l'embarras du choix et de se décider, chose toujours difficile, de sorte qu’il évitait d'étudier et de causer avec personne, hors un peu avec M. de Maurepas, dont l’esprit agréable ne le portait pas à la discussion. Il se donnait aux temps réglés des travaux ou des conseils, par devoir, avec soin, mais ne travaillait pas par lui-même. Il n’était entouré que de Jeunesse, de mauvais principes, eten ôtant toujours eten neremettant jamais, on ne peut gagner. Ainsi, il ne pouvait que perdre de ses bons et anciens principes. D'ailleurs, le naturel et le fond était franc, droit et juste.

La Reine, toujours extrêmement dissipée, ne faisait que courir, à Paris, les spectacles, le bal de l'Opéra, ceux de Ver-

M. de Croÿ au sujet de la proposition de M. de Maillebois. Mais le duc veut « une promesse secrèle bien assurée » et réplique en ce sens à M. de Soubise, qui, dès lors, ne donne plus signe de vie.

ll quitte l'Hermitage et va s'établir, le 14 décembre, à Condé, d'où il part pour Paris le 15 janvier 1711.

gailles, et était toujours en l'air, cherchant à se secouer, pour se désennuyer. De plus, elle avait mis en train le gros jeu, qui devenait terrible, et elle n’était entourée que des jeunes gens les plus brillants, ce qui faisait crier, quoiqu'elle fùt bonne et aimable.

Monsieur et Madame étaient toujours sages et sentencieux, et tenaient politiquement dans l’intérieur. M. le comte d'Artois, d’un tempérament fougueux et de jolie figure, selivrait uniquement aux plaisirs de la jeunesse, mais plaisait au Roi et à la Reine par sa gaité. Sa femme faisait bien et uniquement des enfants, et c'était toute la ressource pour cela.

M. de Maurepas continuait d’être le seul en vrai crédit. Quand il avait la. goutte, le Roi allait causer et travailler chez lui: il assistait au travail de M. de Saint-Germain, etil paraissait qu'il ne se faisait rien de considérable sans lui. Il traitait, suivant son caractère, tout légèrement et avec esprit, sans s'aflecter.

Au reste, dans une Cour si jeune, on était peut-être fort heureux de l'avoir. Il avait entièrement changé le Roi sur toutes ses premières et bonnes opinions, mais celles de M. Turgot n'ayant pas réussi, le Roi se tenait heureusement en garde contre les nouveaux et dangereux principes.

M. de Saint-Germain baissait de crédit et tenait à peine devant le mécontentement général. Le système de M. de Maurepas et du Roi paraissait être d’en tirer tout ce qu'il savait, et puis de l'abandonner. Quoique, comme militaire, il eùt de très belles vues générales, il n'avait aucun détail, ni adresse, et avait révolté tout le monde, de sorte que le cri était général contre lui, quoique, dans le fond, il eût d’excellentes choses, mais, n'étant soutenu qu'à demi, le ton de la Nation paraissait l'emporter contre lui, et c’étaient les coups de plat de sabre et la suppression des retraites et pensions qui révoltaient le plus. D’ailleurs, comme je le lui avais prédit, s'il se trompait sur tous ses calculs, ses retranchements coûtaient plus que des augmentations, il n'y avait pas assez de fonds ni en hommes, ni en argent, ce qui indiquait qu’il faudrait encore changer bien des choses.

M. de Montbarrey était soutenu par Mme de Maurepas qui, avec un M. de Pezay (1), ami de Mme de Montbarrey, et par où M. de Maillebois avait grand crédit, étaient les mieux écoutés par M. de Maurepas. D'ailleurs, il savait à fond le détail, ayant été bon inspecteur ; il avait beaucoup d'esprit de Cour et de finesse, et se soutenait assez bien du côté de la Reine, de sorte qu'il y avait apparence qu’il tiendraït longtemps, et ne serait pas fâché de voir culbuter M. de Saint-Germain, avec qui et sous qui il travaillait. Ainsi, il ménageait tout, et se tenait très adroitement à l'écart de tout ce qui déplaisait, cherchant à gagner les suffrages.

M. Bertin et le nouveau M. Amelot, qui se trouvait où avait été son père, ne faisaient que se soutenir.

M. de Vergennes gagnait, par le moment de crise; il était un des plus travailleurs, et faisait les Affaires Étrangères avec un peu de considération.

M. de Sartines, qui avait pensé culbuter, s'était remis au pinacle, par sa grande ordonnance de Marine, qui avait presque anéanti la plume, au grand triomphe de la Marine noble, qui se soutenait, par là, au mieux. L'époque était, d’ailleurs, brillante pour remettre la Marine pendant l'embarras de l'Angleterre. Ainsi, celui-là était dans son beau moment.

Le Garde des Sceaux se soutenait par la culbute de l'ancien parti, et parce que les Parlements, auxquels on ne disait rien, étaient plus tranquilles.

Reste notre ami M. de Taboureau, bien bon et honnête homme, qui avait un poste bien embarrassant. On le lui avait fait prendre, chose sans exemple, pour le nom seul, et pour ne faire que le contentieux, tandis qu’on avait mis

(1) Alexandre-Frédéric-Jacques Masson, marquis de Pezay (1741-1771), mestre de camp de dragons en 1710, et, plus tard, inspecteur général des Côtes, avait été professeur de tactique du Dauphin, plus tard Louis XVI.

Ami de Dorat, il s'est rendu célèbre par son esprit non moins que par ses œuvres littéraires, parmi lesquelles nous citervnsles Soirées helrétiennes, alsutciennes et franc-comtuises :1711); des traduclivns de Catulle, Tibulle et Gallus; une Histoire des campagnes de Maillebois en Ilalie (11175), etc.

M. Necker (1) pour les vraies afluires de grande finance et les projets, division qui pouvait être bonne, si leurs limites pouvaient s'arranger, chacun étant assez bien dans son lot.

Pour fournir au premier moment et à l'armement de la Marine, M. Necker venait de faire une loterie qui avait donné vingt-quatre millions, en chargeant l’État d'environ deux millions de plus de charges. Ainsi, toujours mauvaises affaires, pour aller, à l'ordinaire, au jour la journée, et fournir au moment, Il aurait fallu bien d’autres choses pour remettre les affaires, mais il n’y avait pas de plan assez assuré, ni de fond d'autorité fixe pour cela.

Heureusement, le siècle des maîtresses étant fini, il n'y avait pas grands mouvements, ni cabales à la Cour. Le Roi ne s’ouvrant pas, n'ayant que le goût de la chasse, tout était assez tranquille et mème insipide. A Versailles, hors les dimanches, qui étaient les jours à la mode, il allait peu de monde, hors pour les bals et spectacles. On venait beaucoup à ceux de Paris, mais non le Roi, qui ne les aimait pas et chassait le plus qu’il pouvait, sans manquer au temps des affaires.

Étant revenu de ma première course à Versailles le 20, je fus curieux de voir le fameux docteur Franklin (2), puisqu'il était à Paris. On disait cela difficile, mais le plus simple étant le meilleur, et ayant su l'hôtel garni où il demeurait, le 23 janvier, j'y allai. On me reçut sans difficulté. Je le trouvai seul avec son petit-fils, et je fus fort bien reçu. On sait que c’est ce fameux docteur établi à Philadelphie, en Amérique, qui, le premier, nous a bien fait connaître l'électricité et ses plus beaux phénomènes, ainsi que son rapport avec le tonnerre. Il est très remarquable que cette découverte, la plus belle du siècle, nous soit venue d'Amérique, et il était

(1) Jacques Necker (1732-1805), le célèbre financier, avait été nommé, par Maurepas, d’abord adjoint, comme directeur du Trésor, au contrôleur général Taboureau des Réaux {22 octobre 1776), auquel il succéda l'année suivante (29 juin 1731).

(2) Benjamin Franklin {1706-1790 avait proclamé, le 4 juillet précédent, l'indépendance des Etats-Unis. {1 venait d'arriver à Paris pour négocier une alliance avec la Cour de France.

intéressant d’en pouvoir raisonner avec l’auteur même. Il venait de s’échapper de Philadelphie où il avait été nommé un des chefs et député du congrès du nouveau peuple libre d'Amérique. Sa tête était à prix en Angleterre, et cependant son pays, quoique l'estimant fort, le soupçonnait de s'entendre avec l'Angleterre. Le plus vrai, c'est que sur ses vieux jours, il avait voulu se soustraire aux troubles de son pays et se réfugier dans une ville dont les savants l’estimaient; mais, de plus, on croÿait qu'il négociait secrètement pour son pays.

Outre tant d'objets qui le rendaient intéressant, il l'était fort par son âge, sa figure et son ton. C'était un très grand homme de la plus belle figure, aux grands cheveux blancs, portant partout, dehors, un grand bonnet de peau, et un peu la tournure de quaker; de plus, ayant presque toujours des espèces de besicles, sans lesquelles il n’avait jamais pu voir. Il est singulier que bien des savants qui ont le mieux vu paraissaient ne voir goutte ! La ressemblance est parfaite dans la belle estampe à la tête de la traduction in-4° de ses œuvres sur l’électricité.

Je ne lui dis pas un mot des insurgents, ni des affaires du temps; mais je m’éclairai de ses idées sur l'électricité. Il ne pensait pas que ce fût le feu, mais je lui fis adopter mes classes et modifications du feu suivant ses bases. Je m'informai s’il était vrai qu'il fit plus froid qu’à Paris, à Philadelphie, quoique sous le degré d'Afrique. 11 m’assura qu'il y faisait plus froid et plus chaud, ct, pour m’en donner une preuve, s'expliquant assez bien en français et avec énergie, il me dit : « Notre rivière Delaware, plus du double de la vôtre, gèle, l'hiver, en une nuit. »

Je n'ai pas parlé du plus cruel événement de mon arrivée à Paris : la maladie et la fin de M. le marquis d’Hautefort, mon beau-frère, En arrivant, j'appris qu’il était à la mort d’une goutte remontée, avec fluxion de poitrine putride. Il avait soixante-dix-sept ans. Le lendemain matin, j'y fus, et je me sentis accablé du spectacle affreux de toute sa famille, dans les cris du désespoir. Il avait été bien malheureux par

son fils aîné, alors en Turquie, et d’autres malheurs de famille ; le reste était estimable. Il fallut y aller deux fois par jour, ce qui m'écrasait. Après huit jours, il fut mieux ; on le crut hors d'affaire, mais tout à coup, il retourna à la mort et fut emporté, en trois jours de rechute, le 30 janvier. Le lendemain, il fallut suivre son convoi, ce qui me rappelait combien de la famille d'Harcourt j'en avais conduit ainsi, et qu'après le troisième maréchal d'Harcourt, c'était mon tour, et mes souffrances, et mon humeur dangereuse qui me courait de la tête aux pieds, n'aidaient pas à rendre ces réflexions agréables.

Le 1° février, je me rendis à Versailles pour la cérémonie de l'Ordre, et j'y fis bien des choses : une dés principales fut pour conserver M. Dubuat ({) à Condé. Il se trouva par hasard que je logeais, sans le savoir, avec M. de Blaquetot (2) qui avait fait l’ordonnance. Je retirai les lettres de M. Dubuat et tâchai d’arranger cette affaire. Cela me donna occasion de beaucoup étudier l'ordonnance du Corps royal du génie qu'avait faite ce M. de Blaquetot. En allant la consulter, je vis, tout en haut de l'hôtel de la Guerre, le dépôt, qui est un établissement superbe. Le Roi n’est, presque nulle part, supérieur aux autres monarques, plus qu’il ne l'est dans ce superbe ensemble !

Je pris de M. de Saint-Germain un ordre pour avoir la belle carte de l’évèché de Cambrai, qu’on me refusa ensuite, et j'assistai, avec leur archevêque, à leur députation, la première comme Etat présentant cahier. Je vis, pour la première fois, Mme de Montbarrey, à l'hôtel de la Guerre, et elle pourra avoir du crédit. Je parlai à tous les ministres avec

() L. Gabriel, chevalier, puis comte Dubuat-Nançay (4732-1787), major de In brigade du génie À Valenciennes, en résidence à Condé, a publié des ouvrages de lillérature, d'histoire, de politique, etc. I est aussi l'auteur d'un travail intitulé: Principes d'hydraulique et de pyrodynamique, vérifiés par un grand nombre d'erpériences failes par ordre du gouvernement (1719, in-8*, réimpr. en 3 volumes, en 1816).

(2) Jean-Baptiste de Caux de Blaquetot, brigadier, directeur du génie à Maubeuge, fut promu maréchal de enmp en 1180, et lieutenant général en 1791.

force, et je trouvai que je ne m'étais pas trompé dans bien des choses.

Notre cérémonie de la Chandeleur fut brillante et nombreuse. On y nomma l'ambassadeur d’Espagne, et on y décida un uniforme pour nous, très beau et cher, et qu’on ne serait plus en deuil. Il y eut trois chevaliers de reçus, et il y en avait bien de jeunes! Je me trouvai à portée du duc de Choiseul, aussi gai et libre que s’il était encore dans sa gloire, et je me remis plus en liberté avec lui. Ilétait très a1mable, quand il voulait, et aussi décidé. En tout, je fus très agréablement traité, tous ces jours-là,.

Le prince de Soubise me dit qu'il avait à me parler, mais cela en resta encore là, de sorte que mon sortétait toujours incertain. La Cour était bien brillante chez la Reine, qui était toujours très parée, et le jeu de pharaon était terrible. Chez M. et Mme de Maurepas, il y avait aussi un monde prodigieux. Je n'avais rien perdu à arriver plus tard et, au contraire, beaucoup gagné par tout ce que j'avais fait chez moi.

Le 3 février, j'allai de bonne heure, après avoir arrangé, avec M. de Blaquetot, l'affaire de M. Dubuat, chez M. de Saint-Germain, pour voir si l’on me parlerait avec les ingénieurs. Il me fit entrer, n’y ayant que M. de Montbarrey avec lui, et, en attendant que les ingénieurs vinssent, il me fit asseoir, et nous causâmes librement tous trois. J’y traitai de grands objets avec hardiesse. Je trouvai M. de Montbarrey extrêmement réservé et soumis vis-à-vis de lui, et toujours comme devant son général : cela me parut remarquable.

Pour M. de Saint-Germain, je le trouvai aussi libre, franc et simple qu’on dépeignait M. de Turenne. A la fin, les ingénieurs ne venant pas, M. de Montbarrey partit pour Paris, après lui en avoir comme demandé la permission, et M. de Saint-Germain me retint malgré moi, à causer encore plus d'une demi-heure. J'y traitai ferme les plus grands objets, et même le cas de mort de l'Electeur de Bavière, et je fus très flatté de trouver M. de Saint-Germain pensant absolument comme j'ai écrit, il y a longtemps, sur tout cela. Je n'ai

jamais vu un homme plus instruit, voyant plus juste, plus dans le grand, et une plus belle âme. J'aurais donné bien de l'argent pour que ceux qui se déchainaient tant contre lui, et le disaient radotant, nous eussent écoutés. Il est vrai qu'ilne voit que le grand, ne sait pas assez les détails ; que, de plus, il ne veut pas se prèter aux préjugés des Nations; qu'il dédaigne peut-être trop de mettre de l'adresse aux choses, mais, en gros, on ne peut mieux voir que lui, et le roi de Prusse avait raison de dire : « Il est trop fort pour des Français, il n'ytiendra pas! » Rien n’annonçait là sa chute, mais le déchainement était si fort contre lui, que je croyais bien qu'iln'y serait pas longtemps ; mais, assurément, ce n'était pas un homme médiocre !

Pendant le diner, où il y avait bien du monde, il me combla toujours d’amitiés, et m'estimait réellement. Après, nous descendimes, avec MM. Bouillard, de Fourcroy, et deux autres directeurs du génie. Ce fut M. de Vaux qui rapporta pour le dessèchement du Calaisis. Je vis bien que leur parti était pris. Au reste, c'était, presque en entier, le mémoire que m'avait accroché, il y avait quatre ans, M. de Filley. Ainsi, je n'avais rien à dire contre. J’insistai fort pour qu’on commençât par le plus bas à la mer. M. Bouillard fit passer une nouvelle écluse à côté de celle d’Asfeld, qui me parut inutile, et en tout, le projet semblait trop cher pour être exécuté, mais l’ensemble en était beau et bon. On décida d'en dresser l'arrêt du Conseil, et il me paraît que c'était M. de Vaux qui, pour se faire valoir, poussait tout cela. Le vieux M. Bouillard, comme directeur du tout, en fut chargé ; c'est un homme estimable et d'un vrai talent.

Tout cela m’ayant remis au mieux dans tous ces intérieurslà, et étant bien avec tous les ministres, je quittai Versailles fort content de mon voyage, et revins pour quelques jours à Paris, sans que ma division fût décidée; les colonels des deux me regardaient comme leur chef.

De retour à Paris, je m'y livrai, plusieurs jours de suite, à mes affaires, et à régler mon livre de comptes et le tableau de mes dépenses, dans le plus bel ordre. Les charbons aug-

mentant beaucoup, malgré les gros extraordinaires indispensables, et quatre-vingt-treize mille francs mis, en quatre ans, aux grands travaux dont j'ai parlé, je vis que mes affaires allaient être meilleures qu’elles n'avaient jamais été, que je pouvais aider mon fils, et que tout s’arrangeait bien.

Ce fut le gros jeu qui fit le plus de sensation cet hiver, et il fut prodigieux jusqu’au mercredi des Cendres qui arriva, cette année-là, le 12 février, après quoi il fut défendu, du moins pour les banquiers publics, et autorisé, dans les maisons, par la police, ce quiétait devenu trop fréquent. L'hiver fut assez doux et égal, et se prolongea assez longtemps, et Paris fut assez brillant et tranquille.

Le Jeudi gras, je m'amusai beaucoup à voir le spectacle d’un très grand souper chez l'ambassadeur d'Espagne, où étaient tous les ambassadeurs, les étrangers et la principale noblesse. On y joua à trois grandes tables, dont une un pharaon effrayant par le gros jeu, un autre moins fort pour les femmes qui s’adonnaient beaucoup aussi, alors, au jeu, le jeu terrible de la Reïne et du Palais-Royal donnant le ton, et une troisième table était installée pour le biribi, destiné aux dames.

Pendant le souper, je profitai de mon temps pour traiter bien des objets avec chaque ambassadeur. Ensuite j’allai, en philosophant, examiner une table et l’autre, et cela est fort curieux pour celui qui, du port, envisage ceux qui sont dans l'horreur du naufrage et en ont bien la mine. Je fus bien fâché d'y voir le fils du prince de Salm s’y livrer plus que jamais, et, alors, on ne parlait que pur mille louis !

Ce que je vais dire peut se lier avec l’article suivant :

En raisonnant, là, avec l'ambassadeur d’Angleterre(1), ilme dit, entre autres choses, qu'il n’était pas vrai que le fameux M. Cook fût retourné à la mer; que c'était son second qui était allé ramener le tacticien et que, pour lui, il restait à Londres. C'était bien dommage (2)!

(1) Lord Stormont, ambassadeur d'Angleterre à la Cour de France depuis 1712.

(2) Cela était faux, il se trompait. (Nofe de l'auteur.

300 JOUBNAL DU DUC DE CROf

Cet ambassadeur, qui savait que, depuis vingt ans que je commandais sur toutes les côtes de France qui voient l’Angleterre, je n'avais jamais écrit ni formé de querelle, me dit qu’il aurait bien voulu que je commandasse dans nos îles, où il me parut se plaindre de l'esprit inquiet des commandants.

Pour voir s’il s’entendait, comme on disait, avec le fameux Franklin, qui était à Paris, je lui en demandai des nouvelles, sans dire que je l'eusse vu : il me dit qu'il ne le connaissait pas même de visage, que ce fameux savant, et honorécomme tel, n’était plus, depuis dix ans, qu'un intrigant, chef de parti. Pourla guerre et les affaires d'Amérique, que nous traitâmes à fond, il se flattait qu'on prendrait Philadelphie par les glaces, la Delaware étant gelée, et qu'on les réduirait à la fin. Mais je vis bien que la paix était difficile à maintenir et que l’année « aux trois sept » devait être vive.

Le 15 février, je trouvai dans la Gazette d'Utrecht, tout au long, le traité d'union et de révolte en États libres, des insurgents. 11 me parut, en l’examinant, qu'il était difficile qu’une étendue de 6 à 700 lieues de côtes se soutinssent ainsi d’accord, sans se nuire entre elles par la suite. En examinant bien ce traité d'union, on voit que, de commerçants qu'ils étaient anciennement, ils étaient devenus un Etat formidable, surtout par mer, et qui pouvait inquiéter toute l'Europe.

Cette pièce me fit souvenir que, connaissant M. Franklin, qui était, à sa date, c’est-à-dire le 4 octobre 1776, à Philadelphie, et qui, vraisemblablement, en avait rédigé la plus grande partie, il serait curieux de lui aller parler.

J'y allai donc le 17 février. Je le trouvai, à l'ordinaire, seul, et toujours écrivant, ce qui confirmait ce que m'avait dit l'ambassadeur. Je pris le prétexte de lui proposer d'aller chez M. Brisson (1), ou Lafond, voir faire les fameuses expériences d'électricité, dont il était l'inventeur et le créa-

(4) Mathieu-Jacques Brisson (4123-4806), naturaliste et physicien, auteur d'un Dictionnaire raisonné de physique (1800), d'une traduction de l'Histoire de l'électricité de Priestley (1711), etc.

teur. Et, certes, il doit être curieux de les voir faire devant Jui, et d'examiner ce qu’on a perfectionné depuis.

Il accepta de bonne grâce, quand le temps serait plus doux, et me dit, à ce sujet, qu’il était né en Amérique, que c'est là où il avait réellement fait sa découverte, par beaucoup d'expériences, et qu'il avait établi à Philadelphie une très belle bibliothèque et une académie où sont tous nos livres, nous faisant observer, à ce sujet, combien il était remarquable que ce pays et cette colonie, établie il n'y avait pas cent ans (puisque c'était par M. Penn (1) en 1686), fût déjà parvenue à ce comble de science, de force et de commerce, et on voit, par là, combien il faut peu de temps pour former un grand Empire, quand le début a de grands hommes instruits.

C'était un délice d'avoir une pareille conversation avec ce respectable et beau vieillard, cet aigle créateur d'Amérique : sa simplicité, ses expressions posées, claires, énergiques et justes, étaient remarquables.

Ayant continué de le gagner par ce début, et voyant qu'il était flatté de trouver un amateur qui savait le priser, je lui demandai si je pouvais lui dire un mot sur les affaires du temps dont, par discrétion, je n'avais jamais voulu lui dire un mot. Il me dit : « Parlez, je répondrai ! » Et c’est ce qu'il ne faisait à personne.

Je lui dis que je venais de lire leur traité d'union, et ce que j'en pensais. Il m’avoua qu'il y avait assisté et y avait eu bonne part. Sur ce que je lui dis qu'il me paraissait que, tout en rendaut son pays libre, cela l'allait rendre plus malheureux, puisque, d'une suite de colonies commerçantes, ils allaient être obligés de se ruiner pour faire un État guerrier, il me répondit : « Notre commerce avec l'Angleterre, et borné là, n'était que fictif et onéreux. Il nous en coùtait plusieurs millions par les gènes que cela mettait à tout! » Et, par là, je vis le système déterminé à tenir ferme.

(4) William Penn (1644-1718), quaker anglais, fondateur de Philadelphie, capitale de l'Etat de Pensylvanie, nom dont la première syllabe a été fournie par le sien. La Charte de Penn, rédigée par lui pour cet Etat, allait, cent ans plus tard, servir de base à celle des Etats-Unis.

Je lui dis que j'avais étudié cette guerre-là en militaire et en géographe, qu'il me paraissait que tout dépendrait de la constance, et que. s'ils en avaient plus à se soutenir que l'Angleterre à attaquer, celle-ci ne pouvait que s’user, à la longue; que, d’ailleurs, on trouvait que le général Washington s'y prenait bien, et que tout dépendait de tenir jusqu'à avoir le dernier, mais que je jugeais qu'ils perdraient encore Philadelphie et mème Boston, dans la campagne prochaine.

Il me dit : « On était mal armé, on le sera mieux cet été, et en état de plus résister, et je crois, ajouta-t-il, que la constance ne manquera pas ! »

Je dis encore : « Ceci est trop incertain pour que l’Europe s’en mêle ; tout le monde vous aidera secrètement, mais personne ouvertement ! » Alors, en croisant les bras, ce superbe vieillard, de l’air le moins commun, et bien d’un chef de parti, me dit avec finesse : « L'Europe fera comme cela et verra venir, c'est à nous de faire effort! »

Tout cela ne paraissait pas d'accord avec les négociations que débitaient les Anglais pour ne pas décourager leur nation, très lasse de cette guerre, mais, depuis le mois de novembre qu'il était parti d'Amérique et s’en était esquivé avec tant d'adresse pour son âge, les Anglais avaient pris trois des treize États en question, et bien du monde des États restants était plus que las de cette guerre, de sorte qu'il fallait voir s'ils auraient la constance qu'il assurait, et pour laquelle on le voyait écrire sans cesse et être seul dans son auberge, à Paris, comme le centre qui ménageait partout les ressources.

Pour notre ministère d’alors, il paraissait plier vis-à-vis de l’Angleterre et n’annonçait seulement pas connaître ce M. Franklin, quoiqu'ou crût qu'on l'aidait sous main, et c'était bien voir, à nous de les laisser tous s'user.

Ces deux conférences avec M. Franklin mefirént grand plaisir.

Le 18 février, nous eùmes un grand souper chez l’ambassadeur de l'Empereur (1), dans son superbe hôtel, et je suivis

(1) Le comte de Mercy-Argenteau.

les mêmes objets avec les ambassadeurs. Il me parut que tout s’échauffait avec les Anglais, et que notre armement nous attirerait une guerre de mer. L’ambassadeur me dit avoir écrit à Vienne pour presser la substitution autrichienne, et le gros jeu continua de me paraître bien dangereux. J'y vis reprendre le prince de Salm, dont le père me parut outré.

Le 19 février, j'allai à Versailles ; je fis beaucoup d’affaires, au bel hôtel de la Guerre, puis je dinai chez M. de Saint-Germain fort agréablement, par la grande amitié qu'il me marquait toujours, et avec plusieurs anciens amis. Trouvant le moment favorable pour lui parler d’un mémoire que je devais lui donner pour récompenser M. de Bienassise de tout ce qu'il avait fait de bien pour la maladie épizootique, j'en profitai. 1] se fâcha et me dit : « Toujours des récompenses pour avoir fait ce dont on a été chargé ! On est payé pour le faire! Il faudrait bien déshabituer cette nation de demander des grâces pour avoir fait son devoir! Toujours de l'argent, et il n’y ena pas! »

C'est par ces principes durs et maladroits qu’il se faisait

hair et avançait les affaires de M. de Montbarrey. Et, de l’autre côté, je vis toujours, comme on venait de me le dire, au bureau des fonds, que l'argent manquait : on était de six mois en retard sur les pensions urgentes, et de deux années sur les youvernements. Tout cela annonçait encore un été où j’entendrais bien crier, n’y ayant plus ni avancement, ni récompense, et l'argent arrétant tout. Aussi faisait-on flèche de tout bois : on allait créer des commissions de capitaines sans rang, pour en avoir à donner pour sept ou huit cent mille francs, et tous les changements, comme je le lui avais dit au début, coûtaient plus que devant, quoique faits pour épargner.

. Comme s’il fallait que tous les corps eussent leur mécontentement, 1l ôta, alors, aux Allemands, leur justice et partie des droits de leur capitation, ce qui les fit bien crier, quoique ce fût ce corps qui avait voulu se cotiser pour le faire vivre.

En général, j'avais une division dans un mauvais moment |

Le jour où les ordonnances avaient été rendues, était mémorable par le sort qui avait décidé du rang des vieux corps : Champagne, qui passait pour le deuxième, Navarre et Piémont alternaient ensemble. On voulut décider leur rang. On s’en remit au sort, et, en effet, c'était l’année du gros jeu : le Roi, ce matin-là, tenant le chapeau, fit tirer les trois colonels de ces trois corps, et le sort malheureux tomba sur Champagne qui, eu partie le 2° régiment, devint, par les dédoublements, le 7° et le 8°, de sorte que, n'ayant plus que deux bataillons comme les autres, c'était la fin des vieux et des gros corps anciens qui avaient eu tant de monde tué pour se distinguer. Jadis, on en serait mort de chagrin; mais tout s'affaiblissait. J’en fus d'autant plus fâché que je venais de recevoir une lettre de ce beau corps qui me marquait sa joie de revenir sous mes ordres. Il venait à Aire, remplacer Dillon, qui, avec bien d’autres, allait, disait-on, à Brest, pour le fortfier.

Le soir, je reste chez M. de Maurepas, qui, à soixante-dixhuit ans, était au mieux, et j y eus une bien curieuse conversation politique.

Le 20 février, après avoir encore vu tous les bureaux, et le manque d'argent, je revins à Paris et je m'y adonnai à me remettre au courant sur tous les objets.

La grande affaire de mon sort pour ma division me tenant en suspens, m'empèchait de réattaquer quelques-uns de mes grands ouvrages, mais j'allai chez le graveur, et je pressai les corrections et additions de ma curte de l’hémisphère antarctique.

C'est le 27 octobre qu'étant seul à l’Hermitage, je reçus, très inopinément, la lettre de la main de M. le maréchal prince de Soubise, de Fontainebleau, 23 octobre, qui me proposait le troc de la division de Picardie, Artois et Soissonnuis, que j'avais obtenue, contre celle du Hainaut où M, de Maillebois avait été nommé.

Tout en resta là jusqu’à mon retour à Paris le 17 janvier, que je traitai très à fond l'affaire avec ma famille, qui était toujours contre, et moi assez tenté d'accepter, et

croyant que, si on voulait y mettre de l’adresse et de l’ambition, il y avait de quoi, en vieux courtisan, en tirer grand parti. D'ailleurs, comme j’aimais fort Condé, je penchais à ce qui pouvait m'y donner de la considération, et j'étais flatté de commander une fois les troupes en Hainaut, sans avoir la gène de la représentation.

Nous traitâmes bien souvent cette affaire en famille avec chaleur. Pendant ce temps, le fait s'était divulgué et M. de Maillebois disait que nous avions troqué les régiments des deux divisions qui me croyaient leur chef. Mais, pour moi, je n’avais continué de donner des ordres qu'à celle de Picardie, Artois et Soissonnais.

On a vu que, voulant les laisser venir et ne me décider que sur des avantages certains, je fis plusieurs voyages à Versailles sans en parler. On ne me parla pas, non plus, de sorte que la proposition du troc paraissait comme nulle, Mais M. de Montbarrey m'ayant répété : « Voyez M. de Soubise! » je m'attendais bien qu'il faudrait que la bombe crevät un jour, et cela durait déjà du 23 octobre, date de la lettre de Fontainebleau !

Ce fut le 23 février, à Paris, que je reçus une lettre de M. le maréchal prince de Soubise qui me demandait un rendez-vous pour décider cette affaire. Je lui répondis que je me rendrais, le lendemain, chez lui, mais, pour abréger, j'ajoutai, en post-scriptum, que personne ne m'ayant parlé et n’y ayant pas de promesse par écrit, j'avais cru l'affaire manquée, et qu'il n’en était plus question.

Le ?4 février, je me rendis donc chez lui, à sa petite maison du faubourg Saint-Honoré, où il s'était retiré, ayant comme abandonné le bel hôtel de Soubise : c’est ainsi qu’ils finissent tous !

Je le trouvai seul, et comme s'étant bien préparé à ma visite et ayant bien fait son thème pour me déterminer. Il me fit entendre que, si je n’acceptais pas, je ne devais jamais songer au commandement de la Flandre et du Hainaut, où je pouvais espérer, M. de Castries ayant des vues sur l’Alsace. I] me dit tout ce qu’il put pour me déterminer ou m'intimider,

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