IJ
A Roye, la maîtresse de la poste m'apprit que le Roi était parti le matin de Gompiègne, sur la nouvelle que M. le Dauphin était malade à Versailles, où il était retourné quelques jours devant. Je trouvai beaucoup de monde à Séchelles (2), tous consternés. J'y appris que le voyage de Gompiègne (où je comptais passer et chasser encore huit jours avec le Roi) était rompu. Sa Majesté étant partie, ce matin même, à six heures, sur la nouvelle que M. le Dauphin, qui était tombé tout à coup fort malade, du 1^*^ août au soir, avait été saigné et donnait tous les symptômes d'une grande maladie.
Le lendemain 4 août, Mme de Séchelles revint de Gompiègne et nous apprit que la Reine et Mesdames venaient d'en partir, ainsi que les ministres ; qu'il n'y restait plus que ceux qui ne pouvaient avoir de chevaux, que l'on s'arrachait; que c'était un cahos et tumulte terrible; que M. le Dauphin
(1) Le prince de Croy quitte Paris le 28 avril n."»2, pour se rendre ii l'Ilermitage, d'où il gagne le château de Belœil, appartenant au prince de Ligne. 11 y chasse avec le duc Charles de Lorraine. De là, il va à Lille, faire visite au prince de Souhise en tournée d'inspection; il revient ensuite préparer des fêtes en l'honneur de celui-ci. qu'il reçoit îi l'IIermitage le 5 juillet. Revues de troupes, visites aux retranchements de Condé, travaux de l'Herraitage, chasses ; enûn^ dans les premiers jours d'août, départ pour le château de Séchelles.
(2) Château situé près Cuvillers, à 6 kilomètres de Douai (Nord;.
174 jaURKAL DU DUC DE GROY
avait été resaigné, avait tous les symptômes de la petite vérole et de la fièvre maligne et était très mal. Nous restâmes deux jours dans Thorreur de Tinquiétude, les lettres étant arrêtées et n'y ayant point de chevaux de poste, ce qui retenait tout le monde. Voilà le cruel contre-temps qui me fit manquer, cette année, le voyage de Compiègne, et je mandai à mes chevaux de chasse qui venaient d'y arriver, de continuer leur route pour Ivry.
L'on faisait, comme il était naturel dans cette occasion, les réflexions les plus tristes, si l'on avait le malheur de perdre le Dauphin. Outre qu'il était bien regrettable par luimême, chacun envisageait d'abord que cela pouvait mener à la destruction du royaume et des guerres cruelles et sans fin de partis. Il ne restait que le Roi marié, la Reine se portant bien et ne pouvant plus donner d'enfants, et le duc de Bourgogne restant seul d'espérance et n'ayant qu'un an : cela allait effrayer pour le commerce et le crédit, et, si Ton venait à perdre cet enfant, on était dans le cas de voir, du ^vivant même du Roi, et dans sa vieillesse, l'Espagne préparer ses partis pour partager le royaume auquel, malgré ses renonciations, elle n'avait jamais cessé d'avoir des vues; nos voisins cherchant à démembrer le royaume qui les inquiétait le plus ; nos princes du sang se préparant à faire valoir leurs droits, enfin bien des choses à craindre, propres atout bouleverser.
Le 6 août, les postes étant remises , je partis à six heures du matin ; j'entendis la messe à Senlis et, ayant trouvé mes chevaux de chaise au Bourget, je traversai le haut de Paris par la rue Saint-Louis, et j'arrivai à Ivry à six heures du soir.
L'événement de la maladie de M. le Dauphin qui, après avoir été à l'extrémité, était mieux, la petite vérole étant bien déclarée et sortie, était trop important pour ne sq pas montrer. Ainsi, ayant donné le 6 au soir et le 7 au matin à ma famille, je partis le soir, et j'arrivai à huit heures à Versailles. J'allai d'abord m'établir dans l'antichambre de M. le Dauphin, où je restai quatre heures, tant pour savoir les nouvelles que pour remettre deux lettres. J'y appris les circonstances que je vais rapporter.
JOURNAL DU DUC DE CROt 175
M. le Dauphin étant revenu devant de Compiègue, à cause de Mme la Daupbine qu'il ne quittait pas, avait passé trois jours avec elle à faire des promenades où ils avaient, comme à l'ordinaire, mangé beaucoup de fruits, pâtisseries et autres drogues, car tous les enfants du Roi ne vivaient, ordinairement, que de toutes sortes de gourmandises, ne mangeant presque jamais des bonnes choses qu*on leur servait en public.
Le 1**^ août, revenant d'une de ses promenades, M. le Dauphin se trouva fort incommodé et obligé, le soir, de se coucher. La nuit fut très mauvaise, avec vomissements, fièvre ardente, et Ton crut que c'était une grosse indigestion. Le 2 août, mercredi, le même état subsista. On n'osa saigner, craignant toujours l'indigestion. Enfin les symptômes les plus mauvais de fièvre maligne ou de maladie de venin redoublanty on s'y détermina et on le saigna. On envoyait courrier sur courrier au Roi, mais, comme on n'avait pu être préparé, on manquait de relais partout.
Le jeudi 3, les accidents redoublant, on resaigna. Le Roi arriva en grande hâte. Il trouva, au Pont tournant, des relais qu'il crut pour lui. C'était pour les médecins consultants de Paris, ce qui les retarda. Alors^ M. le Dauphin avait des assoupissements forcés terribles, grand mal de reins, fièvre des plus ardentes portant à la tète. Dumoulin (1) et les médecins consultants de Paris étant venus, décidèrent une saignée du pied. La fièvre ne donnait pas de relâche pour pouvoir purger, ce qui était bien pressant et nécessaire. Le 4 août, vendredi, fut le plus mauvais jour. La tète perdue, tout le venin y portant et au cœur, on ordonna une deuxième saignée du pied, mais le chirurgien, s'y préparant, vit les boutons de petite vérole qui se montraient et dont partie sortaient. Il ne voulut pas saigner sans une nouvelle consultation. On était dans des craintes mortelles.
Pendant ce temps, le venin 1 étouffant, joint aux matières et humeurs totalement aigries et fermentées, M. le Dauphin
(1) Jacques Molia, dit Dumoulin, célèbre médecin consultant du Roi, mort en 1155, à Vàge de 92 ans.
tourna à la mort. Il devint roide, les yeux fixes, sans nulle connaissance, et tous les médecins convinrent que, si on le laissait, il n'avait pas une heure à vivre.
Cependant la petite vérole était déclarée. Alors Dumoulin et un autre décidèrent qu'il n'j^ avait pas de moment à perdre, et qu'il ne fallait pas risquer le tout pour le tout. En conséquence ils conclurent à la deuxième saignée du pied, malgré la petite vérole sortie. Les autres vinrent au même avis. On fit la deuxième saignée du pied, qui le sauva. Cela dégagea la tête, donna du relâche et rétablit le mouvement de toute la machine, que les humeurs et le venin arrêtaient.
Aussitôt le relâche, on donna en trois fois, et en grand lavage, six grains d'émétique. 11 n'y eut, d*abord, qu'un petit vomissement de matières et liqueurs fermentées au possible. On vit, alors, une lueur d'espérance. Enfin, l'émétique perça et procura de prodigieuses évacuations par en haut et par en bas, ce dont on avait tant de besoin. Alors, on ne laissa pas de relâche et Ton donna toujours quelque chose pour, par les lavements et autrement, entretenir les évacuations et la liberté du ventre. Les médecins étaient persuadés que, jointe à la petite vérole, il y avait une fièvre putride, ou espèce de maligne occasionnée, sans doute, par les indigestions et les liqueurs aigries.
Malgré les saignées du pied, les vésicatoires aux jambes et les lavements purgatifs, mais non pas rafraîchissants, la petite vérole sortit à souhait.
Le samedi 5 août, la petite vérole continua de bien sortir, et l'éruption fat faite. Ou continua de le traiter de même en aidant alors Téruption.
Le Roi y avait entré le jeudi en arrivant, mais, la petite vérole étant déclarée, on fit tant qu'il promit de n'y plus entrer, ne l'ayant jamais eue. Mme la Dauphine faisait des prodiges : elle lui faisait tout prendre, le baisait malgré les boutons, et fit tant, joint à l'adresse de tous ceux qui l'entouraient, que Ton lui cacha qu'il avait la petite vérole. Dans le fond, il fallait qu'il n'en fût guère la dupe, car il mit, de son
côté, toute Tadresse possible pour les faire couper' et avouer. Il voulut voir son article dans la Gazette de Paris. On courut en imprimer une exprès, qui disait qu'il avait la rougeole boutonnée, et cela fut bien attaqué, bien défendu. Cette Gazette le persuada en partie, mais Mme la Dauphine, qui ne cessait de Tembrasser, acheva de le tromper.
Le dimanche 6 août, la nuit, il y eut encore une crise. L^éruption allant bien, la tète s'embarrassa, et, la fièvre augmentant, on redoubla de soin pour débarrasser le ventre, et cela ne dura que trois heures. Le reste alla bien.
Le lundi 7 août, j y arrivai au soir, et je trouvai que Ton était fort rassuré et rempli d'espérance. La petite vérole était fort abondante, d'une bonne espèce, bien sortie, et les accidents étrangers cessaient. Je soupai chez le cardinal de Soubise (1) et y revins la nuit. Chez le Dauphin, elle fut très bonne et tranquille.
Le mardi 8, la suppuration commença à s'établir à souhait, et, quoique, jusqu'au bout, il y eût toujours à craindre, à cette traîtresse maladie, on fut plus tranquille, et la joie se répandait sur tous les visages. Je vis la Reine et le Roi (qui me parla) qui étaient gaillards, quoique Ton allât, à tout moment, dans Tantichambre du Dauphin et que Ton parlât à tous ceux qui y allaient. On allait, de là, chez le Roi, Mesdames, M. le duc de Bourgogne et partout, et la crainte de perdre M. le Dauphin étant la plus forte (tant cela fait voir que tout cela n'est que préjugé), cette Cour qui, huit jours devant, tremblait au nom de petite vérole, fut comme toute ranimée, personne ne paraissant plus la craindre : exemple remarquable.
Les grandes charges entraient d'abord, et il y avait un monde prodigieux chez M. le Dauphin, On restreignit un peu cela, mais la Faculté seule faisait plus de vingt personnes dont la plupart avaient droit de tâter le pouls. Les gentils- Ci) Armand de Rohan (1717-1756), appelé d'abord l'abbé de Ventadour, fut nommé coadjuteur de l'archevêque de Strasbourg en 1742, cardinal en 1747, et alors appelé le cardinal de Soubise, grand aumônier de France en 17»!>, après le décès du cardinal de Rohan, son grand-oncle.
hommes de la Chambre y restèrent, surtout MM. les ducs d'Aumont (1), de Richelieu, et M. de Gesvres y fut aussi, ainsi que M. de Luxembourg, mais M. le duc de Bouillon ne le quitta pas, et presque tous ne se couchèrent pas, les cinq ou six jours du danger.
La Reine y allait souvent, et presque tout le monde, vainquant la répugnance ordinaire, s'y comporta avec le zèle ordinaire des Français pour leurs maîtres.
Passé le sixième jour de la maladie, il n'y eut plus d'accidents ; la suppuration fut bonne et abondante, ainsi que la petite vérole, dont il était fort couvert. Les jours critiques passèrent à merveille. Le neuvième, on le vit hors d'affaire et, le 14, on ne songea plus qu'à se réjouir et reprendre le train ordinaire.
Je vis la marquise, le 13, à sa toilette : elle assura avoir eu grand'peur du danger de M. le Dauphin, et Ton n'en douta pas, car les spéculateurs pensaient que s'il avait, en moins d'un an, suivi sa sœur, cela aurait fait faire des réflexions au Roi. Eniin, ainsi finit cette maladie qui mit le royaume en alarmes pour une tète qu'il était bien important de conserver, pour ne se pas voir dans le risque d'être bouleversé par les prétentions de TEspagne et les différents partis internes.
Pendant tout ce temps, je lis trois voyages à Versailles, ce qui. joint aux pluies continuelles de cet été, fit que je. n'avais encore pu tirer, quoique j*en mourais d'envie, mais il était encore de bonne heure. J'appris de M. d*Armentières (2) que M. le prince de Soubise faisait sa première chasse avec du monde. Le 18, je pris mon parti de lui écrire, ainsi qu'au duc d'Aven. Cela me réussit très bien. Ils me permirent, le premier de le joindre à sa première chasse, le deuxième d'aller tirer autour du parc de Versailles.
(1) Luuis-Marie-Victor-Augustin, duc d'Aumonl (1709-1782), pair de France, premier gentilhomme de la Chambre, lieutenant général en 1748, gouverneur du Boulonnais en 1751, avait épousé, en 1727, Victoire-Félicité de Durfort- Duras, veuve du duc de Fitz-James.
y'2) Louis de Conflans, marquis d'Armentières ^"3^11-1*74), lieutenant général en 17 i6, maréchal de France en 1768.
JOURNAL DU DUC DE CROt 179
Le 15 août, malgré une pluie à verse, je me rendis à la Villette, d'où j'allai à la ferme de Rouvray (1), où je trouvai M. le prince de Soubise avec MM. dWrmentières, de Gastries (2) et le prince de Beauvau. Ils avaient voulu chasser et, étant bien percés, ils furent obligés de venir se mettre à couvert. M. le prince de Soubise y avait fait venir ses cuisiniers et préparer un grand dîner, à cause du duc d'Orléans qu'il attendait. Nous voyions toujours pleuvoir, ce qui fâchait fort. A une heure, ayant vu un intervalle, nous fûmes faire un tour contre la ferme. Nous tirâmes quelques coups, mais, les luzernes étant trempées, nous le fûmes bien aussi.
A deux heures et demie, M. le duc d'Orléans arriva (3). Nous fûmes le joindre et faire un bon dîner, à la hâte, à la ferme de Rouvray. Le prince amena avec lui Besenval, mon ancien ami, qui ne le quittait pas ; le petit de Ségur (4), qui était sui^prenant, tirant mieux que moi, et faisant tout, et étant de tout, comme s'il n'avait pas un bras de moins et un coup de fusil au travers de la poitrine (il fait bien voir qu'avec du courage et de la volonté, on fait bien des choses !) M. de Poyanne (5) etle chevalier de... (sic), ce qui faisait, avec M. le duc d'Orléans et nous, avec M. de Soubise, cinq ; en tout, dix.
Nous entrâmes en chasse, la pluie cessant, à trois heures
(Ij Ferme située sur le territoire de Pantin et sur le chemin d'Aulnay, près la route de Meaux et le canai de TOurcq. Elle appartenait, avant 1860, à la commune de la Villette.
(2) Charles-Eugène-Gabriel de la Croix, marquis de Gastries (1727-1801), était alors brigadier; il fut promu maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 1738, maréchal de France en 1783. Il avait épousé, en 1743, Gabrielle- Isabeau-Thérëse de Rosset de Fleury.
'3 Louis-Philippe, duc d'Orléans;i725-178o. était lieutenant général depuis 1744. 11 épousa, en 1759, Louise-Henriette de Bourbon-Gonti, et fut le père de Louis-Philippc-Joseph, dit Philippe-Egalité.
(4; PhUippe-Henri, marquis de Ségur (1724-1801), maréchal de camp en 1749, lieutenant général en 1760, maréchal de France en 1783, avait épousé, en 1749, Louise-Anne-Madeleine de Vernon de Beauval.
U avait été grièvement blessé, en 1747, à la bataille de Lawfeld.
(5) Bernard de Baylens, marquis de Poyanne, maréchal de camp en 1748, inspecteor général de cavalerie en 1734, avait épousé, en 1743, Antoinette-Maideleine Olivier, marquise de Leuville.
et demie. Je donnai une leçon à Besenval, qui tirait mieux, mais trop hardiment. Je n'avais guère chassé ainsi plusieurs ensemble, et à côté du prince qu'il ne faut pas croiser ; cela faisait que, voyant tout ce monde, je n'osais, souvent, tirer. Cependant, je m'y fis. Mon gros chien d'Espagne, qui commençait, s'y fit beaucoup d'honneur par sa sagesse. Enfin, en moins de quatre heures, je tuai, en 142 coups, 58 pièces. Je n'en avais jamais tant tué!
Je cherchai à me concilier l'amitié de chacun et à profiter de cette occasion pour me mettre tout à fait des parties de chasse et tirés du prince de Soubise et du duc d'Orléans, ce qui me convenait fort, hors que leurs propos et leurs vies étaient un peu trop gaillards pour moi. Nous nous donnâmes rendez-vous au dimanche suivant.
Le 16, le Roi, qui tira dans la plaine Saint-Denis, tua de sa main, dans quatre heures de temps, 440 pièces. Ce jourlà, nous dînâmes et soupâmes chez le président Ogier. Il avait très bien accommodé sa maison d'Ivry, qu'il venait d'acheter. Il y rassembla le comte de Kaunitz (1), ambassadeur de l'Empereur, avec le comte Zinzendorf (2), le comte. .. (sic) et le comte de Mercy (3), l'ambassadeur d'Angleterre milord d'Albermarle, très aimable, le duc de Biron, la charmante princesse de Salm et son mari (4). Il nous donna le plus excellent dîner, et cela fit une partie agréable. Ensuite je menai ces Excellences voir la maison de ma mère, celle de M. Cotin, et celle de M. le Premier, où les dames allèrent. Les ambas-
(1) Wenceslas-Anloine, prince de Kaunitz ,1771-1794), ambassadeur d'Autriche en France de 1750 à 1752, puis chancelier d'État.
2 Louis-Fivd(''ric-Jiiles. comte de Zinzendorf, nù à Vienne en 1721, mort en 17»0, resta attaché, de n.jO à 17o3, à l'ambassade de Vienne à Paris. Très versé en matière financière, il publia, vers cette époque, un Essai sur la fon^ dation d une lUmque t/lCtat.
(3) Florimond-Claude, comte de Mercy-Argenteau (1722-1794), alors attaché à ramJ)assade de la Cour de Vienne à Paris, devint lui-même ambassadeur de cette Cour à Paris, de 1766 à 1790.
:4) Pliilippc-Joseph, prince de Salm-Kirbourg, chambellan ordinaire de l'Impératrice reine, né en 1709, marié, le 12 août 1742, avec Marie-Thérèse, Jeanne de Homes, fille du prince Max imi lien-Emmanuel de Homes, Grnnd d'ICspagne.
sadeurs partirent et nous passâmes la soirée agréablement avec le reste. Comme il était nommé ministre du Roi à Ratisbonne, il laissait au duc de Biron sa Maison et son droit de chasse dans la capitainerie, et je tâchais d'en profiter.
Le 17, voulant profiter des premiers de ma permission du duc d'Ayen, j'allai d'une traite par Paris à Versailles, avec mes chevaux de chaise, à Trappes où M. Anthoine avait fait avertir les gardes. Il y a huit lieues : j'allai m'établir au cabaret de Trappes. J'entrai en chasse dans la plaine de Montigny. Je rapportai 18 pièces et vins bien souper à Trappes, d'une excellente soupe aux herbes que faisait Lacroix, des œufs et mes perdreaux àlacrapaudine. J'y couchai bien, avec mes draps, avant huit heures.
Le 18, je rentrai en chasse, je battis la plaine de Trappes, j*y tuai une superbe bartavelle et un faisandeau. A une heure, je rapportai au cabaret 24 pièces. A trois heures, je rentrai en chasse jusqu'à six. Je fis encore de beaux coups. Je revins m'arranger et prendre ma chaise au cabaret, et partir de Trappes à six heures^ ayant tué, en un jour et demi, 54 pièces. Je vins, à la nuit^ à Versailles, où j'écrivis et soûpai chez moi.
Le 19 août, je vins savoir des nouvelles de M. le Dauphin, ' qui prenait sa seconde médecine et était tout à fait guéri. J'appris qu'il allait, le 26, à Meudon (1). Après avoir vu l'abbé de Sainte- Aldegonde, au Grand Commun (2), je montai
(1) La seigneurie de Meudon appartint à d'illustres personnages : la duchesse d'Étampes (15^2) ; le cardinal de Lorraine (lo52;, et, après la mort de celui-ci, le duc de Guise ; Abel Servien flfiîîi); Louvois (1679); le Grand Dauphin, fils de Louis XIV (1694; ; le duc de Bourgogne ; enfin le Dauphin, qui fut plus tard Louis XV, et dont le fils lit de fréquents séjours au château qui, bdti au seizième siècle par Philibert Dclorme, embelli sous Louis XIV, fut démoli, sous le Consulat, après un incendie. ^V. dans les Mémoires de la Société de rhistoire de Paris, T. XX, p. 51, Meudon^ Bellevue el Chaville, par le vicomte de Grouchy.)
(2} Vaste bâtiment contenant les « offices communs », c'est-à-dire tout le service de bouche du Roi, delà Reine, du Dauphin et de la Dauphine. 11 se composait de sept offices qui comprenaient plusieurs personnes surveillées par le « Bureau du Roi », c'est-à-dire le premier maître d'hôtel, le maître d'hôtel ordinaire, le contrôleur général, etc.
en chaise et revins droit à Ivry, qui est loin de Versailles : c'est un de ses plus grands défauts.
Le 20 août, j'allai au rendez-vous à la Yillette, mais le prince de Soubise et le duc d'Orléans ayant manqué, j'allai dîner chez Livry que je trouvai avec ses dames de compagnie ordinaire, et, par conséquent, guère bonne. Le soir, j'y chassai et soupai avec toute cette séquelle. Ils partirent ; j'y couchai et, le lendemain, le duc d'Orléans ne courant pas le cerf, comme j'avais compté le suivre, pour ne pas perdre mon étalage de chasse, j'allai par la traverse de Drancy, du Bourget, Dugny, Bonneuil, où il y a une furieuse descente, Armenonville (1), où je vis les travaux et folie du Contrôleur général que mon ami Contant (2) conduisait. J'examinai cela, et j'entrai par le haut dans la plaine de Sarcelles, où je tirai agréablement le reste du jour, et revins, le soir, à Ivry.
Le 13, ayant envoyé chez M. le prince de Soubise, j'appris qu'il faisait sa grande chasse. Je m'y rendis. Le duc d'Orléans s'étant fait attendre, nous n'entrâmes qu'à une heure et demie en chasse. Si j'avais un peu moins manqué, j'aurais rapporté mes cent pièces, comme c'était mon ambition, mais j'en rapportai 81. Je n'en avais jamais tant tué, à beaucoup près, et je m'amusai fort. C'était comme une attaque. Je crois qu'entre dix, nous tuâmes au moins mille pièces.
Le 24, j'allai dîner à Bercy, et traiter au long, avec le commis que cela regarde, l'affaire de la Justice et chasse du quart du bois du Roi, à Condé. 11 en résulta qu'elle n'était pas trop bonne, les principes généraux des domaines étant contre moi, et qu'il fallait tâcher d'acquérir tout ce bois par un échange avec le Roi.
(1) Ermenonville, Ernouvllle, ou Amouville, paroisse du doyenné de Montmorency : c De nos jours, dit l'abbé Lebeuf, cette terre a été possédée par M. de Machault, conseiller d'État, et, après sa mort, a passé à M. de Machault, garde des Sceaux et Contrôleur général, qui a fait tant d'embellissements que la face de ce lieu est changée entièrement. »
(2) Pierre Contant (ou Constant) d'Ivry (1698-1777», architecte du roi et du duc d'Orléans, membre de l'Académie d'architecture en 1728. C'est lui qui commença la construction de l'église de la Madeleine, à Paris ; on lui doit nombre d'autres travaux remarquables, parmi lesquels Téglise de Condé.
JOURNAT. DU DUC DE CROV 18î
Le soir M. et Mme de Loss (1) et d'Aspremont (2) soupèrent au logis, et j'allai, la nuit, à Versailles.
Le 25, jour de Saint-Louis, je fis ma cour avec une grandeaffluence de peuple ; je vis M. le Dauphin, qui était aussi peu changé qu'il était possible, et je revins, Taprès-dîner, à Ivry.
Le 26, j'allai tirer au Bourget, où l'on n'avait pas encore été, et où M. le prince de Soubise m'avait permis secrètement d'aller.
Le 27, j'allai au Te Deum à Notre-Dame. J'y entrais et sortais comme Tannée dernière, aisément, en passant l'eau à l'escalier contre le jardin des Chanoines. La cérémonie fut superbe, ainsi que lecoupd'œil. Le Roi y était bien, avec le plus grand air, paraissant bien être le maître. Il parut plus gai, et le peuple, sur son passage, cria plus que l'année dernière où cela avait été marqué et indécent, mais le bourgeois ne cria pas, et il ne paraissait pas une grande joie, comme cela aurait dû être. Le Parlement et les ecclésiastiques se trouvèrent là, rassemblés, et tous les ordres de l'Etat se faisant bonne mine, comme si, alors, ils n'avaientpas été comme chien et chat.
Le soir, je soupai chez Mme d'Aspremont, d'où nous vîmes les fusées du feu.
Le 28, j'allai à Meudon, voir et faire ma cour à M. le Dauphin : il avait pris des eaux, ce qui, joint à la difficulté ordinaire qu'il y avait aie voir, fit que j'attendis longtemps, ainsi que bien d'autres. En général, il témoignait avoir de l'esprit, du savoir, mille bonnes qualités, mais point du tout celles de la représentation, dandinant toujours, n'étant pas exact sur les heures, de sorte qu'il était le double plus difficile à servir que le Roi, et que l'on ne savait jamais comment le prendre. Il était souvent enfermé avec Mme la Dauphine, le reste du temps avec ses médecins, qui s'en étaient emparés, et, pour tout le reste, il n'était d'un accès ni fort aisé, ni fort agréable.
(1) M. de Loss était ambassadeur de Pologne à la Cour de Louis XV, (2^ Jacques-Philippe, comte d'Aspremont d'Orthes, brigadier en 1744, marécbai de camp en 1748, lieutenant-général en 1758.
Je dlaai chez le duc de Gesvres, qui était un des seuls qui vécussent grandement et librement à la Cour et qui m'était fort de ressource. Messieurs les gentilshommes delà Chambre se relayaient pour le service. Il y avait un détachement de toutes les Maisons du Roi. J'appris qu'il devait rester jusqu'au 17 septembre, qu'il devait aller à Fontainebleau. J'examinai ce beau séjour de Meudon, un des plus agréables que le Roi ait, surtout pour les vues. Le soir, je descendis chez M. le prince de Grimberghen, dans sa jolie petite maison audessous (1), et je revins, à 9 heures du soir, par Paris, à Ivry.
Les suites de la maladie de M. le Dauphin commençaient à se manifester : le pauvre M. de la Fare, aimé de tout le monde, et Binet, son premier valet de chambre, l'avaient.
Le 27, j'allai encore tirer au Bourget^ où les compagnies se rassemblaient, et il n^ avait plus de grands abattis à faire. Le soir, à 9 heures^ je revins souper chez ma mère, à Ivry, où je trouvai M. et Mme Ogier. Le président me proposa, pour le lendemain 30 août, une promenade autour d*Ivry, dont sa belle maison, au milieu de cette superbe capitainerie, dont il était lieutenant, lui donnait bien de l'agrément. Nous y fûmes à deux lieues du bout de son jardin, jusqu'à Paris. Rien n'était plus superbe par la beauté des vues tant par un beau temps qu'il faisait, que par l'abondance, y ayant des girandoles de vingt perdrix à la fois. Nous n'osâmes qu'écorner doucement ce canton qui est une des réserves du Roi, et nous retournâmes, par toutes les hauteurs au-dessus d'Ivry. J'y tirai ce qu'il me fallait pour faire que, du 15 au 30 août compris, j'avais rapporté à la maison, tuées par moi, 302 pièces. C'est beaucoup pour quelqu'un qui ne tuait, à rapporter, que le tiers.
(1) Le prince de Grimberghen, comte de Wertimghen, pair du Cambrésis, ministre et conseiller d'État intime de TÉlecteur de Bavière, lieutenant général de ses troupes, son ambassadeur à Paris, avait épousé Charlotte de Montigny, princesse de Berghes, le IG mars 1713.
Cette maison, dite du Grand Écu, avait été acquise en 1718 par la comtesse de Verrue, et par elle léguée, en 1736, au prince de Grimberghen. (V. Meudon^ Belletme et Chaville, par le vicomte de Grouchy.)
J'allai, un jour, à cheval, par le Bac de Carrière et les routes du parc de Yincennes^ ce qui faisait une jolie promenade^ à Plaisance. J'y entamai, avec M. Duverney et M. de Mézières (1), son neveu, l'affaire de l'échange d'une partie de fonds pour bâtir Thôtel de TEcole militaire, contre le quart des Bois du Roi à Condé. J'y vis ces belles serres chaudes qui réussissaient fort bien en tout, et surtout en ananas et en cantaloups, nouvelle espèce de melon, d'un goût exquis et inconnu, jusqu'alors, à Paris, et en plusieurs autres fruits pareils.
Le 1*' septembre, je chassai à la Gourneuve, par permission secrète de M. le prince de Soubise, car il n'en donna d'imprimées qu'à la Notre-Dame, le 8. Mais, grâce à ces politesses, j'avais fait, alors, mon affaire : le 7 septembre, je fis, dans la plaine d'Aubervilliers, contre Saint-Denis, canton réservé où M. le prince de Soubise m'avait permis, la veille, à Choisy, une belle chasse, étant le premier, et le gibier tenant bien dans les choux : j'en rapportai 58 pièces.
La veille, 6 septembre, j'avais été à Choisy. Nous y fûmes fort agréablement et aisément, sans beaucoup de foule. Si Ton pouvait faire toujours sa cour comme cela, je l'aurais aimée davantage. Il y avait le Roi, Mme de Pompadour, le prince de Soubise, le duc de Luxembourg, le duc de la Vallière, le marquis de Gontaut, le marquis de Groissy, le duc de Cliaulnes, milord Glare, la sœur du baron de Montmorency, le nouveau duc de Mirepoix, le comte de Frise, le marquis de Sourches, le marquis d'Armentières, le duc de Nivernais, le duc de Villeroy, le duc de Fieury, le jeune marquis de Villeroy que j'y vis pour la première fois, ainsi que le jeune Groissy, le petit de Ségur, le marquis de Laval, moi, M. de Glermont d'Âmboise, le marquis de Joyeuse, Mme de Livry.
Je trouvai que la marquise se soutenait fort bien de toute façon ; cependant, je crois que l'habitude était ce qui attachait le plus le Roi. On cherchait à l'amuser et à le dissiper conti-
(1) Eugène-Éléonor de Béthisy, marquis de Mézières, né eu 1709, brigadier en 1740, maréchal de camp en 1744, lieutenant général en 1757 ; gouverneur <le Longwy depuis 1750.
nuellement, aussi les petits voyagesdes châteaux comme Ghoisy, la Meute, Bellevue,Crécy, Trianon, etc., remplissaient tout rintervalle des grands voyages de Compiègne, Fontainebleau et Marly. On était, alors, occupé des fêtes de la conralescence du Dauphin, à laquelle réellement la France marqua beaucoup d'intérêt, à cause, en partie, de celui très important qu'elle y avait. Mme la marquise donna un feu à Bellevue.
Le Roi, à cause de sa passion pour la chasse à tirer, qui était celle qu'il paraissait le mieux aimer, quoiqu'il les aimât toutes, allait aussi quelquefois chez de ses sujets, grâce rare. Il alla, ayant tiré à Saint-Denis, souper chez le prince de Soubise qui lui donna une fête superbe. 11 soupa, une fois aussi, chez M. de la Yallière. Ces deux endroits et chez le duc d'Âyen, sont les trois seuls, hors chezMme laMarquise, où il alla.
Le matin, je me rendis à Choisy. Je vis faire l'épreuve, devant le Roi, qui y témoignait peu d'attention, d'un mortier avec lequel on tira onze à douze bombes, en une minute et demie. De là, le Roi alla voir le plan en relief de Maëstricht que Ton lui avait apporté à Choisy. Parla, il achevait d'avoir les reliefs, admirablement faits, de toutes les places qu'il avait conquises, et qu'il pouvait avoir encore à conquérir. Le Roi logeait assez serré dans une aile neuve, faisant faire un double à Choisy, et bien des dépenses en bâtiments, sans rien de beau ni de digne de rester à la postérité.
Le gouvernement, alors, était doux, allant au jour la journée, mais sans grandeur, ni nerf. L'on ne paraissait pas s'y embarrasser des deux grandes parties qui divisaient les deux principaux ordres de l'État. L'aigreur du Parlement contre le Clergé était poussée aux derniers périodes. La Cour paraissait vouloir empêcher l'avilissement du Clergé, sans vouloir ou sans oser en imposer au Parlement, qui en profitait pour désobéir au Roi tous les jours. Le Roi ne soutenait pas l'abus du refus des sacrements, mais aurait voulu la paix et ne songer qu'à ses plaisirs : mais le Parlement allant, malgré tous les arrêts du Conseil, toujours son train, paraissait vouloir mener les choses aux plus grands éclats.
JOURNAL DU DUC DE CROt 187
L'indifférence de la Cour venait, peut-être, de ce que le garde des Sceaux et lui, M. d'Ârgenson, étaient les deux ministres dominants, mais très ennemis) n'était pas fâché délaisser ce désordre dans l'État, pour venir plus aisément à bout de faire passer son Vingtième et les déclarations du Clergé, ^ et, en même temps, de mettre le Parlement dans son tort, de façon à l'écraser, s'il voulait, et de se servir de la zizanie de ces deux illustres états pour les affaiblir et agrandir le despotisme du Roi et de ses ministres. Cette idée n'est, peut-être, qu'une conjecture trop légère; la fin Téclaircira.
Le 11 septembre, je fis une belle chasse, hors la pluie, avec le président Ogier et le duc d'Aumont, dans les plaines audessus de Ville^uif. Le président et sa femme m'étaient d'une grande ressource, tant pour la chasse que pour la société, voyant la meilleure compagnie et faisant la plus délicate chère. Je le voyais avec grande douleur se préparer pour partir, l'hiver, pour Ratisbonne, où il était nommé envoyé.
:1) Départ du prince de Croy pour Gondé, le 14 septembre. Comme l'année précédente, il se rend à Belœil chez le prince de Ligne, où il rencontre le duc Charles de Lorraine, qui l'invite à chasser à Bnudour où il est arrivé depuis peu. Compte rendu de cette chasse et de la cour de Baudour.
M. de Croy finit Tannée 1752 à THermitage, à Condû et à Lille, où il assiste à l'ouverture des Étals.
La marquise de Leyde. — Lo Hoi et Mme de Choiseul-Romanel.
— Les nouveaux chevaliers du Saint-Esprit. — Mon plan pour la place Louis XV. — Je vais aux chiUeaux de la Meute, de Trianon el de Clioisy. — Chasses à tir et à courre. — Bonté de Mme de Pompadour. — Procès de la Marlinière avec Mlle d'Armagnac et Mme d'Isenghien. — Mon procès avec le duc d'IIarcourt. — Mort de la duchesse d'Havre, mère. — Mariage du prince de Condé. — Mlle O'Murphy. — Exil du Parlement. — Voyage h Condé. — Le camp, les chasses de Compiègne. — lietour à Ivry. — Second voyage à Condé. — Suite d»; mes démarches pour la survivance du gouvernement de cette ville. — Mes visites à Mme de Pompadour. — Le Roi s'intéresse à mes plans de reconstruction de rHerinitagc; il en dessine un de sa main. - Promenade avec lui dans les jardins de Trianon. — Ma mère décide le prince de Soubise à parler pour moi au comte d'Argenson. — Chasse à Saint-Germain.
— Visite à la comtesse d'Estrades. — Le Roi à la messe. — 11 fait corriger mes plans de THermitage par l'architecte (iabrieL — Visite au comte d'Argenson, qui me laisse dans l'incertitude au sujet du gouvernement de Condé. — Louis XV père de famille. — IJals chez la marquise de Puisieux, chez les princesses de Carignan et de Condé. — Réveillon suivi d'une course à Vanves avec la princesse de Condé et ses amis. — Caractère du prince de Condé, — Bals d'enfants chez les comtesses de Noailles et de Bentheim où mon fils fait son entrée dans le monde. — Autres fôtes propres à me dis-
traire de mes préoccupations. — Mort du duc d'Aquitaine. — Je prépare ma seconde audience du comte d'Argenson, qui me remet, sous le sceau du secret, le bon du Roi pour la survivance du gouvernement de Gondé. — Sa lettre à ma mère pour lui annoncer cette importante nouvelle.
J'arrivai chez moi, à Paris, le 5 janvier 1753.
Le 7, j'allai à Versailles. Les glaces qui s'étaient arrêtées aux ponts de Sèvres et de Saint-Cloud, faisaient que la rivière était toute prise au-dessus de ces ponts, bien loin.
Mme la marquise de Leyde, qui avait paru nous oublier entièrement, depuis deux ans qu'elle était partie, était à la Cour depuis deux mois, avec l'Infante. Il fallait faire sem« blant de rien, car on la savait entièrement occupée de ses vues. D'ailleurs elle était très aimable, quand elle voulait, et elle était à portée de me rendre bien des services, de sorte que je la retrouvais avec plaisir. J'allai donc descendre chez elle. Elle me reçut, à son ordinaire, très bien, et nous fûmes d'abord très à merveille, du moins en apparence, et réellement de mon côté. Je la trouvai, comme toutes personnes de la Cour, intrigante comme à l'ordinaire, accablée d'affaires, et je m'établis, avec son fils que nous connaissions, et qui était amusant, chez elle pour la plus grande partie du temps que je devais passer à Versailles, cet hiver. Je n'oubliais pas combien j'avais perdu, en perdant mon beau-frère et mon beau-père, revêtus de leurs belles charges, et combien il était différent d'avoir une maison et une personne en place à sa disposition, à la Cour.
De là j'allai faire toutes mes tournées. Je trouvai la Marquise à sa toilette, plus en crédit que jamais et toujours fort jolie. Le bruit de Paris était que le Roi lui avait fait ou voulu faire une infidélité avec la jeune Mme de Choiseul, sa nièce, qu'elle avait mise dans les Cabinets assez indiscrètement, comme j'en avais été témoin, il y avait un an ou deux, et dont j'avais remarqué les commencements, ce dont môme j'avais fait la remarque dans ces Mémoires, dans le temps. Mais cette jeune personne, qui avait l'air étourdi, ne s'étant
pas, à ce que Ton dit, assez fait désirer, et s'étant rendue trop tôt, le Roi en était bientôt revenu et, de cette brouillerie, la Marquise avait obtenu les honneurs de duchesse, il y avait un mois, comme sceau de raccommodement, et la jeune dame, dont le mari s'était emporté mal à propos vis-à-vis de la Marquise, était éloignée pour ce moment -là ; on croyait qu'elle reparaîtrait, mais qu'elle avait manqué son coup.
Voilà quels étaient les bruits, dont je ne sus rien de particulier. La Marquise paraissait, d'ailleurs, mieux que jamais, mais je ne trouvai pas tout à fait si bon visage au Roi.
L'Infante logeait au-dessous du Roi qui Taimait toujours beaucoup. Elle avait un meilleur visage que Tannée de son premier retour. Quand je lui fus présenté, elle me dit un mot, mais, en général, elle était peu parlante. Mme de Leyde avait toujours beaucoup de crédit et de peine auprès d'elle. Toute la Cour, d'ailleurs, était comme je l'avais laissée. Le Roi travaillait avec ses ministres, chacun en particulier, sans en laisser gagner aucun entièrement sur les autres. La Marquise était bonne, habile, et quand on avait parlé de l'infidélité du Roi, tout le monde s'était intéressé pour elle, car, puisqu'il en fallait une, on était plus content de celle-là que d'autres dont on aurait craint pis. Ce qu'il y avait le plus à lui reprocher, c étaient les dépenses considérables pour des riens, et le dérangement que cela paraissait mettre dans les finances. Tout le reste parlait en sa faveur. Elle protégeait les Arts et, en général, faisait du bien et point de mal. On ne parlait point, à la Cour, des grandes affaires de TArchevéque et du Parlement qui faisaient, alors, tant de bruit partout ailleurs.
Six jours après mon arrivée, je fis un voyage agréable à la Meute, c'est-à-dire d'un jour, pour aller faire ma cour, car je n'étais pas tout à fait des voyages. J'y trouvai mes deux beaux-frères dans les bonnes grâces du Roi, ce qui me faisait désirer de m'y mettre aussi. M. d'Hautefort, revenant de son ambassade de Vienne avec le cordon bleu qu'il avait acheté trop cher par la mort de sa femme et la perte de 150.000 fr. du sien, à ce qu'il disait, me faisait voir que, quoiqu'il fût bien
plus instruit que moi, il n'y a que bonheur, car il était retiré, mécontent et oublié. Son ami M. de Puisieux Ten avait tiré pour le mettre sur le trottoir, et il y était très bien. Guerchy avait le régiment du Roi qui le menait à tout. Il n'y avait que moi qui, entouré de parents à la Cour (à la vérité, éloignés), voulant de tout et frappant à toutes les portes, ne voyais aucun moyen de jouer un grand rôle, à quoi mon ambition et mon goût me portaient, surtout n'étant point dissipé par les plaisirs et ne m'en passant aucun.
Au l**" janvier, le Roi avait fait six chevaliers de ses Ordres, sans laisser une place vacante : c'étaient MM. d'Armentières, de la Vauguyon, de Gère, de l'Hôpital, de Fleury et de Grussol. Ge dernier, de mon âge, capitaine dans mon régiment dont il était sorti, à la vérité, pour en avoir un, en même temps que je l'avais obtenu, et qui n'était envoyé que depuis six mois auprès de l'Infant, pouvait me faire envier de n'avoir pas eu cette place qui me convenait à plusieurs égards. On croit que ce qui lui avait fait cette prompte fortune, c'était d'avoir raccommodé et apaisé des brouilleries entre l'Infant et l'Infante, laquelle l'avait amené avec elle, et l'avait demandé fortement (1). Il travaillait beaucoup avec Mme de Leyde, qui paraissait n'avoir presque rien de caché pour lui, tandis que tout l'était pour sa famille, hors son frère, parce qu'elle n'a pas d'affaire avec le reste.
Je songeai donc, alors, à cette voie, où j'avais souvent échoué, des ambassades, voyant qu'il n'y avait que ce moyen, ou des charges à la Gour , pour parvenir au cordon bleu.
Le Roi fixa, le jour que je fus à la Meute, le terrain du nouveau pont et de la place, devant le Pont tournant, et donna jusqu'à Pâques pour lui en donner les plans (2). Je son-
(1) Pierre-Emmanuel ,1717-1738), marquis de Ci-ussol, brigadier en 1744, maréchal de camp en 1747, ministre plénipotentiaire à Parme, auprès de l'Infant don Philippe, duc de Parme, en 1751, avait épousé, en 1740, Marguerite- C3iarlotte Fleuriau de Morville.
(2) Nombre d'architectes envoyèrent des plans au sujet de cette place qui allait devenir la place Louis XY et, plus tard, la place de la Concorde. Go fut celui de Gabriel qui l'emporta.
geai à y travailler avec M. de Yandières, essayant de toutet sentant que j'étais plus propre à faire quelque chose par le travail que j'aimais, que par les parties de Tagrément qui me manquait, surtout le jeu, la musique, l'art de médire joliment, et la hardiesse pour me jeter à la tète.
Pendant la journée que je passai à la Meute, le Roi ne me dit pas un mot. Il ne parlait qu^à ceux qui Tamusaient, ou qui, par leur hardiesse, Vy forçaient, et toujours aux mêmes. M. le Dauphin y était. Mesdames y vinrent, et je vis très bien toute la famille royale, tout ce jour-là ; elle venait à tous les voyages, depuis que la Marquise les y avait mis, et, le soir, comme elle sortit de table pour une migraine, je les vis tous, Tun après l'autre, venir lui demander avec empressement de ses nouvelles, et ils paraissaient en être fort contents. Aussi, les faisait-elle bien traiter par le Roi, et se conduisait-elle de manière que toute la famille royale, sans en excepter la Reine, en paraissait fort contente. Il était très agréable de faire sa cour dans ces sortes de parties^ où Ton était dans une aisance infinie, mais jouant beaucoup, ce qui faisait que je restais assez déplacé.
Go voyage fut composé J*une table de quinze, où étaient le Roi, ses enfants et les dames qui étaient, outre la Marquise et Mme d'Estrades, de fondation, la grande Brancas, et toutes les dames de Mesdames. A une autre table, nous étions, par ma gauche : M. de Joyeuse, d'Armentières, comte de Brionne, Poyanne, comte d'Estrées, prince de Soubise, la Vallière, Luxembourg, Gontaut, Richelieu, d'Ayen. Ce sont les principaux favoris. Guerchy, Maillebois (revenu de sa disgrâce), Sourches, Crussol, baron de Montmorency, d*Hautefort, Bierné, de Leydc, d'Anthoine (écuyer de Tlnfante), et moi.
Si j'avais été de tous les voyages, ainsi, en polisson, c'aurait été le moyen de me faire aimer de la Cour, mais, quelques jours après, ayant été refusé pour un voyage de Trianon (à la vérité avec dix-huit autres), je repris l'esprit philosophique qui allait suivant que j'étais traité.
A la lin du mois, j'allai à Versailles^ où je fus retenu par
un verglas terrible. Je vis les ministres. M. de Paulmy (1) travaillait avec M. d^Ârgenson, et commençait à faire des expéditions de lui-même.
Le 15 février, j'allai, encore un jour, faire ma cour à la Meute. Le Roi chassa dans le bois de Boulogne. Je restai avec les ministres, avec qui je fus, plusieurs heures, librement, et leur disant à chacun un mot de mes affaires. (Je parlai à M. d'Argenson des camps et d'y être employé). Cette façon de les faire est très agréable, et quoiqu'ils distinguent ceux qui ont le plus de crédit, cela leur donne toujours plus d'attention. C'est Tavantage de l'habit vert et d'être des parties du Roi, joint à ce qu'on leur parle avec autant d'aisance que Ton a de peine à Versailles.
Le soir, Mesdames y soupèrent, et le Roi avec elles, et nous à Tautre table, comme nous nous trouvâmes. Par ma gauche : MM. d'Hautefort, d'Armentières, Gontaut, Soubise, la Vallière, Luxembourg, Turenne, duc des Deux-Ponts (appelé de Sponheim), d*Ayen, Croissy, comte de Brionne, baron de Montmorency, Langeron, Crillon, Beuvron, Saulx, Fleury, Laval, Lillebonne, de Leyde, d'Estrées, Narbonne, Souvré et moi.
Le 21 février, j'allai de même faire ma cour, au soir, à Trianon, avec bien d'autres, le comte de Noailles en ayant voulu faire accepter autant et plus qu'à la Meute. Nous y fûmes dans une aisance charmante. Je fis la partie de Mme d'Estrades, et nous soupâmes trente-deux, à une seule grande table. Voici comme nous nous trouvâmes, à prendre par la droite :
Comte de la Suze, marquis de Sourches, duc d'Estissac, prince de Tingry, marquis de Gontaut, duc de Richelieu, Mme de Brancas, duc d'Ayen, Mme d'Estrades, le Roi, Mme de Pompadour, le comte de Sponheim, duc des Deux- Ponts, prince de Soubise, comte de Noailles, duc de la Val-
[i] Antoine-René de Voyer, nianiuis de Paulmy ^1722-1787), conseiller au Parlement en 1744, ambassadeur en Suisse et membre de l'Académie française en 1748, secrétaire d'Étatau département de la Guerre en ITîil, etc., etc., avait épousé en secondes noces, en 1741, Suzanne-Marguerite Fyot.
Hère, Mme de Cotenfau (1), M. de Saint-Florentin, duc de Chaulnes, marquis de Croissy, milord Clare, marquis de Guerchy, comte de Brionne (2).
M. de Maillé, comte de Scey, marquis de Fosseuse, marquis de Crussol, comte Turpin, comte de Lillebonne, M. de Wormser, marquis de Beuvron, marquis de Leyde, et moi. Je m'échappai à minuit, et revins à Paris.
Le 27 février, je fis encore un joli voyage d'un jour à Choisy. Le voyage étant court, il y eut peu de monde. Je fus du petit nombre des élus. Nous vîmes, tout le soir, le Roi en grande familiarité, ainsi que Mme la Marquise, chez elle, en petite compagnie, où elle fut fort aimable. C'est un des voyages des plus libres que j'aie faits. Nous étions vingt-neuf à table, à prendre par ma gauche : MM. de Laval, Souvré, l'autre Laval, Croissy, d'Armentières, Turenne, comte de Noailles, Crussol d'Uzès, Fleury, milord Clare, Chaulnes, Brionne, la Vallière, Soubise, duc des Deux-Ponts, Mme de Pompadour, le Roi, Mme d'Estrades, d*Ayen, Mme de Brancas, Richelieu, Mme de Livry, Clermont d'Amboise, Sourches, la Suze, d'Hautefort, Monaco, Poyanne, et moi.
Hors un jour à Trianon et un à Choisy, au Carême, je fus acce[)té à tous les voyages de cet hiver, depuis mon retour. Je trouvai que le Roi y était toujours avec la même bonté et aisance, n'ayant jamais marqué ni humeur, ni colère, paraissant aussi indifférent, surtout, et n'avoir plus de fortes passions, parlant moins de chasse, polissonnant moins, ne s'amusant ni ne s'ennuyant pas, aimant le jeu plus, peut-être, que le reste, faisant jusqu'à cinq parties de iri ou d'ombre (3) dans un jour, ne parlant jamais d'affaires, enfin mille bonnes choses, mais pas le nerf qui les fait valoir. De tout cela, comme il ne parlait qu'aux huit ou dix auxquels il était le plus habitué, je n'en eus pas un mot.
(1) V. la note de la page 137.
(2) « ffota : Tout ce qui est ci-devant était mes anciens de courtisans et des parties du Roi. Tout ce qui suit sont mes cadets, et très fort. » {Noie de Vauteur.)
3> Jeux de cartes. Vombre ^ou mieux hombt'e) était d*origine espagnole.
Ce fut mon dernier voyage de cet hiver, le Roi n'en faisant presque pas, en Carême.
Le 5 mars, je fis, avec le président Ogier, une charmante chasse à coqueter, où j'appris à connaître les coqs, à élever les perdreaux, et à les tirer à la chanterelle. D'ailleurs, jefus assez retiré tout cet hiver, n'osant me livrer aux partieset connaissances ou sociétés aimables du monde, n'en ayant, par conséquent, que de sérieuses, préférant rester chez moi ou avec mes enfants, faisant des ouvrages pour leur éducation, me laissant peut-être trop aller à l'esprit de paresse, de découragement, sur les affaires d'ambition qui m'avaient tracassé. Aussi y avait-il grande apparence qu'à moins que des occasions bien heureuses ne m'y portassent, il fallait "renoncer aux grandes idées. Mes enfants m'attachaient très fort, étant charmants et me caressant infiniment. J'avaia leur confiance, que je ménageais. Mon fils était d'une force^ prodigieuse, voulant tout faire et tout apprendre avec feu,, et marquant 'un esprit de travail; la fille moins appliquée,, mais venant bien et pensant de même.
Le Roi étant fixé à Versailles, je me remis à y aller un peu. J'avais très négligé Mme de Leyde, étant souvent quinze jours sans la voir. Elle négligeait de même ridiculement ma mère, jusqu'à n'avoir été qu'une seule fois chez elle, quoiqu'elle vint quelquefois loger chez Mme la Première, à Paris. Au reste, avec elle, on se remettait aisément, suivant le besoin. Prévoyant qu'il était temps qu'elle se retirât, elle demanda sa retraite et l'obtint, cet hiver, de la façon la plus agréable.
Je n'avais pas fait une seule chasse de l'hiver, ni depuis un an, et je n'en étais que mieux traité, ce qui faisait que je n'en étais plus si occupé. Je devenais même si paresseux, que, quoique je nourrisse toujours cinq chevaux de chasse, j'étais presque des deux mois sans y monter et, après cela, j'étais roué quand j'y montais. Cela était bien éloigné de mon ancien usage, mais j'entrais dans l'ftge de se calmer. Les occasions pouvaient me réveiller.
Le 1*' mars, je fis ma première chasse. Nous primes deux
cerfs à Saint-Germain. Le Roi revenait toujours chez le duc d'Âyen, qui était le cabaret des chasseurs, dont il était, je crois, assez fâché. Je remarquai, à cette chasse, que le Roi, que je suivis un peu exprès, allait tout aussi vite qu'il y avait dix ans. Le soir, je fus nommé après bien d'autres. La bonté de la Marquise, qui se laissait aller aisément, avait allongé la courroie de façon qu'il était très désagréable d'être refusé, et assez peu agréable d'être accepté. Cela était bien différent, du temps de Louis XIV, qui ne mangeait que très rarement, dans des parties, avec un petit nombre de sa Cour, et même, du temps où j'avais commencé, il y avait quinze ans, où le nombre était modique et le choix exact» mais alors, cela était singulièrement étendu à tout âge, tout grade et toute espèce, — de noblesse, pourtant.
Outre la table ronde ancienne de dix-sept couverts, où j'étais à côté du duc d'Orléans qui y vint après, il y eut deux petites tables de quadrilles, de cinq chaque, en tout vingtsept. Nous nous étions mis les plus anciens à la grande table, et disputant la chaise et, hors M. d'Hautefort (très bien traité, alors, ce que lui avait valu son ambassade, sans laquelle il fût resté oublié chez lui), tous les autres étaient les nouveaux aux petites tables.
La Marquise, faisant gras, ne venait qu'au dessert. Elle nous fit, après le souper, tandis que le Roi allait, à l'ordinaire, chez ses filles, beaucoup de politesses. Elle était prévenante et engageante, et je commençais à m'enhardir auprès d*elle. J'étais flatté, pour une première chasse, d'être accepté, mais Ton ne refusait plus guère d'anciens.
Cette soirée fut agréable, dans la grande aisance, à l'ordinaire, avec décence et gaîté, et le Roi était fort bien dans cet intérieur. Je causai beaucoup avec le jeune comte de La Marche (1), qui était aimable et commençait à paraître tout à fait. Le prince de Conti, son père, travaillait souvent avec le Roi, ce qui faisait beaucoup raisonner.
(i; Louis-Franyois- Joseph de Bourbon-Conti, comte de la Marche, né en 1734, maréchal de camp, 1758, lieutenant général la même année, épousa, le 7 février 1759, Fortunée-Marie d'Esté, fille du duc de Modène.
Le 12 mars, j'allai au Palais pour Mme la maréchale d'Isen* ghien avec qui je pensai me brouiller pour m'en être excusé» et qui y mena tant de monde que cela était ridicule, surtout contre La Martiuière. Nous y fûmes jusqu'à vingt-sept de son côté. Cela m'obligea à aller à six audiences de 8 heures du matin. Je ne fus pas fâché de suivre une affaire à la Grand'- Chambre. Cela était curieux. Il résulta du gain du procès de Mme la Maréchale et Mlle d'Armagnac, la loi d'usage confirmée d'exclure tous les médecins et chirurgiens des testaments à l'article de la mort (1). Pour moi^ je me familiarisai avec le Palais et surtout la Grand'Chambre.
Cela me servit peu après, car toute la fin du Carême fut employée à solliciter vivement un procès à la Grand'Chambre contre le duc d'Harcourt, que j'eus conjointement avec mes deux beaux-frères, pour mes enfants. J'étais au désespoir de voir terminer cette charmante union si fameuse des Harcourt avec nous, dont la respectable Maréchale était le lien. A peine fut-elle morte, que la comtesse d'Harcourt, d'un côté, et son abbé Pinel brouillèrent tout et gagnèrent l'esprit du nouveau duc d'Harcourt, malgré sa probité. D'autre part, Mme de Guerchy et mes beaux-frères ne voulaient rien céder. J'eus le bonheur de rester uni avec eux, sans me brouiller avec les Harcourt, et même ils ne m'en aimèrent que mieux, tant je badinai et agis bien avec eux. Cela réussit très bien dans le monde, et me fit honneur. Le sujet du procès était l'écrit que j'avais fait signer, il y avait deux ans, à l'abbé, pour fixer l'estimation de toute la terre d'Harcourt (2). Je
;!) Germain Pidmult de la Martinière (1696-1783), premier chirurgien du Roi depuis 1747, légataire universel du prince Charles de Lorraine, soutenait contre Charlotte d'Armagnac et Mme d'Isenghien, sœur et nièce du prince, un procès qu'il perdit, quoiqu'il eût prouvé <[ue cette succession ne lui procurait aucun bénéfice, et «pie son seul but, en l'acceptant, avait été de faire respecter les dispositions du testateur. ^V. Journal de Luynes, t. XII, p. 388.)
(2) Procès entre Mme de Guerchy, les enfants de Mme d'Hautefort et ceux de la princesse de Croy, représentant leurs mères décédées, d'une part ; et Anne- Pierre, duc d'Harcourt, frère du maréchal et de l'abbé d'Harcourt, d'autre part.
L'héritier naturel du duché était l'abbé, qui avait manifesté l'intention de le céder à son frère Anne-Pierre aussitôt après s'être fait recevoir au Parlement. De plus, afin de prévenir toute difficulté entre son frère et ses nièces,
sollicitai vivement et je vis combien cela était nécessaire, car après les deux premiers plaidoyers de Simon, pour eux, etLaMonnoye pour nous (1), nous aurions perdu tout dune voix, tandis qu'à force d'expliquer l'affaire, ce que M. et Mme de Guercby, surtout, faisaient au mieux, nous gagnâmes, le 14 avril, au grand étonnement des Harcourt qui se croyaient sûrs de leur fait. Je fus très modeste de ce gain, «et si retenu que je n'en fus que mieux avec les Harcourt, •et que mes enfants gagnèrent le fond, et moi la gloire des procédés. En quoi j'agissais avec plaisir.
Pendant que nous gagnions notre procès, la pauvre du- •chesse d'Havre, la mère, était très mal. Dès que je fus libre, je fus presque la garder, et je ne manquai sa mort que de quelques minutes. J'assistai, dans ce cruel moment, le duc -et la duchesse d'Havre, et la pauvre Mme de Tana qui semblait n'être venue que pour voir mourir sa mère. Le duc de Lanti, neveu de la défunte (2), ne la quitta pas et fit des merveilles. Je raccompagnai, menant, avec lui et le pauvre •duc d'Havre, le deuil au convoi qui fut des plus touchants, par la douleur du duc d'Havre et de son (ils le suivant en habit de deuillant, fondant en larmes, soutenu par le prince de Tingry. Ce spectacle et celui du service aux Carmélites où nous la rapportâmes après la présentation à Saint-Sulpice, et où cela finit par la remettre à la supérieure qui était sa fille (3), fut le dernier coup, où tout fondit en larmes.
auxquelles une partie des revenus du duché était dévolue, d'après un édit de 1711, il avait fait dresser un acte que les parties avaient signé, mais dont les effets dépendaient de l'exécution de certaines conditions. Cette exécution n'ayant pu avoir lieu, en raison de la mort subite de l'abbé, les choses se trouvaient au même point (pio si le duc d'Harcourt avait hérité directement son duclié du Maréchal. Tel n'était \HÛn[, cependant, l'avis du duc auquel, on va le voir, le parlement donna tort. ;V. Journal de Luynes, t. XII, p. 412.)
(I . Simon et La Monnoye étaient deux avocats de renom. Le premier avait plaidé, en 1740, pour Mlles «le Nesle contre Mme de Mazarin ; le second pour La Marlinière, dans son procès contre les héritiers du prince Charles, dont il vient d'être parlé. II faisait partie du Conseil du duc d'Orléans.
,2 On a vu ci-dessus, p. il, que la duchesse d'Havre était née princesse de Lanti de la Rovère.
(3 Phrase soulignée dans l'original. Pauline-Joséphine, prieure des Carmé- .jites de la rue de Grenelle, était le sixième enfant de la duchesse d'Havre.
Ces deux événements me retinrent dix- huit jours et m^empèchèrent d'aller à la Cour de toute la fin de Thiver. Nous eûmes le désagrément de ne pouvoir dissuader M. de Pontcarré (1) de vendre sa maison, que nous étions, par là, dans le cas de quitter avec le plus grand regret. Gela détermina ma mère, le 6 mai, à s'engager et à louer celle des Carmes de la rue du Regard, belle, mais bien loin (2).
La nouvelle de Paris fut^ alors, le mariage du prince de Condé et de Mlle de Soubise (3)^ que les princes du sang, ni la maison de Rohan n'approuvaient.
Il y eut mille tracasseries ; beaucoup blâmaient M. de Soubise, mais Tamour pour sa fille et pour sa gloire le déterminèrent malgré toute sa famille. Les fiançailles se firent le 2, à Versailles, et les noces et festins, moindres que le banquet royal, mais dans le même goût, s'y firent le 3. N'y ayant que faire, quoique je fusse invité des deux parts, et ayant senti combien on y serait confondu dans la foule, comme j'avais pris exprès congé longtemps devant, je partis le jour même.
La plus grande nouvelle que je laissai à la Cour était le goût que le Roi prenait pour une jeune beauté qui demeurait au Parc-aux -Cerfs. Cette jolie fille, que Ton prétendait que le peintre Boucher, qui avait souvent de beaux modèles, avait procurée au Roi (4), depuis quelques mois, prenait,
;l; Le nom de Pontcarré a été porté, sous Louis XV, par plusieurs magistrats, M. de Pontcarré de Viarmes, conseiller d'Etat, entre autres. C'est, sans doute, parmi eux (ju'il faut chercher le propriétaire de la maison occupée par Mme de Croy, rue des Petits-Augustins. V. page 13).
2 Celte maison, (jui existe eucure, occupe le numéro j de la rue du Regard : t Sa porte magniflque, en forme d'Arc de triomphe, est ornée de trophées portés par des colonnes doriques, qui vont justju'à l'imposte de l'arcade. Un autre grand trophée termine majestueusement cette porte. » {Guide de Thiéry.j
i3 Louis-Joseph de Bomhon, prime d«' Coudé 1 730-1 KlX , grand maître de la Maison du Hoi, mestre de camp de deux régiments de sou nom en 1740, lieutenant général en 1758, épousa, le 3 mai 1753, Charlotte-Godefride-Élisabeth de Rohan-Souhise (1737-1700.
C'est ce prince ciui, en 1792, organisa, en Allemagne, le corps d'émigrés auquel il donna son nom.
4; C'était Marie-Louise 0'Muri)hy, dite la Morphisc, âgée de seize ans. Elle était d'une grand.» beauté, eut trois enfants du Roi, fut renvoyée en 175(1, et, après s'être mariée trois fois, mourut en 1814.
à ce que Ton croyait, du crédit aux dépens de celui de la Marquise qui s'en apercevait, et en avait été incommodée. Son système, que j'avais entrevu depuis plusieurs années, de gagner l'esprit du Roi et, suivant à la lettre Mme de Maintenon, de fînir par être dévote avec lui, pouvait, à ce que Ton ajoutait, ne pas avoir le temps de s'établir. Enfin, on la disait en danger. Peut-être tout cela était-il bien peu certain, le vrai de pareille aventure n'étant pas aisé à savoir.
L'autre grande nouvelle, mais bien plus sûre, était la catastrophe du Parlement, qui était enfin parvenu à se faire exiler par tout le royaume, et la Grand'Chambre, comme l'autre fois, à Pontoise. Leur refus — très net à la fin — d'obéir, avait produit cet efl'et, et il paraissait, par toute leur conduite, qu'ils avaient toujours cru devoir en venir là pour marquer aux peuples leur fermeté et leur attachement aux anciens droits de la Nation, contre la Monarchie absolue. Malheureusement cette belle et vigoureuse conduite n'avait eu, pour origine, qu'une querelle personnelle avec l'Archevêque, et ne valait peut-être pas tout ce tapage. Si on l'eût fait, un an devant, pour le Vingtièmej il n'eût jamais passé.
Cependant, quand les mousquetaires emmenèrent les exilés, et que le Premier Président reçut sa lettre de cachet dans rile Saint-Louis où il était à faire éteindre un incendie, il n'y eut aucune émeute dans Paris et tout y resta calme. Cependant^ le jour que la Grand'Chambre décida de refuser d'obéir, ainsi que le reste qui était exilé, tout le Palais, plein comme un œuf de tous leurs adhérents, retentit de battements de mains et de cris de Vive le Parlement !
Le 22 juillet, je fus bien reçu de la Marquise, lui parlant de M. de Soubise. Je, vis M. d'Argenson, qui ne me fit pas plaisir en m'interdisant les habits uniformes. Je dînai au
(1) Départ pour Gondé le 3 mai. Affaires particulières. Visite à Valenciennes, au nouvel intendant de Ilainaut, M. de Moras, et autre visite au Rœulx, près Mons, au duc de Croy, chef de la Maison de ce nom.
Le 21 juillet, le prince de Croy rejoint la Cour à Compiègne.
JOURNAL DU DUC DE CROt 201
camp, où je vis Guerchy dans sa gloire, qu'il sentait bien. Il y tenait le plus grand état, ayant cent vingt couverts tous les jours, à diner, et soixante à souper. Le camp sous les tentes et son arrangement, était des plus superbes. A six heures, le Roi vint faire la revue à pied, très bien, de ce beau régiment de guerre (1) qui était, suivant Tordonnance, fier sans contrainte, avec de bons soldats marchant bien et en cadence.
Le 23, je chassai le sanglier. On força le premier, et le Roi tua le deuxième. Je m'y amusai beaucoup, surtout avec ce bon équipage que j'aimais, et ce beau jardin. Le Roi mè traita bien. Le soir, je fus traité au mieux, nommé le premier à Tordre, soupant gaiment et aisément avec presque tous anciens en petit nombre, à côté de Mme d^EcquevilIy, avec qui je jouai et qui s'aguerrissait, et, le soir, j'eus encore le bougeoir, quoi qu'il y eût bien des anciens ! Je sentis qu'à la honte de ma philosophie, j'étais fort sensible à tout cela. Nous étions le Roi, la Marquise, le prince de Condé, le prince de Turenne, d'Armentières, Poyanne, Chaulnes, Villeroy, d'Ecquevilly, d*Estrées, moi, Mme d'Ecquevilly, baron de Montmorency, duc de Villeroy et Mme d'Estrades ; tout était à l'ordinaire, et le Roi fort gai.
Le 24, je chassai encore sur un cheval de d'Ecquevilly, et un du marquis de Leyde, car, mon voyage devant être fort court, je n'avais pas fait venir mes chevaux. C'était le cerf. Nous fîmes une chasse rude, qui fit faire tout le tour de la forôt, et passa la rivière près de la porte du Bac, où le Roi passa. Il y eut beaucoup de monde d'accepté au souper. Nous y fûmes vingt-trois et, quoique j'eusse soupe la veille, j'y fus encore nommé. M. le prince de Conti, qui y était joint au camp, remit le Roi en train de parler guerre, et fort bien.
De tout cela, je remarquai que la Marquise avait toujours le plus grand crédit, et qui ne faisait qu'augmenter. Elle était encore charmante de figure et de caractère, faisant
(1) Le régiment du Roi (infanterie), dont le lieutenant général comte de Guerchy était colonel.
tout, plus que jamais, pour plaire, et étant fort engageante. Non seulement les grandes affaires, mais même le détail passait par ses mains. Je vis, entre autres, ce que j'aurais pu remarquer depuis six mois, c'était la façon aisée dont elle passait sur le corps des premières duchesses, en leur faisant politesse au Grand couvert pour s'y asseoir, la Reine et tous les Enfants de France y étant ; mais ils la ménageaient tous, et elle en agissait bien.
Outre les affaires du Parlement, qui n'avançaient pas, la grande querelle de la Cour était celle des princes contre M. de Soubise, au sujet du titre de haut et puissant prince qu'il prenait dans le contrat de mariage de sa fille avec le prince de Condé, mariage qui avait beaucoup déplu aux princes du sang. Le Roi décida provisoirement que ce titre lui passerait, comme il avait déjà passé les autres fois. Les princes, surtout le duc de Chartres qui, quoique son ami devant, s'était mis à la tête contre lui, et le prince de Conti étaient furieux de cette décision. Les Enfants de France s'en mettaient et donnaient de grands désagréments à la jolie petite princesse de Condé, qui était si aimable. A la deuxième chasse où j'allai, j'en fus témoin, car, comme elle était montée à cheval pour suivre Mesdames, Mme Adélaïde vint lui dire» de la part du Roi, de s'en retourner, parce qu'ils n'étaient pas venus dans leurs carrosses : cela fit beaucoup de bruit à la Cour.
Le 25 au soir, je suivis le Roi au camp, où il monta à cheval pour voir manœuvrer le régiment du Roi, qui marcha au mieux et tira au plus mal. Cela mena jusqu'à la nuit, que le Roi entra sous les tentes où il joua et soupa ensuite, sous ces grandes tentes, à une table de trente couverts. Je menai les dix qui n'y pouvaient tenir, dans une autre tente où nous soupâmes avec le maréchal de Duras (1), qui but bien, et plusieurs autres. Cela fit tracasser tout le monde du voyage, car
.1) Jean-Ba[>1ist(î de Durfort lOSS-jTTO , duc ilr Duras après la mort de Jacques-Henri, son frère aine, fui créé in.'iré<-lial <!<• France en 17 il ; il avait épousé, en 17U(», Angéli(|ue- Victoire de Bournonville, dame d'honneur de Mesdames Sophie et Louise.
Ton s'était fait écrire, comme pour Ghoisy. Ayant voulu souper ou à la table, ou sous la même tente que le Roi, MM. d'Armentières et de Poyanne allèrent bouder dans la plaine.
Il y avait sept dames, de celles qui soupaient dans les cabinets, et que Mme de Pompadour avait amenées avec elle, en deux carrosses, et un peu comme faisant son cortège. Aussi fut-elle fort brillante, dans cette partie, à la gauche du Roi, à qui elle fit faire tout au mieux. Elle fit mettre ma belle-sœur, qui faisait la grande dame, à côté du Roi, à droite. Il lui parla beaucoup, ainsi qu'à Guerchy et aux officiers du régiment qui avaient lieu de s^en louer. Ce fut, suivant un usage de deux camps, le lieutenant de la Colonelle qui le servit, après que Guerchy eût donné la serviette et se fût mis à table. Elle fut très bien servie, faisait un beau coup d*œil, et tout se passa assez en règle.
Après le souper, le Roi fit encore une partie, et, à 1 heure, il partit avec la Marquise et les sept dames de sa suite, dans une gondole, et nous dans Tautre.
Mme de Guerchy était venue séparément, n'ayant pas voulu être du cortège de la Marquise, ce qu'elle témoignait par la façon mesurée d'égards affectés dont elle en parlait, et surtout en ne faisant que se faire inscrire à sa porte, sans aller à sa toilette, ou chercher à la voir en particulier. La joie ou la vanité que Guerchy montra, en tout cela, fut remarquée. D'ailleurs, tout fut très magnifique et très cher pour lui. On comptait que ces quinze jours lui coûteraient 150 ou 200.000 francs. Le temps, heureusement, fut à souhait.
Après avoir été au coucher du Roi, il fut trois heures quand je fus revenu chez moi. Je me jetai sur mon lit et, à six heures du matin, je partis pour Ivry.
Le 3i, j'allai à Paris. J'y courus beaucoup avec mon fils, chez le lieutenant civil, pour Taugmentation de ma pension.
Le !•' août, je restai à Ivry à causer avec ma mère et à arranger son jardin. Elle se donnait des soins étonnants pour ma fille, étant la meilleure maman du monde. Elle était plus
vive et plus remuante que je ne Ta vais vue, et venait de se remettre à aller à la chasse, de manière qu'elle tua quatre perdreaux le premier jour, et deux le second, y allant encore avec une vraie ardeur, quoiqu'il soixante et quelques années* Après cela, je peux dire que je chassais de race
Le 15 décembre, j'arrivai à Paris. Je donnai les premiers jours à l'éducation de mes enfants, et à prendre langue pour bien entamer et suivre la grande affaire de la demande de la survivance du gouvernement de Gondé : je trouvai le duc d'Havre qui commençait à devenir courtisan, qui me servit en bon parent et ami. Il me procura le prince de Tingry, son beau-frère et Tami intime de la Marquise et du Roi. J'allai, de suite, plusieurs fois dîner chez lui. Je le trouvai prévenu pour Tautre côté. Je le fis revenir, et il entra dans mes intérêts et me servit au mieux. J'appris de lui et des autres l'état, au juste, de l'intérieur de la Cour, et je passai plusieurs jours à méditer et à former mon plan en conséquence. Il fut réglé que j'aurais, auprès de la Marquise, Mme de Leyde, MM. de Soubise, de Tingry et d'Havre; qu'auprès de M. d'Argenson je tâcherais d'avoir Mme d'Estrades, qui était la tenante avec Mme de Montconseil (2), et surtout M. le prince de Soubise qui était son principal soutien, et son ami décidé, et que je tâcherais, par le duc de Penthièvre, de faire parler au Roi par le maréchal de Noailles.
La veille de l'An (1754), j'allai m'établir à Versailles, et j'y restai la plus grande partie du mois de janvier, à suivre pied à pied, avec grande attention, ma grande affaire. Elle était de la
.1 Parti pour Omdé le i août, M. de Groy y reçoit le prince de Soubise, qu'il suit a Maubeugc, où il inspecte avec lui les remparts de la viUc. 11 l'acrouipagnc, ensuite, à Pliilippevillc, le (juitte quelc[ue temps pour voyager srui, puis le rejoint à Dailly, près Couvin ^Belgique).
Retour à rilerinitage. Chasses. Séjour à Condé. Réception d'une lettre de sa mère lui annonçant Tintention de demander, pour lui, la survivance du gouvernement de Gondé dont le titulaire est le marquis de Gemay.
2 Née de Gurzay. Elle avait épousé Louis-Étienne-Antoine Guiaot de Montconseil, maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1748.
dernière difficulté : 1® parce que je croyais que l'on avait déjà fait des promesses à M. de Cernay (1), en quoi je me trompais ; 2® parce que le Roi, et surtout M. d'Argenson, était déterminé à suivre la règle de n'accorder aucune survivance, et que ce ministre serait toujours contre.
Pour la première chose, j'appris, non sans frémir, qu'il s'en était fallu de rien que M. de Cernay n'eût eu la survivance ou plutôt le gouvernement. Si son oncle avait voulu y consentir, ou s'en défaire en sa faveur, en s'en réservant tout le revenu, c'était affaire faite, et cela ne tenait qu'à une centaine de louis de plus que l'on ne donna pas à sa gouvernante pour l'y déterminer. Ainsi, je l'échappai belle. Mais, ce moment manqué pour M. de Cernay, je trouvai tout refroidi pour lui, la Marquise décidée contre, et je n'eus pas de peine à faire sentir si fort le désagrément que cela me causerait, qu'il parût en être exclu tout à fait.
C'était beaucoup, mais cela n'avançait guère. Voici comment on avait su les bonnes dispositions de la Marquise pour moi : le duc d'Havre, ayant appris des premiers que le gouvernement de Schelestadt était vacant, avait couru à Fontainebleau et s'étant, par M. le prince de Tingry et M. de Soubise, adressé à la Marquise qui fut flattée de voir venir à elle un homme de bien qui ne s'y était pas encore adressé, avait fait si bien prévenir le Roi par elle et par le maréchal de Noailles, faisant valoir à propos ses grandes pertes pendant le siège de Mons, que, quoique des derniers lieutenants généraux, et qu'il y en eût bien d'anciens à pourvoir, il avait obtenu, vers le 20 novembre, ce gouvernement, malgré M. d'Argenson qui s'opposait tant qu'il pouvait que l'on en donnât à des derniers lieutenants généraux, sentant que cela ferait crier contre lui. Mais, lorsqu'il proposa ce gouvernement au Roi, et qu'il allait lire les prétendants, le Roi lui
(1) François Marie Le Danois (1710-1784), marquis de Cemay, neveu du comte Le Danois, gouverneur de Gondé, fut promu lieutenant général en 1749. 11 exerça, en outre, la charge de grand veneur héréditaire du Ilainaut, et fonda en 1757, avec MM. de Groy et Désandrouins, la Gompagnie des mines d'Anzin. 11 avait épousé, en 1729, Jeanne-Henriette-Françoiso de la Pierre.
dit : « Je le donne au duc d'Havre. Ecrivez! » Cela fut même sensible à M. d'Argenson.
Pour en revenir à ce qui me regarde, M. le duc d'Havre allant remercier la Marquise de cette grâce, elle voulut lui dire quelque chose d'obligeant et, mo prenant pour son frère, elle lui dit qu'il avait un frère à la Cour qu'elle ne connaissait pas fort particulièrement, mais qu'elle croyait un bon sujet. Il lui répondit que je n'étais que son cousin, mais que j'avais aussi beaucoup perdu, et qu'il n'y avait que du bien à dire de moi. Elle lui répliqua qu'elle le savait et qu'elle serait bien aise de me faire plaisir (elle cherchait à obliger la noblesse).
Le duc d'Havre, de retour à Paris, n'eut rien de plus pressé que de dire cela à ma mère, qui envoya chercher Mme de Leyde. Dans leur conseil à trois, ils résolurent que Mme de Leyde parlerait tout de suite de la survivance à la Marquise avec qui, après le départ de l'Infante et l'habile retraite qu'elle avait faite l'été précédent, elle était restée fort bien. Mme de Leyde trouva la Marquise bien disposée. Sur cela, on décida que ma mère écrirait à M. d'Argenson et que l'on m'écrirait pour me faire revenir de l'Hermitage.
J'étais très fâché de la lettre à M. d'Argenson, et je m'attendais bien qu'il dirait que le Roi l'avait déjà refusé.
Voilà où tout en était, lorsque j allai m'établir à Versailles pour cette affaire.
Le 1" jour de l'An (1754), j'allai aux Petites-Écuries, à la toilette de Mme de Leyde, pour l'engager à obtenir de la Marquise une entrevue avec moi, et je lui donnai la main pour aller à la messe à la paroisse : j'y remarquai une très jeune et jolie personne mise simplement. Je crois que c'était la demoiselle logée au Parc-aux-Cerfs, que l'on croyait qui amusait le Roi depuis dix-huit mois, et qui commençait à faire du bruit, depuis un an (1).
Le soir Mme de Leyde soupa chez Mme de Pompadour et lui demanda une audience, mais, y trouvant trop de difficulté,
{{) Mlle Murphy. (V. la note 4 de la p. 199.)
elle se restreignit à en demander une pour moi. La Marquise lui dit qu'elle était toujours disposée en ma faveur et que je n'avais qu'à lui faire demander audience par son valet de chambre, qu'elle me la donnerait dès qu'elle le pourrait.
J'avais bien préparé, dans les huit jours de devant, les mémoires étendus et abrégés de tout ce que j'avais à dire. J'allai au valet de chambre faire connaissance et lui dire de me procurer audience. Le lendemain, je vins voir si cela avait été possible, mais elle n'eut pas le temps.
Le 3 janvier, vers midi, j'allai savoir de son valet de chambre, nommé Bourbillon, pour quand ce serait. Elle était à sa toilette secrète, le Roi allant y descendre. C'est pourquoi elle avait fait fermer sa porte. Le valet de chambre alla lui demander son heure. Elle me fit entrer sur-le-champ. Comme il y avait deux ou trois personnes, je ne lui parlai pas, d'abord. J'avais arrangé le résumé de toutes mes raisons. Elle se leva pour reconduire une dame, et, ensuite, me fit entrer avec elle dans son arrière-cabinet de laque rouge où, pendant un demi-quart d'heure, je lui dis, avec assez de hardiesse, mes raisons.
Je sondai d'abord pour voir si elle était réellement prévenue de mon affaire. Elle me dit qu'elle savait que c'était pour le gouvernement de Condé, qu'elle n'était pas prévenue pour d'autres, et qu'elle ne croyait pas que M. de Cernay dût y prétendre, à moins que ce ne fût pour son bras (1). A quoi je lui répondis toute sorte de bien de M. de Cernay, que je désirais fort qu'il fût content, mais que tous les gouvernements lui étaient également bons, au lieu qu'il n'y avait que celui-là qui me convint et qui pût faire tout mon agrément. Elle parut le sentir et me dit que M. de Cernay ne devait pas m^inquiéter ; ensuite je lui dis en abrégé mes meilleures raisons, les promesses lorsque le comte Danois l'eut, mes pertes terribles, la dernière guerre ; que le dédommagement dans l'endroit même est plus naturel ; que mon cas, étant unique,
(1) Le marquis de Cernay avait eu un bras emporté à la bataille de Lawfeld, en 1747.
ne devait pas exciter la plainte; que j'étais de l'origine des Cabinets et que le Roi avait loué ma conduite aux deux batailles qu'il avait vues; qu'il serait trop cruel d'être banni de chez moi par les désagréments, etc., enfin que, lorsqu'elle m'avait fait manquer la charge de M. de la Fare, elle m'avait promis de réparer.
Elle écouta bien ; tout cela parut prendre ; elle me dit qu'il fallait sonder M. d'Argenson, sans lui dire que je lui avais parlé ; qu'elle ne s'étonnerait qu'il eût changé, et de lui rapporter comment je l'aurais trouvé disposé. Sur cela, elle rentra à sa toilette et s'y remit. Nous y causâmes de Voltaire et d'autres choses. Elle entendit du bruit, et se leva. Je crus devoir me retirer et, comme je sortais et refermais la porte, je vis, comme une apparition, le Roi sortir du cabinet où j'avais eu mon audience, et où il m'aurait fort embarrassé, s'il était descendu alors.
Je m'étais bien gardé de dire à la Marquise que, le jour de l'An, j'avais vu M. d'Argenson; que je ne lui avais parlé de rien, mais que lui m'avait dit « qu'il avait reçu des lettres de ma mère ; qu'il en avait même déjà parlé au Roi (ce qui n'était pas vrai, car la goutte l'avait empêché d'y aller), mais qu'il était mortifié d'être obligé de dire (il disait cela en levant les épaules, comme fâché) qu'il avait trouvé que le Roi ne voulait pas se départir de la règle générale... » Je l'interrompis, là-dessus, en lui disant qu'il pouvait se trouver des circonstances particulières, mais que je ne voulais pas lui parler d'affaires pendant qu'il était incommodé. Sur quoi je m'étais retiré pour ne lui pas laisser achever un refus qui put m'exclure tout à fait.
Le 7 janvier, j'allai à la Meute, faire ma cour toute la journée. Je prévins le valet de chambre, qui me promit de venir me chercher dès que la Marquise serait seule. En effet, comme j étais au débotté du Roi, qui venait de tirer des daims, il vint me chercher. Je trouvai la Marquise seule, écrivant. Je lui dis que j'avais trouvé M. d'Argenson fort vacillant et pénétré des difficultés générales des survivances. Elle me retint environ un quart d'heure et, me parlant à
cœur ouvert, et avec grande bonté, elle me fit voir son éloignement déclaré pour M. d'Argenson, me dit qu^il fallait que je lui fisse parler par M. de Soubise, qu'elle croyait le seul homme delà Cour qui lui était resté attaché ; que M. de Soubise était un honnête homme et que M. d*Argenson ne lui refuserait rien (me faisant entendre qu'il était son prhicipal soutien); que je pouvais prier, de sa part, M. de Soubise de lui en parler, sans la nommer ; que tout ce que j'avais à craindre était que M. d'Argenson, en présentant Taffaire, ne dit quelque mot contre, de conséquence ou autre ; qu'on ne pouvait compter sur lui. Et elle s'étendit sur le malheur du peu de gens sur qui on put se fier, et du peu d'honnêtes gens qu'il y eût à la Cour ; que c'était un terrible pays et que la plus grande partie de ceux qui l'habitaient était bien méprisable. Enfin elle parla comme si elle craignait pour ellemême. Elle ajouta qu'elle ne me manquerait pas, mais que, quelque bien qu'elle prévînt le Roi, il ne pouvait décider contre ses ministres, et que, quand ils lui présentaient les choses du mauvais côté, il était bien à plaindre; enfin que, quand je pourrais espérer du côté de M. d'Argenson, et s'il n'était pas contre, je n'avais qu'à donner les mémoires et Tavertir.
Par l'éloignement décidé qu'elle me montra pour M. d'ArgensoUy je vis tout ce que j'avais vu, dans une occasion à peu près pareille, pour M. de Maurepas, mais restait à savoir si elle avait un crédit aussi sûr qu'alors. Je vis donc que son crédit et celui du garde des Sceaux liés faisaient le premier poids ; que celui de M. d'Argenson seul, mais aidé de M. de Soubise^ tenait, tète levée, le second état, et que M., de Soubise, ami du Roi, de Mme de Pompadour et de M. d'Argenson, tenait un état mitoyen et une balance entre eux qui lui faisait jouer un puissant rôle, et bien noble, sans compter le crédit que prenait peut-être la jolie dame du Parc aux Cerfs qui, à ce que l'on croyait, avait lieu d'espérer beaucoup, si elle devenait grosse.
Cette grande audience de la Meute, la plus intime que je pusse désirer, me donna plus d'espérances que je n'avais
-encore osé avoir, et m'enhardit. Le soir, M. le Dauphin et Mesdames arrivèrent, de sorte qu'avec les menins, nous soupâmes environ quarante entre nous, à la seconde table.
Je passai la soirée à méditer tout ceci dans la chambre de M. d'IIautefort. Les jours suivants, nous convînmes, avec le prince de Tingry, que je m'adresserais droit au prince de Soubise, auprès de qui il ne fallait pas d'entours. Je rendis compte de tout cela à ma mère, sur les démarches de qui je n'avais pas compté assez, jusque-là, avec d'autant plus de tort qu'elle s'y portait avec esprit et une activité surprenante. Me promenant avec elle dans son jardin, elle me proposa d'écrire à M. de Soubise. Je ne Tacceptai presque que par complaisance, ne comptant pas sur ce que cela ferait. Cependant, cela fit tout au mieux : elle fit une grande lettre de quatre pages que le duc d'Havre et moi nous repassâmes. Elle était singulièrement bien, forte et pressante, y ayant bien des choses qu'elle pouvait dire, que je ne pouvais pas dire. J'envoyai cette excellente lettre, le 16, à M. de Soubise, à Trianon, devant y aller le lendemain.
Le 17, M. de Soubise vint tenir le deuil aux messes de Mme de Tallart, où nous fûmes tous. L'après-diner, j'allai à Trianon. En arrivant et m'enhardissant (chose très nécessaire, surtout à propos de la CQur), j'allai droit chez Mme de Pompadour, où j'entrai sans être annoncé. J'y trouvai son médecin, M. Quesnay (1), avec qui je causai de l'histoire du chevalier de Jaucourt (2). Elle était dans son cabinet avec le comte de Noailles. Elle sortit. Je lui parlai naturellement. Elle me dit de même qu'elle savait, par M. de Soubise, que •tna mère lui avait écrit, mais que je prisse garde que M. d'Argenson ne fût engagé pour M. de Cernay, et que M. de Soubise avait été prévenu aussi, et qu'il ne pouvait guère être
(1) François Quesnay (1694-1774), médecin et économiste célèbre, chef de l'École des pbysiocrates, et un des principaux collaborateurs de V Encyclopédie.
(2) Louis, chevalier de Jaucourt (1704-1770), collaborateur de V Encyclopédie, auteur d'une Histoire de la vie et des œuvres de Leibnitz^ etc. On raconte qu'un Dictionnaire universel de médecine^ en six volumes in-folio, dont il était l'auteur, se perdit irréparablement sur les côtes de Hollande, avec le navire qui en portait le manuscrit chez un imprimeur d'Amsterdam.
que neutre ; que je le ménageasse bien, que je pouvais compter qu'il ne me tromperait pas, ni elle non plus.
Je lui demandai d'aller suivre cela à Bellevue. Elle me dit que cela ne se pouvait pas. Sur quoi le Roi parut et nous surprit encore ensemble. Je sortis un peu effrayé de cette audience, mais cependant la trouvant plutôt bonne que mauvaise, parce que l'on paraissait bien disposé pour moi, et à me parler vrai.
J'allai dans le salon, attendre et guetter M. de Soubise. Un moment devant le souper, il arriva. Je lui parlai dans la porte et dans l'antichambre. Il me dit, avec sa politesse ordinaire, qu'il avait reçu les ordres de manière qu'il irait leB prendre chez elle ; qu'il était vrai que l'on lui avait parlé de l'autre côté ; que je Tavais prévenu le premier ; que j'aurais en tout la préférence, mais que cela le gênait ; que, pour dire mes raisons à M. d'Argenson, il les dirait au mieux, ayant été témoin de tout ce que je valais, et pénétré de la façon dont je l'avais reçu et accompagné ; que nous en parlerions le lendemain.
Sur quoi, le comte de Noailles me rendit le service de la première importance de demander que je revinsse le lendemain, ainsi que le duc d'Havre, à Trianon.
Nous soupâmes trente-sept personnes avec le Roi. On se plaignait que cela s'étendait fort, et jusqu'à des personnes que l'on y avait vues pages, il n'y avait que trois ou quatre ans. Je revins, fort content, coucher à Versailles.
Le duc d'Havre, depuis deux mois qu'il avait été obligé de s'attacher à la Marquise, était devenu courtisan intime, sans avoir jamais chassé avec le Roi, ce qui avait peu d'exemples. Il y avait huit jours qu'à un voyage de Trianon, il avait soupe pour la première fois (hors à l'armée) avec le Roi. A celui-ci, il eut permission d'y venir tous les jours. Le lendemain matin, je revins avec lui et, le soir, il soupa pour la première fois chez Mme de Pompadour, ce qui était la grande faveur et fort au-dessus de moi. Je vis le comte de Noailles, à Trianon, lui procurer cette faveur par une plaisanterie.
212 JOURNAL DU DUC DE GROf
Le lendemain 19 janvier, il soupa, pour la première fob, dans les cabinets du Roi, à Versailles, de sorte qu'il fut, tout d'un coup, des courtisans intimes. Cela m'apprit qu'il n'y a que les souterrains bien pris et bien choisis qui font parvenir, et qu'alors il était à peu près aussi aisé de parvenir, en débutant, au pinacle, que d'y arriver par degrés.
Le 18, j'allai à onze heures, avec le duc d'Havre, à Trianon. Nous allâmes d'abord chez le prince de Tingry, avec qui je refis mon plan pour suivre mon affaire. De là, nous descendîmes au salon, où je trouvai le prince de Soubise qui allait partir après le lever du Roi. Je m'emparai de lui et je le menai dans la salle à manger, où j'eus une conversation d'un quart d'heure très importante. Je lui dis, en abrégé, toutes mes raisons, comme j'avais dit à la Marquise : qu'elle m'avait chargé de lui dire qu'elle s'intéressait à mes mémoires ; qu'il était de son honneur de soutenir ses parents ; que l'on penserait mal de lui, dans les pays étrangers, s'il ne le faisait pas ; qu'il était désigné pour soutenir l'ancienne noblesse, qu'il connaissait ma position et savait qu'il s'agissait de mon bonheur ou de mon malheur, enfin tout ce qui pouvait le toucher.
Je lui fis lire, d'une manière très avantageuse pour moi, la partie de la lettre de M. d'Argenson, d'après Fontenoy, qui appuyait et prouvait fort ce que je disais des promesses qui m'avaient été faites. Tout cela me parut faire effet dans son esprit, mais, me parlant avec une franchise qui paraissait de bon augure, il me dit qu'il avait promis d'être neutre, mais qu'il parlerait, dès le lendemain, à M. d'Argenson, et qu'il irait chez ma mère, mardi ou mercredi, lui en rendre compte.
De là, ayant été appelés pour le lever, nous passâmes dans la chambre du Roi, où je lui dis que cela me tournait la tète d'inquiétude ; que c'était bien dommage de pouvoir se reprocher tout ce que je faisais à cette jolie maison de chasse de l'Hermitage, qu'il connaissait. Il me dit de me tranquilliser, qu'il comptait que M. de Séchelles était rentré, que M. d'Argenson n'était pas engagé ; enfin, là, dans la chambre du
Roi, et presque devant lui, il me dit de ne pas me tourmenter ; qu'il connaissait mieux que personne ma position, et que f aurais ce gouvernement-là (1).
Je sortis bien content et commençant à prendre espérance. Âpres la messe du Roi, où le comte de Noailles, le duc d'Havre et moi nous assistâmes seuls et dévotement, ce qui, loin de nous nuire, nous faisait estimer, nous fûmes chez la Marquise. Le Roi vint d'abord la prendre pour se promener dans les jardins, serres et ménagerie de Trianon, ce qui dura deux heures. Comme je partais jardinage au duc d'Ayen, dont c'était le goût comme le mien, le Roi demanda ce que nous disions. Le duc d'Ayen dit que nous parlions campagne, que j'en avais une charmante auprès de Condé, qui commençait à faire grand bruit. Le comte d'Estrées et plusieurs autres en dirent des merveilles. Le Roi me demanda comment cela était : je dis que c'était une forêt percée, et qu'il faudrait y refaire la maison au centre d'une croisée de quatre routes, à angle droit ; que j'étais embarrassé par les dessins parce que je voulais un salon au milieu qui vit des quatre côtés sans rien offusquer, et de jolis logements dans les quatre coins, qui eussent vue dans les routes.
Le Roi aimait beaucoup les plans et le bâtiment. Il me mena dans son joli pavillon des jardins du Trianon (2), me fit remarquer que c'était dans ce goût-là qu'il me fallait bâtir, et, en effet, c'est ce qui remplissait le plus mon objet. Il commanda à M. Gabriel (3) de me donner deux plans qu'ils avaient faits ensemble dans le même goût, et, demandant du papier et du crayon, je lui fis un croquis de ma position. Il
^1) Phrase soulignée dans le texte original.
(2) En 1750, Louis XV avait fait construire, sur les dessins de Gabriel, près des glacières de Trianon, la Ménagerie, qui comprenait une laiterie, une ▼acherie et une bergerie. Devant la laiterie s'éleva un pavillon octogone, flanqué de quatre cabinets et surmonté d'un toit en terrasse. Ce bâtiment existe encore aujourd'hui.
(3) Jacques-Ange Gabriel 1700-1782', fils et petit-fils d'architectes du Roi, constructeur de l'École militaire, des liôtels de Grillon et de Goislin, du Garde-meubles (aujourd'hui ministère de la Marine}, place de la Concorde, etc. Il restaura le Louvre et exécuta nombre d'autres travaux, tant à Paris qu'à Versailles et ailleurs.
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dessina ces idées longtemps lui-même et avec M. Gabriel, retournant cette position pour laquelle il parut s^intéresser (c'était ce que je voulais) pendant longtemps. Enfin, cela dura plus d'une heure, et tant que j'en étais embarrassé. Le soir, à son grand couvert, et le lendemain dans ses cabinets, où était le duc d'Havre, il en parla encore avec intérêt, et ce fut la nouvelle du jour.
L'heure du dîner étant venue, et toutes les poules étant visitées et les œufs frais enlevés, et ayant parcouru toutes les serres chaudes bien curieuses, mais où l'on étouffait, on revint à Trianon. Nous nous mimes à table pour déjeuner avec le Roi. A trois heures et demie, il partit à pied de Trianon, par les jardins. MM. de Groissy, de Tingry, le duc d'Havre et moi, nous le suivîmes seuls, avec le duc d'Ayen, qui était de quartier. Etant sortis dans le parc où il faisait bien crotté, nous vîmes des perdrix de tous côtés. Le Roi dit au duc d'Ayen de prendre le fusil du garde qui était là, et de tuer le coq. Mais il en manqua un d'abord, et du second coup tua une poule, ce qui divertit le Roi.
Nous fûmes par le petit chemin sablé. En approchant de l'Hermitage, le Roi monta en carrosse. J'y allai en courant. Le Roi, en montant, nous avait dit : « En général, montez dans l'autre ! » Mais le duc d' Havre, n'ayant pas parlé à M. le Premier, vint aussi à pied avec M. de Tingry. Nous parcourûmes, avec le Roi, tout l'Hermitage, les serres, la ménagerie et tout ce joli endroit. J'y pris, ainsi qu'à Trianon, des connaissances pour mes jardins, et je tâchai d'apprendre et de ramener partout ce qu'il y avait de mieux. Nous prîmes des graines de buisson ardent. Je vis avec plaisir une pendule de la Marquise avec un serin sifflant plusieurs airs, faite avec soin. En sortant, le prince de Tingry ayant dit à M. le Premier la circonstance et l'attention que l'on avait eue, le duc d'Havre monta dans les voitures sans autre forme, et nous retournâmes tous trois à Versailles, dans la voiture de suite.
En rentrant, j'allai pour voir M. d'Argenson, mais je trouvai que Mme d'Estrades y entrait. Ainsi, porte
close, et je vis la nécessité de lui faire parler par elle.
Je n'ai guère passé de plus agréable et intime journée à la Cour.
Le 19, le duc d'Havre, sans avoir chassé, soupa dans les cabinets. La veille, il avait soupe chez la Marquise. J'ai dit comme je Tavais vu inviter. Ainsi j'avais assisté à tous ses triomphes. Pour moi, je fus renvoyé, quoique le Roi ait beaucoup parlé de mon Hermitage, et, le lendemain, qu'il en ait encore beaucoup parlé à Mme de Leyde, à son grand couvert. Gela me iît voir que, de lui-même, hors les fort anciens qui étaient dans la grande habitude d'y être toujours, il n'y n'y avait que ceux dont lui parlait la Marquise de bien traités.
Le 20, après sa toilette, je lui rendis compte de ce que M. le prince de Soubise venait de me dire, et, la priant de commencer à le réchauffer en ma faveur, elle me dit de chasser le lendemain, ce que je fis. Je fus appelé des premiers, et bien traité. Ainsi, à moins d'avoir quelques moyens de plaire et d'amuser beaucoup soi-même, par quelque chose de particulier, on ne pouvait espérer aucun agrément auprès du Roi, que par elle, et il ne parlait plus du tout aux autres.
Le samedi, M. de Soubise travailla, comme commandant de camp, chez M. d'Argenson, où ils s'assemblaient tous les huit jours pour décider les évolutions de rinfanterie. 11 m'avait promis de lui parler pour moi, de sorte que, de bonne heure, le 20, je me rendis chez M. de Soubise, qui s'habillait. J'eus ensuite une conversation importante avec lui. 11 me dit qu'il n'avait pas trouvé M. d'Argenson mal intentionné pour moi, mais décidé contre les survivances, et qu'il serait toujours contre ; qu'il n'avait aucun engagement auprès de M. de Cernay, qu'il ne paraissait pas qu'il en eût parlé au Roi, et qu'il en eût eu un refus, comme il avait commencé à me le dire ; que la survivance que Ton venait d'accorder au fils de M. de Villefort (1) du gouvernement de la citadelle de Valen-
.1) Li)uis-Fn>u«;ois dlsjim de Villcforl do Monijtîii, sei^iiicur dr* Lcstan/jf, chevalier de Saint-Louis, du Mont-Carmel et do Saint-Lazaro, gouverneur do
ciennes^ avait été à cause de son mariage, et malgré M. d'Argenson, M. le Dauphin Payant emporté du Roi, à force d'importunitéy à cause de sa sous-gouvernante (1).
Enfin, nous convînmes avec M. deSoubise qu*il fallait toujours presser du côté de la Marquise, et tAcher de tirer au moins une promesse par écrit qui équivalût à une survivance. J'en allai, ensuite, rendre compte à la Marquise, comme j'ai dit, et elle parla de moi au Roi, puisque je fus remis des Cabinets. Le prince de Tingry, qui m'aidait et me conduisait très bien, s'informa de Mme d'Estrades, et sut qu'elle n'était pas engagée, mais des voyages du Roi nous causèrent dix jours de retard.
Le 23 janvier, M. le prince de Soubise vint chez ma mère pour répondre à sa grande lettre (qui m'avait fait un excellent effet). Il fut plus d'une heure seul avec elle. Il la sonda plusieurs fois pour voir si elle ne se contenterait pas d'une simple promesse, ou d'une promesse par écrit. Elle tint ferme, parla tout au mieux, dit que rien ne pouvait la rassurer qu'un borty détailla avec force tout l'historique depuis mon grandpère, nos principales raisons, nos désagréments déjà essuyés et dans le cas de nuire encore. Elle dépeignit tout cela avec force, qu'après tant d'années de travail, elle avait bien mérité^ sur ses vieux jours, cette marque de bonté ; enfin, elle parla si bien et si dignement (elle parlait et écrivait très bien quand elle était en train), que M. de Soubise parut convaincu. Il lui dit qu'il s'offrait pour être son agent auprès de la Marquise et du comte d'Argenson, étant bien avec tous deuxi malgré leur éloignement ; qu'il s'offrait pour être son négociateur et que, puisqu'elle le prenait comme cela (comme s'il fût venu de la part du ministre pour la sonder), il regardait l'affaire comme faite^ qu'elle y pouvait com^pter (2).
la citadelle de Valcnciennes, lieutenant des grenadiers des Gardes françaises, était mort, en mars 17 i9, à Tàge de 45 ans environ. Il était fils de Mme de Villefort, ancienne sous-gouvemante des Enfants de France, et avait épousé Marguerite-Louise Billouart de Ke^^'azogan.
(1) Mme d'Estrades, maîtresse de d'Argenson. (V. les Mémoires de Marmcmtel, t. II, p. 25, éd. Tolrxeux.)
(2) Phrase soulignée dans le texte original.
JOURNAL DU DUC DE GROV 2l7
Sy nous commençâmes à espérer, car, jusqu'alors, et t en entamant Taffaire, je n'avais jamais osé m'en flatliais souvent dîner chez le prince de Tingry, ou plutôt r dîner, et nous concertions tout, mais plusieurs îs du Roi à Bellevue, retardèrent la suite de TaiTaire,
m'inquiétait, ayant peur qu'en traînant, on ne se re-
ou qu'il arrivât quelque changement à la Cour, ce qui t arriver d'un moment à l'autre, ou M. d'Argenson de- >lus goutteux, ce qui m'aurait remis loin. Je voulais, b, profiter de l'absence de M. de Séchelles, ami de
côté, et que je n'avais osé prévenir, et de celle de Cernay qui s'endormait, ne sachant pas que je travailfort.
18 janvier, je vins, le soir, à Versailles, et, après avoir >ut ceci, j'allai faire ma cour à Tordre, sans avoir , car la gelée, qui reprit alors très fort, en avait aussi îé le Roi. Nous n'étions que sept ou huit courtisans. . nous nomma tout de suite, et j'y soupai pour la prefois (à cause de la circonstance) sans avoir chassé, e fûmes que quinze à table, y compris le Roi, et les imes, et le service. Le Roi, n'ayant pas de monde pour a partie, nous fit asseoir et causa amicalement. Cela . agréable pour nous, mais. Tétant moins pour lui, il se ie bonne heure et, à minuit et demie, il vint à soncou- 'dinaire où, partie du service manquant, il se déshala hâte, sans prière ; je ne sais s'il avait des projets i nuit.
U janvier, le Roi revenant de Bellevue pour passer BS jours à Versailles, je m'y rendis le soir pour pousement Talfaire, M. le prince de Tingry m'ayant promis er, ce même jour-là, à Mme d'Estrades, et de m'en s nouvelles au coucher. Elle me donna rendez- vous le ain à cinq heures.
«*■ février, je suivis le Roi à Saint-Germain, où il alla
un chemin gelé qui faisait trembler pour ceux qui à cheval. Cependant, à force de bien ferrer à glace, il a pas d'accident. Une demi-lieue en avant dans la fo-
rêt, près la Mare à la douzaine, on avait fait un chemin de huit pieds de large, en pelant la neige et l'herbe, ce cpii faisait un fond sablé comme un manège. Ce chemin tournoyait avec art, dans les plus beaux endroits de la futaie, et comme au hasard, et après un quart de lieue, on se retrouvait à même point. Le Roi montait trois chevaux et leur faisait faire, à son galop de chasse ordinaire, chacun trois tours, ce qui lui faisait faire plus de deux lieues, et le secouait, ce qui lui était absolument nécessaire, car, dès qu'il était plusieurs jours sans courir, il lui prenait des jaunisses et des rhumatismes, son habitude, là-dessus, étant devenue nécessité. Il était assez agréable de courre ainsi, au milieu de cette belle futaie et de cette neige, comme dans un beau bosquet. J'y galopai et travaillai mes deux chevaux (car je n'en avais plus davantage) avec plaisir.
Après, le Roi vint déjeuner, à l'ordinaire, chez le duc d'Ayen ; après quoi^ étant dans la première voiture de suite, nous le suivîmes à Trianon, où il fit la tournée ordinaire de ses ménageries et de ses serres chaudes. Celle des arbres en espalier à simples grands vitraux, qu'un particulier aisé peut avoir, était charmante, cela faisant un espalier de pêchers, pruniers, abricotiers et cerisiers tous en fleurs, et quelquesuns avec des fruits gros comme le bout du petit doigt ; mais il y avait des fourneaux dans les murs.
De là, le Roi revint à Versailles. Je fus renvoyé à l'ordre, à cause de tous les cordons bleus qui se rassemblaient, et je fis un souper agréable chez M. Rouillé.
Le 2 février, jour de la Chandeleur, j'allai à cinq heures à mon rendez-vous chez Mme d'Estrades. Je la trouvai seule, qui m'attendait. Je lui dis, en abrégé, mes raisons : les promesses qui m'avaient été faites, la certitude que ma mère voulait avoir avant de mourir. Je lui peignis, le plus pathétiquement que je pus, les désagréments que nous avions essuyés, ceux que je pouvais essuyer fi tout moment, et qui me bannissaient du chez moi le plus agréable, etc. Je la suppliai de dire à M. d'Argenson qu'elle avait été témoin de l'intérêt que le Roi prenait à mon habitation, et qu'elle partageait
mes craintes ; qu'elle s'intéressait à ma satisfaction à cet égard. A quoi elle me répondit qu'elle en parlerait incessamment à M. d'Argenson et qu'elle m'en rendrait compte au plus tôt, mais que, quelque bonne volonté qu'il eût, je savais que» si le Roi n'était bien prévenu, il ne pouvait être sûr de faire réussir les choses ; qu'ainsi elle me conseillait d'en parler à la Marquise. (No <a qu'elle était alors au plus mal avec elle, quoique ce fût la Marquise qui l'eût mise là ; ainsi le conseil paraissait de bonne foi.)
Je lui dis que je le ferais, que je viendrais savoir la réponse, et je me retirai en faisant beaucoup de remerciements.
Cette démarche me parut bien avoir réussi, et j'en augurai bien. De là, j'allai au Salut, pour me remettre dans les vrais principes, tâchant que tout cela ne m'en détournât point, et ne m'y prêtant que parce que c'étaient les seuls moyens permis par l'usage et les circonstances de parvenir à ce que je pouvais raisonnablement souhaiter, et qu'ainsi j'aurais fait très mal de négliger. Mais tout cela ne troublait en rien la tranquillité intérieure de ma philosophie chrétienne, quoique j'en eusse l'esprit fort occupé. Je vis le Roi entendre tout l'office et dire ses heures avec une dévotion qui, soit habitude, soit vraie vocation, avait l'air de la bonne piété, et je crois que, cherchant à se faire illusion sur tout cela, il tâchait de s'arranger comme ceux qui disent :
Il est, avec le Ciel, des accommodements!
Le soir, je trouvai le prince de Tingry, à qui j'en rendis compte.
Le 3, à huit heures du soir, après le couvert du duc d'Ayen, j'allai chez Mme d'Estrades pour voir si elle avait parlé : je la trouvai encore seule, et lisant. Elle me dît qu'elle s'était occupée de ma commission; que M. d'Argenson lui avait dit qu'il y avait longtemps qu'il savait les raisons que j'avais de prétendre à ce gouvernement-là ; qu'il était persuadé que je pouvais y réussir, à la mort de M. le comte Da-
nois ; qu'il serait très porté pour moi, et qu'il Tétait déjà, mais qu'il serait toujours pour que Ton n'accordât pas de survivances ; que c'était une très mauvaise façon et le moyen de se priver d'accorder des grâces et de se lier les mains ; que le Roi pensait de même et était déterminé à ne pas ouvrir cette planche {sic).
Quoique je m'attendais à cette réponse, je vis très noir, mais j'insistai toujours sur mes raisons particulières : à quoi oUe me dit qu'elle lui avait avoué qu'elle m'avait conseillé de m'adresser à la Marquise, et qu'il avait dit que je ferais bien; qu'ainsi elle était persuadée qu'en gros M. d'Argenson ne serait pas contre moi, mais que je ne pouvais trop bien prévenir la Marquise. Cela faisait un assez plaisant elfet : les partis les plus opposés me renvoyaient les uns aux autres, soit intérêt pour mon affaire, soit défaite pour en rejeter la nonréussite sur le parti contraire. Quand je rapportai tout cela au prince de Tingry, nous ne pouvions nous empêcher de rire de ces contrastes.
Pour en revenir à Mme d'Estrades, je la remerciai de ses conseils ; je promis bien de les suivre à la lettre. Elle m'assura qu'elle en reparlerait fortement, quand je voudrais, il M. d'Argenson, ne cachant pas le crédit qu'elle avait sur lui, et nous nous quittâmes fort contents l'un de l'autre.
Le soir, au souper, chez Mme de Pompadour, où elle était toujours, ainsi que dans les cabinets, malgré la rupture intérieure avec la Marquise, elle dit les mêmes choses au prince de Tingry, qui me les redit au coucher, et nous convînmes qu'il fallait parler à M. de Soubise, et aller en avant. Cependant, M. le prince de Tingry me disait que, pour la survivance, cela était trop impossible, et que je ne l'aurais pas, mais que cela servirait toujours à mener à quelque bonne espérance et à bannir M. de Gernay, Je le sentis bien et j'étais fort fâché d'avoir, par cette voie, qui était cependant la meilleure, trouvé M. d'Argenson si difficile : cela me faisait mal augurer.
Voyant que je ne pouvais joindre M. de Soubise, et voulant
faire écrire ma mère, au lieu de faire des courses inutiles avec le Roi, je partis de Versailles.
Depuis la Chandeleur, il avait fait une neige affreuse et qui n'avait guère d'exemple : j'en trouvai le chemin rempli, et plus d'un pied dans la plaine, où je m'arrêtai pour voir les pauvres perdrix, devenues familières, faire des trous dans la neige pour gratter. Elles faisaient pitié, et il en périt bien. Il était bien difficile d'aller dans Paris !
Le 5, je priai ma mère de me donner une lettre pour M. de Soubise, lui demandant rendez-vous pour moi. Il me le donna le 5, à quatre heures; j'y fus avec peine, les .chevaux ne pouvant marcher. Je lui parlai pendant plus d'une heure, et le priai de me parler vrai. Il ne le fit que trop : il me dit avoir déclaré à ma mère qu'il était persuadé que j'aurais, un jour, le gouvernement de Condé ; qu'il s'offrait, à présent comme alors, d'être son solliciteur, mais que Ton se irompait si on le croyait maître de M. d'Argenson; qull était ministre, et ministre ferme ; que, souvent, il ne pouvait en tirer ce qu'il iroulait ; que M. d'Argenson s'était fait une loi contre les survivances, qu'il n'en démordrait pas ; qu'en effet, il n'y avait jamais eu d'exemple d'en accorder sans l'agrément du pourvu ; que ce que nous demandions • était, peut-être, sans exemple en France et qu'il le croyait imposable.
Je vis, alors, l'affaire manquée, et je fus, un moment, itterré. Je me remis, cependant ; je tins ferme et dis que le. [loi était le maître de tout ; que Ton voyait des choses bien )lus singulières; que, si ce n'était en survivance. absolue, on mouvait faire l'équivalent sous une autre forme. Il me donna )eu d'espérance, mais me jura qu'il parlerait de moi la pre* nière fois qu'il verrait M. d'Argenson, le plus avantageusenent pour le bien prévenir, et qu'il fallait toujours agir et enter Taventure. Sur quoi, je le quittai très intrigué et voyant ort noir.
En chemin, il me vint en idée d'aller conter tout cela au )rince de Tingry : il me dit que je ne ferais pas mal de beaucoup mettre ma mère en avant, et de dire qu'elle ne voulait
pas m'aider pour payer Tacquisitioii de Blaton (1), dont je lui avais parlé, ni pour continuer mes ouvrages, ce qui faisait que je restais enTair et fort embarrassé, si elle ne voyait pas que j'eusse l'assurance de n'être pas, un jour, obligé d'abandonner cette demeure et cette terre, par des désagréments pareils à ceux qu'elle avait essuyés.
En effet, cela était assez dans les idées de ma* mère. Je fus frappé de ce moyen. Je retournai chez moi le mettre par écrit et faire écrire dans le même système (qui devint un de mes principaux moyens) à ma mère une lettre très fulminante à M. d'Argenson. Elle eut la bonté de me la donner dès le même soir.
Le 6 février, je me levai avec le jour, et je partis à huit heures pour Versailles. Le chemin n'était qu'une glace, et je ne me souvenais pas d'avoir jamais tant vu de neige à Paris et dans les environs. On mandait que l'hiver était terrible au nord, et on nous l'avait prédit par des principes physiques de M. Lemonnier (2). J'allai d'abord chez le comte de Noailles voir la liste, et je vis que j'étais marqué pour aller le jeudi à Trianon, comme je le lui avais demandé. Ensuite, j'allai chez Mme d'Estrades. Elle n'était pas éveillée, mais, la suivant toute cette matinée, je la demandai chez madame Adélaïde, Elle vint dans Tantichambre. Je lui donnai la lettre de ma mère pour M. d'Argenson. Elle promit de m'en rendre réponse le lendemain, à Trianon.
J'allai diner chez M. le cardinal de Soubise, dont Mme de Marsan tenait toujours la table, à dîner ; il allait souper chez elle. M. le prince de Soubise y vint, à l'ordinaire, faire une apparition. Après ce diner, j'allai, pour me dissiper un peu, voir le plan en relief, ensuite la Comédie italienne. Puis je m'enfermai le reste du jour dans ma chambre, à écrire tout ceci pendant quatre heures, et à me tranquilliser, et je ne pris qu'une écuelle de lait.
(1) Nom d une terre acquise en Hainaut, û 19 kilomètres d'Ath, par le prince de Groy. Il obtint, en 1756, du conseil souverain de l'impératrice-reine, l'autorisation d'en extraire do I»i houille.
2) Pierre-Charles Lemonnier, célèbre astronome (niî)-n99), membre de TAcadémie des Sciences en 1736.
Le 7 février, je dormis et me reposai tout le matin. A quatre heures du soir, j'allai à Trianon, chez Mme d'Estrades où était tout le monde. On sortit et quand nous fûmes seuls, elle me dit qu'elle avait donné la lettre de ma mère à M. d'Argenson ; qu'il me donnait, au lendemain huit heures du soir, le rendez-vous que je lui avais demandé, et qu'il ne s'était point ouvert sur autre chose. Je lui montrai mes plans du parc de l'Hermitage et le petit gravé, pour faire voir la situation et l'agrément (je les avais fait faire exprès). Elle me dit simplement que la convenance était grande. Je fus bien aise d'avoir un rendez-vous, mais je trouvai qu'elle se refroidissait, et j'en augurai mal.
Je ne pus parler en particulier, ce jour-là, à Mme de Pompadour, et la soirée se passa à l'ordinaire. Nous soupâmes beaucoup de monde, et je fus fort en conversation, surtout avec M. le prince de Condé que le mariage avec Mlle de Soubise avait mis très bien avec la Marquise et de toutes les parties du Roi, et avec le duc des Deux-Ponts (l),qui en était aussi, et très bien traité. Je revins à une heure et demie.
Le 9 février, à onze heures, je retournai à Trianon, M. le comte de Noailles, depuis la première fois que le duc d'Havre me l'avait occasionné, m'ayant fait obtenir cette permission que je tournai en usage, comme toutes les choses de la Cour. J'y menai M. d'Ecquevilly. Nous assistâmes au lever ; après quoi le valet de chambre de la Marquise, que j'en avais prié, me fit avertir. Je la trouvai avec peu de monde. Je ne pus que lui dire que j'avais rendez-vous pour le soir et lui demander si elle avait prévenu le Roi. Elle me dit que oui, et qu'il ne lui fallait qu'un mot d'écrit ; qu'elle agirait dès que je l'avertirais.
Delà, malgré la neige et le grand froid, le Roi alla, à l'ordinaire, et suivant sa routine, à toutes ses ménageries et serres chaudes. Enfin, il vint au petit château du milieu du jardin. C'est là que je le voulais, et pourquoi j'avais fait faire
■1) Chrétien IV, prince palatin, duc des Deux-Ponts ,n2?-n73j, souverain des Deux-Ponts depuis 1735, avait épousé morganatiquemcnt une danseuse de ropéra, Mlle Gamache, qu'il avait titrée comtesse de Forbach.
mes plans. Je les avais sous mon habit, où ils m' embarras* saient assez. Je priai M. le ducd'Ayen, qui était le plus hardi à me servir, de dire au Roi de me les demander. Il le lui dit plusieurs fois.
Le Roi me les fit tirer. Je paraissais me faire prier. Il regarda le plan général du parc un moment, raisonna sur le projet de la maison, persistant à en faire une en plus grand, dans le goût de ce petit château qui, en effet, était ce que j'avais vu de mieux pour mon objet. M. Gabriel dit qu'il travaillait à une idée qu'il avait pour cela ; qu'il la montrerait au Roi. Chacun dit son avis, et Ton trouva Tendroit agréable.
On revint dîner à Tordinaire, et, à quatre heures, le Roi retourna à Versailles, où je revins avec Mme d'Ecquevilly, qui était, pour la première fois, de ces voyages-là.
A huit heures du soir, j'allai chez M. d'Argenson ; je restai dans l'antichambre jusqu'à neuf, à causer avec M. de Cré. milles (1). A neuf heures, M. d'Argenson me fît entrer, pour se défaire du maréchal de Belle-Isle, qui le tenait depuis longtemps. Je lui demandai la permission de lui lire la lettre que je venais de lui écrire pour abréger et ne rien oublier. Je la lui lus de suite, avec soin, m'arrêtant sur les principaux articles et les faisant valoir. II me répondit à chacun, et nous traitâmes la matière à fond. Quand j'eus tout dit, il me parla très nettement. Il me dit d'abord que, quand il était entré au ministère, il avait trouvé que, comme seigneur de l'endroit et famille nouvellement attaché à la France, j'avais une exclusion formelle de ce gouvernement, mais qu'il croyait que ma façon de penser, mes services et mon attachement à la Cour et auprès du Roi, étant assez connus, il espérait que l'on ne songerait plus à cela (2) ; mais que cela rendait toujours la grâce bien grande, et que j'aurais plus aisément, dans la
(1; Louis-Hyacinthe Boycr do Crémilles (1700-1768,, lieutenant général en 1748, adjoint, en 1758, au maréchal de Belle-Isle, secrétaire d'État de la Guerre. M. do Crémilles reçut, (?n 1750, le gouvernement d'Aire, en Artois.
(2 En effet, il y avait plusieurs années, quand il en avait été question, il m'avait toujours dit : « Songez à lever la difflculté de la règle d'État de ne laisser commander personne chez soi » ; que je n'avais que cela à vaincre, et je ne le sentais que trop. [Note de V auteur,)
suite, un gouvernement de 30 mille livres, que celui-là ; que toutes les fois qu'il voyait le comte de Danois, il songeait s'il ne mourrait pas bientôt, pour que je fasse valoir mes raisons ; qu il n'y avait pas d'exemple, en France, de survivance accordée sans la permission du pourvu ; qu'il avait, par écrit du Roi, les décisions les plus formelles et les plus grands exemples pour ne plus accorder de survivances (1) ; qu'une survivance était une patente en parchemin, comme au pourvu, et chose des plus rares ; qu'il s'était aperçu d'un peu de jalousie dans la lettre de remerciement de ma mère, du gouvernement de Schelestadt ; qu'il n'en avait pas été étonné (2) ; qu'il savait que nous étions une branche malheureuse (3) ; que pour l'article de M. de Cernay, il n'y avait rien qu'il ne sût pas ; que M. de Cernay n'aurait jamais ce gouvernement — quand même son oncle voudrait s'en défaire pour lui — que Ton ne sût que j'en eusse une exclusion positive (4); que j'étais toujours le premier sur les rangs, jusque-là, et que M. de Cernay n'y devait pas songer.
J'écoutais tout cela avec grande douleur, voyant presque tout manqué, faisant mes objections et me défendant vivement sur tout, mais sentant que j'avais affaire à un ministre ferme et despotique, qu'il n'était pas aisé de faire changer, et qui n'était pas bien disposé. Enfin, comme je tenais toujours ferme, le reste de ce qu'il me dit avait meilleure mine et me redonna un peu d'espérance. Il me dit encore qu'il présenterait l'aiTaire sans rien dire contre, qu'il promettait même de proposer la survivance en entier, que, s'il voyait le Roi y tourner, il proposerait tous les tempéraments pour la faire passer, ou sous d'autres formes, ou pour nous avoir une promesse assurée ; que si le Roi me disait qu'il me le donnerait après M. de Danois, ce serait bien le mieux et le plus sûr,
(1; Il ne me dit rien contre une secrète que je lui proposais fortement. [Noie lie fauteur,)
i2) C'est qu'il était contre. s^Nole de Vauleur,
3) Il parut estimer ma mère et nôtre pas fâché de sa vivacité. {Note de Vauleur.)
\k) Cependant, il avait eu bien beau jeu, un moment I s^Note de l'auteur,)
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sauf la mort du Roi, mais que Ton ne pouvait pas lui faire en* visager cela (1). Enfin, il me demanda si une promesse ou un bon du Roi en paquet cacheté, que ma mère verrait et toucherait, et qui resterait chez M. d'Argenson, adressé au Roi en forme de lettre de cachet, pour être remis au Roi, s'il manquait, sans être connu d'aucun commis, ne la contenterait pas.
A quoi je répondis qu'elle voudrait garder elle-même quelque chose de sûr (n'osant lui dire que nous ne finirions pas à ce qui ne resterait que dans ses mains). Il me dit qu'un bon de cette sorte, bien secret, était une affaire d'Etat importante, et il me disait tout cela en balbutiant, comme chose très difficile et qu'il ne promettait pas. Enfin je lui dis que nous comptions tous sur lui, que je n'avais jamais été à la Marquise que par ses conseils, que je lui étais attaché, qu'il savait bien que tout le monde ne le lui était pas (au contraire, car presque personne n'était pour lui) ; qu'il devait y prendre garde et faire quelque chose pour ceux qui lui restaient attachés. A quoi il me répondit que, dans leurs places, il ne fallait voir que le Roi, le bien servir, mériter son estime et ne pas voir tout le reste ; qu'il chercherait enfin toutes les tournures pour l'assurance fixe.
Sur quoi, je lui demandai si je pouvais espérer, et il finit par dire que oui. C'était beaucoup pour lui. Je me levai. Il entra quelqu'un et je me retirai, lui ayant laissé la lettre et mes mémoires, étant fort ému, et flottant entre l'espérance et la crainte. Je revins droit chez moi, mettre ceci par écrit, puis souper chez M. Rouillé, dont j'avais grand besoin.
Le samedi 9 février, à midi, j'allai d'abord savoir de Proeope (2) quand M. d'Argenson travaillerait. Il me dit qu'il croyait que c'était pour le soir, et de revenir à cinq heures, qu'il me le dirait. Cela me mit bien en l'air et je sentis l'importance de parler à la Marquise, et qu'elle parlât au Roi,
(Ij Je répondais toujours, à tout cela, que ma mère voulait tenir dans ses mains quelque chose de certain. [Note de l'auteur.) (âi Valet de chambre du comte d'Argenson.
devant. J'y courus. J'étais bien avec ses gens. Après avoir attendu un peu, j'entrai. Je la trouvai à sa toilette, heureu-^ sèment seule. Elle m'écouta bien. Je lui dis ce que j'avai» noté : que M. d'Argenson paraissait ébranlé tout de bon, et que s'il trouvait le Roi bien disposé, il appuierait. Puis je lui lus ce que je croyais qu'il fallait qu'elle dit. Elle me répondit qu'elle n'avait pas besoin de cela, qu'elle savait ce qu'elle avait à dire. Sur quoi, je lui lus tout au long le petit mémoire abrégé que j'avais fait en extrait de la lettre à M. d'Argenson, et j'appuyai sur la douleur de ma mère, mon embarras. Je fis voir le petit plan et la convenance, ce qui la frappa. ^
Je lui parlais avec feu ; elle en rit ; il était fort agréable d'avoir à traiter vis-à-vis d'un si joli premier ministre, dont le rire était enchanteur, et écoutant fort bien. Mais quand elle était contre, comme je l'avais vu, cela était bien différent !' Je lui dis que l'on parlait d'un travail, ce soir-là. Elle dit que oui, et que je pouvais être sûr qu'elle était au fait et qu'elleallait bien parler au Roi, et lui remettre mon abrégé.
Les princes de Nassau (1) entrèrent. Je restai pour l'aider.. On parla de Bellevue, puis architecture avec M. Gabriel, et après que j'eus causé longtemps, et qu'elle m'eut encore promis de bien parler, je me retirai bien content.
Je courus chez M. de Soubise, lui donner un billet pour le prier de parler fort et avant le travail, à M. d'Argenson, et j'eus, alors, espérance d'une fin prochaine et de quelque assurance fixe.
Le même jour, au soir, j'allai pour parler à Mme d'Estrades, tâcher d'avoir une lettre pour M. d'Argenson, avant qu'il partit pour le travail, mais elle ne voulut jamais me recevoir. J'en augurai mal.
M. d'Argenson devant aller, à huit heures, travailler avec le Roi, j'y fus, et ne voulant pas le voir, de peur qu'il ne me fit quelque mauvaise proposition, je montai la garde deux
(1) Le prince de Nassau-Usingen, ses trois enfants et son frère cadet, appelé Nassau-Sarrebrùck, avaient été présentés au Roi le 6 février. (V. le Journal de Luynes, XIII, 153.)
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heures, là autour^ rôdant dans la cour, sur la neige, en attendant M. de Soubise dans une chaise bleue. 11 sortit enfin, je courus à lui : il me dit que la Marquise avait donné mon mémoire au Roi, que M. d'Argenson allait parler, s'il avait le temps ; qu'il ne paraissait que bien disposé ; qu'il fallait voir la fin du travail.
J'allai pour souper chez Mme de Marsan (1), étant dans la joie et voyant .tout si bien disposé que cela avait toutes les apparences de la réussite.
Comme le travail finissait à dix heures^ j'allai attendre M. d'Argenson dans son antichambre où je restai dans rimpatience jusqu'à onze. Je revins alors chez Mme de Marsan où étaient MM. de Saint-Florentin, Bentheim (2) et autres. Elle m'avait fait garder à manger, ayant soupe.
On vint m'avertir que M. d'Argenson était rentré : j'y courus, mais je le trouvai déjà à sa partie de tri (3), car il faisait tous les soirs une partie, et donnait, malgré tout le détail qu'il avait, beaucoup trop à son plaisir. Il m'appela et me dit tout bas qu'il n'avait pu finir mon affaire ; seulement, qu'après son travail qui avait été fort long et important, il avait dit au Roi qu'il avait à lui parler de moi. Sur quoi, le Roi lui avait répondu, en riant, qu'il connaissait ma position et qu'il faisait faire des plans pour moi. Je restai, toute sa partie, à causer avec Mme de Voyer (4) et M. de Paulmy ; après quoi, lui ayant demandé si ce serait pour son
(1 Marie-Louise de Rohan, née en 1720, fille du prince de Soubise, avait épousé, en 1736, Gaston-Jean-Bapti.ste-Gliarles de Lorraine, comte de Marsan, né en 1721, mort en 1743, au moment où il venait d'être promu brigadier.
Elle avait été nommée gouvernanle des Enfants de France en 1734. 2; Frédéric-Charles-Philippe, comte de Bentheim, né en 1725, prince du Saint-Empire et souverain du bourg et du château fort de ce nom. dans Tévéclié de Munster, avait épousé en 174(1, Marie-Lydie, fille du marquis Wolfauff de Bimrnonvillc, cousin du prince de Bournonville.
,3; Jeu de cartes.
4 Jcanne-Marie-Gonstance de Mailly avait épousé, en 1747, Marc-René, marquis de Voyer (1722-1782), fils aîné du comte d'Argenson, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en d758, gouverneur du château de Vincennes en septembre 1754.
premier travail, il me dit que oui. Je demandai à quand cela irait, si c'était à deux ou trois jours. Il répondit que c'était mal connaître la Cour : « Deux ou trois semaines^ quand le Roi voudra ! » Je lui fis observer que j'allais mettre ma mère dans une furieuse inquiétude ; il haussa les épaules et dit qu'il ne pouvait que répéter ce qu'il m'avait déjà dit.
Je me retirai sensiblement touché, regrettant tant de peine perdue, tant de nouvelles à avoir, et craignant vivement qu'il ne me trompât encore ainsi tout Thiver, pour rien. J'étais bien fâché ! Je revins chez Mme de Marsan, à plus de minuit, très fâché, voyant très noir, puis chez moi écrire ceci et bouder de bon cœur.
Le 10 février, j'allai à la toilette de la Marquise, qui me dit de même qu'il n'y avait rien eu de fini. M. de Soubise chercha à me rassurer en me disant que cela était tout simple et que je devais être tranquille, que je serais content.
A la messe du Roi, M. Gabriel me demanda mes plans : je les lui portai à deux heures, puis je vins à Paris, où je raisonnai très noir avec ma mère, et lui fis une lettre pour Mme d'Estrades, qui était ce qui pouvait mieux déterminer M. d'Argenson, car ils étaient intimes depuis que, s'étant liés pour la grande cabale de Mme de Choiseul, qui avait manqué par son étourderie (1), ils avaient été obligés d'aller à tête levée et de se soutenir mutuellement. M. d'Argenson passait tous les jours plusieurs heures avec elle et, comme elle s'était conservée de toutes les parties, et toujours à côté du Roi, elle empêchait que Ton en dit du mal.
Le 11 février, ne voulant pas perdre un moment, je me levai avec le jour. J'arrivai à Versailles avant dix heures. Je vis les carrosses montés. Je courus vite changer d'habit, mais c'était Mesdames qui allaient au service de Madame, et j'eus encore longtemps à attendre.
Le dégel était venu tout à coup, très fort. Je suivis le Roi
(1) Elle avait liviv l.i «urrespondance que le Uoi lui avait secrètement adressée, au comte de Stainville (futur duc de Choiseul), qui s'empressa de lareinetlre à Mme de Pompndour. C'est ainsi (pic la marquise put détourner le coup dont elle était menacée.
à Saint-Germain, où je courus, comme Tautre fois, avec plaisir, mes chevaux à ces manèges en faux-fuyant, au milieu des neiges et belles futaies.
Le soir, à huit heures, j'allai chez Mme d'Estrades. Je la trouvai seule et lisant comme les autres fois. Elle me dit que M. d'Argenson lui avait dit que le Roi avait répondu : « Nous verrons ça une autre fois ! » Elle ajouta que cela retenait M. d'Argenson. Je crus que c'était un prétexte. Comme je témoignais ma surprise, elle dit qu'il fallait donner au Roi -envie de lui en parler. J'insistai vivement sur ce que ce n'était pas là ce que M. d'Argenson m'avait dit, le soir même du travail. Elle tourna, et dit qu'elle l'engagerait à en parler, au premier travail, et même à mettre mon affaire à la tète, -comme c'était l'usage des affaires remises en dernier. Je lui proposai des tempéraments : elle me dit qu'il n'en fallait pas -et que, puisqu'il voulait bien proposer la chose en entier, il la fallait suivre et essayer comme cela. Et elle répéta toujours, chose plaisante, qu'il fallait faire bien préparer le Roi par la Marquise. Sur quoi, je la quittai, en faisant force remerciements.
Au sortir de chez elle, j'allai à Tordre : je fus nommé. Le' Roi était déjà à table. Je me mis modestement à la petite table, dans l'encoignure de la fenêtre, rien qu'avec M. de Lameth (1). Le Roi m'envoya des plats, et eut soin de moi, attention que je devais à la Marquise, qui m'en marquait beaucoup. II me demanda, après souper, des nouvelles de mes plans. Je dis que M. Gabriel me les avait demandés. Il me traita bien, badinant même des mains avec moi, ce qui marquait plus de familiarité. Il nous occupa à déballer son beau service bleu, blanc et or, de Vincennes, que l'on venait de renvoyer de Paris, où on l'avait étalé aux yeux des connaisseurs. C'était un des premiers chefs-d'œuvre de cette .nouvelle manufacture de porcelaines qui prétendait surjpasser et faire tomber celle de Saxe. La Marquise, à qui le
(1) Louis Cliarles, marquis de Lamclli-Hcnnencourt, mestre de camp du régiment portant son nom en 1752, mort maréchal de camp en 1761, avait épousé, en 1731, Marie-Thérèse de Broglie, fille du maréchal.
Roi avait donné le village de Sèvres, faisait faire, aux dépens du Roi, de très grands travaux pour l'y établir à côté de la verrerie (1). Il y avait des pièces charmantes de ce service, plus agréable que d'usage. La pâte et le blanc me parurent très beaux et approchant du Japon.
Le soir, au coucher, j'eus le bougeoir et, enfin, grâce à la Marquise, le Roi paraissait bien disposé, et si M. d'Argenson avait été de même, j'avais beau jeu, car les circonstances ne pouvaient être plus heureuses.
Le 12 février, j'allai chez M. d'Argenson : Procope me dit qu'il avait eu quelque ressentiment de goutte, mais que ce n'était rien et qu'il croyait qu'il travaillerait le lendemain à Trianon (où le Roi allait ce soir-là), après le Conseil. Cela me remit en l'air. Croyant que mon affaire y finirait, j'allai chez Mme Adélaïde, où j'attendis toute la matinée Mme d'Estrades, mais elle ne vint pas, et je ne pus la voir. Je me reposai sur ce qu'elle m'avait promis la veille. J'allai chez Mme de Pompadour, que j'attendis longtemps après sa toilette. Je la priai d'agir, comptant qu'il y aurait travail. Elle me dit que M. d'Argenson avait la goutte. Je l'assurai qu'il travaillerait cependant le lendemain, et lui donnai encore un abrégé de mémoire à remettre. Elle le prit froidement, en me disant que, de son côté, tout était fait, que je pouvais être sur d'elle, et que le Roi était bien disposé, mais que je savais bien qu'elle ne m'avait jamais répondu de l'autre côté, voulant dire contre la fourberie de M. d'Argenson. Sur quoi, j'allai à Paris pour chercher des secours.
Le 14, en arrivant, le soir, à Trianon, j'appris que le Roi était en Conseil. Tout le monde me dit que M. Gabriel lui
(1 C'est en 1*56 (fue la uianufacturc de porcelaines, fondée au chdteau de Vincennes, en 1741, par Orry deFulvy, fut transportée i Sèvres, à la demande des administrateurs appuyés par Mme de Pompadour, qui fit valoir auprès du Roi l'intérêt de la France à produire elle-même des porcelaines d'art, au lieu de les acheter, comme cela se faisait, en Saxe et en Cliine.
Elle leur céda, au prix de 30.000 francs, une verrerie que le Roi lui avait donnée l'année précédente. La société s'y établit, ainsi que dans une maison précédemment habitée par Sully, maison qu'elle transforma, et où se trouve installée, aujourd'hui, l'école normale de jeunes filles.
avait apporté les plans quHI avait faits pour moi ; que le Roi les avait beaucoup examiaés. Ou les louait fort, il n'y avait que moi qui ne les connaissais pas. Tout cela faisait des circonstances fort favorables I Mais point du tout ! Voilà que M. de Soubise s'approche de mon oreille et me dit : « M. d'Argenson a la goutte ; ainsi, il n'y a rien à faire, à présent ! » Je le croyais là, au Conseil. Je fus frappé d'apprendre par lui et, peu après, par Mme d*Estrades, que c'était une vraie attaque. Ainsi, je vis mes espérances ou évanouies, ou renvoyées bien loin. Je sentis qu'alors l'histoire de mes plans et de mes protections serait usée, et que traînant tant^ il y avait bien à craindre des anicroches ; de sorte que, au milieu des plus singulières et heureuses circonstances, je fus furieux d'être arrêté tout court. Cependant •M. de Soubise me dit de ne rien craindre, que le Roi était bien prévenu. D'ailleurs, je paraissais mieux que je n'avais jamais été, et plus intimement dans l'intérieur de la Cour.
Le Conseil levé, je parlai au maréchal de Noailles de mes pertes des inondations : il me promit de les dire. Nous fûmes trente-cinq à table, où le dessert finit par un beau feu d'artifice. Je demandai, pour me mettre petit à petit des voyages, de revenir le lendemain, comme les autres fois.
Le 15, je revins à Trianon : je chassai agréablement à Saint-Germain. Le Roi était bien aise de pouvoir recourir. Il revint par Versailles, d'où le prince de Monaco et moi, nous revînmes, pour abréger, à pied à Trianon, où je m'habillai chez M. de Sourches. 11 me fit part, ainsi que d'autres, de la douleur qu'il avait de la gêne d'être de tous les voyages du Roi, ce que l'on ambitionnait tant, car quand on s'y était mis une fois de suite, il y avait du risque à quitter. Le Roi le trouvait très mauvais, et ne savait pas de gré d'en être, de sorte que c'était une espèce d'esclavage et d'entrave glorieuse que Ton se donnait.
Nous soupàmes en petite compagnie, car il n'y avait que trois ou quatre externes, et tout le reste des anciens, lesquels duraient longtemps par la raison que je viens de dire.
Cependant, nous étions trente à table. Aussi se plaignait-on fort que la Marquise, par trop de bonté, s^était laissée aller à y accepter tout âge et tout grade, même simple mousquetaire, ce qui nous paraissait, à nous anciens,, qui avions eu tant de peine à y arriver, fort dur.
Le 16, j'appris que la rechute de M. d'Argenson ne paraissait pas devoir être longue ; cependant, qu'il y en avait bien pour dix jours sans sortir. Ainsi, j'étais remis au Carême^ comme M. le prince de Tingry l'avait prévu. Il n'y avait pas grand mal pour alors, le Roi allant passer presque tout ce temps à Bellevue. Mais je craignais furieusement qu'il n'arrivât, entre temps, quelque chose de contraire, quelque changement à la Cour ; que quelqu'un ne jasât, mon assiduité au métier de courtisan commençant à faire beaucoup de bruit et à me donner aussi plus de considération, ou que quelque concurrent ou ennemi me vînt à la traverse et que la chaleur de nos protections ne s'éteignit.
Je suivis le Roi chez le duc d'Aquitaine (1) dont toutes les dents, travaillant à la fois, faisaient craindre pour sa vie, mais la Dauphine était grosse. Je fus réellement touché, en bon français, de* voir le Roi, qui était un excellent grandpapa, encore beau et jeune, mais s'amusant avec ses petitsenfants de bon cœur. Le duc de Bourgogne y était, qui était très beau, blond, les yeux bleus, l'air fort, sain et décidé. La petite Madame y était aussi, qui, comme Talné, jasait et caressait plus le Roi. Mme de Marsan, que je voyais pour la première fois, dans ses belles, mais fatigantes fonctions, s'en tirait, si ce n'était pas avec cette étonnante noblesse de figure et d'usage de Mme de Tallard, du moins avec beaucoup d'esprit et d'attention. Je soupai chez elle.
, A une heure, je fus au bal de Mme de Piiisieux, dont la partie s'était faite chez Mme Rouillé, pour sa fille Mme de Brionne, et en plaisanterie, pour me faire danser. Rien n'était plus beau que de voir danser Mme de Brionne (2), la plus
(1) Xavier-Marie-Joseph de France, duc d'Aquitaine, fils du Dauphin, né le 8 septembre 1753, mort le 22 février 1754.
(2) Louise-Charlotte de Gramont (1725-1742 , mariée, le 3 février 1740, à
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belle, Mme de Lillebonne(l), la mieux faite, et Mme de Coislin (2), la plus fraîche. Il était difficile de trouver une quatrième. Le bal fut joli. A cinq heures, on me fit danser. Je ne demandais pas mieux, mais, étant depuis dix ans hors des bals, je n'osais, joint à ce qu'ayant trente-cinq ans faits, j'étais beaucoup trop vieux, suivant le sot usage de ne danser que jusqu'à vingt-cinq.
Je dansai avec les deux Beuvron (3), excellents acteurs, Turpin, etc., jusqu'au jour, et de grand cœur. A sept heures, on voulut finir. Nous nous mimes à table, et, ensuite (ce que j'en aimais le moins, trouvant cela un peu léger), nous fûmes tous à la messe aux Récollets.' De là, à huit heures, je revins chez moi changer, et monter en chaise, et, faisant gaillardement nuit blanche, je revins encore à la messe à Paris.
La goutte de M. d'Argenson, les voyages de Bellevue, où je ne pouvais pas aller, et l'attention de ne me pas rendre importun par des sollicitations inutiles, fit que je revins passer les neuf derniers jours du Carnaval à Paris. Dès laprès-dlnée, je menai mon fils à un bal d'enfants chez la comtesse de Noailles. Il avaît été, pour la première fois, dix jours devant, à un bal chez Mme la comtesse de Bentheim, qui l'avait obtenu de force de ma mère. C'avait été son premier début et sa première entrée dans le monde. Ma mère n'avait pas absolument voulu lâcher ma fille qu'elle n'eût fait sa première Communion, et qu'elle ne pût la mener elle-même, et elle la tenait enfant et dans la parfaite innocence tant qu'elle pouvait, et jusqu'à ce qu'elle eût un fonds de reli-
Charles-Louis de Lorraine, comte de Brionne, gouverneur de la province d'Anjou en 1740, Gmnd Écuyer en [loi,
(1) Françoise-Catberine-Scholastique d'Auhusson, née en 1753, avait épousé, le 13 juin 1752, François-Henri d'Harcourl, comte de Lillebonne, né en 1726, brigadier en 1747, lieutenant général en 17G2.
2; Marie-Anne-Louise-Adélaidc de Mailly, fille de Louis de Mailly, comte de Rubempré, épousa, le 8 avril 1750, Gharles-Georges-René du Cambout, marquis de Coislin, né en 1728, brigadier en 1762, maréchal de camp en 1770.
3 Anne-François d'Harcourl (V. la note 5 de la p. 120\ et François-Henri d'Harcourt. Y. la note 1, ci-dessus.)
gion et de principes assez assuré pour la retenir. Le monde blâmait beaucoup cette conduite, mais je l'approuvais fort, ma fille étant d^une figure et modestie qui ne pouvait que réussir un jour, et aimant mieux qu'elle ait Tair sot et embarrassé, à son entrée dans le monde, que d'être, comme la plupart, gentille, coquette, et le reste.
Pour mon fils, d'un caractère assez sage, à qui il fallait donner de l'agrément, il n'y avait pas de mal, de sorte que, le trouvant lâché dans les bals, j'étais curieux de l'y voir et d'y étudier ainsi son caractère. Je le menai donc à ce bal, où je m'amusai infiniment. Le cœur me battait d'abord, et j'étais plus embarrassé que lui, mais, voyant qu*il s'y démenait fort bien et hardiment, je m'y divertis à merveille, ainsi que le duc d'Havre avec les siens. Cela était nouveau pour moi de me trouver ainsi papa. Mon fils ne dansait pas mal, mais trop rudement. Il était fort comme un Turc, et infatigable, ce qui était bien différent de mon enfance. Quand une fois il était lâché, il n'y en avait que pour lui ; il ne pouvait plus s'arrêter, de sorte que je vis que, sans être fort vif, il était d'un caractère aisé à enflammer et qui ne s'arrêterait pas aisément de lui-même. Mais en général, je ne vis que du bien. 11 était hardi avec ses camarades, empressé et tenace auprès des demoiselles, mettant de l'attention et de l'ardeur à la place de la gentillesse. Son petit cousin d'Havre avait, au contraire, toutes les parties de la gentillesse, et même un peu trop de minauderie.
Le 18, j'allai souper chez le prince de Condé, où il y avait encore une superbe fête. C'était le deuxième bal avec les quadrilles : un en Polonaises, oùMmes de Brionne et de Lillebonne surtout étaient frappantes, un en Mauresques, et un en matelots, de la princesse de Condé, où les quatre hommes, savoir MM. de Melfort, de Beuvron, et de Lillebonne et le prince de Condé faisaient quatre figures admirables ; un de beaux bergers, et un de marmottes, de quatre demoiselles, dont étaient Mlles d'isenghien, de Montmorency, Brignolet, et une autre, qui étaient fort bien.
L'entrée de ces quadrilles fit un eifet charmant et, de long-
temps, on n'en avait vu à Paris. Je soupai à la table des Polonaises, et je restai toute la nuit à voir danser. Vers 5 heures du matin, le monde étant fort diminué, je me livrai à mon goût pour la danse, et je leur montrai quelques-unes des jolies contredanses de mon temps. Cela me mena jusqu'à sept heures du matin, que nous fîmes réveillon. Je me laissai aller à y rester, ce qui m'occasionna d'être de la partie gaillarde que l'on y proposa : c'était d'aller passer la journée à Vanves (1). Le prince de Condé était encore très enfant; sa charmante petite femme, pleine de raison et de grâce, Tétait aussi, et le faisait encore plus pour le retenir et Tempècher de l'être avec d'autres, ce qu'elle sentait pourtant bien qui arriverait; mais, alors, ils s'aimaient uniquement et il n'y avait qu'à souhaiter que cela durât. Mme de Renty, sa dame d'honneur, m'accablait de politesses, à cause de l'apparence de parenté (2).
Enfin, après avoir changé de linge et dansé la dragonne, nous partîmes en deux gondoles, à treize ou quatorze personnes. Nous passâmes d'abord sur le Pont-Neuf, ce qui étonna fort d'y voir si matin cette princesse toute parée, pour faire la folie d'aller à la place deVendôme, réveiller Bréhant(3)y qui, avec Turpin, étaient les deux tenants de cette Cour : honnêtes gens, mais d'un ton bien grivois. Je trouvais cette course bien légère pour la princesse. Elle resta dans la voi-
,1 A Vanves .s'élevait uii château appartenant au prince de Condé, château construit par Mansart, et occupé, aujourd'hui, par le lyc^ée.
2) Guillaume de Croy avait épousé, en 1350, Isabelle, fille d'Adrien de Henty. à condition que leurs «lescendants écartèleraient de Croy et de Renty, ce qui eut lieu. La seigneurie do Renty, érigée en marquisat en 1532, passa, en IGoO, dans la famille d'Egmont, par le mariage de Marie-Ferdinande de Croy, avec Philippe-L(Miis, n)nite d'Egmont. Marie-Ferdinande était la bisaïeule du comte d'Egmonl-Pignatclli, qui s'appela d'abord marquis de Renty. ^V. la note 2 de la page 2:>7.)
La damo de Renty dont il est (jucstion ici, était chanoinesse, ancienne gouvernante d'une fille du prince de Soiibise, dame de la princesse de Condé depuis 1153, mariée, depuis 1757, à un cousin de son nom.
(3) Marie-Jacques, manpiis de Bréhant i72i-i7Gi\ brigadier en 1748, maréchal de camp en 1761, avait épousé, en 1748, Marie- Jeanne-Angélique Delpech et, après sa mort, survenue en 17.>0,MlleTachcreau de Baudry, sœur de la présidente de Novion.
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ture, et le prince vint avec nous le faire lever. De là, nous remmenâmes^ par le Pont-Royal, à Vanves, où l'on s'embourba d'abord à courir deux heures dans les jardins. Je trouvais le prince de Coudé déjà maître, très despotique de bien bonne heure, et je n'en augurais pas bien. 11 était d'un caractère dur et en dedans qu'on ne pouvait connaître. Pour lors, l'amour de sa femme le polissait un peu, et il craignait encore le comte de Charolais (1) et le prince de Soubise, mais cela ne pouvait durer. D'ailleurs, il paraissait réfléchir sur les lectures de guerre qu'il faisait, et, hors sa vue basse, je n'aurais pas été étonné qu'il y réussît.
De là, on courut la bague, on joua au rat, et, voulant se promener dehors, on trouva des paysans qui allaient à une noce au village, à un quart de lieue de là. Ce fut assez pour y aller. On fut à l'église, au reste de la messe. Le curé reconduisit avec un compliment. De là on fut chez la mariée, où on vit les apprêts d'une belle noce de quarante couverts, rien que frères et sœurs des deux familles : force dindons et pâtés. Nous en emportâmes un, et fûmes danser en haut, avec la mariée. Le prince et la princesse firent les choses d'assez bonne grâce, populairement, et tel qu'il le fallait. De là, nous revînmes faire un déjeuner — dîner, où la noce vint. On y but, et les deux tenants firent un peu de bruit. Ensuite on dansa et, à huit heures, nous revînmes à Paris.
Le 21, jeudi gras, je menai mon fils au grand bal de la princesse de Carignan : c'était un beau spectacle, par la quantité de jolies personnes de tout âge, mais une belle cohue. Mon fils n'était pas content, trouvant que c'était un vilain bal que celui où on ne peut ni manger, ni danser, car, quand il était en train, il y allait d'un furieux cœur !
Je devais encore avoir, pour moi, trois bals où je comptais danser gaîment, car, après toute la tristesse avec laquelle
,1' Charles, comte de Charolais 1700-1760), second fils de Louis III, duc de Bourbon, et de Louise-Françoise de Bourbon, dite Mademoiselle de Nantes, a laissé une réputation de férocité méritée. A la mort de Louis-Henri, duc de Bourbon, son frère, en 1740, ayant été nommé tuteur de son neveu le prince de Condé, il administra habilement ses biens.
j'avais suivi, tout cet hiver, ma grande affaire, j'étais bien aise de me dissiper et de m^égayer un peu : c'était chez l'ambassadeur d'Espagne, à Thôtel de Condé, et chez Mme de Lillebonne ; mais la mort du duc d'Aquitaine, qui arriva le lendemain matin du jeudi gras, 22 février, mit fin à tous les bals de ce Carnaval, de sorte que j'en passai le reste à Fordinaire, et fort sérieusement. Je me remis à mes affaires.
Le mardi gras, j'allai voir le prince de Tingry, qui m'apprit que M. de Séchelles était de retour pour l'esclandre de sa nièce, qui s'était tirée de chez M. de Nassigny, pour être, en sa qualité de veuve du vicomte de Chabot, sa maltresse, quoiqu'à 18 ans (1).
Je fus frappé de l'arrivée de M. de Séchelles. M. le prince de Tingry était d'avis qu'il fallait lui parler, parce que MM. d'Argenson et de Soubise lui en parleraient sûrement. C'était tout ce que je craignais, connaissant le dur de M. de Séchelles sur les principes généraux de l'Etat, et, de plus, son grand attachement pour les Cernay, pour qui j'étais persuadé qu'il avait travaillé. Je vis, tout à coup, l'affaire changée en mal, qu'il pouvait d'un mot refroidir mes protections, faire sentir des conséquences, dire que rien ne pressait. Enfin, j'en désespérai presque. Cela me fit passer un triste mardi gras.
Pour en achever le noir, j'eus, le soir, rendez-vous de mes beaux-frères chez Desjobert, notre procureur (2), où, après avoir écouté les propositions de la Maison d'Harcourt, et reconnu qu'il n'y avait pas moyen de les accepter, on résolut de rompre absolument, de plaider dès qu'il y aurait un Parlement, et d'aller, à la rigueur, en justice sur tous les points. Nous ne pouvions guère agir autrement, pour nos mineurs, mais c'était une déclaration de guerre qui pouvait nous
(1; Mai'ic-Jeanne-Olyinpc de Bonnevie, pelite-fille de Pierre-Jacques Moreau, seigneur de Nassigny, président au Parlement de Paris, frère de Jean Moreau, seigneur de Séchelles, épousa en premières noces Louis -Auguste, vicomte de Chabot, et, en secondes noces, en 1755, Marie-François-Henri de Franquetot, marquis, puis duc de Goigny. Elle mourut le 17 septembre 1757.
(2) Desjobert, procureur au Parlement de Paris depuis 1742.
donner pour quinze ou vingt ans de procès, ce que je voyais avec une mortelle douleur, après la belle union de cette respectable Maison. Je protestai que j'agirais à la rigueur comme les autres, le croyant nécessaire comme tuteur honoraire, mais que je voulais rester leur ami, et ne pas entrer dans les immitiés déclarées de mes deux beaux-frères contre eux.
Le 27 février, mercredi des Cendres, j'allai à Versailles pour m'y établir. Je demandai audience à Mme d'Estrades. M'étant bien mis avec son valet de chambre, elle me reçut bien, et elle devenait la meilleure corde de mon arc. J'avais bien de l'obligation au prince de Tingry de me l'avoir procurée, quoique je la connusse devant. Elle me dit qu'au premier travail, mon affaire serait sur le tapis, et que M. d'Argenson était bien disposé. Cela me redonna courage, mais je craignais bien M. de Séchelles, ou que quelque chose vint à la traverse, et j'avais peur que M. de Soubise ne se refroidit, ce que je croyais remarquer.
Je chassai, fus renvoyé, y ayant vingt jeunes gens qui m'éloignaient, et, le lendemain, je revins à Paris. J'allai trouver ma mère chez M. le Premier, et je la priai de parler à M. de Séchelles, qui devait, deux jours après, voir M. d'Argenson avant qu'il pût travailler, car la goutte le tenait encore (ses ennemis disaient qu'il était dans les remèdes et qu'il ne se servirait jamais de ses jambes). Elle fut droit chez lui, et, heureusement, elle le trouva seul. Elle lui dit tout et eut une conversation à fond avec lui, qu'elle me redit le soir. Il parut étonné, d'abord. Il lui promit le secret, et, sur ce qu'elle lui dit qu'au moins elle le priait d*être neutre, il dit que c'était lui faire injure; que, si M. d' Argenson lui en parlait, ce qu'il ne croyait pas, il ne lui dirait que du bien de moi ; que c'était chose difficile que les survivances ; qu'il serait plus aisé de faire donner à M. le comte Danois un autre gouvernement, et d*avoir celui-là ; mais que, si on lui en parlait, loin de lui nuire, elle pouvait compter qu'il ne ferait que nous servir.
J'avais su, par M. Godefroy, que, l'été dernier, il avait
dit deux fois que si, dans les circonstances présentes, je savais ménager la Marquise, j'aurais ce gouvernement. Je fus enchanté de ce que ma mère m'apprit de la façon de penser de M. de Séchelles, et de voir que je m'étais trompé en croyant qu'il travaillait décidément pour M. de Cernay. Cela m'ôtait une grande épine du pied, et me donnait du temps et de la hardiesse pour suivre l'affaire dans le Carême, où le Roi serait assidu, et Ton espérait que M. d'Ârgenson allait être en état d*ètre porté au Conseil, au premier dimanche de Carême, comme cela fut.
Je retournai, ce jour-là 3 mars, à Versailles, m'établir à demeure pour voir la fin de cette affaire qui m'occupait tout entier. J'étais fâché que cela m'éloignàt de l'éducation de mes enfants, à qui j'avais de nouveaux maîtres à donner, mais il fallait aller au plus pressé, et profiter de situations aussi favorables.
Le 4 mars, je chassai. Le 5, n'y ayant pas de travail de M. d'Argenson, après avoir vu Mme de Pompadour qui me dit que, du côté du Roi, je pouvais être sûr qu'il était bien disposé, je fus témoin de l'horrible froid dont elle reçut M. de Paulmy, ce qui marquait par trop une guerre à outrance, et que, si son oncle succombait, il serait entraîné dans sa ruine.
Le soir, j'allai à Vanves, chez le prince de Condé, où nous fûmes plus de trente d'une jolie compagnie très gaie. On dansa jusqu'à deux heures. Je me livrai de bon cœur, et je revins à trois heures, par une belle nuit, à Versailles.
Le 6, je restai à me reposer et à ménager toutes mes protections. Ce que j'avais de mieux (ei c'était tout ce qu'il y avait de mieux et de plus fort à la Cour), était pour M. d'Argenson, M. de Soubise, et surtout Mme d'Estrades, à qui le prince Je Tingry parla très bien, étant au mieux avec elle. Je lui remis une lettre de ma mère, dont elle parut flattée, et elle m'assura qu'elle allait encore agir et me procurer un rendez-vous devant le travail que l'on croyait pour le lendemain.
Auprès du Roi, qui s'était presque déclaré mon a?'c/iî/ecte, ce qui faisait une plaisanterie bien favorable dans les cir-
constances, j'avais Mme de Pompadour. Tout cela faisait un excellent effet. Pour en profiter, j*allai chez M. Gabriel pour rengager à reparler, le lendemain matin, de ma maison, pour en réchauffer Tidée au Roi, mais je le trouvai gardant sa chambre. 11 me fit voir les plans qu'il faisait pour moi, par ordre du Roi. Il n'y avait rien de plus beau : cela m'éleva les idées et me fit voir au plus haut où elles pouvaient aller. Je résolus de retravailler à fond, avec lui, là-dessus, de faire faire le tracé et de mettre les plans en honneur, sauf à faire le reste quand on pourrait; mais il ne s'agissait pas de cela, alors, mais de savoir si j'habiterais cet endroit agréablement ou non, par la réussite de ma grande affaire.
Le jeudi 7 mars 1754 (1), j'allai chez Mme d'Estrades. Son valet de chambre me dit qu'elle n'avait pu m'obtenir d'entrevue avec M. d'Argenson, ce qui m'étonna. Mais, Tétant allé attendre dans la galerie, à la suite de madame Adélaïde allant à la messe, je fus bien rassuré la voyant venir à moi d'un air gai. Elle me dit que, M. d'Argenson n'ayant pas de temps à cause du Conseil et du travail, ne pouvait me donner d'heure, mais qu'il lui avait dit positivement qu'il ferait mon affaire ce soir, laquelle était la première de son portefeuille, et elle ajouta qu'il paraissait très bien disposé. Je la remerciai avec ardeur, et je songeai vite à deux dernières démarches qui me restaient à faire, savoir un dernier coup de collier auprès de Mme de Pompadour pour qu'elle prévînt bien le Roi avant le travail, et un autre auprès de M. d'Argenson pour qu'il soit favorable dans sa manière de rapporter l'affaire.
Après la messe, j'allai chez Mme de Pompadour. On ne la voyait pas, à cause de la maladie de son père, mais étant bien à la porte, j'entrai et je priai le premier valet de chambre de lui dire que j'avais un moment d'audience pressée à lui demander. Elle me fit entrer à sa toilette secrète : il n'y avait que MM. de Soubise et de Nivernois. Elle passa tout de
i M. de Croy a intitxilé ce paragraphe : « Commencement de l'heureux 7 mors 1754 »,
suite dans son arrière-cabinet, où elle me fît entrer. JefusuB peu embarrassé, n'ayant qu'à répéter la même chose, et je loi dis en deux mots qu'il y avait travail le soir, que j'étais sûr que mon affaire y serait rapportée, et qu'ainsi je la suppliais, avant ce travail, de rafraîchir la mémoire du Roi sur mon affaire, et de le porter à y être favorable; que tout dépendait de ce qu'elle lui dirait, M. d'Argenson paraissant, enfin, bien disposé. Elle me dit : « Je vais lui en parler; tout cela est dans votre mémoire ! » et me fit bonne mine ; sur quoi je me retirai dans sa chambre.
M. de Yandières lui montra les plans des grands ouvrages que l'on faisait faire pour établir, à Sèvres, la manufacture <ie porcelaine que le Roi lui avait donnée, ainsi que ce village. M'étant remis, M. de Soubise, qui me parut alors porté au mieux pour moi, et que j'avais eu tort d'avoir soupçonné d'avoir faibli, se moqua de mon embarras et me dit : «c Notre affaire est en bon train. Hier, nous en avons parlé chez M. d'Argenson avec Mme d'Estrades. 11 ne trouve pas d'inconvénient de vous accorder la survivance en entier. A présent, si le Roi est déterminé à vous donner, à la mort de M. de Danois, ce gouvernement, il présentera l'affaire au ministre, en disant les conséquences et le pour et le contre, et, s'il voit le Roi bien disposé, il appuiera à la réussite de la demande. »
Sur quoi, je lui témoignai ma crainte, s'il présentait les conséquences, et M. de Soubiseme dit, en me regardant d'un sourire rassurant : « Oh ! il ne dira pas tout, ni trop fort I »
Je vis avec joie, dans ce moment-là, tout singulièrement réuni pour faire réussir la chose : en effet, j'avais eu le bonheur de mettre dans mes intérêts toutes les personnes les plus cruellement brouillées, de paraître ne m'être jamais adressé aux uns que par les conseils des autres, qui les haïssaient le plus, de sorte que chacun croyait que je ne m'étais adressé et fié qu'à lui, et que je n'avais fait de démarches envers leurs adversaires que par attention pour leurs avis. Cette conduite heureuse faisait que j'avais, dans ce momentlà, toutes les personnes qui avaient alors le plus grand crédit
également portéespour moi, etje ne voyais personne contre.
A la toilette de Mme de Pompadour, je lui dis encore un mot : elle me dit que M. de Soubise venait encore de lui en parler^ et que cela paraissait en bien. Cette grande démarche faite, je courus chez le duc de Gesvres écrire un petit mémoire où j'appuyais surtout sur F acquisition de mes terres qui me tenaient cinq cent soixante mille livres en Tair, si ma mère ne m'aidait de ses biens, ce qu'elle ne voulait pas faire qu'elle ne fût sûre que je serais à Condé, à l'abri des avanies qu'elle y avait essuyées, et qu'il n'y avait qu'une survivance qui pût la déterminer. Je touchais le pathétique tant que je pouvais.
Je fus, à trois heures, attendre M. d'Argenson au retour du conseil. On le rapporta en chaise dans son cabinet. Il me fit entrer, me fit de grands compliments. Il lut le petit mémoire, dit qu'il le lirait au Roi le soir, avec mes autres papiers, qui étaient dans son portefeuille, et que tout dépendait de la façon dont il trouverait le Roi disposé, et de sa volonté à mon sujet. Sur quoi je me retirai, et j'allai faire collation chez le duc de Gesvres.
A huit heures et demie du soir, j'allai chez M. d'Argenson. Il venait de rentrer. Il y avait des officiers de mousquetaires avec lui. Un moment après, il me fit entrer, et enfin d'un air joyeux, il me dit : « Je crois que vous serez content de moi ; du moins j'ai fait de mon mieux pour la plus grande réussite possible de votre affaire. J'ai un bon du Roi pour vous; je vais vous le montrer. Asseyez- vous là. Le Roi a bien voulu vous donner une assurance de sa main, de la manière la plus positive, mais il faut le plus grand secret! »
Je l'assurai que ma mère et moi nous en étions capables. Il dit : « Oui, mais un secret que tant de gens savent ! » Je lui répétai tous ceux qui le savaient, et que c'étaient tous gens sages. Quoique très aise en dedans, je restai calme et le lui fis remarquer. Sur quoi, Mme de la TrémoïUe (1)
(1) Marie-Victoire-Hortcnsc de la Tour d'Auvergne, née en 1704, veuve d'Armand-René de la TrémoïUe, premier gcntiliiomme de la Chambre, mare» chai de camp, mort en 17 il.
entra. Il me pria de sortir. Je restai là un quart d'heure à causer avec le maréchal de Belle-Isle. Pendant quMl me parlait, je réfléchissais à tout ce que j'avais à dire quand je rentrerais, et j'attendais, avec bien du baume dans le sang, bien différemment de tant d'autres fois que j'avais attendu chez les ministres.
La dame sortit, et M. d'Argenson me fit rentrer, en faisant demander excuse au maréchal. Il prit son portefeuille rouge à soufflet double, de travail. Il en tira mon affaire, qui était sur une feuille de papier à lettres, la date en haut, du 7 mars 1754, et puis en quatre lignes de l'écriture de M. d'Argenson, avec un bon de la main du Roi au bas, ce qui suit : « L'intention du Roi est que^ lorsque le gouver^ nement de Condé viendra à vaquer par la mort de M. le . comte de Danois^ ou autrement, il passe à M. le prince de Croijj maréchal de camp. »
Et^ dessous, il y avait : « Don », de la main du Roi.
Après qu'il m'eut bien laissé lire ce papier important, que j'appris par cœur, il me dit : « Ah ça! Il faut, à présent, que nous voyions la tournure à donner à la fin de ceci. Vous avez bien lu cette pièce; mais je vais l'écrire à madame votre mère, sous le secret le plus profond, car il ne faut pas que cela puisse être su, pour ne jamais servir d'exemple! » Sur quoi, il appela son valet de chambre, nommé Procope, qui vint l'aider à se lever, car il était encore loin de marcher. Il se traîna de sa petite table , non sans souffrir à faire des grimaces terribles, autour de son bureau où, s'étant assis, il ouvrit le tiroir à droite, dans lequel je vis deux ou trois paquets, comme de grosses lettres cachetées. Il en prit un, et voulut en faire fondre l'empreinte à la bougie, mais cela étant trop long, il le déchira et, ayant plié mon bon du Roi en quatre, il le fourra dedans, après l'avoir daté. Ensuite, il prit de la cire et referma le pacjuet déchiré aux endroits écorchés, sans y mettre d'empreinte, y ayant trop d'endroits à yen mettre.
Voyant qu'il Fallait enfermer, je m'approchai de son oreille (Procope étant là), et je lui dis : « Mais vous aviez promis que
ma mère le verrait! » Il me dit : « Oh! pour cela, qu^elle se contente de ma lettre! Je ne peux m'en dessaisir! » Je n'osai insister. Il remit le paquet dans le tiroir, le referma, et se retraina, non sans souffrir, mais avec un beau courage, devant sa petite table, où, étant rassis, et moi aussi, et Procope sorti, il me dit : « Vous l'avez bien lu! Vous pouvez le lui dire. Je vais le lui écrire. »
Je restai à côté de lui, et, tout de suite, il se mit à écrire la lettre suivante avec la plus grande attention, pesant et réfléchissant sur tous les mots qu'il y mettait ;
« Je viens, Madame^ de rendre compte au Roi de la demande de M. le prince de Croy pour obtenir de Sa Majesté l'assurance du gouvernement de Condé, lorsqu'il viendra à vaquer par la mort de M. le comte de Danois, ou autrement. Sa Majesté, qui s*est fait une règle de ne point accorder de lettres de survivance pour les grâces militaires, a bien voulu néanmoins assurer, par un bon de sa main, Teffet de la demande de M. le prince de Croy, à qui je viens de le faire voir en original, cette pièce devant rester entre, mes mains. Mais Sa Majesté m'a permis de vous faire part par écrit de ses dispositions à cet égard, en vous les confiant sous le plus grand secret. Ainsi, vous pouvez être sûre. Madame, que le gouvernement de Condé passera à monsieur votre fils, à la mort de M. le comte de Danois, et que j'en ai entre les mains la décision par écrit de Sa Majesté.
« Permettez-moi, maintenant, de vous faire mon compliment du succès d'une grdee que vous aviez si fort à cœur, et que je vous marque la joie que j'ai de m'être trouvé à portée d'y contribuer.
t Je suis, avec respect, Madame, etc. »
Tandis qu'il écrivait, je pensais à tirer le plus grand parti de l'affaire. Quand il eut fini, je lui fis les objections sui« vantes, savoir, si le cas arrivant de la mort de M. de Danois, on ne pourrait pas me faire quelque chicane, en voulant mettre dessus des pensions, ce qui ne serait pas juste, la rai« son dédommagement (1) étant une de celles que j'alléguais, et
1; C'est-à-dire q\io le prince de Ooy arguait, pour appuyer sa demande, de ses pertes et de celles de ses ancêtres, dans le service du Roi.
sHl ne pouvait pas mettre quelque chose qui le parât. Il me répondit que ma crainte n'était pas fondée, et que je ne pouvais pas craindre de pensions pour deux raisons, Tune que l'on n'en mettait jamais sur les gouvernements, l'autre que, quand le Roi donne quelque chose, elle passe en entier, comme elle a été donnée.
Je songeai à demander à commander, en attendant, à Condé, mais, à cause du secret de l'affaire, il n*y avait pas moyen, et il fallait trouver autre chose pour y mener.
Je lui demandai ce que c'était que le paquet où il avait mis mon bon. Il me dit que c'était où toutes les choses les plus secrètes de l'Etat étaient, et que, quand il manquerait, on mettrait d'abord le scellé, et que cela serait remis au Roi ; qu'il y avait, sur le paquet : Papiers secrets pour être remis entre les mains du Roi, et n'être ouverts qu'en sa présence.
Je lui demandai comment je pouvais remercier le Roi, ce que je désirais pour rendre la chose de plus en plus certaine. Il me dit qu'à cause du secret, je ne pouvais remercier, à moins que j'en trouvasse l'occasion tête à tête avec le Roi, mais que je priasse Mme de Pompadour de le remercier en particulier pour moi (cela était fort bien à lui, dans l'état de rupture ouverte où il était avec elle). Il ajouta qu'il ne fallait remercier personne, et que M. Le Tourneur, ni aucun autre ne le sût.
Je lui objectai encore que son neveu M. de Paulmy étant en place, et ayant sa survivance, il me paraissait mal qu'il ne le sût pas, et qu'il m'était même important qu'il en fût informé, pour qu'il ne s'engageât pas avec d*autres, et qu'à sa mort il n'eût pas de peine à me croire. Il dit : « Puisque vous le voulez, je suis sûr de mon neveu, mais je veux que ce soit moi qui le lui dise, et je le lui dirai en votre présence. »
Je lui demandai encore comment il avait trouvé le Roi disposé et pensant à mon égard. Il me dit qu'il avait trouvé le Roi fort aise de me faire plaisir, parce qu'il m'estimait, et qu'il avait profité de l'occasion pour lui dire du bien de mon application, zèle, etc. Ensuite, il me lut la lettre qu'il venait
d*écrire à ma mère. Je trouvai qu'elle était excellente et encore mieux que les projets que j'en avais imaginés moimême. Je l'en remerciai avec une joie naturelle et vive, mais assez réservée pour lui faire remarquer que j'en étais le maître, et, en effet, j'étais plus calme que je n'aurais cru. Il me remit cette lettre ouverte, et je la mis en poche avec grand contentement.
Il ne me resta qu'à lui témoigner ma sensible reconnaissance, tant pour le Roi que pour lui, et à Tassurer que je ne désirais plus que d'être à portée de mériter et de montrer ma reconnaissance par mon zèle à affirmer que l'on pouvait m'employer dans les camps et partout où je pourrais être utile. Il parut touché et me dit avec amitié : « Nous verrons cela une autre fois ! Soyez tranquille ! » En effet, cela me mena à être employé. Pour lui, je l'assurai que je lui resterais tendrement attaché, tant par reconnaissance que par estime, car je le regardais réellement comme un très grand ministre, et qui aurait égalé M. de Louvois, dans les mêmes circonstances.
Sur quoi, il me dit qu'il n'envisageait cette affaire que comme une assurance pour nous tranquilliser sur une chose qu'il avait toujours désirée pour nous, sentant combien elle nous était nécessaire. Puis, y ayant longtemps que cela faisait attendre le maréchal de Belle-Isle, je finis en l'embrassant de bon cœur, et lui de même.
Je revins droit chez moi, serrer soigneusement l'importante lettre à ma mère, mettre par écrit mot à mot et figurativement le bon du Roi que j'avais bien appris par cœur, et écrire toute ma conversation avec M. d'Argenson. Ce qui m'ayant mené jusqu'à près de minuit, j'allai accrocher un reste de souper chez Livry.
Visites de remerciements. — Le prince de Soubise promet de m'empioyer sous ses ordres. — Suite de mes démarches pour obtenir le cordon bleu. — J'accompagne le Roi à la Meute et à Choisy. — Je présente à la Cour deux inventions nouvelles. — Une visite au château de Vanves. — Je songe h demander l'ambassade d'Espagne. — Comment je me fixai à l'hôtel de la rue du Regard. — La mortalité à Paris, en 1753. — Décès de la duchesse de Penthièvre. — Premières vues pour le mariage de ma lille. — L^Hermitage de Mme de Pompadour à Versailles. — Les 7iiJs à raU de la Meute. — Revue des Gardes franraises. — Rai à l'ambassade d'Espagne, — Quatre jours à Chantilly : description du parc et du château, distractions : chasse, pêche, promenade en barque, course à Dieppe dans une gondole à huit chevaux. — La princesse de Condé. — Visite aux châteaux de Mareii et deRrunoy. — Travaux scientifiques. — Départ pour Condé le 7 juin 175i. — Visite au château de Séchelles. — Mort de M. de Saint-Contest. — Je rejoins la Cour à Compiègne. — Les nouveaux ministres: MM. Rouillé, de Machault, de Séchelles; réflexions à leur sujet. — - Querelle du duc de Chaulnes et de M. d'Aligre, — Les amusements de Compiègne. — Un souper chez Mme de Pompadour, le vendredi. — Portrait de Louis XV. — Mon retour à Ivry, le 6 août. — La statue du Roi, à Paris. — Deux astronomes : Lemonnier et le P. Noël. — Mes préparatifs pour le camp d'Aimerie. — Paris, Tété. — Le jour des beaux esprits, chez Mme de Beuvron. — Le procès d'Harcourt s'accommode. — Le Roi à Choisy. —
Dîner d'ambassadeurs chez M. Rouillé. — Je pars pour Valenciennes, le 20 août. — Singulier accident arrivé à mon beau-frère d'Hautefort. — Mon succès au camp d'Aimerie. — Séjour à THermitage. — Retour à Paris le 27 décembre.
Le lendemain de cet heureux jour, je crus devoir chasser, tant pour marquer au Roi ma reconnaissance que pour tâcher de remercier la Marquise et les autres. N'osant divulguer par écrit le secret, j'envoyai, ce matin-là, à ma mère une lettre par laquelle, pour la préparer à cette grande joie, je lui donnais la plus forte espérance de lui apporter, le lendemain, une bonne nouvelle. J'aurais dû la lui dire dès lors, mais je n'osai.
Nous chassâmes à Saint-Germain par un grand froid. Je cherchai inutilement les yeux du Roi en particulier^ pour qu'il y vît mon contentement. Chez le duc d'Ayen, il demanda, à l'ordinaire, l'âge à tout le monde, puis, venant à moi, il me dit : « Pour vous, M. de Croy, vous avez quarante ans I )> Je n'étais plus sur mes gardes, et, au lieu de répondre simplement que j'en approchais, je dis que je n'en avais que trente-six. Il en parut surpris, et réfléchit un moment ; je crois que c'était sur l'importance de la grâce qu'il m'avait accordée si jeune.
- Le soir, le duc d'Havre se présenta, pour la seconde fois, pour les cabinets, et y fut appelé des premiers. J'y fus appelé aussi, de sorte que nous y soupâmes pour la première fois ensemble, et je remarquai avec satisfaction que les deux chefs de la maison de Croy, qui étaient au service en France, y étaient alors avec agrément, le malheur de notre Maison paraissant fini.
Je ne pus remercier, ce soir-là, qui fut assez agréable, que Mme d'Estrades, à la dérobée, et point d'autres. Le Roi parut étonné en apprenant que le duc d'Havre était né à Madrid, et moi à Condé.
Le 9, j'allai à Paris, où ma mère m'attendait avec impatience. Je la trouvai seule, et je lui appris, en l'embrassant, l'heureuse réussite de l'affaire. Je lui rendis bien toute la jus-
tice que je lui devais, l'assurant que. je lui avais toute Tobligation. Je lui rendis compte de tout. Nous convînmes qu'une première grâce menant aux autres, cela pouvait me mener loin ; qu'ainsi il fallait suivre sur un bon plan de conduite cette heureuse veine, et nous admirâmes combien la Providence avait mené avec bonheur cette grande affaire.
Le 10 mars, dimanche matin, je retournai à Versailles^ mais je ne pus voir la Marquise, ni remercier qu'à la légère le prince de Tingry et Mme d'Estrades, à qui je donnai une lettre de remerciement de ma mère, et j'en fis remettre une à M. d*Argenson, par où elle avouait qu'elle était contente, et promettait de suivre le secret qui lui était prescrit.
Je fus, tout ce jour-là, occupé à courir pour faire signer le contrat de mariage de M. de Joyeuse (l), dont je me trouvai là le plus proche parent fort singulièrement, à cause d'une donation personnelle de Grandpré (2), qui le brouilla avec son frère et sa sœur Mme d'Ecquevilly. Cela nous tint jusqu'au soir, que je fus rue Saint-Louis, chez sa future, Mlle de Gailly.La signature du contrat ne finit qu'à dix heures du soir, que je fus souper chez M. de Rothelin (3), où était ma mère.
Le 12 mars, j'allai, le matin, à Versailles, pour remercier la Marquise. J'attendis qu'elle fût seule. A la fin de sa toilette, je la remerciai vivement et de bon cœur, tant pour ma mère que pour moi. Elle me dit que, samedi, au souper, elle avait été étonnée de me voir sérieux, comme si je ne savais pas la réussite. Je lui dis que j'avais cherché ses yeux pour lui marquer ma joie, mais que je n'avais osé la laisser voir aux autres. Elle me dit qu*il fallait bien garder le secret, et, prenant son sérieux, elle me dit : « Savez-vous bien que c'est une furieuse grâce que vous avez obtenue là, et bien extraordinaire, et vous devez être bien attaché au Roi, qui a bien voulu vous l'accorder ! » Je répondis que je ne chercherais
(1) V. la note 4 de la page 115.
(2) La terre de Grandpré. (V. ci-dessous, page 253.)
(3) Alexandre d'Orléans, marquis de Rothelin 1688-1764\ lieutenant général en 174S, avait épousé, en secondes noces, en 1739, Marie-Catherinc-Dorothée de Uoncherolles, veuve de François de Rivoire, née en 1707.
aussi qu'à mériter, et que j'en étais pénétré ; qu'il ne me restait qu'à la prier de me procurer les occasions de bien faire ma cour au Roi.
Je lui demandai si je pouvais me présenter des voyages. Elle me dit qu'oui, et je la vis rire tout à fait. En regardant derrière moi, je me retournai et je vis que c'était le prince de Soubise qui était venu doucement, et qui était sur mon épaule. Dans ce moment-là, elle me disait que j'avais un bien bon ami en M. de Soubise, et que je lui devais tout. Je lui sautai au col et le remerciai vivement. Sur quoi, la Marquise rentra en riant, et lui m'assura que je pourrais toujours comp« ter sur lui, et il parut, par la sensibilité qu'il montra, qu'il disait vrai. En effet, il m'avait parfaitement servi ; il est vrai que les autres en avaient fait de même.
Un moment devant, pendant la toilette, M. le prince de Soubise, sortant de chez elle, m'avait tiré à part et m'avait dit : « Vous aviez demandé, l'année dernière, à être employé. J'ai plus de cavalerie, cette année. M. de Stainville (1) n'y sera plus. Je sais que vous avez de la volonté ; voulez-vous être des nôtres ? »
Je fus frappé, et mou amour-propre et mon ambition furent réveillés par ce propos. J'étais fâché de la dépense, mais bien aise d'être de quelque chose. Je sentis que, dans ce moment-là, reculer serait tout gâter, et je m'étais fait une règle (que j'ai expérimentée bonne) de prendre toujours le parti le plus vigoureux. Je vis tout cela en un clin d'œil, et, sans paraître hésiter, j'acceptai avec joie, et une sensibilité qui lui fit plaisir. Je lui demandai qui y serait. Il me dit que M. du Mesnil y serait; que le duc de Broglie (2) n'y serait
^1) Etienne- François de Choiseul, marquis de Stainville ^1719-1785), brigadier en 1746, maréchal de camp en 1753, lieutenant général en 1759, secrétaire d'État de la Guerre, en 1761, et des Affaires étrangères en 1766, avait épousé, en 1750, Louise-Honorine Crozat du Ghàtel.
(2) Viclor-P'ran<;ois de Broglie (1718-180 i\ fils aîné du maréïrhal, devint luimôme maréchal de France en 1759. Il avait épousé, en premières noces, Marie-Anne du Bois, fille de Claude-Thomas, seigneur de Viilers, capitaine au Royal-Piémont, et, en secondes noces, Louise-Augustinc Salbigothon de Crozat de Thiers.
pas; qu'il voudrait avoir un maréchal de camp d*infanterie, ou qu'il y suppléerait, s'y étant bien fortifié depuis deux ans, ce qui était vrai, son activité et grande ambition lui faisant plus apprendre en un jour, qu'un autre en un mois. Il me dit encore qu'il espérait que je ne lésinerais pas pour les appointements. Je dis que cela m'était égal. Je lui demandai s'il en fallait parler à M. d'Argenson. Il me dit que non, qu'il lui en avait parlé, que cela était arrangé. Sur quoi, il s'en alla à tous les dîners, et je lui dis que je suivais avec joie mon général.
Tout cela fini, j'allai prendre le café chez M. Rouillé, pendant son diner. De là, j'allai au sortir de table de M. de Paulmy, et je le priai de me procurer une audience avec son oncle et lui, sans rien dire. Il me donna rendez-vous à six heures, au sortir de l'alFaire de l'abbé de Fumai (1), qu'il allait arranger, avec M. de Mirepoix et M. de Séchelles qui m'en parla beaucoup alors, et le soir au retour. Mais il ne me parla de rien d'autre, ni moi non plus, n'en ayant pas permission. Ils accommodèrent l'affaire de M. de la Verdure en lui donnant une abbaye, au moyen de sa démission.
L'affaire de Saint- Amand avait fini aussi, quelques jours devant, l'abbaye ayant obtenu la permission de choisir un abbé de leur maison, ou moyen de trente mille livres de rente pour le cardinal d'York : je les y avais bien servis (2).
J'attendis inutilement tout le soir, jusqu'à passé huit heures, que M. de Paulmy me dît que ce ne pouvait être pour ce jour-là, l'archevêque de Paris (dont M. d'Argenson soutenait le parti, pour s'opposer au parti contraire) l'ayant tenu longtemps, de sorte que je montai dans ma chaise qui m'at-
,1, Un îihbé de Fumai avait C*té mêlé, en 1152, à l'affaire dite des États d'Artois, où Mme d'Estrades avait failli (Mre compromise, et qui aboutit à l'exil du comte de Maillelmis. Peut-être esl-ce de ce personnage qu'il s'agit. (Y. le Journal du man|uis dArgenson et celui de Barl)icr.)
'2 Sainl-Amand, ville de rarnmdisseuient de Valenciennes, célèbre par ses eaux thermales et par son abbaye de Bénédictins fondée au septième siècle*
Le cardinal d'York, second fils de Jact^ues ill Stuart, dit le chevalier de Saint-Georges, jouissait, depuis n'>5, des revenus de cette abbaye, (ju'il avait reçue de Louis XV, en 1755.
tendait, et je revins par un grand froid, à dix heures, souper chez ma mère.
Le 13 mars, je passai toute la journée chez Mme de Cailly, rue Saint-Louis, au mariage et à la noce de M. de Joyeuse. Il nV avait qu'une douzaine de parents en tout : le duc de Lauraguais et moi, nous nous trouvâmes les plus proches de M. de Joyeuse, à cause de la rupture arrivée avec toute sa famille, à Toccasion de ce mariage, pour la donation de la terre de Grandpré, qui excluait son frère et sa sœur de la part qu^ils comptaient y avoir. Du côté de Mlle de Cailly, par les Caumartin (1), les plus près étaient le marquis d^Ârgenson, ex-ministre, et M. de Paulmy, son fils, qui Tétait tout à fait; tous deux bonnes gens, simples, et le fils fort instruit. J'avais été assez lié avec lui, dans sa jeunesse, et je renouai, ce jour-là, une grande intimité avec lui. On fit un bon souper-dlner, après quoi on dansa en famille, et cela fit une petite noce douce et raisonnable.
Le vendredi 15 mars au soir, j'allai à Versailles.
Le samedi 16, je suivis le Roi, étant, pour la première fois, mené par lui de Versailles à la Meute, où nous dînâmes, à quatre heures, trente-quatre personnes en tout; en hommes, tous les anciens.
Il vit, devant, ces nouveaux bâtiments, où l'on faisait pour 500.000 francs de jolis nids à rats avec goût et de belles pièces de jardins, surtout celle du bout. Le duc d'Havre, qui entrait dans la grande intimité, sa vivacité et la galté de son caractère étant prônées de tout le monde, y était. Nous devancions tous deux (les deux seuls chefs de notre nom ayant postérité) des courtisans intimes, et déjà pourvus de grâces, quoique jeunes. Nous examinâmes la force de celle que je venais d'obtenir, et convînmes que nous étions en belle passe, et qu*il fallait nous unir intimement, de sorte que nous fîmes un petit traité de Cour et de
(1) Pierre Delpcch, premier du nom, seigneur de Cailly, premier avocat général à la Cour des Aides de Paris, mort en 1733, et grand-père de Mlle de Cailly, avait épousé, en 1710, Marie-Elisabeth LeFôvre de Caumartin.
politique, de nous entr'aider en tout, de nous communiquer nos vues, de nous dire nos vérités, et de veiller l'un pour Tautre à nous pousser.
Le matin, en habit vert, j'avais commencé à solliciter les affaires des particuliers (1). Plus Ton a, à la Cour, à suivre^ mieux cela vaut pour vous faire faire des connaissances. Ma grande affaire m'avait éloigné de tout. Je repris donc les différentes petites affaires. Mon degré de courtisan me donnait du crédit, et je commençais à faire ma cour presque aussi agréablement que je Tavais faite désagréablement devant.
Ce matin-là, 16 mars, en sollicitant au bureau de M. de Saint-Florentin le cordon de Saint-Michel pour M. Taffin (2), je m'instruisis de la manière de se faire inscrire sur la liste du cordon bleu. Ou me dit qu'il fallait donner un mémoire sans rien demander, car cela ne se demande pas en forme, mais bien en particulier, et prier M. de Saint-Florentin de me faire inscrire, ce que je fis quelque temps après. Ce fut ma première démarche. J'avais l'âge, mais il fallait d'autres raisons, cette faveur ne se donnant qu'à force de souterrains, et rien qu'aux ambassadeurs en charge à la Cour, pendant la paix, et, pendant la guerre, aux inspecteurs et ceux sur qui roulait quelque chose.
Le mardi 19 mars, seul jour où l'on voyait Mme de Pompadour en public, en Carême, parce que les ministres étrangers y venaient, et que toute la France y était, j'allai à Versailles pour cette toilette.
Le lendemain, je parlai à M. le garde des Sceaux et à
(1) On verra ci-dessous ([u'il s'agissait de fixer, pour les particuliers du territoire exploité par M. de Croy, le droit d'extraire le charbon des terres leur appartenant.
(2; 11 y avait trois frères Taffin, dont le pcTc, Pierre Taffin, avait été un des fondateurs de la Société des mines d'Anzin. C'étaient : 1° Jules-César de Taffin de Gireucliy, conseiller au parlement de Flandre (1715-1763); 2» Jean Charles-Louis Taffin de Guelzin, clievalier de Saint-Louis, mort en 1782 ; 3« Félix-Ignace Taffin de Troisvilie. Tous firent partie de la société, mais aucun d'eux ne figure sur la liste des chevaliers de Saint-Michel de 1754, ni des années suivantes.
M. de Courteille (1), pour mon affaire qui prenait un bon train, mais j'appris, le lendemain, que j'étais remis. Etant resté à Versailles, je chassai le 22, ce que je n'avais pas fait depuis longtemps, parce que je savais que le moindre souterrain valait mieux que cent chasses, le Roi ne se déterminant point de lui-même. Il faisait un froid terrible ; quoique Ton entrât au printemps, il n'y avait pas la moindre appa<* rence de verdure et, de mémoire d'homme, l'on n'avait pas vu un si long hiver.
Le soir, par une suite de ma faveur du moment, je soupai dans les cabinets avec la plupart des anciens. Il y avait vingt tout nouveaux à la chasse, qui y faisaient grande cohue, sur des chevaux de louage, qui furent renvoyés.
Le 23, j'allai, dans ma chaise, après le Roi, à Choisy, commençant à être (si je suivais bien cela) de ceux que le Roi, qui était fort d'habitude, acceptait toujours. Il faisait un froid terrible, malgré lequel on vit abattre des arbres, ce que le Roi aimait, et Ton fit le tour des fleurs et des ménageries. Ensuite, à quatre heures, on se mit à table. Nous étions environ trente-six, savoir, à prendre par ma gauche :
MM. d'Armentières, d'Estrées, Clare, de Gontaut, de la Vallière, de Soubise, le duc des Deux-Ponts, le prince de Condé, le Roi, d'Ayen, de Fleury, baron de Montmorency, de Sourches, de Sceaux, d'Havre^ d'Ecquevilly, Monaco, de Beuvron, de Villeroy le jeune, Poyanne, Revel, Chevreuseï d'Egmont, de Beauffremont, d'Hautefort, et moi.
Et, à ma petite table : MM. de Souvré, de Broglie, de Castries et de Turenne.
A six heures du soir, le Roi partit, et je revins à Paris avec MM. d'Hautefort et d'Havre.
Le 26 mars, j'allai à Versailles ; je présentai M. le comte d'Espie à tout le monde, pour faire voir son ouvrage De la manière de rendre les maisons incombustibles (2),
(1) Jacques-Dominique Barberie de Courteille, Conseiller d'État, intendant des Finances, épousa en secondes noces, le 20 mars 1746, Madeleine Fyot, sœur aînée de la marquise de Paulmy.
{2; Félix-François, comte d'Espie, gouverneur de Muret et du fort Saint-
comme une partie de la sienne où il n'entre aucun bois, ni fer. J'avais travaillé plusieurs fois, Thiver, à corriger et perfectionner son ouvrage. Je le menai chez M. de Paulmy, chez M. de Yaudières, où je l'expliquai devant tous les architectes du Roi (je devenais alors connu comme protecteur des Arts). Le soir, je forçai chez Mme de Pompadour, et je le lui présentai, ainsi que le relief bien fait qu'il avait apporté^ et je l'engageai à lui procurer de le montrer lui-même au Roi, ce qui se fît le lendemain.
Le soir, je parlai à M. d'Ârgenson pendant sa partie de tri du soir, car on ne pouvait plus le voir. Je le remerciai encore, le priai de dire le secret à M. de Paulmy. Il me promit de le lui dire, et ajouta que je pouvais lui en parler. Cela était bon, parce que M. de Séchelles et eux deux le sachant, ainsi que MM. de Soubise et de Tingry, tous les ministres et généraux de la province, cela rendait l'aiFaire bien sûre. Je lui parlai des camps : il me dit que je pouvais me préparer pour être employé à celui de Flandre. Je m'arrangeai en conséquence, et lui parlai des affaires des particuliers, dont j'avais toujours un nombre.
Le 27, je fis, avec le Roi, la dernière chasse à Saint-Germain. Le soir, je soupai dans les cabinets, ou il fut fort question de l'automate qui parlait et que je venais de bien examiner, et j'étais, après M. de Chaulnes, l'artiste qui s'accréditait dans les cabinets. Ne jouant ni n'étant débauché, j'aimais mieux prendre ce goût que de n'être rien.
Le 28, je vis la Marquise à sa toilette et je donnai, dans le cabinet du Roi, à M. de Saint-Florentin, un mémoire d'illustration et service, sans rien demander, comme cela se fait pour le Cordon bleu. Il me promit de me faire inscrire dès le même jour et de faire lire au Roi mon mémoire (qu'il trouva, ainsi que son premier commis, bien beau et fort), à chaque promotion de l'Ordre. Ainsi cette affaire était enta--
Lys, né en 170.S, a pnblié, en 1754, un ouvrage intitulé : Manière de rendre toutes sortes iVédifices incombustibles. ;In-12.)
11 avait ciM.msé, en 1143, Calherine-Maric-Blandine de Gatelan, dame de la Masquère.
mée, quoiqu'elle ne parût pas prête à réussir, n'y en ayant que rarement de vaquants, et cette grâce n'étant plus accordée qu'aux ambassadeurs et charges à la Cour.
A trois heures, je partis pour Vanves ; je m'amusai deux heures, en passant, dans les jardins et terrasses de Bellevue, endroit charmant, au vent près, et où il y a bien du goût et de la dépense. J*ai trouvé, à Vanves, les trois Iroquois dans leur habillement naturel qui est une chemise, une pièce d'étoffe rouge, des plumes, et le visage fort peint et bariolé de couleurs. Ils sont mulâtres. Je les examinai avec soin, et questionnai beaucoup leurs habiles missionnaires. Nous fûmes plus de trente, à Vanves, dont cinq très jolies femmes. On dansa après souper. J'y dansai de bon cœur, quoique me faisant prier, et je revins bon train à trois heures du matin, à Paris.
Le 1*' avril, j'allai à l'enterrement de Mme la maréchale d'Alègre, veuve en troisièmes noces du vieux maréchal d'Alègre (1), père de la grand'mère de ma femme, de sorte que, quoiqu'elle ne fût que la belle-bisaïeule de mes enfants, et par conséquent rien du tout, il en fallut porter le deuil, comme de grand'mère, quatre mois et demi, et draper en partie. Le convoi se fit à l'église Saint Paul et fut beau. Nous la vîmes enterrer au cimetière, comme elle l'avait demandé ; le peuple et les pauvres la pleuraient, chemin faisant.
Le 7 avril, je fus à Versailles avec MM. d'Havre et d'Egmont (2) demander au Roi l'agrément du mariage de M. le prince de Chimay avec Mlle de Saint-Fargeau (3). Mme la
(1) Madeleine d'Ancezune, fille de Jacques-Louis d'Ancezune Gadart de Tournon, seconde femme d'Yves, marquis d'Alègre, (lu'elle épousa en 1721, quelques mois après son élévation au "^rado de maréchal de France.
(2) Casimir Pignatelli, comte d'Kj^'mont. né en 1727, appelé d'abord marquis de Uenty, puis duc de Bisache, marquis de Pignatelli et comlc d'Egmont, brigadier en 1748, maréchal de camp en 1736, lieutenant général en 1762, avait épouse, en 1750, Blanche Alphonsine-OcUiVie-Marie-Louise- Françoise de Saint-Séverin d'Aragon, morte en 1753. Il se remaria, en 1756, à Sopliie-Jeanne-Louise-Armande-Septimanie de Richelieu, fille du maréchal de ce nom.
(3) Thomas-Alexandre-Marc d'Alsace Hénin-Liétard, prince de Chimay, Grand d'Espagne de première classe, colonel des grenadiers (h? France, épousa, le 25 avril 1754, Madeleine-Cliarlotte Le Pelletier de Saiiit-Fargeau, dame de Mesdames de France.
princesse de Chimay (1) nous avait fort négligés, jusque-là, quoique nous lui eussions été utiles à Bruxelles, quand elle avait pris son tabouret.
L'après-dinée, étant chez M. de Puisieux, l'abbé de Guébriant, ministre auprès de TElecteur de Cologne, et qui en arrivait, entra. Je lui fis quelques questions politiques sur cette Cour que j'avais bien connue. M. de Puisieux parut étonné de la façon dont j*en parlais. Il me le témoigna un peu, de sorte qu'en sortant, je lui dis que, si je m'en étais cru capable, je me serais proposé pour des ambassades. Il me dit que, de son temps, il m'avait fait mettre sur la lista ; que l'ambassade d'Espagne n'était pas promise, qu'elle ne tarderait pas, et qu'elle me convenait ; qu'il me conseillait d'en parler librement à M. de Saint-Contest.
J'y allai tout de suite de sa part, et j'eus une grande conférence avec M. de Saint-Contest à qui je parlai très librement sur le peu que je savais et sur le peu d'opinion que j'avais de moi ; que je n'étais pas déterminé, tant à cause de cela, que par la crainte de m'éloigner de l'éducation de mes enfants, et aussi par la crainte de me ruiner, mais que, si cela me donnait d'abord le cordon bleu, quelques autres avantages, et ne me dérangeait pas trop, je me proposerais pour TEspagne, qui était l'ambassade qui me convenait le plus, comme la plus noble, et où mon nom étaitle plus connu.
11 me laissa voir que, pour l'Espagne, il avait envie d'y faire passer un autre qui était déjà en place, et il me proposa presque d'en prendre une autre. Il m'avoua qu'il fallait mettre cinquante mille écus d'avance, mais qu'à la fin, on les retirait en partie, et qu'il ne croyait pas que, communément, on y mit plus de cinquante mille francs du sien (ainsi, c'était acheter le cordon bleu cette somme). Je le remerciai, et sortis, tenté de jouer un rôle, craignant d'échouer, et fort indécis.
De retour à Paris, j'en parlai à ma mère : nous trouvâmes
(Il Mlle de Beauvau-Craou, fille de René-Marc de Beauvau, piince de Craon, mort en 1754, et de Marguerite de Ligniville, avait épousé Alexandre-Gabriel d'Alsace Hénin Liétard, prince de Chimay, père du précédent.
que j'avais besoin d'être occupé^ que ce temps de paix était favoraBle à accrocher, par là, le cordon, et peut-être quelque autre de mes trois vues en Espagne, comme la grandesse, la Toison, et de me faire payer de ce qui m'y était dû ; enfin que, plus tard, mes enfants auraient encore plus besoin de moi, de sorte que je résolus de suivre cela sans m'y attacher.
Le 9 avril, j'allai à la Cour pour la toilette, et me mettre sur les rangs pour être des voyages à coucher, ce qui est un des derniers pas de courtisan que je voulais faire, tandis que j'en étais à même.
Une grande affaire qui m'occupa toute la fin d'avril, fut le bail de la maison : ma mère s'était assuré l'hôtel Rothenbourg avec les Carmes, depuis un an (1), et en avait passé bail. Cet hôteL pour les appartements, était plus orné et plus à la moderne que ceux que nous occupions, mais j'étais fâché de quitter la maison que nous habitions, à cause du quartier admirable et beaucoup d'autres avantages. Je tâchai de renouer avec M. de Pontcarré.
Nous convînmes presque, une fois, que nous lui donnerions mille livres d'augmentation, pour un bail de 9 ans sans clause, et qu'il assurerait de ne pas la vendre. J'espérais terminer, quand il m'envoya M. Douceur, son homme d'affaires, le 26 avril, me dire qu'il avait changé d'avis et qu'il la voulait vendre. J'allai chez lui et, avec une patience infinie, je tâchai de le faire revenir. Comme j'étais chez ma mère à lui en rendre compte, M. Douceur arriva, qui nous dit que Mme de Pontcarré, qui conduisait Monsieur, lui avait conseillé d'en demander 2.000 livres d'augmentation, c'est-àdire 8.000. Ma mère se fâcha et rompit. En sortant, je lui dis
1) Le monastère des Carmes déchaussés était situé entre les mes du Regard et Cassette. Établie en cet endroit depuis l'année 1611, ils achevèrent, en 1620, la construction de l'église, dont la première pierre fut posée i»ar Marie de Médicis. Dans ce monastère, dont l'étendue était considérable, on voyait une bibliothèiiuc de 12.000 volumes, un cabinet d'histoire naturelle, Yapothicairene où se fabriquait l'eau de Mélisse, de grands jardins suivi.»» de terrains spacieux sur lesquels ils firent bâtir des hôtels qu'ils louèrent à des particuliers, un entre autres à M. de Rotlienbourg, ancien officier au service du roi de Prusse, mort en 1752. C'est d lui <|ue le prince de Groy allait succéder, en 1751, dans cet immeuble, qui, nous l'avons dit, existe encore.
de ménager toujours un rendez -vous, et que je tâcherais encore d^engager ma mère à consentir à partager la' différence par moitié. Le 26 avril au soir, M. de Pontcarré vint. Je lui offris de prier ma mère de passer aux 1.500 livres d^augmentation, lui faisant sentir le fol de lui donner 500 livres de plus que de Thôtel de Rothenbourg, que nous avions déjà. Il tint bon assez durement, ce qui révolta ma mère, qui lui reprocha que ce n'était pas reconnaître les soins qu'elle avait eus pour sa maison, et l'argent qu^elley avait miSy qu'il en serait la dupe, et que ce n'étaient pas là les paroles qu'il avait données. Sur cela, il dit que l'on ne lui avait jamais dit qu'il eût manqué à sa parole, et, se fâchant très fort, il sortit en furieux, sans que je pusse jamais Tapaiser en le suivant. Voilà comme nous perdîmes cette maison que je regretterai toujours. Gela ne tint donc qu'à 500 livres.
Ma mère m'envoya chez les Carmes. Je les menai à l'hôtel de Rothenbourg pour leur demander trois remises de plus (à quoi ils passèrent par moitié), et de renoncer aux clauses de 3 et G ans, en faisant un bail de 9 ans, sans clause. Nous nous donnâmes parole, et il parut que je pouvais m'assurer d'avoir cette maison à vie, ce que je projetai de faire, en mettant notre nom dessus. Par là, sans dépense, je me faisais un superbe iiôtel de Groy à Paris , où il n*y en avait jamais eu.
Le 21 avril, j'avais été à Versailles, faire signer le contrat de mariage du prince de Ghimay. Le duc d'Havre et moi étions les plus proches parents, quoiqu'au i0« ou 12® degré, moi surtout, comme de la branche aînée du duc d'Havre, ce dont il avait la faiblesse de convenir avec peine. Trois jours après, nous assistâmes à la noce que Mme la princesse de Gonti ^1), comme amie intime de la graud'mère de la future, la vieille Mme d'Aligre (2;, eut la bonté de faire. Il y eut un
l Louisc-Kli^alHîlInlij H»>urln>n, prinoessc tlouairière de Conti, née en 1693, vcuvt; Jf Louis-Arman<l de IJourbon, prince de Conti, lieutenant général 'iOi)o-n:>7).
;2) Mîiric-Madek'ino Lo Pelletier, fille <ie Claude Le Pelletier, contrôleur général des Finances, avait épousé, en lC8i, Etienne d'Aligre, président à mortier en 1101.
JOURNAL DU DUC DE GROi' 261
grand souper de trente couverts. Le mariage, contre la règle, se fit à minuit, T archevêque s'étant enfin rendu pour Mme la princesse de Conti seule. Cette princesse voulut aller faire ensuite le coucher chez eux, qui fut un peu fort. Le duc d^ Havre signa impatiemment au contrat et à la célébration, parce que M. de Chimay prenait le titre de haut et puissant prince, ainsi que sa mère.
Je fus aussi, ces jours-là, à l'enterrement de M. de Lambert (1), qui laissa quarante mille livres de rente à chacun de MM. deBeuvron d'Harcourt, ce qui releva cette maison — et à celui du marquis de Mailly (2), dit la bête, qui était Talné de cette illustre maison. La quantité de morts quHl y eut, cet hiver, à Paris, était affreuse. Dans ces deux enterrements que je fis tout de suite à Saint-Sulpice, on me dit qu'il y avait déjà eu plus de 6.000 enterrements de Tannée, et 300 grands convois; que cela faisait un tiers de plus que les autres années, si cela continuait de même, et que, depuis vingt-deux ans, il n'y avait eu qu'une année plus forte. Je ne rencontrais que des morts.
Le 30 avril, mourut la pauvre duchesse de Penthièvre. Il n'y a point d'expression assez forte pour peindre ce qu'elle avait souffert, depuis quatre mois (étant au troisième de sa grossesse, son crachement de sang et sa toux s'étaient déclarés tout à fait), ni Tétat du pauvre duc de Penthièvre, le plus saint homme et le meilleur mari qui fut jamais. Tout Paris partageait, par estime et attachement, leur situation. Les médecins l'avaient condamnée d'abord, mais, sur la fin, ils s'étaient trompés en disant son enfant mort. Dans un état épouvantable, elle accoucha, au grand étonnement de tout le monde, d'un garçon vivant epcore, et qui fut baptisé, mais, douze heures après, elle succomba.
Le l«'mai, j'allai à Trianon, et j'y retournai le lendemain,
(1 Henri-François, maniuis de Lambert, lieutenant général en 1720, mort le 21 avril 1754, avait épousé, en secondes noces, en 1740, Louise-Thérèse de Menou, morte en 1766.
(2) Victor-Alexandre, marquis de Mailly, né en 1696, mort le 22 février 1754, brigadier en 1734, avait épousé, en 1720, Victoriue-Delphine, princesse de Boumonville, qui mourut en 1774.
étant presque des voyages, mais pas tout à fait. J'y commençai à jouer au tri. Je fus bien traité. J'y appris bien des choses importantes : je vis le duc d'Havre au pinacle de la fortune, Mme de Pompadourle distinguant sur tout autre, à quoi elle était poussée par beaucoup de gens qui l'aimaient, et surtout par le comte de Noailles et le prince de Tingry. Ce dernier m'assura qu'avant quatre ou six ans, il aurait le cordon bleu, sans charge ni emploi, seulement comme grand seigneur et pour ses blessures et actions distinguées (il n'y en avait pas eu, comme cela, depuis bien longtemps) (1). 11 me dit encore qu'il était juste qu'il passât devant moi ; qu'il l'aurait déjà s'il avait fait, il y avait quatre ans, ce qu'il faisait alors, mais nous nous endormions, dans ce temps-là, et lui ne voulait pas se livrer à la maîtresse ; que nous ne nous faisions pas tort, d'ailleurs, parce qu'il était décidé qu'il pouvait y en avoir deux dans les familles, mais que le Roi ne se départirait jamais de la règle de n'en mettre jamais trois.
Il fut, par hasard, question de ma lîUe, et à qui je la marierais : M. de Bauffremont (2) dit que, sans doute ce serait au petit d'Havre, pour ne rien laisser sortir d'une famille. J'examinai la réponse du duc d'Havre, qui ne parut pas prendre la chose fort à cœur. Le prince de Tingry et lui dirent qu'il y avait deux choses qui s'y opposaient : la grande différence d'âge et les chapitres. Je soutins que les enfants de ma fille y entreraient. On examina et Ton trouva que non.
Les autres retirés, je continuai de sonder ce que le duc d'Havre pensait^ lui disant qu'il était bon que, de bonne heure, nous pussions voir à quoi l'on pourrait penser. Il me parut sentir l'avantage- de ne pas laisser sortir les biens du
il Je vis que la première vue du duc dllavré était le cordon bleu, la seconde de troquer son gouvernement contre un meilleur, ou de province, la troisième l'avancement de son fils, et de placer ses enfants. [Note de Vaufeur.
(2) Louis de Bauffremont ^1712-i7()0 , titré manjuis à la mort de son père, en 17o.'>, prince du Saint Empire par diplôme do 1737, maréchal de camp en 1744, lieutenant général en 17 48, avait épousé, en 1735. Marie-Suzanne-Simone-Ferdinande de Tenarrc de Montmain.
nom, mais, d'ailleurs, avoir des vues d'intérêt ou ambition qui pouvaient le faire penser à d'autres mariages ; ne pas vouloir marier son fils avant dix-neuf ans, et trouver cela bien éloigné, et n'en avoir pas un grand désir ; vouloir le rendre fort agréable et le faire voyager ou être deux ans dehors, à Turin.
Il me dit qu'il l'aurait désiré davantage, en donnant une de ses filles à mon fils, qu'un double mariage serait convenable, mais que la différence d'âge s'opposait à tout ; que rien ne pressait de deux ans (cependant, alors, elle aurait quatorze ans et demi) et que, dans ce temps-là, nous pourrions nous parler plus clairement.
Il me dit encore qu'il savait qu'il y avait beaucoup de gens qui pensaient à ma fille, surtout le comte de Noailles et le Maréchal, pour le petit d'Ayen (1) ; que ce serait peut-être un des meilleurs mariages que je pusse faire, mais qu'il faudrait, alors, la marier jeune.
En effet, au risque terrible de faire passer là tous ces biens, c'était un des plus avantageux que je pusse faire, pour moi et mon fils, et pour eîîe, suivant le monde. On disait du bien du petit.
Devant, j'avais causé seul, avec le prince de Tingry, sur les ambassades, lui demandant s'il me conseillait d'y songer: il me dit qu^il n'y avait que celle d'Espagne qui me convint, pour avoir la grandesse (2) ; qu'il ne me conseillait pas d'en prendre une autre; qu'il était engagé, en général, pour la demande des ambassades, et (appelant le duc d'Havre), qu'il savait avec qui, mais que celle-là était trop forte pour celui qui l'avait prévenu, et qu'une petite, comme Naples, serait ce qui lui faudrait, et même lui ferait trop d'honneur ; qu'il ne pouvait, pour cela, parler pour moi, mais qu'il était encore temps; qu'il consentait que j'allasse sur ses brisées.
(1) Jean-Louis-François-Paul de Noailles ; 1739-1824 , duc dAyen, gouverneur de Saint-Gerniain-cn-Laye, capitaine des chasses en survivance, en 1733, maréchal de camp en 1770, lieutenant général en 178 i, avait épousé, le 4 février 175'5, Henrietlc-Anne-Louise d'Aguesseau.
(2) Nota que, par le mariage des Noailles, je pouvais avoir tout cela, et le reste. [Note de Vauleur.)
Je vis qu'il ferait comme il avait fait à Tautre affaire, qu'il se retournerait pour moi ; que, si j'en avais bien envie, j'aurais celle d'Espagne en laissant espérer ma fille, si je ne la donnais pas au duc d'Havre. Il me dit qu'outre la Marquiseï c'était le Contrôleur général (1) et le maréchal de Noailles qui menaient M. de Saint-Contest (qui n'était plus bien avec le Puisieux), et qu'il fallait les prévenir.
Le lendemain, j'allai dîner chez le Garde des sceaux, et tous les grands seigneurs y vinrent après. Je lui demandai s'il me conseillait de songer à TEspagne. Il me dit qu^oui ; qu'il en parlerait au Saint-Contest. Je vis, à la façon dont il prit la chose, qu'il était vrai qu'il menait la barque chef, et je remarquai combien il est aisé de réussir quand on est au fait et bien conduit.
Les ducs de Fleury, d'Havre et moi, nous allâmes à THermitage de Mme de Pompadour, où elle m'avait permis d'aller. J'y trouvai le duc de Chaulnes. Elle le chargea, ainsi que les autres, de me faire les honneurs. Il n'y a rien de si joli que le goût qu'elle a mis dans ce petit séjour. J'admirai surtout ses fleurs : c'étaient les jacinthes, alors, et, dans sa ménagerie, une espèce de faisan couleur de feu et jaune d'or. Je n'ai jamais vu un si bel oiseau. De là, le Roi étant revenu à Trianon, nous y fûmes souper à l'ordinaire ; je m'enhardissais alors à tout.
A Paris, je me redonnai un peu à mes affaires et je repris le grand ouvrage du plan général d'éducation complète d'un jeune seigneur, que j'achevai en grande partie.
Le 10 mai, j'allai au lever du Roi, à la Meute, et, après avoir visité tous les nouveaux bâtiments ou nids à rats, mais qui n'avaient été faits que pour la suite, et où le Roi voulait loger, je l'accompagnai à la revue des Gardes françaises. Nous étions tous en habits d'officiers généraux. J'y montai un superbe cheval anglais que je venais d'acheter^ mais qui me fit enrager, de manière que je fus obligé d'en changer. Le soir. Mesdames y étant, nous soupâmes entre
(1) M. de Machaiilt.
JOURNAL DU DUC DE GROl^ 265
nous et, à minuit, nous vîmes partir le Roi pour Versailles.
Le 12 maiy j'allai à Versailles. Je parlai à M. le Garde des Sceaux qui était celui qui, sous main, menait presque tout, et vers qui toute la Cour et les courtisans se tournèrent, surtout pour les Âlfaires étrangères. Je lui parlai, dis-je, de l'ambassade d'Espagne. 11 me conseilla d'y songer, me promit de s'en souvenir et de ne se pas laisser engager à d'autres.
Le 15 mai, je fus souper à Choisy. J'avais demandé à coucher, mais, n'ayant pas suivi cela assez vivement, et M. le prince de Tingry étant parti courageusement pour mener sa femme aux eaux de Cauterets, je ne pus l'obtenir. Cette grâce fut la seule que je manquai dans cet heureux hiver. Le soir, j'assistai à Tarrangement de la partie de bal et à la toilette de la Marquise, et, après avoir soupe avec le Roi, j'allai au superbe bal que donna l'ambassadeur d'Espagne (1) à tout le beau monde de Paris. La Marquise y dansa avec lui. Avant de partir, profitant du moment, je la priai de ne pas se laisser engager pour l'ambassade d'Espagne, ce qu'elle me promit. Deux jours après, je retournai encore à Choisy ; j'y portai les plans de l'Hermitage et pris, avec le duc de Chaulnes, de grands partis sur les grands points. J'examinai aussi les fleurs qui étaient, ainsi qu'à Plaisance où j'allai, admirables.
Le prince de Condé m'ayant invité à son voyage de Chantilly, j'y allai le 20 mai.
Je n'y avais encore fait que passer en 1744. Je vis, en passant, le beau château de Champlâtreux (2).
J'arrivai à la nuit à Chantilly, où je fus bien reçu, ma parenté avec Mme la princesse de Condé (3) et avec Mme de
(1) Don Jaime Masones de Lima y Sotomayor, auibassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du roi d'Kspagne en France.
(2) ChamplÂtreux, hameau de la commune d'Epinay-ChamplÂtreux (Seincet-Oise), où se trouve un château bâti, sous Louis XIV, par la famille Mole.
(3. C'est parles Bouillon que le prince de Croy était parent de la princesse de Condé, Catherine de Croy, sœur du premier prince de Chimay, morte en 1744, ayant épousé Robert 11 de la Marck, seigneur de Sedan, duc de Bouillon.
Son frère, Jacques de Croy, seigneur de Sempy, épousa en troisièmes noces
Reuty (1), sa première dame d^honneur, me donnant plu» d'agrément, joint à l'amitié de M. de Soubise qui, avec M. le comte de Charolais, conduisait encore toute cette Cour.
Je trouvai tout le monde, au nombre de trente, environ, dans la superbe galerie du petit ch«^teau : c'est la plus belle que je connaisse et la mieux ornée. C'est M. le Duc qui l'a fait faire, et il y a placé avec goût les tableaux de Corneille que le fils du grand Condé a fait faire de toutes les grandes actions de son père, qui y sont en nombre. Celui où il fait connaître ses grandes actions contre le Roi, en paraissant s'en repentir, est très ingénieux (2).
Je fus quatre jours à Chantilly. Nous y fûmes jusqu'à quarante maîtres. On devrait y être plus pour le remplir, y ayant, avec les écuries et pavillon détaché, quatre-vingtslogements, sans ceux du Roi, de la Reine et des Princes du sang, qui ne sont jamais occupés. Je logeai, comme tout le monde, aux attiques, et je fus étonné d'arriver chez moi par les fenêtres.
Le lendemain, je fis, avec admiration, le tour en dehors^ des attiques dans les balustrades ou grandes gouttières. C'est la plus belle chose que je connaisse et la plus singulière. Presque rien n'est régulier, à Chantilly, mais il y a une profusion de grandes beautés détachées, que l'on voit tout
Yolande do Snlre, <lont le (ils Pliilippe, (romlc de Solre, mort en 1612, épousa en secondes noces Anne de Croy. Il en eut Jean, comte do Solre, mort en 16 iO, qui, de son mariage avec Jeanne de Lalaing, eut Philippe Emmanuel I«r, arrière-grand-père de notre héros.
D'autre part, Catherine de Cn.y eut, de Rid)erl de la Marck, duc de Bouillon» des enfants, parmi lesquels il faut comi»ter Euimanuel-Théodose de la Tour, duc de Bouillon, mort en 1730, qui, de sa troisième femme, Louise-Henriette- Françoise d'Harcourt-Guise, eut Anne-Marie-Louise de la Tour d'Auvergne, née en 1722, mariée, en 173i, à Charles, prince de Kohan-Soubise (le marérhal). dont Charhdte-Godefride-Élisabeth, princesse de Coudé.
(1 V. la note 2 de la pa^e 236.
2) Tou< res tableaux, exécutés par les ordres de Henri-Jules de Bourbon» fils du Grand Condé, entre 1G8G et 1691, par Michel II Corneille (1642-1708), existent encore, à Chantilly, dans la « Galerie des conquêtes ». On trouve, dans La Peinture au château de Chantilly, par M. F.-A. Gruyer, la description de celui dont M. de Croy fait ici mention; il s'appelle Le Hepentir et a été exécuté en 1690-91.
autour. Les eaux, qui vont toujours, conduites par un aqueduc d'auprès de Senlis, sont surtout à remarquer. Le château, le petit château, la forêt, le canal, la ménagerie et la charmante laiterie, Técurie, ridiculement belle, et plus superbe qu'aucun château, avec sa belle pelouse, les lies détachées, les parcs et jardins détachés, l'orangerie et galerie des cerfs, la salle d^armes, les cabinets de curiosités et d'histoire naturelle, les superbes souterrains et la chimie (sic), la beauté des eaux et des carpes exactement de toutes couleurs et monstrueuses qui mangent à la main^ au point que j'en caressai et flattai une sur la tête, comme un chien, la machine ou pompe que la rivière du canal fait tourner et qui tire son eau, sans se mêler, d'une source au milieu et fournit aux beaux réservoirs, tout, enfin, fait, de ce lieu, un des plus beaux du monde.
Le surlendemain de mon arrivée, nous étant rassemblés à la messe, on alla se promener à pied malgré la pluie. Il faut remarquer que M. le prince de Coudé avait dix-sept ans, et toute Tétourderie et polissonnerie que Ton peut avoir alors, avec de la politesse, cependant, et point encore de vice. La princesse en avait seize, une jolie figure, la plus fraîche et blanche qu'il y ait eu, un peu trop grasse. Beaucoup de gaité et d'étourderie, avec beaucoup de sagesse et de dévotion, une grande politesse, et cherchant à amuser son mari pour qu'il ne cherchât pas à s'amuser ailleurs. C'est pourquoi on se prêtait volontiers à toute sorte d'enfance.
Ce jour-là, la promenade s'engagea si loin, que l'on fit le tour du parc de Sylvie, du labyrinthe, enfin un chemin dont on revint percé et rendu. Cela n'empêcha pas que, l'aprèsdlnée (pour moi, je ne dînais jamais qu'avec du café au lait ou de chocolat, ou une soupe de riz, et je m'en trouvais bien) nous ne fûmes tout voir en calèche. On traversa l'écurie au milieu d'où les eaux allaient, puis Ton fut voir, sur la belle pelouse, le beau coup d'oeil de sa façade couronnée trop magnifiquement par une superbe Renommée de cuivre. De là, l'on fut voir toutes les eaux, la grande cascade dans laquelle je me promenai très bien par ses éventails, la petite cascade,
le grand jet et tout le reste, ce qui fait qu'avec la grande quantité de jets d'eau qui vont toujours, ce lieu est un des plus riches et magnifiques pour les eaux, tant plates que jaillissantes, pour leur beauté et leur abondance.
J'oubliais de dire ce que nous fîmes la veille (lendemain de mon arrivée) : le matin, on fut se promener dans Tlle d'Amour, où la beauté des charmilles, des bosquets, des jeux, et surtout de la petite nappe et goulotte (1) qui termine la grande allée, en fait un endroit enchanté.
Après le dîner, M. le comte de Charolais étant venu la veille pour la chasse, non sans faire peur à la compagnie, car on le craignait beaucoup là, et, quoiqu'il eût conduit au mieux la tutelle, en arrangeant et entretenant tout au plus magnifique, on paraissait avoir envie d'être hors de ses pattes sévères. Nous fûmes au superbe rendez-vous de la Table, où il y en avait une sur le centre de laquelle aboutissent douze routes à perte de vue, bordées d'une futaie éloignée qui forme une superbe charmille ; mais Ton commençait à abattre toutes ces belles bordures, de sorte que je vis encore cette forêt dans son plus beau, mais il en fallait prendre congé.
Nous chassâmes le sanglier : on en tua trois. J'avais amené deux de mes chevaux, que je fatiguai bien, ayant entrepris de suivre le premier picjueur du comte de Charolais. J'en vins à bout sans accident, malgré les trous de lapins. Nous ne sortîmes pas de la forêt de Chantilly et des deux en deçà, mais nous parcourûmes bien tout ce qui est entre le chemin de Flandre et celui d'Amiens. Nous passâmes souvent les grands étangs et le petit couvert, autre beau rendez- vous à huit routes, sur la superbe route du Connétable. Ce sont les plus beaux endroits. Mon goût pour la chasse se ranima, et j'allai mieux qu'aucun et fus partout. Les dames suivirent en calèche. Nous courûmes cinq heures de suite.
Le troisième jour était l'Ascension : je m'étais, heureusement, couché, ne jouant jamais le soir. On jouait gros jeu,
(1) Rigole destinée à récoulement des eaux de pluie.
et toute la nuit. Au point du jour, on imagina d^aller se promener. On chassa un rat, puis on fut, à pied, à la tète du canal, voir la pèche des belles carpes. Cela mena jusqu'à huit heures, qu'on entendit la messe. Mme la princesse de Condé fit semblant, ensuite, de se coucher, mais^ sachant arranger sa dévotion avec son étourderie, elle me fit avertir, et alla à la paroisse, à la grand'messe, où je la joignis, et dont elle me ramena après Toffice. Tout le monde dormait. Elle se coucha deux heures, et fut prête pour faire les honneurs du dîner, pour ne manquer à rien. Sa grande jeunesse la soutenait dans cette vie qui lui était ordinaire. Cependant, elle avait toujours une mauvaise toux ; elle engraissait, depuis sa fausse couche, et il y avait toute apparence qu'elle se perdrait la poitrine et n'aurait pas d'enfants. Cela faisait grand'peine, car elle méritait qu'on s'attachât à elle, étant la bonté même, remplie d'attentions, de talents et de vertus.
Le soir de ce jour-là, pour n'en pas laisser un sans quelque grande portée, malgré la pluie, on fut sur Teau dans deux beaux yachts, avec de bons rameurs. Cela fait un très bel effet. D'abord on vit donner à manger à plus de cent cygnes, sur le canal qui fait un parterre blanc singulier. On fut à la tète du canal de la grande cascade, ensuite à la ménagerie. La pluie était à verse. On entra dans la superbe laiterie. Je n'ai jamais rien vu qui m'ait tant plu, et plus dans mon goût : une magnifique source, des conduits de marbre blanc, qui vont partout entre vos jambes, et tout autour des appuis des ruisseaux de cristal dont un grand nombre de jets se croisent en tous sens, font, de cet endroit, une fraîcheur, un murmure, et un coup d'œil enchanté. Au milieu de ces eaux, était une belle collation de glaces, de fruits et de toutes sortes de laiteries dont nous mangeâmes avec délices, mais non sans polissonneries et sans nous bien mouiller, mais c'était avec cinq ou six jeunes femmes charmantes, ce qui ne contribuait pas peu à égayer la partie. De là, on se rembarqua. La pluie redoubla. On fut percé. On en rit et badina davantage. Nous fîmes tout le grand tour du canal, des
quatre ponts-levis, des belles écluses, et Ton revint par le petit canal, ayant fait environ une lieue sur Teau.
Le quatrième jour, on voulait faire quelques nouvelles parties, mais, comme je ne voulais pas me livrer, ni perdre mon temps à tout cela, et que j^avais presque tout vu, je pris congé, et bien heureusement, car le soir, il leur passa par la tète, étant en calèche, d'aller voir la mer, et Ton dit tout de suite : (( A la mer I » A grand'peine put-on engager à revenir chercher une chemise. Pendant ce temps, on fit ressouvenir des conséquences, et Ton obtint que Ton enverrait un courrier à M. le prince de Soubise pour en demander la permission au Roi, comptant que le courrier volerait. On se mit à danser toute la nuit, en attendant.
Il ne put revenir qu'à neuf heures du matin. On partit à la légère, tous dans une gondole de douze personnes à huit chevaux de poste, grand train, par la traverse. Rien ne cassa. On fut à Dieppe manger du poisson. Il n'y en avait pas. On vit, pendant trois heures, Dieppe et la mer, et Ton s'en revint. En route, le prince de Gondé, pour ne pas manquer au voyage de Crécy (1), prit un cheval de poste et y arriva n'ayant pas dormi de quatre nuits. Aussi s'endormit-il à table, et le Roi le fit emporter et mettre dans son lit. Les autres furent cinq nuits sans se coucher : voilà comme on se tue !
Pour moi, je montai à cheval et j'achevai de tout voir (surtout les fontaines, les machines, etc.), hors le grand parc, puis je montai dans ma chaise et je revins. Mais, à Ecouen, que j'examinai, je rencontrai le comte de Tresmes (2) qui allait à Mareil (3). Il m'y ramena. Je n'y trouvai que sa
(1) Situé près de Dreux et donné par le Roi à Mme de Pompadour, ce château avait coûté, dit-on, trente-huit millions. Il fut vendu 1.750.000 livres, après Tattenlat de Daniiens, ;ni duc de Penthièvre par la Mai-quise qui craignait alors sa disgrâce. 11 passa ensuite à Louis-François-Joseph, duc de Montmorency, et fut détruit sous la Ilévolulion.
2,. Louis-Léon Potier, comte de Tresmes (frère du duc de Gesvres), brigadier en 173i, maréchal de camp en 1740, lieutenant général en llio, gouverneur de Paris .ipros la mort de son frère aîné, en 1757, avait épousé, en 1729, Eléonore-Marie de Montmorency-Luxembourg.
(3) Mareil-en-France, arrondissement de Pontoise, canton d'Écouen, où se trouvait un château aj»partenant à la famille de Gesvres.
JOURNAL DU DUC DE CROt 271
femme et un frère moine. On y était fort occupé de raffaire <lu curé. II s'agissait de la compétence de la justice des seigneurs, et, ainsi, des cours souveraines, avec celle des «vèques, chose bien délicate et tenant aux affaires du temps pour lesquelles le Parlement était toujours exilé, la Chambre ro^'ale ne pouvant rien faire et étant bafouée et toute en combustion. En effet, ce n'était pas petite chose de montrer la •compétence et les bornes des droits de la couronne et de •ceux de la Nation, des cours souveraines et des ecclésiastiques !
Mareil est délabré, mais en belle vue, avec un grand parc brut qui a de la beauté, et au haut duquel il y a une butte <l'où Ton verrait^ en se levant un peu, Thorizon rond, chose rare. J'y restai le 25 et j'en revins le 26 mai à Paris, où je «demeurai jusqu'à mon départ pour la Flandre, hors deux courses, lune à Brunoy, endroit d'une vilaine situation^ mais très remarquable par la forêt de serres chaudes et autres beautés qu'y a faites M. de Montmartel. C'est la première terre qu'il ait achetée en commençant sa fortune, et, comme •elle a toujours augmenté, il a toujours augmenté sa terre, et •d'une petite, en a fait une superbe, jusqu'à donner à ses deux amis deux belles maisons qui dominent son parc. Il y tenait un état prodigieux ; son affabilité, ses richesses, son mérite et son prodigieux crédit y attiraient tout le monde^ •et, ce qui était à sa louange, beaucoup de vrais amis. Malgré ces richesses, qu'il méritait, son fils, que Ton gâtait, dépensera tout cela comme le vent (l).
M. Deinse, son avocat, homme de mérite, me mena voir la machine où un frère religieux a imaginé des roues étoilées
(1) Brunoy est un bourg de raiTondisscment de Corbeil, à 12 kilomètres de <;ette ville, canton de lU»issy-Saint-Léger. Son château, aujourd'hui disparu, ^tait remarquable non seulement par ses serres, mais encore par ses eaux qui rivalisaient presque avec celles de Versailles.
Le fils de Paris de Montmartel, dont le prince de Croy prédit la conduite, s'est, en effet, rendu célèbre par un faste et des prodigalités qui confinaient ^ la folie. Il se nommait Armand-Louis- Joseph Paris, marquis de Brunoy ^ni8-1781), portait le titre de premier mailre d'hôtel du Roi, et épousa, «n 1767, Emilie de Pérusse d'Escars.
nouvelles qui la font agir avec aisance et très peu de frottement. C'est une chose à voir, ainsi que lart d'avoir tiré Teau nécessaire au puisard des pompes du dessous et de la fin de la chute du moulin, ce qui ne perd pas une goutte d'eau, sans rien retarder, au contraire.
J'y soupai, et M. de Chabrillan (1) me ramena, la nuit. 11 y a six lieues d'un chemin montueux.
L'autre course fut à Versailles, le jour de la Pentecôte, pour prendre congé. 11 n'y eut point de chevaliers de l'Ordre. Je forçai la porte de la Marquise ; je lui témoignai ma reconnaissance, dont elle fut contente. Je lui parlai de l'ambassade ' d'Espagne, dont elle fut bien prévenue, ainsi que M. de Machault et M. de Saint-Contest. Ainsi, je fus assuré qu'ils n'étaient point engagés, et que j'étais le premier en date, et paraissant y pouvoir compter, si je voulais. Je vis M. de Paulmy, avec qui je m'arrangeai pour les camps .dont il venait faire l'inspection avec le maréchal de Belle-lsle, et, ayant tout fini, je revins le soir à Paris.
Je m'y attachai surtout à l'éducation de mes enfants. Je mis fin au grand ouvrage qui m'occupait depuis trois ans, qui était un plan de toutes les parties possibles et nécessaires pour une éducation complète et parfaite. Ce n'est pas un des moindres que j'aie faits.
Je ne me dissipai, alors, qu'à aller faire des courses dans les beaux jardins, surtout de MM. Janssen (2), et de les étudier pour me perfectionner dans mon goût pour l'agriculture. La veille de mon départ, je vis le premier, avec M. le duc de Chaulnes, la lune dans le grand télescope du
l J.ic<nies-Aiiiiar-IIt'm'i «le Moroton. «uinlc do Cliabrillan, colonel du régiment de c;iv;ileri(? de son nom en ll'tii. ]n-\iZ(n\'wr en J701, maréchal de camp en 1702, lieutenant f,'énéral en 1781, avait épousé, le l*^"" mars 17o2, sa cousine germaine Bathilde-Madel<'ine-Félicilé de Verdelhan des Foumiels.
■2 L'anglais Jansst-n. baronnet, mort dans sa propriété de Chaillot le 2 décembre 17S0, était non seulement un botaniste, un amateur de jardins et d'agriculture, mais encore un pliilosoi)]ie, un philanthrope et un érudit : « Il a vécu et il est mort comme un sage ; sa fm a été le soii d'un beau jour » écrit de lui Bachaumont.
père Noël (1), dont j'avais suivi l'ouvrage, et qui était admirable
Je partis le 29 juillet, à quatre heures, de Séchelles, et, passant par Mouchy, j'arrivai à six heures à Compiègne. J'avais appris la mort de M. de Saint-Contest, arrivée presque subitement le 24 juillet. Il avait eu, un mois devant^ une espèce de fluxion de poitrine dont on croyait qu'il ne pourrait se rétablir. Mais, la veille, il était levé, et bien. Le 24, il demanda pourquoi on lui renvoyait les médecins, étant bien, et se doutant, apparemment, de la mauvaise opinion qu'ils avaient de son état, il congédia la compagnie, comme pour se reposer, mais, s'étant troublé là-dessus, il tourna, presque de suite, à la mort.
C'était un honnête homme, qui avait de la religion (j'avais fait mes Pâques à côté de lui, il y avait deux ans, chose peu commune pour les ministres). Mais il n'avait point du tout les parties nécessaires pour son emploi, qui avait toujours été fort au-dessus de lui. Dès qu'il y était entré, j'appris que M. de Puisieux, pour se reposer et se rétablir, avait demandé sa retraite. M. de Saint-Contest s'était livré à M. le maréchal de Noailles, que Ton lui avait donné pour précepteur, et qui aimait à se mêler des Affaires étrangères. Ensuite, petit à petit, M. de Machault ayant pris là-dessus sur presque tous
(1) Le P. Noël, bénédictin rémois qui s'était fait un nom comme fabricant de lentilles astronomiques. Sur la demande du Roi, le supérieur de sa communauté l'avait envoyé à Paris, où il fut logé à l'abbaye Saint-Germain-des- Prés et exécuta un microscope pour Louis XV. Il fit, la même année (1751), un télescope de trois pieds et demi qui l'emportait sur tous les instruments du môme genre.
(2; Le 7 juin, M. de Groy part pour Péronne, et, de la, se rend à Valenciennes, puis à Raismes, où il fait visite à M. de Cemay, gouverneur de Gondé, qu'il accable de politesses « pour pouvoir lui souffler Gondé et rester bons amis. »
De là, il se dirige sm* THermitage, puis sur Mons où il voit Mme de Boire. Il va ensuite à Beaudour, à Blaton, à Maubeuge où il assiste aux manœuvres du régiment de Beauvaisis, à Landrecies, à Barlaimont, à Bavay, revient à THermitage, enfin gagne le châiteau de Séchelles où il rencontre MM. d'Armentières, de Gontadcs, de Nassigny, de Guercby. Il y apprend la. mort de M. de Saint-Contest, et la nomination de M. Rouillé aux Affaires étrangères»
les autres, il Tavait conduit et fait le beau de sa besogne jusqu'à sa mort. Cependant on dit qu'à la fin, c'était M. d'Argen- Bon qui la faisait.
J'appris ensuite que le Roi avait nommé M. Rouillé pour passer aux Affaires étrangères. Cela me surprit assez, M. Rouillé ayant toujours été fameux pour le commerce, ensuite ayant été mis à la Marine, mais jamais dans les Affaires Étrangères, qui paraissaient bien fortes pour lui, d'autant qu'il avait 64 ans, ce qui est tard pour se mettre à l'école.
J'appris, en arrivant à Compiègne, que le public nommait pour la Marine M. Fallu (1), ou plutôt M. Le Normant, fameux Intendant de Marine (2). Je courus chez M. le Grand Maréchal (3), qui me promit de demander, le soir, au Roi, la permission que je logeasse dans l'appartement de M. de Civrac (4), menin de M. le Dauphin, qui était parti, le matin, pour Versailles, ne faisant que de petites absences, à cause de Mme la Dauphine, qui y était restée grosse. Il le demanda, au débutté, au Roi qui me l'accorda, de sorte que je fus parfaitement bien logé, pour le reste du voyage, dans le château, sur la cour, ce qui m'engagea d y rester jusqu'à la fin et le rendit bien agréable.
J'allai ensuite chez Mme Rouillé, lui faire mon compliment sur le changement. Les ministres étrangers abondaient déjà chez elle. Elle les avait toujours vus et était capable de leur faire une bonne maison. Je trouvai le petit de Beuvron, comme disait le Roi, maître du champ de bataille, parce . qu'il venait de faire le retrait de cette terre et en revenait avec les plans qu'il en avait levés au mieux lui-même.
(!• Bertrand-René Palln, seigneur du Ruau, conseiller au Parlement de Paris en 1718, intendant de Lyon en 1738, puis conseiller d'État, intendant général des Classes de la Marine et, en 1757, intendant de la Marine, avait épousé, en 1733, Klisabclh-Cécile de la Vieuville.
(2' Franeois-Ange Le Normant de Mézy, intendant général de la Marine» adjoint, en 1758, au ministre de la Marine de Massiac.
(3/ Le rcjinle de la Suze, grand maréchal des logis de la Maison du Roi. (V. la not«' 2 «In la p. 15.*;.
{'k'j François AimeiT de Durforl. marquis de Civrac, brigadier d'infanterie en 1758, maréchal de camp en 1701, mcnin du Dauphin, épousa, en 1747. 'Marie-Fran< oise de Pardaillan de Gondrin d'Anlin, et mouioit en 1773.
A rheure de l'Ordre, j'allai chez le Roi : il travaillait avec M. de Machault, et l'on s'attendait qu'il y aurait quelque chose de décidé. Comme je parlais à M. le duc d'Orléans, on fit entrer le gentilhomme de la Chambre, qui ressortit et dit que c'était M. le Garde des Sceaux qui avait la Marine. Tout le monde crut qu'il gardait les Finances avec, et qu'il allait dominer sur le tout, et Ton n'en était pas étonné.
Sur cela, on entra : j'entrai des premiers, et, trouvant M. de Machault, je lui fis mon compliment. Il avait l'air le plus gai et le plus content. On débitait toujours la première nouvelle qui courait. Je me rapprochai de M. de Machault, comme M. le Grand Maréchal lui demandait s'il changeait de logement, et je lui disais que j'arrivais de Séchelles, ce qui faisait que je ne l'avais pas vu plus tôt. Il dit au Grand Maréchal que M. de Séchelles étant contrôleur général, il prendrait son logement, et que lui prendrait celui de M. Rouillé. Je lui demandai ce qu'il disait de M. de Séchelles. Il me dit assez bas, mais d'un air joyeux : « C'est qu'il a les Finances ! » Cela me frappa, et je me retournai à ceux qui étaient près de moi, et leur dis : « M. de Séchelles a les Finances ! » Cela courut, et tout le monde m'entoura. Je dis ce qu'il venait de me dire, mais que je pouvais avoir mal entendu, car je craignais de faire courir mal à propos la nouvelle. Ce qu'il y avait de particulier, c'est que j'avais été le premier (après M. de Séchelles, qui était dans son cabinet pour le déterminer à l'accepter), à qui il avait dit à Valenciennes qu'il était contrôleur général, et j'étais encore le premier à qui il disait qu'il ne l'était plus. On ne voulait pas croire ma nouvelle, et on pariait contre. Ceux qui sortaient du cabinet n'en savaient rien, et j'étais fâché de l'avoir débité.
Je m'échappai et courus chez M. Rouillé où j'appris que M. de Saint-Florentin, que le Roi avait fait entrer, ainsi que M. Rouillé, à la fin du travail, allait expédier le courrier pour Séchelles. Ma nouvelle étant sûre, je montai chez Mme Rouillé, mais y voyant M. Fallu, un des candidats, je songeai que j'allais ne leur rien annoncer de bon, de ce côté-là, ce qui me fit prendre un air sérieux pour leur dire que M. de Séchelles
avait les Finances, et M. le Garde des Sceaux la Marine. On fut étonné de ma nouvelle, et on l'aurait été moins, dans cette maison, si M. de Séchelles avait eu la Guerre, car on s'attendait à une révolution, et l'on était, là, du parti de M. de Machault. Un moment après, M. Rouillé envoya dire que le Roi lui avait donné la charge du Cordon bleu de M. de Saint- Contest. Cela fit grand plaisir dans cette Maison, qui n'était pas habituée à ces illustrations.
M. Fallu parut peu étonné de n'avoir pas la Marine, mais il courut chez M. de Machault, et revint, comme nous nous mettions à table, annoncer que M. de Machault lui laissait les classes, bureau qui rend trente mille livres de rente, de sorte qu'alors toute cette Maison fut dans Tenchantement, et plus encore de cette journée que de la précédente, qui n'avait appris que le passage aux Affaires étrangères.
Nous n'étions que six ou sept. M. Rouillé arriva. On l'embrassa. Tout fut fort gai et, après souper, je dis à M. Rouillé les promesses que j'avais eues de M. de Machault, de la Marquise et de M. de Puisieux pour l'ambassade d'Espagne, et que j'étais bien aise d'avoir affaire à lui pour cela. Il me dit que je pouvais compter qu'il y appuierait, s'il y trouvait le Roi disposé. Pendant le souper, MM. de Puisieux et de Saint- Séverin vinrent d'amilié : ils riaient aux anges de n'être pour rien de tout cela, et de n'avoir plus qu'à jouir gaiement des fruits de leurs travaux, ce qu'ils faisaient, s'aimant beaucoup, ainsi que M. d'Hautefort, et ne se quittant guère.
Sur tous ces changements, on raisonna beaucoup : d'abord, par la joie que témoignait le Garde des Sceaux, et qui paraissait percer naturellement, malgré son grand froid et son air tranquille, on s'imaginait que c'était lui qui, avec la Marquise, avait tout fait, et que, voulant s'assurer une place de Secrétaire d'Etat pour son fils, et à lui celle de Chancelier, et sentant qu'il ne pouvait plus fournir aux Finances, et que tout était embarqué de façon à ne s'en pas tirer, il avait inventé ce système pour s'ôter la peine, l'embarras et le danger d'échouer en restant placé tranquillement avec le principal crédit, dans le conseil et dans l'intérieur, en attendant le reste.
La deuxième façon d'envisager les choses était que, si c'était lui qui avait le plus influé, il était étonnant qu'il fît nommer M. de Séchelles, qui avait toujours été craint par sa supériorité, et qui était déclaré du parti de M. d'Argenson et de Belle-Isle et de leurs amis intimes. Ainsi, cela faisait croire que c'était M. d'Argenson, qui n'avait paru pour rien dans tout cela, qui était l'auteur de l'arrangement. De là, on tirait, quoique sans grande apparence, diminution de crédit de la Marquise et du Machault, que Ton regardait, par là, comme en partie disgracié, et ôté des Finances, pour les avoir embrouillées, ainsi que les ordres de l'Etat. En effet, les Finances s'accordant avec le parti de la Guerre, M. d'Argenson paraissait l'emporter et être remonté mieux que jamais.
Une troisième manière était que le prince de Gonti qui, pour se rendre utile, avait toujours travaillé pour accommoder le clergé et le Parlement, était Tauteur de ce projet capable de tout accommoder, car j'ai oublié de dire qu'étant à Séchelles, nous avions appris que les lettres de cachet pour faire cesser l'exil du Parlement étaient parties de Gompiègne le 20 juillet.
La quatrième manière était que, d'où que vint le projet, tout cela avait été arrangé par le Roi lui-même qui, sentant l'importance, s'était mis, pour cette fois, à travailler seul, et à former cet arrangement de lui même, ce qui était infiniment à sa gloire et le plus beau trait de sa vie. G'était là ce qui paraissait le plus certain : il avait goûté les tempéraments qu'on lui avait proposés, les avait digérés et, sentant que, sans mécontenter personne (ce qui était toujours son attention, son système et une suite de son bon caractère), il pouvait tout arranger et purifier, sans rien décider dans le fond, parce que personne ne se serait contenté, il avait adopté avec joie ce moyen que la mort de M. de Saint-Gontest avait rendu possible, et l'avait exécuté lui-même.
Pour moi, comme je l'ai dit de la paix d'Aix-Ia-Ghapelie, celle-ci me paraissait une paix égale, où personne ne gagnait ni ne perdait trop, et qui^ ainsi, pouvait durer.
Le 30 juillet, M. de Séchelles arriva le matin. M. d'Ar-
genson, à qui j'en parlai le matin, me pria à dîner avec lui. Il paraissait enchanté et recevait des compliments pour M. de Séchelles, qui logeait chez lui et lui paraissait attaché; mais les spéculateurs né leur donnaient pas six mois pour être bien ensemble, prétendant, comme disait M. Machault, qu'il y faudrait toujours revenir, qu*ainsi il valait mieux rester brouillés (1). Je fis à M. de Séchelles, que je venais de quitter la veille, sur un ton bien différent, mon compliment de bon cœur en le plaignant d'un si pesant fardeau, surtout pour son âge de soixante-quatre ans, et dans les circonstances, car je croyais pouvoir le défier de pouvoir fournir deux ans à toutes les dépenses de la Cour et des Bâtiments, le plan et les projets de Gompiëgne, seuls, devant coûter seize millions à exécuter.
Après qu'il eut remercié le Roi, il vint chez M. d'Argenson où je dînai près de lui, en compagnie peu nombreuse. M. d'Argenson, qui ne prenait que du lait, vint nous voir dîner, et badina beaucoup, en disant au nouveau Contrôleur général qu'il espérait qu'il resterait attaché au militaire, et nous dit, à nous, de le bien ménager, que c'était « notre mère nourrice ». Sur quoi, M. de Séchelles badina de ce qu'il avait déjà dit à M. de Machault que tout avait changé de note, qu'il allait, à son tour, lui refuser de l'argent, comme il lui en avait refusé, et que, vraisemblablement, il retrouverait, dans les premiers travaux, de ses lettres où il lui en demandait avec ardeur, et où il s'en refusait alors lui-même.
De là, on craignait encore plus qu'il ne put rester bien avec M. d'Argenson. Et le plaisant, c'est que M. de Machault allait demander à ceux qui lui demandaient. Cependant, il paraissait enchanté de tout cet arrangement, et, par le travail qu'il fit avec MM. de Séchelles et de Moras (2), il paraissait que
;1 Cependant c'était lui aussi qui avait fait M. de Machault. [\ote de T auteur.)
(2) Fran^'ois-Marie Peirenc de Moras, intendant d'Auvergne en 1750, et du Hainaut en 1752, contrôleur général le 21 avril 1756, secrétaire d'État au département de la Marine le 1" juin 1758, mourut en 1771.
Il avait épousé Marie-Jeannc-Gathcrine Moreau de Séchelles, fille du Contrôleur général des Finances.
c'était lui qui l'avait fait. Ce qu'il y avait de sûr, c'est que Mme Pompadour et M. de Soubise, son intime, et qui n'était plus si bien avec M. d'Argenson, y avait le plus contribué, mais que le Roi s'était déterminé et avait tout si bien arrangé de lui-même, je le répète, que cela accommodait tout, en contentant tout le monde, ce qui était bien heureux et bien à sa gloire.
Le 31, M. de Soubise, sur qui je comptais et que j'attendais pour être avec agrément à la Cour, arriva, ainsi que M. de Moras. Je le vis, et M. de Moras, qui était bien enchanté, m'apprit en confidence les grâces qui le regardaient : qu'il avait l'expectative de la première place d'Intendant des Finances, qui n'avait pas de survivancier, et, à ce qu'il paraissait, l'adjonction avec M. le Contrôleur général, pour rester avec lui comme M. Orry (1) avec M. de Fulvy (2), et l'aider, ce qui lui donnait beau jeu pour espérer sa place. Par là, nous le perdions, et j'étais fâché de changer ainsi d'intendant comme de chemise, ce qui était le principal désagrément de ma position, perdant ceux que l'on avait eu bien de la peine à instruire, et craignant toujours de mal tomber. Il me dit qu'il retournait en Hainaut et qu'il me promettait de faire faire mes cinq grandes affaires avant de partir; d'ailleurs que, pour le camp, il le ferait encore et m'y aiderait à tout.
J'appris, en même temps, que M. de Beaumont (3), neveu chéri de M. de Séchelles, le remplaçait à Lille; que pour arranger l'affaire du duc de Chaulnes, qui était à la veille de se battre avec M. d'Aligre(4), son intendant, que l'on appelait,
'1' V. la note 3 do la p. 03.
2 Jean-Henri-Loiiis Orry, seigneur de Fidvy, né en 1703. fui sueeessivement niaitre des IUmiuiMos, conseiller d'État, intendant des Finances, il avait épousé Henriettc-Louise-lIélène-Pierre de Bouzies.
,3 Jean-Louis Moreau, seigneur de Beaumont, né en 1715, maître des Requêtes en 1740, président au Grand Conseil en 1746, intendant de Poitou l'année suivante, de Franche-Comté en 1730, de Flandre en 1754, intendant des Finances en 17;>G, avait épousé, en 1743, Marie-Françoise Grimod, fille du fermier général Grimr>d de la Reynière.
Comme intendant de Flandre, il succédait à son oncle Jean Moreau, seigneur de Séchelles, appelé au Contrôle des Finances.
.4) Élienne-Jean-François-Marie d'Aligre <le Boislandry ;i717-17o7;, inten-
par bonne plaisanterie, une des deux meilleures lames du Conseil, et qui l'avait secoué, on ôtait l'Artois à Tintendance de Picardie, et on le réunissait, comme anciennement, à la Flandre ; que, d^un autre côté, pour donner le cours de l'Escaut et de la Scarpe au même intendant, on ôtait de la Flandre le Cambrésis, Bouchain et Saint-Amand, et on le réunissait à Tintendance du Hainaut. Ces arrangements me parurent assez raisonnables. On remit à Versailles à nommer aux deux intendances de Besançon et du Hainaut, mais M. de Beaumont fut chargé de retourner pour faire aussi le camp auquel il s'était préparé.
Il arriva le lendemain. Je lui dis que je lui avais, une fois, fait mon compliment trop tôt, mais que, pour cette fois, je le faisais à propos et de bon cœur. Il m^assura qu-il nous serait aussi attaché que son oncle, et en effet, depuis trente années que nous avions toujours affaire à lui, nous avions toujours été fort amis, et ma mère en avait tiré, pour moi, bon parti. Tout cela faisait tant d'événements à la fois, que Ton ne pouvait respirer, et tous bien heureux, puisqu'ils contribuaient à pacifier et à arranger tout ce qui était embrouillé.
J*allai prendre mon café chez M. de Puisieux, qui jouissait, avec grande satisfaction, de sa gloire et de son repos. J'y jouai avec Mme d'Estrées, et je soupai chez M. Rouillé, où les ministres étrangers se rassemblaient et en paraissaient contents. Pour moi, je Tétais fort de me trouver en intimité avec eux.
Le 1*"' août, j'eus une conférence avec M. de Soubise, chez lui, où je réglai ce qui regardait mes aides de camp et tout mon arrangement du camp. Je lui demandai, pour m'entretenir de plus en plus dans Tintimité, de me faire souper chez la Marquise, ce qui était plus recherché que de souper chez le Roi, parce qu'il y avait moins de foule et des invités mieux choisis, rien qu'en intimes.
dant de Picardie, avait eu, avec le duc de Ghaulnes, lieutenant général de Picardie, une querelle, pour une question de préséance, dans un repas oflfert par la ville d'Amiens. C'est à la suite de cet incident que l'intendance lui fut retirée et donnée à M. Maynon d'Invault.
De là, je chassai le cerf, ayant amené deux chevaux pour cela. Mesdames y vinrent. Il fit le premier jour chaud de Tannée, qui était fort sombre. On manqua les deux cerfs. Le Roi se reposa, et après, nous suivîmes jusqu'à la nuit, ce qui nous fît revenir bien tard, de bien loin, vers Verberie. Quelque vite que je m'habillasse, je ne pus être prêt pour l'ordre. Cependant le Roi eut la bonté de me nommer de même, et je fus appelé à Tappel, où j'arrivai tout juste. Il y avait beaucoup de monde, de sorte que, les anciens s'étant emparés des places, nous soupâmes à la petite table dont deux nouveaux, le jeune M. d'Avaray (1) avec qui j'étais revenu, et qui était en belle passe, venant d'épouser, comme M. de Lugeac, une demoiselle de Baschy, et M. le comte de - Montmorency, ci-devant Bréval (2), qui m'avait passé sur le corps pour le grade de maréchal de camp, et qui, sans avoir jamais chassé, ni rien fait d'admirable, profitant de la planche que le duc d'Havre avait posée, de souper sans chasser ni rien faire, l'avait, tout de go, fait demander à la Marquise par le baron de Montmorency (3) qui, voulant faire voir son crédit. Pavait demandé, ainsi que M. le prince de Tingry et le comte de Noailles.
Ces deux exemples en attireraient, sans doute, d'autres, et il était assez désagréable, aux anciens et à moi qui, depuis quatorze ans (4), étais souvent, comme disait Souvré, au galop pour toute nourriture, de voir des camarades acceptés sans aucune peine.
(1) Charles-Théophile de Béziade, marquis d'Avaray, brigadier en 1740, maréchal de camp en 1744, épousa, le !•' juillet 1734, Élisabeth-Guilelmine- Gharlotte de Baschy. Il mourut en 1757.
(2) Joseph-Maurice Annihal, comte de Montmorency, marquis de Bréval (1718-1762), né en 1717, maréchal de camp le 1" janvier 1748, lieutenant général le !•' mai 1758, avait épousé, en secondes noces, le 3 octobre 1751, Marie-Jeanne-Thérèse de Lespinay de Marteville.
(3) Anne-Léon, baron de Montmorency, né en 1705, maréchal de camp en 1745, menin du Dauphin en 1746, lieutenant général en 1748, chevalier d'honneur de Madame Adélaïde en 1750, avait épousé en secondes noces, le 23 octobre 1752, Marie-Madeleine-Gabrielle de Gharéttc de Montebert.
(4) François-Louis LeTcllier, marquis de Souvré ;i704-1767;, maître de la Garde-robe du Roi, maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1748, avait épousé en troisièmes noces, en 1738, Félicité de Sailly.
Il y avait encore, à cette petite table, le Grand maréchal, M. de Lassus, M. de Montrevel et M. de Villeroy.
Le 2 août, il y eut toilette : les ambassadeurs y vinrent. Je vis, pour la première fois, la Marquise, depuis la perte de sa fille (1), coup affreux dont je la croyais écrasée. Mais, comme trop de douleur aurait fait trop de tort à sa figure, et peut-être à sa place, je ne la trouvai ni changée, ni abattue, et, par un de ces miracles, de Cour qui sont fréquents, je ne la trouvai ni plus mal, ni affectant Vair plus sérieux. Cependant, elle avait été rudement frappée, et elle était vraisemblablement aussi malheureuse intérieurement qu'elle paraissait heureuse extérieurement.
J'allai prendre mon café chez le duc de Gesvres pendant son dîner, car, tant queje pouvais, je ne dinais jamais, et je lisais pendant ce temps-là, ayant un livre dans ma poche. J'en lisais alors deux bien bons : Les avantages et désavantages de la France et de la Grande-Bretagne^ et La politique, de M. de Cormiers (2).
Nous allâmes, ensuite, à la paume, qui est plus en usage à Compiègne qu'ailleurs, voir jouer un jeune homme nommé Massons, qui gagnait tous les maîtres, et était charmant à voir jouer. Aussi les belles dames pariaient-elles bien pour lui. Le soir, chez le Roi, M. le prince de Soubise et M. de Chaulnes me prièrent, comme je Tavais désiré, à souper chez la Marquise, de sa part. J y fus à la fin du grand couvert. J'y trouvai beaucoup plus de dames que je ne croyais, et j'y
1 Alexandrine, fille unique de Le Normant d'EtioUes et de Mme de Pompadour, était morte à l'âge de 11 ans, le 15 juin, au couvent de rAssomplion où elle était élevée. Elle devait épouser, un an et demi après, le duo de Picquigny, fils du duc de Chaulnes.
2 Le titre exact du premier ouvrage est Remarques sur les avantages et les désavantages de lu France et de la Grande-Bretagne^ par rapport au commerce et aux autres sources de la puissance des Etats, traduction de l'aQglais du chevalier John Nickolls. Amsterdam (Paris), Estienne, 1754, in-12.
Quoiqu'en dise le titre, ce livre n'est pas une traduction, mais a été composé par un maître en la chambre des Comptes, nommé Plumard de Dangeul, né en 1722; il eut trois éditions en deux mois.'
Quant au second ouvrage, La politique, de M. de Cormiers, le nom de son auteur doit être incorrectement écrit, car nous n'avons pu le découvrir nulle part.
soupai pour la première fois. Nous étions, à prendre par ma gauche, Mme de Mirepoix, le prince de Soubise, Mme de Pompadour, M. de Chaulnes et le baron de Montmorency, (qui ne se mirent pas à table), la baronne de Montmorency, M. de Sourches, Mme d'Estrades, M. de Poyanne, M. de Croissy, Mme de Châteaurenaud, Mme de Maulde (1), Mme de Rochechouart et moi. Je fus un peu embarrassé d'abord, mais, trouvant Mme de Maulde qui ne demandait qu'à parler, qui m'entreprit sur les propositions de son fils avec le petit de Ghistelle, je me remis. Pendant le souper, M. de Soubise me cajola beaucoup, par rapport au camp, ce qui me donnait, comme je l'avais prévu, de la facilité à briller à la Cour, et il avait la bonté de me beaucoup faire valoir.
C'était un vendredi : je fis maigre, malgré les plaisanteries que Ton me fit, et je ne me défendis point du tout d'être dévot, ce qui, là comme ailleurs, donnait plus d'estime que de mépris, tant il est vrai que tout le monde est forcé à estimer ce qui est bien, et peut-être encore plus ceux qui s'en éloignent.
Nous étions pressés, la table ordinaire de Mme de Pompadour étant peu nombreuse. Elle était alors dans son nouvel appartement, de plain-pied par delà celui du Roi, fort bien logée. Après le souper, le Roi y vint, comme à son ordinaire; il ne joua pas, nous fit asseoir en grand cercle; la Marquise badina avec lui, à demi bas, au sujet de l'affaire de M. de Chaulnes, que Ton comptait arranger par le démembrement de l'Artois (2). Le Roi parla, avec une mémoire et une justesse étonnantes, avec M. de Soubise, de toutes les places des Pays-Bas, des officiers et de ses dernières campagnes. 11 avait le plus grand air, étant le plus bel homme de sa Cour, ayant un air fier et noble ; et il parlait à merveille de tout, et, hors qu*il ne présumait pas assez de lui-même, qu'il avait trop de peine à prendre un parti, et qu'il se laissait, par là, trop mener, il avait, d'ailleurs, tout
(1; L'auteur a écrit Mme de Mode^ mais il doit s'agir de la comtesse do Maulde, dame de Mesdames de France.
(2) V. la note 4 de la page 279.
ce qu'il fallait pour faire le plus grand Roi du monde, ayant de l'esprit, du savoir, de la mémoire, étant brave, actif, inratigable, bon et ferme quand il le fallait. Il ne lui aurait fallu que la moitié de la gasconnade et du grand et décidé et magnanime de Louis XIV, et peut-être la France n'en auraitelle été que plus malheureuse. Pour alors, Mme de Pompadour avait toujours le principal crédit. Après elle, MM. de Soubise, de Machault et d'Argenson, mais tous y allaient en tâtonnant, car quelquefois il n'en faisait qu'à sa tète, et faisait bien.
Le 3 août, j'allai au levé, où je vis MM. de Séchelles, de Beaumont et de Moras, après qui tout le monde courait, comme on peut croire. Je renouvelai mes compliments d'amitié, et eux les assurances de rester de mes amis^ et M. de Moras de finir toutes mes affaires avant de nous quitter.
Nous chassâmes le sanglier : c'était un équipage charmant et celui que j'aimais le mieux. Il n'y avait que des chiens venus d'Angleterre. Ils prétendent que même leurs enfants élevés en France n'ont pas le même fond, la même bonté, ni la même vitesse. Nous attaquâmes dans les jardins de Pierrefonds, ce qui fit un des beaux laisser-courre ordinaires de Caltelas (1). De là, après avoir couru à toutes jambes deux heures dans la forêt, le Roi le tua roide vers le milieu, et de bonne grâce, comme à son ordinaire. C'était un grand vieux sanglier. Le Roi aimait toujours également la chasse, quoique devenant gros et pesant ; aussi personne n'y a-t-elle fait tant de temps de galop que lui, et y courait -il bien vigoureusement.
De là, on attaqua tout de suite un quartier qui, nous ayant fait courir deux heures, décida le Roi à quitter et à s'en retourner avec tout le monde. Pour moi, le cherchant, je trouvai la chasse et, n y pouvant résister, je la suivis avec ardeur, malgré la crainte de crever ma bonne Biche. Nous courûmes jusqu'à la nuit. A la fin, les chiens devinrent plus forts que le sanglier et, l'ayant bien rapproché, nous fîmes
(1) Caltelas, nom du piqucur qui dirigeait la chasse.
une fin de chasse charmante. A Tentrée de la nuit, il fut forcé tout à fait et, tenant bien dans des fourrés, la retraite le tua au milieu des chiens. Nous travaillâmes à le tirer, et je m'y amusai fort. Nous étions à près de trois lieues de la maison. Ma bête devait être rendue.
Cependant, j'étais fâché de manquer TOrdre. Je revins, toute la route de la Mare aux Canes, au grand trot, et j'arrivai bien las au château^ où je m'habillai en un instant et courus à rOrdre, qui n'était pas encore donné, le Roi s'étant baigné au retour. Je lui dis la belle fin de la chasse ; il me nomma le soir et, pendant le souper, me parla beaucoup de la chasse et de mon goût pour elle. M. de Soubise appuya, et cela me valut plus de familiarité qu'à l'ordinaire.
C'était un jour maigre, et^ depuis un an, les dames n'y soupaient plus ce jour-là. Nous étions : le Roi, et, par sa gauche, Poyanne, Montalembert, baron de Montmorency, moi, comte de Brionne, duc de Villeroy, de Fleury, MM. de Sourches, de Croissy, comte de Montmorency, M. de Beaucaire, de Montre vel, marquis de Villeroy, d'Ecquevilly^ milord Clare, prince de Monaco, duc de Chaulnes et prince de Soubise. Les dames ne paraissant pas, le Roi y alla et nous congédia de bonne heure.
Le 4 août, je vis ensemble, chez le Roi, MM. de Séchelles, de Beaumont, de Moras^ M. de Soubise et les députés de Flandre, et je me joignis à eux, y étant avec considération. Ainsi, cela faisait comme tous compatriotes et qui ne demandaient que le bien du pays, mais qui ne le faisaient pas toujours. Je pris mon café chez M. de Gesvres et je jouis de Tagrément d'être bien logé et à portée pour m 'aller reposer et lire. Il y eut grand couvert et, comme on ne put voir la Marquise ce jour-là, et qu'elle ne m'envoya pas prier, je revins me mettre en robe de chambre et souper tranquillement chez moi, tout ce cahos ne m'empèchant pas de rester un peu philosophe, à mon ordinaire.
Le 5 août, dernier jour du voyage, je fis la chasse du cerf. Il y eut deux refuites terribles, et elle alla à toutes jambes. Pour ménager mes chevaux, je ne suivis pas, et je ne rejoi-
gnis que lorsqu'on attaquait le second. Le duc d'Orléans y était, qui courait bien, malgré son gros ventre. J'allai dire au Roi que le second cerf était attaqué. Je le trouvai qui tirait des faisandeaux dans un parquet. Je lui en vis tuer une vingtaine avec plaisir, et un bartaveau. La chasse ayant passé auprès, il la suivit. Elle fit une pointe à toutes jambes, qui nous mènerait trop loin, à ce que nous croyions, et je revinsà cheval avec milord Clare. Hors M. de Beaucaire, nous soupàmes tous chez le Roi, n'y ayant presque plus personne, à cause de la fin du voyage. Le Roi me parla beaucoup, grâce à M. de Soubise, et au sujet du camp. Je me remis, comme je le désirais, en intimité, et je finis cet agréable et curieux voyage de Compiègne par avoir le bougeoir.
Le 6 août, je partis de Compiègne à dix heures. A Senlis, je pris le long des regards des fontaines, examinant celles qui conduisaient les eaux jaillissant à Chantilly. J'y arrivai par la tète du canal. Je m'y promenai une demi-heure à pied, avec plaisir, et j'admirai les belles carpes et tout ce beau lieu. 11 n'y avait personne, Mme la princesse de Condé étant à Paris, heureusement grosse : de là par les sables, et, trouvant l'équipage de M. le comte de Charolais qui chassait, ce qui me fit venir l'eau à la bouche, surtout apprenant que le prince de Condé, avec M. d'Ârmentières seul, venait de tuer près de 200 faisandeaux, je poursuivis mon chemin et j'entrai à Sarcelles où je vis une chienne que je faisais dresser. Je tuai un perdreau, et, reprenant ma chaise au moulin, j'allai à Saint-Denis où l'on m'avait envoyé des chevaux. Comme j'en changeais, Mme de Pompadour passa, seule dans sa petite voiture, fort vite. Le Roi allait venir. En arrivant à Paris, j'allai descendre aux Théâtins, pour prendre jour avec le Père Héricourt et ne pas perdre de temps à me remettre. Je fus à rhôtel parler à plusieurs personnes que j'avais fait venir, et, à 9 heures, je partis pour Ivry où je trouvai ma mère et mes enfants en parfaite santé.
Le 9, ayant passé deux jours à jouir agréablement, en famille, de ce beau lieu, j'allai dîner, c'est-à-dire prendre du café au lait, car je ne prenais que cela, alors, pour être libre
et actif tout le jour, car, quand je mangeais, la difficulté de la digestion me rendait souffrant et incapable de tout le reste de la journée, qui était perdue.
J'appris, chez M. de Guerchy, que nous étions à la veille de nous accommoder avec la Maison d'Harcourt, ce qui était bien à désirer, évitant onze procès. Le soir, j'allai à Versailles où le Roi soupa dans ses cabinets^ mais, n'en ayant pas été, je soupai chez Mme de Marsan, qui était bien excédée de sa place, ayant une peine considérable, au lieu qu'elle pouvait ne faire que jouir en délices de 100.000 livres de rente.
Le lendemain, je vis toute la famille royale, mais je ne fis rien de mes affaires, et ne pus voir les ministres, qui déménageaient et s'arrangeaient dans leur nouvelle maison : M. de Séchelles chez M. de Machault, celui-ci chez M. Rouillé, et M. Rouillé chez feu M. de Saint-Gontest, qui avait fait place et donné jour à ce grand arrangement.
Je revins, par un beau temps, à Sèvres. On rechargeait le chemin ferré : comme j'avais toujours travaillé sur les grands chemins, j'y fis mes remarques, dont je donnai, quelques jours après, un mémoire à M. de Trudaine (1). Je descendis devant les Tuileries, et j'allai monter sur le piédestal de la statue du Roi, et me mettre à l'intersection des deux alignements pour prendre les points. Mme de Pompadour nous ayant fait la description du plan arrêté de cette place, je l'examinai et je trouvai qu'elle aurait des beautés et que son grand avantage était d'être une des moins coûteuses, et celle où il fallait le moins d'abatis et d'embarras. D'ailleurs, elle n'ornait pas Paris, ce lieu n'ayant pas besoin d'ornement. Elle faisait dire que l'on mettait le Roi dehors de Paris, comme s'il n'eût pas mérité... etc., etc., et toutes sortes de misères pareilles (2). Il est certain que mon projet
(1) Daniel-Charles Trudaine ',1703-1769), d'abord conseiller au Parlement, puis intendant d'Auvergne, conseiller d'État ;i734), intendant des Finances et directeur des Ponts-et Chaussées ; membre honoraire de TAcadéniie des Sciences en 1743.
\^2) La première pierre du piédestal destiné à la statue de Louis XV avait été placée en 1754, mais c'est seulement le 20 juin 1763 que la statue, œuvre de
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déplaçait trop de citoyens, mais il ornait Paris d^une façon bien autrement utile.
Etant entré dans les Tuileries, que j'admirais en artiste et philosophe, comme j'allais seul en rôvant, je trouvai M. Lemonnier (1). Des goûts pareils nous liaient. Je m^assis sur l'herbe avec lui et m'y oubliai. Je lui montrai la figure de la quadrature du cercle, de M. le chevalier de Causans (2) qui avait trouvé à faire un carré à centre vide égal et semblable à un cercle à centre plein. On avait beau lui dire que ce n'était pas la même chose^ c'était sa folie^ et il m'en avait entretenu une heure, la veille. De là/ nous parlâmes télescopes : je voulais le faire revenir de la prévention contre celui du Père Noël. La nuit étant belle, je lui proposai d'aller préparer le sien pour voir Saturne. J'allai prendre un fiacre, passai à l'hôtel, et, de là, chez lui, aux Capucins où nous examinâmes avec plaisir, par une superbe nuit, Sa* turne et trois de ses satellites. On voyait avec les yeux l'ombre de Saturne sur l'anneau, et l'ombre de l'anneau sur Saturne, et le tout paraissait d'environ deux pouces sur son grand diamètre. Le Père Noël, chez qui j'en allai parler, assurait le voir, dans le sien, plus d'un tiers plus grand, et avoir remarqué des inégalités montueuses sur une de ces ombres, ce qui est une découverte.
De là, j'allai souper chez Mme de Guerchy, fort tard, et coucher à Paris. Le 11, j'allai à la grand'messe aux Petits Augustins. De là, chez le prince de Soubise, raisonner du camp. Il me permit d'aller à Aubervilliers, où il n'avait pas même été encore. Je vis tous mes gens d'extraordinaire pour
Bouchardon, fui érigée. Quant à la place elle-même, on sait qu'elle était à peine achevée en 1770, lors de la catastrophe qui attrista les fôtcs du mariage de Louis XVI.
i Pierre-Chnrles Lemonnier vl713-17l»îr, astronome, membre de l'Académie des Sciences, professeur au Collège Uoyal ^Collège de France).
1'} Joseph-Louis Vincens de Mauléon de Causans, chevalier de Malte, colonel du régiment de Gonti (infanterie^ lieulennnt de Hoi de la principauté d'Orange, marié à Avignon en 1760, avec Marie-Madeleine-Pauline de Villeneuve.
11 prétendait avoir trouvé la solution de la (juestion de la quadrature du cercle, et a publié divers ouvrages sur ce sujet.
le camp, et je fus occupé, ce jour-là, et surtout les suivants, avec le maître d'hôtel de ma mère, à arrêter un cuisinier, son aide, un rôtisseur pâtissier et officier d'extraordinaire pour le camp, et atout acheter et faire partir.
J'allai dîner chez Mme de Beuvron : c'était son jour des médecins et de M. de Gaylus (1), tous gens d'esprit et de peu d'ordre dans la tête. Je vis, de ce séjour de Paris, que Ton peut fort bien y passer agréablement un été, tant pour la bonne chère que l'on fait en fruits, et mieux que dans aucune campagne, que par l'agrément des promenades et parties à faire autour, et des sociétés de savants et d'artistes dont on jouit plus librement. Tous ces médecins et malades Défaisaient que manger les choses les plus malsaines. De là, je me retirai toute Taprès-dlnée aux Théàtins où je passai plusieurs heures à me bien remettre, et je rendais grâce à Dieu de ce qu'il permettait que, malgré le cahos où je vivais, je restasse Tesprit et le cœur libres, et désirant être tout à Dieu. Je sentis combien la joie et la tranquillité de la conscience est un délice et un plaisir vrai et sans mélange.
Le 12, je retournai à Paris chez M. de Guerchy, pour la conférence et l'accommodement. Il me mena chez Desjobert, où nous trouvâmes M. d'Hautefort consentant à l'accommodement. Il ne restait que moi : je me fis rendre compte du fond des choses. Je vis qu'il était plus avantageux de s'accommoder, surtout pouvant donner les formes pour les mineurs, et j'y consentis aussi. Cet accommodement était fait à rinsu de la comtesse d'Harcourt^ que l'on craignait, et qui en devait être furieuse, et il était ménagé par M. l'abbé Griffet (2)
(1) Anne-Claude Philippe de Tubières de Grimoard de Pestcls de Lévis, comte de Gaylus (1692-1705), archéologue et écrivain dont les œuvres littéraires ont été réunies sous le titre à! Œuvres badines (1787), rédigea en outre les célèbres Souvenirs de Madame de Caylus^ sa mère, sous la dictée de laquelle il les écrivit .
(2) Le P. Henri GrilTet, jésuite, né en 1698, continuateur de l'Histoire de France <hi P. Daniel pour les règnes de Louis XIII et Louis XIV, auteur du Traité des différentes preuves qui servent à établir la vérité de V Histoire (1796 , ouvrage où il examine la question de l'identité du Masque de fer, fut un des défenseurs les plus zélés de son Ordre contre les Parlements, et expulsé en 1764. Il mourut à Bruxelles en 1771.
et par Desjobert, qui s'y était mis tout entier, ce qui était bien à sa gloire, et bien rare pour un procureur. Le duc d'Harcourt nous garantissait de tout et se chargeait de tout vis-à-vis son frère. Cet heureux accommodement fut signé le 16 août, chez Mme de Beuvron.
Le 13, pour profiter de la permission que M. de Soubise m'avait donnée, en faveur du camp, d'aller à AuberviUiers le premier de tous, et même le seul de Tannée, j'y allai: j espérais y tuer cent pièces, mais le chaud fut affreux. Je ne rapportai que soixante six pièces, en cent cinquante coups.
Le 16 au soir, j'allai souper, avec le Roi, à Ghoisy. Gomme c'était vendredi, leB dames ne soupèrent pas à table. Nous étions moins de monde qu'à l'ordinaire. Le Roi fut fort gai et aimable. On parla beaucoup de la chasse à tirer, dont c'était le moment, et qui nous occupait presque tous. Je revins par un beau clair de lune, me menant dans une petite chaise, comme c'était la mode alors. Le 17, je chassai pour tâcher d'aller jusqu'à cent pièces, mais je tirai mal, j*en perdis, et je ne tombai pas sur le gibier; la halte que je fis, en ayant grand besoin, dans Saint-Denis, me fit perdre deux heures, et je ne rapportai que 76 pièces.
Le 19, je retournai tout finir à Paris et tout faire partir pour le camp.
Le 20, je fus obligé d'aller à Versailles prendre congé, étant employé. J'allai à Paris, à la poste aux chevaux, en prendre pour ma chaise, et, mes paquets n'étant pas faits, et comptant revenir tout de suite, j'allai seul à Versailles. Il faisait un chaud brûlant : un excellent cheval de brancard que j'avais, et que le postillon laissa essouffler, creva raide à la montagne de Viroflay. Il n'avait pas paru fatigué : tout d'un coup, il balança, puis tomba. M. le chevalier de Nicolaï (1), qui me suivait, me ramassa fort poliment et me mit sur ses genoux.
(1) Antoine Chrétien de Nicolaï 1712-1777), chevalier de Malte en 1715, lieutenant général en 1748, maréchal de France en 1775, avait épousé, en 1763, Maric-Ilyacinthe Ralet de Chalet, veuve de Claude Barthélémy de Bonnefont, receveur général des Domaines.
En arrivantpcès de Versailles, nous trouvâmes un attelage* dont deux autres chevaux étaient crevés.
Je pris congé de tout le monde en peu de temps. Je fus chez^ M. Rouillé qui donnait son premier dîner de cérémonie aux étrangers : il disait qu'il en avait plus qu'il ne luien fallait^ et paraissait un peu écrasé de la besogne. C^était une bellecompagnie de quarante- cinq ambassadeurs, ministres ou grands seigneurs. étrangers.
Le 21, je partis à neuf heures. A la Chapelle, je rtrouvai M. le comte de Charolais qui dînait dans une salle basse de la Poste. Comme il me voyait, je descendis et je restai une heure à causer chasse avec lui. Il dînait à fond, pour se préparer à aller tirer là autour, et il venait exprès de Paris pour cela, par goût et désœuvrement. Cela m'ayant retardé, je n'arrivai que de nuit noire à Champien, où je trouvai tout le monde avec un air embarrassé. On me dit que mon beaufrère était dans sa chambre et, y étant monté, j'appris qu'il avait été culbuté et blessé, la veille, par un cerf. Il était avec son équipage au. lancer, foulant dans le fourré, avec la; meute. Le cerf bondit d'effroi, et, le rencontrant, le culbuta et lui donna un coup d'andouillers dans la fesse, mais sans danger. Il perdit beaucoup de sang, mais revint à cheval. Le même cerf culbuta son piqueur, et lui donna un coup d'andouillers plus sérieux dans la cuisse. Voyant qu'il n'y avait pas de danger, je n'en fis que rire avec M. d'Hautefort,^ qui en avait pour huit ou dix jours dans son lit.
Le 22, étant parti à neuf heures, j'allai de suite à Valen-^ ciennes, où j'arrivai de grand jour.
(1) A Condé, M. de Groy visite les travaux de l'église et de l'hôpital, qu'on achève. Chasses àrilermitage, visite àBelœil. Arrivée du prince de Souhise avec une nombreuse cour. Préparatifs du camp d'Aimerie.
Aux manœuvres, M. de Gro}', qui commande en chef pour ,1a première fois, obtient un plein succès.
Le li septembre, arrivée du prince de Condé. M. de Soubise donne, à l'occasion de la naissance du duc de Berry, une fôte suivie d'un Te Deutn. Le 16, M. du Mesnii exécute un fourrage auquel M. de Croy est chargé de s'opposer,
ce qu'il fait avec une entièiT réussite. Les compliments ne lui manquent point.
Bataille générale, le 20. Le 22, arrivée du maréchal de Belle-Tsle et de M. de Paulmy. Nouvelle bataille, le 25, en leur honneur et nouveau succès pour M. de Croy (lui, le soir, reçoit à dtner, dans une grange, le maréchal, le ministre et M. de Soubise, outre une centaine de personnages, dont les commandants de corps.
Les jours suivants, continuation des manœuvres. Déimrt des troupes le 29, et réception d'une lettre flatteuse de M. d'Argenson.
Visites au château de Solre, h Maubeuge, àBeaudour, à Belœil où le prince de Ligne a pour hôtes le prince Charles et le prince Esterhazy.
Rentrée à THermitage le 6 décembre, et à Paris le 27.
Je reprends mes démarches au sujet des honneurs, — La cérémonie de l'Ordre, le 1«'' janvier 1755. — Une conversation avec M deSéchelles.
— Le comte de Priego. — Le prince de Gonti. — Le comte d'Argenson. — Le marquis de Marigny. — Le jour des rois, à Trianon. — Amabilité de Mme de Pompadour à mon égard. — Joie et déception : sa réponse à ma mère. — Une conversation avec Tabbé de la Ville.
— Mort de la maréchale de Belle-Isle. — Fêtes du carnaval. — Préparatifs de guerre avec l'Angleterre. — Mon voyage à Gompiègne, le 24 juillet. — Je présente des mémoires sur la guerre et la politique extérieure, au comte d'Argenson, à M. de Séchelles et à M. Rouillé. — Ghasses. — Retour à Paris le 30. — Souper à la Meute.
— Disgrâce de la comtesse d'Estrades. — Nouveau voyage à Gompiègne. — L'opinion publique et la guerre. — Mort du prince de Dombes. — Plaisanteries que me vaut l'emprunt d'un habit de deuil.
— Mort du comte de Toulouse-Lautrec. — Suite de mes démarches pour le cordon bleu, auprès de Mme de Pompadour. — Délicatesse de ma situation à l'égard du duc d'Havre. — Je soupe chez la marquise. — Voyage à Choisy. — Gandidats aux charges du prince de Dombes. — Ghasses à Saint-Denis, à Saint-Ouen, à Aubervilliers.
— Travaux dans mon hôtel, rue du Regard. — Affaires du Glergé. — Visites à Versailles. — Réception de M. de Witzthum, ambassadeur du roi de Pologne. — Le Dauphin et la Dauphine. — Départ pour l'IIermitage, le 24 octobre; retour à Paris le 2 décembre.
294 JOURNAL DU DUC DE GROt
— Je m'installe, avec ma mère, dans mon hôtel. — Mes démarches pour le cordon bleu appuyées par M. de Soubise. — Entrevue avec Mme de Pompadour et M. d'Argenson. — Gomment le Roi nomma le maréchal de Belle-Isle commandant général des côtes de France.
— Je demande à être employé sous les ordres du prince de Soubise.
Je trouvai, en arrivant, ma mère qui m'attendait avec impatience pour suivre l'affaire des honneurs, qu'elle avait «ntamée en parlant à MM. de Séchelles et Saint-Florentin. Malgré la difficulté, ils ne la dissuadaient pas d^agir.
Je vins tout de suite, dans mon cabinet, combiner l'affaire, «t j'en formai un plan suivi dont le prétexte (tout se faisant alors, à la Cour, par les mariages) était des vues du mariage <le mon fils, pour lesquelles nous avions absolument besoin •d'une assurance secrète, si l'on veut (le secret nous ayant réussi Tannée dernière) de l'avancement des honneurs. Je résolus de montrer le brevet de la grandesse du duc de Croy, qui parait fait pour le chef de la Maison (1), et de le faire valoir comme assuré. Nous convînmes de suivre ce plan.
Ma première démarche fut de demander une audience de M. de Soubise. Je l'eus le 28 décembre. 11 me dit qu'il ne fallait pas demander à cause que l'on avait accordé à M. d'isenghien, parce que c'était tout ce que l'on craignait à la Cour de faire des planches ; qu'il craignait qu'on ne dise qui bono; que c'était une chose à tâter pour tâcher d'en obtenir au moins quelque promesse pour l'avenir.
Il me dit, pour le Cordon bleu, dont je ne lui parlais^pas, que j'étais trop modeste; qu'il fallait me mettre après; que, pour la deuxième promotion, la plupart des charges étaient remplies et l'avaient, et que mes anciens à l'avoir avançaient. Suivant le calcul que je fis d'après cette conversation, il n'y en avait, en tout, que trente-cinq qui pouvaient l'espérer devant moi. De ceux-là, il n'y en avait pent-ètre
(ly La graudesse d'Espagne de prcniiôre classe avait été conférée par lettres patentes de Philippe, roi d'Espagne, en janvier 170C. à Ferdinand-Gaston- Joseph-Alexandre Lamoral, duc de Croy, comte de Rœiilx, prince da Saint- Empire, chef de la Maison de Croy, et à ses héritiers.
pas vingt qui Tauraient. Il y en avait six de vacants, vingtcinq vieux qui ne pouvaient aller loin, de sorte que, rien que comme courtisan, suivant ce compte, je pouvais Tespérer à Tàge de quarante-quatre ou quarante-cinq ans. Je balançai cela avec le désir que j'avais de tâcher de l'avoir plutôt par l'ambassade d'Espagne, où ilparaissait que j'avais bean jeu, si je faisais ce- qu'il fallait pour Tavoir. Mai», ce qui changeait la thèse, c.*est que M. de Soubise me dit aussi qu'il voyait la guerre prochaine et inévitable, et qu'il comptait que M. de Belle-Isle commanderait la grande armée en Flandre et s'y attendait,, et qu'on armait vingt-sept vaisseaux à Brest, pour le Canada. Cette conversation curieuse ma fit faire bien des réflexions. D'ailleurs, il me iitbeaucoup d'amitiés et je vis, par la considération avec laq.ucUe le militaire qui était là me traitait, combien le camp m'avait rondu service.
Le !•' janvier 1755, je via la cérémonie des Cordons bleus. Je m'instruisis à fond, avec M. de Clérembault (1),. des gradations d'honneur de l!Ordre, et je vis qu'il n'y avait que les ducs ou Grands d'Espagne qui y eussent des prééminences ; que tous les autres étaient confondus à leur rang de réception, appelé rang de gentilshommes, et que le brevet d'honneur n'empêchait pas d'être à la queue de ton». Le duc d 'Havre pouvait être: à lai tête da presque tous les ducs par 9on rang de Grand d'Espagne, ce qui commençait à faire criar d'avance. Aussi croyail-on que l'on ne lui laisserait compter sa grandesse que de l'entrée en France, ce qui pourrait déplaire à l'Espagne ; enfin, c'était une affaire. Avec mes honneurs du brevet, je n'avais rien : celai me tentait moins de l'avoir simplement, et plus da devenir Grand d'Espagne.
Je parlai d'abord de mon affaire des honneurs à M*, de Séchelles : il dit qu'il ne les voyait pas demandables, et que je devais: tendre à fhire, par mes services militaines,. ériger en duché-pnirie la terre d& Beaufort en Artoi», sous le nom.de
(1 Nicolas-Pascal Clérembault, généalogiste des Ordres du Roi, successeur de Pierre CUérenibauU (1B51-4740), céda, eu 1735, son cabinet à l'Ondre du Saint-Esprit.
296 JOURNAL DU DUC DE CROt
Croy. Ce conseil était bon, mais bien éloigné et incertain. Le lendemain, je renouai cette conversation et lui proposai le moyen des négociations. Il l'approuva, et me dit que, si on réussissait, on pouvait, par là, aller à tout, mais il insistait toujours sur son premier plan.
Voyant que je n'en pouvais tirer autre chose, je lui parlai d'amitié sur sa place, la joie et les espérances qu'on avait de l'y voir, et que le plus grand êoup qu'il pouvait faire, qui l'immortaliserait, serait, sans augmenter les charges des peuples, de diminuer les folles dépenses de la Cour, et qu'étant aussi bien, en commençant, il pouvait tout hasarder et profiter du moment. Il me répondit que je devais trop connaître les Cours pour croire que l'on put hasarder d'y mettre la réforme.
La surveille, nous avions appris que M. le comte de Priego> frère du duc d'Havre, venait d'obtenir le régiment des Gardes Wallonnes. J'en fus dans une joie inexprimable : c'était son oncle qui avait levé ce régiment et avait été tué à sa tête, son père qui l'avait eu et quitté avec les chefs pour en soutenir les droits. Nous nous étions toujours flattés que le comte de BeauFort l'aurait eu, et il avait été tué à leur tète, et j'aurais été bien fâché de le voir manquer à un Croy qui était à portée de l'avoir.
M. de Priego était, depuis quelques années, enfoui à Cordoue avec sa femme, qu'on n'en pouvait arracher. Cela nous avait fait craindre, mais Mme d'Aritza, sa sœur, femme d'esprit et de mérite, ne s'était pas endormie, et avait si bien agi auprès de la camerarîa de la Reine, mère de son mari, femme respectable et d'un grand crédit auprès de la Reine qui en avait beaucoup auprès du Roi, qu'elle l'avait emporté.
J'allai, au sortir de chez M. de Séchelles, voir le maréchal de Noailles, qui me dit les plus belles choses au sujet de M. de Priego, et de la joie qu'il en avait, mais je n'en pus tirer que des compliments pour mon affaire des honneurs, dont je lui parlai vivement. Il me dit deux choses particulières : que le comte de Solre (1), quand on lui avait demandé,
(1) Philibert-Emmanuel-Ferdinand-François de Croy, comte et prince de Solre. (V. page 2, note 1.)
en entrant en France, ce qu'il voulait, avait demandé le Cordon bleu, ce qui lui avait fait manquer Tautre. J'ai pourtant toujours ouï dire des contemporains qu'il n'avait rien demandé, et manqué en partie par modestie et sa belle réponse (1). — L'autre, que la Maison d'Isenghien n'aurait jamais eu les honneurs, s'ils n'avaient pas fait croire qu'ils les avaient en Espagne. Voyant que, de ces deux côtés, je ne pouvais faire agir, je me retournai d'autres.
Pendant les Rois, je fis deux voyages à Trianon : la Marquise y avait toujours le plus grand crédit pour les grâces. Il parait qu'elle influait moins aux grandes affaires, puisqu'elle n'avait jamais pu diminuer le crédit de M. le prince de Conti et de M. d'Ârgenson, les deux seuls qui étaient contre elle, et qui se soutenaient par eux-mêmes. M. le prince de Conti, qu'une ambition vive et active poussait à se rendre nécessaire, s'était depuis longtemps ménagé des heures de travail secret avec le Roi, qui Tavait toujours considéré, et les affaires du temps, c'est-à-dire Tanimosité des parlements contre les ecclésiastiques, étant une occasion, il s'était mis du parti du Parlement, après avoir longtemps travaillé, pendant son exil, pour se rendre médiateur. De là, il s'était rendu nécessaire et avait continué de travailler avec le Roi, chez qui il portait de grands portefeuilles, ce que les ministres ne voyaient pas avec plaisir, mais il se soutenait secrètement par lui-même.
M. d'Argenson, homme d'un esprit supérieur, qui menait sa partie de la Guerre « à la grande », et comme voulant y tout changer, avait un travail aisé qui plaisait au Roi : il s'était expliqué avec lui sur la haine ouverte de la Marquise contre lui, et le Roi l'ayant goûté, il se soutenait aussi par lui-même avec Mme d'Estrades. Tous les autres ministres étaient bien avec la Marquise, et la ménageaient.
Le jour des Rois, dans un souper à Trianon, nous étions, à une seule table, environ quarante. Je me trouvai à côté de
(1) Quand Louis XIV, désireux de récompenser le comte de Solre, grandpère de l'auteur de notre Journal, lui eut fait demander par Louvois ce qu'il désirait : « Ce que je mériterai par mes services I » répondit le comte.
M. de Yandières, que le Roi, depuis daux. mois^ avait titré du titre de marquis de Marigny, et avait fait jouir des avantages des personnes de qualité, en le faisant monter dans ses carrosses et manger avec lui, ce qui avait fait assez de bruit. D'ailleurs, il travaillait beaucoup avec le Roi pour sa charge de directeur général des Bâtiments, et il en avait pris de bonnes connaissancesdans son voyage de Rome (1). Nous» raisonnâmes beaucoup bâtiment. On tira les Rois, et précdsément la fève lui tomba. Le Roi cria et fit beaucoup crier : Le Roi boit ! quand il but, ce qu'il fit sans paraître embarrassé. A Tentremets, on tira encore ; M. de Gontaut eut Tautre fève, et M. de Marigny dit : « Nous voilà trois Rois à table ! » ce qu'on ne laissa pas tomber.
Les parties du Roi devenaient de pluS: ea plus nombreuses, ce qui fit que je me retirai petit à petit des chasses et que je ne chassai plus du tout cet hiver. Je faisais ma. cour dans les voyages où j'avais permission d'aller une fois ou deux en me faisant écrire, et, à Versailles, j'y allais moins, ou seulement pour les ministres et les affaires, et je travaillai beaucoup chez moi. Je trouvai que cette manière me confondait moins, me donnait plus de considération, que dix-huit ans de chasses ne m^avaient pas beaucoup avancé, et je résolus de chercher d'autres moyens plus solides de me faire Qonnaitre^ en perdant* moins de temps.
Je fis aussi deux voyages à la Meute. Ce fut dans ces quatre voyages que je suivis ma grande affaire des honneurs.
Le 13 janvier, à la Meute, je crus voir une: vraie lueur d'espérance : la surveille, ma mère avait eu une conférence de deux heures avec le prince de Soubise, qui avait, été pénétré de nos raisons. Il dit que cela était difficile, mais qu'il allait faire de son mieux avec la Marquise, qu'elle était trop heureuse de pouvoir faire l'avantage d'une aussi grande
^1) Signalons aux lecteurs désireux do se i-endrc compte de son administration, le tome XIX des \ouvelles Archives de VArt français, où M. Marc Furcy Raynaud vient de publier le tome 1 de la Correspondance inédite de M. de Marigny avec Coypel, Lépiciô et Gochin, correspondance qui. comprendra 2 vol. in-8% avec table alphabétique des noms.
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Maison, et qu'elle le sentait bien (M. de Soubise agissait toujours en grand seigneur et la faisait agir noblement). En effet, ce 13, à la Meute, il me dit qu'il avait entamé en général, et qu'elle était enchantée de pouvoir nous être utile. Sur cela, je m'approchai de la Marquise, comme elle sortait de table. Elle me fit les mines les plus gracieuse» et toutes sortes de politesses. Dans ce moment, je ne doutai pas de la joie qu'elle avait de pouvoir faire la fortune des grands noms, qu'elle en était flattée, et qu'elle allait emporter mon affaire. Je fus transporté de joie, et j'admirais les Cours, et comme il' n'y a qu'heur et bonheur à savoir prendre les bonnes routes. En effet, je crois que, si le Roi n'avait pas été aussi ferme et décidé contre, nous l'aurions emporté.
A sa partie, on parla du comte de Danois. Elle fit semblant de ne le pas connaître, non plus que Condé, et elle me regardait alors, et nous fîmes, tout le soir, un langage des yeux d'autant plus charmant qu'elle était charmante quand elle voulait marquer qu'elle était favorable, et que sa figure et l'importance des choses que signifiaient ses mines la rendait bien intéressante. J'embrassai de bon cœur le prince de Soubise qui me dit ne lui avoir pourtant pas lâché mes mémoires, ni expliqué toute l'affaire, et je partis bien content. Le lendemain, je remerciai ma mère comme lui devant encore cette réussite, car, de moi-môme, je n'aurais osé entamer l'affaire, et, ayant les plus grandes espérances, je me mis à la suivre vivement.
Le 16 janvier, j'allai trouver M. de Soubise, dans-la grande espérance ; mais je trouvai bien à rabattre : il me dit que, le 14, il avait lu les deux mémoires à Mme de Pompadour ; qu'elle lui avait paru toujours bien disposée, mais qu'elle lui avait dit que, si elle les présentait comme cela, elle était sûre d'un refus formel qui lui fermerait la bouche pour l'avenir ; qu'il fallait tirer en longueur et chercher des prétextes. Ma joie s'évanouit, et je vis le pot au lait par terre ! Je croyais que son crédit aurait fait passer au-dessus de tout, mais voyant qu'elle n'en avait pas assez pour faire ohanger' le Roi de résolution, et connaissant celle où il était de ne pas
accorder de nouveaux honneurs, les bras me tombèrent. M. de Soubise m'encouragea, me dit que je lui avais parlé des vues avancées de mariage pour mon fils, qu'il fallait tàter cela. Je lui parlai de l'ambassade : il approuva cette vue, mais me dit que, la guerre paraissant devoir s'allumer, il fallait voir. Nous convînmes que, pour ne pas laisser tout à fait refroidir les bonnes volontés de la Marquise, j'irais loi dire que j'avais trouvé des facilités.
Le 17, j'allai à Versailles, et j'entrai à la toilette secrète. Elle me reçut sérieusement. Je trouvai une furieuse différence entre une physionomie du 13 et une du 17. Elle me dit qu'elle ne voyait rien à faire pour moi ; que le Roi était aheurté de ne pas entendre parler de pareille grâce. Je fis acte de courage : loin de me rebuter, j'insistai plus fort, en disant que ce n'était pas une nouvelle grâce, mais seulement l'assurance secrète d'avancer, dans un temps encore assez éloigné, une grâce qui me revenait de droite à la mort du duc de Croy. Les grands courtisans entrèrent là-dessus ; je n'osai donner mon mémoire ; je le lui dis. Elle me répondit : « Cela est égal; donnez-le à M. de Soubise ou à moi une autre fois ; je souhaite réussir, mais je n'eu crois rien : n'y comptez pas ! » Je lui dois la justice que je l'ai toujours trouvée serviable et vraie en affaires, et même avec noblesse et sentiment.
Le 19, j'allai chez M. de Soubise. Je lui remis un précis de mémoire suivant le nouveau système ; il me promit de bien appuyer, mais ajouta qu'il ne comptait pas réussir.
Le 20 janvier, j'attendis chez la Marquise que M. de Soubise en sortit. Il me dit qu'elle ne demandait pas mieux, mais qu'elle était persuadée de trouver le Roi inflexible. Alors, je vis l'affaire aussi en mal que je Tavais vue en bien à la Meute, mais je résolus de suivre pour voir si je n'en tirerais pas pied ou aile.
Pour tâcher d'avoir, au moins, quelque promesse ou lettre favorable, je revins à Paris, prier ma mère d'écrire à la Marquise, démarche qui ne laissait pas que de me coûter pour ma mère. Elle s'y prêta au mieux, et, comme elle était souffrante, je fis une belle et forte lettre qu'elle signa, et je Tem-
portai avec de nouveaux précis de raffaire, ne demandant que Tassurance secrète que le Roi voudrait bien m'avancer les honneurs du duc de Croy, qui ne pouvaient me manquer, lors du mariage de mon fils, et pour en déterminer les vues, et je portai avec moi un brevet original de la grandesse du duc de Croy.
Le 29 janvier, j'eus, à Trianon, une assez longue conférence tête à tête, à sa toilette, avec la Marquise. Je lui remis les mémoire s et notes, la lettre de ma mère, et je lui lus en espagnol les articles du brevet du duc de Croy, qui marquent que c'est pour tous les aines de la Maison de Croy, ainsi que le titre de duc de Croy. Elle entendait l'italien (sic) ; elle resta convaincue que cela ne pouvait nous manquer par là^ mais elle m'apprit que le duc d'Ayen, capitaine des Gardes, qui venait de marier son fils, était, ainsi que tous les Noailles, après ; ainsi qu'elle en avait parlé sans pouvoir l'obtenir ; qu'elle était furieuse du refus du Roi (cela fait voir qu'il y avait bien des choses en quoi le Roi tenait bon) ; que, cependant, ses premiers officiers devraient avoir des avantages ; que le Roi n'avait pu les refuser aux importunités de Mme la Dauphine, poussée par l'habile et vieille Brancas, pour le petit de Lauraguais, mais qu'il paraissait s'en repentir ; qu'enfin, si l'affaire du duc d'Ayen, qui devait passer devant, réussissait, elle donnerait mes mémoires et la note au Roi, mais qu'elle m'avertissait (et cela de l'air que je trouvai le plus sinistre) qu'elle était très persuadée que cela ne réussirait pas. Elle ajouta même ces vilaines paroles : qu'elle doutait que même au vrai mariage de mon fils, je l'obtinsse, quoique je l'eusse déjà obtenu pour moi, quand il fut question de mon mariage avec Mlle de La Mothe.
Pour me retourner, je lui parlai du Cordon bleu. Elle me renvoya encore bien loin. Je tàtai doucement l'ambassade d'Espagne; elle me dit ne s'en pas mêler. Je lui dis : « Mais, enfin, ne pourrait-on pas accrocher, par le Ministre, une lettre d'espérance ? » Elle me dit que, si je croyais mieux faire par là, je n'avais qu'à m'y adresser. Je la fis revenir làdessus en lui faisant voir que ce n'était que simple conseil,
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ne voulant me conduire que par ses avis. Elle me dit que, cela étant, elle me conseillait de ne pas pousser cette affaire, étant assuré que le Roi ne voulait plus accorder de ces avancements d'honneur à qui que ce soit, mais qu'elle serait toujours bien intentionnée pour moi.
Comme nous faisions attendre des dames, et que, malheureusement, tout était dit, Je me retirai, j'avoue, malgré ma philosophie, très fâché, tant il est vrai qu'il ne faut pas prendre les choses si à cœur. Mais aussi, on réussit rarement^ si on ne les prend pas ainsi.
J'allai rendre compte à M. de Soubise d'une partie de ceci, ne mettant pas tout au pis, et me plaignant de ce qu'elle ne répondait pas à ma mère.
Le 8 février, j'allai à la Meute et, m'étant approché dans un instant favorable de la Marquise, elle me dit qu'elle avait donné mes mémoires au Roi (cependant l'affaire du duc d'Ayen ne s'était pas faite) ; qu'il avait répondu « qu'il ne fallait pas songer à cela à présent », et qu'elle avait écrit à ma mère. Je me retirai encore assez content de n'avoir pas une exclusion plus formelle. Je revins trouver ma mère qui, en effet, venait de recevoir de la Marquise la réponse suivante de sa main :
« De Versailles, le !•' février. 1155.
» J'ai eu Thonneur de remettre au Roi, Madame, le mémoire » que Monsieur votre fils m'avait donné. Sa Majesté m'a dit qu'elle » n'était pas dans l'intention de rien faire dans ce moment- ci. » Je désire fort que celui qui vous sera agréable ne tarde pas » à arriver, et je me ferai un plaisir de le* hâter.
» J ai rhonneur d'être très parfaitement, Madame, votre très » humble et très obéissante servante.
» La marquise de Pompadour. »
Nous nous estimâmes encore heureux d'avoir accroché cette lettre qui, loin de faire une exclusion absolue, donnait des espérances et pouvait peut-être valoir, dans l'occasion.
Dès le commencement de janvier, quand j'eus appris que
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noQS armions vingt-sept vaisseaux de guerre à Brest , j'étudiai le plan général de l'état de l'Europe et j'allai trouver M. Rouillé qui ne pilt m'écouter beaucoup, et M. Tabbé de la Ville (1) avec qui je conférai, et qui avait la politesse de me dire que j 'états « au poil et à la plume. » Cependant, je n'étais pas de 'son avis, et je disputais vivement avec lui.
Je croyais que Ton faisait mal d'envoyer une flotte au Canada et d'y risquer presque tout ce que nous avions à mettre à la mer ; que c'était réveiller les Anglais et les obliger à voir la sottise qu'ils faisaient en nous donnant le temps de rétablir une marine qui pût balancer la leur ; que cela les forcerait à armer de nouveau en mer où ils étaient si supérieurs que cela les engagerait, si nous avions des avantages en Canada, à dire : « Puisque nous ne pouvons les vaincre par terre, en Amérique, profitons de nos avantages sur mer, et empéchons-les d'envoyer des secours » ; qu'alors ils attaqueront nos flottes et que, pour dédommagement, si nous attaquons, sans bonnes raisons, les Pays-Bas, nous nous attirerons toute l'Europe sur le corps ; que, par toutes ces raisons et bien d'autres, je ne voudrais envoyer que par petits paquets des secours considérables en Canada, qui le mettent en état de se soutenir sans échauffer les esprits, et, pour cela, n'y rien faire de brillant.
Je désapprouvais, dans ce plan-là, notre attaque du fort de Nécessité (2) et tout ce qui paraissait vouloir marquer de la force. Pendant ce temps, je proposais de se mettre réellement en force sur mer.
A ces projets, tout bons qu'ils étaient, M. de la Ville me répondit que le Roi était insulté par les démarches des Anglais sur TOhio ; qu'il était de son honneur de se venger sans se servir de souterrains et que, dès que nous montrerions les dents, toute TAngleterre calerait. (C'était malheureu-
(1) Jean-Ignace de la Ville (1T01-I77i), ancien chargé d'affaires à la Haye (1730), ancien ministre près les États Généraux (1744), premier commis (1748), sacré évêque in parlibus de Tricomie en 1774.
Il était membre de l'Académie française depuis 1746.
(2) Le fort de la Nécessité était situé au sud-est du tac Erié, nu-dessous du fort Duquesne.
sèment le système de notre Conseil.) J*eus beau représenter que, pour montrer les dents, il fallait en avoir, que le vrai déshonneur était de se faire battre, à quoi nous allions tout droit en nous commettant avant d^ôtre en force ;, que, si la flotte partait, elle serait prise et mettrait la France dans une des plus dangereuses positions où elle ait jamais été. On ne m'écouta plus.
Cet hiver fut un des plus rudes et des plus longs. La rivière prit trois fois. Aussi y eut-il bien des malades. La maréchale de Belle-lsle mourut le 4 mars. On la regretta comme une femme de mérite et de courage, et j'avais été témoin, à Francfort, de tout ce qu'elle valait. Son flls (1) achevait alors ses voyages dans le Nord ; il passa deux ans à voyager avec fruit. Les deux messieurs de Lauraguais et lui furent les seuls Français de distinction de ce temps qui aient fait un cours de voyages. Je ne crois pas que c'est par mépris que Ton en voit si peu voyager, mais par l'extrême dépense et le goût des plaisirs auxquels on aime mieux donner.
Cependant, comme le Carnaval était fort court, on voulut en profiter : il n'y eut jamais tant de petits bals particuliers. Les bals d'enfants étaient alors fort à la mode. Ma fille n'y allait pas, ne pouvant y aller qu'avec ma mère, qui n'était plus d'âge ni de santé à l'y mener. On prit le prétexte de la première communion, qu'elle fit à Pâques. Je menai mon fils à plusieurs de ces petits bals. Etant vif à tout, il s'y anima do façon que cela le dérangeait, ce qui fit que je les lui interdis la dernière semaine. Hors qu'il s'emportait un peu dans ces plaisirs, je ne pouvais trop me louer de son caractère, de son envie d'apprendre et de la justesse de son esprit. 11 ne l'avait que trop avancé, et un tempérament prématuré qui m'inquiétait. Sa sœur venait aussi très bien, se formant au mieux, de caractère et de figure, et je remerciai souvent le Ciel d'avoir des enfants qui venaient aussi bien.
1 Louis-Marie Fouquet, comte de Gisors (1732-1756 , colonel du régiment de ('hampagnc en 1749, brigadier en 17o7, blessé mortellement au combat de Grevi'lt, avait épousé, en 1753, Hélène-Julie-Kosalie Muncini Mazarini, fille aînée du duc de Xivcmois.
Les 12 et 13 janvier, j'allai à la noce de Mlle d'Isenghien (1), qui fut superbe. Je me livrai un peu à la dissipation des bals, et je dansai même encore à deux, dont un à Versailles, dont j'étais honteux, ayant trente«sept ans alors, et cela n'étant plus d'usage, quoique j'aimasse encore la danse et que je dansasse encore bien. Les deux plus beaux que j'allai voir furent chez Taimable princesse de Condé, qui attendait le moment d'accoucher, et un superbe chez la princesse de Garignan (2)
Le 13 juillet, j'arrivai à deux heures à Paris.
Ce fut le 19 que j'appris au Palais^ par la voix publique, que les Anglais nous avaient pris deux vaisseaux de Tescadre de M. Dubois de la Motte (4), et qu'on craignait pour le reste. Cette nouvelle mit la consternation, surtout pour les suites que Ton sentit alors, mais trop tard. Je passai devant la Bourse, où je descendis pour la première fois. J'y appris la confirmation de la nouvelle et que Ton s'attendait à tout voir dégringoler, surtout les actions : elles tombèrent tout d'un coup. J'allai, de là, chez M. de Castagnet, raisonner avec M.- de Casaubon (5) qui pensait, comme moi, que nous avions mal fait de nous commettre en mer.
Le 24 juillet, j'allai à Compiègne, où j'appris les particularités de cet événement. Le premier effet qu'il causa à la Cour et parmi nos ministres, fut la consternation. Le deuxième jour, la colère prévalut, et l'on voulait tout tuer.
(li V. la note 1 de la page 123.
v2) Christine-} lenriette de Ilesse-Rheinfels (1717-1778), mariée en 1740 à Louis- Victor-Amédée- Joseph de Savoie, prince de Garignan, lieutenant général des armées du roi de Sardaigne (1721-1778),
(3) Le 29 avril, l'auteur part pour Condé, l'Hermitage et Lille, d'où il est rappelé à Paris par une maladie grave de sa fille.
Il revient, ensuite, à Lille, à Saint-Omer et à Calais, où il s'occupe de ses affaires personnelles, entre autres celles de ses marais d'Audruick, près Calais, et rentre, enfin, à Paris. .
^4) Le comte Dubois de la Motte, mort en 1764, était chef d'escadre depuis 17ol. Il fut promu lieutenant général des armées navales en 1755, et viceamiral en 1761.
^5) Un des syndics de la compagnie des Indes.
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■On dépêcha, sur ce premier mouvement, ordre à M. le doc de Mirepoix, qui était resté, chose rare, auprès de laRégeneej •de revenir sur le champ (i). Ce n'était pas mon avis ; j'aurais voulu traîner une négociation de réparations, pour donner le temps à tous nos vaisseaux de rentrer. Chacun, alors, vit la guerre générale certaine ; on ne parla que de préparatifs ; plusieurs faisaient déjà leurs équipages et, depuis le coup d'œil pareil que j'avais eu, en 1740, à Fontainebleau^ au sujet de la mort de TEmpereur, je n'avais pas vu une pareille rumeur. Les officiers arrivèrent successivement de tous côtés pour demander de l'emploi, et cela tint environ un. mois sur ce. ton-là.
Le 25 juillet, j'allai à la toilette de la Marquise, qui me r£çut au mieux, quoique je n'eusse pas paru depuis plusieurs, mois, et je vis que ce n'était pas l'assiduité, mais les circonstances qui font tout. J'attribuai ce baau traitement à M., de Soubise que je venais de quitter et qui avmit écrit que j'allais arriver, et à la réussite de mon camp de Tannée dernière. Elle me retint d'abord à souper. M., de Mirepoix était arrivé cette nuit. Sa femme était au mieux avec la Marquise. Le Roi vint chez elle à l'ordinaire. M. de Mirepoix y fut appelé. Le Roi le traita très bien, quoiqu'il ne crût pas que nous eussions raison, et qu'il l'eût mandé souvent. Cet après-souper fut curieux. Mme de Leyde y était, et les courtisans ordinaires.
M 'étant mis au fait^ je travaillai avec ardeur à différents mémoires de guerre et de politique. J'en fis un projet de <jampagne pour entrer sur-le-champ dans les Pays-Bas, percer en homme de guerre dans le bassin de Bruxelles, m'emparer de cette place et ensuite de Namur par le château, suivant le mémoire que j'en avais fait sur les lieux. Par là je prouvais qu'en n'y perdant pas un moment, nous pouvions encore, cette année, prendre Bruxelles et Namur, et, nous
(i) Ambassadeur de Fronce en Angleterre, le duc de Mirepoix revint, sans prendre congé, le 26 juillet 1755, à cause de la capture, sans déclaration de guerre, des deux vaisseaux français VAlcide et le Lys, par ramiral anglais Boscawen.
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leTant matin, M-aëstricht. Tannée d*après, et qu'alors nous avions des positions certaines en avant, mais que tout serait bien difficile, si nous perdions un an.
M. d'Ârgenson loua beaucoup mon zèle, me renvoya au maréchal de Belle-Isle, avec qui j'eus une grande conférence do guerre et de politique. Il approuva fort mon plan, me dit que c'était aussi le sien, qu'il avait tout prêt pour cela, mais que nous n'avions nulle raison pour attaquer la reine de Hongrie, que c'était nous attirer inutilement tout le monde sur le corps ; qu'il disait à qui voulait l'entendre qu'il ne fallait pas faire de ceci une guerre de terre, mais une guerre de mer ; que, pour lui, il empêcherait bien encore l'élection du Roi des Romains et que, si Ton avait voulu les payer, il nous aurait procuré la plus grande partie de l'Allemagne pour aijudliaire.
Le voyant penser ainsi, je lui montrai mes plans de politique qui étaient tout conformes aux siens. Aussi les loua-t-il, et je vis que, de bonne foi, il ne désirait pas la guerre. Il ne revenait pas de la perte de sa femme. Il devenait fort sourd et maladif, sa foirtune était à son plus haut ; il ne devait pas commettre sa réputation. Il aurait, je crois, mieux aimé être ministre, qui était son vieux désir, ainsi que son ami M. de Séchelles, qui y était enfin arrivé. Cette conversation acheva de m'ouvrir les yeux sur l'état général de l'Europe, et j'allai travailler d'après cela.
Ayant perfectionné mes mémoires politiques, je les lus à M. de Puisieux qui en fut si frappé qu'il n'en revenait pas, et qui me dit que, si j'étais dans le conseil du Roi, on pourrait en parler, mais que- j'approchais trop près du but pour qu'on pût me répondre. Il me fit promettre de les montrer à M. Rouillé, chez qui il alla plusieurs fois pour lui en parler. En attendant, je les lus à M. de Séchelles, qui loua mon zèle et me dit que tout cela était vrai, mais qu'on devait le savoir. Je raisonnai avec tous les ministres. On me regardait comme travailleur, et je vis que je gagnais dans les esprits, de sorte que ce voyage fut on ne peut plus flatteur pour moi, et m'ouvrit infiniment les yeux.
Quelques jours après, je donnai ce mémoire à M. Rouillé,
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qui en parut si content qu'il voulut le garder et qu'il se déboutonna yis-à-vis de moi. Nous disputâmes quelque temps. C'était un honnête homme et un bon citoyen. Au sujet du premier départ de nos flottes, il m'assura que cela avait été bien balancé et qu'on avait cru ne pouvoir faire autrement; que tout ce que je disais était vrai ; qu'il ne fallait pas de guerre de terre, mais qu'il ne voyait pas que la marine seule (qu'il venait de quitter) pût soutenir trois ans nos colonies, et assez pour que nous eussions le temps d'être supérieurs sur mer, et qu'une guerre de mer attirerait l'autre. C'était là toute la question.
Au reste, comme c'était plus en citoyen qu'autrement que je travaillais, que je sentais comment, sans être aidé et dans le secret^ j'étais éloigné des choses, je proposais mes idées en tremblant et avec la plus grande défiance de moi-même et avec la plus grande modestie, ce qui réussissait. Ce soirlà, chez M. Rouillé, était l'abbé de Bernis qu*on disait revenir de Venise pour passer à Madrid (1)^ M. le duc de Nivernois qu'on disait aller en Prusse, tandis que M. le comte de Noailles allait faire des excuses au roi de Sardaigne, pour Mandrin, ce qui paraissait bien honteux (2).
Le 26 et le 28, je chassai dans ce beau jardin de la forêt de Compiègne, mais trop uniforme, 11 y avait dix-huit mois que je n'avais chassé avec le Roi, ce qui était bien différent de mon ancienne assiduité. Cependant, je soupai les deux fois dans les cabinets. Le Roi m'y traita bien, ainsi que tout le monde. J'y eus une conversation de guerre curieuse avec M. le duc d'Orléans, dont les idées militaires se réveillaient
[Y: François-Jouchiiii de Pierre de Bernis (1715-1794) qui, dès Tannée 1751, avait été nommé ambassadeur du Roi à Venise, allait être envoyé, comme le prévoit le prince de Croy, en qualité d'ambassadeur extraordinaire et de ministre plénipotentiaire à Madrid, en septembre 1755.
(2) Mandrin avait été capturé, en mai 1755, sur les terres du roi de Sardaigne dont l'ambassadeur, à fin de réparation, avait demandé que tous ceux qui avaient contribué à son arrestation (ils étaient cent cinquante environ) lui fussent livrés. 11 avait aussi demandé qu'on suspendît l'exécution du bandit jusqu'au retour d'un courrier de Turin, mais l'ordre arriva trop tard à Valence, où il avait été mis à mort. Sur quoi, l'ambassadeur de Sardaigne quitta Paris.
comme aux antres. Le premier soir, j'eus le bougeoir. Tous les militaires, surtout à cause des manœuvres du- camp dernier, me recherchaient et me demandaient mes idées sur le moment présent. Enfin, on ne peut pas faire un plus agréable voyage que le fut ce premier-là pour moi. Les préparatifs de guerre continuaient. Cependant, on régla des augmentations, et tout était en mouvement. Ce qui me fit le plus de plaisir, c'est que je commençais à être sûr de voir les affaires dans le grand et dans le vrai.
Le 30 juillet, je retournai à Paris et à Ivry. Le 7 et le 8 août, je mis la dernière main au déménagement de mon cher cabinet, que je quittais à regret, ainsi que tout le quartier. J'achevai de vider tout ce qui était dans la maison des Petits- Augustins, et, après avoir prié de bon cœur le Seigneur de me pardonner tout ce que j'avais fait de mal dans cette maison où nous avions passé dix-huit ans pleins, et, par conséquent, toute ma belle jeunesse, sans être fort heureux, mais qui avaient passé vite, je suivis les brancards qui portaient le reste dans l'autre maison : tel fut mon adieu. Rien n'étant prêt dans la rue du Regard, il me fallut mettre tout de côté^ par paquets.
Le 5 août, le Roi étant venu faire une course de quatre jours pour tirer, pendant lesquels il ne fit que pleuvoir, et où il demeura à la Meute, j'y allai souper. Il n'y avait pas beaucoup de monde. J'arrangeai mes affaires avec M. de Soubise pour le camp qu'il me dit devoir avoir lieu pour le 26, et je le retins à dîner pour le 24.
11 n'y avait, à souper, que peu de dames : Mme de Pompadour était toujours à la droite, et Mme d'Estrades, à l'ordinaire^ à la gauche. On la traitait comme toujours, et elle paraissait fort recherchée des courtisans. Elle ne se doutait de rien. Cependant son affaire était déterminée alors, et M. de Saint-Florentin était peut-être là pour cela. Le lendemain, comme elle partait pour Paris, pour, de là, aller rejoindre le Roi, qui soupait et couchait, ce jour-là, à Saint-Ouen, chez M. de Soubise, à la descente des Bonshommes (1),
(1; Barrière de Chaillot sur la route de Paris à Versailles. Elle tirait son nom des Bonshommes, o\i Minimes de Chaillot.
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comme Mme de Pompadour passait, elle reçut une lettre de M. de Saiat-! Florentin, de la part du Roi, par laquelle il la remerciait de tous ses emplois, lui interdisait la. Cour, mais lui laissait ses appointements*
Elle était anciennement Tamie intime de Mme de Pompadour, qui l'avait amenée à la Cour et lui avait fait avoir ses emplois. Mesdames de Taimaient guère, sans avoir lieu de s'en plaindre. On ne peut trop savoir pourquoi elle s'était, dans la suite, liée à M. d'Argenson contre la Marquise, et le public disait qu'elle avait voulu en mettre une autre à sa place. Quoi qu'il en soit, il est cei^tain qu'elle était restée ouvertement l'amie intime de M. d'Ârgenson, malgré sa brouillerie déclarée avec la Marquise. Celle-ci paraissait avoir méprisé cela, jusqu'alors, mais l'on dit que des emplois qu'elle avait voulu faire donner par elle seule ayant fait craindre à la Marquise qu'elle voulût s'attirer le crédit, elle se servit du sien pour la supplanter tout à fait.
M. d'Argenson fut consterné, et craignit pour lui, mais cela n'eut pas de suite. Mme d'Estrades était femme d'esprit, avait un grand fonds de lecture de livre de Cour, et était serviable. Je ne l'avais connue que telle, et je la 'regrettai pour moi.
Je partis de la Meute à minuit et demi, dans la chaise à deux de ma mère, sur avant-train. Je m'aperçus, d'abord, que son vieux cocher, qui menait toujours, s'endormait. Je parlai pour le réveiller et j'étais attentif, dans Paris, à la manière de mener, mais, en approchant de la porte Saint- Bernard, je me négligeai et je vis trop tard qu'il dormait. Je ne pus baisser la glace à temps, parce que la pluie avait gonflé le bois. Mon laquais dormait, de sorte que ce misérable manqua la porte et alla donner si rudement sur la borne de droite, que la petite roue passa par-dessus, ce qui fit sauter la cheville ouvrière et jeta le cocher, la tôte en bas, sous les brancards. Je criai à mon palefrenier à cheval, qui allait devant, qui arrêta adroitement les chevaux et Tavant-train. Le garde du port, qui était à l'entrée, accourut légèrement et nous aida à merveille et avec désintéitesaement. Des ouvriers
qui passaient aidèrent à porter le cocher, comme mort, au corps de garde, où il était affreux. De là on le porta chez un bon chirurgien qui se trouva heureusement dans la rue visà-Tis. J'aidai à tout cela et, étant chez ce chirurgien, il lui rasa la tête, la trouva cassée en quatre endroits, et la mâchoire aussi;, enfin, cet homme en sang, sans presque de connaissance, était un vilain spectacle. J'aidai à le panser, pendant deux heures, et ne le quittai qu'au jour, l'ayant tu coucher et toutes ses plaies bandées. Mon palefrenier François me ramena.
Le 10, le temps me pressant, pour ne pas perdre le fil de ce moment de politique si intéressant et voir M. de Soubisepour m'arranger pour le camp, j'allai à Compiègne. J'arrivai le soir, comme M. de Gesvres donnait une jolie fête avec toute la galanterie et aisance de l'ancienne Cour, dont la nôtre était bien éloignée. J'y soupai ; tout y fut bien. J'eus,, devant, avec MM. de Gremilles et de Soubise, une conversation curieuse. M. de Soubise était persuadé que, quelque envie que l'on eût d'empêcher la guerre, qu'il désirait fort, nous y serions forcés. M. de Gremilles pensait, comme moi, qu'elle nous aurait été favorable cette année, mais qu'elle était doateuse Tannée prochaine, et dépendait du sort des batailles.
Le 11, je chassai avec les chevaux du Roi : belle chasse après laquelle il fit un joli tiré de faisandeaux. Mais, le soir, il soupa au petit Château. Je n'avais pu voir la Marquise, devant, et je fus attrapé. Le lendemain, je ne pus avoir de chevaux et je tombai mal, ce voyage-là. Je me dédommageai en 'passant la journée avec MM. de Séchelles et Rouillé, à memettre bien au fait des affaires générales. Je me confirmai dans mes plans que l'on aurait tort de faire une guerre de terre; c'était le système de tous les ministres, mais M. Rouillé craignait toujours que notre marine seule ne .pût soutenir nos colonies, ni être rétablie assez à temps pour empêcher que nous ne perdions tout. G'était sur quoi Tàbbé delà Ville avait toujours appuyé, je crois, mal à propos, et mon avis était toujours que nous aurions pu, en nous y pre-
nant bien, nous soutenir par la marine seule en tirant en longueur.
J'appris, alors, que les Anglais faisaient, soit par noblesse de justice, ou retenus par leur Roi ou ses alliés, une grande faute qui nous était bien utile ; c'était de ne point attaquer nos vaisseaux marchands et de tout laisser passer librement. Cela donnait le temps à nos flottes marchandes de rentrer, ce qui était bien heureux, car )iotre commerce avait plus de 60 millions en mer. Nous étions, en cela, plus heureux qu'on ne l'avait pu espérer et, dans la persuasion où nous étions qu'ils nous prendraient tout, nous avions ordonné le rétablissement des batteries de la Patte d'Oie et du Risban, pour soutenir la rade de Dunkerque en bon fascinage, comme pendant la guerre. M. de Soubise y alla pour cela, et y fit vivement travailler.
J'appris aussi, alors, que nous avions donné avis, par une simple notification, de l'enlèvement de nos vaisseaux, et que nous attendions le retour d'un courrier d'Espagne. Comme je m'y destinais, je l'avais étudiée et j assurai qu'elle ne répondrait rien de bon. En effet, elle répondit qu'elle ne voulait pas de guerre, et qu'elle offrait sa médiation. Alors, on vit que le Roi ni personne ne voulait la guerre ; que la Marquise, qui était plus premier ministre que jamais, ne la voulait absolument pas ; que l'on voulait tourner cela en seule guerre de mer, et tous les militaires qui étaient accourus virent qu'il pourrait bien n'y avoir rien. Aussi les esprits, si échauffés d'abord, se calmèrent beaucoup
Le 5 octobre, en entrant dans la galerie des Réformés, j'appris en même temps la mort de M. le prince de Dom-
il} Le 19 août, M. de Croy part pour le second camp d'Aimerie, qui s'organiso, comme le prérédenl, sous les yeux de M. de Soubise. Mais le mauvais temps empêchant les mana»uvres commencées le 27, les troupes prennent leurs cantonnements jus«iuau 14 septembre, date à laquelle les exercices recommencent. Elles se séparent le 2'j.
De retour à THermitage, M. de Croy, après y avoir chassé, prend le chemin de Fontainebleau, où il arrive leo octobre.
bes (1) et le commencement de son deuil. Cette mort laissait trois morceaux de la plus grande importance, où concouraient tous les princes, savoir les Suisses, les carabiniers et le gouvernement de Languedoc. Malheureusement, la première personne qui me l'apprit était le petit Sorba (2), qui m'offrit un habit noir. Je l'acceptai de premier mouvement^ sentant bien que la différence de taille ne passerait pas aisément. A peine fus-je affublé de cet habit de Chauchoty que tout le monde en fît des plaisanteries. Je fus piqué qu'arrivant d'un camp où j'avais bien fait, on ne songeât qu'à un habit que j'avertissais d'emprunt. J'allai chez la Marquise, qui me reçut bien. Les plaisanteries y redoublèrent, et elles me rendirent service en me faisant voir que je devenais hardi, même à la Cour où j'avais tant souffert de ma timidité. Loin de me déferrer, je tançai vivement les courtisans, dans des temps si sérieux, de n'être occupés que des habits : je leur dis que j'étais bien aise de voir que cela seul pouvait les occuper; que c'était une marque que la position n'était pas si critique qu'on le débitait. La Marquise prit mon parti de bon ton, et la manière courageuse dont je soutins cette plaisanterie la ralentit et me fit honneur. Le soir, M. de Caraman le fils (3), à qui j'aurais été heureux de ressembler d'esprit comme de corps, me prêta un autre habit et me délivra de cette importune plaisanterie. Cela me fît remarquer avec humeur la vérité de ce proverbe qu'à la Cour on passe les vices, et non les ridicules, et que c'est avec raison que la Comédie dit : « Donnez-lui plutôt un bon ridicule ; cela demeure ! » Cette remarque prouve mieux que tout le faux des Cours.
(1) Louis Auguste de Hourbon IT00-175j;, prince de Dombes, fils de Louis- Auguste, duc du Maine, fut créé maréchal de camp en 1734, et promu lieutenant général Tannée suivante.
(2) M. Sorba, ministre plénipotentiaire de Gênes auprès de la Cour de France.
(3) Victor-Maurice de Riquet, comte de Caraman, né en 1727, d'abord mestre de camp du régiment de dragons de son nom, chambellan de Stanislas, roi de Pologne, maréchal de camp en 1761, lieutenant général en 1780, avait épousé, en 1750, Marie-Anne-Gabrielle-Josèphe-Françoise-Xaviùre d'Alsace de Hénin-Liétard.
A cela près, je fus accueilli de tout le monde, et surtout du militaire, avec de vrais égards, et je me vis (ce pourquoi j'avais travaillé toute ma vie) hors du commun et sur le chemin de la grande réputation. Il fallait la mériter, et j'y tâchais.
Ce même matin, M. de Lautrec, officier de carabiniers, mourut subitement dans l'antichambre du Roi (1), ce qui frappa bien tous ceux qui ne songeaient pas à la mort, c'està-dire presque tout le monde.
Le 6 octobre, je parvins avoir M. de Soubise. Comme la foule de la jeunesse chassante était terrible, que j'avais grand désir de n'y être plus confondu et de souper avec le Roi, sans cette chasse que j'avais commencée à ce même Fontainebleau, il y avait environ dix-huit ans, je commençai par Ten entretenir : il en parla et l'obtint.
Je lui parlai, ensuite, des deux grâces que je pouvais désirer : des honneurs, affaire attaquée l'année précédente, ou, au moins, du Cordon bleu. M. de Soubise m'avait toujours conseillé de m'attacher à cette seconde chose, et me promit d'en parler. Il paraissait, se voyant à la tète de la grande noblesse, marchant presque de pair avec les princes du sang, être bien aise de produire la noblesse, ce que la Marquise aimait aussi, s'en sentant flattée. De plus, M. de Soubise pouvait vouloir faire distinguer les officiers généraux de ses camps. Je lui demandai si j'en devais parler à M. d'Argenson, pour le faire demander au Roi des deux côtés. Il l'approuva. J'allai trouver M. d'Argenson, qui me dit les choses les plus flatteuses, et beaucoup trop, allant jusqu'à me dire qu'ils me regardaient comme allant à tout ce qu'ils avaient de meilleur.
Je lui fis part de mon idée, l'appuyant sur ce qu'il avait fait avoir des cordons rouges pour ses camps de paix ; qu'il en ferait bien avoir des bleus ; que cela encouragerait pour \
[i) Marc-Antoine, comto de Toulouse et de Lautroe Saint-Germicr, ancien page du prince de Dombcs dont la mort l'avait vivement affecté, était lieutenant-colonel des Carabiniers. A la nouvelle du décès du prince, il s'était trouvé mal dans la chambre du Uoi et était mort peu d'instants après.
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cette espèce de service, assez négligé d'ailleurs; que cela réveillerait les grâces pour le militaire et la noblesse. Il ap^ prouva entièrement mon idée et me promit nettement d'en parler au Roi avant le 1*' janvier.
De là, j'allai à l'Ordre, où il y avait une affluence affreuse et, malgré cela, j'y fus appelé sans avoir chassé. Nous descendîmes dans les cabinets. Nous y fûmes la plupart des revenants des camps, Poyanne entre autres, grand favori, à qui le Roi en parla un moment, mais si en passant, que je voyais avec douleur que, quoiqu'il y fût propre, il ne voulait pas s'attacher à rien de militaire.
Après le souper, je trouvai un moment pour remercier la Marquise et lui demander la permission de solliciter une nouvelle grâce dont M. de Soubise lui parlerait.
M. de -Soubise, que j'eus bien de la peine à joindre, pour convenir de la manière de suivre l'affaire du cordon, me conseilla de revenir à Fontainebleau. Ce fut un ordre. Parti le 7 octobre de cette ville, j'y revins le 11. Etant entré chez le Roi, je trouvai M. de Forceville, attaché à M. de Soubise, et qui m'avait envoyé l'ordonnance pour la chasse. Je le priai de demander un rendez-vous à M. de Soubise qui, l'ayant appris, me chercha, le soir, à TOrdre. Il me dit qu'il en avait parlé à la Marquise ; qu'elle lui avait répondu que cela lui paraissait convenable (car elle était toujours de son avïs et c'était lui qui avait le principal ascendant sur son esprit) et que, le lendemain 12 octobre, à sa toilette, je pourrais lui en parler en particulier. D'ailleurs, M. de Soubise me mangea d'amitiés.
Le lendemain, j'allai à la toilette comme elle entrait. Je lui dis à l'oreille que M. de Soubise m'avait engagé à lui parler pour moi pour le cordon bleu ; qu'elle savait mes raisons. Elle me répondit, en souriant : « Vous êtes bien fait pour cela! » et passa. La conversation devint générale ; on parla de nos camps, et je badinai comme les autres. Devenant plus hardi, je rendis justice au mérite de plusieurs, ce que je faisais volontiers, et ce qui me faisait aimer et je vis de plus en plus combien cela m'avait acquis de considération.
Le duc d'Havre entra. J'allai Tembrasser, le tirera quartier pour causer quelque temps^ car iious nous aimions beaucoup, et nous soutenions mutuellement tant que nous pouvions. Je craignais seulement que les démarches que je faisais pour le cordon bleu n'altérassent cette union. Nous nous rapprochâmes ensemble de la toilette, et les plaisanteries étant devenues générales, car c'était assez le ton des courtisans, mais non celui de la Marquise, qui était meilleur, elle m'appela et m'invita obligeamment à venir, ce soir-là, souper chez elle. Je profitai de l'occasion pour lui dire un mot à l'oreille : « Au moins, Madame, je vous supplie de remarquer que ce que je vous ai demandé tout à l'heure n'est qu'autant que je ne ferai pas de tort au duc d'Havre que voilà ! Vous sentez, là-dessus, ma délicatesse ! » Elle parut en être contente, et me répondit : « Cela est très bien et très convenable comme cela ! » Et je repris ma conversation avec le duc d'Havre, à qui je n'en parlai pas encore, n'étant pas temps.
Ayant rendu compte de tout cela au prince de Soubise, nous convînmes de suivre cette affaire, mais qu'il y avait encore du temps, car il était incertain que le Roi en (It encore cette année, quoiqu'il y en eût plusieurs de vacants. J'étais honteux de demander déjà cette grâce, voyant la quantité de lieutenants-généraux ou inspecteurs qui ne l'avaient pas, et ne voyant pas de maréchal de camp l'avoir sans emploi à la Cour, mais M. Boulanger, premier commis de M. de Saint-Florentin, et MM. de Soubise etd'Argenson m'engageaient à passer là-dessus et à l'emporter à titre de grande noblesse et de service de guerre et de paix. Gela aurait été d'autant plus flatteur, que le duc d'Havre ni moi ne tenions en rien à la Cour, et que nous aurions été les premiers à faire revivre cela, pour l'ancienne noblesse, simplement, car, depuis bien longtemps, on n'en avait donné qu'aux charges. D'un autre côté, je sentais combien cela allait me créer d envieux.
Au souper intime chez la Marquise, je fus reçu au mieux. Le prince de Condé et M. de Soubise étaient à ses côtés. On me badina sur ma dévotion; je la soutins fermement. La Mar«
quise m'en estima davantage. On plaisanta des camps, de mon zèle, de ma timidité, et tout cela à mon avantage. Après le souper, la conversation étant militaire, je pus y tenir un des premiers rangs. En général, cela fut très agréable pour moi. Le Roi fit une partie, puis causa avec nous et se retira avec elle. Ayant vu que, pour lors, je n^avais plus rien à faire, je convins avec M. de Soubise de nous retrouver à Choisy, et je partis le lendemain.
Le Roi revint le 15 à Choisy, et j'y allai.
Le 16, nous n'étions presque que des anciens. Voici les noms de ceux qui y couchèrent : MM. de Croissy, de la Vallière, d'Ayen, de Gontaut, de Bauffremont, de Sourches, de Ghevreuse, le petit de Goigny (pour la première fois ; il en était gouverneur, mais pas encore en fonctions, Ghampcenetz exerçant toujours) (1) ; de Mirepoix et de Soubise. Les personnes qui y vinrent souper furent MM. de Groy, Glare, de Fleury, de Monaco, de Beauvau. La Marquise était de plus en plus dominante. De l'autre côté du Roi, à la place de Mme d*Estrades, où elle avait été si longtemps, était la grande Brancas. Les autres femmes étaient la sœur du baron de Montmorency et Mme de Goigny. Les princes y étaient aussi, savoir le duc d'Orléans, le prince de Gondé et le comte de La Marche. Ils faisaient vivement leur cour, à cause de la dépouille du prince de Dombes, qui était encore à partager (2).
(1) Louis Quentin de Richebourg, marquis de Cluimpcenetz, premier valet de chambre du Roi, gouverneur des bourgs et châteaux de Meudon, Bellevue et Chaville, capitaine des chasses desdits lieux, avait épousé, en 17:Î2, Thérèse-Louise Trévillon.
Le gouverneur de Choisj' était Marie-François-Iïtmri de Franquetot, marquis, puis duc de Goigny, né en 1737, mestrc de camp général des Dragons en 1754, brigadier en 1750, maréchal de camp en 1761, lieutenant général en 1780, maréchal de France en 1816, marié, en 1755, à Olympe de Bonnevie. Il succédait, dans le gouvernement de Choisy, à son père Jean-Antoine- François (Y. la note 1 de la page 60), mais à cause de son jeune âge, M. de Gbampccnetz exerçait, pour lui, depuis quelques années.
(2) La plus importante des charges exercées par le prince de Dombes était celle de colonel général des Suisses et Grisons, dont il avait reçu la survivance en 1710. Il eut aussi le gouvernement général du Languedoc en survivance du duc du Maine, son père, en 1712, et le régiment des Carabiniers, après la démission de celui-ci, en 173C.
Le duc d'Orléans demandait les Suisses, ou au moins les Carabiniers. La suppression de ce beau corps faisait rhbtoire du jour. Je montrai un mémoire très fort que j'avais fait pour sa conservation. Je ne parlai de ma grande affaire du cordon qu'au prince de Soubise, qui m'invita à sa chasse le surlendemain. D'ailleurs on politiqua, en particulier, sur tout ce que j'ai dit là-dessus, et, pendant qu'on jouait, j'allai écrire chez M. de Sourches. On soupa de bonne heure, et je revins à Ivry à minuit.
Du 16 au 24 octobre, je restai à Ivry, hors une nuit à Versailles et plusieurs courses. Le 16, comme j'allais parla plaine à Paris, je m'arrangeai pour rencontrer M. de Soubise, qui m'avait dit que le Roi lui avait accordé la grande grâce de s'en retourner en chassant par la plaine d'en bas, chose très rare. A trois heures, les voyant, de ma fenêtre, dans la remise devant la maison, je partis^ et, faisant semblant de les rencontrer par hasard, j'allai les joindre. Ils m'offrirent de tirer quelques coups : je le refusai, mais je m'amusai singulièrement à les voir tirer, surtout M. de Soubise, les perdrix en l'air. L'affluence du gibier qu'ils avaient poussé devant eux vers Paris, et qui était obligé de revenir, était étonnante. De là, j'allai travailler chez Desjobert, et mettre des ouvriers à l'hôtel. Je traçai la chapelle et le restant des ouvrages, et j'y retournai tous les deux jours» pour les presser.
Le 18 au matin, je ne pus joindre qu'à une heure M. de Soubise dans la plaine Saint-Denis : je trouvai qu'il n'était qu'avec M. le prince de Condé qui, quoique borgne et ayant la vue basse, tirait à merveille ; M. de la Vallière, M. de Castries et moi. C'était la première fois que je chassais dans la vraie plaine de Saint-Denis, dans la meilleure réserve du Roi. Je m'en faisais une grande fête, mais il me manquait plusieurs choses, mes chevaux et chiens étant en Flandre. Je les joignis lorsque, tout en marchant, ils faisaient beau feu le long du pavé. C'était une attaque. Je me mis en rang, mais la pluie vint. On se mit à déjeuner. M. le prince de Condé et moi n'en fimes rien, parce que c'était un samedi, et
qu'il n^y avait que du gras. La pluie étant diminuée, je pressai le prince de Condé à faire recommencer, malgré la pluie qui reprenait à chaque instant. On fit quelques rabats et, ensuite, nous entrâmes dans les fameuses vignes de Saint- Ouen, le long des basses-cours de la petite maison du prince de Soubise, où il élevait ses beaux faisans pentelés blanc et rouge (1). Je ne pouvais me résoudre à les tirer, tant ils étaient beaux. Â la fin, j'en tirai un. L'affluence de gibier était étonnante, mais la pluie ayant repris bien fort, je tirai peu, craignant de blesser quelqu'un. Nous fîmes deux fois le tour de ces belles vignes, après quoi on compta le gibier au bout de Tallée de M. de Gesvres. Ceux qui en avaient le plus avaient quatre-vingts pièces. Nous fîmes encore, après, une belle battue, malgré la pluie, et, à la nuit, on se sépara. Je remerciai bien M. de Soubise à qui je devais tout ce qui m'arrivait d'agréable. Mon carrosse de remise pensa me laisser en chemin, et je revins tard à I vry.
Le 20 octobre, j'allai, à la pointe du jour, à Paris, voir les ouvrages de l'hôtel, et pour la chapelle ; de là^ prendre Desjobert que je menai chez M. de la Corée (2). Un de ses oncles, évéque, qui y était, nous mit bien au fait des affaire» du Clergé : il nous assura que oe qui les avait retardés à donner leurs-remontrances sur les affaires du. temps, était la difficulté de pouvoir dire qu'ils étaient d'un sentiment unanime ; qu'ils pensaient pourtant tous que c'était le goût général d'éviter tout joug et subordination qui faisait crier contre l'Archevêque de Paris ; que le grand nombre d'athées ou de peu dévots qu'il y avait, voulait secouer le joug de la religion ; que c'était pour cela que l'on attaquait la Bulle, et
(1) Le faisan u pentelé blanc et rouge » duit être ce que Buffon appelle le « faisan varié », c est-à-dirc issu d'un faisan blanc et d'un faisan ordinaire. L'auteur de V Histoire naturelle le dit comparable au paon issu d'un paon blanc, et d'un paon ordinaire ; d'où, sans doute, l'origine du mot pentelé.
(2) Charles-André de la Corée, seigneur de Saint-Ouen, né en 1720, maître des Requêtes depuis 1749, devint président du Grand Conseil en 1736, intendant de Montauban en 1758, et de Franche-Comté en 1761 ; veuf, depuis Uoi, de Marguerite-Honorée Champon, il se remarin, en 1757, à Mlle Guyon, fille du directeur des Monnaies.
qu'il fallait la soutenir, mais agir avec beaucoup de modératioa. A tout cela, il me paraissait que tous les Evéques pensaient bien pour la religion, mais agissaient avec mollesse, comme leur chef, le cardinal de La Rochefoucauld (1) qui, cependant, venait d*avoir la feuille des bénéfices. On s'étonnait qu'à tous égards, il Teût acceptée, surtout dans ces circonstances. Au reste, ce fut le 23 que le Roi donna sa réponse au Clergé. Elle portait que le Roi voulait que la Bulle fût loi de TEtat ; qu'il maintiendrait toujours le Clergé, mais qu'il voulait que le silence fût observé. Cela continua de mécontenter les deux partis, et, le 26 octobre, rassemblée du Clergé, qui avait tant fait craindre, se sépara tranquillement.
A midi, je sortis de Paris, et, par le seul beau jour qu'il y eût eu, je chassai jusqu'à la nuit, avec délices, à Aubervilliers, où il y avait un gibier prodigieux. De là, j'allai dans le nouvel hôtel de la rue du Regard, où je m'habillai, pour la première fois, dans ma chambre, qui était finie. De là, par Issy, j'allai à Versailles, où je fis une visite à Mme de Marsan, chez qui la princesse de Condé, toute grosse, était avec bien du monde. De là, j'allai souper agréablement chez Mme Rouillé, où je trouvai le maréchal de Belle-Isle à qui je chantai un peu pouille, pour les Carabiniers, contre qui il était. De là, j'allai, le soir, chez M. d'Argenson à qui je dis la même chose. Il me dit que cela devenait une affaire de Cour si embrouillée, qu'il n'y voyait plus goutte. En effet, tous les Princes les demandaient. Je lui parlai de mon cordon bleu. Il me promit toujours d'en parler quand je voudrais. De là, j'allai au coucher où je pris congé de M. de Soubise, et m'arrangeai avec lui. Enfin, je vis le Roi et me retirai chez moi, ayant fait bien des choses dans un jour, comme c'était mon goût.
Le 21, j'allai à l'audience d'arrivée de M. de Fitztom (2) chez le Roi et chez Mme la Dauphine. Il fit très bien ses
fi) FiOdéric-Jcrômc de Roye de La Rochefoucauld 1701-1757;, archPV<M(ue de Rdurges en 17l^0, abbf* de Cluny eu 17 i7, cardinal la mùme année, ambassadeur à Rome en 1748, Grand Aumônier de France en 1756.
(2; M. de Witzlhum, ministre du roi de Pologne à la Ck)ur de Louis XV.
harangues, et de bonne grâce, surtout celle de la Dauphine, propre au sujet. A cette harangue, en rang des personnes titrées, était la Marquise, qui avait, devant elle, la jolie Mme de Tessé (1), pleine de grâce. Elle venait d*ôtre mariée. La Marquise lui reprocha de faire des grimaces en causant d'amitié, et d'une espèce de ton de conseil avec sa tante Mme de Villars (2), grande dévote. Il y avait de bonnes remarques à faire à tout cela, en philosophe.
En sortant, j'accostai la Marquise; je lui dis que j'allais faire un tour chez moi ; que ma mère avait été bien sensible à ses bontés, quand je lui avais dit qu'elle voulait bien s'intéresser pour mon cordon bleu, et que je la priais de me conserver cette bonté dans un mois. Elle me reçut au mieux et me donna espérance. Je lui donnai la main jusqu'à sa chaise, j'en remerciai M. de Soubise, qui me fit mille amitiés. Ainsi, en peu de temps, je fis tout ce que j'avais à faire à Versailles. Je rentrai au dîner du Dauphin, qui était enfin mieux, après avoir bien inquiété. Son écuyer, qu'il avait tué (3), l'avait aussi bien dérangé. La Dauphine n'attendait que le moment d'accoucher. C'était déjà sa septième couche ou fausse couche. De là, j'allai prendre mon café au lait chez M. de Séchelles, qui me fit bien des amitiés. Il but de bon cœur à la santé de Mlle de Buire (4), qui m'avait écrit une belle lettre
(i; Adrienne-Catlicrine de Noailles, née en 1741, fille aînée du duc d'Ayen, ensuite duc de Noailles, avait épousé, le 26 juin 1755, René Mans de Froulay, comte de Tessé, né en 1736, Premier Écuyer de la Heine, maréchal de camp en 1770, lieutenant général aux gouvernements du Maine, du Perche et de Laval en 178 i.
',2) Amable-Gabrielle de Noailles (1706-1771^ avait épousé, le 5 août 1721, Honoré-Armand, marquis, puis duc de Villars (fils du maréchal;, brigadier en 1734, membre de rAcadcmie française la nitHiir année.
Elle était dame d'atours de la Reine depuis 1742.
(3) En août 1755, le Dauphin avait tué accidentellement, à la chasse, Yves- Jean-Baptiste de la Hoissière, marquis de Chambors, écuyer du Roi et le sien, âgé de 27 ans, el marié depuis six mois. Désolé de ce malheur, le prince fit tout ce qu'il put pour adoucir la douleur de la veuve de l'infortuné gentilhomme, el pour lui venir en aide, ainsi qu'à son enfant. (V., dans le Journal de Luynes, la lettre qu'il lui écrivit à ce sujet, t. XIV, p. 413.)
(4) Mlle de Buire était une des filles de Guillaume de Mailly, marquis du Quesnoy, seigneur de Buire-au-Bois. (V., la note 2 de la page 2.)
pour lui, et touchante. Ils étaient faits pour s'aimer, ayant tous deux un mérite supérieur. A quatre heures, je montai là en chaise, je passai à Paris chez Desjobert, et je revins souper à Ivry, où je trouvai le prince de Ligne avec Mme d^Epinay, et nous fûmes gaillards
Le 2 décembre 1755, j'arrivai pour coucher, pour la première fois, dans notre nouvel hôtel de la rue du Regard. Je trouvai ma mère contente et magnifiquement établie, et mes enfants en bonne santé, à la différence de leur état au printemps.
Je n'avais jamais habité un si grand appartement. Je m'y perdais et je regrettais le quartier que nous avions quitté, pour en prendre un si éloigné. A cela près, j'étais obligé de trouver la maison belle, mais mes enfants étaient bien haut, et pas trop bien. Enfin, nous nous mimes à nous arranger.
Mon premier soin fut de mettre en train les deux grandes affaires Audruick (2) et le cordon bleu.
Pour le cordon bleu, deux jours après mon arrivée, j'allai chez M. de Soubise, avec qui je fis mon plan. Il me dit qu'il ne croyait pas à la guerre de terre, et qu'il y aurait encore un camp de paix. Je retins pour en être. Le 6, j'allai à Versailles. Le 7, j'allai à la toilette. Comme j'avais parlé à la Marquise du cordon bleu, il n'y avait que six semaines, à Fontainebleau, et que je croyais que le prince de Soubise avait arrangé cela avec elle, et qu'ainsi la réussite, quoique je la trouvasse prématurée, était certaine, je ne fis que m'approcher de sa toilette, et lui dire que le prince de Soubise m'avait dit que je pouvais espérer sur des bontés, sans nommer pourquoi. Elle me dit, de Tair le plus obligeant, que j'y pouvais sûrement compter. Sur cela, je me retirai fort satis-
.1 Le 21 octobre, «lépart pour V.iU'nricnncs, Condé, rHermitage. Aprôs six semaines passées à chasser et à s'occuper de ses affaires, le prince de Croy rentre à Paris ,2 dC'cenibre;.
y*2'- Le prince de Croy était en procès avec l'administration, au sujet des marais d'Audruick, près Calais, dont il était propriétaire. (Audruick, cheflieu de canton du Pas-de-Calais, à 22 kil. N.-O. de Saint-Omer, d'où l'on tire, aujourd'hui encore, de la tourbe.)
fait, croyaat Taffaire assurée, et m'étonnant de Taisance dont j'y avais réussi de si bonne heure.
Je demandai à M. de Soubise si j'en parlerais encore à M. d'Argenson, qui m'avait offert, à Fontainebleau, de le demander pour moi. M. de Soubise me dit qu'oui, et qu'il fallait toujours suivre les grandes routes. Ce conflit, dans un temps où il était brouillé à couteaux tirés avec la Marquise, m'étonna. Cependant j'en parlai, à la chapelle, avec M. d'Argenson, qui me dit de lui faire donner un mot de lettre pour mettre dans son portefeuille, et qu'il y ferait tout de son mieux, étant très content de moi ; et c'était de bonne foi^ à ce qu'ilparaissait.
Je retournai à Paris, arranger mes batteries : je formai deux lettres que ma mère eut la bonté d'écrire, Tune pour la Marquise, l'autre pour M. d'Argenson, et elle en fit une troisième pour M. de Saint-Florentin, que j'avais vu à Versailles, et qui m'avait dit qu'il me proposerait toujours, en demandant si la Marquise était prévenue. Je retournai à Versailles le 13, mais ne vis pas la Marquise, et je revins sans rien faire. M. de Soubise que j'y avais bien cherché, m'ayant dit que tout dépendait de savoir si le duc d'Havre pressait pour cette fois, je dis toujours que je ne voulais pas lui faire tort. Je le demandai à M. de Saint-Florentin, qui me dit qu'il ne pressait pas, pour cette fois.
M. de Soubise m'ayant dit qu'il se rendrait chez ma mère qui lui demandait rendez-vous, le 16 décembre je retournai à Paris pour Ten avertir. Il y vint, en effet; il répondit à tout au mieux, de l'air le plus attaché et de la politesse la plus grande et la plus noble. Ma mère lui remit la lettre pour la Marquise. Il s'en chargea de bonne grâce et, sur tout cela, je continuai de voir l'affaire assurée. Ce fut dans cette position que j'allai, le 17, à Versailles. Ce soir-là, à son jeu de la nuit, je donnai à M. d'Argenson sa lettre : il promit toQJoiirs merveille.
Le 18, c'était jour de toilette. J'y allai; M. de Soubise n'était pas encore arrivé, et, comme il avait la lettre, et que j'attendais qu'il l'eût donnée et qu'il eût réappuyé, je me tenais
à Técart. Tout à coup, la Marquise m'appela et, d'un visage à Tordinaire, me dit : a J'ai reçu une lettre de madame votre mère, mais comme je ne sais comment lui mander cela, je vous charge de lui dire qu'il n'y a rien à faire pour le cordon bleu, à présent que le Roi a d\iutre8 arrangements. Ainsi, dites-le lui, et je ne lui répondrai pas. x>
De Tespérance la plus grande, je me vis culbuté tout à fait. Je ne me déferrai pas, et je lui dis : <c Mais, madame, cela m'étonne; c'est M. de Soubise qui doit vous remettre cette lettre, et il n'est pas encore arrivé 1 » Elle me dit : (( Oui, mais il me Ta envoyée, il y a trois jours, par Gontaut ! » Cela m'étonna encore plus. Je lui répondis : «Ma mère, sur ses vieux jours, sera bien touchée, car ce n'était qu'à regret qu'elle se restreignait à la demande du cordon bleu. Elle croyait pouvoir espérer mieux que cela pour moi (entendant les honneurs) ! » A quoi elle me répondit du même air tranquille : « Oh! pour les honneurs, c'est une imagination! Il ne faut plus que vous pensiez à cela du tout! »
En deux mots, je me voyais, sans avoir pu m'y attendre, culbuté, avec tant de peines perdues! Comme c'était devant tout le monde, mais à l'oreille, je me retirai à la cheminée pour rêver un moment, puis, pour au moins gagner du temps, je me rapprochai et je lui dis que je la suppliais, au moins, de me laisser attendre, pour dire cela à ma mère, que M. de Soubise lui eût rendu compte des choses dont il était chargé en particulier. Elle me répondit tranquillement : « A la bonne heure ! Cela est égal ! » A quelque temps de là, elle me rappela et me pria à souper pour le soir, comme à l'ordinaire.
Je me retirai, ayant de quoi réfléchir, ne comprenant pas pourquoi M. de Soubise, après m'avoir poussé de lui-même à demander cette grâce, et dit tant de belles choses chez ma mère, s*étant offert à donner la lettre, m'ayant dit que tout dépendait si le duc d'Havre le voulait pour cette fois, et, à Fontainebleau, en ayant parlé au mieux, pourquoi, après cela, il envoyait la lettre par un autre courtisan que je n'avais pas prévenu, qui pouvait m'avoir desservi; enfin pourquoi, en me traitant toujours bien, paraissant content de
moi, tout était, tout d'un coup, culbuté! Je résolus de voir si M. de Soubise ne se déferrerait pas à son arrivée, et avant qu'il eût vu la Marquise. J'apostai un porteur pour ra'avertir chez le duc de Gesvres (dont la maison nous était de grande ressource), dès qu'il arriverait.
On m'avertit à temps. Je le saisis au gobet, et je lui demandai d'abord comment il se pouvait qu'il eût envoyé la lettre par Gontaut, pour lui faire voir que je savais tout. Il ne se dérangea point, et me dit qu'en sortant de chez ma mère, il avait passé chez Gontaut et que, voyant qu'il allait partir pour aller chez la Marquise, il lui avait donné la lettre. Je lui dis qu'apparemment il m'avait desservi. Il me dit qu'il ne l'en croyait pas capable. Sur quoi, je lui dis la conversation. Il ne parut pas étonné, et il répondit : « Apparemment qu'ils ont d'autres arrangements! » Je le pressai, en le suivant jusque chez la Marquise, de tenir ferme et de tâcher de rétablir cela. 11 me dit qu'il en parlerait, mais que cela lui paraissait difficile.
Je restai donc aussi étonné que devant. Je demeurai quatre jours de suite à Versailles à suivre cela, et je ne pus rien découvrir. Le 20, M. d'Argenson devant travailler, M. de Soubise me conseilla de le presser, et me dit qu'il ne fallait pas croire que la dame fit la liste elle-même ; qu'il fallait toujours aller directement aux ministres ; que c'était sa façon de penser. Ce langage m'étonna encore plus. Je me rappelai l'histoire assez semblable de mon affaire de M. delà Fare, où j'avais vu, sans le voir, la perte de M. de Maurepas, deux jours devant l'événement. La Marquise faisait tout, surtout pour les grâces de Cour. Elle était à couteaux tirés, ouvertement, avec M. d'Argenson. Je craignis non seulement de manquer mon affaire, mais de me casser le col, et je le priai, au lieu de suivre l'affaire, de trouver bon que j'aille dire à la Marquise que j'allais retirer toutes mes demandes, dès que cela lui déplairait, espérant* par là, gagner une promesse pour l'avenir prochain. Il ne le voulut pas, et continua de me conseiller de presser par le ministre. J'allai donc lui faire un petit mémoire que je lui donnai. Il le mit à côté de la lettre
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de ma mère, devant moi, dans son portefeuille, qui était bien gros, car ce n'était que le quatrième travail, depuis Fontainebleau. Et encore, le Roi étant revenu tard de la chasse, parce qu'il avait attendu, malgré le mauvais temps, que le cerf fût revenu de Tinondation, ce travail fut remis pour plusieurs jours, de sorte que tout traînait beaucoup,
M. d'Argenson me demanda comment la Marquise pensait. Je lui dis, naturellement : « Pas trop bien ! » Il me dit qu'il en augurait mal pour la réussite, que le Roi ne lui répondrait rien, mais qu'il y ferait de son mieux. Je trouvai <5ela plus naturel, et l'air plus vrai, et, n'ayant pu voir la Marquise, je revins à Paris le 21 décembre, dire ces mauvaises nouvelles à ma mère. Je lui rapportai aussi que, le floir même du jour que la Marquise m'avait dit ces choses désagréables, étant à souper chez elle, elle avait dit à l'oreille du prince de Soubise : « A propos ! je ne vous donnerai plus de peine pour des refus, car... » Je ne pus entendre le reste, mais je crus que c'était : « ... car j'ai pris mon parti tout d'un coup, et j'ai dit nettement à M. de Croy qu'il n'y avait rien à faire du tout ! » Et, me rappelant que le corps de la lettre de la Marquise, de Tannée précédente, pour les honneurs (qui laissait au moins de l'espérance), m'avait paru du style et de l'écriture déguisée de M. de Soubise, je crus que cela tombait là-dessus. Nous pensâmesque, comme j'avais entendu Poyanne (qui, quoique intime avec le Roi, n'en était pas plus avancé) remercier vivement M. de Soubise, il avait voulu lui faire avoir, cette fois, le cordon bleu, et qu'il ne voulait pas user son crédit. S'il en eût été ainsi, nous nous serions vite consolés, par l'assurance de réussir la prochaine fois. C'était comme cela que je voulais le tourner.
Le 22, à mon réveil, sans m'y attendre, je reçus un billet très obligeant de M. de Soubise, qui m'invitait à venir, surle-champ, à la chasse. Quoiqu'il plût, je m'habillai vite, augurant au moins de cela que M. de Soubise voulait réparer. J'allai chez lui. Je lui parlai de l'idée que nous avions eue que c'était pour Poyanne, lui offrant toujours de dire que je me
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désistais, et tâchant d'avoir promesse pour la première fois. Il persista à médire que je ne Taurais pas cette fois, vraisemblablement, mais qu'il fallait toujours suivre par M. d'Argenson, et que ce n'était pas tout ; qu'il y avait des princes qui le demandaient (on disait le prince de Wurtemberg) (1), et que nous verrions, par la façon dont cela tournerait, que ce n'était la faute de personne. Voilà tout ce que je pus faire. La pluie l'empêchant d'aller à la chasse, il m y envoya toujours. Je fis de jolis rabats à Aubervilliers, tout le jour, et je revins, plus content, dire cela à ma mère et nous en remettre à l'événement.
Le 26 décembre, j'allai, le soir, à Versailles. J'arrivai encore avant la sortie du travail. Je trouvai que M. d'Argenson travaillait seul, avec le portefeuille rouge (c'est-àdire des résolutions). J'appris que, la veille, il avait encore travaillé avec le Roi, avec M. de Paulmy, et qu'ainsi, ce jour-là, il aurait parlé de moi. A la sortie de son travail, je le suivis jusque dans la cour, où il me dit qu'il avait lu au Roi la lettre de ma mère, et même ma petite note ; que le Roi avait paru entendre avec plaisir le bien qu'il lui avait dit de moi, mais qu'il n'avait rien répondu.
Comme, en arrivant chez le Roi, j'avais trouvé que le bruit (faux) s'était répandu que les Anglais étaient dans Ostende et Nieuport, et que la guerre était certaine, et que je voyais bien que l'on venait de prendre quelque parti, je dis à M. d'Argenson qu'à tout hasard, je retenais place. Il me répondit : « C'est ne pas perdre un moment ! »
Le 27, le Roi alla, comme à l'ordinaire, — car il y allait quatre fois la semaine — à la chasse, à deux cerfs chaque. Métier bien rude, dont je me retirais petit à petit, y ayant près de vingt ans que je l'avais commencé. Il avait mandé M. de Belle-Isle, qui ne venait que d'arriver à Bizy (2) et
1 Louis-Eugène-Jean, prince de Wurtemberg, appelé le prince Louis, né en 1731, devint chevalier des Ordres en 17o6, et lieutenant génénd en 1757. Il épousa, en 1782, Sophie-Albertine, comtesse de Beichlingen.
H était le troisième lils de Charles-Alexandre, duc de Wurtemberg.
(2) Le château de Bizy-lès-Vernon, bâti par le maréchal de Belle-Isle, devint ensuite la propriété du comte d'Eu, puis celle du duc de Penthièvre.
qui venait d'arriver un peu devant le débotté, n'y ayant que les entrées. Le Roi s'approcha du Maréchal et lui dit: c( Monsieur le Maréchal, vous commandez de Dunkerque à Bayonne! » et passa.
Le Maréchal resta tout étonné, ainsi que tout le monde^ car on ne s'en doutait pas. Cette nouvelle fit grand bruit et» en eiïet, quoique ce fût peu de chose par soi-même, cela paraissait un commencement de plan général et de parti pris qui allait amener les événements. Tous les esprits furent bientôt en Tair, et chacun fit ses conjectures. Je fis un mémoire là-dessus.
J'allais souvent prendre mon chocolat chez mon ami M. de Séchelles qui avait toujours la plus grande réussite. J'y eus une conversation importante avec M. de Beaumont pour voir ce que je devais faire dans le moment présent : il me dit qu'il était persuadé que M. de Soubise allait s'établir sur les côtes de Flandre, et qu'on emploierait des maréchaux de camp sous lui; que ce serait toujours être dans lapasse. M. de Vaux (1) m'avait dit la même chose, la veille.
J'avais été à la toilette de la Marquise. Il m'avait paru qu'elle avait affecté de ne pas me voir, et je craignais, avec raison, que le Roi ne lui eût dit que M. d*Argenson, son ennemi juré, lui avait parlé pour moi, et que cela ne l'eût aliénée. J'allai trouver le prince de Soubise chez le Cardinal, son frère, où il était en famille. 11 me rassura. Ensuite je lui parlai de l'envie que j'avais d'être employé, mais de la crainte d'être envoyé et oublié dans quelque coin de Bretagne, tandis que l'on ferait la besogne ailleurs. II me dit qu'il répondait que l'on ne m'oublierait pas en Bretagne, qu'il n'y avait que M. duBarail à Dunkerque, qu'il serait charmé de m'avoir de plus et que je devais en parlera MM. de Belle-Isle et d'Argenson. Je n'hésitai plus, alors, et je vis le plan que je devais former: celui d'être employé toujours avec M. de Soubise.
En conséquence, je donnai un petit mémoire en ces termes
(1) Noël de Joiirda, comte de Vaux, maréchal de camp depuis 1748, lieutenant général en 1759, maréchal do France en 1183, mort en 1788, à Tàge de 85 ans.
M. de Belle-Isle et d'Argenson. Mon empressement leur à tous trois. On me dit qu'il y en aurait peu, quanta ent, mais que, s'il y en avait, je serais à la tète. J'avais ours suivi M. de Soubise dans ses camps ; il allait en idre : il était naturel qu'on ne nous séparât pas.
Promotion des chevaliers de l'Ordre, pai*mi lesquels je ne figure point. — OflicifM's gt'méraux employés sur les cotes ; mon chagrin et mes plaintes de n'être point du nombre. — Comment Mme de Pompadour fut déclarée dame du pahiis de la Reine. — Premières démarches pour obtenir la lieutenance générale d'Artois. — Entrevues avec M. d'Argenson et avec Mme de Pompadour. — Un tremblement i\o teiT*' .'i Paris. — Le Roi, le Parlement et le duc d'Orléans. — Je îïuis admis à souper, sans chasser, chez le Roi. — Affaires privées : je [)laide pendant deux heures et suis débouté de ma demande. — Service que Mme de Pompadour me rend à ce sujet. — Carnaval et bals d'enfants. — Travaux d'arboriculture. — Maladie de M. de Sérhelk's. — Je suis employé à Calais, sous le duc de Chaulnes. — M. de Moras contrôleur général adjoint. — Souper chez le Roi. — Questions d'étiquette. — Le « quart de conversion » de la Marquise. Elévation de ses vues sur la politique extérieure. — Mon départ, le 13 avril, pour Calais, où je reste jusqu'au 17 décembre. — Mon retour à Paris. — Embellissements de l'hôtel de Croy. — Reprise des négociations pour le cordon bleu : entrevues avec M. d'Argenson, avec le maréchal de Belle-Isle et avec Mme de Pompadour ; lettre de celleci à ma mère ; mes visites aux ministres, à la Reine, au Dauphin, et mes dernières démarches.
Le V^ janvier 1756, les affaires de l'Europe paraissaient être dans une grande crise, et si Ton pouvait croire les pro-
nostics des phénomènes et tremblements de terre qui, le 1^' et le 18 novembre, avaient renversé le Portugal et les côtes d'Afrique, de grands événements semblaient se préparer.
Versailles était en mouvement, à cause de la nomination du maréchal de Belle-Isle et du prétendu discours de M. d'Aiïry (1) aux Hollandais qui leur demandait une déclaration prompte, pour on contre. On était impatient de savoir s'il n'y aurait point de déclaration au premier jour de TAn.
Ce jour-là, j'entendis la proclamation qui se fit de la promotion des neuf chevaliers de l'Ordre, que le Roi fit. Il y en avait treize vacants. Ainsi, il en resta quatre. Ces neuf furent: le prince Camille (2), le duc d'Harcourt, le duc de Fitz-James, le duc d'Aiguillon, le comte de Stainville, M. de Baschy, M. de Saint- Vital, M. Jablonowsky, et le prince Louis de Wurtemberg. On voit que les étrangers, comme on l'avait dit, dominaient dans cette promotion. Il y avait, cependant, sans compter les princes Camille et de Wurtemberg, hors du commun, deux de mes cadets d'âge et de services : MM. d'Aiguillon et de Stainville, mais le premier avait commandé en Bretagne, et l'autre était ambassadeur. Enfin, je n'avais rien à dire : ayant compté avec soin tous ceux qui pourraient et devraient l'avoir devant moi, j'en trouvais douze ou quatorze. Il fallait donc qu'il en mourût encore huit ou dix avant que j'eusse à me plaindre tout à fait. Cependant, je pouvais espérer, si j'étais employé, et que je continuasse à gagner de la considération, d'être nommé plus tôt. Si j'en étais bien aise, d'un côté, je ne m'en souciais guère, de l'autre, par la quantité d'envieux que je me ferais et le dernier rang que j'aurais dans l'Ordre. Telle fut la fin de cette négociation du cordon bleu. Elle me servit, au
,1 Louis-Auguste, coin le «l'Affi y, né en 1713, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 17*38, fut nommé ministre plénipotentiaire près les États-Généraux en 17oo, et ambassadeur près la même puissance, en 1760.
Il avait épousé, en 1738, Marie-Élisabeth d'Alt.
(2 Camille-Louis de Lorraine, né en 1725, d'abord appelé le prince Camille, et, en 1762, le prince de Marsan, brigadier en 1747, maréchal de camp «n 1748, lieutenant génér.il en 1758.
moins, à me bien mettre sur les rangs, à voir au juste à quoi m'en tenir, et les moyens d'y réussir. Je vis aussi qu'à plus d'un égard, mon ancien projet de l'ambassade d'Espagne était fort bon, et que c'était dommage que Tabbé de Bernis, ami de la Marquise, me l'eût ôté.
Le jour des Rois, on déclara les officiers généraux qui seraient employés sur les côtes. Gela me fit faire quatre voyages, l'un sur Tautre, à Versailles. J'appris que tous ceux qui étaient déjà employés l'étaient sur la côte : MM. de Soubise, de Saint-Germain et du Barail ensemble à Dunkerque, M. de Crémilles à Saint-Omer, M. leduc de Chaulnes à Galais, M. de Lally à Boulogne, M. de Puységur à la ville d'Eu, le duc d'Harcourt, le comte d'Estrées, M. de Remond en Normandie, en Bretagne; que MM. de Richelieu et de Mirepoix (qui ne voulut pas servir sous lui) l'étaient sur la Méditerranée. Je fus très étonné de ne me pas trouver employé avec M. de Soubise. Je m'en étais flatté et vanté. Je criai et pressai vivement dans mes différents voyages à Versailles, et j étais piqué quand on me disait : « Il y en aura pour tout le monde ! Ceci va devenir une affaire générale, et on ne vous laissera pas là 1 » Ge n'était pas ce que je craignais, mais de retomber dans la foule, après m'en être tiré. M. de Soubise m'assura qu'il me demandait. M. d'Argenson me faisait des compliments admirables, ainsi que M. de Belle- Isle, mon proche parent par ma femme (1), sur quoi je comptais. Ils rejetaient tout sur M. de Séchelles qui n'avait pas voulu qu'on en employât un de plus. Je proposais de l'être sans appointements, même secrètement d'abord. On restait inflexible et, pour surcroît d'humeur, ceux qui étaient frondeurs me faisaient un ridicule de mon zèle. Je m'en retournai à Paris outré, et voyant toutes mes espérances outrées, ou sur le point de l'être.
1 On a vu, ci-dessus, ((ue M. de Belle-Isle avait épousé, en secondes noces» la fille du comte de Héthune et d'Henriette d'Harcourt. Celle-ci était fille de Franrois d'flarcourl, troisième du nom. grand-père d'Angêli<iue-Adélaïde d'Hnroourt, femme du prince do Groy. Par conséquent, la femme de M. de Beilc-lsle et celle du prince de (^roy étaient cousines issues de germains.
Ma mère, encore plus vive que moi, prit la chose très sérieusement, et comme un affront. Elle voulut en écrire à M. de Séchelles et me força de lui porter la lettre qui était pleine de reproches tendres et amers. M. de Séchelles me dit, à Versailles, que ce n'était pas lui qui m'excluait, mais qu'il demandait qu'il y en eût peu. M. de Soubise parut renoncer à me faire employer. Enfin, M. de Crémilles me l'ayant conseillé, cela me fit retourner vers M. de Chaulnes pour l'être sous lui, sur la côte de Picardie. J'allai donc, le 10 janvier, chez M. de Chaulnes, le lui demander. Je forçai la porte pour le voir. Il en fut flatté, ainsi que sa femme, qui le menait. Il me demanda avec empressement. Je fis encore cinq ou six voyages à Versailles. Je parlai à MM. de Belle- Isle et d'Argenson, mais M. de Séchelles, tout mon ami qu'il paraissait être, fut inexorable et demanda qu'on n'en employât pas plus. M. d'Argenson m'assura, à la fin de janvier, que Ton n'en emploierait aucun que je ne le fusse : voilà tout ce que j'en tirai!
La veille de la Chandeleur, je témoignai à la Marquise, qui me battait assez froid, toute ma douleur, tant sur le cordon bleu, que sur ce que je n'étais pas employé. Elle me dit assez sèchement, pour le premier, que ce n'était pas sa faute; pour Tautre que, sûrement, on ne me laisserait pas, dans l'occasion.
Le jour de la Chandeleur, j'assistai au contrat de mariage du comte d'Egmont, bon sujet, avec Mlle de Richelieu. Il n'y eut aucun cordon bleu, pas même l'Infant, qui devait l'être d'une promotion, seul. Ainsi, cela me rejetait loin.
Le bruit avait couru que MM. de Soubise et de Bouillon le seraient, et qu'ils avaient gagné leur prétention du rang des Lorrains, mais il n'en fut rien, et il n'y avait pas besoin de cela pour augmenter l'extrême jalousie dont les princes du sang étaient contre M. de Soubise.
Je vis, dans la travée des dames de la famille d'Harcourt, la cérémonie de la réception des quatre novices qui furent le prince Camille et le duc d'Harcourt, ensemble, le duc de
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Fitz-James (1) et le duc d'Aiguillon (2) ensemble. J'étudiai comment cela se faisait, croyant ne pas tarder beaucoup à en faire autant, mais je ne pouvais digérer de voir que , si je Tétais avec un duc, il irait prendre son rang à la tète, tandis que je serais obligé de commencer le branle en prenant la dernière place à la procession; cela, avec Tobligation da Bréviaire que je voyais le Roi donner (3), me refroidissait. J'avais Tespérance, un jour, par la grandesse du duc de Croj*, ou autre, de reprendre un autre rang.
Pour me dissiper, je cherchai à m'amuser à la chasse à tirer, qui était mon principal goût. Le 26 janvier, j'allai, pour la première fois, tirer à Chantilly, avec M. le prince de Condé ; c'était une chose fort dangereuse et fort amusante : il fit très beau, et je m'y amusai comme un roi.
Le 29, j'en fis une autre dans la belle plaine de Saint- Denis, avec les princes deSoubise et de Condé. Je n'en avais jamais fait une si belle.
Je m'attachai à arranger le jardin de Paris, à étudier les arbrisseaux. Je prenais la botanique comme un calmant pour mon imagination. Je m'occupai de mes enfants et de mon intérieur. Pendant ce temps-là, il arrivait à la Cour un événement inattendu.
Cet événement fut précédé d'un autre aussi peu attendu : tous les princes du sang, et surtout M. le duc d'Orléans et le prince de Conti, avaient été furieux du mariage de Mlle de Soubise avec M. le prince de Condé, et surtout deà qualités que Ton avait passées, à ce sujet, à M. le prince de Soubise. Mme de Pompadour l'avait soutenu
(1) Charles, duc de Fitz-James (1112-1787 , brigadier en lliO, maréchal de cunip en 17ii, lieutenant général en 1748, avait épousé, en 1741, Victoire- Louiso-Sophie de Goyon de Matignon.
(2. Emmanuel-Armand 1720-1782\ d'abord comte, puis duc d'Agénois, duc d'Aiguillon en 17o0, brigadier en 1714, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 1758, avait épousé, en 17 iO, Louise-Félicilé de Bréhant, flUe du comte de Plélo.
(3) L'article 88 des statuts de l'Ordre du Saint-Esprit, portait obligation, pour ses membres, de lire chaque jour des hymnes et des oraisons dans le livre de prières qui leur était spécialement affecté, et, en outre, de dire un chapelet d'un dixain.
contre les princes, et il en était résulté une brouillerie ouverte de tous les princes contre la Marquise. Les choses étaient sur ce pied-là. Le jour de la Chandeleur, le Roi, après la cérémonie, appela M. le duc d'Orléans, et lui dit qu'il était fâché que cela le privât de vivre avec lui chez la Marquise, où il était le plus souvent, et que, par amitié pour lui, il désirait qu'ils se raccommodassent, et qu'il vînt chez elle. M. le duc d'Orléans répondit qu'il ne savait qu'obéir, et que, si le Roi le lui ordonnait, il irait, mais qu'ayant Thonneur d'être premier prince du sang, il était comptable au public et aux autres princes de ses démarches, et qu'après la rupture éclatante qu'il y avait eu, il fallait un ordre qu'il pût dire. Le Roi lui dit qu'il Ten priait, qu'il le voulait, etj le prenant par la main, il le conduisit chez la Marquise, les força à s'embrasser, et fit le raccommodement, du moins en apparence, et, le soir, il en fit autant du comte de Clermont. Il ne resta que M. le prince de Contî, qui n'avait jamais été chez elle, qu elle n'avait jamais pu chasser de la confiance du Roi, non plus que M. d'Argenson, et qui se soutint toujours, travaillant avec le Roi sur les affaires publiques, on ne savait pourquoi.
L'événement inattendu éclata, au grand étonnement de tout le monde : le dimanche 8 février, Mme la marquise de Pompadour fut déclarée dame du palais de la Reine, mais ce n'est pas tout : elle se déclara, en même temps, dans la dévotion. La veille, elle fit (ce qu'elle ne faisait jamais) maigre dans les cabinets, et il devint public que, depuis deux mois, elle avait des conférences avec le Père de Sacy (1), jésuite, et qu'elle l'avait déclaré son confesseur. Elle retrancha sa toilette publique, et, le mardi suivant, elle reçut des ambassadeurs à son métier de tapisserie. Ainsi, on passa de
I Le bniit courait ([ue, d'après les conseils du P. de Sacy, Mme de Pompadour avait écrit à M. d'Etiolles, son mari, pour lui demander soit de retourner auprès de lui, soit de revenir auprès d'elle, et, en outre, Tautorisation d'accepter la place de Dame de palais de la Reine.
Aux deux premières requêtes, il eût opposé une fm de non-recevoir, mais eût octroyé la pennission relative au service de la Reine. [Journaux de Luynes et de Barbier.)
la toilette au métier, et cela menait, comme du temps du cardinal, au déshabillé du confesseur.
Comme on va toujours à Textrême, on dit qu'elle allait quitter le rouge et tout, mais, au contraire, elle fut extrêmement parée, ce jour-là, et elle fit son séjour chez la Reine, avec un air tranquille, comme si elle n'avait jamais fait autre chose. La Reine se distingua, dans cet événement, comme dans tous les autres, par sa douceur et sa modération. Le Roi lui avait écrit pour lui demander qu'elle trouvât bon qu'il nommât Mme de Pompadour sa dame d'honneur. On dit qu'elle dit à ceux qui s'en étonnaient, que cela lui paraissait tout simple, le Roi en ayant déjà eu deux de son palais. 11 est vrai que ce n'était pas la même chose. Les personnes qui allaient à Textrème disaient déjà que Ton n'attendait que la mort de Mme de Luynes pour faire revivre, pour Mme de Pompadour, la charge de surintendante de la Reine ; qu'elle allait continuer son grand crédit, en l'augmentant encore, s'il était possible, et qu'elle égalerait ou surpasserait Mme de Maintenon, qu'elle imitait, depuis longtemps, soigneusement : j'en avais été plusieurs fois témoin.
11 y avait longtemps que je croyais que c'était sa vue politique, mais ceci paraissait de bonne foi, dans un temps où Ton assurait que le Roi, loin de tourner à la dévotion, venait de reprendre une nouvelle petite fille à qui il allait, disait-on, rendre des visites nocturnes au Parc aux Cerfs. Enfin, cela n'avait été prévu par aucun courtisan, quelque intime qu'il fût.
Comme on se rappela d'abord que ce Père de Sacy avait été le confesseur de M. le prince de Soubise, on crut que c'était lui et Mme de Marsan qui avaient conduit tout cela, mais ils déclarèrent hautement le contraire, et l'on sut bientôt que ce même Père de Sacy avait aussi été le préfet de M. de Machault, garde des Sceaux, et que c'était lui qui avait mené cette affaire et procuré chez lui les premières entrevues de la Marquise avec ce Père. On apprit que, depuis quelque temps, elle lisait des livres de piété, et elle se mit à
aller à la messe tous les jours et à la suite de la Reine. Elle priait les coiiïes baissées, avec la plus grande apparence de ferveur. Comme elle n'avait jamais paru fausse en rien, qu'elle assurait qu'elle prenait le parti de la dévotion de bon cœur, qu'elle quitterait tout, s'il le fallait ; qu'on sut qu'elle avait écrit deux lettres à son mari M. d'Étiolles, appelé, depuis la mort de son oncle, M. Le Normand, pour demander à retourner avec lui, les apparences étaient qu'elle était de bonne foi.
On disait que les personnes intéressées à la retenir en place l'assuraient qu'elle était nécessaire à la conversion du Roi, et môme à continuer à l'aider de ses conseils, étant la personne qui connaissait le mieux son caractère, et s'en était servi pour tout, depuis longtemps, avec douceur et sagesse ; que le Roi, privé de sa compagnie, qui était sa seule habitude et consolation, prendrait quelque autre maitresse qui ferait sûrement pis. Enfin, on cherchait toutes sortes de moyens,, et à vérifier le proverbe qui dit qu'il est, avec le ciel, des accommodements.
D'un autre côté, le plus grand nombre n'en voyait pas et disait qu'après un pareil scandale, il n'y avait que la séparation la plus absolue qui pût commencer une vraie conversion, de sorte que les personnes qui avaient de la religion trouvaient qu'il s'en fallait de beaucoup que ce ne fût assez, et les personnes qui n'en avaient pas trouvaient qu'elle courait risque de se faire culbuter, et que c'était une faiblesse déplacée. Les deux partis étaient très étonnés et mécontents. On se perdait en conjectures, raisonnements en laid, et à commencer par les plus intimes, tout le monde s'y perdait et disait que cela devait amener des événements à la Cour, et rompre la tranquillité et routine où l'on était depuis longtemps.
Cet événement, en effet, pouvait avoir bien des faces : si c'était politique, savoir si elle avait bien jugé le moment et si elle avait prévu ou que le Roi ne tarderait pas à prendre ce parti, ou que, le sien diminuant, elle avait besoin de le relever par un coup d'éclat, ou tâcher de s'assurer un poste
qu'elle pût garder ù la Cour, en cas de disgrâce. Si c'était tout de bon, on disait : comment arranger cela avec son mari et la réparation due au scandale ? On s'imaginait bien qne cela finirait ou par faire venir son mari à la Cour, faire avec le Roi une espèce de séparation, mais Ton trouvait tout ce replâtrage bien difficile, pour ne pas dire impossible.
Pour moi, que plus de réflexion sur les Cours et les hommes rendait philosophe crédule, je croyais qu'avec le temps, on accoutume à tout, et on trouve à rendre les choses impossibles ordinaires, quand on a la suprême autorité. Ce qu'il y avait de beau ou de bien singulier dans tout <^eci, c'était que ce fût par elle que commençât ce changement, tandis qu'on ne lui avait jamais connu de principe de dévotion, et qu'on disait qu'elle avait été savamment élevée dans des principes contraires, enfin dans un temps où le Roi ne paraissait pas encore y tourner.
Le parti du Garde des Sceaux, qui était depuis quelque temps, disait-on, dans la dévotion , n'en pouvait qu'augmenter ; celui de !M. d'Argenson paraissait en grand danger, à moins que cela ne fût amené parle commencement de l'affaiblissement du crédit de la Marquise, ce qui ne paraissait pas, ou que cela n'occasionnât sa retraite volontaire ou involontaire. Les autres ministres, qui n'avaient pas pris de parti, allaient leur train, et tout continuait, en apparence, à peu près sur le même pied. Elle continua à faire maigre, mais à être, à l'ordinaire, dans les cabinets, et la Reine la déclara surnuméraire sans semaine fixe. Elle s'offrit pour doubler quand il en manquerait. Elle chercha à attirer et gagner les dames du palais, ses camarades, à leur grand étonnement, et tout continua à peu près de même. On attendait avec impatience Pâques pour voir comment cela s'arrangerait alors, et chacun, n'y voyant goutte, remettait au temps l'éclaircissement • de ce singulier événement.
Le IG février, ayant appris que M. du Mesnil, mon cama- Trade de camps, que j'avais battu, était employé, je meré- >veillai, et, cela étant trop dur, je parlai assez haut. Mme de Séchelles, notre ancienne amie, se joignit à moi pour
parler à M. de Séchelles à qui je fis entendre ce désagrément, et que cela pouvait me retarder pour le cordon bleu. Il se rendit, enfin (combien il fallait faire de bassesses pour avoir la permission de se faire tuer !), et il promit de consentir à en payer et employer un de plus, et dit que je le pouvais dire et que je pouvais être sûr qu'il serait aise que ce choix tombât sur moi. JVlIai forcer le Maréchal chez la princesse de Guéménée (1), pour le lui apprendre ; de là chez le duc de Chaulnes, que je trouvai avec sa femme et avec qui, me lâchant, je me mis en grande intimité, me trouvant assez fort pour répondre à cette décidée dame. Elle me prit en grande amitié et me conseilla de songer à m'arrangeravec le maréchal d'IsenghieDy pour la lieutenance générale d'Artois, sous M. de Chaulnes, gouverneur, chose assez dure, mais il fallait commencer : je promis d'y songer.
Ce matin-là même, M. de Chaulnes avait parlé à Mme de Pompadour pour me faire, par distinction, et comme travaillant, souper dans les cabinets, sans chasser, chose agréable, mais qui me devait faire beaucoup d'envieux. Elle avait promis de le dire. MM. de Soubise et de Tingry avaient dit quHls en parleraient ; aussi cela paraissait sûr, ainsi que d'être employé, dès que M. de Séchelles, qui était le seul obstacle qu'on m'avait opposé, y consentait. Ainsi tout réussissait à la fois. J'espérais, par le service, avancer comme courtisan. J'avançais aussi : c'était un de ces bons jours d'après lesquels j'avais les espérances les plus flatteuses. J'allai, de là, chez M. d'Argenson. Je demandai audience : il me fit entrer et me dit : « Eh bien I y a-t-il quelque chose de nouveau? » Je lui répondis dans la première abondance de cœur, presque l'embrassant, qu'enfin M. ]de Séchelles s'était rendu et consentait à en payer un de plus, pourvu que ce fût moi. M. d'Argenson se renfrogna et dit : « Il n'a sûrement pas dit cela comme cela! » Je sentis ma faute. Il était extrêmement jaloux, et c'était à lui à me nommer, et non à M. de
1, Marie-Louise-IIenriette-Jeannc de la Tour d'Aiiver^nie n^.'i-lTSlj avait épousé, en 1743, Jules-Hercule Mériader, prince de Rolmn-Guénicnée, né en 1726, maréchal de camp en 1759, lieulcnanl général en 17G2.
Séchelles. Je raccommodai de mon mieux, en disant que je ne savais ce que je disais; que la joie m'avait emporté ; qu'il était vrai qu'il m'avait dit, au contraire, que je tâchasse de me faire employer par M. d'Argenson ; que c'était de lui que cela dépendait. Il parut en être content.
En sortant, je trouvai M. de Belle-Isle à qui je dis ma sottise, de la raccommoder et de me soutenir. Il le promit, et je me remis à parler à M. de Grémilles, en grande intimité^ sur les grands principes du métier.
Au coucher, le Roi me demanda avec bonté Tàge de mon fils ; je dis : « Douze ans ! » comme il était vrai. « Et votre fille ?» dit-il. Je fus embarrassé, mais il fallut répondre: <( Quatorze ! » Le Roi en parut étonné et me dit : « Eh ! comment donc, la voilà à marier î » Je fus fâché qu'il y songeât, de crainte que, passant pour bon parti, on ne me forçât la main. Enfin, cette journée était flatteuse, mais c'est le pays des girouettes.
On apprit, ce jour-Là, la réponse des Hollandais qui portait que personne ne désirait tant la paix et n'avait plus de raisons à la désirer qu'eux ; qu'ils étaient persuadés du bon cœur du Roi, et qu'il pensait de même, et que, pour les les rassurer, il voudrait bien leur donner des assurances qu'il ne troublerait pas le repos des Pays-Bas, mais qu'il devait savoir les raisons qu'ils avaient de prendre intérêt à l'Angleterre ; qu'ainsi ils espéraient qu'il n'en troublerait pas non plus le repos. Ce dernier article fâcha beaucoup, nous interdisant la descente d'Angleterre, ou étant une espèce de menace. On était aussi très fàclié qu'au lieu de nous donner des garanties de la paix, ils nous en demandassent. Cependant, il parut qu'on prenait le parti de patienter et de continuer à tout tourner du côté de la Marine.
Le 17, lii^ fièvre tierce de la Cour : un jour boni ^^ jour mauvais. Je trouvai M. d'Argenson chez la Reine : il me parut tout changé. Devant, ce n'était que M. de Séchelles qui s'opposait à tout. Au lieu de cela, il me dit nettement qu'il n'en voulait pas proposer pour un au Roi, et qu'il fallait attendre à l'été, si l'on en nommait. Par là, je me retrouvais
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confondu, ce que je voulais absolument éviter. Je lui marquai mon mécontentement et me retirai très piqué. Je courus chez Mme de Luynes, forcer le Maréchal, avec qui je me plaignis amèrement de cela. M. de Crémilles me seconda au mieux. II fit voir que M. de Chaulnes en méritah et avait besoin d'un maréchal de camp, qu'on ne pouvait le refuser, nia moi non plus. Le Maréchal promit d'en reparler, mais les affaires du jour l'en empêchèrent.
C'était un mardi, seul jour que Ton voyait, alors, la Marquise, à la suite des ambassadeurs. Je la trouvai à son métier (c'était le deuxième mardi comme cela). Il avait succédé à la toilette. D'ailleurs elle était parée en diamants, et comme à son ordinaire, encore fort jolie, et rengraissée. Elle parut gaie, badina beaucoup. En sortant, je la remerciai de ce que M. de Chaulnes m'avait dit qu'elle me ferait souper «ans chasser. Elle me dit qu'elle espérait ne pas Toublier (car elle n'avait qu'un mot à dire pour tout cela); que M. de Chaulnes lui avait dit que je travaillais; que, pour être employé (dont je lui parlai), elle m'avait averti, il y avait longtemps, qu'on n'en voulait pas augmenter le nombre. Ainsi je me trouvais, de ce côté, renvoyé aux Calendes, mais, en général, elle me fit bonne mine, et cela fit finir les soupçons que j'avais de lui avoir déplu pour le cordon bleu.
Je rentrai à Paris moitié boudant, moitié espérant, et je fis un bien joli souper chez mon voisin milord Clare, comte de Thomond. Il y avait le comte et la comtesse d'Estrées, le prince de Tingry, le duc d'Havre, Mmes de Guerchy et de Beuvron, enfin tout le monde de mes connaissances.
Le 18, à sept heures trois quarts du matin, il y eut un tremblement de terre à Paris, Versailles, et dans presque toute la France. Il fut assez sensible aux Pays-Bas, et dans le même instant, partout. Depuis 92, il n'y en avait pas eu, hors un contesté, en 1703. Celui-ci fut certain, mais si faible qu'il n'y eut pas la sixième partie des personnes éveillées alors qui le ressentirent. Je dormais et n'en sentis rien, dont je fus fâché. Personne ne le sentit, dans notre rue du Regard, hors le cuî- 'sinier de ma mère, qui était à genoux. Les personnes les
plus dignes de foi qui ne dirent l'avoir senti assez distinctement pour en être effrayées, me dirent avoir senti trois on quatre trémoussements, comme si un gros chien était sous leurs lits, qui les faisait remuer. D'autres dirent avoir senti un balancement. Cette année, depuis le mois de mai que Quito fut bouleversé, il y avait beaucoup de tremblements de terre. Quand celui de Paris se fit sentir, il commençait un ouragan qui fut furieux tout le jour, surtout le soir. En Flandre, le temps était serein. Je fis, sur ces événements, un mémoire, et M. Lemonnier me dit qu'il croyait qu'il y en aurait encore. Il les attribuait aux tourbillons des équinoxes et aux feux électriques. Au reste, cela fut peu de chose, et ne fit qu'une nouvelle, et point de peur.
Le 19 février, j'allai à Versailles : je vis le duc d'Orléans entrer chez le Roi qui le remit au lendemain.
Le 20 au soir, M. le duc d'Orléans fut dix-sept minutes enfermé avec le Roi. On sut, après, qu'il lui présenta une requête en remontrance rédigée par La Monnoye, et que tous les princes et pairs avaient signée (1). Le Roi dit qu*il ne recevait pas de requùte signée par association illicite de ses sujets; que ^I. le duc d'Orléans devait savoir que son grand père avait fait mettre à la Bastille cinq gentilshommes pour s'être assemblés sans ordre. On dit que, pour réponse, le duc d'Orléans offrit de s'y rendre, mais cela ne se confirma pas. Il insista pour faire accepter la requête. Sur quoi le Roi dit : « Eli bien ! vous 'le voulez ! » Il la prit et la jeta devant lui dans le feu, en lui disant que c'était là sa réponse, et qu'il était fâché que M. le duc d'Orléans, qu'il avait toujours aimé et estimé, se fût chargé de pareille chose. Le duc alla à Paris, rendre compte de sa mission et dire que, pour
1 L'auteur fait, ici, allusion à un conflit ((ui s'était élevé entre le Grand (^^nseil et le Parlement, an sujet d'un procès privé ([u'un conseiller du (Iraud Cou^ril avait voulu faire ju^N?r j»ar son Corps.
Le Roi lui ayant donné raison, le Parlement lit ses remontrances, et convoqua les [>aii's. Quelqurs princes du san^z annoncèrent l'intention do se joindre à eu\. Mais le Uoi s\v étant oppi»sé. de nouvelles remontranoes (Mirent li«Mi. Il promit d'y ré[»ondre « in<*essamment », mais les mois s'écoulèrent et la réponse ne vint ]>oinl.
un mémoire non signé, le Roi le recevrait. Ils y travaillèrent, et il fut reçu quelques jours après.
Ce jour-là 20, je dinai presque tête à tôte avec M. de Séchelles, où je pris mon café. C'était un de ses jours de retraite. J'y étais admis, et l'entendais parler avec grand plaisir, car il paraissait citoyen net et lumineux. Il assura qu'on ne songeait pas à donner le droit d'enregistrement deslois au Grand Conseil, mais qu'il fallait rétablir l'autorité du. Roi, que les Parlements affaiblissaient.
Le 21 février, je dînai ou pris mon café chez le Chancelier, où il n'y avait que le comte de Tresmes, qui cherchait à adoucir tout cela. Nous raisonnâmes longtemps avec le Chancelier, en particulier. C'était un bon homme sans dignité. Comme j'étais là, il reçut un arrêté du Parlement, très vif, àl'ordinaire, qu'il nous lut et qui l'obligea de monter encore chez le Roi, à son retour de la chasse. Je vis que Ton s'était un peu trop avancé pour le Grand Conseil ; que l'on ne voulait pas reculer; que le droit du Parlement de convoquer oud'inviter les Pairs, dont on faisait une grande différence, faisait une querelle levée à ce sujet, qui était importante, et que tout cela n'était pas trop arrangeable, mais tomberait sans décision et de guerre lasse, comme tout ce que Ton faisait.
Le soir, Mme de Pompadour devant avoir parlé au Roi pour me faire souper sans chasser, comme étant plus occupé à travailler pour son service, je me présentai à l'Ordre. Le prince de Soubise avait promis d'en parler auâsi à la Marquise, ainsi que le prince de Tingry, qui me fit tenir auprès de lui, parce que le Roi, perçant la foule, venait toujours lui dire un mot, et cela pour voir tout le monde, M. de Tingry se mettant exprès bien loin. Il y avait un monde affreux et bien des chasseurs. Je fus appelé, et nous nous trouvâmes trente-trois au souper. Il fallut deux petites tables.
Nous étions, à prendre par ma gauche : MM. d'Armentières, prince Camille, marquis de Sourches, comte de Thomond, comte d'Estrées, marquis de Grillon, marquis d'Ecquevilly, duc de Chevreuse, comte de Sceaux, marquis
de Croissy, comte de Saint-Florentin, Mme d'Ecquevilly, comte de Brionne, prince de Turenne, Mme de Châteaurenaud, comte de Ségur, duc de Chaulnes, duc de Luxembourg, Mme de Pompadour, le Roi, Mme de Brancas, le duc d'Ayen, le prince de Tingry et moi.
A une petite table : le baron de Montmorency, M. le chevalier de Fleury, M. de Montmir.ail, le comte de Lugeac. A l'autre petite table : le marquis de Villeroy, le duc de Montmorency, le comte de Laval et le duc de Duras, qui ne se mettait pas à table.
Je remarquai que la Marquise était, à l'ordinaire, auprès du Roi, fort parée et, comme à l'ordinaire, fort gaie. On ne s'apercevait d'aucun changement dans l'extérieur, hors que c'était un samedi, et qu'elle faisait maigre. On soupait, alors, dans une nouvelle salle à manger, de niveau à l'appartement du Roi, et Ton se tenait dans son dernier cabinet, qui faisait le bout de la petite galerie, et contre son dernier arrière-cabinet qui était ouvert, et où l'on voyait son bureau et tous ses répertoires et catalogues sur tous les états et grades ou charges, et tout rempli de livres et instruments, surtout la belle pendule. Il y avait aussi de belles fleurs. J'aurais bien voulu fouiller dans tout cela quelques heures! Mes connaissances dans les arbustes, qui étaient ma folie du jour, me servirent : on en parla, et je me trouvai fort libre et badinant avec la Marquise. Enfin, j'étais parvenu à une des choses que je désirais, qui était de souper là, sans chasser, et avec liberté, sans être tout à fait confondu dans la foule des chasseurs, et étant bien et librement avec tout le monde.
Comme j'avais rendez-vous chez M. de Marville(l), un de mes juges, le lendemain matin, je partis, après être sorti de chez le Roi à une heure et demie, et je vins, à trois heures de la nuit, coucher à Paris. J'y restai quelque temps de suite, pour mon affaire d'Audruick. Heureusement que je la possédais et que j'étais en état de la soutenir, car j'étais seul pour
(r Giaude-Hcnri Fey<l«».ni, soi^^nour do Mars'ille 1705-1787^ lieutenant général de police do 1740 à 17 47, consoillor d'État en 1747, etc., etc.
îela. On en était au quatrième bureau. Je plaidai moi-même în plein bureau, pendant deux heures, chez M. d'Ornesson (1), contre M. Fréteau (2) qui y mit bien du feu : je patientai, les convainquis et me fis honneur.
Je menai, ce Carnaval-là, mon fils à quelques bals d*en- 'ants, lesquels étaient beaucoup trop tumultueux. 11 y dansait assez bien les danses hautes. Ma mère mena aussi à juatre bals ma fille. Ce fut Mme d'Ecquevilly qui, ayant issuré qu'il n'y aurait presque personne, l'emporta pour la première fois. Cela alla en augmentant, de sorte que nère, qui ne voulait pas la lâcher dans le grand monde, irrêta, et il n*y eut plus qu'une petite assemblée chez ma- Vlme de Bouteville, à cause delà jeune madame de Sérent (3), ît avec tous les Havre. Le duc d'Havre y menait aussi son ils régulièrement.
Je repris ma vie philosophique, et je m'amusai surtout, alors, infiniment, de la connaissance des arbustes que je pris le l'abbé Nolin (4) et du livre des arbres de M. Duhamel (5). Fe courus les jardins et les pépinières, et je m'occupai à arranger le jardin de notre hôtel de la manière la plus recherîhée, comptant l'avoir à perpétuité, par nos arrangements ivec les Carmes. J'y plantai moi-même un choix de vingt plantes le long des berceaux, et je commençai à arranger le
(1 II s'agit sons «loule (ie Marie-François de Paulc Le Fèvre d'Ormcsion .1710-1775 , intendant des Finances en 1744, conseiller d'Étal en 1758, [ui avait épousé, en 17 iO, sa cousine Anne-Louise du Tillet.
(2: Michel-Louis Fréle.iu 1708-1771 , d'abord inspecteur {général des )omaines du Roi, juiis «•onscMlJi'r-inaitre en la (Chambre dos domptes d(; *aris (1753}, avait épousé une demoiselle Lambert.
(3) Bonne-Marie-Félicilé, fille de Gharles-Anne-Sigismond de Montmo- •ency-Luxembour^, duc d'Olonne, avait épousé, vn [loi, Armand-Louis, narquis de SérenI, né en 1730, gouverneur des enfants du comte d'Artois în 1776, maréchal de camp en 1780, lieutenant général en 1814.
(4) L'abbé Nolin, clianoine de Saint-Marcel, directeur des pépinières du ^oi, a écrit : Essai sur rar/ricullure moderne^ dans lequel il est traité des irbreSy arbrisseaux., oignons de fleurs et arbres fruitiers. ;Parls, 1755, in-12.,
[^] Henri-Louis Duhamel, dit Duhamel du Monceau, pensionnaire botaniste le rAcadémie des Sciences, a écrit un Traité des arbres et arbustes qui se mltivent en France en pleine terre. Paris, Desnint Harrois aîné\ 1755. 2 vol. n-4«.
fond. Je terminai alors, aussi, le plan des environs et du tour de la maison de THermitage, avec le jeune Chaussardil) garçon rempli de talent, et, par surabondance, je travaillai avec le fameux Chevotet (2), de sorte que j'eus les idées de tous les grands maîtres de Paris.
Le Roi alla passer les deux derniers jours du Carnaval à Bellevue : ce fut la seule fois qu'il découcha de l'hiver.
J'appris avec grande douleur la nouvelle que l'on se disait à Toreille, c'est que la tête avait manqué à M. de Séchelles. Les autres disaient qu'il était exilé. Chacun faisait sa nouvelle et lui nommait déjà un successeur. MM. de Saint- Priest (3) et de Lucé ('*) étaient les plus sur les rangs. Le vrai de tout cela était qu'à la suite d'un excès de travail, M. de Séchelles avait eu une espèce d'épuisement d'esprit ou d'apoplexie manquée qui l'avait fort abattu, de sorte que sa famille avait demandé du repos pour lui et l'avait amené, le dimanche gras, à la jolie petite maison de M. de Soubise à Saint-Ouen, où toute sa famille s'était établie avec lui pour rengager à vouloir faire des remèdes, ce qu'il ne voulait pas, ne sentant pas son état. Au bout de quelques jours, il s'y résolut, et il fut mieux.
Le 12 mars, j'aîlni à cheval à Saint-Ouen dîner chez lui. J'y trouvai toute la famille rassemblée, et lui bien mieux. Cependant, je ne m'aperçus que trop que c'était un homme qui commençait à tirer à sa fin. Les domestiques le disaient et s'en apercevaient. Comme il se rétablissait, pourtant, assez bien, il retourna, le lendemain, à Versailles, et, le
{{) Jcan-Bapfisle Chausisard, arcliitectc, auteur du mausolée du duc de Helle-Islc, dans l'église \otrc-Dauie de Vernon.
[2 Jean-Michel ChevoUt, né à Parisien loys, niurt en 1772, conslioicteur du pavillon de Hanovre, (jui fut ajouté à Thôtel du duc de Richelieu; des châteaux de Mareil-ChaniiflAtrcMix, Petit-Hourg, Arnouville, etc. Il était membre de l'Académie des Beaux-Arts depuis 1732.
,3 Jcnu-Emnianuel Guignard, vicomte do Sainl-Priest, né en 1714, conseiller au Parlement en 1733, maître dos Koquétes en 1733, président au Grand Conseil en 17*7, intendant de Lanj^uediM: on 1751, conseiller d'État en 17()4, avait éjjousé Louise-.lacqucIine-St>phie de Barrai, née en 1713.
i Pineau de Lu<'é. maitre des Re<juèles. intendant de Tours en 1743, de llainaut en 1745 et d'AIsaeo en 17.';2.
14 mars, il reprit sa place au Conseil, comme à l'ordinaire.
Le 14 mars, j'allai à Versailles. J'appris que Ton venait de nommer trois nouveaux maréchaux de camp pour aller, dans le moment, à Toulon sous le maréchal de Richelieu. Outre M. de Lannion (1), qui était anciennement nommé, les trois nouveaux étaient MM. le prince de Wurtemberg, le prince de Beauvau et M. de Laval (2), tous quatre mes cadets, ainsi que tous ceux qui étaient employés, au nombre d'environ quinze, hors M. de Dreux (3), et que M. du Mesnil, que j'avais battu, venait d'être employé lieutenant général. Tout concourait à me rendre cela désagréable.
Dès que je fus arrivé, le duc de Chaulnes vint à moi les bras ouverts, m'assurant que la Marquise avait parlé au mieux au Roi, lui représentant le désagrément qu'il avait d'être le seul qui n'eût pas de maréchal de camp, le besoin qu'il en avait, étant séparé par le Boulonnois, la nécessité de mettre à Calais, où il n*y avait que le vieux La Boulie(4), quelqu'un en état de soutenir la correspondance, ce côté étant d'ailleurs le plus voisin des Anglais ; enfin, les raisons que j'avais de me plaindre. Le Roi en était convenu, et il fallait que le maréchal de Belle-Isle agît. Je le cherchai : il me dit, d'abord, que la Marquise venait de lui dire cela, et que, le lendemain, en allant à Saint-Denis, voir, avec M. d'Argenson, un bataillon de milice qui y passait, il lui parlerait fortement et tâcherait de lui en faire parler d'abord au Roi, moyennant quoi tout serait fait. Mme de Séchelles en avait encore parlé, depuis peu, à M. d'Argenson, outre les
;ii Hyacinthe Gajctan, comte de Lannion 1719-1702;, brigadier en l74o maréchal de camp en 1748, lieutenant-général en 1759, gouverneur de Mahon depuis 1756, avait épousé, en 1738, Marie-Charlotte-Félicil^' de Clcrmont- Tonnerre.
i2) Guy André-PitTre de Montmorency, duc de Laval, né en 1723, brigadier en 1745, maréclial de camp en 1748, lieutenant-général en 1759, avait épousé, en 1740, Jacqueline-Hortcnse de Bullion-Fervaques.
(3) Joacbim de Dreux, marquis de Brézé, brigadier en 1745, maréchal de camp en 1748, grand maître des cérémonies de France, avait épousé, en IT.io, Louise-Jeanne-Marie de Courtarvel de Pezé.
i4 Pierre de la Houlie, d'abord lieutennnt-colonel du régiment de Tallardinfanterie, puis lieutenant de Uni à Calais.
promesses qu'il m'avait faites, de sorte que cela paraissait sur le point d'éclore.
Le 15, M. de Belle-Isle alla avec M. d'Argenson, et, le soir, il me dit qu'il lui avait promis que ce serait pour le premier travail. J'allai le dire à AI. deChaulnes, et le presser d'en faire ressouvenir M. d'Argenson. J'allai souper, le soir, chez lui, à Paris. Le lendemain, il me dit l'avoir fait, et que M. d'Argenson en avait fait la note et l'avait mise devant lui, dans le portefeuille ; qu'ainsi c'était affaire faite. En conséquence, le souper fut gai, et je le traitai comme mon général, ce qui le flattait, et je m'arrangeai d'avance avec lui pour nos courses.
Le 16 au matin, je vis la Marquise avec les ambassadeurs. On ne la voyait plus que ce jour-là. Elle était sur sa chaise longue, ayant été incommodée. Je la remerciai d'avoir parlé au Roi. Elle me parut toujours bien intentionnée pour moi, et je n'avais qu'à m'en louer.
Le 19, j'allai à Versailles, voir si M. d'Argenson travaillait : je trouvai que oui. J'allai l'attendre chez lui. Il me dit, en arrivant : v Votre affaire est faite ! Vous pouvez préparer votre équipage quand vous voudrez ! »
Ainsi finit donc, enfin, cette grande négociation pour être employé, qui avait duré trois mois, et pour laquelle il avait fallu employer tant de ressorts ! Le tout est de trouver le véritable : je sentis que je l'avais rencontré, dès qu'il me fut venu en pensée d'aller chez M. de Ghaulnes, le piquer de n'avoir pas de maréchal de camp, et de gagner sa maîtresse femme pour le presser et flatter leur vanité de m'avoir. Elle faisait tout, auprès de lui, et lui était assez bien auprès de Mme de Pompadour pour, avec les bonnes raisons que nous avions tous deux, l'emporter, mais il avait fallu tout cela, quoique tout le monde s'y intéressât. MM. de Grémilles et d'Hérouville (1) m'y servirent bien aussi.
,1 Antoine de Riconart, comte (riUTouville de Claye, maréchal de c^imp en ITio, lieutenant jiénérnl en 1718, commandant en Guyenne en 1754, inspectenr j^énéral d'infanterie, épousa, en 1765, Louise Gaucher, et, devenu veuf, Catherine-Julie d'Arot 176t) .
Il avait été employé sur les côtes de Picardie, de Flandre et du Boulonnais, de 17j9 à 17fil.
JOURNAL DU DUC DE CROt 349
J'allais, tous les mardis, souper chez M. de Chaulnes, où était toujours Tabbé de Boismont (1), qui prêchait alors à Versailles, ce qui faisait du bruit. D'ailleurs, c'était pour moi un souper de savants, comme les dîners du jeudi de M. de Trudaine qui m'amusaient, entendant mieux leur langage que celui de ce qu^on appelle le beau monde.
J'appris qu'on me destinait à Calais. Le lendemain 20 mars, j'allai trouver le maréchal de Belle-Isle à dîner chez M. de Luynes, et je lui dis que cela était fini, mais que mon grand procès, qui était près de sa fin, m'empêcherait de partir d'abord. Il me dit : « Cela étant, n'en parlez pas encore, et restez tant que vous aurez affaire ! » Cela me fit voir que rien ne pressait. J'étais, d'ailleurs, bien aise d'éviter aux ministres les importunités, car à l'ardeur qu'il y avait, tout faisait nouvelle. Je fis, avec M. de Chaulnes^ qui était enchanté, l'arrangement de notre marche.
C'était le 17 mars que le Roi, pour ménager M. de Séchelleset lui faire plaisir, avait nommé M. de Moras contrôleur général adjoint avec lui. La place de M. de Moras d'intendant des Finances fut donnée à M. de Beaumont, neveu de M. de Séchelies, qui fut celui qui y gagna la chose la plus sûre, et son intendance de Lille fut donnée à M. de Caumartin (2), intendant de Metz. J'étais fâché de perdre, à Lille, M. de Beaumont et toute la famille de Séchelies, mais bien aise de lui voiries Eaux et Forêts, pour mon affaire d'Audruick. Par là, la famille de M. de Séchelies était au pinacle, mais cela lui annonçait sa fin, et c'était une furieuse perte !
Le 22, après avoir vu M. de Soubise chez lui, pour lui faire part de majoie d'ùtre employé, et retenir toujours pour servir avec lui (il m'en parut charmé), j'allai à Versailles chez M. de Séchelies. Le soir, je me présentai à l'appel, et je soupai
f l; Labbé Nicolas ThyrcI do Boismont 1715-nKG , membre de l'Académie française depuis le 2o octobre 1755, prédicateur ordinaire du Roi, aussi célèbre par le brillant de son esprit (pie par la tolérance de sa morale.
(2, Anloine-Louis-François Le Fèvre de Caumartin, né en 1725, maître des Requêtes en 1749, président au Grand Conseil en 1751. intendant de Metz en 1754, et de Lille en 175G. devint, en 1778. prévôt des Marchands de Paris. Il avait épousé, en 17 i9, Geneviève-Anne-Marie Moufle.
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chez le Roi. Nous étions vingt-deux, et j'étais le seul qai n'avait pas chassé. Cela faisait des envieux, mais je n'en avais jamais fait : il était temps de commencer. Mme de Pompadour étant encore convalescente dé son rhume, il ny avait point de femme. Le Roi était entre les deux princes des Deux-Ponts (1). Il fut gai et parla beaucoup. Après le souper, qui dura trois heures, il descendit chez Mme de Pompadour et nous congédia.
Le 23, je parlai au Maréchal, et je trouvai M. d'Argenson chez le Roi, qui me présenta M. de Gaumartin, et qui me demanda si je partais bientôt. Par là, le petit mystère de mon état d'employé se divulgua. Je vis de mes concurrents à qui la mine allongeait, et je fis encore des envieux. Il fallait s'y faire. Le bruit s'en répandit bientôt, mais je partis pour l'éviter.
Comme c'était le mardi des ambassadeurs, je vis Mme de Pompadour, et je la remerciai de bon cœur d'avoir si bien parlé au Roi. Delà, j'allai chez M. de Beuvron, que le fameux M. Tronchin (2), où tout le monde courait comme à Toracle, et qui mettait l'inoculation à la mode, traitait.
Je passai quelques jours à Paris à me préparer, et à m'occuper de mon intérieur. Je fis, avec les Carmes, un accord pour ma mère, moi et mon fils, pour deux autres baux de neuf ans, à notre volonté, de sorte que je m'assurais, pour mon fils et moi, de notre bel hôtel pour trente-six ans, terme bien long, et pour 7.000 livres, prix modique alors. En conséquence, j'y fis de la dépense dans le jardin, dont je fis baisser le mur du fond, et bien des ornements, et je m'y arrangeai pour ma vie.
Le 29 mars, le Conseil commençant à dix heures et devant durer tard, y ayant, ce jour-là, réception de M. de Moras à la charge de Contrôleur général adjoint, mon affaire devant
1 Clirétien IV, prince pal.ilin, tUic des Deux-Ponls, avait pour frère le prince Frédéric des Deux-Ponts, lieutenant j^rénOral au service de France depuis 1740.
2) Théodore Tronchin 1700-1181 . célèbre médecin né à Genève. H se lit d'abord connaître comme inoculalcur. Appelé â P;uis par le duc d'Orléans, il s'y fixa en 1760, et devint son premier médecin.
commencer à midi à la grande Direction, je me tranquillisai toute la matinée, n'ayant plus rien à y faire. A deux heures, je me rendis chez M. le Premier, qui était à portée du Conseil, pour y attendre mon sort. J'affectais une tranquillité stoïcienne qui n'était pas bien pure; j'étais pourtant assez tranquille. J'avais laissé mon laquais, avec une feuille de papier, dans Tantichambre du Conseil, pour qu'il priât le rapporteur de mettre, dessus ce papier, l'arrêt. A deux heures et demie passées, mon laquais m'apporta mon papier. Je trouvai dessus : Débouté. Cela était court, mais s'entendait bien. Je restai confondu. C'était une chose déshonorante, après les peines que je m'étais données pendant trois ou quatre ans ! J'employai ma philosophie à en avoir, en effet.
Je descendis pour parler au rapporteur : il était honteux ; il me dit que, hors lui et deux commissaires, j'avais perdu tout d'une voix ; que l'on avait trouvé que, pour une si ancienne prétention, il fallait prouver, clair comme le jour, que toutes les fins de non-recevoir de la prescription avaient frappé ; enfin que, hors lui et M. d'Aguesseau et La Granville, commissaire, cela avait été unanime. Il est vrai que c'étaient bien les trois meilleures têtes. J'appris, depuis, que c'était M. de Gilbert qui, sur la rigueur de la prescription, avait fait tourner tout le Conseil; que M. de Fresnes, pointillant à tort et à travers sur tous les points, avait achevé de déterminer ; que ceux qui étaient pour moi n'avaient pu se faire entendre ; que M. de Séchelles, qui aurait dû m'aider, s'était retiré avant d'y être ; que M. de Moras, loin d'aider, avait aggravé, qu'enfin on avait jugé de Turc à More, à la dernière rigueur, non seulement sans considération, mais même sans entendre l'affaire. J'en fis convenir, par la suite, ceux qui en étaient, et M. de la Granville, excellent juge, persista à crier contre la rigueur odieuse de ce jugement (1). Je remontai chez M. le Premier, tâchant de faire bonne mine
(1) L'affaire était venue devant le Conseil d'État, et Ton a w\ nommer ceux de ses membres qui la jugèrent : MM. d'Aguesscau, Bidé de la Granville, Gilbert de Voysins, d'Agucsseau de Fresnes, Moreau de Séchelles, Peirenc de Moras.
à mauvais jeu, et, une heure après, je montai dans ma chaise, et je m'en vins à Paris.
Je passai trois ou quatre jours étourdi du coup et travaillant aux arrangements de mon voyage de Calais et de commandant sur la côte, pour changer d'objet et me dissiper. J'offris mon chagrin à Dieu, et, quoique je sentisse vivement ce désagrément, je me calmai et je cherchai à me retourner de tous les sens pour tirer quelque parti de mon désastre.
A la fin, je fis mon plan daller toujours à l'échange. Je résolus, pour profiter de Tespèce d'embarras où l'on serait de m'avoir condamné si durement, de tâcher d'enlever tout de suite le bon du Roi.
Le 4 avril, je fis demander une audience à la Marquise : je la trouvai toujours bien parée, seule à sa toilette ; les apparences de conversion allaient lentement. Je la priai de presser le Roi de donner son bon à mon mémoire, et je lui en laissai un. Je la remerciai de bon cœur de tous les autres services qu'elle m'avait rendus. Elle me dit de me presser de me rendre à Calais, M. de Chaulnes en partant. Je lui dis : « Au plus tôt après cette affaire ici ! »
De là, j'allai chez M. de Séchelles que je trouvai avec M. de Moras : après avoir lu mon mémoire, il me dit qu'il allait le renvoyer aux examens ordinaires, c'est-à-dire au Grand Maître, etc. Je me récriai vivement, M. de Séchelles ne put résister à tout ce que je lui dis ; il mit mon mémoire sur les papiers de son travail du lendemain, me promettant qu'il serait expédié.
En effet, le 5 avril, le Roi mit de très bonne grâce son bon au bas démon mémoire, et, le soir, M. de Séchelles me dit que le Roi le laissait le maître de bien finir tout cela. C'était beaucoup, mais pas tout, et bien différent du cas où j'aurais gagné mon procès, puisque non seulement mon ancien bien d'Audruick sautait, mais peut-être encore tous mes bois de Fresnes, au lieu que j'aurais dû avoir le Quart du Roi (i) pour rien, suivant mon système.
(1 Le a Quart du Roi » et le bois de Fresnes faisaient partie des bois de Coudé.
Dans les intervalles de cette affaire, je fis, à Versailles, bien des courses pour prendre des éclaircissements sur la façon de me conduire à Calais. Je vis tous les premiers commis, la plupart mes amis. Je fis, de tout cela^ des notes curieuses. J^eus, avec M. de Machault, une conférence intéressante : je lui parlai de notre titre de Cousin, lui montrant mes lettres. Il me dit qu'il ne croyait pas que je dusse lui donner le Monseigneur; qu'il le demanderait à M. Langlois (1); que, s'il était question de négociations, il se souviendrait que j'étais là ; qu'il était bien aise que j'y fusse ; qu'il fallait ménager la fraude, avoir des nouvelles, mais il se tenait fort réservé, voyant que j'étais nommé par la terre et par son ennemi. Je prévoyais bien que cette mésintelligence de la terre et de la mer causerait un de mes principaux embarras.
Le 9 avril, mes gens partent pour Calais, Bertot conduisant toujours cela au mieux. Ils vont par Condé, pour y prendre tout.
Le même jour, je vais à Versailles pour prendre congé. Je me présente, ainsi que le duc d'Havre, et nous soupons tous les deux^ les seuls sans avoir chassé, et avec distinction. C'était un vendredi : outre le Carême, que le Roi fait toujours en entier, il y eut le service d'huîtres, au moyen de quoi le souper dura trois heures. La Marquise y était brillante à son ordinaire, hors qu'elle faisait maigre. D'ailleurs la dévotion allait lentement; on disait que ce n'était qu'un « quart de conversion ».
Il n'y avait pas grand monde, et cela fut fort agréable, hors que le Roi ne parla, comme cela lui arrive souvent, que de mort subite, de prières des agonisants, etc. Quelqu'un ayant parlé légèrement de Saint-Augustin, la Marquise prit vivement son parti avec justesse. Tout cela faisait, pour un philosophe, un plaisant mélange.
Après le souper, tandis que le Roi était allé, comme il fait tous les soirs, chez ses enfants, je pris congé de la Marquise, qui dit qu'elle ne craignait pas pour nos côtes, qu'elle doune-
(1) Langlois, premier commis du Sceau.
rait beaucoup pour que les Anglais y vinssent, mais pour les pays d'Aunis ; que Texpédition de Mahon était sûre ; que les entreprises et dispositions de la Marine étaient admirables; qu'il faudrait pendre ceux qui débitent que tout manque, quand cela n'est pas. Enfin, comme elle était aussi attachée à M. de Machault qu'ennemie de M. d'Argenson, la Marine avait beau jeu ! Elle dit aussi qu'il ne fallait pas mettre les armes bas qu'on n'eût écrasé les Anglais ; que la considération était la principale chose, à une grande puissance ; qu'il valait mieux périr tous que de donner atteinte à cela. On lui cita, là-dessus : « Nous avons tout perdu, fors rhonneur ! » Enfin elle parla avec beaucoup de force et de dignité, et elle avait plus d'élévation d'âme qu'on ne devait s'y attendre.
Le Roi tardant, nous restâmes ainsi longtemps à causer dans son arrière-cabinet. La Marquise me chargea de dire à M. de Soubise combien on le plaignait. En effet, son frère le Cardinal se mourait, et la princesse de Condé qui, depuis treize mois, paraissait grosse, inquiétait. Au coucher, je pris congé du Roi, qui me parla assez gracieusement : ainsi j'eus, à plusieurs égards, lieu d'être content. Le 10 avril, je pris congé de M. d'Argenson qui me donna assez au long mes instructions et me marqua mille amitiés. Je pris congé de tout le monde, et je revins à Paris m'enfermer et me recueillir, carie même soir, le temps me pressant, j'allai aux Théâtins, bien fâché de n'avoir pas plus de temps à moi, mais j'y allais de bon cœur.
Le Mardi saint, 13 avril 1756, je partis de Paris pour Condé et Calais
(Il Après une visite au duc de Chjiulnes, lieutenant général de la province, on son château près Péronne, le prince de Croj' se rend à Condé et à THermitage. 11 n'est à Calais que le 2.^}. Là, après avoir organisé sa maison, il préside aux exercices des troupes et aux préparatifs d'un « camp • qui va durer deux mois.
Détails d'un combat, dans les eaux de Calais, entre le Centaure et '* Maurepas.
Tournée militaire à Boulogne, Montreuil, Vertoa, Abbeville, Picqulgnyt
Le 17 décembre, j'arrivai à Paris dans le nouvel hôtel. Je fus enchanté de trouver, après huit mois d'absence, ma mère assez bien, mes enfants tout au mieux. Je ne pouvais me lasser d'admirer le joli jardin, surtout le boulingrin, le fond qui était si bien qu*il paraissait ne faire qu'un avec le jardindes Carmes ; le beau balcon et les appuis dorés et verts qui relevaient le tout, les jolis arbres de mon choix qui faisaient que le jardin était comme au printemps, le long des beaux berceaux. Enfin cela relevait cette belle maison, et achevait d'en faire un hôtel superbe, et d'autant plus agréable qu'il était à notre nom.
Je restai les trois premiers jours incognito dans Paris, à jouir et à entamer uniquement mes grandes affaires. J'étais enchanté de mon fils, à qui je trouvai l'esprit le plus solide, le plus net et de la meilleure espèce, capable de grandes choses, avec un caractère assez aimable. Je m'ouvris à lui sur plusieurs choses, et, plus je le sondai, plus j'en fus content. Il avait treize ans. J'en fis mon secrétaire et mon homme de confiance, et la manière dont il y répondait me^ donnait la satisfaction et le sentiment le plus vif qu'un cœur pût ressentir. Ma fille gagnait aussi en bien, et devenait très grande fille.
Pour les affaires, j'eus surtout une conférence secrète avec M. le prince de Soubise, qui m'apprit qu'il n'y avait que huit cordons de vacants, et me nomma mes huit con* currents. J'agis d'après cela.
J'allai trouver le maréchal de Belle-Isle, que j'accrochai de force, au sortir de chez la duchesse de Luynes, sa grande amie. Je lui demandai la permission de me présenter, et où
Amienfi. Recherches, à Fabbaye du Gard et à Téglise d'Araines, sur la terre et les anciens seigneurs de Groy. Séjour à Chaulnes. Règlement du service des garde-côtes.
Autre tournée au Grotoy, à Gayeux, au Tréport, à Dieppe, au Pollet. Retour à Galais le 16 novembre.
Pendant ce temps, le duc de Ghaulnes a fait des démarches à Versailles, afin de lui procurer le Gordon bleu, démarches que fait échouer Topposition de Mme de Pompadour.
Le 2 décembre,. M. d'Argenson l'autorise à venir passer im mois à Paris-
en était notre négociation, pour mon cordon bleu. Il me dit en avoir parlé, qu'il en reparlerait, et j'accrochai rendezvous pour le lendemain à son lever. Comme son goût Tavait toujours porté aux grandes affaires, il était dans son centre, était ministre, général d'armée, négociateur et conseil pour les affaires du temps. Il n'avait pas un moment à lui, et en faisait gloire.
De là, j'allai chez M. d'Argenson : il me reçut au mieux. C'est, malgré Tenvie de ses ennemis, un homme supérieur» charmant quand il veut plaire, de l'esprit comme un diable, adroit à proportion, voyant bien, des grandes vues propres aux grandes choses, et qui non seulement soutenait, mais avait fait et relevé le militaire, sans, en rien, être aidé du Roi, souvent même en étant abandonné, et enfin se soutenant contre le plus fort parti qui fut jamais.
11 me fit la réception la plus flatteuse, m'assurant du contentement infini qu'on avait eu de ma partie, enfin me disant tout ce qui pouvait le plus flatter ma vanité. Pour profiter du bon moment, je lui parlai de trois choses : de joindre Boulogne à mon commandement. Il parut y tourner, à condition que je ne rendisse pas compte de cette partie à autre que lui, et pas à M. de Chaulnes, que cela ne regardait en rien, et d'en prévenir M. d'Aumont(l).
La deuxième chose était de conserver mon commandement, sans être regardé comme placé, et sans manquer la besogne brillante, comme le siège de Wesel, s'il avait lieu. Il me répondit qu'il entendait bien que je ne voulais quitter Calais que pour la gloire ; que, cependant, on ne pouvait laisser cette partie sans un général ; que qui courait deux lièvres n'en prenait pas ; que personne ne pouvait me dire si l'on se bornerait à une observation, ou si Ton agirait offensivement ; que, quand même il le saurait, il ne me le dirait pas. Quoiqu'il ne me répondit pas suivant mes vues, je persistai à garder mon beau poste, mais à le quitter pour la gloire, si elle avait lieu.
(1; On a vu plus haut (juc le duc d'Aumont était gouverneur du Boulonnais.
La troisième chose était pour mon cordon : il me dit qu'il en parlerait volontiers quand on voudrait, et qu'il y ferait de son mieux, et il le fit, mais il me renvoya à la Marquise, marque qu'il agissait de bonne foi.
Je lui parlai de la grande tactique que j'avais tâché de montrer en règle dans mon camp de Calais, des moyens de la mettre en usage en formant une école pour cela, pour les officiers généraux à l'École militaire, avec des reliefs exprès. Il ne prit pas cela avec l'ardeur que j'aurais cru, parce qu'il allait au vrai. 11 me dit que le mieux, pour cela, était de grands et fréquents camps de paix et d*évolution^ mais que cela était trop cher pour avoir lieu en France ; qu'ainsi on n'y ferait pas toutes les bonnes choses qu'on pourrait faire. Il me loua beaucoup sur ma grande exactitude à donner des nouvelles, et je vis avec douleur que donner des nouvelles fait plus d'effet que la tactique la plus habile.
Je sortis de chez lui bien content, et voyant de quoi former mon plan de conduite pour le reste. J*allai m*enfermer pour cela, ayant pour règle de ne rien entamer que je n'en eusse formé, auparavant, par écrit, le plan.
Je fis, le soir, ma révérence au Roi. Il ne me dit rien, non plus qu'au grand couvert, où je me plaçai exprès en évidence. J'en fus touché, autant au moins pour lui que pour moi. Il n'était pas assez hardi, en pareil cas, pour parler aux arrivants. J'allai souper chez madame la Première, oCtily avait un grand monde. On ne parla que de la plaisanterie du jour, qui était le tremblement de terre de Lisbonne, comme M. de Baschy le racontait. Je me retirai, ce jour-là, assez mécontent de ma réception, m'étant flatté de mieux.
Le 22 décembre, en revanche, fut des plus flatteurs. J'allai, dès neuf heures, à mon rendez-vous chez le maréchal. Il me reçut au mieux, me parla avec une tendresse dont je fus pénétré ; me dit avoir lu, la veille au soir, la lettre de ma mère que je lui avais remise, en arrivant, pour Mme de Pompadour, et qu'il l'avait pressée vivement ; qu'elle était très bien portée pour moi ; qu'il l'avait engagée à répondre à ma mère la lettre ci-jointe, de sa main :
a M. le Maréchal de Belle-Isle sera ma caution auprès de vous, Madame, du désir que j'ai de contribuer à ce qui peut vous être agréable. Je souhaite très sincèrement que vous ayez bientôt satisfaction sur le cordon que vous désirez pour M. votre fils ; il en est digne à tous égards, et je serai très empressée à mettre au jour ses bonnes raisons.
« J'ai rhonneur d'être très parfaitement. Madame, votre très humble et très obéissante servante.
La Marquise de Pompadour. »
Je lui nommai les huit concurrents : les deux de Mahon promis (1), ainsi que celui de M. de Gontaut, de son père, trois ambassadeurs, Broglie, d'Aubeterre et d^Ossun, Tlnfant et M. de Béthune, qui était un secret. Et j'appuyai sur ce que trois ambassadeurs, c'était trop. Il en convint, et que Ton pouvait remettre l'Infant.
Pour les affaires du temps, il me dit qu'il avait dit au Roi que son autorité était perdue, qu'il fallait, pour la soutenir, tenir viordicus à ce qu'il avait déclaré si hautement, qu'il était trop avancé pour reculer.
De là, j'allai chez la Marquise; quoiqu'il ne fût que dix heures du malin, je la trouvai qui allait à la messe incO' (jnito. C'était un jour ouvrier. Aller ainsi à la messe de bonne heure, sans affectation, marquait une vraie dévotion. Elle n'allait plus au spectacle. Elle avait fait boucher le passage particulier par lequel le Roi descendait dans le petit cabinet rouge. Le Roi n'y pouvait plus venir que par la grande pièce où les personnes du premier rang attendaient* Cela le gênait même souvent. Avec tout cela, elle mangeait toujours fort parée, à côté du Roi, dans les cabinets. Tout cela était un mélange des plus singuliers, et auquel on ne connaissait rien. Pour moi, c'était toujours ce que j'avais prédit et prévu depuis plus de quatre ans devant, qu'elle deviendrait, petit à petit, dévote avec le Roi, et qu'alors ce serait le comble de sa faveur. Elle était bien, dès lors, au comble, puisque les plus grandes affaires se traitaient chez
1 Osl-ù-JÎirc le cordon iiroiiiis à deux des v.iimiueurs de Porl-Mahon, Tille rcccuiment tombée entre les mains des Fnmeais.
JOURT^AL DU DUC DE CROlf 359
«lie, qu'elle avait fait, disait-on, le traité de Vienne avec Tabbé de Bernis, à Tinsu de tous, traitant directement avec M. de Kaunitz. C'était chez elle que le principal des affaires du temps, de l'intérieur, et tout ce qui regardait le Parlement se traitait, et par elle seule passaient toutes les grâces.
J'attendis son retour de la messe dans la grande salle de compagnie, causant avec sa première femme de chambre, qui m'étonna en ne me parlant que de Tennui qu'elle avait de ce terrible pays, de son étonnement de voir des seigneurs, qui pouvaient être des rois dans leurs grandes terres, valeter dans leur antichambre, et du désir qu'elle avait de vivre à la campagne, éloignée de ce chaos. Je fus surpris de trouver, là, tant de raison.
Madame arriva : je me trouvai heureusement bien disposé. Je la remerciai dés bontés que le Maréchal m'avait dit qu'elle avait pour moi. Je l'assurai de Tespérance unique que je mettais dans ses bontés, étant sûr de lui plaire par mon zèle à faire mon devoir, et que j'avais tant de raisons pour réussir, que je la connaissais trop éclairée, pour ne pas espérer pouvoir compter sur sa protection. Elle m'écouta avec un air de grand contentement, me dit qu'on était très content de moi, et qu'elle désirait de tout son cœur que j'eusse satisfaction. Je me retirai bien heureux de ma démarche, en augurant bien, et résolu de suivre vivement l'affaire.
Je courus chez M. d'Argenson, lui dire que l'affaire était en bon train. Il en parut réellement aise, me promit d'en reparler au Roi, et fit devant moi une note qu'il mit dans son portefeuille pour en parler vivement, à son premier travail.
J'allai, de là, chez M. le garde des Sceaux, avec qui, malgré sa guerre déclarée avec M. d'Argenson, je m'entretenais bien. 11 me promit de parler à la Marquise. J'allai aussi me faire écrire chez M. l'abbé de Bernis. C'étaient, avec M. de Machault, les meilleurs amis de Mme de Pompadour, et je frappais à toutes les portes de règle, pour n'avoir rien à me reprocher. Comme le frère de Mme de Pompadour, qu'on venait d'appeler le marquis de Marigny, venait
d'être nommé secrétaire de l'Ordre, nous nous fîmes écrire chez lui. C^était lui qui, par sa charge, devait présenter la liste : ainsi toute cette faveur si recherchée était dans leurs mains.
J'allai ensuite voir tous les ministres : ils me reçurent an mieux. M. Rouillé me parut bien las de sa besogne et ne la garder que par complaisance pour sa famille. Il me fit bien des amitiés. M. de Saint-Florentin me dit que la liste de rOrdre ne le regardait plus, mais il me donna de bons conseils d'amitié. Enfin, ce jour-là, je fus reçu de tout le monde au mieux, et je vis qu'on ne perd pas toutes ses peines eo travaillant bien.
Je fis mes révérences à la Reine, à M. le Dauphin, qui me parlèrent avec bonté. J'allai dans tous les endroits où j'avais à travailler ou à préparer, pour remplir mes objets de l'hiver.
Comme je craignais que M. le prince de Soubise, qui m'avait donné la chose pour impossible, et à qui je m'étais réservé pour la promesse de la première promotion, ne sachant pas le degré des choses, n'appuyât pas assez vive* ment, j'allai lui écrire chez lui que tout était en bon train, et qu'il fallait absolument qu'il l'emportât. Il pouvait tout et était au mieux.
Le soir, le Roi me donna le bougeoir, mais ne put se résoudre à me parler devant le monde. J'avais, ce jour-là, soupe chez Mme de Livry, où M. de Lameth arriva, venant de Prusse, de Tarmée de M. de Brown, et de Vienne. Il avait fait là campagne la plus agréable, et il nous parla d'une manière très curieuse de la bataille de Lowositz, où il n'avait pas quitté M. de Brown (1). Je vis avec lui que mes conjectures sur tout cela avaient été justes.
Le 24, veille de Noël, je fis encore quelques démarches le matin et, à deux heures, je partis pour Paris. J'allai par le grand chemin dont le ferrage commençait à réussir. J'allai, en passant, voir Mlle de Beuvron pour préparer la famille dont elle était le centre. Elle était bonne parlemen-
(1) Lowosilz, ville de Bohème près laquelle Frédéric II défit les Autrichiens commandés par le général Brown {{•' octobre 1756).
taire, et disait que, quand le Roi se trompait, il fallait qu'il se rétractât. C'était le discours de Paris et du Parlement : ainsi on était loin de compte.
Le jour de Noël, après la grand'messe à Saint-Sulpice, il me fallut courir pour mes affaires. Le lundi, je retournai à Versailles et soupai dans les cabinets. Le mardi (1), j'allai à la toilette, où je parlai hardiment, et, le soir, le Maréchal, devant le prince de Soubise, parla très bien. Le mercredi, je dînai chez le garde des Sceaux et lui fis lire mon mémoire. Le jeudi, je dînai chez le Maréchal, avec les principaux [courtisans]. Il me dit avoir donné la lettre. La veille il avait parlé au plus fort avec M. de Soubise, qui promit d'appuyer à Choisy, où ils allèrent, et me fit reproche d'avoir nommé M. de Béthune (2), car le Maréchal avait tout mis sur ses tablettes et discuté chacun des huit. Je passai le jour chez M. de Sparre (3), et chez moi tout le soir. Vendredi, veille de l'An, j'eus conférence avec M. de Marigny et lui donnai un mémoire. J'en écrivis un au prince de Soubise, qui ne revint que bien tard. Je reparlai au {sic) Machault. Je frappai à toutes les portes réelles. Je ne négligeai rien. Le Maréchal me dit que, si Ton en dégotte (sic) un des huit, ce sera moi, à moins que l'on ne fasse Tlnfant seul. Je ne pus parvenir à donner mon dernier mémoire. Je n'osai le donner moi-même. J'en augurai mal. Les dernières démarches n'allaient pas comme j'aurais voulu. Tout étant fait, je me retirai chez moi, attendre le lendemain avec le moins d'agitation possible. Heureusement on ne me nommait pas sur les rangs ; ainsi je ne pouvais paraître refusé.
(1 Les lignes suivanlcs sont tracées hâtivement, M. de Croj' n'ayant pas eu le temps de mettre au net.
(2) Armand-Louis, mar([nis de Béthune, né en 1711, capitaine dans le régiment Royal-Roussillon. guidon de gendarmerie en 1739, colonel général de la cavalerie légère en 1759, chevalier des Ordres en 1757, marié en premières noces à Marie-Edmée de Roullongue, et en secondes noces 1755) k Marie-Thérèse Crozat de Thiers.
(3) Joseph Ignace Magnus de Toffeta, comte de Sparre ^1704-1787 , brigadier en 1745, maréchal de camp en 1748, avait épousé, en 1730, Marie-Antoinette du Chambge des AUœux, fille d'un président à la (^our des Comptes de Flandre.
Crc^'alion do sept chovaliors de l'Ordre. — Nouvelle d'un attentat contre le Hoi, à Versaill^'S, où je me rends aussitôt. — Détails sur le crime de Dam ie ris. — Chargi? de Tenquête, en qualité de commandant en Artois, son pays natal, je Tinterroge et pars, le 9, pour Arras. — Assemblée d»'s Ktats, et envoi de mon premier rapport à Paris, le M. — Arrestation des parents de Damiens. — Voyage à H<Hliiine, à Saiut-Omer. — Dîners et réceptions à Arras. — ArriTée de lettres de la Cour, flatteuses à mon égard. — Nouvelle de la démission de MM. d'Argenson et de Machault. — Voyage en Picardie et en boulonnais. — Retonr à Arras par IkTLîues. — Saint- Winock, d'où j'envoie interroger un habitant de Poperingue. — Fin de mon enquête, concluant à l'inexistence de complices. — Retour à Paris le 5 mars. — Considération que me vaut mon travail. — Compte rendu de ma mission à une assemblée de magistrats, réunie chez le Premier Président Mole. — Je leur déclare que Damiens est un fanatique et un fou. — Conversation avec M. Mole. — Ma réception chez Mme de Pompadour et chez le Uoi, qui ne nie dit mot. — Visites aux ministres. — Entretiens avec le maréchal de Helle-lsle, Tabbé de Bernis et Mme de Pompadour. — Liste des olTiciers généraux employés à Tarmée du Bas- Hliin ; Je n'en suis point et m'explique, à ce sujet, avec le marquis de Pauliny. — Portrait de Damiens, tracé après la séance du 12 mars, au Palais, uù j'ai été convoqué. — Ouverture, eu ma présence, d'une valise de Damiens. — Création, par le Roi, de quatre maréchaux de France. — Il tient les Sceaux. — Le maréchal d'Estrées. — Mes tra-
vaux avec MM. de Belle-Isle et de Paulmy. — Promenade au château de Bellevue. — Jugement et supplice de Damiens.
Le jour de TAn, j'allai à la messe de bonne heure. J'attendis long^mps, dans TCEil-de-Bœuf, mon sort, et, enfin, on publia les sept, et mon exclusion. Je vis, non sans douleur, M. de Broglie recevoir les compliments. Les sept étaient ceux que j'avais marqués. Ils étaient, il faut Tavouer, tous convenables. On réservait Tlnfant pour la Chandeleur. Tout était pour les ambassadeurs. Je vis le prince de Soubise, près de qui je tâtai promesse. Il me conseilla de partir.
Je pris la chose assez tranquillement, quoique cela me renvoyât bien loin, et après mes cadets. Je retournai à Paris l'annoncer à ma mère et la consoler.
Le 5 janvier, ayant travaillé tout le jour, j'allai à neuf heures et demie pour souper à Thôtel de Condé (1), où je n'avais pas été d'un an. En entrant dans la chambre, je vois tout le monde morne, M. le prince et Mme la princesse de Condé s'entretenant d'un air consterné. Je m'approchai de Mme de Renty qui me dit : « On assure que l'on a voulu assassiner le Roi, et qu'il est blessé ! » Voilà tout ce qu'on en apprit, d'abord.
M. le prince de Condé partit, et l'on envoya partout aux nouvelles. Comme on servait, alors, on alla souper. Jamais repas ne fut plus triste. On n'osait lever le nez de dessus son assiette. Le souper fut court. A près de minuit, on reçut le bulletin de M. de Gesvres, conçu en ces termes ; la jolie et aimable princesse de Condé, alors grosse, pensa s'évanouir :
« Le Roi, prêt à monter en carrosse, pour retourner àTrianon, a été frappé, au côté droit, d'un coup qu'il a cru d'abord n'être qu'un coup de poing. Il y a porté la main et l'a retirée pleine de sang. Il a ordonné lui-même qu'on arrêtât l'homme qui était en redingote grise, mais qu'on ne le tue pas. Il a remonté avec force son escalier. Il n'y avait pas de chirurgien dans le moment. On l'a
l) Ancien hôtel de Gondi, duc de Retz. Il ucoiipait l'espace compris entre les rues de Condé, de Vaugirard et des Fossés-Monsieur-le-Prince.
déshabillé. La Martinière est arrivé, enfin. Il a sondé la plaie, et ne Ta trouvée ni profonde, ni dangereuse. Le Roi a été saigné et est tranquille, dans ce moment.
« L'homme est arrêté. »
Le 6 janvier, jour des Rois, je me rendis, le matin, à Versailles. Je trouvai des postes des Gardes partout. Tout était sur le qui-vive. Je m'informai, dans la galerie, de la santé du Roi. On me rassura en m'apprenant que la blessure était très peu de chose, et comme un coup d'épée qui n'empêcherait pas de sortir quelqu'un qui voudrait le cacher. J'appris les circonstances ; voilà ce que j'en ramassai, en gros :
Vers six heures du soir, par un temps assez clair, quoique couvert, la lune étant pleine, et y ayant des flambeaux qui éblouissaient, le Roi, voulant retourner à Trianon où tout le monde était resté, comme il descendait la dernière marche de la petite salle des Gardes, pour monter en carrosse, étant appuyé sur son Grand et Premier Ecuyer (1), le duc d'Ayen et M. le Dauphin le suivant, le capitaine des Cent-Suisses marchant devant, la garniture bien faite, un homme s'élance entre deux Gardes qu'il fait tourner l'un à droite, l'autre à gauche, fait tourner un officier des Gardes en le poussant vivement, et vient, un peu par derrière, de toute sa force, frapper le Roi au côté droit, avec un couteau à canif, et si fort que l'excédent, ou le bout du couteau fait pencher le Roi en avant, et lui fait dire : « Duc d'Ayen, on vient de me donner un coup de poing ! »
L'homme exécute cela avec tant de promptitude, qu'il rentre par la trouée qu'il a faite, avant que ceux qu'il a presque culbutés soient remis, et personne ne voit le coup, tant à cause des flambeaux que parce que l'on regardait à ses pieds, à la dernière marche.
Sur le propos du Roi, le maréchal de Richelieu, qui était aussi derrière, dit : « Qu'est-ce que c'est que cet homme avec son chapeau? » Le Roi tourne la tète, et, voyant que c'était
1 Le Grand Écuyer était le comte de Brionne, le Premier Écuyer le mar- <|uis de Berinjjfhen.
du côté où il avait senti le coup, et y ayant porté la main, et l'ayant retirée pleine de sang, dit : « Je suis blessé ! Qu'on l'arrête et qu'on ne le tue pas ! »
Un valet de pied qui tenait la portière voit couler du sang et s'écrie : « Le Roi est blessé! » On saute au collet de Thomme, et le Roi retourne. On veut l'emporter. Il dit : « Non ! J'ai encore la force de monter! » Et il remonte légèrement son escalier, ayant jusque-là marqué beaucoup de force et de présence d'esprit. Revenant chez lui et voyant couler beaucoup de sang, il se crut blessé à mort : a Oh ! je suis frappé! Je n'en reviendrai pas ! » Le sang et l'inquiétude l'affaiblissant, il demande, à plusieurs reprises, un confesseur et un chirurgien. Comme toute sa Maison était à Trianon, pendant assez longtemps il manqua de tout. Il n'y avait pas de draps dans son lit, ni de chemise. On ne put trouver qu'un peignoir. La tète tournait à tout le monde. On courait de tous côtés. Les plus sages dirent qu'il fallait laisser couler le sang. Le Roi se trouva mal et crut que c'était le coup et qu'il se mourait. Il pressa pour un confesseur. L'aumônier de quartier arriva. Il se confessa à la hâte et demanda instamment l'absolution, sous condition et promesse de se confesser plus amplement et mieux, s'il avait le temps. On la lui donna.
Un petit chirurgien arriva, qui lava la plaie, mais n'osa sonder sans l'arrivée du Premier chirurgien. La Martinière, qui était à Trianon, arriva enfin. Il sonda la plaie et dit qu'elle n'était pas profonde et qu'il ne la croyait pas dangereuse, mais l'idée vint à tout le monde, et au Roi, que le poignard était empoisonné. Cela redoubla l'inquiétude. Mesdames arrivèrent au bruit, et, trouvant le Roi blessé, baignant dans son sang, s'évanouirent par terre autour du lit. Il y en a qui restèrent même fort longtemps sans connaissance. M. le Dauphin, tout en pleurs, mais conservant de la présence d'esprit, donnait ordre à tout.
La Reine arriva, et crut que ce n'était qu'une colique, mais, voyant le sang, elle se trouva mal aussi. Le Roi demandait encore à se confesser. On proposa, le confesseur
du Roi n'y étant pas^ un aumônier du grand commun qui était estimé. Il vint. Le Roi se confessa à lui longtemps et demanda l'Extrème-Onction. On fut chercher les saintes huiles et le cardinal de la Rochefoucauld pour les lui administrer. Les saintes huiles arrivèrent^ mais heureusement on ne trouva pas le cardinal, et il ne reçut pas TExtrôme-Onction.
Le confesseur du Roi arriva. Le Roi fut avec lui encore une demi-heure, et Ton crut que c'en était fait de Mme de Pompadour, et que le règne de la dévotion allait reprendre. Les courtisans les plus intimes tinrent des propos selon leur goût, et la plupart peu édifiants. Le Roi fit, devant tout le monde, une espèce d'amende honorable, demandant pardon à ses enfants des scandales qu'il avait pu leur donner, à la Reine des torts qu'il avait pu avoir avec elle. Il dit à M. le Dauphin qu'il allait régner, et qu'il serait plus heureux que lui, que le royaume serait en bonnes mains. Tous fondaient en larmes.
Cependant, à cause de l'idée du poison, vers minuit, on leva l'appareil et Ton trouva qu'il n'y avait nulle mauvaise marque, et que ce ne serait rien. Ainsi, les esprits commencèrent à se tranquilliser.
Mme de Pompadour était à Trianon avec les principaux courtisans. Elle revint dans son appartement à Versailles, où elle fut plusieurs jours sans entendre parler du Roi, et paraissant tranquille.
Revenons, à présent, à l'assassin : dès qu'on le saisit et tarabusta, il dit : « Eh bien ! c'est moi ! Il n'en faut pas chercher d'autre! )> Il avait son chapeau sur la tète en donnant le coup. On assure que, quelqu'un lui ayant dit de mettre chapeau bas, il avait répondu : ce C'est comme cela que je regarde les Rois ! »
On Tentraîna dans la salle des Gardes. On le fit dépouiller tout nu. On trouva un couteau de Namur dans sa poche, dont un côté à lame ordinaire, l'autre à grand canif, comme sont ces couteaux-là. On compara à l'habit percé du Roi, et l'on vit que c'était avec ce canif qu'il l'avait percé* On lui demanda s'il était empoisonné. Il assura que non et qu'on
JOURNAL DU DUC DE CROt 367
pouvait être tranquille de ce côté-là, mais, pour se faire valoir, il dit : « Qu'on prenne garde à M. le Dauphin! » On lui demanda s^il avait des complices. Il répondit : <c Si j'en ai, ils ne sont pas ici ! )> Ce qui frappa le plus, c'est qu'on lui trouva environ trente-cinq louis en or ou en argent et un numéro I dans son chapeau (1).
On crut une conspiration. On mit des gardes partout, et tout en l'air. M. de Machault, garde des Sceaux, arriva, et, étant violent avec un air posé, il dit qu'il fallait lui brûler les pieds pour le faire parler. Des Gardes en fureur firent rougir les tenailles et lui brûlèrent très fort les pieds, dont il pensa mourir, dans la suite. Gela fit tort à M. de Machault. Le criminel se débattit beaucoup, et ne dit rien. Enfin, on l'emporta à la geôle de Versailles, et M. de Sourches, Grand prévôt de l'Hôtel, et sajustice s'en emparèrent, et les Gardes françaises le gardèrent.
Voilà tout ce qui regarde la première nuit.
Le 6/ l'appareil, pour la seconde fois, fut levé, et La Martinière assura que cela n'aurait point de mauvaise suite, mais il fit, dans le premier moment, avec M. Senac (2), un bulletin détaillé qui était alarmant. Le Conseil s'assembla ; le Roi dit à M. le Dauphin de l'aller tenir. On résolut que tous les ministres enverraient une lettre circulaire pour annoncer ce malheur avec le bulletin. La poste fut retardée jusqu'au départ de ces lettres, qui annoncèrent la première nouvelle partout.
Ce qui restait du Parlement arriva. Le Roi dit à M. le Dauphin de tenir le Conseil et de leur répondre. On proposait de profiter de l'occasion, et Ton aurait dû le faire, pour apaiser les troubles et exiger, dans une circonstance si cri-
; l « J'ai retrouvé en détail dont tout cela venait. Voyez mon travail d'Arras. » {Note de V auteur.)
L'explication de ce n° i est celle-ci : les chapeliers d'Airas (Damiens était du pays) avaient coutume « de mettre au fond de leurs chapeaux une marque ronde ou carrée impriiuce, avec un numéro. » [Information du prince de Groy» p. 2.)
;2) Jean-Baptiste Senac ^1693-1710), conseiller d'Etat, membre de l'Académie des Sciences, premier médecin de Louis XV depuis 1752.
tique, du Parlement de reprendre ses fonctions, mais Ton manqua le moment, et M. le Dauphin répondit, de fort bonne grâce, lui-même, que ce n'était rien, que le Roi serait bientôt sur pied, qu'ainsi il fallait attendre ce moment-là, et qu'il les remerciait très fort.
Le danger étant passé, on se calma et Ton ne reparla plus de confesseurs. Petit à petit, les courtisans reprirent leurs propos ordinaires. Le Roi garda le lit quelques jours. Ensuite, on le leva dans sa chambre ; puis il alla à la messe à la chapelle, et, petit à petit, on l'engagea à descendre chez Mme de Pompadour. La première fois, ce fut sans rien dire, et Ton crut que c'était pour lui faire un mauvais compliment. Elle lui parla avec attachement. Il ne répondit pas et remonta sans rien dire. Le second jour, il descendit et fit une partie et parla. Le troisième jour, il y mangea, et, en peu de temps, tout reprit le train accoutumé, et elle fut plus puissante que jamais.
Revenons à ce qui me regarde.
Etant arrivé, le 6 au matin, à Versailles, et m'étant soigneusement assuré de toute la vérité, comme j'étais dans rCEil-de-Bœuf où l'on se portait, on me dit que M. le comte d'Argenson me cherchait partout. Je me sentis pris, et que j'allais avoir ordre de partir. J'allai trouver M. d'Argenson, qui me dit qu'il fallait que tous les commandants partent. Je lui dis que je n'étais qu'officier général employé, et qu'il me fallait donc des lettres de commandant. 11 dit à M. de Fumeron (1) de les faire et de s'arranger pour cela avec moi. Pour profiter de l'occasion, je dis qu'il fallait y joindre le Boulonnois, qui ne pouvait être séparé. M. d'Argenson dit qu'il ne demandait pas mieux, mais qu'il fallait en prévenir M. le duc d'Aumont. Je m'en chargeai.
De là, je retourne pour rassembler toutes les nouvelles et penser. Je reviens chez M. d'Argenson lui dire que Ton débite que le criminel se dit d'Arras. 11 me remercie beau-
1 M. de Fumeron, chef de bureau au ministère de la Guerre, auquel ressorlissait la correspondance avec les généraux des ai-mécs, les commandants et intendants des places et des régiments, etc.
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coup de la remarque, et dit qu41 faut que j^aille droit à Arras, couler à fond toute cette affaire. Je lui représente qu'il faudrait, pour cela, que je visse le criminel et tirer de quoi me mettre sur la voie. Il m'approuve, me loue et m'envoie à M. de Sourches pour voir l'homme. M. de Sourches, bien aise que je sois chargé d'aller à Ârras, me mène à la geôle où ses officiers faisaient les informations. Il me fait voir le criminel, assez bel homme, les yeux enfoncés, le nez grand et le teint animé par la fièvre, à cause de sa brûlure. Il était enchaîné dans un lit^ souffrant et se plaignant de M. deMachault qui Tavait inutilement fait brûler.
Je lui demandai s'il était d'Artois. Il me dit : a Oui, pour la vie et pour la mort ! Les Artésiens sont francs ; ils n'ont pas peur ; le Roi n'a pas de meilleurs sujets ! » Pour les autres demandes du même genre, il me renvoya à M. de Sourches. Il parlait d'un ton doux, et j'en fus d'abord la dupe, et le crus quelque chose, mais cela ne dura pas longtemps. En sortant, il nous remercia, disant qu'il n'avait plus besoin que de Dieu et d'un bon confesseur. Je démêlai bien que c'était un fanatique, et puis c'est tout.
Je rendis compte à M. d'Argenson. On sut que je l'avais vu, que je partais pour son pays, et Ton parla beaucoup de moi. Je m'arrange avec le Maréchal (1), avec les autres. Je prends du chocolat et mes arrangements avec Mme de Leyde et M. d'Havre. On me donne une chaise du Roi. Je vais seul à Paris chez M. le duc d'Aumont (négociation pour Boulogne), et j'arrive au logis, à la fin d'un grand souper. Je parle tout haut du criminel que je viens de voir, et que j'annonce un fanatique. Je travaille comme un forçat cette nuit. Le lendemain matin, je repars par une grande gelée. La rivière était bien prise, même au-dessus des ponts. Ce fut un terrible hiver. J'arrive chez M. d'Argenson lui rendre compte du consentement du duc d'Aumont. Je vais faire dresser mes ordres, je les règle avec Fumeron pour les quatre provinces, faisant trois ordres.
(1) « Ce qui suit ne sera qu'une esquisse légère, n'ayant pas eu le temps. » [Note de V auteur.)
Je retourne à la geôle. J'y perds bien du temps à attendre. On n'en pouvait rien tirer. J'y laisse une noie de mes demandes, qu'on m'envoie le soir, et qui me mettent sur la voie. Je prends congé de la Marquise, que je trouve tranquille, bon visage, vigoureuse et marquant de la fermeté, quoiqu'elle fût en danger. Je dis adieu au duc de ChaulDes, au prince de Soubise. Ils me disent que l'on attend tout de la volonté du Roi. Je trouve M. le Premier bien touché, car il donnait la main au Roi. Je prends congé, chez lui, de ma famille qui se charge de mes affaires. Je vais prendre mes ordres qui n'étaient pas expédiés et, à six heures, je pars. Tandis qu'on m'attendait àParis dès quatreheures, j'y arriveà huit heures du soir. Je travaille une grande partie de la nuit à mes paquets et à faire ma malle de papiers, tout en l'air.
Le 8, je me confesse dans ma chambre, et de bon cœur, mais bien pressé. Je donne quelques tendres avis à mes enfants. Je règle le plus gros, je mets ordre à mes dettes et, à midi, je pars de Paris, par une gelée affreuse. Mon nouveau courrier pressant la marche, je pousse jusqu'à Roye où j'arrive à neuf heures du soir à la poste, dontle maître venait de mourir ; je loge à côté.
J'écris aux différents ordres de se tenir assemblés, et je fais continuer mon courrier. La gelée était si forte que j'étais glacé auprès du plus grand feu.
Le 9, jour de dimanche, je pars par le froid le plus rigoureux. Je parle à la maréchaussée, et je commence à me faire connaître. Je rencontre M. de Saint-Germain (1) avec qui je m'entretiens dans sa chaise. Mon courrier ayaut averti à Péronne, je descends à la poste, j'y donne mes instructions et mes ordres, bien aise d y commander comme avait fait mon grand père, le comte de Solre.
A Bapaume, je descends chez M. d'Orsay, j'envoie au Tilloy, où je fais mes premières recherches et, par un grand
r Claude-Louis, couite do Sainl-Gcrniain ITOT-inS;, maréchal de cauip en 1716, lieutenant •jrénéral en 17 i8, ministre de la Guerre en 177o, avait épousé Mlle de Persan, UUe de M. Doublet de Persan, maître des Requêtes.
froid, j'arrive, à six heures, à Ârras, chezM. deFillancourt(l). J^y trouve tout le monde, comme j'avais demandé. Je prends l'air du moment, pour commencer noir et finir blanc, et pour voir de quoi il tourne. Je les fais trembler! La chambre était pleine. Je passe dans Tautre ; j'examine chaque corps en particulier. Je tire les éclaircissements que j'avais eu soin de faire prendre du coupable. Je vois que les recherches qu'ils ont faites ne valent rien. Je demande s'il y a les deux procureurs. Je vois que le rapport du criminel était vrai et que tout le sera. J'entrevois le fait et l'innocence du pays. Je ressers. Je publie, pour rassurer, que le Roi est hors d'affaire, ce qu'on apprend sept heures après avoir su l'accident. Je monte en haut avec les corps. J'arrête avec fermeté les idées de compétence. Je fais trembler, puis me radoucis et congédie tout le monde.
Je commence par les deux procureurs : je trouve tout ; j'envoie, suivant l'ordre de dates, chercher chacun de ceux qui avaient connaissance. Réant (2), entre autres, me fait frissonner en prononçant Alculoy comme je l'avais entendu du coupable (3). Cela, et les actes me prouvent la vérité et la folie du criminel. Je commence à mettre les informations en règle. M. de Goure, subdélégué, m'aide un peu. J'envoie successivement chercher du monde et questionne jusqu'à dix heures, que je descends faire un bon souper. Je mange bien et sérieusement, gardant le lugubre du moment, et faisant sentir au pays la consternation où il doit être d'avoir donné naissance à ce monstre.
J'apprends que les trois frères Ferrand ou Fillancourt sont là tous trois par la Marquise, chose unique, et j'apprends qu'ils y sont aimés (4). Je remonte à onze heures et demie.
(1) M. de Fillancourt était lieutenant de Roi à Arras.
(2) Réant, oabarelier au petit Doulens, témoin appelé au procès de» Damiens.
(3) Alculoy y ou Cueiloloy, manière dont les paysans prononçaient le nom de la Thieuloye, hameau situé près Saint-Pol, et où Damions rtait né.
(4i Les frères Ferrand étaient des parents de Mme de Ponipadour «lui leur avait procuré des emplois. L'un d'eux était gouverneur de la citadelle d'Ar-
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Je continue jusqu'à deux heures de nuit mes informations, et, voyant alors presque tout, et à quoi m'en tenir, je me retire chez moi dans une petite maison qu'on avait marquée pour moi à la hâte. Le froid était excessif.
Le 10, je travaille sans quitter, tout le jour, à reprendre les informations de chacun, plus étendues, les rangeant par ordre de dates avec M. de Goure. Le soir, je m'enferme seul et je remâche le tout. Je me secoue, et, pour me rendre intelligible, je tire une forme nouvelle de mon imagination. J'arrange mes matériaux à l'avenant, puis je prends la plume et j'écris moi-même, refondant toutes les informations, ne prenant de chacune que l'essentiel, les cousant, et j'en fais une suite historique et juridique, imaginant de charger chacun en marge par accolade, moyennant quoi chacun n'est chargé que de ce qu'il dit, et j'ai une suite historique claire et curieuse.
Je finis à huit heures mon travail, je le repasse, arrange ; je mets le copiste de M. de Goure après, en lui montrant comment il doit copier, et, à dix heures, je vais souper chez M. le baron de Wismes (I). A minuit, je reviens voir mon travail, que le copiste continue toute la nuit. Moi, je forme mes lettres à la Cour et les autres, ce qui me tient presque toute la nuit. Je recommence de bonne heure. Le travail s'allonge, ne voulant rien laisser partir que de fini. Le courrier attend. J'allonge encore. Enfin, à midi et demie, le mardi 11, j'expédie mon premier courrier, avec un travail net, bien entendu et surprenant, pour le peu de temps.
Je soupe chez le Premier Président.
Le mercredi 12, je reçois les corps, continue mes Infor* mations de la campagne. Je soupe chez le comte de Cécile (2).
Le jeudi 13, je travaille toujours et reçois les dames. Je
ras, un autre gouverneur de Uoye, et un Iroisiùine. nommé Fillancourt, placé, comme on vient de le voir, en qualité de lieutenant de lloi, à Arras.
(1) Benoit-Alexandre, comle de Mouohy, baron de Wismes, sénéchal et gouvernour de Ponthicu. avait épousé, en 1723, Louise-Elisabeth Texier d'Hautefeuillc.
(2) Jean François, comte de Cécile, seigneur d'Achicourt (près Arras).
soupe chez M. de Fillancourt. J^y fais observer aux Etats (sur une remarque qu'on me fait) qu^ils s'endorment, et je mets en avant une assemblée extraordinaire pour proposer une députation extraordinaire à la Cour. J'en préviens le comte de Guines (1) et réchauffe les esprits. J'apprends qu'on a arrêté le père à Saint-Omer, ce qui me presse d'y aller. Mon courrier revient avec les plus belles lettres et les plus flatteuses.
Le vendredi 14, le grand jour, je travaille tout le jour. L'assemblée extraordinaire se tient. Je vais, en grand cérémonial, aux Etats où je parle sans préparation. J'attendris et j'étonne, et ne suis pas fâché de me trouver couvert dans ces Etats où l'on m'avait fait des chiffonnages, jadis.
La lettre que j'écris à la Cour me mène jusqu'à minuit, qi|e je vais souper à Saint- Yaast (2).
Le samedi 15, comme je vais partir à huit heures du matin, j'apprends qu'un exempt amène la famille. Je me fais mener l'exempt et le commissaire. Conversation avec eux. Je vais voir, en passant, à la porte, le père. Je prends des notes de lui et du frère qui ne savaient que le vol. J'ai pitié de ces deux enchaînés d'air respectable. Je pars avec M. de la Haye et l'écrivain Cramer, à midi, dans ma berline arrivée de Paris la surveille. A Béthune, je reçois des compliments chez M. de Grimaldi (3). J'y fais mes informations, que je prends de trois personnes, puis je vois tout le monde qui y était. Je n'ai pas un moment à moi. A quatre heures, départ
(1) Adrien-Louis de Bonnières, comte de Guines et de Souastre, né en 1735, d'abord colonel aux Grenadiers de France, puis colonel du régiment de Navarre, brigadier en 1762, maréchal de camp en 1770, lieutenant général en 1784, avait épousé, en 1753, Caroline-Françoise-Philippine de Montmorency. Il exerçait les fonctions de lieutenant général au département d'Arras.
(2; Abbaye fondée, en 673, par Thierry 111, sur remplacement de la sépulture de Saint- Vaast, évéque d'Arras, mort en 540. Au neuvième siècle, après l'invMion des Normands, les moines Tentourèrent d'un rempart qu'ils appuyèrent d'un château fort. Reconstruite, en 1754, par le prince de Rohan, elle renferme, aujourd'hui, la bibliothèque, le musée et les archives départementales.
{3) Lieutenant de Roi à Béthune. Fils d'Honoré Grimaldi et de Louise de Tranquier, il avait épousé la marcjuise d'Assignies.
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par le dégel. Je descends nuitamment à Aire, et j'arrive à neuf heures de la nuit à Saint- Bertin, à Saint-Omer (1).
Le dimanche 16, j'entends la messe de l'abbé, et travaille à mes recherches. Je suis harangué par M. Marisat, et je lui réponds que ce qui me flatte le plus, c'est d'être harangué par mon ami.
Le lundi 17, je travaille de même tout le jour, et j'assemble tous les matériaux. J'écris, de ma main, la grande information de Leclerc (2), et je charge M. de Harchies de celles du pays étranger.
Le 18, l'abbé chante une grand'messe pour le Roi. Il avait Tair d'un patriarche, joignant la hauteur du corps à la dignité. On me mène et me place à l'église avec la plus grande cérémonie. Je fus flatté de cela, dans une église pleine de nos armes et de toisonnistes.
Les Corps viennent me haranguer, et j'y ai tous les honneurs de la place que j'occupe. Je dîne dans la grand'salle et Ton boit à la santé du Roi dans les vidrecomes (3).
Je reprends l'ouvrage et donne tout à copier. Je fais mes lettres. Je vois les couteaux pareils à ceux de Tassassin. Je m'instruis du parti des jansénistes, du curé de Sainte-Marguerite, et de tout. Le courrier des Etats me rapporte de belles réponses.
Le 10, je travaille encore sans relâche, ainsi que moi> copiste. Mes paquets arrangés, je fais partir mon courrier : c'était son deuxième voyage .
Laissant, à Saint-Omer, tout le monde content, j'arrive, par le dégel et par des torrents, sur la chaussée deBéthune, chez le jeune M. de Ghistelle qui venait de perdre son père. J'ai le plaisir de me trouver au milieu de cette famille rassemblée.
(1) Le monastère de Saint-Bertin, à Saint-Omer, fondé au septième siècle, détniit sous la Révolution, possédait une superbe église abbatiale dont il nt reste que des ruinas.
(2 Piorn'-Frnnrois-Joscpli Lcrlero, « cordonnier en vieux » à Saint-Omer, témoin appelé à l'enquête du prince de Croy.
(3 Grands verres employés par les Flamands dans leurs repas de cérémonie.
Le 20, je visite la ville. J'écris à ma mère et à M. de Caumartin des lettres importantes. Ayant pris congé de ma famille, nous partons, et j'arrive à 7 heures à Arras, dans ma nouvelle maison, plus grande que la première. Je m'y établis ; j'y travaille et vais souper chez le comte de Guines.
Le 21, je reçois les Corps; je travaille beaucoup. Au lieu du Te Deurriy je fais chanter VExaiudiaty parce qu'il n'y a pas de lettre de cachet.
Le 22, interrogation des gens de Fiefs (1) et autres. Je travaille prodigieusement. Mon courrier revient et me rapporte les plus belles lettres. Ma conduite et mes ouvrages y sont généralement approuvés.
Le 23, je vois les dames de la ville. Je commence mes lettres arriérées et je soupe chez le comte de Louvigny.
Le -24, ayant fait venir Cognan de Calais, je donne à manger, et bien.
Le 25, je tiens assemblée, où j'ai nombre infini de dames-
Le 26,^*6 dîne chez M. de Fillancourt et vais en visite à l'abbaye d'Avesnes.
Le 27, je donne à diner et tiens assemblée.
Le 28, quatrième diner. Je le donne en maigre, et j'y ai Mme TAbbesse. Grande assemblée de dix-sept tables de jeu et de 74 personnes.
Le 29, mes gens se reposant, je travaille avec M. de Harchies(2), et je soupe chez M. de Guines. Je fais partir mon courrier pour la troisième fois, avec tout le travail du pays étranger, de M. du Barail (3) et de Harchies.
Le dimanche 30, je vais à l'office à la paroisse. J'y reçois des honneurs et je tâche d'y donner bon exemple.
(1 Fiefs, village situé à 10 kilomètres de Sainl-Pol (Pas-de-Calais), et où Damions avait séjourné en 1756.
(2i Philippe-Charles, rhevalicr de lïarchies, d'abord capitaine au régiment d'Isenghicn, puis lieutenant de Uoi à Saint- Venant, où il fui chargé d'une enquête relative à D.uaiens, avait épousé Jeanne-Florence de Croix.
Son rapport a été inséré dans celui du prince de Croy.
(3) Louis-Jacques Le Prévost, maniuis du Barail 1^1708-1773 , brigadier en 17ii, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en IT.'iS, avait été nommé, en 1734, gouverneur de Dunkerquc.
Le 31, on mange chez moi, comme la veille.
Le 1**" février, mon courrier revient avec de nouveaux éloges de la part de M. d'Ârgenson, et sa lettre que ma mère me renvoyait de la veille. Il me dit délaisser aller les spectacles, comme par tolérance.
Le 2, jour de la Chandeleur, et fête de l'Ordre, j'allai à la messe à la paroisse, et donnai à dîner comme les jours précédents.
Le 3, encore à dîner, et je tiens assemblée. Je fais un travail immense pour me remettre au courant de mes lettres, pour désabuser la Gazette^ arranger, faire copier les pièces, etc.
Ce soir-là, recevant mes lettres à dix heures, j'en vois une de M. de Paulmy qui se trouve la première. Je la rejette comme affaire de bas détail. Cependant, je la reprends, je rouvre, et reste confondu à ces mots : <ç Le Roi ayant agréé la démission de mon oncle, vous aurez pour agréable de continuer, etc. »
Je me désespère, j'ouvre les autres, et je suis encore bien plus pétrifié en apprenant que M. de Machault est parti en même temps I
En conséquence de ces fâcheuses nouvelles, je mis mes idées par écrit. J'envoyai chercher M. de Guines, avec qui je conférai longtemps ; après quoi je formai des plans particuliers de conduite. Je cherchai qui pouvait avoir amené ces catastrophes : on disait alors que ce plan nouveau était de l'abbé de Bernis, de la Marquise et du maréchal de Belle- Isle, qui en avait paru rêveur plusieurs jours avant, et que le président Mole (1) réussissait pour obtenir les honneurs en faveur du mariage de sa fille, vu qu'on le ménageait.
On répandait aussi que le Premier Président avait eu une longue conférence avec le Roi, et que le peuple avait bien
(1) MalhitMi-François Mole, né en 1705, conseiller nu parlement de Paris en 1724, président, à mortier en 1731, premier président en septembre 1757, avait épousé, en 1733, Bonne-Félicité Bernard de Coubert.
Sa fille Marie-Gabrielle-Félicité avait été mariée, le 30 août 1756, à Louis- Joseph-Timoléon de Cossé-Brissac.
pris Texil des Seize; que M. le Dauphin avait été fâché de n'être plus admis au Conseil, et que ce fut M. de Bernisqui contribua à Vy faire admettre de nouveau.
Ce même abbé de Bernis, devenu fort rangé alors, disait : « Quand on est jeune, on croit que c'est par les plaisirs qu'on parviendra. On les aime, on s'y livre tant par goût que par politique, mais quand on est parvenu, on voit qu'on n'en est pas plus heureux. On veut atteindre plus haut : il ne reste alors que le Ciel, et l'on devient dévot. »
Ce fut M. de Saint Florentin qui porta la lettre à M. d'Argenson, qui dit qu'il ne regrettait point son ministère, mais seulement la personne du Roi, auquel il était toujours attaché.
Ce fut M. Rouillé qui porta aussi, à huit heures, la lettre à M. de Machault. Celui-ci s'emporta, et dittout haut: <c Estce donc là la récompense de tant de services? » Il ne s'attendait pas à cette disgrâce, et son fils même avait soupe, comme chasseur, dans les cabinets du Roi, la veille.
M. d'Argenson^ qui ne s'y attendait pas non plus, est demeuré, le soir du 2 février, et le 2 à Paris, et est parti le 3, à huit heures du matin, pour les Ormes.
M. de Paulmy, son neveu, ayant été demander au Roi s'il devait aussi se retirer, Sa Majesté lui dit que non, que c'était bien fait d'aller dire adieu à son oncle, et qu'il revînt ensuite montrer au Roi la lettre circulaire que Sa Majesté approuva.
[Le 9, M. de Croy part pour Amiens. Il y reste jusqu'au 10, jour où il se rend à Abbeville; le 18 il est à Montreuil et, le lendemain à Boulogne. Le 23, il reçoit des lettres flatteuses de MM. de Paulmy et de Moras, et un congé de 15 jours pour aller à la Cour : « J'en reçus plusieurs autres où Ton louait mon travail d'Arras, me mandant qu'il avait été lu avec applaudissement dans la Grand'Chambre, ce qui fit dire que je n'étais pas malheureux d'avoir, dans un temps pareil, contenté même le Parlement! »
En même temps, il apprend qu'on fait des préparatifs de guerre. Inquiet de savoir s'il va être employé, il est rassuré par une lettre de M. de Belle-Isle qui lui mande : « Je ne pense point du tout que
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VOUS deviez demander de remploi ailleurs. C'est ce que je me réserve de traiter plus amplement avec vous, ici. »
« Dans cette lettre, continue M. de Croy, il médisait qu'on m'écrirait dans peu, de la part du Roi, pour m'assurer que je serais chevalier de TOrdre à la première promotion, et ma mère m'en écrivait aussi en m'envoyant une lettre de Mme de Leyde qui m'assurait, de la part de Mme de Pompadour, que son frère, chaDcelier de TOrdre^ m'écrirait aussi la même chose de la part du Roi. »
M. de Croy se rend à Calais le 24.
« Le 27, premier dimanche de Carême, je partais, Toffice entendu, pour Paris, par Abbt» ville, lorsqu'étant à souper chez TEvêque, je reçus un courrier de M. de Paulmy qui m'envoyait ordre de faire conduire à Paris plusieurs personnes marquées dans mon travail, ce qui faisait voir qu'on le suivait et qu'il faisait, comme on me l'avait mandé, la base du procès de Damiens. »
Il change donc de direction et part, le 28, pour Ardres :]
Nous arrivâmes à midi à Ardres et, de là, par la chaussée, à Saint-Bertin, où je trouvai MM. de Mortières(l) et de Harchies qui m'attendaient, les ayant fait avertir par mon avantcourrier. Je m'enfermai d'abord avec eux, et je leur montrai la lettre du ministre. Nous sentîmes qu'il n'y avait que deux côtés à travailler : le plus difficile de tirer l'homme de Poperingue (2), à cause du pays étranger ; l'autre ceux de Fiefs, de les faire venir à Arras et de rassembler tout cela pour les envoyer à Paris.
Pour cela, je résolus d'aller d'abord au plus difficile et j'imaginai de prendre ma chère barque des ingénieurs, dans laquelle j'avais déjà tant voyagé il y avait deux ans, et de m'en aller avec ces deux messieurs à Bergues pour être plus à portée de Poperingue où l'on ne peut aborder que par la chaussée. Pendant ce temps, j'envoyais à Fiefs pour donner rendez-vous aux deux vicaires et au curé que Ton demandait,
;i) M. de Mortières, lieutenant de Roi à Saint-Omer.
(2) Nicolas Playoust, faiseur de bas à Toutil, demeurant à Poperingue, fut, par Tordre du prince de Croy» interrogé dans cette ville par le chevalier de Harchies.
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et je retins place au carrosse d'Arras, tout cela calculé de façon à ne pas perdre une minute. Notre projet arrangé, j'écrivis à M. dePaulmy. Je lui rendis compte de mon arrangement, et queje tâcherais d'éviter de m'adresser à Bruxelles, comme il marquait. J'expédiai tout de suite son courrier que j'avais mené avec moi de Boulogne, et qui était un de ces gens qui débutaient dans des courses pareilles, et bien fatigué.
Le 1'''' mars, nous partîmes, à huit heures du matin, dans la petite barque des ingénieurs, avec MM. deMortières et de Harchies. Je passais toujours avec plaisir le haut pont. Je trouvai ce chemin très courte travaillant, à mon ordinaire, à quoi ces bonnes voitures sont très propres. Pendant ce voyage, je repassai toutes les copies au net, que Cramer m'avait faites avec tant de diligence, des trois mémoires qui faisaient le recueil complet, du prodigieux travail et des grandes informations au sujet deDamiens. Je repassai etcorrigeai le tout exactement pendant cinq heures de suite, et j'eus un double propre et correct de tout ce que j'avais envoyé à la Cour.
Nous arrivâmes à Bergues à trois heures, ayant mis six heures en chemin. M. le chevalier de Harchies avait prévenu, par un exprès, l'abbé de Bergues Saint-Winock dont nous trouvâmes le carrosse à la porte.
Arrivé à l'abbaye, j'y dis mon projet et ma commission à l'abbé, jeune encore et homme de bon sens. Nous tînmes conseil et j'envoyai un courrier à M. du Barail, à Dunkerque, avec une lettre pour le prier de venir d'abord m'aider de ses conseils, d'autant que j'étais dans son commandement.
Je reçus, ensuite, tous les corps et j'allai visiter toute la nouvelle maison, qui sera très belle, surtout par les belles vues ; le cloître, les souterrains, et les tableaux et ornements du fond du chœur sont à voir.
A six heures du soir, M. du Barail arriva. Je m'enfermai avec lui et lui donnai la lettre du ministre à lire . Son avis fut d'envoyer tout naturellement demander l'homme, plutôt que de le tirer par finesse, comme on le proposait, d'autant que,
si on le rerusait, je les mettais dans leur tort et les ferais punir par Bruxelles.
J'écrivis tout le soir au bailli, à Thomme qui se nommait Plajoult, et qui était un fabricant de bas à Toutil. Je passai toute la soirée à ces lettres et à Tinstruction de M. de Harchies, qui voulait bien y retourner, comme ayant fait la première information. Tout cela étant rangé, nous vîmes qu'il ne fallait pas que j'y aille moi-même, et, pour profiter du lendemain, en attendant qu'on me le ramène, je proposai à M. du Barail de me donner à dîner à Dunkerque et d'y aller faire la visite des ouvrages. Cela se régla ainsi.
[Départ pour Dunkerque le 2 mars, avec MM. du Barail, son fils, MM. de Mortières et de Monge, ingénieur. Visite du port et des bassins. Excursion à Bergues.
Le 3, départ pour Arras, par Saint-Omer et Béthune.] .
J'arrivai à près de huit heures à Arras. Je trouvai, à la porte, Dartois que j'avais envoyé devant, voir où je pouvais descendre, car j'avais envoyé tout mon monde à Gondé, et je n'avais plus personne à Arras. Il me dit que le comte de Guînes m'attendait chez lui. J'y allai descendre et j'y fus au mieux. Mon premier soin fut d'envoyer partout chercher les deux vicaires et le doyen de Fiefs à qui j'avais ordonné de venir me trouver ce jour-là, à huit heures. J'envoyai aussi chercher le trésorier, l'homme du carrosse et tous ceux à qui j'avais affaire. Ils vinrent tous d'abord. Je commençai par travailler avec les deux vicaires et le doyen de Fiefs.
J'approfondis que c'était à tort que Damiens disait avoir tenu un propos devant eux. Aucun des trois ne lui avait jamais parlé. Un des vicaires prouva son alibi pendant le temps qu'il avait été à Fiefs. Le doyen, homme d'un âge avancé et respectable, n'était pour rien à tout cela et ne l'avait vu qu'une fois en donnant l'eau bénite. Comme il n'était pas mandé absolument par la Cour, je commençai par l'assurer que je lui évitais le voyage. Les deux vicaires étaient mandés nommément dans mon ordre, mais l'un ayant
prouvé Talibi, je vis qu'il était ridicule de l'envoyer et je l'en excusai aussi. Pour le troisième, qui est le chapelain de M. de Fiefs, il n'avait vu Damiensque pour l'avoir rencontré et salué dans la rue, mais, pour complaire à mon ordre et au Parlement, je lui signifiai que je ne pouvais lui éviter le voyage.
Ensuite, j'examinai les bardes de Damiens, que J. Tailly (1) m'apporta. Je lui en donnai une décharge, et, comme il y avait une moitié de porte manteau fermé au cadenas, je fis entourer le tout d'une toile et tout fermer avec mon cachet, et j'en chargeai le maître du coche qui en répondit pour le remettre en mains propres à M. le procureur général.
Je fis, auparavant, venir Playoust (2) qui reconnut aussi ces effets être ceux de Damiens. Ensuite, je fis venir le mesureur de grains Breuvart (3), qui était le premier mandé dans mon ordre. Il s'effraya d'abord un peu, mais, l'ayant rassuré, je les mis tous trois ensemble* à s'encourager. Il n'était pas question de les séparer, car leur déposition était faite et acceptée dans mon ouvrage. Ce n'était que formalité pour les récoler et confronter, et j'avais, par la lettre de M. de Paulmy, ordre de )es assurer qu'ils seraient bien payés, et permission de leur faire donner de l'argent d'avance. Je fis avancer M. Mazel, trésorier, qui leur fit un à-compte et arrangement pour leur voyage.
Tout cela réglé, ma mission était faite. Je les encourageai encore et leur fis donner parole d'aller, en arrivant à Paris, se présenter à M. le procureur général du Parlement. Tout cela dura deux heures. Depuis la réception du courrier de Boulogne, je n'avais pas perdu un moment, ni été trop longtemps à attirer un homme du pays étranger, et arranger les autres. Le tout partit à six heures du matin, le lendemain, par le coche.
A onze heures du soir, je soupai chez M. le comte de
(1) Joscpli Tailly, fermier à Fiefs, cousin de Damiens, témoin dont l'interrogatoire est le plus lon^' do l'enquête dirigée par M. de Cray. ^2) Voir la note de la page 378.
(3) Nicolas Breuvart, mesureur de blé à Arras, témoin au procès.
Gaines, n^ayant pas mangé depuis le dîner de Dunkerque, et bien fatigué. Après le diner, je lus les Gazettes (VUtrecht du 1^' mars et celle de devant, où il était parlé de mon travail, et qu'il avait été lu le 19 février à la Grand'Chambre, les Pairs assemblés. (1). Je vis avec plaisir que c'était d'après cela qu'on commençait à se rapprocher du vrai, en disant qu'on commençait à croire qu'il n'y avait pas de complice, et je m'attendais, à mon arrivée à Paris, à achever de désabuser et à faire voir le fait, qui était que ce n'était qu'un fou, et à dire mon avis en honnête homme sur le trop grand désir qu'on a toujours, à Paris, à chercher des choses extraordinaires, et, comme on dit, midi à quatorze heures, au lieu d'aller tout simplement et ne se mêler que de ce q\ie Ton a à faire. J'avoue que j'avais été impatienté des sots propos de Paris, et même des meilleures Maisons, et que je ne croyais pas devoir m'en taire, car on était par trop déraisonnable !
Je vis, par toutes les nouvelles, que tout ce que l'on avait eu d'ailleurs était ridicule, et qu'il fallait que le parlement en revint purement à mon travail qui simplifiait et éclaircissait tout, en le faisant connaître à fond pour un fou par tempérament, à qui la vanité et les mauvais propos trop forts qu'il avait entendu tenir par les parlementaires avaient achevé de tourner la tète et prendre, en dedans de lui, ce détestable parti que sa vanité soutenait.
Le 4 mars, depuis dix heures jusqu'à midi, je reçus tous les principaux d'Arras, et TÉvêque. Je vis, avec une sensible satisfaction, combien, en faisant mon devoir, je m'y étais fait aimer, et fus flatté d'apprendre que le parlement avait eu tant de confiance en moi, avait été si content de mon travail, qu'il s'y était rapporté en entier, sans faire informer, ni môme écrire à personne, enfin que, dans des temps si orageux, j'avais contenté à la fois le parlement et
l; Ce travail a été imprimé en têle de l'interrogatoire de Daniiens, dans le recueil intitulé : Pièces originales et procédures du procès fait à Robert- François DamienSy tant à la Prévôté de VUôtel qu'en la Cour du Parlement. (Paris, Guill. Simon, 1757. ln-4«.)
l'Artois. Je partis à regret et, le 5, j'arrivai à Paris à Tentrée de la nuit.
Je causai une heure avec ma mère qui m'assura que mon fils était guéri de sa rougeole. Puis nous parlâmes de nos affaires et de la promesse par écrit du premier cordon. Ma mère m'annonça que M. de Ghaulnes, qui s'y portait le mieux, était venu, avec douleur, lui dire que le Roi n^ voulait pas, s'étant souvenu qu'il avait refusé pareille grâce à 1* Infante pour son ambassadeur auprès d'elle, et que Mme de Pompadour, qui paraissait bien intentionnée, ne pouvait le déterminer à le promettre. Je vis donc mes espérances frustrées, mes peines et mes dépenses perdues, ne nous étant adonnés qu'à cela, la demande de la duché-pairie ayant été renvoyée bien loin, le Roi n'en voulant plus faire. Mais la grande considération que mon travail m'avait acquise, restait.
J'allai chez le Procureur général M. Joly de Fleury, avec qui je fus longtemps à traiter de l'affaire de Damiens. Il me fît les plus grandes louanges, disant que j'étais le seul qui leur avais fait connaître la vérité. Je lui rendis compte des gens que je faisais venir, ainsi que de la valise, et m'offris d'instruire les commissaires de tout ce que je savais. Il me prit au mot, et me dit qu'il allait le dire au Premier Président, et me le manderait.
Delà, j'allai m'établir chez Mme de Guerchy, où l'on m'avait fait préparer un logement (1). J'y soupaî. Je fis connaître .le caractère de Damiens, et qu'il ne pouvait pas y avoir de complice. lis me dirent l'état des choses, qui était une incertitude prodigieuse à Versailles, et des propos détesta'bles à Paris.
Chez M. le Premier Président Mole, les trois commissaires, M. Severt (2), (sic) et les gens du Roi, MM. de
Fleury (3) y viennent. On me place en cérémonie et la con-
(1) A cause do la rougeole de son fils.
(2) Severt, conseiller au Parlement de Paris, rapporteur du procès de Damiens.
(3) Omer Joly de Fleury (1715-1810), avocat-général depuis 1740, puis président au Parlement de Paris, et son frère Jean-François (1718-1802 , succès-
férence commence en règle. Loin d'être embarrassé, je les embarrasse. Je commence à rendre compte de mon éducation; que M. Bottée, à qui je dois tout, m'a formé au travail ; qu'il ne faut pas s'étonner si j'ai fait celui-là avec aisance. Je conte comment je m'y suis pris, et je m'étends sur le caractère de Damiens, que j'ai reconnu, par la multiplicité des informations^ pareil à un atrabilaire par les effets du sang et du physique, méchant et dangereux dès son enfance, pétri de vanité et se croyant fait pour mettre l'ordre et donner la loi; sans aucun principe, détestant les ecclésiastiques et se moquant de la religion, frondeur et mécontent, noir et intérieur, ne s'ouvrant jamais tout à fait à personne, parlant toujours seul ou intérieurement, et ayant un sang bouillant en dedans, qui, à chaque saignée, faisait des effets prodigieux, et qui l'obligeait à se faire saigner tous les quinze jours, et à prendre de l'opium, ce qui le calmait pour quatre ou cinq jours, après quoi sa frénésie de tuer le Roi lui reprenait et augmentait à même mesure que l'effervescence de son sang.
On m'apprit, à ce sujet-là, ce qui cadrait parfaitement, qu'il avait envoyé chercher son hôtesse de Versailles et lui avait dit que c'était elle qui était la cause du malheur du Roi, ce qui pensa la faire mourir de peur. Puis il expliqua qu'il lui avait demandé, en arrivant, à se faire saigner; qu'elle n'avait pas voulu, disant qu'il faisait trop froid ; que, s'il l'avait été, il n'aurait pas commis cette action (ou, du moins, plus tard).
Leur ayant rendu compte de son caractère et de son physique, je leur dis que je ne pouvais m'empêcher d'ajouter que cette mauvaise tête avait été, par tout ce que j'avais appris, extrêmement échauffée par ses différents maîtres, et surtout par plusieurs conseillers du parlement qu'il avait servis, lesquels avaient tenu des propos trop forts de mécontentement sur les affaires du temps et contre les ecclésiastiques, et peut-être contre la Cour; que, dans une aussi mauvaise tête, cela avait fait beaucoup d'effet, et le faisait entrer
sivement conseiller au Parlement, maître des requêtes, conseUler d'État, ministre des Finances en 1781.
en fureur, et qu'il paraissait qu'il y avait environ trois ans qu'il commençait son projet, temps où un de ses maîtres avait été envoyé à Pierre-Encise où il n'avait pas voulu le suivre, et s'était fort emporté, alors, contre l'Archevêque à qui il disait (prétendait-on) qu'il voulait servir de bourreau.
J'ajoutai, d'un ton ferme et tranquille, que je ne pouvais pas m'empécher de faire remarquer : « Voilà ce que c'est que de parler devant les domestiques I Ce qui est pis encore, c'est de parler avec trop d'aigreur et de vivacité de toutes ces malheureuses affaires du temps ! Si Ton n'en avait pas parlé devant ce fou, il n'aurait pas tourné sa folie de ce côté-là ! » Je croyais, en effet, avoir remarqué que sa folie avait eu pour cause la vanité : il se croyait désigné pour se sacrifier, en connaissance de cause, pour ce qu'il croyait être le bien général, c'est à-dire pour faire rentrer le Roi en lui-même, car il ne voulait pas le tuer. C'est pourquoi il ne s'était servi que de son canif. Il aurait été fâché qu'il en fût mort, quoiqu'il sentait bien que cela pouvait arriver ; mais il voulait qu'il rendit au Parlement tout le pouvoir qu'il croyait qu'il devait avoir.
Je finis par dire que je croyais que quatre choses avaient déterminé ce misérable : 1® l'effervescence de son sang et la manière malheureuse dont il était né ; 2® son manque de principes et un horoscope qu'on lui avait donné en badinant; 3** les mauvais propos qu'on avait tenus devant lui ; 4® la principale, c'est-à-dire l'extrême vanité ou orgueil dont il était mangé en dedans, qui faisait qu'il s'était cru fait pour se sacrifier pour le bien public et pour mettre de l'ordre dans rÉtat ; que c'était là ce qui avait conduit ce fou qui, sur ce point-là^ l'était réellement.
En faisant remarquer l'inconvénient de parler trop librement, je fis semblant de ne pas oser m'expliquer assez fort. M. le Premier Président et ces Messieurs me dirent que j'avais raison, que je n'en pouvais trop dire, et que le criminel leur avait dit tout cela, et encore plus fort.
Après avoir loué la netteté de mon rapport, ils déclarèrent que ce qui les enchantait, c'était la parfaite concordance
qu'il y avait entre tout ce que je leur disais et tout ce que le criminel leur avait dit, et tout ce qu'ils avaient appris d'ailleurs ; mais qu'il n'y avait que moi qui leur eusse fait voir clair et les eusse mis sur la voie : qu'ils n'avaient qu'à suivre mon travail pour faire le leur*. Ils m'en renouvelaient les plus grands remerciements et les plus grands éloges.
Quoique je m'expliquasse avec force et hardiesse au sujet du Parlement, comme j'avais les preuves en mains, ils ne firent qu'approuver ma franchise. Ils sentaient alors, avec douleur, le tort de tant de propos et d'écrits trop forts, et le moment, si j'avais été autorisé de la Cour, était bien bon pour tout accommoder. Je ne le manquai pas, mais je ne fus pas soutenu. Je dis tout ce que je savais sur les hommes et la valise que j'avais envoyés, et qui devaient arriver le surlendemain.
Puis je dis que je croyais devoir faire connaître avec quelle sagesse et réserve je m'étais conduit même vis-à-vis du Parlement, en ne marquant que ce qui était nécessaire, et avait rapport à la chose, éloignant les propos ridicules qui n y avaient pas un vrai rapport et qui auraient pu faire tenir des propos aux partis opposés.
MM. le Premier Président et ces Messieurs en convinrent, m'en remercièrent, et m'assurèrent qu'ils en feraient part à leur compagnie.
Je restai avec M. le Premier Président et avec M. Mole. Je sondai le Premier Président sur le raccommodement général, lui faisant sentir que ce n'était que faute de s'entendre, et qu'il ne fallait plus écrire. 11 en convint, et je vis les moyens de le prendre, mais Ton ne m'écouta pas à Versailles, làdessus; d'ailleurs la tête de M. le Premier Président était vive. J'y vis une grande pique contre les ecclésiastiques et qu'il était difficile que, lui yétant, cela s'accommodât. M, Mole était très difl*érent, plus doux, mais séduit par le torrent de la compagnie.
J'allai à Versailles par un beau clair de lune. J'y arrivai à dix heures et demie. Je trouvai M. de Paulmy retiré. J'allai pour me faire écrire chez Mme de Pompadour. Comme je par-
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lais au suisse, quelqu'un me poussa fort et me fît entrer : c'était le prince de Soubise, qui m'annonça. Je trouvai Mme de Pompadour assise avec deux dames, et, rangés devant elle comme une haie, tous les nouveaux cordons bleus, mes cadets, MM. de Broglie, de Beauvau, de Stainville et Baschy. Ce coup d'œil ne me parut ni flatteur, ni de bon augure. Je fus timide et le parus encore plus. On ne me parla que démon vieil habit de maréchal de camp. J'étais assez fâché d'en user tant ! On parla de philosophie — un peu hasardée, et, au bout de quelque temps, le Roi parut et, voulant souper, et, dans la règle, ne devant pas paraître avant d'avoir fait ma révérence, je m'enfuis et je vins souper chez Mme de Livry, où j'entendis décider à tort et à travers^ et fort à faux, sur l'affaire de Damiens, sans m'en demander des nouvelles, quoique je fusse le seul qui pouvais savoir la vérité. Je reconnus à cela nos hôtes, et, quoique je m'y atten^» disse, j'en soupirai, et me retirai après souper, assez mécontent de cette première réception.
Le 7 mars, je fis une partie de mes révérences. Le Roi, malgré le contentement qu'il avait témoigné de mon grand travail, ne put pas prendre sur lui de dire un mot. Je n'en eus qu'un petit coup de tête. J'en étais fâché plus pour lui que pour moi. Le Dauphin me parla un peu, mais n'osa me questionner en particulier, quoique je me misse en avant pour cela.
Je vis le maréchal de Belle-lsle, qui me fit de grands éloges de mon travail. Pour mon emploi, il dit que je ne devais pas songer à servir ailleurs qu'où j'étais, qu'on avait besoin de moi, etc. ; qu'il était bien touché que je ne fusse pas content; qu'il pressait la Marquise vivement de faire promettre par le Roi le premier cordon ; que ce n'était pas sa faute.
Je vis aussi M. de Paulmy : je commençai par témoigner ma douleur de la disgrâce de son oncle, le priant de la lui faire connaître. Il me le promit, mais me parut plus vite consolé qu'on ne devrait s'y attendre ailleurs qu'à la Cour, surtout quand on remplace. On disait qu'il mettait beaucoup
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d'ordre dans ses alTaires et qu'il commençait bien. Il était plus jeune que moi, et mon ancien ami, de même que M. de Moras. Ainsi, les deux aigles redoutables étant partis, j'étais à mon aise avec tout le conseil.
M. de Paulmy, dont la santé se soutenait, au moyen de son lait pour toute nourriture, me fit les plus grands éloges, tant pour lui qu'en me confirmant ceux de M. le comte d'Argenson, sur mon travail, et me dit les choses les plus flatteuses. Je lui parlai que je tenais place à la grande armée : il me dit qu'il ne fallait pas me brouiller avec le maréchal de Belle- Isle, qui avait des vues sur moi. Tous les ministres me firent aussi de grands compliments sur mon travail.
Le soir, je soupai chez Mme de Luynes. La Reine y vint à l'ordinaire. Je voulus me cacher, ne lui ayant pas encore fait ma révérence. Elle vint à moi, et me dit les choses les plus flatteuses sur mon travail.
Le 8 mars, j'achevai mes révérences et de voir tout le monde, et ce fut partout nouvel éloge, mais c'était viande creuse, et je ne voyais pas que rien avançât pour moi.
Le soir, Mme de Pompadour m'envoya prier à souper : j'y trouvai le duc d'Havre qui, par son caractère gai, y était fort bien, malgré sa grande dévotion. Il n'y avait que peu de monde. Je remarquai qu'après le Conseil, les ministres vinrent tous à son souper faire un petit doigt de cour. Elle n'en avait plus, alors, qui pût lui donner d'obstacles; ainsi elle était au pinacle et mieux que jamais.
Les ducs qui y étaient, et qui avaient entendu faire mon éloge et lire mon travail au Parlement, me dirent les choses les plus flatteuses, et Mme de Pompadour enchérit encore sur cela. J'oubliais de dire que, quand M. de Paulmy vint faire sa petite cour, comme nous étions à table, elle dit au moment où il sortait : « Il prend bien! Si sa santé est assez forte, il y a espérance qu'il fera bien » ! Et cela avec un air de protection. M, de Saint-Florentin y soupait, ainsi qu'à l'ordinaire. C'était le seul ancien, et qui se soutenait, en ne se mêlant de rien et se prêtant à tout.
Après le grand couvert, le Roi y descendit et y fit sa
partie, à l'ordinaire, avec le prince de SoubiseetChalabre(l) et je vis que tout était comme auparavant, ce qui était à remarquer, y ayant si peu de temps quil avait, dans la peur de sa blessure, fait une espèce d'amende honorable marquée, trois confessions coup sur coup, et témoigné la plus grande religion. Passato pericolo !.,, D'un autre côté, Mme de Pompadour faisait le Carême, jeûnait strictement, allait tous les jours à la messe sans affectation: tout cela était bien singulier.
Le 9, je prends mon chocolat chez le maréchal de Belle- Isle, et j'ai une grande conférence avec lui et avec Tabbé de Bernis, sur les affaires du temps et surtout sur Damiens. Je représente qu'il faudrait gagner les gazetiers et les gens qui donnent le ton pour, petit à petit, préparer les esprits à croire qu'il n y a pas de complice, leur annonçant qu'on n'en croira pas même le procès, ni les pairs, ni moi. J'explique combien les tètes sont culbutées et les propos mauvais, et je propose des moyens. On m'écoute bien. On me remercie. On dit que j'ai raison. Je crois voir l'abbé de Bernis bien intentionné, mais déjà dégoûté du taudis, et on unit par hausser les épaules, et je vois que tout cela manque d'en haut, et qu'on ne peut rien suivre net.
Le soir, je soupe chez le Roi. 11 ne peut prendre sur lui de me dire un mot sur mon travail, quoique, d'ailleurs, il me laisse voir qu'il est content de moi, mais sans avoir la force de me -V^ts le marquer. Je le reconnais là ! '-"T^'i
Nous étions, à prendre par ma gauche : le marquis de Sourches, le marquis de Groissy, le duc d'Havre, le maréchal de Thomond, que le Roi baptisa en badinant Milord Maréchal (2), le duc de Chevreuse, le comte de Broglie, le marquis de Gontaut, la maréchale de Mirepoix, le Roi, Mme la mar" quise de Pompadour, le duc de la Vallière, le prince de Tin-
(1) M. de Ghalabre, exempt des Gardes du Corps (compagnie de Noailles) depuis 1744, assez gros joueur pour être admis au Lansquenet, puis au Tri du Roi 1755 .
{2} George Keitli, maréchal héréditaire d'Ecosse, appelé milord maréchal 1680-1778), célèbre partisan des Stuarls, ami de Voltaire et de Rousseau.
gry, la duchesse de Chevreuse, le marquis de Stainville, le marquis d'Ârmentières, le duc d'Estissac, la marquise de Roure, le comte de Saint-Florentin, le comte de Hessenstein, et moi.
A la petite table : le duc de Fronsac, le marquis de Villeroy, le marquis de Langeron^ le marquis de Montmirel. C'était presque tous des anciens, et je vis que ces parties du Roi ne sont guère renouvelées que par mort.
Mme de Pompadour était parée avec du rouge et, à son ordinaire, à côté du Roi, et tout comme devant Tassassinat et les confessions. D'ailleurs, on faisait maigre, toujours exactement, et tous les extérieurs allaient à Tordinaire, à Texception des deux grands ministres renvoyés. Tout ce qui s'appelait grâce dépendait de la marquise. Le système de son traité avec l'Impératrice se suivait et allait mènera faire marcher les 100.000 hommes sur le Bas-Rhin, lin y avait plus de ministre en état de parler au Conseil. Le Roi faisait plusieurs choses par lui-même, sans se concerter, et ne pouvait guère se déterminer. Ainsi, il y avait bien des incertitudes, et les mauvais propos de Paris gagnaient d'autant.
Le 10 mars, j'allai à la toilette intérieure, ayant, de ce voyage, gagné les entrées chez elle assez librement. Je la mis sur mon travail, ce qui attira nouvelles louanges. J'en profitai pour dire que ma mère voudrait bien me voir quelque chose. Elle me dit qu'il n'y fallait pas songer, à présent que le Roi n'en voulait plus faire, mais que, pour la promesse du cordon, à la première promotion,, elle tourmentait le roi pour pouvoir me le dire, et qu'elle me le dirait aussitôt qu'elle l'aurait obtenu. Elle me dit cela d'un ton très naturel, et y étant attachée. Je crus reconnaître, comme Mme de Leyde, qui se connaissait en Cour, me l'avait dit, qu'elle suivait cela vivement, ne voulant pas habituer le Roi à lui refuser quelque chose, ou lui en laisser prendre l'habitude.
Je lui touchai un mot des grandes affaires de l'Etat, et que tout cela n'était pas impossible à arranger. Elle m'écouta avec confiance, mais me fit entendre que l'on ne pouvait pas parler naturellement là-dessus, sentant, je crois, mieux que
nous, qu'il n'y avait pas assez d'étoffe, de suite de conduite, pour soutenir ni suivre un plan. Elle me parut très outrée contre le Parlement.
Le 11 mars, la liste des officiers généraux de l'armée du Bas -Rhin devant s'assembler à Nuys, parut : il y en avait quatre hors ligne, sans compter le maréchal d'Estrées, commandant l'armée. Ces quatre étaient : le duc d'Orléans, le prince de Gondé, le prince de Soubise, et M. de Vallière (1). De plus, quarante lieutenants-généraux et soixante maréchaux de camp. Voilà ce qui s'appelle une terrible fournée, où tout était confondu pêle-mêle, dans l'ordre du tableau bon ou mauvais, ce qui était bien désagréable pour ceux qui, comme moi, avaient des raisons de croire pouvoir se tirer de •la foule. D'un autre côté, il faut convenir que c'est bien fait pour le bien de l'Etat, pour entretenir la noblesse dans le désir de servir, et de mettre ses enfants au service. Je vis que je n'en étais pas, et ce prodigieux nombre où je n'aurais été que le soixante-seizième de l'armée, me consola vite. Cependant, je fis le fâché de rester sur les côtes, et je l'étais réellement de ne pas voir la belle besogne, si elle avait lieu. J'allai chez M. de Paulmy, avec qui je m'expliquai nettement. Je dressai avec lui les articles de ma capitulation, comme suit :
Demande. — Je viens savoir mon sort.
Réponse, — Le maréchal de Belle-Isle vous garde.
D. — Je suis furieux de ne pas marcher.
R, — On^n est jamais content; vous serez, peut-être bien, plus que les autres, et vous ne serez pas confondu.
D. — Je demande à marcher, si cela s'échauffe.
R. — Il faut voir comment tournera la première campagne.
D. — Si l'on fait le siège de Wesel, ou de grandes opérations, il faut que j'y aille.
^ 1' Joseph (le Vallière, maréchal de camp en 1747, lieutenant général en 1748, directeur général de rai'tillerie, gouverneur de Berghes-Saint Winock.
B. — (Point de réponse).
D. — MM. d'Aiguillon, de Puységur (1) restenUils sur les côtes ?
R. — Oui, et Ton y garde tous les bons.
D. — M. le duc de Chaulnes est-il employé à la grande armée, et ne viendra-t-il pas d* autre commandant ?
R. — M. le duc de Chaulnes est employé à Parmée, et vous resterez en chef. On ne vous y aurait point laissé, autrement/
D. — S'il y a un embarquement, une descente, une opération considérable, on n'en enverra pas d'autre et j'en serai chargé ? Si Ton fait des lieutenants-généraux, on n'oubliera pas ceux qui sont sur les côtes ?
R. — Sans doute, et surtout vous.
Voilà l'espèce de marché que je fis alors, faisant valoir le sacrifice que je faisais de consentir de ne pas aller à la grande armée. Dans le travail que je fis quelques jours aprèsi avec le maréchal de Belle-Isie, je tirai de lui promesse de tout ce qui est ci-dessus, de sorte qu'il m'assura que, s'il était possible de faire quelque chose, il me ferait Jouer un rôle considérable. Je vis, par là, que je devais être bien aise de n'être pas confondu dans une armée où je ne serais que le soixante-seizième, tandis que je continuais à être en chef, à avoir ma petite armée d'environ une douzaine de bataillons, sanslesbataillons de milice, ethuitou douze escadrons; de commander à quatre grandes provinces et à 44 lieues de côte, les plus voisines de l'ennemi, sur qui on avait des projets qui ne pouvaient s'exécuter que de là. De plus, cela me faisait continuer une correspondance directe et en chef avec la Cour, que cela habituait à me voir commander. Voilà ma position, dont il paraissait que je devais être content.
Ce jour-là, le procureur général m'écrivit qu'on me priait
(1) Jacques-François-Maxime de Chastenet, marquis de Puységur, né en 1716, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 1759, avait épousé, en 1742, Marie-Mïurguerite Masson, fille d'un président au Parlement de Paris.
instamment de me trouver^ le lendemain à 9 heures du matin, au Palais, pour la reconnaissance de mon cachet au sujet de la valise de Damiens, que j'avais fait venir de Fiefs. Je me rendis, l'après-midi, à Paris chez Mme de Guerchy. Auparavant, je passai chez Mme la Première, qui m'impatienta bien fort, ainsi que Mme de Puisieux, en me faisant connaître leur façon de penser qui était celle des trois quarts de Paris, et qui n'avait pas le sens commun. Elles voulaient absolument trouver du mystère et de l'extraordinaire à tout, et qu'il y eût des complices. Elles décidaient à tort et à travers, se réglant sur les propos ridicules du public, et sans vouloir m'écouter, quoique je fusse le seul qui put être au fait. Mais l'on était si préoccupé des idées les plus fortes et les plus extrêmes, qu'elles n'entendaient rien que ce qui était dans leur sens. Je vis que cela allait jusqu a croire que je ne disais pas de moi-même ce qui était dans la vérité. Je sortis, enfin, très en colère, non pas à cause de ce qui me regardait, mais à cause de l'extrême dépravation des esprits, dans tout Paris.
Le 12 mars, je me rendis, à 9 heures du matin, au Palais, où il n'y avait pas un chat. J'allai au parquet,où MM. les gens du Roi m'attendaient. Après avoir causé quelque temps, un des conseillers commissaires vint me chercher. Nous traversâmes la Grand'chambre, qui était comme à louer (le Parlement ne voulant plus reprendre ses fonctions.) Nous allâmes dans la salle de la Tournelle, à la porte de laquelle je vis deux sergents des Gardes en fonctions.
Etant entré dans la chambre de la Tournelle, j'y vis, d'un côté, Damiens, et, de l'autre, vis à vis de lui, le Premier Président M. Mole, les quatre conseillers commissaires rangés autour d'une table au milieu de laquelle était le greffier. Ils me firent placer à côté d'eux, dans un fauteuil près du feu, et vis-à-vis de Damiens que j'eus encore le temps de considérer à mon aise : il avait sa redingote grise, son grand chapeau uni acheté à Arras. Il était assis dans un fauteuil, les pieds sur un tabouret, couverts d'une couverte. Je le reconnus aisément, l'ayant vu dans le commencement, à Versailles. Je le trouvai maigri, abattu, les yeux enfoncés, mais moins
qu'il ne m'avait paru d'abord, à cause que ses joues étaient tombées; l'œil moins vif et le teint plus pâle, et ne marmottant plus des lèvres. Tout cela parce que son sang, qui faisait ordinairement tant de ravage en lui, était alors apaisé par le régime et par la tranquillité forcée. Cependant, je retrouvai que son mouvement convulsif avait passé aux doigts de la main gauche, qu'il remuait continuellement, comme il faisait ci-devant les lèvres. Je trouvai qu'à la tristesse près, que Ton pouvait croire occasionnée par la gène continuelle où il était, il avait une assez belle physionomie, et telle que je l'ai dépeinte dans mes informations.
11 était attaché d'une manière qui me parut fort simple et fort bien. 11 n'avait aucune chaîne, mais à la place, des bonnes courroies de cuir qui lui servaient de ceinture, le fixaient au fond de son fauteuil. D'autres, attachées à ses poignets, ne lui laissaient que quelques mouvements, et pas assez pour joindre ses mains ni les porter à la tête. Une courroie qui descendait lui liait les cuisses. Il n'y avait rien autour de sa tète où il pût se frapper. De cette sorte, il ne pouvait se faire aucun mal. Il avait un grand tablier de cuir devant lui. Son attitude n'avait rien de fatigant, si ce n'était pas la chose la plus fatigante de rester toujours dans la même position. C'est là, avec le chagrin de sa fin et les brûlures de ses jambes, ce qui le faisait dépérir et ce qui devait faire craindre que sa mort ne prévint son supplice. Il y avait des menottes tout autour de son fauteuil, avec lesquelles on le portait du cachot de la tour de Montgomery où avait été Ravaillac, et où il demeurait, dans la salle où nous étions, et où le misérable a été confronté à tous les plus grands seigneurs qui entouraient le Roi, lors de son assassinat.
Pour moi, je n'avais affaire là que pour la reconnaissance de mon cachet. Le greffier dressa d'abord un acte pour que l'un des commissaires me présentât la valise que j'avais fait emballer et cacheter à Arras, et pour m'inviter à reconnaître si le cachet en était entier. Ensuite, il dressa un autre arrêt où il mit mes qualités de cette sorte : « Messire Emmanuel de Croy, prince du Saint-Empire, baron de Condé, grand
veneur héréditaire du pays et comté de Hainaut, maréchal de camp commandant en Artois, Picardie, Calaisis et Boulonnais. »
Par cet acte, je reconnaissais avoir trouvé mon cachet en son entier. On m'apporta, en effet, le paquet, que je trouvai cacheté et tel que je l'avais fait partir d'Arras. Ainsi, je signai Tacte et la reconnaissance. Après quoi, les Messieurs me remercièrent et procédèrent à de nouvelles formes, car ils en faisaient beaucoup à tout.
M'étant retiré au parquet, j'examinai, en passant, avec plus d^attention la Grand'chambre, où je me fis rendre compte ■de tout ce qui s'était passé au Lit de Justice, depuis le jour où les trois déclarations avaient tant augmenté les troubles. Cette chambre était vide, n'y ayant qu'un petit nombre des Messieurs de la Grand'Ghambre qui n'avaient pas donné leur démission, non plus que les présidents à mortier, à cause de la grande finance de leurs charges. Ils s'assemblaient aux heures ordinaires. On appelait les causes. Personne ne paraissait, et Ton se retirait sans rien faire. Gela fait voir que la •querelle avait été embrassée non seulement par les membres ■du Parlement, mais par les avocats et procureurs, et même par les clients, ce qui rendait l'affaire bien plus critique et la justice absolument suspendue.
Je restai quelque temps au parquet, avec MM. les gens du Roi, à qui je recommandai vivement d'éviter de laisser aucune contumace, ni rien qui put laisser quelques queues à cette affaire, leur faisant sentir combien il était important de ne rien laisser de caché dans ce procès, où tout devait être montré dans la plus grande évidence, pour ne pas laisser, comme à Ravaillac, de fausses impressions sur tous les esprits, étant aussi dérangés qu'ils Tétaient à Paris.
Après avoir attendu, on vint chercher MM. les gens du Roi. Ils furent peu de temps dehors. Ensuite, ils vinrent me dire que, l'ouverture ayant été faite avec toutes les formalités requises, et dont Damiens avait gardé la clef sur lui, on tt'y avait rien trouvé qui en valût la peine. Tout étant connu alors, il en résultait que ce n'était qu'un fou, exactement tel
que je Tai dépeint plus haut. Ayant été deux heures au Palais, j'allai faire quelques visites d'affaires, et je revins prendre mon chocolat chez Mme de Guerchy, où ma mère me manda que je pouvais retourner tranquillement à Versailles, ma fille étant entièrement hor^ de danger.
Le 13 mars, dimanche, j'assistai à la réception ou serment de quatre des huit maréchaux de France qui étaient faits depuis peu, pour faire M. d'Estrées {sic). Le Roi était dans un fauteuil, dans son cabinet. Chaque maréchal de France nouveau se met à genoux, les mains dans les siennes. Le mi. nistre de la Guerre lit le serment, qui est simple, et sur la fin duquel il est dit : « Je vous remets la marque du maréchal de France ! » Et alors le ministre remet au Roi une canne, la première venue, que le Roi remet au Maréchal, lequel la remet au premier valet de chambre, qui la repasse au ministre pour le suivant. A la tin du serment, celui qui le prête dit : « Oui ! » Voilà toute cette cérémonie.
Je fus, comme tout le monde, scandalisé de cette canne, et qu'il n'y eut pas de bâtons fleurdelisés, comme on les dépeint. J'en parlai le soir fortement, en soupant chez Mme de Pompadour, et Ton promit que Von en ferait faire. J'allai prendre mon chocolat chez le maréchal de Belle-Isle avec qui je convins de nouveau de mes faits. L'abbé de Bernis y était comme à l'ordinaire. Ils paraissaient tous deux de bonne foi, francs, et souvent impatientés.
Le 14 et le 15 mars, je travaillai, Taprès-dînée, chez M. Fallu, pour régler tous les ouvrages de fortifications de la côte. 11 y fut bien question de la tour de Wimereux et de Dunkerque. Je les étonnai par mes connaissances là-dessus, sachant ces parties à fond. Pour l'arrangement des gardecôtes, qui n'était pas une petite affaire, ils passèrent par tout ce que je voulus.
Le 17, j'arrivai, le soir, pour le moment de l'Ordre et pour me montrer. Je soupai dans les cabinets. Je sondai mon affaire. M. de Soubise me dit que je n'aurais pas la promesse, mais que j'aurais le cordon. Le duc de Ghaulnes m'avoua que Mme de Pompadour lui avait dit qu'elle avait été
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refusée, que le Roi ne voulait pas s'engager. Ainsi, je voyais que nous avions eu tort de nous attacher à cette peste de promesse et que, de tant de peine et d'argent, je ne tenais rien. Toutefois, et c'était quelque chose, j'augmen. tais en considération.
Le 18, je vois le Roi tenir les sceaux : c'étaient les seconds. Louis XIV les avait tenus, mais les Rois ne les avaient pas tenus depuis. Dans TCEil-de-Bœuf, le Roi était assis au bout d'une longue suite de tables. Les conseillers d^Etat étaient assis des deux côtés. Tous les gens du sceau tout du long. Le Roi signait ou mettait son visa, ou le mot Scellé sur les registres, et réellement sur toutes les pièces qui passent à la postérité, comme érection de noblesse, grâces. Quatre personnes du sceau rapportaient, chacune, une partie de matière qui les regardait. On scelle en trois couleurs : jaune l'ordinaire, vert avec un sceau particulier, et rouge, ce qui est à perpétuité. Les sceaux sont d'argent dans deux petites boîtes d'or qui sont enfermées dans une cassette, et le Garde des Sceaux, c'est-à-dire alors le Roi, met la clef dans sa poche. La quantité d'expéditions que le royaume fournit, en dix ou quinze jours, est prodigieuse. Si l'on tardait plus, on n'y pourrait fournir. Gela tient dans deux grandes malles. La cérémonie fut longue, et bonne à voir une fois, pour la singularité. Le Roi, qui en a toute la peine, s'en impatientera, sans doute, bientôt. On disait qu'il gardait les sceaux pour, après l'exécution de Damiens, en faire un sceau de raccommodement aux affaires du Parlement.
Le comte d'Estrées, alors maréchal d'Estrées, était arrivé le matin, venant de Vienne, et avait été bienvenu. Qn peut croire combien le commandement d'une armée de plus de 100.000 hommes augmentait sa cour, mais il ne se laissait pas entamer, et il écartait la dragée nettement et poliment. Je le suivis chez le maréchal de Belle-Isle où je dînai à côté de lui.
Il y avait bonne compagnie : ces deux maréchaux, le prince de Soubise, le duc de Ghevreuse, MM. de Grémilles
et de Vaux, M. l'abbé de Bernis, M. de Gisors (1) et moi. On parla beaucoup et bien de Vienne. M. d'Estrées nous montra les deux beaux portraits enrichis de diamants. Il dit beaucoup de bien de Timpératrice, et il en raffolait, ainsi que tous ceux qui venaient de ce pays-là. On cita d'elle des traits charmants de politesse et de sentiment. En général, on parut content de Vienne, où on le fut fort de lui, à cause de son ton franc et net.
Je fus aussi très content de le voir, malgré sa gloire, tout comme je l'avais laissé, ne paraissant ni plus haut, ni plus occupé qu'auparavant, ne témoignant nul embarras, et audessus de sa besogne, enfin toujours le comte d'Estrées : ce n'est pas peu dire, en pareil cas. J'en augurai bien, et j'avais, malgré sa vivacité, toujours bien auguré de lui, surtout étant mûri par l'âge. Je lui témoignai ma douleur de n'être pas de son armée, et je commençai à percer tous les mystères. On pariait, alors, sur le démolissement de Wesel, que l'on soutenait que le roi de Prusse faisait sauter. Pour moi, je croyais que c'était une feinte pour tirer plus de parti et d'argent de ses alliés, en menaçant d'ouvrir la porte qui mène à Hanovre.
Pour ma partie, le Maréchal me fit voir une disposition de troupes qu'il faisait assembler dans tous les ports qui pouvaient nuire aux Anglais. Je donnai, alors, un plan d'opérations de marine que je lus à MM. de Moras et de Salvert (2) et que je leur remis à tous, dont ils parurent très contents.
Le soir de ce jour, je travaillai en détail avec le maréchal de Belle-Isle, M. de Pallu, qui venait d'être fait inspecteur général de Marine, et M. d'Invault (3) mon intendant, avec
;l Louis-Marie Fouquet, comte de Gisors ^1732-17î>8), brigadier en 1757, mort d'une blessure reçue, en 1738, au combat de Crevelt, en Westphalie, avait épousé Hélène-Julie-Rosalie Mancini-Mazarin. (V., sur ce personnage, lintéressante étude de M. Camille Uousset, Le comte de Gisovs [17S2-175S]^ 1808. In-80.
(2 11 y avait deux frères Perrier, dont le cadet se nommait Perricr de Salvert : volontaire à bord des vaisseaux du Roi en 1702, il devint chef d'escadre en 1752. Glicvalier de Saint-Louis en 1738, il fut promu commandeur en 1756, et mourut à Versailles le 7 avril 1757.
(3) Etienne Maynon, seigneur d'Invault, né en 1721, conseiller au Parlement
qui je m'entendais au mieux, ainsi qu'avec tous ceux à qui j'avais affaire.
Le 20, je parlai et travaillai avec M. de Paulmy. Il m'assura encore que Ton ne mettrait point de commandant, ni personne au-dessus de moi, en Picardie et Boulonnais ; que M, de Ravignan, brigadier, que M. le duc d'Aumont, très jaloux sur son Boulonnais, y faisait mettre (1), serait à mes ordres, et je convins de tous les grands articles avec lui. Par là, je me vis assuré d'un commandement agréable et étendu, en chef. Je soupai chez M. Rouillé, où j'eus une conversation très curieuse avec l'abbé de Bernis, qui prenait confiance en moi.
Il me dit que, le lendemain, il y aurait une assemblée au Parlement avec les Pairs, qui le faisait trembler, le Parlement voulant disculper à fond ses sept membres accusés légèrement dans la lettre deThomme de la Prévôté. 11 s'agissait, pour cela, de les confronter, et il était nécessaire de réunir une assemblée générale des Chambres, ce qui ne pouvait avoir lieu, puisqu'elles n'existaient plus. Ainsi, l'affaire de Damiens devenait liée avec celle du Parlement ; ce qui était affreux et pouvait avoir les plus fâcheuses suites et retarder l'exécution du coupable, ce que la Cour désirait vivement de voir finir, pour faire tomber les esprits et les propos affreux sur tout cela.
Le 24 mars, je revins m'établir à Paris. Je me fis mener par en haut, mis pied à terre à la montagne et descendis, en me promenant, par rullée en face, au-dessus de Bellevue. Je fus enchanté de ce coup d'œil, un des dIus beaux du monde. En descendant cette allée j'examinai la pièce d'eau du Hatta, où il y a bien du goût et de la dépense, au vent près. C'est à mi-côte et fait un effet charmant. Malgré la pluie, je me fis mener dans les jardins et j'allai examiner avec soin le
en 1741, président au Grand Ctonseil en 1751, intendant d'Amiens en 1754 (V. ci-dessus, p. 280), contrôleur général des Finances et niinisire d État en 1768, avait épousé, en 1738, Adélaïde».Agnès-Élisabeth Bouvard de Fourqueux. (1) M. de Ravignan venait d'être nommé lieutenant général du Boulonnais.
bosquet d'hiver, dont je fus très satisfait, et qui m'instruisit. Je trouvai, surtout, que le massif de grands lauriers-cerises mêlés de thuyas de la Chine faisait bien, et les deux meilleures palissades, le laurier-cerise et le laurier-thym. Il y a bien de la dépense placée dans ces jardins !
Le 26 mars, ce qui restait de la Grand'Chambre et les Pairs assemblés, on fit venir Damiens sur la sellette, où on l'interrogea sur tout ce que voulut chaque membre de l'Assemblée, et très à fond. Il ne s'étonna de rien, reconnut le plus grand nombre, parla avec liberté, c'est-à-dire la sienne, qui était une mauvaise tète, mais très suivie pour son projet qu'il n'avait exécuté qu'après mûre réflexion. Il dit très vrai tout ce qu'il savait et exactement de même qu'il avait déjà dit auparavant, et s'accordant en tout parfaitement à tout ce que j'avais mandé, dès le premier moment. Il répéta toujours qu'il n'avait point de complice, et que, s'il eût cru que son chapeau eût su son projet, il l'aurait brûlé. Au reste, comme, de longue main, il s'était attendu à tout, et qu'il n'avait pris ce coin de folie que petit à petit, rien ne pouvait l'étonner. 11 fut d'une fermeté ou tranquillité qui étonna ceux qui ne le connaissaient pas comme moi, et éclaircit tout ce que Ion put désirer, de sorte qu'à moins d'être aussi fou que lui, il ne pouvait plus rester de doute.
Cette séance fut très longue, à cause des formalités. On débattit s'il subirait le môme supplice que Ravaillac, la mort du Roi ne s'en étant pas suivie, et Ton passa là-dessus, eu décidant qu'oui , si d'autres que les commissaires assisteraient à la question : on alla à la Cour, et il fut décidé qu'il n'y aurait que les commissaires^ et plusieurs autres petits débats pareils.
Le soir, je vis le Procureur général qui me dit tout cela, et que tout s'accordait en entier à tout mon travail. Il m'apprit que Damiens était jugé en entier, et condamné au même horrible supplice que Ravaillac.
Le lendemain étant dimanche de la Passion, cela retarda d'un jour son supplice^ et les deux curés, ses confesseurs,
mtinuèrenl à l'exhorter. II était aussi résigné qu'une aussi auvaise tête pouvait Tctre, et tranquille. Le 28 mars fut le jour terrible pour lui, et où il passa les quarze plus terribles heures. Dès quatre heures du matin, on lui t sa sentence. Il ne fut étonné de rien, sachant tout cela de ngue main, et sa vanité le portant à conduire ses juges, Is avaient oublié quelque chose. A sept heures, il fut mis à la lestion ordinaire et extraordinaire, qu'il soutint jusqu^au >ut, et dont il fut moulu. Il dit d'avance qu'il n'avait point I complice, qu'ainsi il n'en pouvait point dire, et chercha nt qu'il put à se ressouvenir de tout. Enfin, il se ressount qu'un secrétaire, dans une maison où il était à servir, 'ait dit devant lui, il y avait environ quatre ans, au sujet une frayeur que le Roi avait eue, que ce serait peut-être en fait de lui faire peur, que cela le ferait rentrer en luième, et que lui, Damiens, ayant entendu cela, ce propos ivait frappé, et que, depuis ce temps, il avait été tourmenté I la manie de frapper le Roi pour le faire rentrer en luihme et qu'il avait résolu, s'en sentant le courage, de se crifier pour cela. Il parait, en effet, que c'est là tout son ojet que les mauvais propos de Paris avaient fait fer- 3nter, et que l'effervescence de son sang augmentant, lui ait fait exécuter. Voilà le vrai.
Vers trois heures, il fut mené, dans le tombereau, à Notreime, faire amende honorable. De là, avant quatre heures, à la rêve. Il y avait un monde affreux partout où il passait, mais peuple et les Parisiens ne parurent que badauds, à leur dinaire, et d'ailleurs indifférents. Ils ne témoignèrent ni ine, ni pitié.
Arrivé à la Grève, il examina tout, il alla à l'Hôtel de lie, où il ne fut qu'une demi-heure. II y dit nettement qu'il mandait pardon à Dieu, au Roi, à la justice et à M. l'Arevèque de tous les mauvais propos qu'il avait tenus contre i. II assurait d'ailleurs nettement qu'il n'y avait ni cornoty ni complice. C'est par où il finit, et s'y tint sans cherer à retarder son supplice, et au contraire à finir. On le mena, vers quatre heures et demie, au milieu de la
place de Grève, où l'on avait fait une forte barrière, laissant un espace d'un demi-arpent, au milieu duquel était une petite table basse, fortement scellée en terre par six grosses pierres. Il n*y avait, autour de lui, que dix bourreaux et les deux confesseurs. Il aida lui-môme à se déshabiller, ne témoignant ni crainte, ni étonnement, mais envie de finir (on se souviendra qu'il voulait se tuer, souvent). On Tétendit sur cette espèce de table où des cercles de fer de tous sens fixèrent son corps, deux en travers, un en fourche, laissant le cou libre, et un entre les cuisses, et tout se rejoignant au milieu, et se serrant par de gros écrous sous la table, de sorte que le tronc était absolument fixé. On lui attacha la main droite à une menotte exprès, on la lui brûla au feu de soufre, ce qui lui faisait jeter des cris iiorribles, ensuite on lui lia très fortement les bras et les cuisses, d'abord en haut, et, de là, en tournoyant jusqu'au poignet et au pied, et Ton attacha ces cordes aux harnais de quatre grands chevaux qui étaient placés aux quatre coins de la table, et, le signal étant donné par le bourreau, on fit tirer les quatre chevaux par secousses qui n'emportèrent rien, mais lui firent faire des cris affreux. On redoubla les secousses sans pouvoir l'emporter, et ces cris affreux perçaient malgré le bruit du nombre prodigieux de spectateurs. On le fit tirer ainsi plus d'une heure que ses cris ne discontinuèrent pas.
Pour tâcher de l'emporter, on ajouta les deux chevaux du tombereau sur ses cuisses en tirant en écartant, et les six x^hevaux à la fois. Cela ne servit qu'à faire redoubler les cris qui se soutenaient avec la même force, tant cet homme était fort. Les bourreaux, ne sachant que faire, furent demandera l'Hôtel de Ville. On dit qu'il fallait qu'il fût écartelé. On recommença les secousses. Les cris continuèrent, mais les chevaux se rebutèrent de toujours tirer sans avancer. Alors, les juges permirent qu'on le dépiéçât, le bourreau lui taillada le haut des cuisses, en faisant tirer les chevaux. Il levait encore la tête pour voir ce que Ton lui faisait, et lui, qui était jureur, il ne jurapas, mais jetait souvent la tète du c6té du crucifix et le baisait. Les confesseurs lui parlaient.
Enfin, après une heure et demie passée de ces souffrances sans exemple pour la longueur, la cuisse gauche partit la première. A quoi le peuple battit des mains. Jusque-là, il n'avait paru que curieux et indifférent. Ensuite, à force de taillader, l'autre cuisse partit. Les cris continuèrent avec la même force. Ensuite, on taillada une épaule, qui partit enfin. Les cris continuèrent, mais en baissant beaucoup de force, et la tête continua à aller. Enfin, on taillada la quatrième partie, c'est-à-dire l'autre épaule, et ce n'est que là que la tête tomba, quand elle fut emportée, ne restant que le tronçon. On le défit des cercles de fer, et l'on dit qu'il palpitait encore quand on le plaça sur le bûcher, où on brûla le tout.
Telle fut la fin de ce misérable qui souffrit, à ce que l'on croit, le plus grand supplice que jamais homme ait essuyé, pour la longueur des grandes douleurs.
Le lendemain, les Pairs s'assemblèrent. On leur rendit compte de la question et de tout ce qui s'était dit, ainsi qu'à l'Hôtel de ville et au supplice. La suite de ces rapports, toujours conformes, ne leur laissèrent pas de doute, et les personnes sages furent bien tranquillisées, mais non le grand nombre de fous, surtout parce que, quelque chose que j'aie pu leur dire, ils firent la faute de laisser une contumace ridicule à la fin de l'arrêt contre un quidam qui n'était autre chose qu'une erreur du Garde de la porte, qui avait bien entendu un propos que Damiens, ainsi que celui à qui il l'avait dit, avait confirmé, et qui était qu'il avait dit qu'il attendait un maître pour s'offrir à son service, et que cet homme l'ayant rencontré une deuxième fois, il avait dit: « Eh bien! j'attends. » Ce propos décousu paraissait quelque chose, et le Garde de la porte se trompa de deux personnes qui passaient, et l'attribua à l'un qui ne l'avait pas dit, et qui est le quidam inconnu, plutôt qu'à celui qui l'avait entendu et qui le répétait comme Damiens, et ce Garde de la porte, mal interrogé, persista à mal rendre son signalement, ce qui causa cette erreur et ce louche qu'il était bien aisé d'éclaircir, comme je l'avais dit d'avance.
Le lendemain, on jugea les autres du procès, son père et sa
femme et fille à être bannis, les frères à changer de nom. Les autres déchargés d'accusation^ et tout le monde fut élargi, et cette vilaine affaire finie. Je ne fus plus occupé qu'à faire payer et renvoyer les témoins que j'avais fait venir.
DU 29 MARS 1757 AU 22 janvier 1759
Entrée de mon fîls aux Mousquetaires. — Je dîne, chez le maréchal de Belle-Isle, avec le maréchal d'Estrées. — Le comte et la comtesse d'Egmont. — Richard, jardinier de Trianon. — Les bureaux du ministère de la Guerre. — Nouvelles de l'armée. — Je travaille avec le maréchal de Belle-Isle. — Affaires relatives à mon commandement. — Promesses du cardinal de Remis. — Conversation avecM. de Moras. — Souper chez le Roi, avec Mme de Pompadour. — Entêtement des Parisiens à voir du mystère dans Tattentat de Damiens. — Je prends congé de la Cour, et pars, le 12 mai, pour exercer mon commandement en province. — Je rentre à Paris le 18 décembre. — Amabilité de Taccueil de Mme de Pompadour. — Timidité de Louis XV. — Je m'occupe de l'éducation de mes enfants. — État de la Cour ; un mot sur les Ministres. — Le comte de Clermont remplace, à l'armée, le maréchal de Richelieu. — Nouvelle déception au sujet de mon cordon bleu. — Retour de M. de Soubise, après le désastre de Rosbach. — Ma conversation avec lui. — Démission du marquis de Paulmy, que le maréchal de Belle-Isle remplace. — Présentation de mon fils à la Cour, au Roi et à la famille royale, sous le nom de prince de Solre. — Un mot de Mlle de Charolais. — Le maréchal de Belle-Isle réformateur. — Tort que ses innovations causent à mon fils. — Mon départ pour l'Artois le 10 avril ; ma rentrée à Paris le 16 octobre 1758. — Disgrâce du cardinal de Bernis. — Il est remplacé par le duc de Choiseul. — Autres changements dans les ministères. — Publication, le 31 décembre, de la liste des chevaliers du Saint-Esprit, où mon
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nom ligure, enfin. — Je me prépare au serment et à la cérémonie du jour de la Chandeleur.
Le 29 mars, je menai mon fils, âgé de treize ans quatre moiSy chez M. de Jumilhac (1), le faire inscrire mousquetaire gris. Voici comment il fut inscrit : « François- Anne-Ferdinand- Emmanuel de Groy, prince de Solre, présenté par le prince de Croy, son père, mousquetaire le 30 mars 1757. »
Il n'était pas grand, mais assez fort, quoique délicat à plusieurs égards. Il était avancé pour le raisonnement, et une bonne tète. Je travaillais pour le faire colonel de bonne heure, qui est le principal.
Le 1®^ avril, après avoir fini plusieurs affaires, j'allai à Versailles. Je soupai, le même soir, chez le Roi. Mme de Pompadour étant incommodée, il n'y avait pas de dame, hors la maréchale do Mirepoix qui vint après. Le Roi ne parla plus du supplice de Damiens, dont on dit qu'il avait parlé même aux ambassadeurs un peu trop en détail. Tout fut à l'ordinaire, le Roi faisant toujours maigre, et fort exact à toutes les pratiques extérieures. Je travaillai avecle maréchal de Belle-Isle, mais, rien n'avançant, je revins le len-* demain.
Le 10 avril, jour de Pâques, je fis les miennes de mon mieux. Le lendemain des fêtes, je retournai à Versailles. C'est vers ce temps-là que le comte d'Estrées, alors maréchal de France, revint de Vienne. Je dinai avec lui le jour de son retour, chez le maréchal de Belle-lsle où il n'y avait, de plus, que l'abbé de Demis, MM. de Cré milles, de Vaux et de Gisors. Ce diner curieux me fit plaisir. Je fus très content de trouver le maréchal d'Estrées, tout comme le comte d'Estrées, franc, net, point embarrassé, enfin un homme ! J'étudiai bien là tous les caractères. M. d'Estrées chanta bien les louanges de l'impératrice, ainsi que tous ceux qui revenaient de chez
(1) Pierre-Joseph de Chapelle, marquis de Jumilhac, né en 1692, capitainelieutenant de la première compagnie des mousquetaires, en 1738, maréchal de camp en 1740, lieutenant général en 1745.
elle, et l'on paraissait bien animé contre le roi de Prusse, qui continuait ses vexations dans la Saxe, que Ton exagérait aussi volontiers.
Je fis, dans ce mois-là^ plusieurs dîners pareils chez le maréchal de Belle-Isle, où j'étais comme enfant de la maison. Il y en eut un autre où le maréchal d'Estrées me dit, en me voyant entrer : « Voilà mon successeur ! » parce que je lui avais succédé pour son régiment. Je lui dis que j'étais son successeur né, que cela était de bon augure, quand il serait las de commander les armées de 100.000 hommes. On en rit, et Ton me dit mille choses flatteuses là-dessus. Je fus ébloui, à ce diner, de la belle comtesse d'Egmont que je n'avais pas encore vue, et j'embrassai de bon cœur son mari que je n'avais pas vu depuis Mahon, dont nous raisonnâmes bien.
Le 14 avril, jesoupai chez le Roi. Mme de Pompadour continuant d'être incommodée, il n'y eut point de dames et Ton nous fit avertir, à un petit nombre, de descendre, après le souper, chez Mme de Pompadour, ce que nous fîmes; et le Roi y vint faire sa partie, à l'ordinaire.
Le 20 avril, je retournai à Versailles. Mme de Pompadour^ dont j'allais voir THermitage, en connaisseur d'arbustes, me pria à souper, le Roi soupant chez elle. C'était la première fois que j'y soupais de cette sorte. D'ailleurs tout y était à l'ordinaire. Mme de Pompadour se trouva mal de sa colique qui lui prenait assez souvent. Cela attrista cette soirée, joint à ce que l'on était noir de la mort du jeune d'Avaray, belle fleur qui s'était pressée de passer I
Le maréchal d'Estrées prit congé et travailla avec le Roi, qui le traita très bien, à l'ordinaire. 11 partit le 23 avril pour son armée, dont j'étais bien honteux de ne pas être, et alla jétablir son quartier général à mon Mœurs (1), sur lequel j'avais des prétentions que je ne pouvais faire valoir, la Cour ne voulant pas m^aider.
Le pauvre cardinal de La Rochefoucauld, malgré tous ses
il) Môrs ou Mœurs, ville de la province du Rhin (Prusse occidentale), à 30 kil. de Dusscldorf. C'était la capitale d'une principauté dont l'annexion à la Prusse datait de 1707.
titres, sa belle figure et sa force, fut emporté en quatre jours, et mourut le 29 avril. M. de Salvert, fameux marin, avait été de même enlevé peu devant, quatre jours après que j'avais travaillé avec lui, et je ne l'avais appris que par la Gazette.
Le 30 avril, j'allai à Versailles. Je vis M. de Paulmy, qui me dit que rien ne pressait, et je dînai chez M. de Moras où je lui fis des reproches de ce qu'il ne m'accordait pas les vaisseaux que je demandais, suivant mon plan qui avait été approuvé. Il m'en fit des excuses, m'avouant que Ton était trop court en argent et matelots. Il me dit qu'il allait donner des petites frégates à des capitaines corsaires, et faire un petit armement à Dunkerque. Je lui Jdis que les bâtiments faibles seraient pris d'abord- au'il fallait mieux que cela, et que je protestais contre.
Le soir, j'allai faire le tour des jardins pour profiter de la belle verdure nouvelle, et, de là, j'allai à Trianon où je raisonnai quelque temps arbustes avec le fameux Richard (l)qui me montra la galerie d'arbres verts, avec des cabinets, que le Roi faisait faire. C'était son amusette d'alors, et l'idée pouvait en être bonne et faire un bel effet.
Le 1" Mai, je visitai les bureaux. Je parlai avec ceux de mes camarades garde -côtes. Les arrangements s'embrouillaient plus que jamais. Le ministre que cela regardait, M. Pallu, et les autres convenaient qu'il n'y avait que ma partie de sage, parce que mon intendant M. d'Invault et moi nous nous entendions au mieux, ce qui nous faisait beaucoup d'honneur, et ce qui fit que l'on nous laissa carte blanche pour les autres parties. Les généraux et les intendants étaient comme chiens et chats. On. avait été dix fois à la veille de
ri^ Fils (l'un irlandais émigré à la suite de Jacques II, Claude Richard était entré, comme jardinier, au service d'un anglais habitant Saint-Germainen-Laye. Ayant entendu le duc d'Ayen, grand amateur d'horticulure, faire son éloge, le roi fut le voir et. vers 17;i0, le décida à prendre la direction des jardins de Trianon, direction (jue Richard garda jusqu'en 1782, époque où il céda sa place à son fils Antoine, dont il sera parlé plus loin.
Linné, ({ui fut son collaborateur à Trianon, le (lualifiait « le jardinier le plus hal)ile de l'Europe. »
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donner des ordonnances qui manquaient toujours. Pour moi, je m*en tirais bien et j'allais mon train, ne faisant rien pour le militaire qui ne cadrât avec Tagriculture et la population, qui était le principal.
J'allai chez Mme de Pompadour. Etant las de lui parler de mes affaires infructueusement, je ne parlai que jardinage, moyennant quoi je fus charmant. Elle me retint à souper, mais je refusai à cause de ma santé, me trouvant, par là, à pouvoir refuser ce que j'avais jadis, bien ambitionné.
J'allai diner chez le maréchal de Belle-Isle. Il nous lut ses nouvelles qui étaient que tout ce côté-ci du Weser était abandonné, hors à deux ou trois lieues dé cette rivière, et que le duc de Cumberland assemblait Tarméè des alliés derrière Minden et Hamelen; que le comte d'Estrées était arrivé à son quartier général de Mœurs, et à Wesel, où il s'était abouché avec le prince de Soubise qui, apparemment, allait marcher en avant. Ce prince jouait, alors, le premier rôle, comme il Pavait tant désiré, au grand désespoir, sans doute, des princes du sang.
La France avait fait déclarer nettement au prince de Hesse- Cassel qu'il eût à se déclarer pour ou contre. Ses Etats étaient bien exposés, mais il était bien lié avec Hanovre pourpouvoir s'en dégager. On attendait sa réponse, et la neutralité d'Hanovre était encore douteuse. Nous nous préparions, comme auxiliaires et garants du traité de Westphalie, à attaquer tous ces Etats en force, dès que les subsistances nous le permettraient. C'était un grand point d'une prodigieuse difficulté, et l'aimable M. de Lucé avait, là, une furieuse besogne!
Après le diner, je travaillai avec le maréchal de Belle-Isle. Je le fis consentir à mettre les quatre bataillons d'Auvergne dans Boulogne, et je convins en gros avec lui de l'arrangement de mes cantonnements pour se préparer au grand embarquement dont on parlait. J'avais sept bataillons de vieilles troupes pour Calais, six pour Boulogne, un régiment ou deux de dragons, sans parler des bataillons de milices ou boulonnaise. Cela me faisait un plus joli commandement que celui que j'aurais pu avoir, en soixante-septième, à la grande
armée. Je regrettais pourtant de n'y pas être, les côtes n'ayant pas bonne grâce pendant pareille besogne, dont j'aurais été fort curieux.
De chez le Maréchal, je revins à Paris souper en famille.
Le 4 mai, M. de Robert (1) vint me communiquer des changements que proposait M. de Crémilles pour les cantonnements. Nous les refîmes de nouveau. Le temps pressait. Le» troupes arrivaient. Le 14, j'en allai conférer avec M. d'invault, et, de là, chez M. de Trudaine, que je sondai sur T^ffaire de M. de Gernay et de M. Desandrouins (2). Je le trouvai tout opposé à la réunion, sur laquelle je le tâtais, et même si opposé qu'il me parut qu'il fallait y renoncer. C'était pourtant une bien bonne affaire pour moi, suivant M. Moreau (3), et qui aurait épargné bien des jalousies, mais, au contraire, c'est ce que M. de Trudaine voulait, comptant que la concurrence ferait baisser le prix pour le public.
Le 8 mai, j'allai à Versailles. Je forçai le maréchal de Belle- Isle qu'on ne pouvait aborder, tant il était occupé, ce qui était son vrai ballot, à me donner, enfin, un travail, et, après y avoir dîné, je le brusquai. Le Maréchal me dit que rien ne pressait. Je lui répondis que, tout le monde partant, je ne pouvais rester ainsi à la Cour, à ne rien faire, que cela ne m'allait pas, et que je lui demandais à prendre congé. Il me dit : « Eh bien ! A la bonne heure I » Je vis alors que tous les grands mouvements dont il m'avait leurré dans ma partie, allaient à rien, et je songeai à profiter de la circonstance pour aller passer huit jours à l'IIermitage, où j'avais à faire,
(Il Louis- Jacques de Kobert, brij^'adior le 23 septembre I74G, marêohnl de camp en 1758, avait été siK^rcssiveinent lieutenant de Uoi à Maubenpp cl à Perpignan. Il rerut, en 1758, le couiman<lenienl de Toulon, mais s'en démit Tannée suivante.
y-2 Lv virnmt»^ JacqufS Desandrouins, concessionnaire des mines d'Anzin, était, depuis lon«;temps, en procès, devant le Conseil d'Étal, avec le marquis de Ceruay, au sujet de l'exploitation des mines de sa seigneurie de Raismcs. Ce fut en novembre 1757 que le prince île Croy parvint à les rapprocher et H leur faire signer, de concert avec lui, au chAteau de l'Hermitage, un acte d'association qui fut l'origine de la compagnie des mines d'Anzin.
(3) Avocat au parlement de Flandre, mandataire du prince de Gro5' dans ralTaire des mines d'Anzin.
mais dont je ne m'étais pas flatté d'avoir le temps. Je lui dis : <K Mais, si rien ne presse, ne pourrais-je pas aller passer quelques jours chez moi ? — Très bien I » me répondit-il. Cela me mit à Taise. Alors, je lui dis que j'allais prendre congé, et je le forçai, puisque je le tenais — chose si difficile! — à me donner mes derniers ordres sur tout, car il était alors presque premier ministre, se mêlant de toutes les parties, tranchant et décidant hardiment à son ordinaire, quoique souvent les ministres qui le connaissaient n'en faisaient pas davantage, et il était réduit au rôle de solliciteur. Mais, en apparence, il faisait tout et était réellement au pinacle, après l'avoir bien gagné par un prodigieux travail. C'était Mme de Pompadour, lui et l'abbé de Bernis qui menaient principalement le timon, et les autres ministres conjointement sous eux, et alors assez unis, les principaux étant jeunes alors, et encore un peu en tutelle, mais ils se rebéquaient quelquefois.
Enfin, le Maréchal m'exposa son plan général, qui était de désirer fort faire un embarquement où j'aurais une des meilleures parts, et réellement d'y songer si les Anglais se dégarnissaient en envoyant des troupes au continent, ou se gardaient mal, sinon de faire le semblant pour les tenir en échec et en dépense : telle fut ma commission.
Il me dit qu^il me fallait éviter de loger à Boulogne, pour ne pas donner jalousie à M. d'Aumont, qui menaçait d'eu importuner le Roi, étant très jaloux de mon commandement. Nous convînmes que M. de Ravignan, brigadier, commanderait dans le Boulonnais à mes ordres, et que cela resterait séparément d'ailleurs. C'était une tache à mon beau commandement, mais qu'il était facile d'arranger, avec l'esprit d'accommodement que j'avais. Je fis, avec le Maréchal, tout mon plan. Il me promit merveilles, et je pris congé de lui.
Au sortir du dîner, j'avais parlé, chez lui, avec l'abbé de Bernis, avec qui je faisais grande connaissance, comme on fait avec un homme qu'on voit aller droit à la place de premier Ministre, et je le lui annonçais depuis longtemps. Il avait été frappé de mon travail de Damiens et de mes plans politiques que je lui avais communiqués, et je paraissais prendre
bien avec lui. lime promit merveilles auprès de la Marquise où il pouvait tout, et d'être mon solliciteur. Il postulait vivement la place des Affaires Etrangères que je v.oyais que M. Rouillé ne lui disputerait paslongtemps, et qui me paraissait à sa fin.
De là, j'allai prendre congé de M. de Paulmy qui me donna mes instructions, et ce que j'avais à faire, si le Prétendant paraissait dans ma partie : c'était de le faire suivre et d'envoyer un courrier ; d'ailleurs, de me tenir prêt à tout.
J'allai prendre congé et travailler dans tous les bureaux. Je vis que j'y étais avec agrément et comme jouant un rôle; enfin que j'avais pris de la considération à tous égards. J'allai travailler dans tous les bureaux de la Marine, et je m'arrangeai avec eux. J'allai prendre congé de M. de Moras. 11 me tint longtemps dans son intérieur, m'aimant et me retenant toujours avec confiance. 11 me mangeait d'amitiés et me donna carte blanche pour les garde-côtes, de sorte que je fus le seul dont cette partie fût en mouvement, car elle tomba aux autres endroits, par la grande désunion des ministres à ce sujet.
M. de Moras riait toujours, malgré l'extrême charge. Je craignais que ce ne fût un malade qui ne sentait pas sonmal, et il me paraissait impossible qu'il y fît face un an de suite, surtout ne pouvant mettre d'Invault, n'y ayant pas de parlement. 11 me dît qu'il mettrait des loteries tant qu'il pourrait, que c'était écraser le royaume de dettes, mais qu'il fallait faire face. Pour sa Marine, il me promit des escadres pour l'automne. Enfin j'étais au mieux avec lui, et môme, alors, avec tous les ministres et la Marquise ; par conséquent, très bien en Cour.
J'allai, ensuite, prendre congé du Roi et de toute la Cour, cérémonie impatientante.
J'allai, enfin, prendre congé de la Marquise. Elle me gracieusa et paraissait contente de moi. Ce n'était pas sa faute si je n'avais pas eu le cordon, cette année, mais le moment était manqué de l'avoir avec agrément. 11 n'y en avait plus de vacant, et cela ne pouvait m'être bien flatteur. Elle me pria
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à souper. J'y soupai avec le Roi, pour la seconde fois. C'était la grande faveur. Il ne put jamais prendre sur lui de me parler, quoiqu'il fût content de mon travail de Damiens. On raisonnait encore quelquefois de cette affaire, et, quelque chose que je pusse dire, Tentêtement des esprits de parti faisait que beaucoup de monde était sûr quil y avait des complices et des Jésuites là-dedans, quoique cela n'eût point le sens commun, mais c'était marchandise rare, alors. Je m'emportais contre ces sottises, prouvant que ce n'était qu'un fou avantageux à qui les propos des parlementaires outrés avaient tourné encore plus la tète, mais je perdais souvent mes pas à laver ces tètes de Mores.
Jepassai cesoirlà,etle 11 aussi, avec mes enfants. Je fis une dernière revue d'éducation : mon fils commençait la rhétorique, en continuant toujours la logique. L'abbé, homme de grand talent, lui montrait au mieux, et disait avec raison que l'art de penser était la science de toute la vie, et qu'il fallait la montrer sur chaque chose.
Je restai avec ma mère, que j'étais charmé de voir, en vieillissant, devenir en moins mauvaise santé. C'étaient là mes consolations, dont, depuis un an, je profitais peu, ayant mené une vie bien agitée et occupée de grands objets, et que j'allais recommencer, puisque je partais, le lendemain, pour aller commander en chef — M. de Chaulnes était à l'armée — dans les provinces d'Artois, de Picardie, de Boulonnais , et de Calaisis, commandement bien brillant pour un maréchal de camp, surtout y ayant plus de vingt mille hommes de troupes réglées sous mes ordres
(1) Le prince de Croy quitte Paris le 12 mal 1757, se rendant à Valenciennes, Gondé et THermitage, où il se livre & ses occupations ordinaires. De là, il fait une excursion dans les charbonnages d'Anzin et de llaismes, où il a une entrevue avec M. de Cemay, puis à Lille, chez sa tante.
11 arrive le 29 a Calais où, ayant constaté une disette générale et surpris des menaces de révolte, il prend les mesures nécessaires et avertit la Cour. Le 1*' juin, il est à Boulogne, dans les environs de laquelle il entreprend une tournée. Les garde-côtes, les fortifications, la tour de Wimereux sont l'objet de ses soins.
NouveUe tournée le !•» juillet, et inspection de troupes. Retour à Calais
Le 22 décembre, j'allai à Versailles pour y suivre mes affaires. Le lendemain, j^attendis Mme de Pompadour auretour de la messe. Elle me fit entrer dans son arrière-cabinet, me reçut bien et m'assura qu'on était fort content de moi et de ma campagne. Je lui touchai un mot du cordon bleu, la promotion étant dans huit jours. Elle me dit que je savais ce qui était dit et que je pouvais compter sur elle, mais qu'elle ne o'oyait pas qu'il y en eût au 1®' janvier. Elle me retint à souper.
J'allai faire toutes mes révérences : le Roi ne dit rien. La Reine et surtout M. le Dauphin trouvèrent quelque chose de placé (sic) à dire. Le soir, Mme de Pompadour continua de me traiter avec distinction, mais le Roi, qui y descendit, à TordinairCy après souper, ne put jamais se résoudre à me dire un mot, de sorte que, de tant de choses importantes et singulières depuis deux ans, je n'en eus pas un mot concernant tout cela, mais il me demanda, en revanche, plusieurs fois, à Tordinaire, mon âge et celui de mes enfants. Cette malheureuse timidité, et de ne pas montrer au dehors ce qui était en dedans de lui, gâtait tout.
Après m'ôtre montré à la Cour, je revins à Paris jouir de ma famille et y passer les fêtes de Noël, après quoi je retournai à Versailles, pour suivre l'affaire du cordon bleu jusqu'au 30 décembre, que le Roi répondit à M. de Paulmy qui me proposait, de manière à faire voir qu'il était résolu à me le donner, mais qu'il n'y en aurait sûrement point du tout au 1®^ janvier.
le 21. Là, un marin célèbre, Tliurot, entre dans le port avec deux frugales mais en ressort trop tôt pour voir passer un convoi ennemi escorté diin seul vaiss.vui, convoi donl rutlacjue eût été aisée. Les Anglais préparent une expédition contre llle d'Aix et le mouvement maritime qui en résulte ne laisse j)as de répandre la terreur dans la ville.
Départ, le 3, de Calais i>our Boulojine où, de concert avec M. de Ravi- •;nan, il prend les mesures de précaution nécessaires.
Ilevenu à Calais, son premier soin est de mesurer la largeur du détroit qu'il évalue à huit lieues, de 2.500 toises chacune.
Le 9 novembre, il repart pour THermitage, oii il reste jusqu'au 23, date à laquelle il revient à Calais. Bientôt, il obtient un congé de deux mois qui lui permet de rentrer à Poi'is, où il arrive le 18 décembre.
Sur quoi je revins pour passer en retraite, dans ma famille, ma nouvelle année, et me recueillir pour faire mes dévotions.
Les huit premiers jours de janvier 1758, je restai à Paris dans ma famille, à en jouir et à me recueillir. Je commençai à reprendre le détail de l'éducation de mes enfants, que des occupations importantes, depuis près de deux ans, m^avaient empêché de suivre en détail. Heureusement que les talents vifs et distingués de M. Tabbé de Villemenet y suppléaient. Il n'y avait que la vue basse de mon fils qui me faisait bien de la peine. Je résolus, cette année, de le présenter à la Cour, et peut-être de lui faire faire une apparence de campagne, si mes autres affaires allaient bien. Mais le désagrément que j'essuyai me retarda sur beaucoup de choses, comme on verra aorès.
Le 8 janvier, j'allai à Versailles : tous les colonels étaient encore à Tarmée, de sorte que la Cour étaitbien plus agréable, y ayant moins de foule. Je fus d'abord traité avec beaucoup de distinction. Mme de Pompadour me fit entrer chez elle. Le nombre de ses familiers augmentait et allait jusqu'à une quarantaine, lesquels la voyaient dîner. On partageait les marrons. Tout est faveur, dans ce pays-là. Elle me retenait au moins une fois la semaine à souper, même un jour que le Roiysoupait. Tous les ministres y venaient deux fois par jour lui rendre compte de tout. Se trouvant là, on y faisait quelquefois les affaires que Ton avait avec eux. En général, je vis que j'étais regardé, à la Cour, comme hors du commun où j'aurais resté toute ma vie, si je n'avais continué qu'à chasser et suivre le Roi, comme j'avais fait pendant plus de quinze ans, et il parut que l'on prenait confiance en moi.
Pour l'état de la Cour, on voit que Mme de Pompadour faisait absolument tout, que jamais crédit n'avait été poussé si loin. Il est vrai qu'elle paraissait se donner réellement au grand des affaires, et qu'avec du bon sens, elle paraissait bien intentionnée et vouloir le bien. Son attachement pour le prince de Soubise et pour M. l'abbé de Bernis faisait qu'elle
tournait de ce côté-là toutes ses vues, et le traité conclu avec la reine de Hongrie était la base de la façon de penser du jour. Tous les ministres venant travailler avec elle, c'était là le centre des affaires, la guerre étant, alors, bien vive et bien embarrassante.
Le maréchal de Belle-Isle, qui était celui qui maniait cette partie, avait un grand crédit, et, malgré sa surdité et soixantequinze ans, son ambition ne paraissait pas diminuer, non plus que l'étendue de ses vues.
M. de Paulmy, secrétaire d'Etat de la Guerre, ne faisait presque qu'expédier, et tout lui retombait sur le corps. Quoique capable d'un bon esprit, et étant formé par détail à cette place, il n'avait ni assez de considération, ni assez de crédit, et il le sentait, ce qui lui faisait préparer un grand parti que Ton ne découvrit qu*à l'exécution.
M. deMoras, mon ami, était toujours tranquille et gaillard, et faisant le bien avec zèle et bonne volonté, mais il ne prenait pas assez de considération dans sa partie. En revanche, sa respectable femme charmait tout le monde par son mérite, et se rendait digne des éloges de M. RoUin.
M. l'abbé de Bernis gagnait tous les jours, et s'avançait à grands pas à la première place, où je le voyais aller au galop depuis quatre ans. Celui-là faisait despotiquement sa partie des Affaires Étrangères, parce qu'il était l'intime de Mme de Pompadour et du Roi, et l'on ne faisait rien, dans l'intérieur, sans l'abbé (c'est ainsi qu'on l'appelait). M. Rouillé, son prédécesseur, avait fait une retraite un peu forcée, mais heureuse, et restait au Conseil, et ministre à Versailles, sans beaucoup d'affaires. M. Tabbé de Bernis commençait à tenir un grand état.
M. de Saint- Florentin, chargé de tous les détails de Tintérieur, se maintenait, avec son long usage de Cour, et soupait tous les soirs chez Mme de Pompadour, en courtisan. Ainsi, il n'avait point de table.
M. de BouUongne (1), qui commençait à porter l'accablant
(1) Jean de BouUongne (1690-1769), intendant des Finances en 1744, contrôleur générai du 25 août 1757 au 4 mars 1759, avait épousé, en 1719, Char-
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fardeau des Finances, dans une guerre impossible à soutenir, formait une bonne maison et était accablé d'ouvrage et de monde.
Le Roiy absolument d^habitude, menait toujours la marne vie, et ne parlait jamais des choses qui pouvaient flatter ou animer les sujets employés. Cela en dégoûtait beaucoup. Sa bonté, égale, ne pouvait parer à ce défaut, qui paraissait une espèce d'insensibilité ou d'indécision, prenant plutôt le parti qu'on lui suggérait que le sien propre, qui eût été le meilleur. Tout cela, diminuant la subordination dans les différents ordres de TEtat, le mettait dans une position cruelle et qui faisait gémir les spéculateurs, qui n'étaient qu'en trop grand nombre.
Au commencement de février, on apprit que M. le maréchal de Richelieu était rappelé, et M. le comte de Clermont nommé à sa place. Le maréchal de Richelieu paraissait n'être pas plus content des autres qu'on ne l'était de lui. M. d'Ëstrées jouait rose^ ayant pour lui sa bataille gagnée et l'estime publique. Il eût peut-être bien voulu commander encore, mais ceux qui l'avaient fait rappeler ne voulaient pas se donner, par là, le démenti.
M. le comte de Clermont était chez Mme de Pompadour. Je lui parlai. Il était peu accueilli, ou même point. Le lendemain, étant nommé, il eut toute la France après lui, et on rélevait aux nues, car, à la Cour, on dit toujours du bien des entrants et du mal des sortants, quoique ce soit souvent le contraire qu'on devrait dire.
 peine M. le comte de Clermont fut-il nommé, il parut vouloir rétablir la discipline, et elle en avait besoin. Il prenait une armée de plus de 100.000 hommes sur le papier, réduite à rien, et non seulement découragée, mais même d un esprit perverti tout à fait.
Il partit vers le 15 février. Le maréchal de Richelieu revint le 20. Il fut reçu froidement, d'abord, mais, par son manège de Cour, qui est ce qu'il entendait le mieux, il fut bientôt à
lotte-Catherine de Beaufort. Il était le petit-fils du célèbre peintre Bon Bonilongue.
l'ordinaire. Il avait perdu la discipline et fait une étonnante campagne.
Les choses commencèrent à mal tourner pour moi vers le 15 janvier. M. le duc de Chaulnes me dit, ce jour-là, chez Mme de Pompadour, qu^il était las d'ôtre dans le taudis de cette armée, et quHl avait demandé et obtenu de rester à commander dans ses gouvernements. Par là, je me voyais tout à coup dégoté de mon brillant emploi de Tannée dernière. Il ne me restait que le Boulonnais, si M. le duc d'Aumont ne me tourmentait pas, ou de rentrer, en cinquantième, dans la ligne. Cela était dur. Je restai plusieurs jours à balancer tout cela, et le maréchal de Belle-Isle voulait que je restasse.
Pour le cordon bleu, on disait qu'il y en aurait sûrement à la Chandeleur, et j'y comptais. 11 m'était très important de finir cela pour songer à autre chose, et à mon fils qui avait presque quinze ans. Il avait déjà percé que j'aurais le cordon à la première promotion : le prince de Tingry, qui pouvait tout, pour cette partie, auprès de la Marquise, l'avait dit au duc d'Havre, qui m'en avait fait compliment.
Voïni du tout : à la fin de fûvrier, M. le prince de Tingry me dit qu'il croyait qu'il n'y en aurait pas. En effet, les choses qui traînent, à la Cour, réussissent rarement. Quatre jours avant la Chandeleur, je me présentai pour souper chez le Roi où je soupai pour la seule fois de l'hiver. On était de pluin-pied avec sa chambre. Après souper, le Roi étant allé chez ses enfants, à l'ordinaire, la Marquise tira, à l'ordinaire, le prince de Tingry dans l'arrière-cabinet du Roi qui était tout ouvert. Je vis que Ton y allait décider la promotion des cordons. Cela fut long, et ils se disputaient. Je fus tenté coût fois de brusquer et d'y aller plaider ma cause, sous (juelque prétexte. Cela était trop fort, mais j'aurais peut-être bien fait. Je les étudiais et devinais aux gestes et me présentais pour me faire appeler.
J'ai su, depuis, que la Marquise avait été assez bien intentionnée pour aller jusqu'à me proposer de me faire seul, mais le prince de Tingry lui représenta que, le Roi ayant donné
parole au comte de Tresmes et à un autre, ils seraient trop mécontents. Pour en mettre un, il fallait les y mettre tous ; il y avait plus de promesses que de places. Enfin, après avoir bien disputé, ils convinrent, comme toutes les fois qu'on était embarrassé, de ne rien faire, et d'attendre.
Le prince de Tingry revenu, je le menai dans la pièce de la pendule, lui demander mon sort. lime dit qu'il n'y en avait pas. Je restai confondu et furieux. Je lui chantai pouille et le menai si vivement, qu'il craignit que je ne me perdisse. Je faisais encore plus le fâché que je ne Tétais, sachant que l'on n'emportait rien, alors, qu'à force de crier, mais je vis que c'était inutile cette fois-là.
Pour sonder la pensée de la marquise, je lui parlai d'autre chose, et, profitant de l'occasion pour faire au moins d*un mal un bien, je lui parlai au plus ferme du projet fou où l'on était d'embarquer les garde-côtes, et je lui donnai un mémoire plein de feu que j avais fait là-dessus, contre le projet même du maréchal de Belle-Isle. Elle lui dit, le lendemain, que j'étais bien vif. Il eut la générosité de répondre que j'étais de même pour le service du Roi. Je contribuai fort à sauver les garde-côtes et, par là, peut-être 300 mille hommes à l'État, par Teffroi que cela y aurait mis.
La veille de la Chandeleur, pour n'avoir rien à me reprocher, je parlai encore à la Marquise. Elle me dit net qu'il n'y aurait pas de promotion. Je revins donc très mécontent à Paris, déplorant tant de peines et de pas perdus.
Une autre chose me fâcha encore : la liste des généraux de l'armée parut. Elle était un peu diminuée. On ne m y vit pas, non plus que M. le duc de Ghaulnes, et l'on parut trouver mauvais que je restasse en second sur les côtes. Je le sentais, et j'avais bien balancé tout cela, mais où aller? M. le maréchal de Belle-Isle voulait que je restasse. Si je rentrais dans la ligne, j'étais de nouveau confondu à n'en plus sortir. Je craignais, sur toutes choses, la pétaudière. Je sondai M. de Chaulnes, et je vis qu'il me laisserait tout faire, que je restais en chef en Boulonnais, en Artois et en Picardie, conser-
vant mes lettres de commandement, et que la correspondance entière roulerait sur moi.
Pour anoblir cette position, je criai bien haut. M. le comte de Maillebois venait d'être nommé général de l'armée qu'on devait assembler à Dunkerque. Il était grand-oncle de mes enfants par les d'Aligre. J'allai le trouver. J^avais prévenu M. de Paulmy, avec qui j'étais bien. Nous convînmes que, si cette année marchait, je serais premier maréchal de camp. Depuis, on y nomma M. de Barbançon (1), mon ancien. Pour que les officiers généraux des Gardes ne nous embarrassassent pas, on convint de les employer à Lille et Yalenciennes. Enfin, je tâchai de plâtrer un plan pour tâcher de rester le moins confondu possible. Cela me tracassa encore, puis je revins me calmer dans ma famille. Je fis, alors, mon travail d'inspection des régiments que j'avais passés en revue, et je fus bien content de la netteté de M. de Paulmy.
Le 12 février, je retournai à la Cour reprendre le courant, car il fallait bien faire bonne mine à mauvais jeu. C'est dans ce temps-là que je remarquai, comme tout le monde, un changement singulier dans l'intérieur : la galté prit, tout à coup, le dessus, au point que l'on redevint belle comme le jour. On était engraissée. On ne parlait que de choses galantes. On paraissait enchantée. Le Roi s'égayait. Il n'était plus question de dévotion I
Cela ne dura guère qu'une huitaine, soit que ce fût un moment de goguette, soit que ce fût la nouvelle de l'arrivée du prince de Soubise qui était l'intime de cœur des deux. Le 21 février, il arriva, en effet. Autant il aurait été mal reçu du peuple de Paris qui était furieux contre lui, autant il fut bien reçu dans l'intérieur. Loin de le gronder, il ne fut question que de le consoler. Il parut, comme de raison, fort affligé, et on l'accabla d'amitiés.
Ayant appris cela à Paris, je vais, pour en profiter, à Ver-
(1) Louis-Antoine du Prat de Nantouillet, marquis de Barbançon, né en 17i4, maréchal de camp en 1748, lieutenant général le 1«' mal 1758, marié en secondes noces, en 1749, à Antoinelle-Éléonore du Fay de la Tour-Maubourg. .-.•.« i ;
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sailles. Je me plaignis à la Marquise que je ne pouvais joindre- M. de Soubise. Elle me dit de venir souper pour le voir à mon aise. J'y allai le 25. Elle me fît mettre auprès d'elle^ laissant entre nous deux la place de M. de Soubise, qui n'arriva qu'à moitié dîner. Il m'aimait. Ce fut un coup de théâtre. Nous nous sautâmes au cou. Enfin il me reçut comme il Tétait de Bébé [Vj. lime parlad*abord de la bataille (2), me disant que, sévère comme je Tétais sur les principes, j'avais dû bien le blâmer. Je lui répondis que je ne l'avais blâmé que de n'avoir paa eu la fermeté d'en imposer à M. de Saxe-Hildburghausen (3)^ tout son supérieur qu'il était, et de Tavoir suivi contre son propre gré; que, d'ailleurs, j'avais senti et dit combien il était à plaindre, et cela était vrai. Il me rembrassa et continua de me parler guerre. La Marquise le tira plusieurs fois par le bras, se plaignant que, « quand il avait son M. de Croy à parler métier, il ne songeait plus à personne ». Il en convint,, et nous continuâmes à nous en entretenir. C'est un des singuliers repas que je ferai.
En sortant de table, je présentai un mémoire à la Marquise pour des régiments, en faveur de nos flamands MM. de Saint Aldegonde et de Trazegnies(4), et un autre mémoire pour la pension de M. le chevalier de Harchies, qui m'avait tant aidé pour Taffaire de Damiens, et pour qui je n'avais encore rien obtenu, quoique tout le monde en eût tiré parti.
Comme je lâchais le mot de Damiens, la Marquise me repoussa brusquement, me faisant signe, et, me retournant^ je trouvai le Roi sur mon épaule, qui était entré brusquement
(l Débé éUiil une jolie petite barbette que M. de Soubise avait donnée à la Marquise, et qui avait conservé, pour lui, un attachement singulier. C'était un lien d'amitié de plus, \\oie de fauleur.]
(2 La bataille de Hosbach ,i novembre 1757), où le prince de Soubise avait été battu par le Grand Frédéric.
(3 Le duc de Saxe-Hildburghausen, ayant sous ses ordres 20.000 Allemands auxiliaires des Cercles^ avait prétendu exercer le commandement supérieur de l'armée.
(4^ Il s'agit soit du comte de Trnzegnies, (jui fut colonel d'un régiment de cavalerie portant son nom, puis brigadier en 1761, et marié, en 1767, à une Croy, sa nièce ; soit du marquis de Trazegnies, lieutenant-colonel de Clermont-Tonnerre cavalerie, mort en 1767.
par le petit escalier. Je fus confondu, mais je le cachai. Ce fut encore un coup de théâtre que je mis, le lendemain, à profit, en faisant passer ma peur pour être encore plus grande, et je donnai mon mémoire pour le chevalier de Harchies, qui réussit : il eut les 800 livres de pension que je demandais, ayant suivi ensuite cela chez M. de BouUongne.
Ce soir là, le Roi parut gaillard et à Tordinaire. Il sortait cependant du travail, où il avait accepté, malgré lui, la démission de M. de Paulmy, qui n'avait peut-être fait que prévenir sa défaite, mais qu'alors on aurait voulu encore garder.
Le lendemain 26 février, M. de Paulmy déclare à tous ses premiers commis que le Roi a, enfin, reçu sa démission, et que M. de Belle-lsle a la Guerre. Il les lui mène noblement, sans affectation. Celui-ci, malade, se récrie sur la surcharge, dont il est pourtant charmé. M. de Paulmy consent de rester encore quelques jours. Cette superbe et étonnante retraite lui procure toute la considération qu'il n'aurait peut- être jamais eue sans cela. Mme de Pompadourle loue et l'admire. On est fort embarrassé. Je vais dîner chez mon oncîe(l)le ministre^ le général et la Guerre, qui dit qu'il n'est ni ne veut être secrétaire d*Etat. L'embrouillamini parait au comble; le seul M. de Paulmy joue un beau rôle. Le maréchal était si faible qu'il ne pouvait se soutenir. Il me fait difficulté sur tout, et je vois que j'y perdrai, valant mieux Tavoir pour solliciteur, et qu'il va être bientôt expédié. D'habiles politiques disent que c'est pour l'écraser. Remarque. Détail (2). On craint ses grands projets et qu'il ne laisse tout encore plus embrouillé.
Les six raisons de M. de Paulmy étaient le manque de considération, le peu d'unité, la promotion qu'on voulait lui faire faire, le traitement, la retraite et la mauvaise campagne qui entraînaient la perte de la discipline sans presque de f*essources, et la noblesse de sa façon de penser.
Le 27, je dîne chez l'abbé, tout brillant, allant à grands pas où je l'avais vu de longue main. Je tâche de gagner sa
(Ij Onde à la mode de Bretagne. Y. la note de la page 332. (2} Ces derniers mots indiquent que l'auteur avait l'intention de développer ce passage : il ne Ta point fait.
confiance. Pas aisé. Je le vois chez M. de Paulmy, je lui fais un compliment touchant. Douleur des bureaux. Emportement plaisant de Ségent (1), et beauté de sa fermeté nette
Le 4 mars, en arrivant à Versailles, j'apprends les nouvelles de l'armée (2). Je trouve tout consterné. Les colonels et généraux prennent congé, quoique les derniers arrivaient alors et ne savaient comment rejoindre. M. de Paulmy travaillait encore, en attendant M. de Cremilles. Le Maréchal avait enfin accepté la charge de secrétaire d^Etat. Il allait prendre l'appartement, était tout et gardait tout. La retraite de M. de Paulmy était toujours admirée. La culbute des choses paraissait au comble. On pouvait tenir en Hesse, en ne faisant qu'une armée, mais, pour bien contenir les Hollandais, il fallait être à Wesel. On sentait le défaut du système de la dispersion de Hanau à Emden et de Gueldre à Gifhorn. Mais les ennemis nous forçaient à prendre la seule bonne position, c'est-à-dire derrière le Rhin.
Le 5, je vois arriver un courrier parti du 27 février d'Hanovre, qui rapporte que Brunswick et Wolfenbutel sont abandonnés, que l'on va, le lendemain, abandonner Hanovre; que l'armée se retire sur Hamelen. Le prince Henri arrive à Halberstadt. Mme de Pompadour parait consternée. Tout le monde prend congé. Je suis honteux de rester. Je dine, ou plutôt je prends mon café chez le Maréchal, avec bien du monde. Il dit qu'il espère que le Roi le fera aider; qu'il a dit à M. de Paulmy d'expédier ; que, pour le détail des régiments, il demande un mois de grâce. Je le vois dans son centre ; jamais trop d'affaires ; ferme au-dessus de tout, à 74 ans.
Le 11 mars, j'allai à Versailles. J'appris que le Maréchal
,1) M. de Ségent, chef de bureau au ministère de la Guerre, chargé de l'eipétition des ordonnances de fonds au Trésor royal, de leur distribution pour le payement des troupes, et de tontes les autres dépenses du département de la Guerre.
2) Un courrier avait apporté la nouvelle que les ennemis avaient emporté Hoye et son pont, que le régiment de Royal Ravière avait été écrasé, qu'ils avaient passé le Weser et menaçaient de couper l'armée de M. «le Saint- Germain; qu'il était queslion de se retirer derrière Wesel ou en liesse, en abandonnant l'artillerie, les bagages et les malades. {Note de Van leur.)
avait accepté la place de Secrétaire d'Etat, restant général d'armée ; qu'il allait prendre l'appartement. On attendait, pour tout, M. de Cremilles, à ce que l'on disait, pour l'aider dans les détails, mais M. de Cremilles ne s'en souciait pas sur ce pied, et s'en expliquait.
Le 18, je retournai à Versailles. Le Maréchal était tout radieux. J'y finis avec MM. d'Invaultet Patiau, le^secrétaire de confiance, l'ordonnance des garde-côtes.
Le jour des Rameaux, 19, j'allai bien à Toffice. Je soupai chez Mme de Pompadour, agréablement, le soir.
Le 28 mars, je menai, pour la première fois, mon fils à Versailles^ dans une chaise à deux, causant amicalement et d'une manière bien flatteuse pour un cœur paternel. J'étudiais avec soin son caractère. Je m'étais bien gardé de lui annoncer ce voyage longtemps devant, ni de lui en trop parler. Le matin, je lui dis simplement que j'allais le présenter au Roi. Il en parut charmé, mais, ne voulant pas qu'il s'affectât trop, je lui dis que c'était bien fait d'être sensible aux choses, mais qu'il ne fallait pas s'y laisser emporter. Je parlai d'autre chose, et nous partîmes tranquillement.
Pendant le voyage, je trouvai qu'il se possédait, pensait nettement, était ferme et promettait beaucoup. Il me dit, à la fin : « Mais, papa, vous m'allez présenter ? Vous ne m'avez pas encore dit un mot de ce que j'ai à faire? » Je lui répondis qu'il savait s'incliner, que c'était tout ce qu'il fallait; d'ailleurs, qu'étant poli et marquant de l'envie de plaire, tout le reste était là comme ailleurs. Je me souvenais du trouble où j'avais été à ma présentation, parce que Ton m'en avait fait un monstre en m'en parlant trop.
Cette nouvelle manière me réussit, et mon fils ne marqua pas le moindre embarras. Aussi, je n'en fis qu'un jeu pour lui apprendre de bonne heure que les grandes choses, réduites à leur juste valeur, n'étaient que des choses simples.
Arrivés heureusement par un très beau jour, nous trouvâmes toutes les portes sur la terrasse ouvertes, et nous ne fîmes, le premier jour, qu'une agréable promenade. Je le menai partout pour prendre les heures et bien préparer toutes
les présentations. J'avais choisi exprès d'arriver le soir d'un mardi, pour que, la foule des ambassadeurs étant partie, nous ne trouvassions plus de monde incommode, mais seulement ceux après qui nous avions affaire.
Je le menai d'abord chez le maréchal de Belle-Isle, qui était son grand oncle par sa mère, à cause de la Maréchale, et qui était alors son ministre, mon fils ayant été inscrit mousquetaire.
Le Maréchal était, à l'ordinaire, chez Mme de Luynes : je sentis qu'il fallait brusquer cela. J'allai chez Mme de Luynes lui faire demander permission d'entrer. Je lui présentai mon fils, et au Maréchal, lui demandant permission de le présenter au Roi. Le Maréchal me marqua beaucoup d'amitié, et à lui aussi; mais, quand je lui dis qu'il était mousquetaire, il nous dit qu'il fallait quinze ans (1) pour y entrer, et il nous étala ses grandes maximes qu*on a vues, depuis, s'effectuer, et par où je vis mon fils reculé bien loin. Il le sentit, en fit une moue terrible dont je ne pouvais lui savoir mauvais gré. Je dis très ferme au Maréchal que j'espérais qu'il ne ferait pas assez les honneurs de son neveu pour lui faire ouvrir la planche et lui casser le cou. Nous sortîmes assez mécontents de cela, mais fort des politesses, marchandise commune dans ce pays.
Je continuai de parcourir tous ceux qui devaient nous présenter. J'allai, en passant devant chez Mme de Pompadour, pour m'y faire écrire. Le suisse me dit que j'y pouvais entrer, parce qu'elle allait rentrer du Salut. Je profitai de l'occasion. Elle vint un moment après. Je lui présentai mon fils et je lui dis que je comptais le présenter, le lendemain, au Roi. Elle fut contente de mon attention et nous dit des choses flatteuses^ par où il paraissait qu'elle m'estimait et que l'on était bien prévenu pour moi, dans l'intérieur.
En moins d'une heure, ayant tout fait avec aisance, et comme une promenade, j'allai chez M. le duc d'Aumont, premier gentilhomme d'année. Je lui montrai les titres de la
(1) C'est-à-dire l'âge de quinze ans.
426 JOURNAL DU DUC DE CROlf
principauté de Solre (1) et la lettre par laquelle le Roi me permettait d'en faire porter le titre à mon fils. J'avais pris toutes les pièces avec moi pour les faire voir sans affectation, établir ce titre et faire connaître mon fils sous le nom de prince de Solre. C'était un de mes objets.
Ce titre examiné, je priai M. d'Aumont d'en prévenir le Roi et la Cour. Tout cela passa, comme de raison, sans difficulté. Le duc J'Aumont logeait dans l'appartement du cardinal de rieury. Je fis remarquer à mon fils les portes où j'avais tant attendu et le cabinet où il m'avait fait entrer pour me donner le choix des régiments royaux. M. d'Aumont demanda à mon fils comment s'écrivait son nom. Celuici, pour lui en faire sentir l'orthographe, lui raconta simplement et à propos l'histoire de Mlle de Charolais à qui on demandait où était son éventail, et qui se mit à chanter : La Sol re la mi la. C'était, je crois, Mme de Robecq (2), sœur ainée de mon père, avant son mariage. Cela plut à M. d'Aumont, qui eut la bonté de le faire valoir et de le raconter plusieurs fois, le lendemain, et de le faire répéter à mon fils, ce qui fit bien.
Tous mes arrangements de présentation étant finis de bonne heure, je menai mon fils chez moi. Heureusement que j'étais assez bien logé dans l'appartement que j'avais accroché du Roi. Je lui fis lire des remarques que j'avais faites sur la conduite que l'on doit tenir à la Cour, et je fus enchanté de la justesse avec laquelle il en raisonnait. Je le fis souper et coucher à son heure ordinaire, ne voulant pas que tout cela fit aucun dérangement, en lui, de corps ni d'esprit, et je parlais toujours de choses indifférentes, de sorte que cela ne Tétonna en rien.
Le 29 mars, je présentai mon fils au Roi, au sortir du lever, comme il allait à la chasse. Le duc d'Harcourt, qui était de cette chasse, se trouva là par hasard. M. d'Aumont
1) Solre-le-Ch&teau, chef-lieu de canton à 14 kil. d'Avesnes (Nord).
,2 Isabcllc-Alexandrinc, lille de Philippe-Emmanuel-François-Ferdinond do Croy, cuiiile et i»rince «le Solre ilG41-1718), épousa, le 12 janvier 1104, Charles de Montmorency, prince de llobecq.
avait prévenu le Roi qui, ordinairement, ne s'arrêtait jamais aux présentations, mais, cette fois, il s'arrêta. Il parla à M. le duc d'Harcourt et à moi, plus obligeamment que je ne Tavais jamais vu faire, et cette présentation fut des plus flatteuses.
De là, nous fûmes chez M. le Dauphin, qui parla aussi très bien. La Reine dit, avec apparence d'intérêt, qu'il était bien, mais qu'il fallait encore un peu grandir. En effet, il n'était pas fort grand pour son âge, mais assez bien de figure, et avec un habit rouge qui lui seyait. Je répondais toujours aux questions dWge qu'il avait quinze ans, parce qu'il était dans sa quinzième, mais il n'avait que quatorze ans et quatre mois. II n'y eut pas jusqu'à Mme la Dauphine qui me dit quelque chose, ainsi que Mme l'Infante, Madame et Mesdames. Je remerciai mon fils, en badinant, de m'en avoir tant procuré, car cela -était rare. Nous eûmes bien de la peine, jà l'ordinaire, pour faire toutes les dames, les quatre endroits différents se trouvant aux mêmes heures, mais, à force de courir, et par ma grande habitude de Cour, nous en vînmes à bout.
Ensuite, je le menai chez M. le duc de Bourgogne où Mme la comtesse de Marsan dit, à son ordinaire, mille belles choses. Nous vîmes dîner les Enfants de France, après quoi mon fils leur fit sa cour. Toutes les présentations furent emportées dans la matinée ; ensuite, à trois heures, nous fûmes dîner chez le maréchal de Belle-Isle. Mon fils se mit à table. Je ne m'y mettais pas, ne prenant, à l'ordinaire, que mon café au lait, ce que j'allais faire partout librement. Je passai dans l'autre chambre, et laissai faire mon fils seul, comme je faisais souvent. Il s'en tira bien, parut modeste, poli et point embarrassé. Aussi ne lui faisais-je des monstres de rien, mais lui rendais tout facile. C'est le contraire qui étonne la jeunesse.
Jusque-là, tout allait bien. Mais, en sortant de table, le Maréchal se mit précisément à déclarer tous ses projets, qui étaient d'être cinq ans capitaine et de ne pouvoir avoir de régiment qu'à vingt-trois ans. Je comptais que mon fils en aurait un à dix-sept, et cela aurait été, si les choses étaient
restées sur l'ancien pied. Je représentai que nous ne méritions pas de faire un pareil exemple, mais le Maréchal était sourd, et il y avait trop de monde pour que je parlasse haut. Je me retirai, en grognant, dans un coin, et très touché de nous voir retardés, tout à coup, de six ans.
Mon fils était sensible, et il sentait le tort que cela lui ferait. Il tira M. le duc d'Aumont à part et, montrant le Maréchal, il dit : « Mais, ce Monsieur-là, à quel âge a-t-il fait avoir un régiment à son fils ? — A treize ans, lui dit-on. — Il en parle donc bien à son aise! » reprit le mien. Cette petite humeur s'ébruita et ne fut pas désapprouvée. En effet, je sentais tout le bon du projet d'ordonnance. Je Tavais donné jadis à peu près de même, mais j'aurais voulu deux ans de grâce pour de certaines gens, et je trouvais malheureux de faire la planche après m'ètre tant donné de peine dans ma vie !
Le Maréchal tint beaucoup d'autres propos de réformateur, et c'est alors qu'il alla jusqu'à dire tout haut, en parlant des troupes, qu'il était honteux d'être né français. Cela était bien fort, à la tète de toute la Cour. Il est vrai que tout allait bien mal et demandait de la réforme. Le Maréchal prenait avec vigueur les idées du militaire pour y rétablir la discipline, dans l'intention de profiter de ce qui reste de vie à un homme de soixante-quinze ans, au moins, pour rétablir la discipline et le militaire, et en effet, il n'y alla pas de main morte.
Au sortir de chez le maréchal, je menai mon fils chez tous les ministres, et j'achevai d'aller partout. En le présentant à l'abbé de Bernis, je lui dis : « Vous savez qu'il y a plusieurs années que je vous prédis la première place. Voilà mon fils ; je me charge d'en faire un bon sujet ; je vous charge du reste ! »
Toutes les présentations étant faites, et tout s'étant passé de la manière la plus flatteuse pour mon fils, nous remontâmes en chaise. Je le sondai pour voir le jugement qu'il portait des choses. Je fus enchanté de voir sa raison et la justesse de son esprit. Je n'eus rien à désirer là-dessus, et
je ne pouvais ressentir une joie plus vive. Nous ne raisonnions jamais qu'en amis et en philosophes chrétiens et gais. Il n'y avait que des remarques que je faisais sur sa poitrine, qui me laissaient, intérieurement, de vives inquiétudes. Je le ramenai encore de bonne heure à ma mère, n'ayant pas été longtemps dehors, mais ayant fait bien des choses. Je lui rendis compte que tout s'était bien passé.
Dans deux autres voyages à Versailles, je remarquai que j'augmentais en considération : M. le duc de Chaulnes étant occupé à d'autres choses et me laissant faire, je vis que je restais comme en chef. La Cour et les particuliers ne s'adressaient qu'à moi. L'on me donna carte blanche sur presque toutes les parties.
Le 10 avril, je vis, en partant, M. le maréchal de Belle- Isle établi dans le logement du ministre de la Guerre, dans lequel ses tapisseries allaient comme si elles n'avaient jamais été faites pour ailleurs. Il était, en effet, dans son centre, et au-dessus même de ses affaires. Sa grande ambi« tion et son grand goût pour le travail faisait que, quoique accablé, il ne s'en trouvait pas assez. En effet, il iit face à tout, il ne se défit de rien, et il en aurait encore pris davantage avec plaisir, ce qui m'a confirmé dans l'opinion qu'un seul homme, avec de l'ordre et du talent, peut faire toutes les affaires de l'Europe. Du côté du travail, le Maréchal était mon modèle, et je l'avais toujours suivi avec goût.
Je vis, en partant, M. de Gremilles, qui venait d'être déclaré aide du Maréchal, ce qui ne le contentait guère, car il en voulut être adjoint
J'arrivais l'esprit fort occupé de raffaire du cordon bleu qui paraissait prête à finir, et de mes grands projets contre
(1) Le prince de Croy, en se rendant dons le Nord, passe par Beauvais et Abbeville où un c camp » doit avoir lieu prochainement.
Ses devoirs remplis h Calais, Dunkerque, Lille, Saint-Omcr et Boulogne, il retourne à Abbeville pour le c camp », auquel son fils, qui relève d'ime maladie grave, vient assister en tenue de mousquetaire.
11 rentre à Paris le 16 octobre.
TAngleterre, que je voulais mettre en train. Gela m'annonçait un hiver occupé, et il le fut bien, en effet.
Après avoir donné un jour à ma famille, j'allai, le 18 décembre, à Versailles, Tesprit plein de mes deux objets. Je trouvai des changements, à l'ordinaire, à la Cour, car jamais règne n'en fut plus rempli. MM. de Massiac (l) et le Normant (2) avaient, pendant mon absence, joué leur rôle, qui avait passé, de sorte que je ne les ai jamais vus. Je trouvai Thistoire du renvoi du cardinal de Bernis encore celle du jour, car je n'appris cet événement qu'en arrivant à Paris. C'était deux jours avant sa disgrâce, qui avait eu lieu de la manière la plus désagréable. Je fus très étonné, à mon arrivée, de cette nouvelle, à laquelle non-seulement je ne m'attendais pas, mais, au contraire, je l'avais toujours destiné à la place de premier Ministre ou en titre, ou en réalité, sans titre, par sa prééminence au Conseil comme Cardinal, et par la supériorité de son esprit.
En effet, pour peu qu'il eût été raisonnable, il n'avait qu'à laisser mourir de vieillesse le maréchal de Belle-Isle, et s'entretenir au mieux avec la Marquise. Il eût été tout. Mais son espoir, apparemment plus vif que conséquent, lui fit prendre un si mauvais parti, que presque tout le monde le blâma sans le plaindre. Depuis le premier pas de sa grandeur, il n'en avait pas fait un qui ne tendît à le mener au plus haut degré. Aussi y avait-il monté avec une rapidité qui a peu d'exemples. Mais, bientôt, j'appris combien, depuis mon départ, il avait mal pris son plan.
On sait qu'il s'était principalement lié avec la Marquise en faisant le singulier traité de Vienne, événement qui changeait tout le système de TEurope. Auparavant, étant ambassadeur à Venise, il s'était très lié avec madame l'Infante, et peut-être était-il convenu d'insérer, dans ce traité, quelque
(1 CIiuide-Louis, marquis de Massiac, lieutenant général des armées navales en 1756, ministre de la Marine du 30 mai au 30 octobre 1758, mort en mo, dans sa 84* année.
(2 Le Normant de Mézy, parent de Mme de Pompadour, adjoint à M. de Massiac, avec le titre d'Intendant général de la Marine et des Colonies.
article pour elle, comme les Pays-Bas ou autre chose; du moins Ten avait-il flattée. Dès qu'elle fut arrivée à Versailles, il continua les plus grandes liaisons avec elle et, par là, se mit dans l'intimité de M. le Dauphin et de toute la famille royale. Se croyant assuré de ce côté, il risqua de brusquer de lui-môme la négociation de son chapeau de cardinal, et, rayant obtenu, il en fit faire les cérémonies avec un faste qui étonna. 11 monta sa maison d'une magnificence peu commune, surtout dans un temps de guerre si ruineux, et enfin, au lieu d'attendre à se laisser porter naturellement par les circonstances, il commença à parler vivement de premier ministre, et l'on prétond qu'il fit un mémoire pour persuader le Roi de la nécessité d'en faire un. Il ne manquait plus que de se désigner, mais cela paraissait aller de soi-même.
Tout ceci se menait en augmentant de liaison intime avec la famille royale, et niénageant moins la Marquise, qui ne tarda pas à voir qu'il voulait voler de ses propres ailes. Elle n'avait d'autre parti à prendre que de le prévenir. Il lui en fournit l'occasion.
La place de ministre des Affaires Etrangères le peinait (sic). Il crut pouvoir la faire en chef, en demandant un adjoint et par sa prééminence au Conseil, ne s'attachant plus qu'à mener le fort du timon, et étant poussé par toute la famille royale, (il crut) qu'il parviendrait plus tôt à être maître de tout.
Il obtint, en effet, un substitut, mais, loin d'y nommer un de ses parents, comme il avait proposé, la Marquise, bien instruite, engagea le Roi à nommer à cette place M. de Stainville,lefils, notre ambassadeur à Vienne, qui, après l'avoir été à Rome, et ayant été fait duc, prit le nom de duc de Choiseul (1). C'était un second un peu trop fort pour le Car-
l) Étienne-François de Ghuiseul, connu d'abord sous le nom de M. de Stainville ^1710-1785), brigadier en 1746, maréchal de camp on 1748, ambassadeur à Rome en 1743, à Vienne en 1757, créé duc héréditaire, ministre et secrétaire d'État des Affaires étrangères en 1758, puis de la Guerre après la mort du maréchal de Belle-Isle, en 1701, fut promu lieutenant général en 1759.
11 avait épousé, en 1750, Louise-Honorine Crozat du Chfttel.
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dinal, mais il parait qu'il en fut la dupe, car on peut voir, dans les gazettes de ce temps-là, avec quelle emphase il fit encore mettre son arrangement avec M. de Choiseul, où Ton remarquait qu'il se réservait tout le grand des affaires et s'en désignait le seul chef.
Ces démarches inconsidérées avancèrent peut-être sa perte. Tous ceux qui réfléchissaient sentirent ou qu'il allait franchir tous les obstacles, ou que, se laissant enivrer de ses prompts et prodigieux succès, il en allait perdre le fruit. Pour lui, il ne parut pas, à Textérieur, qu'il s'en doutât, car il indiqua un repas splendide pour le mardi 19, et, comme il était, je crois, le 14 décembre, à Paris, à travailler tête à tête avec M. de Starhemberg, ministre de l'Empereur, celui qui est à Paris à la tête du bureau des Postes vint lui présenter une lettre du Roi. Il la lut assez tranquillement, la mit dans sa poche, puis la relut, prit un prétexte pour congédier M. de Starhemberg et toute son antichambre remplie de ce qu'il y avait de plus grand, et s'enferma pour faire son paquet, car on dit que la lettre du Roi était dure et précise, que Sa Majesté lui reprochait son ingratitude et l'exilait dans son abbaye près de Soissons, sans retardement. On croit qu'il avait été prévenu par un billet, deux heures avant. Quoi qu'il en soit, il montra de la fermeté et obéit exactement.
Quand j'arrivai à Versailles, on était encore plein de cet événement. J'assistai au dîner du mardi, que donna, à sa place, le maréchal de Belle-Isle à M. le prince de Pologne, frère de Mme la Dauphine (1). Chacune rendait justice à la vivacité de l'esprit du Cardinal, mais on le blâmait sur la promptitude qu'il avait voulu mettre dans la fin de sa fortune.
Par ce renvoi^ M. de Stainville, alors duc de Choiseul, resta en chef aux Affaires Etrangères, et même avec un très grand crédit, étant placé par la Marquise. Il avait tout l'esprit et le feu possible. Il était encore jeune, d'une santé robuste, et paraissait grand travailleur. Ce qui était fort sin-
(1 Frédéric-Chi'étien-Léopold, prince royal de Pologne, fils de Frédéric- Auguste III, roi de Pologne, électeur de Saxe, étaitné en 1722. Il avait épousé, on 1747, Marie-Antoinette de Bavière, fille de l'Empereur Charles VII.
gulier, pour un ministère des Affaires Etrangères de France, c'est que son père était, avant M. de Starhemberg, le ministre de l'Empereur à Paris (1) : rien ne prouvait plus l'intimité des deux Cours et la conûance que Ton avait en lui. Il la méritait, ne paraissant point du tout autrichien.
Le maréchal de Belle-Isle, malgré son grand àge^ ne vivait que d'affaires. Je lui ressemblais, en cela. Je ne le trouvai pas changé de la perte inconcevable de son fils unique, le comte de Gisors, dont la mort avait arraché des pleurs à toute TEurope. Le Maréchal, resté seul, sans aucun parent, ni héritier proche, ne put sans doute résister à ce coup terrible que par sa grande ambition et son travail immense qui le distrayait. Ainsi, ce qui aurait terrassé tout autre le soutint. Je le trouvai à son ordinaire et satisfaisant à tout, avec une étendue d'esprit de détail et de goût pour le travail, qui a eu peu d'exemples. Il se conduisait bien vis-àvis de la Marquise, et il cherchait à tout changer et réformer ; aussi Tappelait-on le Grand pénitencier. Dans ce temps-là, il se faisait bien des ennemis, à cause de M. de Yoyer qu'il venait de faire lieutenant général. Ce fut bien pis, peu de jours après, pour M. de Castries, comme je dirai plus tard.
En partant, j'avais laissé, dans la place de la Marine, M. deMoras, mon ami, honnête homme, mais dont les vues n'étaient pas assez étendues, et je lui avais bien fait entendre que je ne l'y retrouverais pas. Sa place avait été donnée à M. de Massiac, officier de Marine, et à M. Le Normant, célèbre dans la plume. Ce choix paraissait excellent, mais, par des raisons que j'ignore, ils ne réussirent pas. On dit que M. de Massiac avait par trop peu de connaissance de la Cour, que M. Le Normant était trop entier. Enfin, vers la fin de la campagne, ils furent remerciés, et M. Berryer, ancien lieutenant de police, fut fait ministre de la Marine. On savait,
,1) François-Joseph de Choiseui, marquis de Stainvillc, mort en 1770, époux, en 1717, de Françoise- Louise de Bassompierre, arait été envoyé extraordinaire du duc de Lorraine à la Cour de Grande-Bretagne, en 1725, et. Tannée suivante, en France. Plus tard, il devint grand chambellan du duc de Toscane et conseiller intime d*État de l'Empereur Charles VI.
depuis longtemps, qu'il était très bien dans l'esprit de la Marquise, qui avait été contente de lui dans ses relations de lieutenant de police, qu'il était grand travailleur et passait pour une bonne tète. Il ne faisait que commencer à se mettre au fait, quand j'arrivai.
Le reste du Conseil était composé de M. le Dauphin, très instruit, rempli de mérite, mais fils trop timide et respectueux pour se mêler de rien en particulier ; de M. le maréchal d'Estrées, qu'on avait placé là comme pour le dédommager du commandement des armées qu'il ne voulait plus prendre — c'était un honnête homme, franc et bon militaire pour bien des parties; — et de M. de Puisicux qui y était rentré. M. de Saint-Florentin, qui savait tout ménager, et qui avait le plus d'expérience de Cour, s'y maintenait à l'ordinaire.
Mme la marquise de Pompadour était plus dominante que jamais, faisant tout, tous les ministres travaillant chez elle, et l'exemple qu'elle venait de faire du Cardinal, (qui, en effet, avait marqué bien de l'ingratitude, lui devant tout), aurait encore agrandi sa puissance, si elle avait pu augmenter.
Tel était l'état de la Cour, quand j'arrivai. J'allai d'abord chez la Marquise, lui marquer ma reconnaissance au sujet du cordon bleu que le prince de Tingry m'avait mandé être certain. Elle me dit : « Oui, vous pouvez être tranquille 1 » Alors, je vis l'affaire comme faite et je m'occupai uniquement de mes grands projets d'Angleterre.
Je vis le maréchal de Belle-Isle qui m'aimait et avait une vraie confiance en moi. Mais on me remit de jour en jour, car on était accablé d'ouvrage. Je parlai de ces mêmes projets à M. de Crémilles : il les goûta. Je lui montrai des parties de détail. 11 en fut tout à fait content et me promit d'en parler avantageusement à M. Berryer, que je ne connaissais -point du tout, et que je voulais faire prévenir avant de lui rien montrer. Tout cela demanda une quinzaine de jours, pendant lesquels il me survint deux événements qili, joints au travail immense que je faisais pour bien préparer mes projets, mirent ma santé aux abois.
Ces deux choses furent que, peu de jours avant le premier
de l'An, M. le prince de Tingry crut voir du doute sur ma nomination au cordon, et les désagréments que j'avais essuyés sur cet article, depuis trois ans, me firent saisir les choses au plus mal. Une autre affaire fut que, malheureusement, le Maréchal se mit alors en t(He de faire lieutenant général M. de Castries, le dernier exactement de tous les maréchaux de camp. De plus, je vis qu'il ne voulait faire que les trois plus anciens et environ les trois derniers, position bien singulière pour moi, et en même temps, ce qui me poignardait plus que tout le reste, je voyais le col cassé à mon fils par la nouvelle règle de n'avoir de régiment qu'à vingt-quatre ans, règle raisonnable à certains égards, mais qui, confondant tout, ôtaît à la noblesse de Cour tous ses avantages. Gela reculait mon fils tout à coup de sept ans, lui faisant perdre le fruit de la campagne qu'il venait de faire et de celles qu'il ferait de quelques années, et, sur cet article je n'étais pas raisonnable, je ne pouvais y songer sans fureur.
Lu première chose qui se termina fut Taffaire du cordon, car le jour de l'An approchait. M. le prince de Tingry me fit envoyer, par Mme de Leyde, la nuit, un courrier avec avis que l'on chancelait, que tout était à la veille d'être changé, et que je n'avais pas un moment à perdre pour agir. J'étais alors au plus fort de mes projets d'Angleterre, de sorte que cela m'abasourdit. Je ne pouvais le croire, mais je connaissais trop les Cours pour n'être pas persuadé de l'incertitude des choses jusqu'au dernier moment. J'allai donc à Versailles. Le prince de Tingry me fit voir les différentes menées. Tout cela ne paraissait pas me regarder, mais il fallait toujours être alerte. Il ne fallait pas, après ce qu'elle m'avait dit, laisser entrevoir de doute à la Marquise.
Elle était alors assez sérieusement malade. On raisonnait déjà des moyens de l'administrer, si le cas en arrivait, mais elle n'était pas si mal qu'on le disait. Elle avait remis sa liste au Maréchal et l'en avait laissé le maître. Il le faisait sentir par ses discours, de sorte que tous ceux qui se croyaient sur la liste de la Marquise étaient en inquiétude. Pour moi, comme j'étais poussé par tous deux, je ne pouvais
me persuader d'être dégoté, mais le Maréchal paraissait chanceler dans son choix, et on ne pouvait lui parler, ce qui augmentait Tinquiétude. Celui qui était le plus débattu était mon beau- frère M. de Guerchy qui, je crois, n'était pas sur la liste de la Marquise, et que le Maréchal voulait faire, ainsi que M. de Graville (1). Il fallait donc voir qui serait dégoté. Il n^ en avait que sept de vacants. Ordinairement, le Roi en laisse vaquer un, et il y avait trop d'arrangements pris pour satisfaire à tout. Enfin, après bien des courses, je parvins, la veille, à voir le Maréchal qui me dit : « Soyez tranquille ! Voilà la liste ! Vous voilà marqué, et vous n'avez jamais été douteux. Ce n'est pas sur vous que tombe l'embarras ! »
En effet, j'appris, dans la suite, que les deux dégotés avaient été le comte de Saulx (2), Grand Ecuyer de la Reine, et le duc de Rohan (3), et que le Roi prit le parti de tout remplir, ce qui fit passer M. de Guerchy. Me voyant rassuré, j'écrivis à ma mère pour la tranquilliser, et j'attendis l'événement. La veille de l'An, la liste commençait à se répandre, et on me faisait compliment partout. Cependant, rien ne fut terminé qu'à neuf heures du soir.
Le V^ janvier 1759, après avoir été à la messe de bonne heure, j'allai chez Mme la Première, attendre assez tranquillement mon sort. C'était là où j'avais déjà attendu l'issue de mon procès d'Audruick. M. de Croismare (4), que M. le
(1 Lonis-Hobort Malef de Valseiné, comte de Graville, né en 1698, brigadier en 1734. maréchal de camp en 1743. lieufenant général en 1748, nommé, en 1753, commandant de la province de lloussillon.
{•2) Charles-Micliel-Gaspard de Saiilx-Tavannes, né en 1713, maréchal de «•amp en 174», iieutenanl général en 1748, obtint successivement les places dr iiicnin du Dauphin en 4747, et de chevalier d'honneur de la Reine, en I7ii;i. Il avait épousé, en 1731, Marie-Françoise-Casimire de Froulay de Tes se.
.'3 Louis-Marie-HiTfague-Dominifïue de Rohan-Chabot, duc de Rohan, brigadier en 1743 maréclial de camp en 1762, lieutenant général en 1781, avait été reçu au Parlement en qualité de pair de France, en 1731. Veuf, en 1753, de Charlotte-Rosalie de Chàtillon, il se remaria, le 23 mai 1758, à Emilie de Crussol sœur du duc d'Uzès.
i4) Jacques-François de Croismare, page de la Petite Écurie en 1732,écuycr
Premier avait envoyé écouter la proclamation, vint m'annoncerque j'y avais été nommé. Mme la Première me marqua bien de l'amitié, en cette occasion.
Je descendis chez le Roi, joindre les autres heureux, et nous arranger pour les révérences de remercîment. Le duc de Duras nous les fit faire tout de suite à la rentrée de la procession de l'Ordre, et tout le monde nous mangea de caresses, car, dans ce pays, on est toujours l'ami intime des heureux, quand même on les mépriserait.
Nous passâmes le reste du jour dans les révérences et les compliments. Je fis le mien à Mme de Pompadour qui était encore bien malade, dans son lit. Mme la duchesse de Chevreuse vint, là, lui sauter au col, ayant eu grand peur de la manquer. Les sept hommes étaient le maréchal de Contades, commandant Tarmée, le duc de Chevreuse, gouverneur de Paris, qui avait été bien ballotté jusqu'au dernier moment, le duc de Broglie, qui était nommé depuis la bataille qu'il avait gagnée, et qui le méritait bien, le comte de Graville qui venait de commander le camp de Dunkerque, le comte de Rochechouart, ambassadeur de l'Infante, le comte de Guerchy, colonel du régiment du Roi, moi, et le comte de Lannion qui s'était distingué àMahon, et était rempli de mérite.
Cette promotion était la première militaire depuis bien longtemps, et c'est en cela que j'étais aise d'en être. D'ailleurs, je n'en étais point du tout flatté, pour plusieurs raisons, et presque fâché pour d'autres. J'aurais été très piqué d'être encore dégoté, après tant de promesses, mais je me voyais assujetti, pour toute ma vie, à un bréviaire et des règles gênantes, cédant d'ailleurs aux Ducs et prenant un rang qui me déplaisait fort. Mais, ce qui me peinait infiniment, c'était les propos du public, qui, ignorant entièrement les paroles que l'on m'avait données depuis trois ans, attribuait ma nomination à deux choses qui me mettaient en fureur : l'une l'affaire de Damiens, quoique j'en eusse la parole bien avant,
du Roi en 1737, commandant de la Petite-Écurie en 1761, et commandant en chef après le marquis de Beringhen, premier Écuyer, mort en 1770, avait épousé, en 1768, Elisabeth-Louise Le Bas de Courmont.
et l'autre pour me faire taire et avaler tranquillement le passe-droit atroce de M. de Castries et des autres. Je sus que ces propos étaient généraux, et je ne pouvais y songer sans me mettre en fureur, de sorte que jamais grâce faite pour plaire ne fît moins de plaisir. Je n'en ressentis presqu'aucun. Autant j'aurais été flatté du cordon deux ans devant, autant j'y fus insensible.
Cependant, comme j'examinais plus en philosophe que les autres l'action de M. de Castries (1), j'y trouvais du beau. Si c'était un jeu joué, c'était affreux, mais si elle était telle qu'elle le paraissait, il me semblait mériter d'être distingué. A la vérité, c'était trop d'être choisi étant le dernier, mais je voyais, avec joie, venir la mode de récompenser les belles actions. Cet héroïsme me soutenait, et me fit parler au Maréchal avec plus de dignité que d'emportement. Il me loua hautement auprès du Roi. Je lui dis que si Faction de M. de Castries en valait la peine, je n'avais rien à dire, qu'il était dans mon goût d'avancer les services distingués, mais que cela ne pouvait avoir lieu que dans le cas où la chose le méritait absolument ; que personne n'était en droit de priver de son rang, mal à propos, un bon sujet; qu'ainsi je me plaignais hautement, si l'action ne valait pas la récompense , et que je le priais de le représenter vivement.
Les autres lui chantèrent pouilles sans mesure* M. le prince de Beauvau (2) et la maréchale de Mirepoix, sa sœur, firent surtout un grand bruit. Tout Paris se déchaîna. Le Maréchal fut détesté. Il était, alors, du bon air de se vanter d'avoir envoyé promener le ministre. Il faut convenir qu'il n'eut que ce qu'il méritait, et qu'il s'attira la haine publique presque exprès. C'était M. le prince de Soubise et Mme de
(Il En (léceiabre 1758, M. de Castries, alors maréchal de camp, employé à Tarmce d'.VUemagne sous le prince de Soubise, avait pris d'assaut la ville de Saint-Goar, et obligé la garnison du château de Rhinfeld à se rendre.
12 Gharles-Just de Beauvau-Craon. prince du Saint-Empire (1720-1793 ^ brigadier en 174G, maréchal de camp en 1748, capitaine des Gardes du Corps après la morl du maréchal de Mirepoix, en 1757, lieutenant général en 1758, avait épousé Marie-Sophie-Gharlotte de la Tour d'Auvergne, sœur consanguine du duc de Bouillon.
Pompadour qui avaient procuré cette action à M. de Castries, et qui le faisaient plus que lui, mais, comme il aimait à fronder et tenir contre Torage (quoique bon dans l'intérieur), il se chargea de l'iniquité publique. On alla chercher qu'il était parent de M. de Castries. Il afficha son principe d'avancer les actions, et il aima mieux se faire détester que d'avouer que la Cour le forçait à avancer. quelqu'un et de laisser croire qu'il se laissait mener.
Je donnai peu de temps aux préparatifs pour la réception du cordon bleu. Cependant, comme il n'y avait qu'un mois, cela me prit du temps pour arranger les preuves, l'état de mes services, l'habillement très singulier, et toutes les formalités de détail qui sont très étendues. En outre, je fus assommé de lettres qui pleuvaient comme grêle, et les projets d'Angleterre étaient toujours l'objet dominant, de sorte qu'il y avait de quoi crever la tète.
La Chandeleur approchant, il fallut pourtant se presser de tout préparer pour la cérémonie. Je retirai de Versailles mes différentes commissions. Je fis ma profession de foi entre les mains du cardinal de Tavannes (1), Grand Aumônier du royaume, et aussi de l'Ordre. Comme il y avait un serment à faire sur l'Evangile, qui me gênait fort, n'aimant pas à en faire légèrement, je m'enfermai plusieurs jours pour étudier à fond tous les statuts de l'Ordre, et j'en fis avec grand soin un extrait qui renfermait tous les articles qui pouvaient me regarder. En ayant trouvé plusieurs impossibles par la différence des usages, je consultai toutes les personnes pieuses de l'Ordre et de bons casuistes. Je me mis au fait de ce qui était obligatoire, et, ayant rassemblé ce qui l'est dans les statuts, mais qui est devenu tout à fait hors d'usage, je priai le cardinal de Tavannes, avec qui j'en conférai à fond, d'en demander dispense au Roi, comme seul Grand Maître et souverain de TOrdre, qui n'est connu ni de l'Eglise, ni des Parlements, n'ayant été approuvé ni enregistré par les uns ni les autres.
(1) Nicolas de Saulx-Tavannes, évoque de Ghàlons en 1721, cardinal en 1756, archevêque de Rouen en 1733, grand aumônier de France en 1757.
440 JOURI>(AL DU DUC DE GROl^
Le Cardinal s'acquitta de ma commission et me dit que le Roi m^en dispensait en forme. Cela me tranquillisa sur le serment que je devais faire. Il ne resta que le bréviaire tous les jours de la vie, assujettissement incommode, et les deux communions de règle avec le cordon, le premier de l'An et à la Pentecôte ou les jours voisins, si cela était trop difficile ces jours-là, auxquels, d'après les personnes de l'Ordre les plus régulières, il me parut mieux de s'assujettir.
J'allai à Paris à l'Archevêché, faire faire ma profession de vie et de mœurs entre les mains de l'ancien évoque de Québec, grand vicaire, en l'absence de M. T Archevêque de Paris, alors exilé. Mes témoins furent mon curé de Saint- Sulpice et le duc d'Harcourt et le marquis de Haute fort, qui avaient eu aussi la commission du grand sceau de l'Ordre, pour entendre mes preuves que M. de Beaujon (1), généalogiste de rOrdre, qui venait de succéder à M. de Clérambault, dressa et leur porta chez eux.
J'étais touché de me voir confondu dans le simple rang d'ancienneté des gentilshommes. C'était la seule occasion où je m'étais trouvé avec les Ducs, où je leur cédais tout à fait le pas. Le titre que je portais de prince de l'Empire et l'ancien titre de cousin que nous avions, me faisait trouver fort dur d'être ainsi confondu au dernier rang de l'Ordre, et c'était une des raisons pour lesquelles il ne me faisait point de plaisir, puisqu'il m'en faisait descendre, en m'obligeant de céder publiquement le pas.
Le tailleur de l'Ordre me fournit un habit de novice, habillement très beau et très singulier : c'est l'habit de fête de la Cour de Louis XllI, et qui tient de celui d'Espagne du même temps. 11 est très remarquable, et sied très bien à des jeunes gens bien faits, mais, malheureusement, il ne sert guère que dans un âge avancé. Des sept de notre promotion, le maréchal de Contades (2), Guerchy et peut-être moi, étions
{{) De Beaujon, avocat fzénéial de la Cour des Aides, généalogiste de rOrdre du Saint-Esprit.
r2) Louis-Georges Erasme de Contades (1704-1793 , brigadier en 1734, mare-
ceilx à qui il alla le mieux. J^allai l'essayer deux fois chez le tailleur, et une fois chez moi, où je dansai, dans cet habillement, un beau menuet avec ma fille, dans le salon de ma mère, ce qui devait bien faire, ayant bien dansé, dans mon temps.
Le !•' février, nous nous rendîmes tous à Versailles, et, le soir, nous fîmes une répétition ensemble, avec les maîtres de cérémonie de TOrdre. Ce fut la seule. J'y souffris beaucoup d'un rhume affreux qui me mettait aux abois, ce qui, avec les autres raisons que j'ai dites, me rendait cette cérémonie assez désagréable.
Le 2 février, jour de la Chandeleur, il fallut se lever très matin pour arranger ce singulier et difficile habillement. Malheureusement, je me trouvai encore plus mal de mon rhume, et ma santé, qui était totalement délabrée, me fit craindre, à tout moment, de ne pouvoir me hasarder à la cérémonie, ce qui m'aurait renvoyé bien loin pour ma réception. Il me prit, de plus, une colique terrible, et je fus dans un état des plus violents, de sorte que j'étais très, très malheureux, dans le temps qu'on me jugeait bien heureux. Cela me rappela l'état terrible de l'Empereur, lorsque je le vis couronner à Francfort. Enfin, ne sachant plus que devenir, je songeai, heureusement, que le chocolat me faisait souvent du bien. J'envoyai, chez M. le Premier, chercher de bon chocolat et j'en pris deux grandes tasses qui me remirent en état de me soutenir, de sorte que je fis, avec beaucoup de hardiesse et d'aisance, une cérémonie que j'avais redoutée.
Nous nous rendîmes chez le Roi. Nous entrâmes après le chapitre qui n'est qu'un instant, sans forme ni dignité. Le Roi nous donna très vite l'accolade de chevalier de Saint- Michel. Ensuite nous allâmes à la tête de la procession, M. de Guerchy au milieu, moi à sa droite, et M. de Lannion à sa gauche, ouvrant la marche, en procession à la chapelle où, après quelques prières, nous fûmes faire la tournée dans le même ordre autour de la grande cour, ce qui se fait très
chai de camp en 1740, lieutenant général en 1745» maréchal de France en 1758, avait épousé, en 1724, Marie-Françoise Magon.
rarement. Mais il faisait fort beau, et cela faisait un coup d'œil superbe et qui me fît plaisir.
Rentrés dans la chapelle, nous nous mîmes tous sur les tabourets de novices, en avant du prie-Dieu du Roi, où Ton est bien en vue, mais étant plusieurs, cela était moins embarrassant, et je me trouvai bien plus hardi que je n'avais cru. Mon fils, que j'avais amené la veille, en chaise à deux, était, avec le fils du duc d'Havre et Mme de Leyde, à une travée qu'elle leur avait procurée.
Le cardinal de Gesvres (1) fut reçu seul, avant la messe. Quand elle fut dite, le Roi remonta sur son trône. Le duc de Chevreuse et le maréchal de Contades ouvrirent la scène. Après eux, ce furent MM. de Graville et de Rochechouart (3), ensuite nous trois, M. de Guerchy au milieu, moi à sa droite, M. de Lannion à sa gauche. Nous fîmes assez bien nos révérences. La cérémonie fut bien exécutée, et une des plus belles qu'il y ait eu. Toutes les différentes lignes de révérences faites, nous nous mîmes tous trois, dans le même ordre, à genoux aux pieds du Roi, qui nous fit mettre la main sur l'Evangile qu'il tenait sur ses genoux. M. de Guerchy lut haut, pour nous trois, le serment auquel nous adhérions, mais moi avec les restrictions in petto dont j'étais convenu d'avance avec le Grand Aumônier.
Le Roi, nous passant le cordon et le collier, nous dit ce qui est porté dans les statuts. Il faisait ces cérémonies avec la plus grande bonté, aidant à l'habillement et à tout, et nous enseignant lui-même ce qu'il y avait à faire. Le grand manteau ajusté à chacun, ce qui n'est pas aisé, et le grand collier mis dessus, nous refîmes toutes nos lignes de révérences, puis on nous plaça, les ducs à leur rang de ducs, et les autres à la queue, c'est-à-dire au bout des rangs, suivant l'ancienneté, de sorte que je faisais le bout droit, et M. de
(1) Étienne-Reaé Potier de Gesvres (1697-1774), évoque de Beauvais en 1728, cardinal en 1756, pair de Franoe.
(2) François-Charles, comte de Rochechouart, né en 1703, brigadier en 1743, maréchal de camp en 1745, lieutenant général en 1748, gouverneur de l'Orléanais en 1757, avait épousé, en 1728, Marie-Françoise de Conflans d'Arm entière s.
Lannsoute (1) le bout gauche, et cette position ne me flattait nullement.
Le Roi revenu à son prie-Dieu, nous refîmes la tête Je la procession, qui retourna de même chez Sa Majesté. Nous, afl'ublés de nos beaux et grands manteaux qui, ainsi que rhabit de novice, forment un vêtement superbe, mais qu'on ne porte qu'une fois, en rentrant, nous remerciâmes tout de suite les grands officiers, et nous revînmes chez nous nous déshabiller. Pour moi, très aise que ma santé m'eût permis de m'en bien tirer et d'en être quitte, je remis mon vêtement ordinaire. Nous fûmes au dîner, et faire nos remercîments. Je fis le mien à Mme de Pompadour dans son petit cabinet, en lui parlant des autres grandes affaires. Elle me dit obligeamment que le cordon m'allait fort bien. Le soir, nous fûmes tous au grand couvert : ainsi finit cette cérémonie.
vD Sic, dans le texte. Il doit s'agir du comte de Lannion.
Je présente à M. Berryer un plan relatif à la marine. — Il me renvoie au maréchal de Gonllans. — Conversations, sur ce sujet, avec Mme de Pompadour, M. Berryer, le maréchal de Belle-Isle, le duc de Choiseul. — I.a Marquise me conseille, en raison du manque de fonds au ministère, d'en emprunter à des compagnies de crédit. — Elle change d'avis et arrête mes démarches. —Je m'en plains aux ministres. — Remplacement du contrôleur général de BouUongne par M. de Silhouette. — Tristesse de la situation financière du royaume. — Bonnes nouvelles de l'Inde. — Mes efforts pour gagner M. de Silhouette à ma cause. — J'offre de tenter un rapprochement entre la Cour et le Parlement. — Explication, avec M. de Choiseul, au sujet d'un projet sur la marine, analogue au mien, présenté par M. d'Hérouville. — Au sortir d'une séance du Conseil, à laquelle j'ai assisté, je réduis mon projet aux cfUes situées dans mon commandement, et au port de Dunkerque. — Concessions de M. de Silhouette. — J'obtiens des fonds pour mettre en état de défense la rade de Croy, et pour permettre au port de Dunkerque de recevoir des vaisseaux. — Grand travail, avec les ministres, sur un plan de descente en Angleterre. — I.e Roi et les fermiers généraux. — Le 2 août, je pars pour Dunkerque avec mon fils, et ne rentre à Paris que le 9 décembre. — Conversations avec M. de Belle-Isle et Mme de Pompadour. — Crédit de M. de Choiseul. — La duchesse de Gramont. — Le maréchal d'Estrées, MM. Berryer et de Saint-Florentin. — Ma hâte d'être nommé lieutenant général. — Le duc de Broglie promu maréchal de France*
— Abandon du plan de dcsceule en Angleterre. — Projet d'une nouveUe armée en Allemagne, où le prince de Soubise se propose de m'emmener. — Je lui soumets des plans de campagne.
J*ai dit que j'étais arrivé à Versailles le 18 décembre 1758, et que, dès ma première visite au Maréchal et à la Marquise, je leur avais fait connaître que j'avais les choses les plus essentielles à leur communiquer, mais Ton était si occupé qu'on me remettait sans cesse. Heureusement, j'en parlai à M. de Cremilles qui me promit d'en parler à M. Berryer. Dès le lendemain, il lui en parla avec éloge et, deux ou trois jours après, le sachant bien prévenu, je lui écrivis pour me donner un rendez- vous qu'il m'accorda d'abord avec grand plaisir. Je trouvai un homme réservé, de beaucoup d'esprit, serré et concis, habitué au travail, avec beaucoup d'ordre et de méthode.
Ce fut le 22 janvier que je travaillai à fond avec M. Berryer. Je lui fis voir tous mes plans et le commencement de mes projets généraux. Il admira et goûta beaucoup, mais me dit qu'il fallait gagner sa Marine, qui avait des préjugés difficiles à vaincre et qu'il n'approuvait pas, enfin qu'il trouvait à mon projet plus de hauteur que de réussite.
J'avais, auparavant, prévenu M. Pellerin, le premier commis (1), que cela regardait, homme dur^ mais net et bonne tète. Il était d'avis de ne rien dire à la Marine, mais de leur donner des ordres cachetés, et il disait que, quoiqu'il convint de leurs défauts, il était obligé de leur rendre justice : que, quand ils ouvraient les paquets à la mer, ils obéissaient bien, et que c'était la seule façon de vaincre les représentations et difficultés continuelles qu'ils faisaient, sans cela. C'était raisonner sagement, mais M. Berryer commençant dans cette place^ et plus circonspect et moins décidé, m'ordonna de m'ouvrir au maréchal de Gonflans (2), bon gentilci) M. Pellcrin était intendant des armées navale&»
(2) Hubert de Bricnae, comte de Conflans, lieutenant général des armées navales en 1752, vice-amiral en 1756, maréchal de France en 1758, mort en 1777, a l'âge de 87 ans; avait épousé, en 1750, Marie-Rose Foujou, fille
homme, droit, franc, de peu de vue, parlant un peu trop, et qu'il fallut gagner.
Pour cela, je me servis de son neveu M. d'Armentières, à qui je fis ouverture de mes desseins, parce qu'il allait prendre le commandement de Tarmée du Bas-Rhin, le maréchal de Contades revenant pour notre réception de l'Ordre. M. d'Armentières, goûtant beaucoup mes plans, me promit de bien prévenir le maréchal de Conflans. Quand je le sus au point qu'il fallait, je lui demandai rendez-vous, et je lui exposai, toute une après-dînée, partie de mes projets, et surtout la découverte de ma rade, et je lui montrai les plans et les belles vues, ce qui frappait davantage.
Gomme il était à ce travail, on annonça M. de Lézac, capitaine de vaisseau, son ami, et homme de talent. Il désira que je parlasse devant lui. Je repris tout avec encore plus de soin, et je liai, avec ce M. de Lézac (1), une grande amitié qui me servit bien auprès du maréchal de Conflans. M. de Lézac m'ayant parlé d'unde ses amis nommé M. de Moroc(2), je leur donnai rendez-vous ensemble. Je trouvai, en M. de Moroc, un mathématicien aimable et qui faisait mon affaire. Je leur exposai avec netteté et force mes projets. Ils étaient si bons et si étudiés, qu'ils les adoptèrent avec chaleur, et je les engageai à faire écrire au maréchal de Conflans une lettre en réponse à la mienne, par où il adoptait mes idées. Ayant cette pièce, j'avais ce que demandait M. Berryer. J'avais déjà fait revenir la Marine sur la Manche, j'avais accordé les bureaux et la plume et vaincu de si grandes difficultés que je me croyais bien avancé. Ce fut avec tout cela que j'allai travailler avec tous les ministres à Versailles. Voici ce qu'ils me dirent, mot à mot :
De Versailles, du 22 janvier 1759. — Mme de Pompadour dit :
<l Aignan Foujeu, ancien capitaine de milice à Sainl-Domingue, et sœur de Mme de La Rochefoucauld-Bayers.
1) Il doit s'agir de SélDastien-François Bigot, vicomte de Morogues, capitaine de vaisseau depuis 1746. 11 devint, ensuite, chef d'escadre, et lieutenant général des armées navales en 1771. Il avait épousé, en 1743, Marie de Bodineau.
Qu'elle a confiance en moi, qu'elle sait la promptitude de mon travail, qu'elle entendra tout volontiers, et s'y livrera quand il sera temps, mais que, comme les ministres doivent avoir des plans pris, elle craint de les déranger, qu'ainsi ce ne sera pas les quatre raillions qui tiendront, qu'elle m'aidera à l'argent et à l'ensemble, si les projets sont arrêtés, mais qu'il faut que les ministres décident et arrêtent le plan ; qu'avant cela, elle n'en veut pas entendre parler, et qu'après elle m'aidera bien.
M. Berryer dit :
Que tous mes plans lui conviennent, que ma marche doit être d'en parler ouvertement au maréchal et à M. de Choiseul ; que lui est content et fera tout ce que je demande ; que, d'abord, je dois faire goûter le plan général au Maréchal et à M. de Choiseul, qu'ensuite ils s'assembleront pour décider ce qui peut leur convenir ; que, cela dit, ils diront à Mme de Pompadour ce qu'ils ont adopté de mes idées, et qu'elle fera bien dem'écouter et de m'aider ; qu'alors je serai le solliciteur auprès d'elle pour les quatre millions, et presser tous les premiers moyens ; qu'il aime de tout son cœur et respecte M. de Belle-Isle, et qu'ils s'accorderont toujours bien ; qu'il compte mettre un million en frégates et, avec ce q;^i se peut fournir d'ailleurs, m'en donner quinze ou seize; un million à Dunkerque et les batteries, et un million en brûlots, récompenses, etc. ; que l'argent comptant ne manquera pas au Contrôleur général, avec la compagnie qu'il a'pourvue ; qu'il prenne de bons moyens avec elle ; que, pour 30 0/0 d'escompte, on avancera ce qu'il voudra (1).
M. le maréchal de Belle-Isle dit :
Qu'il faut des troupes, qu'il en va faire revenir ; qu'il faut que j'arrange avec lui, avec M. Berryer et avec M. de Choiseul, seul; qu'il me donnera demain, à sept heures, un quart d'heure ; qu'il est à craindre, en commençant par les petits moyens, de les avertir des grands, et qu'il ne soit plus à temps alors ; qu'il vaudrait mieux les surprendre, mais que
^1) J'ai oublié de lui dire ((u'il faut travailler à la Hougue. {Note de l'au^ teur.)
les moyens ne sont pas prêts; qull croit les Dunes possibles (sic).
M. de Ghoiseul dit:
Que je ferai bien de travailler dans le goût que je propose, pourvu que je ne sorte pas de son projet de Tannée prochaine à l'égard de l'Ecosse et de l'Irlande (1) ; que, cette année, il convient que cela ne se peut pas, mais qu'il faut agir, que la Marine se batte ; qu'il regarde le côté de l'Angleterre comme le seul important; que, quant aux moyens de culbuter M. Pitt, il en faut faire peu de cas; que ce sont de petits moyens ; que ce serait sa gloire que nous nous en mêlassions; qu'il le démasquerait, mais que d'augmenter le trouble en Angleterre ne peut être que bon ; qu'il verra avec plaisir les moyens pour cela (2), mais qu'en leur nuisant, ils s'écraseront assez d'eux-mêmes, et qu'il sera content de tout, pourvu que cela mène à ces grands coups, pour l'année prochaine.
Il regarde le Canada et la Louisiane comme perdus, mais il ne veut pas, absolument, qu'on capitule comme M. de Yaudreuil (3) en a déjà parlé ; que M. de Montcalm (4) se borne plutôt à défendre Québec et Montréal (moi, j'aime mieuxqu'il aille en avant et lui envoyer des grenadiers, comme j'en donnai le projet, que le manque d'argent fit échouer).
Les choses paraissant en si bon train, je m'attachai encore plus à mon projet, je l'étudiai à fond, et, ejifin, je fis un tableau général de toutes les façons de nuire à l'Angleterre, par mer et par terre. Je pris la carte générale de l'Europe, que j'y joignis, et, ayant eu le bonheur d'accrocher, à Dunkerque, l'excellent atlas ou le Neptune anglais à grands
(1) 6.000 Suédois en Ecosse, pousser la guerre avec vigfaeur; un an ou deux de plus ne font rien. [Note de Vauteur,)
[2] M. l'abbé de la Ville dit que nous ne gagnons rien aux changements de ministres; il a tort pour celui-ci.
(3) Louis-Philippe de Rigaud, comte de Vaudreuil (1691-1763), oiELpitaine de vaisseau en 1738, chef d'escadre en 1747, lieutenant général en 1753, était gouverneur du Canada.
(4) Louis-Joseph, marquis de Montcalm (1712-1759), brigadier en 1747, •maréchal de camp en 1756, lieutenant général en 1758, mort de l^lessures
reçues le 13 septembre 1759, en défendant Québec contre les Anglais.
points, je mis en ordre mes projets dans ce livre^ qui me servit de portefeuille, avec toutes les cartes françaises qui y avaient rapport. Je travaillai plusieurs fois avec M.Bouris, commis que cela regardait, et à qui j'avais eu, en partie, l'obligation du nom de ma tour (1). J'approfondis avec lui ce qui concernait Dunkerque, et, ayant alors des matériaux excellents et en abondance par mon grand travail sur chaque partie, je fis, du grand Neptune anglaiSy un portefeuille de tout cela, en y joignant les belles vues que j'avais fait dessiner sur les lieux et qui me furent fort utiles. Je portai toujours avec moi ce grand livre, et un portefeuille renfermant tous mes projets, ce qui faisait une collection excellente.
J'eus plusieurs conférences avec les ministres. Chacun d'eux était bien prévenu, mais ils disaient tous qu'il fallait qu'ils se rassemblassent pour cet objet, afin de résoudre ensemble ce que demandait Mme de Pompadour, de qui tout dépendait. Je fus tout le mois de janvier à obtenir le comité, malgré mon ardeur, car je voyais qu'on manquait le temps important, et je le voyais en citoyen zélé qui enrageait.
Pendant ce temps, la Chandeleur arriva, et il fallut tout interrompre malgré moi, pour les choses qu'exigeait la cérémonie dont j'ai parlé plus haut. Tout cela retarda jusque vers le 8 février, que j'obtins enfin que les trois ministres que le projet regardait, savoir le Maréchal, M. Berryer et M. de Stainville, alors duc de Choiseul, s'assemblassent en comité. Je me rendis, avec mes plans, chez le Maréchal, pour voir si Ton aurait besoin de quelque éclaircissement. On me fitentrer dans le comité et m'y asseoir, honneur que
(1 Lîi tour de Wimercux (à 3 kilomètres N.-N.-O. de Boulogne), dite tour de Ci'oy, existe encore aujourd'hui.
Elle était destinée à défendre la côte contre les descentes possibles de rennenii, et à protéger le cabotage. Le prince de Groy lui découvrit une troisième utilité, qui était de mettre à l'abri de son canon une rade située en avant de cette tour, et susceptible de servir d'abri à une petite escadre de vaisseaux de ligne. Aussi entreprit-il, comme on le verra ci-Jessous, d'y faire exécuter des travaux. (V. les Mémoires de Luynes, t. XVII, p. 46.)
je n'aurais pas eu, si j'avais été confondu dans la grande armée.
J!exposai à tous mes projets, tant généraux que particuliers, fort en raccourci. Le maréchal de Belle-Isle, qui m'aimait et me regardait un peu comme son élève, parut charmé, les projets étant sa passion. M. de Choiseul, plus jeune que moi, et vif, s'écria que j'étais un homme admirable, qu'il fallait me faire lieutenant général de marine -et me laisser faire. M. Berryer, homme froid, se contenta d'approuver et de dire que tout cela lui convenait fort. M. de Choiseul poussa pour la réussite de ces projets, dont il avait un besoin absolu pour amener la paix, puisque c'était la seule chose raisonnable à faire, et que c'était, comme je disais, remettre cette guerre dans son sens naturel. Enfin, ils convinrent d'en parler tous avec éloge, dès le même jour^ à la Marquise.
Le 10 février, elle me donna audience dans son arrièrecabinet. Elle me dit que tous les ministres lui avaient fait vanter mes projets ; qu'elle ne voulait pas encore les voir, parce qu'avant de se prévenir en leur faveur, elle voulait trouver les moyens de me fournir les quatre millions que je demandais pour base de tout. Cela me parut toujours très bien raisonné, et me donna confiance.
Elle me dit en propres termes : « Ne vous embarrassez de rien; je vous réponds que vous aurez vos quatre millions! Mais il ne faut pas parler de cela, à présent, à M. de Boullongne, le contrôleur général, qui est déjà assez embarrassé, d'autant que ce n*est pas de l'argent qu'il doive, ni qu'il puisse fournir actuellement — mais sur les fonds de Tannée prochaine. Je vous assure qu'il donnera des sûretés suffisantes pour toucher dans un an, ou dix-huit mois; qu'il les fournira telles qu'il les faudra. Mais trouvez-moi des compagnies qui fassent les avances ; qu'elles proposent leurs intérêts et conditions, et je vous réponds de leur sûreté. Si vous pouvez trouver plus de quatre millions, dites-le moi, pour que, sans faire tort à ce que vous me demandez, je profite du surplus pour les armées. Demain, il doit me venir des gens, et, s'ils ne me manquent pas, et que je puisse trouver les douze mil-
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lions qui pressent pour les armées, et que demande le Maréchal, je vous aiderai. »
Par ceci, on voit qu'elle faisait tout et que, pour porter secours, dans l'embarras où Ton était, elle comptait faire le métier de contrôleur général. Ce qui faisait qu'elle disait de ne pas parler au contrôleur général, c'est que M. de Boullongne était à bout, et écrasé, et ne voulait, non plus que le Roi, aucun coup de force. Ainsi, Ton augmentait toujours les dépenses extraordinaires, sans oser augmenter les recettes, de sorte qu'il était aisé de voir qu'il fallait que la bombe crevât.
Je dis à Mme de Pompadour qu'il m'aurait para nécessaire que le Roi dît au contrôleur général de chercher de son côté. Elle ne le voulut pas. Je sentais que nous perdions du temps, mais, comptant sur ces ressources, j'y mis ma confiance, et dans ce que pourrais trouver.
Au sortir de là, je courus chercher le baron de Travers (1). Je me rappelai qu'il m'avait parlé d'un homme à affaires, ou croupier d'argent, nommé M. Gaudet. De l'autre côté, je songeai à M. de Casaubon, bonne tète, que j'avais vu jadis. Je parlai aussi à M. Michel (2), sous le prétexte de ma tour. Outre qu'il était trésorier général des fortifications, c'était sur lui que roulait la Compagnie, qui venait de s'engager de fournir trois millions par mois à la Marine, et c'était sur ces 36 millions que M. Berryer avait fait le plan de son établissement, quoique cela ne fût pas suffisant. L'affaire de Bretagne se négociait aussi, alors.
J'allai à Paris, et je passai quinze jours avec tous les financiers, à faire le contrôleur général, ce qui m'occupa et m'instruisit beaucoup. M. de Casaubon m'amena M. de Chamaroux, l'aveugle, avec qui je traitai à plusieurs reprises une affaire de huit millions, au moyen d'un gros droit sur les amidoniers.
Avec M. Gaudet, je traitai la grande affaire, souvent
(1) Jean- Victor, baron de Travers d'Ortenstein, brigadier en 1747, maréchal de camp en 1759, lieutenant général en 1762.
(2) Riche négociant, Fim des directeurs de la Compagnie des Indes.
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mise sur le tapis, du remboursement de la Compagnie, des droits sur les ports et quais et sur le suif, et cette seule affaire pouvait, en diminuant les charges de TEtat, produire trente-sept millions, mais elle faisait tort à plus de deux mille particuliers dans Paris, dont la plupart très puissants, et qui profitaient de la mauvaise affaire que le Roi avait faite avec eux. Je traitai, en troisième lieu, avec une compagnie séparée, un emprunt de quatre millions.
Ayant entamé tous ces objets, j'allai en rendre compte à la Marquise, qui me donna, enfin, une longue audience où je lui fis voir mes plans et projets, qu'elle goûta et qu'elle parut assez bien entendre. Elle me remit, pour les moyens, de semaine en semaine. Cela me désespérait. Le temps s'écoulait. Enfin, j'en appris la cause, otqne M. de Boullongne allait être renvoyé. C'était la mode de changer de ministre, et Ton croyait qu'en changeant, tout était réparé. Ce fut le 4 mars que ce Contrôleur général reçut l'ordre de se démettre en faveur de M. de Silhouette (1). Quatre jours avant, la Marquise me signifia que ses gens lui avaient manqué et qu'il fallait renoncer au projet pour cette année, parla raison qu'où il n'y a rien, le Roi perd ses droits, et qu'il était impossible de trouver un sol.
J'insistai sur les moyens que j'avais. Elle me battit froid. Je fus au désespoir de voir tant de peines perdues et de si beaux projets devenir inutiles, dans les temps où ils étaient le plus nécessaires, et je courus me plaindre chez tous les ministres. M. de Choiseul me dit, en riant : « Soyez tranquille! Attendez huit jours! » En effet, c'est dans ce temps que le changement de Contrôleur général se fit.
Alors, l'affaire changea de forme, mais le temps était écoulé. On venait de nommer un aigle par qui il fallait que tout passât, et qui était plus propre que personne à goûter mes projets^ mais il fallait lui laisser le temps de se reconnaître. Ces retards gagnant le temps de mon départ, je voyais
(1) Etienne de Silhouette (1709-1767), maître des Requêtes, commissaire du Roi près la Compagnie des Indes, fut Contrôleur général du 4 mars au 21 novembre 1759. 11 avait épousé, en 1745, Ânne-Jeanne-Ântoinette Astruc.
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tout perdu et j'étais assez sot pour en maigrir, ce qui, joint au dépérissement de ma santé, me mettait en très mauvais état et m'obligea à me droguer et à m'assujettir à un régime terrible, pendant le Carême.
L'homme, ou Taigle qu'on venait de nommer, effraya horriblement, tout le monde le redoutant, car on le regardait comme l'annonce de la banqueroute générale et des projetsles plus outrés. En effet, il arriva en place dans un furieux moment. Les choses étaient au point que, pour la meilleure affaire, le Roi n'aurait pas trouvé un million sur son crédit. M. de Montmartel, qui avait celui de l'Europe, venait de se retirer, la Marquise, avec qui il avait été si lié, étant mécontente de lui; on lui reprochait d'avoir fait monter trop haut la denier des prêteurs. La retraite, Texcédent prodigieux des dépenses sur les recettes, la peur que l'on avait des Parlements, celui de Besançon venant d'être exilé pour avoir empêché de force la levée de la taxe sur les villes, et tous les autres Parlements faisant cabale ensemble, le Roi, voyant son autorité du dedans affaiblie, voulant éviter le bruit, son bon cœur l'empêchant de consentir à mettre des impôts, les anciens emprunts ne se remplissant pas, et tout étant mangé deux ans environ d'avance, même les rescriptions sur les recettes générales qui étaient la dernière ressource qui restât pour payer le prêt des troupes, telle était la position des choses à l'entrée de M. de Silhouette, qui ne sentit pas même tout le mal, d'abord, mal que j'avais senti dans mes opérations d'argent, où j'avais vu toutes les bourses fermées et toute confiance ôtée, et, de plus, en entrant dans le détail de commerce intérieur du royaume, on voyait qu'il n'y avait plus nulle circulation que pour porter aux armées, au fond de l'Allemagne, dont rien ne revenait. Pour le commerce extérieur, il était anéanti, ce qui faisait une perte d'environ cent millions par an, tandis que l'extraordinaire delà guerre en Allemagne en coûtait cent quatre- vingt.
Ce tableau effrayant, dans le temps que nous venions de perdre Louisbourg, et que les Anglais étaient occupés à nous enlever le reste du Canada et toutes nos îles, me faisait sentir
la difficulté d'obtenir quatre millions d'extraordinaire ; mais, d'un autre côté, je sentais aussi qu'il fallait amener et déterminer la paix ; que les Anglais ne la voulaient pas, absolument, au point que Ton aurait été assommé, dans Londres^ d'en parler, ce qui n'était jamais arrivé et faisait voir leur confiance en M. Pitt, et combien ils connaissaient notre état de misère. Us en voulaient profiter. Enfin, je voyais clairement que mes moyens étaient reconnus les meilleurs, et peutêtre les seuls pour nous tirer du terrible pas où nous étions, et qu'en abrégeant une année de guerre, j'épargnais à l'Etat plus de trois cents millions. Ces considérations m'encourageaient à me heurter contre les difficultés, à n'en être pas abattu, quelque fortes qu'elles fussent. L'espèce d'impossiblité et rimportance piquant mon patriotisme, je m'y mis tout entier.
J'ai dit que ce fut le f mars que le 'changement de Contrôleur général se fit. J'étais au lever du Roi, avec grande foule, ne sachant rien, quand, d'une part, j'appris que M. de Saint- Florentin venait de porter à M. de BouUongne l'ordre de se retirer, et que M. de Silhouette était arrivé ; de l'autre, que, dans le même moment était arrivé aussi M. de Montmorency et un lieutenant de vaisseau envoyé par M. de Lally (1) et par M. le chevalier d'Aché (2), apportant la nouvelle de deux combats navals terribles ; que nous avions enlevé trois grands forts près de Pondichéry, et que nous marchions à Madras. Cette heureuse nouvelle était d'un bon augure pour le nouveau Contrôleur général, et je découvris, dans un recueil d'armoiries, que les siennes étaient un vaisseau d'argent voguant à pleines voiles sur une mer d^argent, le vent en poupe. Il n'avait qu'à réaliser ses armes en se servant de
.:i Thomas-Arthur Lally, comte de ToUendal 1102-1166), brigadier en 1745, maréchal de camp en 1748, lieutenant général en 1756, commandant en chef les troupes envoyées dans les Indes, avait mis, en décembre 1758, le siège <levant Madras, mais les Anglais ayant réussi à ravitailler la ville, Lally fut contraint de retourner à Pondichéry.
2^ M. d'Aché (1700-1775), vice-amiral commandant en chef les forces navales dans les Indes.
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bons moyens, et tout pouvait prendre une autre forme, mais le contraire était bien à craindre I
D'un autre côté, dès que Ton entendit nommer M. de Silhouette, la consternation fut générale. On lui faisait tenir un propos terrible qu'il n'y avait que la banqueroute totale qui pût tout remettre, et qu'il tiendrait en place dix mois ou dix ans et mènerait grand train. On le connaissait un aigle, mais il en avait la hardiesse dangereuse, et c'était un homme à grands plans, chose terrible pour un État épuisé. On se déchaîna très fort contre lui. J'en augurai bien, Paris étant toujours prêt à sauter d'une extrémité à l'autre. En effet, le 12 mars, il fît, à sa réception de la Chambre des Comptes, un discours plein de force qui rassura en partie, et Paris, girouette ordinaire, tourna d'abord pour lui.
Revenons à ce qui regarde la suite de mon projet. Il fallut tout susprendre, Mme de Pompadour, ne trouvant plus de moyens et les regardant comme impossibles pour cette année, car les recherches qu'elle avait faites avaient servi à lui faire connaître l'épuisement du royaume et l'avaient découragée au point de ne vouloir rien proposer. De l'autre côté, les ministres me soutenaient, et me pressèrent même souvent d'agir, me disant, cependant, qu'il fallait attendre et voir comment prendrait M. de Silhouette. Enfin, toutes les vicissitudes que cette affaire essuyait me désespéraient, le temps étant perdu, et moi craignant de me décourager. Il fallut pourtant attendre.
Enfin, le 15 mars, je retournai à tout hasard à Versailles, ne comptant guère sur mes grands projets. Mais, prenant mon chocolat chez le Maréchal, que rien n'ébranlait, je tentai de lui parler de l'affaire, me plaignant qu'on n'y donnât point la forme, et grondant de ce qu'on ne faisait pas signer au Roi l'ordonnance de mes quatre millions, comme s'ils étaient trouvés. Le Maréchal me dit qu'il fallait, en effet, un bon et des ordonnances de chaque ministre, pour leur partie, et que je vinsse, le lendemain, à onze heures, au Comité ; que MM. Berryer et de Silhouette y seraient, et qu'on arrangerait cela. Je vis l'affaire renaître.
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Le 16, mon fils étant venu par une tempête horrible, je pris Tordre et le menai chez M. Le Tourneur, pour iâter son avancement et tâcher de faire valoir la lettre des quinze ans et sa compagnie. Nous frappions à toutes les portes. Ensuite, j'allai chez le Maréchal, au rendez-vous du Comité. J'en vis sortir M. d'Hérouville, lieutenant général, homme à systèmes. On me fit entrer. Le prince maréchal de Soubise y était. Il venait d'entrer dans les Comités particuliers, hors ceux de secrétaire d'Etat.
Comme M. de Silhouette était là, que je ne l'avais pas encore vu, et que je voulais bien entamer avec lui, je parlai avec force sur la nécessité de mettre le projet en règle et de faire signer le bon au Roi. Les ministres dirent à M. de Silhouette que mes projets avaient été approuvés, qu'il pouvait m 'écouter et les examiner, personne ne connaissant la partie de l'Angleterre et de sa navigation, que lui.
Le maréchal de Belle-! sle mit l'affaire bien en avant. Le maréchal de Soubise l'appuya. M. Berryer, à son ordinaire, se retira etlaissa dire. M. de Choiseul me dit : « Ne demandez pas de vaisseaux pour votre partie, car i^ous en avons à faire ailleurs. Pour des frégates, à la bonne heure ! » Je vis, par là, qu'ils avaient eu, depuis, quelques autres idées. J'insistai sur la nécessité absolue de nuire promptement à l'Angleterre, de culbuter son crédit en dérangeant son commerce. Je dis que mon affaire était de mettre en bon état les deux rades et de leur préparer vingt bons moyens ; que c'était à eux à me dire ceux sur lesquels il faudrait détailler davantage ; qu'il y avait beaucoup trop de temps perdu ; qu'il fallait en faire mettre l'affaire en règle. Le maréchal appuya sur les quatre millions qu'il comptait m'avoir procurés en permettant à M. Gaudet, son chercheur d'argent, de me trouver une compagnie ou de lier cela à une grande machine qu'il faisait pour lui.
Comme je voulais gagner M. de Silhouette, je dis que c'était à lui seul à juger des moyens et à nous les procurer, et que je lui ferais voir de quoi il était question, quand il voudrait. Il en parut flatté et anxieux, et, s'avançant à moi, il
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me pria de me rendre, le lendemain, chez lui avec une carte» me donnant de 5 à 9, malgré toutes ses grandes affaires. C'était ce rendez-vous qu'il me fallait surtout, venant plutôt de sa part que de la mienne. Ainsi, mon objet de ce Comité étant rempli, je me retirai content et dans Tespérance de piquer au jeu notre nouveau Contrôleur général, dans le goût duquel je sentais que serait mon travail. Puis, j'allai faire dîner et repartir mon lils qui, par le temps qu'il faisait^ essuyait une fatigue considérable pour un enfant de quinze ans.
Le soir, voulant ménager M. Berryer, je fus lui demander jusqu'où il permettait que je m'ouvrisse sur mes projets avec M. de Silhouette. Il fut sensible à mon attention, et il m'assura qu'il n'était susceptible d'aucune jalousie, et que je pouvais tout dire. Cela me mit à mon aise, mais ce qu'il ajouta me fit bien de la peine, car il me remit devant les yeux le vrai état des choses : que Ton allait lui manquer pour ce qu'on lui avait promis; que M. de Silhouette ne pourrait tenir ce qu'il promettait, que les moyens n'y étaient pas, à moins de diminuer de moitié toutes les dépenses et d'augmenter du double les grosses recettes, et que le mal était à son dernier période. Je le sentais bien, mais je voulais voir jusqu'au bout, pour ne rien négliger de ma part.
Le 17 mars, j'eus le grand travail avec M. de Silhouette. Il me donna deux heures , le soir, ce qui était plus qu'il n'en fallait pour lui, qui devinait les choses d une lieue, et connaissait tout par lui-même. Il me fit les objections les plus fortes, mais j'y répondis de même sans embarras. C'était plaisir de travailler avec un pareil génie, un des plus étendus qu'il y eût. En général, il goûta tout, ne s'aventura pas sur son opinion, parut cependant prendre, désirer la chose, admirer l'étendue du travail, la découverte de ma rade, et l'avantage que je tirais de celle de Dunkerque. Il ne se lassait pas de voir et de tout pénétrer.
Pour moi, usé de poitrine, je le ramenai aux moyens. Nous fîmes entrer Gaudet, qui fut charmé de la netteté de son génie, mais le trouvant trop fort, car il pénétrait les
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moindres difficultés, il ne voulait pas, surtout, donner des rescriptions, parce qu'il ne voulait pas qu'on pût faire voyager ses papiers dans le commerce, et il ne voulait que de l'argent du colTre, de la main à la main, sans emprunt, pour ne pas nuire aux autres déjà entamés. Il avait raison. Enfin, il voyait tout, mais, pour moi, je ne voyais pas réussir mes moyens et, quoique je fusse bien aise d'avoir entamé avec ce vaste génie, je ne voyais non seulement pas l'affaire avancer, mais même j^en augurais mal, ne pouvant rien faire sans être sûr des fonds, et cette partie paraissant impossible à vaincre.
En effet, Mme de Pompadour me dit alors : « Voulez-vous faire manquer la guerre et Tarmement de la Marine ? En réussissant sur un objet, on fera manquer les autres ! Les fonds n'y sont pus! A Timpossible nul n'est tenu! » M. de Choiseul, qui m'avait le plus soutenu, me dit, alors, la même chose. M. Berryer disait encore pis. Il n'y avait que le Maréchal qui avait encore du courage, et je vis avec plaisir que je n'étais pas encore rebuté. Je dis en moi-même : « Le pis aller, c'est de nous restreindre, de tâcher d'entamer avec peu. Si les choses s'examinent de près, on y reviendra. Les temps deviendront peut-être plus heureux, tout le monde continue d'approuver et de désirer la chose^XM. de Choiseul me dit que, dans le dernier grand Comité, on était convenu de renvoyer l'affaire au prince de Soubise, pour presser les moyens.
J'ai oublié de dire que, dès le jour que j'avais vu entrer M. le prince de Soubise au Conseil, dont je le vis sortir très noir, car il sentait bien que c'était le mettre dehors du commandement des armées, je lui dis que j'avais de grandes choses à lui communiquer. 11 me remit au Carême et, de là, je fus longtemps sans pouvoir le joindre. Enfin, le 11 mars, pour être plus libre, il voulut venir travailler chez moi. 11 fut étonné de ma petite porte et de mon petit appartement, mais j'étais bien heureux de l'avoir, et il faisait tout mon bonheur. Je lui montrai tout pendant plus de deux heures. Il ne pouvait se lasser de m'entendre. Il parut enchanté, sentir bien
ea gros la nécessité et le bon des choses, et promit de les appuyer dans les comités. J'eus encore un autre travail avec lui, dont il fut aussi bien content, mais les moyens l'effrayaient.
Le 24 mars^ au café du maréclial de Belle-Isle, je vis tout à coup arriver le prince de Soubise, qui lui parla avec cordialité, et, comme il est vrai, on pouvait y compter. C'était précisément le jour que tout Paris soutenait, comme sûr, que le Maréchal serait renvoyé, tant pour la haine générale qui était contre lui, à cause des promotions et des changements qu'il faisait, que parce qu'il avait joué le princo de Soubise en le mettant au Conseil, et le débusquant du commandement des armées. Il se peut bien qu'il en fut fort question, mais je vis les choses raccommodées, pour ce moment-là, et Paris aussi décidant comme sûr, mal à propos» à l'ordinaire.
Au sortir du Maréchal, le prince de Soubise me mena dans sa chambre. Je lui olfris mon esprit conciliant pour me charger de raccommoder la Cour avec le Parlement, qui était à la veille de remettre la clef sur la porte, pour la querelle du Parlement de Besançon. Le prince de Soubise me dit qu'il était trop de mes amis pour me laisser charger d'une si impossible besogne. Je n'en aurais pourtant pas été embarrassé, ayant sondé le terrain et vu qu'avec un esprit conciliant, tout était plus aisé qu'on ne croyait.
On exila alors M. de Curzay, qui avait brouillassé à Besançon, comme ailleurs.
Dans la conversation, le prince de Soubise me laissa entrevoir qu'on avait envoyé ou laissé aller M. d'Hérouville, avec une instruction et de fortes lettres de recommandation. Je fus très piqué et dégoûté de voir un autre envoyé pour des objets que j'avais tant étudiés et approfondis, et dont je
;1) Séraphin-Marie Rioult de Douilly de Curzny, niart'chal de camp en 1148, lieutenant général eA 1762, avait eu en Corse, en 1*753, avec les autorités génoises» des démêlés qui l'avaient fait arrêter et mettre au chôteau d'Antibcs. Il ne tarda point, cependant, à être relâché. (V. Barbier, JoMrna/, v, 334).
Il commanda le camp de Saint-Malo, de juillet à septembre 1756, puis h Besançon, en l'absence du duc de Randan, de 1757 à 1759, et fit les campagnes de 1760 à 1762 en Allemagne.
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m'étais ouvert. Je vis noir au point de croire que Ton allait charger un autre d'exécuter mes idées, que je ne ferais rien, et je fus presque dégoûté. J'allai dans les bureaux, m'instruire de Tétat des choses.
Le 25 mars, je rompis la glace avec M. de Choiseul, grand ami de M. d'IIérouville. Il me dit que M. d'Hérouville était, en date, avant moi. Cela me fit écouter bien attentivement : « C'est pourquoi nous l'avons fait entrer, l'autre jour, dans le Comité, devant vous. Il a des vues dans votre goût, mais cela ne se nuit pas. Il ne veut pas mettre plus de trois mille livres à Dunkerque. Son affaire est à part, mais cela peut s'entraider (1). Il propose M. Filet, et il vous a cité pour dire que M. Lebeuf (2) est médiocre. » Sur quoi, je l'interrompis pour lui dire que M. Lebeuf était meilleur, qu'il fallait le garder, mais que j'avais dit qu'il fallait quelqu'un comme nous, pour l'enhardir.
M. de Choiseul ajouta : <( Vous demandez de mettre l'affaire en règle. Il fallait trouver l'argent, puisque M. de Silhouette paraît mordre à la grappe. Venez samedi avant le Comité, entrez-y, nous y mettrons la forme, et tout entrain, et on fera signer le bon ! »
Cela me rencouragea et raccommoda ce qu'il avait dit au sujet de M. d'Hérouville, dont j'étais toujours inquiet, mais plus occupé de renouer l'affaire presque manquée au Comité de samedi. M. de Choiseul me dit encore : « Ce qu'il me faut, c'est de quoi faire entrer de grosses frégates tout d'une marée, et il n'y aura pas assez de temps ! » Je lui répondis que si, les jetées étant faites.
M. de Silhouette m'avait remis à mardi 27 mars, mais je ne pus, à cause de ma grande affaire des charbons.
Le vendredi 30 mars, je retournai à Versailles : le Contrôleur ne put me voir.
Le samedi 31 mars, je me rendis, comme j'en étais convenu avec M. de Choiseul, au Comité. Ce fut où je fondis la
(1) \ola: le i avril suivant, j'appris, au travail de M. de Grémilles, de quoi il était question. {Note de l'auteur.)
(2) M. Lebeuf, directeur du génie à Dunkerque.
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cloche. Chacun raisonnait, badinait. Je vis, dans un coin, MM. de Silhouette et Berryer, les deux bonnes têtes. Je les allai trouver. C'était un coup de partie. Je leur dis que c'était à eux que j'avais affaire. M, de Silhouette m'interrompit en me disant : <f Le fait est que je n'ai pas d'argent à vous donner, que j'ai trouvé la maison Bouche, la maison Ecurie du Roi prête à manquer. Il faut que je puisse me reconnaître au courant, avant aucune nouveauté. Vos moyens me feraient courir mes rescriptinos, qui est ma ressource du prêt des troupes !... » Je l'interrompis et lui dis que je renonçais à tous moyens, que c'était à eux à les trouver, que je ne m'étais prêté à en chercher que quand Mme de Pompadôur l'avait voulu, faisant alors le métier de Contrôleur général, que j'avais bien senti les risques, qu'il avait raison, qu'il fallait faire de grosses affaires, et non ces petites-là ; que je renonçais à tous moyens, mais insistais sur la nécessité d'arrêter le commerce anglais et de n'y pas perdre de temps, et, par deux ou trois phrases fortes de culbuté, je remis l'affaire en bon train.
Chacun se rapprocha, dit son mot légèrement. Tous convinrent de la bonté généralement reconnue de mes projets, soit étendus, soit particuliers. Enfin, M. de Silhouette, qui gagnait à chaque pas, trancha et dit : « Quant à présent, il faut vous borner à votre rade d'Ambleteuse (1) ! Venez demain à huit heures. Nous verrons à réduire aux plus petits objets ! »
On badina sur ma jalousie contre M. d'Hérouville. J'insistai sur mes connaissances du port de Dunkerque et, voyant enfin clair, je pris aussi mon parti : 1^ de me défaire de tous projets d'argent et de ne me plus mêler des moyens ; 2^ de me restreindre à la partie de mon commandement et de ma rade ; 3*^ de chercher à entamer et à me rendre utile, pour ensuite être chargé de Dunkerque, et encore de plus. Malgré les refus et difficultés, je sortis très content d'avoir, par un coup de force, remis l'affaire.
{{) Ambleteuse, bourg du Pas-de-Calais, à 11 kilomètres au nord de Boulogne.
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Je revins prendre mon chocolat chez moi, et je retournai ensuite à Paris où, étant monté chez moi pour ouvrir mes lettres, j'appris, par un compliment de condoléance, la mort de ma pauvre tante Mlle de Buire. Peu de personnes avaient mieux mérité qu'elle Testime et le respect publics. Ma mère fut bien touchée. Je restai à la consoler. M. Le SaiTre était chargé de tout, pour ne pas manquer la belle terre du Quesnoy qu'elle avait donnée à ma mère.
Le l**" avril, dimanche de la Passion, après la messe, je partis pour Versailles, au rendez-vous que m'avait donné M. de Silhouette. Il prit la plume et me demanda, en honnête homme, mon dernier mot, et de ne lui dire que le nécessaire, le plus pressé, et d'en mettre les estimations au juste, me faisant sentir qu'il valait mieux faire peu que rien. Sans y être préparé, mais ayant, heureusement, tout bien dans la tête, je lui dictai plus d'une heure, d'abord, tout le nécessaire et les estimations pour mettre ma rade en sûreté. Gomme il vit que je réduisais au juste et que j'étais au fait à fond, il prit, à mon grand contentement, un autre papier et y mit de môme le nécessaire pour creuser le port de Dunkerque, exigeant que je le fisse sans jetée.
Je fis faire note, pour ma décharge, qu'il y aurait des risques et que, pour le bien faire, il fallait deux millions et demi, mais, comme il ne s'agissait que d'emporter les bancs à la main et draguer à la main le banc de l'entrée, je me restreignis pour chacun des articles, sur lesquels il disputait en grand connaisseur, à demander 60.000 livres pour emporter les bricaillons du port, 60.000 livres pour ceux du chenal, 30.000 livres pour essayer différents moyens et emporter le banc de l'entrée, et 10.000 livres pour reformer un banc de glaise d'échouage de vaisseaux, comme Tautre guerre. Pour ma rade 800, pour l'ancienne batterie de bombes 12.500, pour les batteries et retranchements de la pointe des Rochettes ; 17.400 pour les batteries et retranchements de la pointe des Oies, et 3.000 pour baraquer, à Ambleteuse, un bataillon : en tout, 33.700 livres pour la défense de ma rade et la rendre assurée, et 160.000 livres
pour curer, à main d'homme, le port de Dunkerque, pour y faire entrer des vaisseaux dans trois mois. Depuis, je demandai de pousser à 50.000 livres pour ma rade, et à 200.000 pour le port de Dunkerque.
C'était une rude réduction de quatre millions; j'étais, cependant, très content, car c'était engrainer par du certain (jui, s'il réussissait, devait forcer à faire le reste.
Au sortir de chez M. de Silhouette, il fallut aller souper, car il était près de onze heures, et je tombais de besoin. J'allai souper chez M. Berryer, à qui je dis que tout allait bien. La nuit, je fis encore un effort assez grand, qui fut de tout écrire de mémoire et de me rappeler tous les articles que j'avais dictés à M. de Silhouette, et de les mettre en ordre. J'y passai une partie de ma nuit.
Le 2 avril, j'achevai de mettre, à Versailles, toutes mes estimations et états en règle ; ensuite, je retournai à Paris où je donnai à recopier mes mémoires.
Le 3 avril, comme de Rheims (1) me rapportait mes copies de l'affaire d'Angleterre, et que je la repassais, le soir je reçus par un exprès, une lettre très flatteuse du maréchal de Belle-Isle, qui m'invitait à venir, le lendemain, travailler avec lui sur le port de Dunkerque. Je vis, alors, que l'affaire prenait partout, et que Ton ne serait plus si embarrassé des moyens de m'en charger, car ou craignait toujours de déplaire à quelqu'un, quoique je fusse d'accord avec tout le monde.
Le 4 avril, je travaillai longtemps, avec un graveur, sur la carte de France. Je convins de tout avec M. Laurent (2),
■1) De Rheims, secrétaire du prince de Croy.
['2} Pierre-Joseph Laurent, né en 1713, à Aubercliicoiirt (arrondissement de Douaiy, était le troisième fiLs de Jaciiues Laurent, ùclusier àBouchain.
D'abord écliisier comme son père, il devint bientôt, grâce à ses aptitudes pour la mécanique, un ingénieur de premier mérite. Chargé du dessèchement des marais de la Flandre française et du Hainaut, il facilita, déplus, la navigation de la Scarpe, améliora le*^ forlilications de Valenciennes, exploita les mines de Pompeau, et devint associé régisseur de la compagnie des mines d'Ânzin.
Il avait épousé Suzanne Darlot, dont il eut Pierre-Charles Laurent, marquis de Villedeuil, qui fut ministre de Louis XVI, et mourut en 1773.
pour l'affaire des charbons, qu'on assurait devoir finir le lendemain. Je partis à trois heures de Paris, et je vins chez moi, à Versailles, arranger mes papiers et faire un mémoire préparatoire au travail que j'entrevoyais que j'allais faire.
Le maréchal de Belle-Isle, qui était avec M. de Vaux (lequel était sous la remise, comme M. le prince de Soubise, et qui restait attaché, pour les côtes, au Maréchal) — le Maréchal me dit qu'il n'avait pas le temps de couler à fond avec moi, qu'il me priait d'aller chez M. de Crémilles, lire avec M. de Vaux les réponses de M. Lebeuf au mémoire de M. d'Hérouville (1); que lobjet était de faire, sans jetée ni grande dépense, entrer au plus tôt des vaisseaux dans Dunkerque (2) ; qu'on avait confiance en moi ; que j'allais débrouiller tout cela chez Crémilles, et que je m'y rendisse, sans faute, samedi avant le Comité.
Nous y allâmes avec M. de Vaux et les papiers : malgré une grande fluxion sur les yeux, M. de Crémilles nous donna trois heures. On lut toutes les réponses de M. Lebeuf qui, comme moi, voulait la main d'homme. En gros, j'opinai pour M. Lebeuf, mais je fis voir, avec force, la supériorité de mes moyens, et ces deux messieurs furent frappés de mes raisonnements, et opinèrent pour qu'on me laissât faire. L'embarras fut de décider en quelle qualité. Je représentai que je ne pouvais pas y aller en aide de camp ou homme à projets, à qui on dirait : « Que vient-il faire? » M. de Grémilles dit qu'il ne voulait pas qu'on me donnât d'ordre pour commander; que cela serait ridicule. Sur quoi, je me levai brusquement et dis que je renonçais à tout, ne voulant pas me crever pour faire une besogne sans mission, ni titre, où je ne serais pas écouté, mais bafoué. M. de Vaux trouva un expédient : c'était de me donner des lettres de service, outre ce que j'avais, pour être employé en Flandre, une lettre à
(1) Par là, je me trouvai presque juge de ce qui m'avait domié tant d'inquiétude. {Note de r auteur. )
(2) Ce qui me fit voir qu'on goûtait et entamait, sans me le dire, mes projets — du moins cela en avait bien l'air I {Note de l'auteur,)
moi qui établît ma mission, et des lettres fortes d'avis des deux ministres, à toutes les personnes en place.
Il parut goûter cet arrangement, et je vis qu'on les avait chargés de me tâter là-dessus.
Le 5 avril, je restai à Versailles toute la journée, sans m'habiller, à travailler à mon aise dans mon appartement.
Le 6, M. de Silhouette m'ayant donné rendez-vous, je m'y rendis à quatre heures et, en un instant, je fis plus de besogne qu'en bien des mois. Il se chargea de mes papiers et de les présenter et appuyer, le lendemain, au Comité.
Le soir, au sortir du Conseil, je vis le Maréchal qui me dit gaiement : « A demain, onze heures! » Je parlai ensuite à M. de Choiseul à qui je dis que, si Ton voulait de moi, il fallait m'employer honnêtement. Il me répondit que c'était son avis et qu'il l'avait dit hautement au Maréchal. En elTet, c'était lui, au premier Comité, qui avait dit qu'il fallait me faire lieutenant général de marine, et me laisser faire.
Ensuite, je vis le prince de Soubise qui me dit : a J'ai opiné pour qu'on vous laisse maître de vos sommes, et il a été décidé de vous charger de tout, au dernier Comité, un quart d'heure après que vous aviez marqué votre jalousie contre M. d'Hérouville ! »
J'avais été consulter, devant, M. de Fumeron, qui m'avait dit que cela était tout simple, qu'il n'y avait qu'à lui donner un mémoire des objets, et qu'il dresserait un ordre du Roi pour me donner toute l'autorité nécessaire. Ainsi, après tant de difficultés, tout s'arrangeait au mieux, et donnait bonne espérance pour le lendemain.
Le 7 avril, je me rendis au Comité indiqué. On m'y fit entrer de bonne heure. Je montrai, sur ma carte, mes projets pour la défense de ma rade, que M. le Maréchal baptisa la rade de Croy. Il craignit de ne pouvoir me donner toute l'artillerie que je demandais. D'ailleurs, on approuva fort, et Ton fit valoir le service que j'avais rendu en établissant ce nouveau refuge de vaisseaux. M. de Silhouette, qui connaissait le tout, Tappuya surtout infiniment.
Je passai ensuite à Dunkerque. Je proposai mes moyena
pour faire, en trois mois, entrer les vaisseaux de 64 dans le bassin. Je proposai et lus le bon du Roi. On l'approuva, mais M. de Choiseul dit que je me bornais, par là. J'aimais mieux me borner et savoir sur quoi compter. Mais, comme M. de Silhouette avait le pareil et tous mes papiers, et s'en était chargé, je repris le mien, fâché de ne pas voir finir ce bon.
On parla de la comptabilité. M. de Silhouette dit qu'il prierait ses trésoriers généraux des fortifications de me faire remettre ces fonds sur mes ordres. Quoi qu'il opinât pour que j'eusse un ordre du Roi pour tout cela, MM. Berryer et le maréchal de Belle-Isle dirent qu'une lettre du maréchal, delà part du Roi, faisait un ordre, et qu'il arrangerait cela avec Crémilles. Sur quoi je lui dis que j'avais été peu content de lui, sur cet article. Enfin, tous convinrent qu'il fallait m'en charger en chef, et me laisser maître, tant de ma rade que des ports et rades de Dunkerque, relativement à mes autres projets.
Sur quoi, avec feu et enthousiasme, je proposai, entre autres, de joindre, au n<^ 8 de marine, le n®6 de terre, surtout Gh. (l) par où je faisais un tort de deux cents millions aux Anglais. J'ajoutai que la chose n'était pas très difficile, mais que je n'en étais guère d'avis, à cause des millions qu'il faudrait comptant ; que je me restreignais au n**8 de mer, qui ne coûtait rien de plus que les fonds faits et où je ne risquais que deux vaisseaux de 74 et quatre de 64, pour en prendre le quadruple et un nombre étonnant de marchands. M. de Silhouette proposa de brûler simplement dans la dune. J'appuyai contre, disant que ce ne serait pas cela qui ferait crouler le crédit de Londres ; qu'il fallait des vaisseaux de ligne dans la Manche et débuter par un coup d'éclat. M. de Choiseul, ou vrai ou faux, pour cacher son jeu, soit qu'ils eussent des vues opposées, ou que cela fût déjà résolu d'après mes premières propositions, m'interrompit en me disant que cela était impossible, qu'il n'y fallait pas songer, mais bien au petit brùle-
vl) Sic, dans le texte. Il s'agit sans doute de Cherbourg.
ment. Je me retournai, en disant au Maréchal que, dans six semaines, environ, dès que les deux opérations de ma rade et du port pourraient être en état, je demanderais à venir quatre jours, ce qu'il approuva.
Sur tout cela, y ayant d'autres matières à traiter, je finis par faire voir que, de Dunkerque, on peut faire mieux que d'Amsterdam, et je me retirai bien content; mais j'aurais voulu voir quelque chose de signé.
Le 8 avril, dimanche des Rameaux, je vis, chez le Roi, le Maréchal et M. de Silhouette que j'abouchai ensemble. M. de Silhouette lui dit qu'il croyait que c'était à lui, Maréchal, à faire le bon de 250.000 livres. Le Maréchal s'en<5hargea et me dit qu'il avait déjà fait partir, le matin, les lettres pour moi, et que tout était arrangé. Je courus chez moi prendre le bon et le mémoire en espèce de bon pour m'en charger, et je les remis au Maréchal, qui les mit dans le portefeuille, pour le surlendemain.
Ensuite, je fis appeler de Vaux en particulier. Il m'était tout dévoué. Il me dit qu'il avait fait les lettres dont il m'avait montré, la veille, le commencement ; qu'elles étaient parties toutes deux ce matin-là ; que tout était fait au mieux et qu'il ne me restait qu'à régler avec le Contrôleur général la remise des fonds ; qu'il allait, ce soir-là même, me faire faire des lettres de service pour la Flandre (je les reçus le lendemain), sans préjudice de tout ce que j'avais déjà, et que Ton arrangerait une lettre pour moi, qui ferait mon ordre.
Ce matin-là, je vis le Maréchal, chez Mme de Pompadour, tenir très ferme l'ordonnance de service des âges et la suppression des bons, disant devant elle que, de son bail, il n'y en aurait pas, qu'il en avait même fait défaire. On disputa pour un qu'il dit qu'il passait parce qu'elle l'assurait que le Roi l'avait décidé alors, mais qu'il ferait son temps et n'en passerait plus. Je vis, de cette curieuse conversation, avec quelle fermeté et dignité le Maréchal menait les choses, et qu'il se soutenait par sa propre considération. Il me parut que la Marquise le considérait et ne le voudrait pas culbuter.
Ma grande affaire des charbons avait été presque jugée le
jeudi précédent, après de grands débats, et mal, quoiqu'en m'accordant tout, en apparence, mais renvoyant à afficher permission à chaque particulier qui aurait un certain terrain, d'extraire en six mois sur son terrain, ce qui culbutait tout. On avait remis à un bureau extraordinaire, le jeudi saint, pour décider l'étendue des particuliers. Ainsi, j'avais bien besoin d'y aller donner un grand coup de collier.
J'employais trois jours à remettre cette importante affaire en meilleur train. Nous eûmes le bonheur, M. Laurent et moi, à force de parler et d'appuyer sur des moyens solides, de regagner MM. de Marville, de Sauvigny et même M. de Cotte, notre rapporteur. Ce furent de grands coups. Les ayant finis, je courus à Versailles où je trouvai, chez le Maréchal, M. de Courteille et M. de Trudaine. Je fis donner, par le Maréchal, un bon coup de collier, et, ce qui fit un coup décisif, c'est que j'eus enfin, avec M. de Courteille, un long entretien, ce que je n'avais jamais pu avoir. Je le battis sur plusieurs points importants, et il me promit de s'en souvenir, le lendemain.
Je retournai, la nuit, et j'allai à l'office du Jeudi saint aux Carmes, pour savoir l'issue du dernier bureau. M. Laurent, qui y attendait dans l'antichambre, vint me dire qu'enfin tout allait mieux que nous n'avions espéré, que nous avions l'exception sur les charbons et une étendue honnête pour quarante ans (1) ; qu'il n'y aurait pas d'affiche actuelle, mais seulement une signification six mois d'avance aux seigneurs qui auraient une étendue suffisante. Il n'était plus question des particuliers.
Au sortir de dîner, nous fûmes chez M. de Cotte (2) pour pousser la rédaction de l'arrêt, et chez M. de Montaran (3) nous instruire des détails. Le surlendemain, M. Laurent, avec
(1) Nota : c'élttil dix ans dej^lus que je n'avais demandé, et qu'on m'avait accordés par considération pour moi. (Noie de Vauteur.)
{•2) Jules François de Cotte, né en 1721, maître des Requêtes depuis 1738^ intendant du Commerce et président au Grand Conseil en 1768, avait épousé, en 17 il, Anne Claude Mouslier.
(3) M. de Montaran était maitrc des Requêtes depuis 1743 et intendant du Commerce.
MM. de Cotte et Trudaine, rédigea Tarrêt. M. Laurent obtint qu'il n*y aurait que les seigneurs qui auraient 1.000 toises de suite sur les veines, et que Ton mettrait Texemption des droits de charbon comme les entrepreneurs actuels en jouissent.
Je suivis, avec notre avocat, sur ce pied, de sorte que l'arrêt fut presque aussi favorable que nous le désirions, et, par conséquent, une affaire à nous procurer environ dix mille francs dé bénéfice par sol, ainsi trente mille francs pour moi, ce qui valait bien les peines que je m'y était données.
J'appuyai toujours, vis-à-vis de la compagnie, de s'accommoder avec tous les seigneurs, rien n'étant sûr au Conseil, car, dans le cours de cette affaire, je vis que, sur un bureau de neuf ou dix personnes, il y avait six ou sept systèmes opposés, tous de la dernière importance, savoir que tout appartenait au Roi seul, que tout appartenait aux seigneurs haut justiciers, que tout appartenait à chaque foncier ou propriétaire, qu'il n'y aurait que ceux qui auraient une certaine étendue, qu'il fallait des concessions et des règlements, qu'il n'en fallait aucun et la liberté indéfinie (système très à la mode, alors), que les coutumes devaient être suivies, qu'il n'y avait que le Droit romain à suivre; enfin, une si grande diversité d'opinions qu'ils s'égosillaient et s'entre-battaient continuellement.
De quoi je conclus qu'il ne peut rien y avoir de réellement fixe dans un état monarchique, où tout dépend du plus ou moins de nerf et de la façon de penser du premier mobile.
Cette importante affaire étant finie, je revins à la suite de l'autre grande affaire d'Angleterre, qui, pour lors, se réduisait à Dunkerque et à ma rade.
Le 14 avril, j'attendis toute la matinée chez le Maréchal. M. de Silhouette y arriva et y fut longtemps. Enfin, on me fit entrer, et je les trouvai ensemble dans l'arrière cabinet : le Maréchal me fît voir le bon du Roi, et je remarquai qu'il l'avait mis sur celui que j'avais donné. Ainsi, j'en avais le modèle : il portait que le Roi agréait qu'il fût pris, sur des fonds d'extraordinaire, 200.000 livres que j'emploierais au
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port de Dunkerque et 50.000 pour mettre la rade de Croy en état de défendre des vaisseaux, le tout en conformité des projets donnés par moi. Ils me témoignèrent la plus grande confiance. Voyant cela, je pressai d'accorder les 245.600 livres que j'avais réglées en mettant tout au plus bas et au plus nécessaire, avec M. Berryer et M. le Maréchal, car il fallait toujours que je travaille avec les deux, n'étant pas décidé auquel, ensuite, Dunkerque resterait.
Le 18 avril, je pris mon chocolat chez M. de Grémilles, à qui je m'ouvris un peu. Je le vis, le soir, entrer dans un Comité qui dura quatre heures. lime dit, auparavant, de bien prendre garde de me tromper, de ne pas trop présumer de ses forces, d'être bien sûr de ce que j'avancerais pour ma rade; que cela était de la dernière importance. M. le duc de Choiseul m'avait dit, une heure devant, que c'était ma rade qui l'affectait, qu'on la contredisait, affirmant que mon artillerie ne la pourrait soutenir que de trop loin, qu'il ne fallait ni brulôt, ni la dune, ni petit coup ' qui pût donner le moindre éveil ; qu'il fallait que ma rade pût contenir un grand nombre de navires, à l'abri des ennemis, et d'être brûlée : tout cela me fit songer à l'idée de l'homme de M. de Rothelin, de Tamas des bâtiments à rames pour profiter d'un calme, ou autre semblable, et je me ressouvins du prétendu mot de M. de Ghoiseul : « qu'il fallait prendre l'Irlande ou un grand coup, qu'il lui fallait un grand coup », et l'abbé de la Ville, qui était son grand conseil, me dit aussi alors qu'une grande descente était ce qui culbuterait le plus leur commerce. Je lui fis voir, sans le lui persuader, le contraire, et que c'était par la mer, et en prenant leur flotte, surtout la Tamise : il dit que ce n'était pas celles-là qui les occupaient le plus.
Je travaillai ensuite avec M. de Silhouette qui me dit que c'était les bancs de bricaillons qui l'occupaient le plus ; qu'il fallait s'attacher à cela et lui en donner des nouvelles ; que, dans le grand Comité de M. d'Hérouville d'où l'on sortait, il n'y avait rien qui me gênât, que je ne devais pas craindre qu'on fit rien de hasardé, car je lui en laissai voir ma crainte. M. Berryer me dit, ce soir-là, avec un air de mystère :
« Allez toujours votre train I » Ce soir-là, chez M. de Silhouette, je commençai à régler un peu mon argent. Il me promit 100.000 francs en mai, et 50.000 par mois à M. Lebeuf, et me dit d'en faire signer le bon.
Sur quoi, le 19 avril, j'allai donner au Maréchal l'état des 245.600 livres que nous avions réglées ensemble et avec M. Berryer, et un bon, prêt à signer, de la même somme. Il mit le tout dans son portefeuille, promettant de le faire signer à son premier travail, qui était pour le 21 avril. Par là, je vis qu'après quatre mois d'un travail immense et bien des vicissitudes, j'étais venu à bout de faire retravailler à Dunkerque, et d'y faire employer, tant par moi que par M. Lebeuf, 445.600 francs, et 50.000 pour la défense de ma rade. Ce n'avait pas été sans peine !
Le Maréchal me dit de faire tout ce que je voudrais, de revenir quand je voudrais et quand j'entreverrais le vrai des choses et le temps de leur fin, et ce qui serait possible ou non. M. d'Hérouville médit, le lendemain, sur cet objet, que, surtout, il fallait, en honnête homme que j'étais, les instruire au juste du possible et du vrai, cela étant de la dernière importance.
Je vis M. Pellerin, avec qui j'arrangeai les lettres de la Marine, et M. le prince de Soubise qui appuya aussi sur l'emportement des bricaillons. Je vis qu'en leur demandant le succès tous les huit jours, je leur ferais plaisir, et que cela ferait l'histoire du jour, car on tournait tout du côté de l'Angleterre.
Je vis Mme de Pompadour, qui me dit, avec un air de mystère qui me fit voir qu'elle savait le grand projet de MM. d'Hérouville et de Ghoiseul, et qu'il y en avait un réellement fort sur le tapis : « Vraiment, dépêchez-vous bien fort! » Je la priai de m'aider pour pousser la remise des premiers fonds, et que je la prenais à témoin si c'était ma faute, et si tout cela n'aurait pas été fait trois mois plus tôt, si Ton m'avait un peu secondé. Elle me parut regarder tout cela comme très utile, relativement aux grands projets qu'on méditait.
Le 20, je m'assurai des rendez-vous et je pris congé du Roi, le soir.
Le 21, de grand matin, je me remis en quête des Ministres. Dès neuf heures, je vis M. le duc de Choiseul qui m'entretint et me tâta sur les moyens de prendre l'Angleterre sans vaisseaux de guerre, me déclarant que notre Marine ne voulait pas tàter de la MaDche,mais qu'ayant deux points, on pouvait passer : la France un, et, je crois, Portsmouth ou Tile de Wight, ou autre, qu'ils comptaient prendre ; qu'alors on pouvait, la nuit, par la quantité de bâtiments — malheur à ceux qui périssent! — échapper et entretenir communication et rafraîchir l'autre point. (Par là, j'entrevis le fond du projet de M. d'Hérouville.)
Je lui représentai que l'on ne pouvait rien faire de solide sans Marine. En fait de mer, que la moindre frégate allait passer sur le corps de mille barques, si le vent l'aidait ; que tous projets de cette espèce demandaient à être très pesés et n'étaient guère praticables. Je vis que je ne l'ébranlais pas. Il me pressa de mettre toujours Dunkerque et ma rade en état. Je lui représentai que je ne pouvais promettre que de faire, en trois mois, entrer du 64 désarmé à Dunkerque, et, pour ma rade, qu'elle n'était qu'une bonne protection, qu'il ne fallait pas compter dessus plus que je ne la faisais valoir moi-même. Enfin, je sortis, entrevoyant bien des choses.
De là, je fus chez M. de Silhouette, puis chez le Maréchal de Belle-lsle, avec qui je trouvai M. de Crémilles disputant et jurant sur mon état de troupes et de canons. Je le fis, non sans peine, revenir sur la carte de ma rade, qui était toujours au-dessus du paquet des cartes. Je fis renvoyer le tout à M. Dubois, avec qui je m'entendis. Je vis que le Comité de M. d'Hérouville allait commencer. Je traînai pour voir sil'onne voudrait pas m'y laisser, mais M. d'Hérouville en éloigna. Je lui vis un gros mémoire et, entre autres états, celui des canons nécessaires. Par là, je vis bien que l'entreprise était considérable, et, apparemment, Portsmouth. J'attendis jusqu'à ce qu'étant tous rassemblés, je leur demandai s'ils n'avaient plus rien à me dire, et si tput ce que chacun m'avait dit en
particulier, était comme dit par le général, et comme si j'eusse des instructions écrites (je voulais mes sûretés).
Ils me dirent qu'oui, et, sur ce, je partis, laissant à M. d'Hérouville le champ libre. Il occupait tout le conseil, depuis son retour. J'appris que M. de Ghevert(l) restait pour être employé, au besoin, vers Saint-Omer. Ainsi, je vis tout le plan qui s'arrangeait (Dieu veuille qu'il soit sage!) et je remarquai, au moins, une union étonnante dans tout le Conseil, qui ne faisait réellement qu'un, et que comme une bonne famille qui ne cherche qu'à s'entr'aider. Gela n'a, peutêtre, jamais eu d'exemple, au point où cela était, et on le devait en partie à l'esprit de conciliation, de souplesse, du Maréchal, (en quoi je cherchais àrimiter),etaussi à la considération que tous les autres lui portaient, et qu'on devait à ses lumières et à la droiture de ses vues, car c'était le meilleur homme du monde, et qui avait des principes. Il me dit, entre autres choses, qu'il allait, le lendemain, faire ses Pâques à Saint-Sulpice. Il n'y manquait jamais, ayant de la vraie religion, et, je crois, du vrai patriotisme, mêlé avec une grande ardeur et une grande ambition.
Etant là avec tous les ministres, je les entendis parler de différentes choses. Je vis, entre autres, qu'il y aurait de l'argent pour les garde-côtes. M. Berryer dit à M. de Silhouette que l'affaire d'argent qu'il venait de faire lui paraissait d'autant meilleure, qu'il connaissait un fermier général qui en était content, attendu que le Roi entrant dans la moitié des profits, ils seraient plus assurés de leur besogne. Cette affaire d'argent — lapremière de M. de Silhouette, portait sur les fermiers généraux et ceux à qui on avait donné des croupes dessus, qui étaient tous supprimés, et sur la suppression des pensions, ce qui culbutait bien du monde. C'était un manque de parole total du Roi, qui ôtait ce qu'il avait donné. Sous cette vue, cela devait diminuer la confiance, mais, pour la noblesse ou le peuple qui n'y avait rien ils étaient bien aises de voir prendre sur les fermiers géné-
(l) François de Ghevert (1693-1769), brigadier en 1741, maréchal de camp en 1744, lieutenant général en 1748.
raux et sur les pensions qu'on avait fort multipliées. C'était un système qui paraissait en attirer un autre. Le tout devait produire d'abord 62 millions et un bon courant.
Je dis un mot au maréchal de la compagnie pour mon (ils. Il dit qu'il fallait seize ans, que les campagnes ny feraient rien. Je loi rappelai la lettre aux Inspecteurs, des quinze ans. Il me dit : « Ce qui est écrit est écrit! » Cela me parut venir de ce qu'il Pavait oubliée, mais qu'il ne la renierait peut-être pas, quoiqu'il fût bien à craindre qu'il tint aux seize ans faits, ce qui nous perdait tout.
Tout ce que je pouvais faire à Versailles étant fini, et môme assez bien, je revins chez moi écrire ceci.
Je partis de Paris, le 23 avril 1759, pour aller établir les travaux maritimes de Dunkerque et delà rade de Croy
Arrivé à Versailles le 20 juin, de bon matin. Très bien reçu du Maréchal. Le Roi ne revient que le soir.
Le 21, souper chez Mme de Pompadour. Tous les ministres. Le Roi, quoique bien content, ne me donne qu'un grand coup de tête, ou révérence de contentement; son changement.
Le 22. Le comité manqué, à cause de M. de Starhemberg. On croit à un armistice. Nous restons, MM. de Crémilles, de Vaux, et moi, en apparence en dedans, mais à rien qu'à politiquer état de l'Europe. Humeur. On ne m'écoute pas. Je ne fais qu'entamer le banc. On travaille en l'air, hors le Maréchaly qu'on n*écoute pas.
Le soir à Paris, voyant tout manqué pour ce voyage là.
Le 23, chez M. de Janssen avec mon fils, et chez Mme de
^1} Après être passé à Boulogne et à Calais, M. de Croy arrive à Dunkerque, où il met en train les travaux, avec l'aide de M. du Barail, commandant du pays, et du direcleur du génie M. Lebeuf. 11 s'abouche aussi avec les autorités civiles, auxquelles il lit une lettre du maréchal de Belle- Isle mettant à sa disposition une somme de 2o0.000 livres, dont 50.000 pour la rade de Croj-, outre 245.600 livres destinées à la direction du génie.
Travaux divers. Dragueurs de la rade. Projet relatif à renlèvement du banc de la Salle. Visite du chevalier de Mirabeau, achèvement de la tour de Croy, etc.
Beuvron. J'y trouve Beauteville (1) qui me met au fait de M. d'Aiguillon par hasard, et m'exposa nettemeat le projet de l'Ecosse, ce qui m'ouvrit les yeux pour tout le reste.
Le 24, matin, jour de Saint-Jean-Baptiste, après la messe à Versailles, on me remet. Dîner curieux avec M. de Biron, à la Butte, chez M. de Crémilles, et état des choses. Nous en jugeâmes bien et d'une manière intéressante.
Le 25, je travaille avec leMaréchalet le prince de Soubise en détail, et prépare pour le Comité. Le soir, à Paris.
Le 26, au superbe jardin de M. de la Boissière, chefd'œuvre de l'art, et chez M. de Séchelles (tout passe!)
Le 27, à Ivry, chez M. le Premier, avec Maurice, qui me donne de bonnes connaissances d'Angleterre. A notre jardin. La pluie et retour à cheval, au grand trot, avec mon fils, le tonnerre et le déluge sur le corps, dont il ne fait que rire et bien juger, délice pour mon cœur. Le soir chez M. de Rothelin.
Le 28, matin, à Versailles. J'arrange le Comité. Travail avec le prince de Soubise, et tout s'arrange. Je prépare, avec M. d'Hérouville, qui revient du Havre, d'essayer, avec MM. de Puységur et d'Arsy(2), les bateaux. Je raisonne bien avec eux. Détail du bateau. L'essai réussi des chevaux. Ils devraient Tétre tous.
Le 29, le Comité, où je coule à fond en abrégé, et où je suis écouté et goûté. Le soir, grand travail chez moi, curieux, avec M. d'Hérouville, et, de là, chez le Contrôleur général, et souper chez Mme de Pompadour, qui chante mes louanges. On me marque le contentement le plus flatteur, et du plus haut. Belle, flatteuse et rude journée pour le travail.
Le 30, encore un peu au Comité. Je forme tous les modèles de lettres. Nous sommes d'accord avec M. d'Hérouville. Grand travail curieux avec Dubois. Le soir, dernier travail avec le
(1) Pierre de Buisson, chevalier de Beauteville, brigadier en ITiT, maréchal de camp en 1749, lieutenant général en 1762.
(2) Louis, marquis de Gouy d*Arsy, né en 1717, brigadier en 1747, maréchal de camp en 1759, avait épousé, en 1749, Anne-Yvonnette-Marguerite- Esther Rivié.
prince de Soubise, d'Hérouville et Puységur, où Ton me montre tout. Difliculté du débouché de l'armée et de l'endroit à descendre. Je vais tout préparer. Travail avec le Maréchal pour mon avancement, celui de mon fils. En prenant congé de M. Berryer, il s'ouvre à moi en me disant: « Il faut les laisser aller ; on saura les arrêter au bout. On peut très bien hiverner en Ecosse et, de tout ceci, faire une paix plus que passable î » Tous mes points remplis. Marquer toutes les notes des choses que j'avais projetées. Détail de la grande réussite de mon voyage.
J'écris, le soir, ceci, soupe chez moi, et vais, la nuit, à Paris.
Le dimanche l®*" juillet, j'arrange tout, dans ma famille. Je rassure ma mère en lui laissant par écrit qu'elle s'arrange pour aller, trois jours après, s'établir à Ivry. Mon fils fait son paquet. On me remet la belle carte de Hainaut qui me coûte 400 livres, Mme de Guerchy vient me gronder fort d'embarquer mon fils unique.
Le 2 août, je pars en chaise de poste à deux, avec mon fils. Nous arrêtons à Chantilly où je lui montre l'orangerie, les carpes. Nous couchons à Breteuil, mon fils si raisonnable qu'il ne gêne en rien.
^1) Dans les pages suivantes, que nous ne reproduisons pas parce qu'elles s'éloignent de notre cadre, on voit à quel point était active l'existence de M. de Croy, qui n'hésitait point à payer de sa personne, dans l'exercice de ses fonctions, par exemple à sauter dans la vase pour aider au Icuicement d'un navire, à grimper dans la hune avec son fils, pour inspecter rhorizon.
On vient de voir, en effet, qu'une descente en Angleterre était à l'étude. Aussi les visites des grands chefs sont-elles fréquentes, à Dunkeniue. Dans le courant de juillet, M. de Croy reçoit MM. de Puységur, d'Arsy et de Soubiso. Les fêtes se succèdent, non moins que les visites au port, les essais de tir, les lancements de navires. Après leur départ, il est obligé de demander 115.000 livres à la Cour pour ses travaux. On lui en accorde 100,000.
A la lin d'août, le Begon, premier vaisseau de guerre sorti du port de Dunkerquc, est lancé avec l'aide du fameux corsaire Thurot, qui se montre impatient de mettre à la voile avec quelques frégates, malgré les seiie vaisseaux ennemis qui bloquent l'entrée du port. Il hésite, cependant, à
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Le 11, j'allai à Versailles, redoutant ce voyage, car mes objets principaux étaient ma nomination de lieutenant général en 1759, et l'avancement de mon fils.
On me dit, en arrivant, que le Maréchal était chez Mme de Luynes. Je craignais de le voir, après la manière trop forte dont je lui avais écrit, quoique j'y eusse mêlé l'adresse et les sentiments que je savais propres à le toucher (1). Enfin, je pris mon parti, et j'allai droit chez Mme de Luynes, résolu de bien faire le fâché et de crier le plus haut. Je le trouvai qui y faisait sa partie. Mme de Brienne, dont le fils était brigadier employé avec moi (2), me mit sur la voie pour le voir tant que je voudrais, dont je vis que Mme de Luynes se faisait un plaisir, comme on me l'avait dit. C'était beaucoup, car, l'année de devant, je n'avais pu le voir. Après la partie, je me tins réservé. Il vint à moi me dire quelques mots. Je répondis avec réserve, en homme fâché. Quand il sortit, je lui parlai dans l'antichambre et, après, pour l'apaiser, lui avoir fait excuse de ce qu'il pouvait y avoir eu de trop fort dans> mes lettres, je lui parlai au plus fort, comme très piqué, et je lui remis un mémoire que j'avais fait exprès, la veille, à Paris, et dont je joins ici la copie, qu'il lut* avec
cause de la uiorle eau; des murmures se font déjà entendre dans la ville, .quand, le 15 octobre, à l'entrée de la nuit, il se décide à partir.
Le plan finalement adopté pour la descente en Angleterre était celui de MM. de Croy et d'Hérouville : les vaisseaux alliés, partis de Cadix, de Rochefort et de Brest, devaient se réunir dans le Morbihan, d'où le maréchal de ContUms, sortant tout à coup, eût dégagé M. d'Aiguillon, qui eût opéré son débaniueuient à Portsmouth. En même temps des diversions eussent été tentées, partant du Havre et de Dunkerque. Ce projet eut le sort de tant d'autres du même genre.
M. de Croy se rend à Calais le 3 décembre, et rentre à Paris le 9.
(1) En réponse à une lettre où le maréchal ne lui laissait aucun espoir d'avancement immédiat pour lui, ni pour son fils, M. de Croy, désespéré, avait été sur le point de tout . abandonner et de passer c en habit gris » en Angleterre. C'est sous l'impression de' cette contrariété qu'il avait écrit à ses amis et « au plus fort » au maréchal.
(2) Athanase Louis Marie de Loménie, chevalier, puis comte de Brienne, brigadier le 10 février 1139, maréchal de camp en 1762, lieutenant général en 1780, marié, en 1757, avec Marie Anne Etienne Pizeaux de Clément, était fils de Nicolas Louis de Loménie, comte de Brienne, marié, en 1732, avec Gabrielle Chamillart de Yillette.
attention. Je vis qu'il faisait effet. Il ne se défendit que faiblement en me disant : « A quoi cela vous servirait-il ? Cela serait égal! » J'insistai ferme, et il me promit de me donner satisfaction, de sorte que nous nous quittâmes bien, et que je vis tout à coup les choses prendre une meilleure tournure, dès mon début, et mieux que je n'avais espéré.
Voyant mon affaire en bon train, je la suivis pas à pas. J'en parlai au plus fort au prince de Soubise, et je vis qu'il m'avait servi au mieux auprès du Maréchal et auprès de la Marquise qui influait généralement à tout, presque uniquement, et avec qui Tadroit maréchal de Belle-Isle, malgré sa fermeté, s'entendait mieux qu'on ne croyait, ne cédant qu à propos, lui faisant entendre ses raisons, et étant, à son âge, plus fin et plus habile courtisan qu'eux tous, avec une fermeté et une étendue de génie admirable, enfin un homme très rare et très grand homme, s'il n'en avait pas eu par trop la maladie des projets, des changements et de trop petits détails, mais il suffisait à tout et n'en avait pas encore assez, tant l'esprit de l'homme, quand il est de cette trempe, est étendu. Je l'avais toujours étudié et copié en partie, et, à rexce[)tion de son goût pour les nouveautés et les grands systèmes dangereux, j'aurais voulu lui ressembler, car c'était une des belles et grandes âmes qu'on puisse voir, et un tableau de l'ambition dans le beau.
J'allai, ensuite, chez la Marquise, d'un air triste et décidé, et je lui dis deux mots sur ce ton, mais je vis qu'elle était très bien prévenue par le prince de Soubise à qui je devais tout. Elle m'interrompit de l'air le plus gracieux en me disant que je radotais, que je n'avais qu'à me tenir tranquille. Elle ajouta: « Vous savez que vous pouvez compter sur moi. Je vous dis de vous tenir tranquille, entendez-vous cela? » En effet, je lui avais dû bien des obligations, et elle ne m'avait jamais ni flatté, ni trompé. Ainsi je l'assurai de ma confiance et que j'allais tâcher de me calmer, en en attendant les effets. Je vis, par là, plus clair que personne, et que, malgré la dureté apparente du Maréchal, elle faisait les promotions avec lui, tout cela se traitant entre eux trois, dans
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son cabinet, et que Thabile Maréchal savait tout accorder. Je vis aussi, par là, que, malgré les bruits publics, le prince de Soubise avait toujours le même crédit.
L'état de l'intérieur de la Cour était, alors, que le duc de Choiseul gagnant tous les jours, la Marquise paraissait ne pouvoir s'en passer, ce qui avait fait dire le prince de Soubise sur le côté. La sœur du duc de Choiseul qui, d'abbesse, de chanoinesse venait de devenir duchesse (1) en épousant le duc de Gramont dont la conduite avait été si extraordinaire, était femme de beaucoup d'esprit, d'une ligure touchante et intéressante. Toute cette famille était du ton le plus gai, de sorte que la Marquise, qui s'ennuyait le plus souvent, trouvant dans ceux eu qui elle avait le plus de confiance, la société la plus enjouée, s'y était livrée au point qu'elle ne les quittait plus, qu'elle allait manger trois fois la semaine chez M. de Choiseul, ne donnant plus à manger qu'au Roi, avec les plus intimes, et jamais, en tout, plus de huit personnes, elle comprise, tant par réforme (car elle était rangée), que pour vivre plus à son aise.
Paris disait que la duchesse de Gramont amusait toujours de plus en plus le Roi, et finirait par supplanter la Marquise, mais elle ne paraissait en prendre aucune inquiétude. On en badinait môme, et les plus intimes n y voyaient, disaient-ils, encore aucune apparence. Ainsi, c'était tous les Choiseul qui étaient, alors, le plus à la mode, et le duc allait au galop à la première place, s'il ne culbutait pas en chemin. Cela faisait que le maréchal de Belle-Isle avait le plus terrible parti contre lui. Ses changements et grands projets, ainsi que sa fermeté, l'avaient fait généralement détester. On dit qu'on avait mis tout en usage pour le culbuter, mais il tenait directement, par le Roi, par ses talents peu communs, son ton noble et ferme, son âge, ses emplois, et il savait, je crois,
(l; Béatrix de Chuiscul-StainYille, chanoinesse de Uemircmont, lille de Frfinçois-Josopli. mar(|nis do Stainville, et de Marie-Louise de Bassompiorre, était la sœur du duc de Choiseul. Elle avait épousé, le 16 août 1759, Anloine- Antonin de Gramont, né en 172^, brigadier en i745, devenu duc de Gramont et pair de France le 11 du même mois, par la mort de son père.
aussi, ménager à propos la Marquise, avec qui il paraissait se bien entendre, sous main.
Le maréchal d'Eslrées, dans le Conseil, était un de ceux qui parlaient le plus haut, étant ferme et honnête homme, mais je crois qu'on le laissait souvent dire. Son système était toujours contre la Marine, les Colonies, l'embarquement, et pour tout forcer par l'Allemagne. Les autres ministres jouaient peu de rôle. M. Berryer était détesté de sa Marine, par sa dureté et sa sordide économie. D'ailleurs, c'était celui qui savait travailler le plus en règle, excellent comptable, homme d'ordre, et si serré qu'il le poussait à l'excès, et ne voyait que cela. La Marine agonisait sous lui, et lui sous les autres ministres qui lui rejetaient tant de pierres qu'on le croyait à la veille d'y succomber, et qu'il aurait succombé longtemps devant, si la Marquise, qui l'avait poussé, ne l'avait soutenu. Il remettait pourtant de l'ordre dans la partie de la finance de son département, et ne dépensait que sol à sol ce qu'on lui donnait ; cela ne pouvant suffire au quart, il fallait que le reste pérît, sans que ce fût autant de sa faute qu'on le disait.
M. de Saint-Florentin, le plus ancien ministre qui fut jamais, se soutenait, en n'ayant que les détails et en ne se mêlant dans rien. Ses détails étaient immenses, ayant Paris, la Cour et tous les départements de provinces. Jamais ministre n'a tant signé, ni si longtemps, car il l'était dès l'âge de dix-neuf ans. Il me dit qu'il n'y avait rien qu'il n'eût renouvelé, et point de fonction qu'il n'eût faite.
D'après le tableau que je viens d'esquisser, on voit que c'était toujours la Marquise et le duc de Choiseul qui menaient tout, que l'alliance avec Vienne et la Russie retenaient sur bien des choses. Les avantages que l'Angleterre voulait tirer de ses progrès de toute espèce et de la culbute de nos finances retenaient sur d'autres, de sorte que, faute de pouvoir faire la paix, on continuait une guerre mal enfournée, où l'on ne pouvait rien espérer de bon, ni de se trouver, en prolongeant, en meilleure situation : ainsi les choses ne donnaient rien de bon à espérer.
Pour moi, pour suivre la promotion que je voulais emporter, j'étais toujours en course, deux jours à Paris et deux jours à Versailles. Je pressais sans cesse le Maréchal, m'étais mis dans la tète d'être mis, comme lieutenant général, dans VAlmanachroyal et, dans cette espérance, j'en avertis Téditeur, et je me donnai un très grand mouvement là-dessus. J'eus, jusqu'à la fin, espérance d'y réussir. Le Maréchal me disait, en me montrant sa poche : « Elle est là dedans ! Elle est faite, soyez tranquille ! La date y est! » Mais je voulais finir. Enfin, les derniers jours, le Roi remit le Maréchal de jour en jour, et je me tracassai plus que la chose ne valait. Le Maréchal me dit que ce serait dans la dernière semaine, et je croyais être au bout, quand, le 27 décembre, il retomba malade de son foie et, malgré son âge, on lui fit une saignée de cinq à six palettes de sang, ce qui était terrible. Aussi fut-il bien affaibli. On le crut à sa fin, et je m'en retournai à Paris avec bien de l'humeur, croyant mes peines perdues et notre promotion bien incertaine. Le grand tracas que me donna cette affaire me fit suspendre les autres, voulant en voir finir une devant. Cependant, j'entamai vivement pour les fonds de tous les misérables des provinces dont j'étais commandant, lesquelles étaient dans une misère effroyable, et que je fis connaître au plus fort. J'en parlai à la Marquise, mais elle me dit qu'il n'y avait pas de remède, pour le moment, qu'il ne fallait pas faire une paix pour recommencer le lendemain, ce qui me fit voir qu'elle n'y inclinait pas totalement. Elle m'ajouta, apparemment par un reste des maximes de M. de Silhouette, que ce n'était pas tant la guerre qui écrasait le royaume, que les dettes de l'Etat, et que le Roi n'avait pas assez de revenu, en proportion de ces dettes.
Je reviens sur mes pas pour dire l'événement qui arriva de la nomination de maréchal de France du duc de Broglie : ce fut le 20 décembre que je vis cela déclaré : il commandait l'armée toujours à Friedberg, près Francfort, soutenant de loin Giessen. On avait rappelé sèchement tous ses anciens, mais il n'était que lieutenant-général. Tout à coup, on le déclara maréchal de France, sans que je sache tout à fait d'où
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cela vint. Mais je crois que ce fut une intrigue de Cour secrète, difficile à débrouiller. Tous ses anciens se trouvèrent, par là, tout à fait renvoyés, et il y en avait pour lesquels il n*y avait pas lieu de s'y attendre^ surtout d'Armentières, qui avait toujours commandé des corps dans les deux guerres, M. de Chevert, le comte de Noailles, les ducs de Randan, de Brissac, d'Harcourt, de Chevreuse, de Chaulnes, de Fitz-James, etc, tous gens bien en Cour et qui comptaient bien sur le bâton. Il parut qu'on avait résolu de ne plus en donner par rang, mais par actions. Cela était un « avis au lecteur » pour nous autres, et, comme on ne pouvait guère espérer de mieux faire que d*Armentières et quelques autres, on ne pouvait plus se flatter de cette grûce, qui était le prix où chacun tendait, et Ton ne pouvait pas être sûr, même en faisant bien, un de vos cadets faisant encore mieux, de ne pas se trouver tout à coup renvoyé, ce qui était un sanglant coup de poignard pour ceux qui avaient de Tambition.
D'un autre côté, il faut convenir qu'il y avait vingt maréchaux de France inutiles, et que c'était avilir le grade. Le maréchal de Belle-Isle soutint le supplément d'orage que cela lui attira, avec sa fermeté ordinaire.
Ce jour là 20 décembre, notre promotion de lieutenants généraux se divulgua, mais, comme le Maréchal n'y^ avait mis que peu ou point de la Maison du Roi, il se flt une cabale terrible. Tous les capitaines des Gardes du corps parlèrent au Roi, de sorte que la publication de la promotion fut arrêtée, et ensuite retardée par la maladie du Maréchal, comme je l'ai dit.
Ce même jour 20 décembre, le prince de Soubise, entrant chez le Roi, revint à moi et, m'ayant tiré dans un coin, me dit amicalement : « Eh bien, voilà qu'il n'est plus question d'embarquement ! Voulez- vous toujours rester sur les côtes?» Je sentis d'abord que le bruit qui se répandait qu'il allait y avoir une nouvelle armée en Allemagne, était vrai. Je quittais un beau poste. Cependant, je ne pouvais rester sans servir, et je devais beaucoup au prince de Soubise. Je pris sur-lechamp mon parti de lui dire que, ne sachant rien de ce qu'on
allait faire, je ne pouvais rien dire de mon sort, mais que j'étais tout à lui et à ce qu'il voudrait faire de moi. Il m'embrassa et me dit : « Cela étant, je peux donc compter sur vous ! » Et, me laissant pour entrer au Conseil, je restai tout ébahi, me voyant enrôlé, et que tout allait changer pour moi.
Cela me trotta dans l'esprit tout le soir. J'examinai ce que nous pouvions faire en Allemagne. Je n'y voyais rien de bon à faire. C'est pourquoi je cherchai à prendre un plan nouveau de campagne pour le rendre meilleur. La première idée qui se présentait était d'écraser tout à fait le roi de Prusse, pour terminer la guerre d'Allemagne. Je sentais que ce n'était pas rintérêt de la France, mais il fallait en sortir par quelque endroit. Je me réveillai la nuit, sur les trois heures, avec ces idées dans la tête et, ayant allumé ma bougie, j'écrivis deux grands mémoires tout de suite sur les plans de campagne que je portai, le matin, à M. le prince de Soubise. Je m'efforçais surtout de faire sentir qu'il ne fallait pas grand'chose sur le bas Rhin ; que tout dépendait de réunir les forces ; que, du bas Rhin à Marburg, il y avait trop loin pour agir de concert ; que l'ennemi tenant le centre, tomberait sur celui qu'il voudrait ; qu'ainsi il fallait d'abord, sur le bas Rhin, assez de monde pour empêcher l'ennemi de passer, mais que ce qui y serait se rapprochât en partie, à mesure que la grande armée avancerait, et qu'on ne se tînt jamais qu'à une marche les uns des autres. C'est pourquoi je voulais que l'on agit par Marburg et l'autre par Fulde, ou qu'au lieu d'assembler l'armée de Soubise au bas Rhin, on l'assemblât le plusàl'improviste qu'on pourrait vers Darmstadt, et, coulant derrière l'autre, on gagnât Wurtzbourg, Meiningen, et qu'on tournât par là pour entrer en Hanovre, par derrière, tandis que la grande armée tiendrait en échec le prince Ferdinand, et, s'il ne bougeait pas pour cela, on pouvait prêter la main à M. Daun (1), qui était à Dresde, et écraser le roi de Prusse, lorsque les Russes le pousseraient de leur côté.
^1 Lt(»pul«l-Jusoitli-Marie comte de Daun, général autrichien 17Ua-n66;.
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A tout cela, le prince de Soubise me fit entendre qu'il ne fallait pas songer à écraser le roi de Prusse, qu'il fallait se borner à Hanovre seul. J'eus beau faire sentir que cela ne déterminerait pas la guerre, je vis qu'on était fixé à ne s'attacher jamais qu'à Hanovre, quoique cela n'eût déjà rien rendu, et qu'on ne voulait pas de mal au roi de Prusse. Ainsi, on s'écrasait pour une guerre fausse, qui n'avait point d'objet, carie nôtre, c'était les Colonies, et point T Allemagne, où nous mettions pourtant des armées immensément chères.
Sur ce canevas, je retravaillai de nouveau, et je donnai un nouveau mémoire au prince de Soubise, pour la Hesse et le pays d'Hanovre seul, mais toujours en cherchant à faire couler l'armée du bas Rhin par sa droite, à mesure que la grande armée avançait, pour que les deux armées se tinssent à portée des'entraiderà une marche, laissant les places garnies et un petit corps sur le bas Rhin, suffisant contre les partis, les ennemis ne pouvant s'y porter en force, quand on était supérieur à lui, prêt à le prendre par derrière, s'il voulait y aller, ce qu'il ne pouvait faire qu'en ouvrant l'entrée de tout son pays.
Le prince de Soubise prit mes mémoires. Nous en conférâmes longtemps sur les cartes. 11 était toujours pour l'entre la Lippe et la Boër, comme le plus court, et moi j'y étais très opposé, étant, parla, arrêté par Munster, Lippstadt, le Weser et ses places. Au reste, M. de Soubise me dit n'être pas sur encore de commander l'armée du bas Rhin. On disait que M. de Broglie resterait à celle du haut Rhin, mais, peu de jours après, le prince de Soubise remercia le Roi pour son commandement de l'armée du bas Rhin. Ainsi, il parut sûr qu'il l'aurait. Cependant, cela était alors vivement débattu : on disait, dans Paris, que M. de Choiseul voulait éloigner le prince de Soubise de la Cour, et qu'il était moins bien, mais cela ne parut pas, et la Marquise paraissait vouloir que le prince de Soubise commandât, parce qu'il le désirait et qu'on l'aimait.
Pour lui, malgré l'envie qu'il en avait, il était si attaché au Roi, qu'il était prêt à tout^ et à se désister, ce qui fit qu'on
le ballottait d'une manière peu agréable. M. le Dauphin voulait que le duc de Broglie (qui tenait toujours larraée campée ou baraquée dans la neige de ce rude hiver, pour garder Giessen) commandât seul toutes les armées, et cela faisait bien du mouvement, et le duc de Broglie et son frère se faisaient bien des ennemis par l'indiscrétion de leurs propos et leur rupture avec le maréchal de Belle-Isle.
Pour moi, n'y voyant pas clair, je commençai assez faiblement mon équipage, voyant beaucoup de raisons pour rester sur mes côtes, et beaucoup d'autres pour aller à l'armée, où je comptais pourtant aller.
Je suis promu lieutenant général. — Service du roi d*Espagne, à .\otre- Dame. — Questions d'étiquette. — Propositions de mariages de la part du duc d'Havre. — Le maréchal de Broglie. — Abandon, faute de fonds, du projet de créer une nouvelle armée eu Allemagne. — Grave incident de la querelle pendante entre le Roi et le Parlement. — Le comte de Saint-Germain commandant d'armée. — J'obtiens, pour mon fils, la promesse d'une compagnie. — Conversation avec le comte de Broglie. — Plans du port de Dunkerque soumis au maréchal de Belle-Isle, à M. de Soubise et à Mme de Pompadour. — Désespoir de ma mère en apprenant mon projet d'emmener son petit-lilsà Tarmée ; elle consent c\ son départ. — Formation de mon équipage de campagne. — Mort de Thurot. — Mariage des demoiselles d'Havre. — Je pars le 10 mai, et rentre à Paris le 24 décem)>re, avec mon fils promu capitaine. — Le duc d'Estissac m'offre de l'unir h sa lille. — Mort du maréchal de Belle-Isle. — Mes préparatifs de départ pour l'armée. — Mort du duc de Bourgogne. — Je prends congé de la Cour et pars, le 20 mars 1761, pour l'armée, avec mon lils. — Je reviens le 28 novembre à Paris. — Amabilité du duc de Choiseul à mon égard. — Ma déception de n'entendre point parler de ma brillante affaire de Westhoven. — Je compose un mémoire contre l'Angleterre. — La politique extérieure de M. de Choiseul. — rapprends avec colère la promotion du prince de Beauvau.
Le 1®*" janvier 1760, je me rendis, comme les autres, cher le Roi, à onze heures, en habit de l'Ordre, qui fut celui de deuil, à cause de Madame (1). C'était la première cérémonie où je me trouvais, et que j'aurais voulu éviter, étant toujours^ très touché de m'y voir sans rang, dans le seul endroit où je le cédasse, dans les cérémonies, aux ducs, l'ayant évitée jusque-là. Mais il avait fallu y passer ; ainsi, je tâchai de secouer cela.
Le Roi tint chapitre et nous proposa M. de Choiseul, son ambassadeur à Vienne (2). Il paraît demander l'avis, on opine du bonnet, puis on est appelé suivant son rang et, se mettant en dehors en deux rangs, les derniers devant, la procession part pour l'église. C'était donc M. de Lannion et moi qui ouvrions la marche, et je me trouvai plus hardi que je ne croyais.
La cérémonie fut, à Tordinaire, à la chapelle, ainsi que la reconduite, mais je remarquai que, par une suite du triste état des choses, jamais il n'y eut si peu de monde et une si morne cérémonie. Le lendemain fut de même, à l'ordinaire.
Je pressai fort, ce voyage-là, pour les fonds de nos gens de mer, mourants de faim, et je laissai toujours le Maréchal bien faible.
Du 3 au 6, je restai à Paris à expédier une centaine, au moins, de lettres de compliment. J'appris que le Maréchal avait travaillé avec le Roi le 4 janvier. C'était ce travail qu'on attendait pour la promotion. Nous avions vu M. de Castries, dans l'Almanach, lieutenant-général du 18 décembre 1758 : ainsi, il n'y avait pas moyen d'en revenir, et il ne restait que de savoir si Ton ferait tous ceux de la Maison, ou seulement les premiers.
Le 6 janvier au soir, j'allai à Versailles, chez le Roi, voir
(1) Louise-Élisabelh de France, fille de Louis XV, mariée en 1738 au duc de Parme, était morte le 6 décembre 1159.
(2) César-Gabriel de Choiseul (1112-1785), comte de Choiseul, fut lieutenant général des armées, ambassadeur à Vienne de 1758 à 1761, et ministre des Affaires étrangères en cette dernière année. Il avait épousé, en 1732, . Anne-Marie de Ghampagne-la-Suze, et devint duc de Praslin en 1762.
sortir les minisires du Conseil. Le Maréchal de Belle-Isle, dès qu'il me démêla dans la foule, vint à moi et me dit de Tair le plus obligeant : « Avez-vous reçu ma lettre ?» Je lui dis que non. Il me dit : « Eh bien, je vous ai écrit, d'abord pour vous faire voir que je me suis souvenu de la date ; vous êtes du 17 décembre 1759. Vous voyez que je tiens parole ! » Il me dit cela avec un air de si véritable amitié, que j'en fus pénétré et très aise, faute de pouvoir mieux, d'avoir imaginé à Dunkerque, d'appuyer ferme sur 1759, persuadé que j'avais le plus contribué à faire finir la chose et qu'il n'y a de choses sûres que celles qu'on tient, surtout à la Cour.
En effet, j'avais sa lettre à Paris, qui y était arrivée uo moment après mon départ et, ma mère l'ayant ouverte, avait su la nouvelle avant moi et l'avait divulguée.
Lettn' de M, le marrchal de Belle-hle à M. le prince de Croy,
De Versailles, le 6 janvier 1760.
Je suis autorisé, Monsieur, à vous mander que le Roi vous a fait lieiilenant-général le 17 du mois dernier 1759. Ainsi, vous voyez, Monsieur, que je vous ai tenu parole, et ce sera toujours avec empressement que je saisirai les occasions de concourir aux choses qui pourront vous être agréables, et vous marquer le sincère et parfait attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc. Signé : Le maréchal duc de Belle-Isle.
Le lendemain, je restai à Versailles pour remercier le Maréchal de la chose, et surtout de la manière. Je pris chez lui mon café. Il dîna avec du monde, parut reprendre ses forces, et le dîner fut agréable, mais, si j'étais content — du moins aux cadets près — toute la Maison du Roi, dont il n'y en avait que deux, était furieuse, et le Maréchal, déjà détesté, le fut encore plus, s'il était possible. Cependant, à son trop grand goût près pour les changements et les grands projets, c'était un homme bien supérieur, et qui renfermait de bien grands talents !
Le service à Notre-Dame pour le Roi et la Reine d'Espagne
fut fixé pour le 15 janvier (1), et la maréchale de Duras, qui fit la liste, imagina de me nommer pour être un des trois qui porteraient la queue de la mante de Madame Victoire. M. de Dreux m'en fit part, et qu'il fallait porter le collier de TOrdre par-dessus le manteau de deuil. J'allai lui parler sur cette cérémonie, et je lui demandai si les ducs portaient la mante. • Il me dit que non. Sur quoi, je témoignai ma surprise d'être choisi, et mon embarras à cause du titre de Cousin^ qui me faisait éviter tout ce que les ducs évitaient. Mais, comme il me fit voir que MM. d'Hautefort et le prince de Tingry en portaient, je cédai plutôt que de faire une histoire, et même à Versailles, j'allai me présenter au dîner de Madame Victoire, comme acceptant.
Elle ne me dit rien, ce qui me parut dur, et, étant de retour, je reçus une lettre de M. de Bauffremont qui venait d'être fait prince de l'Empire et d'avoir le titre de Cousin^ ce qui me marquait que, dès que les ducs ne portaient pas la queue, il ne me convenait pas de la porter, tandis qu'un duc donnerait la main, et que c'était le comble de l'avilissement de la manière que cela était tourné.
J'étais dérangé de santé ; il gelait à pierre fendre : je pris mon parti de rester malade et de m'excuser au plus honnêtement, comme tel. Je mandai à la Maréchale que j'étais revenu malade de Versailles, et que, si cela n'allait pas mieux dans deux jours, je le lui manderais pour qu'elle eût la bonté de faire mes excuses et de faire nommer quelqu'un pour me rem* placer. C'était la tournure la plus honnête, mais je sentais bien que l'imprudence que M. le prince de Bauffremont m'avoua qu'il avait faite de dire chez le Premier Président, à M. le duc de Gossé (2), qui devait donner la main, que je ferais très mal d'accepter de porter la queue, divulguerait la chose et ferait une mauvaise affaire dont j'étais très touché,
(1) Le roi d'Espagne Ferdinand VI était mort le 10 août 1759 ; sa femme, Marie-Madeleine-Thérèse de Portugal, était décédée Tannée précédente. . (2) Louis-IIerculc-Timoléon, duc de Cossé en 1759, colonel du régiment de Bourgogne, cavalerie, la même année, épousa, le 28 février 1760, Adélaïde- Diane-Hortense-Délie Mancini de Nevers.
surtout étant avec M. de Bauffremont très connu sur ses hauteurs de généalogie {sic). Enfin, je ne me portais pas trop bien, en effet, et je restai huit jours en bonnet de nuit, à travailler et à me ménager.
Pendant ce temps, mon estomac empira ; je me trouvai très réellement incommodé, et je demeurai tout le reste du mois de janvier chez moi, à recevoir tous mes parents et amis qui me virent réellement malade, de sorte que l'affaire de la mante n'en fit pas une et n'eut point de suite. On me proposa la même chose pour le service de Madame de Parme, le 12 février. Je répondis de même, et cela ne fît pas d'événement.
Ce fut dans ce temps-là que le duc d'Havre rompit en6n la glace et me fit de grands discours pour me proposer sa fille aînée pour moi, sa cadette pour mon fils, et son fils pour ma fille. Je l'attendais là-dessus et voulais bien le dernier, mais non les deux autres, les figures et les tailles ne me convenant pas. Il fallut batailler, et je m'expliquai nettement. Enfin, je déclarai qu'il ne serait question que de ma fille. Il bouda ; je donnai l'état de son bien, par où elle aurait trente mille livres de rente en sac, nettes, en se mariant, ce qui n'est pas commun. On remit les paroles à huit mois de là, et il m'annonça que M. de Rougé (1) se proposait pour son aînée que nous avions cru avoir renoncé au mariage. Je lui conseillai fort de faire celui-là, qui eut lieu le 20 mars.
Si le maréchal de Broglie se faisait honneur par ses talents militaires, il se faisait tort par ses propos et lettres, et son frère lui faisait encore plus de tort de ce côté-là. Ils savaient que le maréchal de Belle-Isle était contre eux, M. le Dauphin les soutenant, ainsi que M. de Choiseul, et ils croyaient qu'on voulait leur nuire, peut-être même quand on
(1) Gabriel-François, comte de Rougé, maréchal de camp en 1767, lieutenant général en 178i, épousa, on le verra ci-dessous, le 20 mars 1760, Marie- Anne-Christine-Joséphinc, ci-devant chanoinesse de Remiremont, second enfant du duc d'Havre.
n'y songeait pas. Quoique M. le maréchal de Broglie, plus jeune que moi, dût être content de sa fortune, il criait et mettait toujours le marché à la main, et plaisait aux troupes en frondant avec eux, car toute la nation ne faisait, alors, que cela, comme il arrive dans les gouvernements faibles, et lorsque toute subordination et principe manquent.
Le maréchal de Broglie écrivit alors une lettre des moins mesurées au Maréchal, pour un petit objet : cela fit grand bruit. M. le Dauphin lui lava la tète. Cela n'empêcha pas qu'il n'en arriva autant pour son secrétaire et pour différentes choses, et le vieil abbé de Broglie donna un démenti si sec, chez le Roi, au maréchal d'Estrées, que celui-ci le traita militairement, et ce fut beaucoup de choses outrées et de chiffonnage qui faisaient croire M. de Broglie rappelé.
Pendant tout le mois de Janvier, on regarda toujours comme sûr que le prince de Soubise commanderait l'armée du bas Rhin. Comme il m'avait retenu, je commençais mon équipage pour y aller. A la fin de janvier, cela devint douteux, et pendant tout le mois de février que dura l'effroyable maladie de la charmante princesse de Condé, dont le sort intéressa TEurope et la perte fit pleurer toute la France, l'armée du prince de Soubise devint de plus en plus problématique. La princesse avait la fièvre tierce. Cela resta longtemps indécis, mais, dès le 7 février, M. Berryer m'annonça qu'elle n'aurait pas lieu, mais de n'en rien dire, le Conseil étant décidé de faire comme si elle devait exister. Ce qui la fit manquer, quoique la marquise le voulût absolument, fut le défaut total de fonds.
Nos finances, alors, furent tout à fait culbutées, et tout au plus bas. 11 était question de faire passer au Parlement des édits bursaux indispensables pour le moment où l'on se trouvait. M, Bertin (1) les avait négociés de longue main au Parlement. On leur avait donné le choix, et on espérait que cela s'arrangerait, lorsque le 18 février, M. le chancelier me fit lire l'arrêté terrible du Parlement, de la veille : non
(1; Henri-Léonard-Jean-Baptisle Berlin (1719-1792, Gonlrôleur général des Finances.
seulement il ne passait rien, mais voulait que le Roi rendit compte des dépenses secrètes. M. Berryer me dit, le soir, qu'ils voulaient absolument être le parlement d'Angleterre, qui est maître du Roi, et, par leur association avec les autres parlements, être maîtres de tout.
La Cour fut furieuse ; le Roi parut très changé. Il prit du dégoût. La marquise s'inquiéta, les têtes chaudes du Conseil proposèrent les partis les plus violents, dont un des moindres était d'en revenir aux édits du Lit de Justice de Versailles de M. de Silhouette, comme tout y était enregistré, quoique de force. On s'échauffait sur tout cela, sans voir que ce n'est pas le moment d'être méchant quand on n'a plus ni autorité, ni force. Car les troupes, sans être payées, n'auraient pas obéi, et la plupart étaient hors du royaume ou sur les côtes menacées de l'ennemi. Enfin, la position était au pis, et le royaume peut-être culbuté, si l'on eût pris des partis violents (1). Heureusement que la sagesse de M. Bertinpara tout. Il se jeta presque aux pieds du Roi pour apaiser les choses et faire tourner en négociation. Il négocia avec une patience admirable plus de trois semaines, très bien aidé du Premier Président, qui était très bien intentionné, ainsi que lui. Enfin, ils ramenèrenttous les esprits, firent passer, au commencement de mars, les trois principaux édits, et tout se calma quand on s'y attendait le moins.
• L'armée du bas Rhin parut désignée à M. de Saint- Germain, la grande au duc de Broglie : ainsi, pour la première fois de cette guerre, nos armées étaient en bonnes mains. M. de Saint-Germain avait eu du froid pour son détachement sous le maréchal de Broglie, du mois de janvier, parce qu'il lui avait écrit qu'il n'entendait rien à son ordre décousu. Cela s'était un peu raccommodé après, mais M. de Saint-Germain, ennuyé de rester en second, malgré son talent et les deux grades qu'il avait perdus en entrant au service de France, demanda résolument un congé
il; Voyez les belles remontrances de la Chambre des Comptes qui font voir ce que c'est que notre monarcliie. {Xote de VauteuK)
pour sa santé et vint, enfin, à la Cour oùil n'était pas connu. Je me tuais d'en dire du bien à tout le monde et au prince de Soubise, qui parut retourner pour lui, peut-être. Le voyant moins bien avec le duc de Broglie, la Marquise revint sur son compte et le reçut bien, et on le regarda comme désigné à commander sur le bas Rhin séparément, quoique sous le maréchal de Broglie, mais on voulait y mettre le prince de Condé pour le consolider. M. de Saint- Germain tint bon à vouloir être en chef, et que son armée restât séparée.
Il faut, maintenant, que je revienne sur mes pas pour plusieurs objets qui me regardent : le Mardi gras, mon fils et ma fille, avec Mlle GoUins (1), donnèrent à ma mère et à moi une pastorale que mon fils avait faite, qu'ils jouèrent assez bien en habits de bergers, et dont tout l'objet" n'était que de nous marquer leur tendresse. La mienne en fut excitée jusqu'aux larmes, et je sentis combien celles de joie sont précieuses.
Peu de temps après, le duc d'Havre rompit la glace et me parla enfin pour ma fille, mais avec des doubles mariages que la santé de ses filles ne rendait pas possibles. Je lui dis mon dernier mot, et nous remîmes à décider tout après la campagne. Ma fille avait dix-huit ans et ne pouvait attendre, mais elle demandait elle môme à se marier tard pour assurer sa santé, qui était délicate. Le cheval, au manège, vis-à-vis notre hôtel, qui, du temps de M. de Rothenbourg avait été fait exprès (mais il avait donné cette maison à son valet de chambre qui l'avait louée à une anglaise), et les martiaux lui firent du bien, et sa santé se remit.
Je finis, cet hiver-là, plusieurs grands objets : d'abord celui de la promotion que je contribuai à faire prendre date de 1759, comme on a vu plus haut. Quand elle fut finie, j'entamai celle de mon fils, représentant qu'étant au service et avec moi en campagne, lors de l'ordonnance, elle ne pouvait
(Il Le nom de Mlle Gollins (ou de CoUins) figurera, plus tard, parmi ceux des acteurs de l'Hermitage, où l'on verra M. de Croy bâtir un théâtre. Sa famille était intimement liée avec celle de Tauteur de notre Journal.
le regarder : le Maréchal fut inexorable. Je me retournai donc sur une chose qu^on ne pouvait me refuser et dont le métier d'inspecteur que Ton m'avait fait faire me procura l'avantage. On m'avait écrit, comme tel, une lettre circulaire aux inspecteurs de ne passer d'officiers que pour ceux qui auraient seize ans faits pour y être admis, à l'exception de ceux qui, étant devant au service, pourraient compter dès quinze ans faits. Je fit valoir cette lettre pour mon fils, que le Maréchal ne put récuser, en y joignant son extrait baptistaire et ses deux congés de mousquetaire portant permission de venir faire la campagne avec moi.
Le Maréchal, ne pouvant se refuser à cela et ne nous voulant que du bien, quand il n'y avait point de règle qui s'y opposât, m'écrivit une lettre par laquelle le Roi trouvait bon que mon fils eût une compagnie le 11 novembre 1760, jour où il aurait quinze ans faits, et en fit note au bureau où j'eus soin de bien faire enregistrer tout cela. Il fallait encore être cinq ans capitaine, ce qui était bien long, auprès de nos anciens usages ou abus, mais au moins, par ma promptitude, je gagnai ainsi un an à mon fils, que personne ne gagna, cette lettre de quinze ans ayant été connue de peu de monde.
Je Us aussi, cet hiver-là, finir les ordres et expéditions pour nommer des commissaires pour finir mon échange avec le Roi (l), et l'on se mit, l'été de 1760, à faire les dernières estimations.
Je ne négligeai pas, non plus, l'affaire de Mœurs, quoique sans espérance, les petits poissons n'ayant guère raison des gros.
On apprit, alors, que le nouveau roi d'Espagne, dont les commencements étaient des plus beaux, avait décidé de payer les dettes de ses prédécesseurs : aussi j'envoyai à M. le comte de Priego, copie de mes pièces, les originaux ayant déjà été envoyés à sa sœur, à qui on n'avait pas
(li M. (lo Croy était, depuis 1755, en instance, devant les juges compétents, pour ubteuir, d.ms les bols de Coudé, l'éclian^'e du Quart du Hoi contre une partie de son bois de Fresnes. \. la page 352.;
voulu les rendre, et je pris les arrangements pour le mettre à même de me faire commencer à payer.
Je réglai, dès le commencement de l'hiver, mes comptes pour les travaux de Dunkerque. Il en résulta qu'il restait 16.000 livres à employer. Ainsi, loin d'avoir excédé, j'avais du reste et, malgré mon changement de destination, je m'arrangeai pour le bien faire employer.
Le 12 mars, j'eus une conversation avec Texcellent M. de Saint-Germain, d'après laquelle j'achevai de me persuader que, si je me croyais assez fort pour commander des armées, c'était le moment ou jamais de percer. D'après cela, je pris mou parti d'aller m'y essayer et de m'y dévouer en entier, par esprit de devoir. Etant donc résolu d'aller, et même d'y mener mon lîls unique, puisqu'il devait avoir une compagnie à la fin de la campagne, je ne songeai plus qu'à faire accepter mon parti par M. le Maréchal qui, la première fois que je lui en avais parlé, m'en avait dissuadé, et à le faire approuver par le prince de Soubise, pour ne pas perdre tout à fait tous mes appuis, et à finir ensuite mon équipage auquel j'avais un peu travaillé tout l'hiver.
Le 20 mars, nous allâmes, à Clichy, au mariage de Mlle d'Havre Taînée, avec M. de Rougé. Le prince de Tingry fit la noce, qui fut au mieux, et ce fut un petit chefd'œuvre de noce à imiter, et où la munificence fut jointe avec le bon ton, la sagesse, le goût, de sorte qu'on ne s'y ennuya pas un moment. Le lendemain fut chez Mme la princesse d'Elbeuf (1), qui fit bien les choses à tous égards.
Le 22 mars, j'allai à Versailles Je ne pus parler au Maréchal que le 23, à 10 heures du soir. Lui ayant exposé les raisons qui m'avaient fait prendre mon parti, il ne put que les approuver. Il me dit même que je devais chercher à être toujours détaché ; que, depuis 1709, époque un peu ancienne,
^1; Innoconle-Catherine-Ucnée de Uoiigc* du Plessis-Btdlière, princesse du Saint-Empire, née en 1707, fille de Jean-Gilles de Uougé, seigneur du Plessis-BelUère, et veuve de Jean-Sébastien de Kerhoant, avait épousé, en 1747, le prince Emmanuel-Maurice de Lorraine, qui devint duc d'Elbeuf, en 1748.
il avait toujours été hors de la ligne et détaché ; qu'il fallait faire de même; que, puisque MM. de Voyer et de Castries, qui m'avaient passé, étaient de l'armée de M. de Saint- Germain, je n'en pouvais être, et que je pouvais mander à M. le maréchal de Broglie qu'il m'avait dit que je serais de son armée, que M. de Lusace (1) aurait un corps de Tautre côté, mais que cela ne le regardait pas; qu'ainsi je pouvais m'arranger avec M. de Broglie.
Le prince de Soubise, que j'avais vu devant, me dit aussi que je faisais bien. Pour lui, on avait parlé qu'il commanderait sur les côtes, mais le maréchal de Belle-Isle ne se défaisait pas volontiers de quelque chose, et il y commandait toujours, quoique ministre de la Guerre, et le prince de Soubise restait le premier du Conseil, et pas trop content de n'être que cela.
Je revins à deux heures de nuit. J'écrivis d'abord pour achever de ramasser de l'argent, car c'était une petite secousse de 30.000 livres pour faire mon équipage, et d'autant pour la campagne, surtout étant décidé que, faute de fonds, les officiers généraux ne seraient pas payés, l'argent manquant pour tout, et j'écrivis pour faire venir de Condé, Dunkerque, Calais et Ilonvault (2) mon équipage, et le rassembler à Paris pour l'y former, ce qui n'était pas une petite affaire, et, le lendemain 24 mars, j'allai chez le comte de Broglie avec qui j'eus une conversation intéressante sur le sacrifice que je faisais de quitter un aussi grand commandement en chef, pour aller, en vingtième, en ligne sous son frère.
Tout le monde accordait les grands talents de la guerre au maréchal de Broglie. On lui reprochait, comme à son père, de trop parler devant le monde, trop librement de la
(1) François-Xaviçr-Louis-Augustc-Albert Bennon, prince de Saxe, comte (le Lusace (1720-1806), second fils de Frédéric Auguste, électeur de Saxe devenu roi de Pologne en 1734, sous le nom d'Auguste III, avait obtenu, en 1758, le titre de lieutenant général des armées du roi de France, et le commandement des troupes saxonnes que celui-ci venait de prendre à sa solde.
(2) L'auteur s'était établi dans le château de Honvault, situé à proximité de la rade de Croy, pour en surveiller les travaux.
Cour, mais on reprochait au comte de Broglie une tète trop chaude, et on rejetait sur lui les torts de son frère qui, souvent, ne suivait pourtant pas ses projets. Le comte de Broglie m'avait recherché à Versailles, et même enjôlé pour être de leur armée. Il parut très aisé quand je lui dis que j*en étais, mais je lui fis sentir que je craignais la pétaudière, les tracasseries, les gens aventageux; que j'étais moins mauvais seul que confondu, et j'établis ce que je connaissais de moi et ce qui me convenait. Je fus très satisfait de ce qu'il me dit. Il me parut qu'il y avait, dans cette famille, le fond de bon militaire que j'y avais toujours connu, n'ayant rien à craindre que le trop de feu qui avait perdu le pauvre Revel qui, d'ailleurs, était excellent. Le Maréchal avait plus d'ordre.
J'espérai en être content, et le comte de Broglie me promit beaucoup de belles choses, me faisant sentir qu'outre les grandes réserves, son frère mettait toujours à part des corps, et que j'en aurais. Je lui ils sentir que je ne me souciais pas des petits détachements en pays fourré, où Ton ne pouvait faire de dispositions, mais, en raisonnant principe, il parut que, les jours des grandes actions, et toutes les fois qu'on peut bien dessiner dans sa tête le plan de l'action, si je pouvais le bien saisir, je pourrais leur être de quelque utilité. Il me dit qu'il faudrait être, le l®*" mai, à Francfort, pour exercer les troupes devant, et de bonne façon, à quoi il désirait que je fusse, mais l'arrangement de mon équipage à rassembler ne me permettait pas avant le 15, au plus tôt. . Le 30 mars, jour des Rameaux, j'allai à Versailles où j'appris la marche des ennemis sur Fulde. Je cherchai à parler au Maréchal pour achever de traiter les affaires de la côte et ne pas abandonner ces objets entièrement, pour les garder, en cas qu'on fût obligé d'y revenir.
Le l®*" avril, je parlai au Maréchal sur Dunkerque. Je lui fis voir mes beaux dessins de M. de la Londe, qui rendaient si au vrai tout le port de Dunkerque et tous ses travaux. Il en parut très content et me promit de m'écrîre comme je le désirais, au premier jour, pour me marquer que
rintention du Roi était que je restasse chargé de suivre, par lettre, les objets de Dunkerque, le Neuf-Fossé (1) et ma rade, et que je retournasse dans mes commandements, si les affaires d'Allemagne finissaient avant celles des côtes. Je montrai ensuite les mêmes dessins au prince de Soubise et, par son conseil, je les montrai à Mme de Pompadour, qui les examina avec plaisir et loua beaucoup mon zèle. Je vis qu'elle savait que j'allais en Allemagne et qu'elle trouvait que j'avais raison. Je lui dis que j'emmenais mon fils unique, mais, tandis que cela était résolu à Versailles, il s'y faisait de furieuses oppositions à Paris.
Ayant parlé à ma mère de sa chaise à deux, elle me dit qu'elle le voulait bien, pourvu que ce ne fût que pour M. de Schell, qui était un ancien mousquetaire de chez moi, et bon écuyer, que je prenais pour aide de camp à la place de M. de Marescot qui venait d'être fait capitaine en pied, ce qui l'obligeait de joindre sa troupe, et elle ajouta qu'elle espérait que je ne serais pas assez déraisonnable pour songer à mener mon fils unique à une pareille guerre, quand il n'avait que seize ans, et que rien n'y obligeait, sa compagnie étant assurée sans cela.
Je ne répondis rien, et je vis qu'il faudrait soutenir de grands assauts. J'étais plus malheureux que personne, si je le menais, par l'inquiétude continuelle que cela me donnerait. C'était, en effet, une campagne qui paraissait devoir être terrible à tous égards, sans point d'appui, des plus rudes pour les actions et la fatigue. Il n'avait jamais eu la petite térole : c'était rudement risquer. D'un autre côté, l'ayant mené pendant deux campagnes, avec moi, sur les côtes, j'étais persuadé que la campagne ferait plus de bien à sa santé que l'étude d'une... {sic) avec l'abbé, et que son humeur scorbutique ne pouvait se dissiper que par là.
Si c'était la dernière campagne et qu'elle fût suivie d'une longue paix, il serait bien agréable pour lui de pouvoir dire avoir servi l'autre guerre, et même comme capitaine de cava-
(1 Le Neuf-Fossé, dont une partie fut exécutée par M. de Croy, était un canal de jonction de la Lys à l'Aa.
lerie dont il pouvait faire le service à la fin de novembre, en ayant une promise pour le 11.
Enfin, le jeune homme était transformé du côté de la raison; ainsi, il pouvait être écouté. Je le laissai donc le maître, lui mettant au plus grand jour les raisons pour le dégoûter d'y aller, mais il persista, comme je m'y attendais, et il ne resta que l'embarras de faire entendre cela à ma mère. C'est dans ces circonstances que je fis mes Pâques, le 6 avril, à Saint-Sulpice, et que je m'abandonnai à la volonté de Dieu, après quoi j'allai plus hardiment mon chemin.
Le 7 avril, j'allai à Versailles. Je donnai au Maréchal un mémoire curieux sur la nécessité de suivre les trois objets de Dunkerque. Le 9, ma mère donna, le soir, à souper à la noce de Mlle d'Havre, alors comtesse de Rougé, et, le lendemain 9, mes équipages arrivèrent de partout. M. le Tellier me fit emballer et m'envoya, dans le meilleur état, toutes mes affaires de Dunkerque et de Honvault en dix-sept caisses menées par deux charretiers, et le tout au mieux. Le même jour, mon chariot, avec Jassaux et François, et mes vieux chevaux de selle, arrivèrent de Gondé, cela joint à huit chevaux de selle superbes que je venais d'acheter depuis deux mois, à Paris, avec quelques chevaux de suite, en tout dixsept, et quatorze superbes mulets. Cela me formait un très bel équipage, que Balluet, avec trop de feu, mais avec intelligence, m'arrangeait ; j'y mettais, déjà, plus de vingt mille livres.
Ce môme jour 9 avril, je rompis la glace avec ma mère qui prit, en héroïne, son parti. Ce fut un coup de force pour tous deux. D'abord, elle parut au désespoir, puis, tout à coup, elle saisit mes raisons dans leur plus grande force, surtout dès que je lui eus fait connaître tous les soins que je prendrais pour tâcher de le conserver ; enfin, non seulement elle acquiesça avec courage, mais, quand je fus sorti, elle l'envoya chercher et lui apprit la première qu'il allait à l'armée nouvelle, ce qui le combla de joie. Il fallut ensuite avertir toute la famille et détruire les démarches secrètes qu'on faisait à la Cour pour m'en empêcher, et, tandis que je pre-
500 JOURNAL DU DUC DE CROt
nais un si grand parti, je souffrais cruellement de ses risques.
Je reçus, dans ce temps-là, ma lettre de service pour Tarmée de Broglie, et une lettre flatteuse du maréchal de Belle-Isle qui m'annonçait que Tintention du Roi était que je revinsse dans mes commandements, si l'affaire d'Allemagne finissait avant celle des côtes. On ne pouvait terminer plus agréablement, et j'aurais eu lieu d'être satisfait à tous égards, si ma santé n'avait pas été si dérangée. M. Tronchin, ayant été consulté, m'interdit toute espèce de viande, et je n'en fus guère mieux.
On apprit, alors, la mort glorieuse de M. Thurot (1). Je le regrettai en ami et en homme estimable. Je fus toujours outré de la jalousie de la Marine, de la façon dont la Cour en parla. Il fut plus heureux d'être tué, et le public fut plus juste que la Cour. On était dans le siècle de blâmer le bon autant que mauvais. Son expédition fit voir la justesse de mes projets de trois ans, et combien j'aurais écrasé le commerce anglais qui était, à bien voir, la seule chose à faire, si l'on avait eu huit ou dix escadres pareilles, soutenues de quelques vaisseaux, sans se rebuter de les remplacer. Mais cette guerre^ fausse dans le plan, l'était en tout.
Le milieu d'avril fut employé tout entier à mon équipage. Balluet s'y porta avec talent. J'achetai bien des chevaux. Nous allions les essayer souvent, avec mon fils et M. de Schell, mon aide de camp. Cet équipage fut fait avec magnificence et sagesse. Il était superbe, leste, rien de trop, enfin fait en vieux routier. J'avais tant fait de remarques dans nos guerres vives, sur cette partie, que je l'entendais, et je repris presque tous ceux avec qui j'avais fait ces rudes campagnes. Aussi, tout fut-il fait avec la plus grand aisance, et eu moins d'une heure, il fut en état, et partit le 23 avril, faisant l'admiration des connaisseurs : j'avais dix-huit chevaux à
(1) François Thurot avait proposé aux ministres de Louis XV d'opérer une descente en Angleterre. Il venait de s'emparer de Garrick-Fergus, en Irlande, quand il fut attaqué par des forces supérieures, et tué dans le combat.
monter, de tout genre, quatorze mulets superbes, dix beaux chevaux de voiture, et, en tout, quarante personnes. Gela me coûta 30 à 35.000 livres, sans la nourriture et la campagne.
Voyant mon sort décidé, j'avais écrit au maréchal de Broglie, lui faisant connaître mes intentions, et que je désirais, surtout, être tiré de la pétaudière. Nous étions anciens tacticiens ensemble, nous entendions le même langage; aussi me répondit-il au mieux
J'eus encore plusieurs conférences avec M. de Saint-Germain, avec qui je m'entendais aussi, mais c'étaient presque les deux seuls. Après bien des tracasseries, il eut, enfin, la réserve du bas Rhin, et hors M. le maréchal d'Estrées qui avait bien son bon, nos armées furent, pour la première fois, en bonnes mains. Mais combien ne fallut-il pas répandre de sang et faire de mauvaises choses pour que la Gour en vînt là ! Geci n'arrive que trop souvent.
On parla alors de paix, mais c'était bien à tort, et je vis, au bureau, qu'on se préparait à mettre, au 15 octobre, l'armée en état de commencer une campagne d'hiver.
Le 28 avril, se fît le mariage de Mlle d'Havre avec M. le marquis de Vérac (1) : cela m'occasionna un éclaircissement avec M. le duc d'Havre, et je fus bien aise qu'elle fût mariée, mais sa maison devint comble, car il logeait tout. Il fit les choses en bon père, mais il s'écrasait. Gc mariage fut moins gai que l'autre.
Le 4 mai, je menai mon fils unique, en habit d'aide de camp, n'ayant que seize ans et demi, prendre congé avec moi, à Versailles. Je vis et sondai tons les ministres et personnes principales. Je fus frappé de rentôtement où Ton était pour des batailles et pour pousser une guerre fausse en tout. Eu un jour, mon fils vit bien des choses, et je lui fis des remarques sur ce que c'est que les Gours : il ne doit jamais les oublier.
De retour, je ne m'occupai plus que de tout arranger et tâcher de consoler ma mère, dont Tétat faisait la plus grande
[i M.ti'ie-Chai'lolt<.'-Josô|»hin«;-S<'ibiiio, «M-devant chanoiiiosse do Mauh.Migo épouse de Chnrlos-fMiviiîr do S.iiuJ-Ge(»rgcs, inartiuis de Vérao, (|ui fui lioutenanl génôral de Poitou et colonel au régiment du Roi (cavalerie;.
pitié. Elle était la plus tendre et la plus vive des mères. Sa santé tombait à faire peur et ne pas donner espérance d^aller bien loin. Quel coup que cette campagne ! Je quittais le jardin alors délicieux, et tout à sa perfection, et un bonheur assuré, si j'étais resté, mais j'avais cru devoir, malgré ma détestable santé et tant de différents risques, prendre ce parti. Il fallait s'en rapporter à la Providence avec entière résignation. Je fis, dans cet esprit, mes dévotions. Un peu de fièvre, les équipages qu'on arrêtait à Metz, le fourrage retardant l'entrée en campagne, firent que je ne partis avec mon fils que le 10 mai 1760.
Après m'ètre livré au bonheur de ma rentrée (2) à Paris, je vais, après Noël, à Versailles. Bonne réception du maréchal de Belle-Isle chez Mme deLuynes. Je le trouve changé, quoiqu'on ne le trouvât pas. Il parle avec amitié à mon fils, qui était enchanté de sa lettre pour la compagnie. J y dîne deux fois agréablement. Je le sonde, et tous les ministres, chacun séparément. Je vois leurs idées.
Le duc d'Havre me surprend, quatre jours après mon arrivée (n'y songeant plus), par sa demande de ma fille. Patience 1 On entre en proposition. Je vais chez M. d'Outremont (3).
A la fin de Tannée, dévotions.
Le jour de Tan, la procession. Ma peine de mon rang, mais m'y aguerrissant. Etat de la Cour le même, mais Mme de Gramont menant et charmant tout. Le reste à l'ordinaire, M. de Choiseul, tout, etc.
(1) Arrivé au cftinp de Cassol, M. de Croy y reste jusqu'au 8 juillet, date à laquelle commencent les opérations militaires, qui durent jusqu'au 5 octobre. 11 revient ensuite par Culogno, Aix-la-Chapelle, Liège, Bruxelles, à THermitnge où il séjom'ne, et n-ntre à Paris le 24 décembre 1760.
Pendant cette campagne, qui est la troisième de son fils, alors âgé de 10 ans, celui-ci a reçu sa commission de capitaine.
(2} N'en aynnt pas eu le temps, ceci est resté en sommaire et abrégé. [Sole de V auteur.
!3) M. d'Outremont, avocat au Parlement, qui, après la mort du maréchal de Belle-Isle, fut son exécuteur testamentaire.
Les bals du Carnaval. Nous dansons en famille. Celui du prince de Soubise aux écharpes. Sa fille a la mante portée par une lorraine.
Le maréchal tombe malade d'un rhume avec des eaux {sic). Cela traîne. Le 23 janvier, j*y vais et j'apprends qu'il a empiré tout à coup et reçu les sacrements.
La nuit du 24 au 25, il achève un de ses testaments et est mieux par le travail. Le 25, à midi, Boyer me ledit au bureau où j'attendais. A deux heures, la tète a des disparades, mais il parlait bien de suite, comme au Conseil. 11 agonise en parlant juste d'affaires et meurt comme à son bureau, sans extravaguer, que de parler mal à propos, mais avec suite et toujours au mieux et honnête. Il avait vécu le plus grand travailleur. Il meurt de même, le 26, à deux heures après midi.
On ne nous fait pas part de son enterrement. On le regrette un peu. Il laisse à l'Ecole, au Roi, les bureaux de la Guerre bâtis, son hôtel au ministériat de la Guerre, Bizy au Roi, Metz créé, le militaire remis et réglé, et à M. de Castries ses superbes papiers et effets. Homme étonnant, peut-être trop à projets, mais un des premiers travailleurs, honnête homme à bons principes, mais tout ambition. Le Roi dit : « Il voulait le bien, mais il était trop despotique ! » En* ^ thousiasmé de M. deChoiseuI,onen est tout consolé d'abord.
M. de Choiseula les deux: il perce les portes. Sa sœur accouche. Il s'y tient avec la Marquise. Là, tout se règle gaîment. Grand travail. Légèreté. Il se débarrasse. Je vois son plan, celui de la Marquise contre le roi de Prusse. Je déplais en disant ma diversion et le peu qu'on peut compter sur la guerre d'Allemagne.
M. de Crémilles a sa partie séparée; Foulon (1), de Vault restent.
M. de Soubise nommé me recherche. Je me livre à lui.
Pendant cela, je vais souvent chez M. d'Outremont, exécuteur du Maréchal, ce qui nous retarde. Nous réglons les articles. On change souvent.
(l; M. Foulon, inlcndanl de la Gueire, chargé du bureau des fonds, des subsistances, de riiabillement, des hôpitaux.
En janvier, on m^a fait des propositions pour Mlle d*Estissac (1). Je traîne en longueur et me vois prêt à arrêter, pour nos deux enfants, plus tôt que je ne croyais.
Le mardi gras, au mariage de M. le comte d*Hautefort(2), où assiste le prince de Liège (3), frère de feu l'Empereur et de l'électeur de Cologae (4), qui meurt le 8, à mon regret, en passant à Hermanstein.
Je me réoccupe des projets anciens contre l'Angleterre, de Dunkerqueet du Boulonnais. Je remets cela sur le tapis.
Le 15, les bureaux de la Guerre vont à Thôtel de la Guerre.
Le 16 février, à Versailles, M. de Choiseul me bourre. Je me vois hors de tout, dégoté des côtes, etc., et reviens fuHeux. La Marquise m'accueille bien pour Mœurs et me fait voir sa haine personnelle du roi de Prusse, qui mène tout.
Je me trouve forcé dans Tembarras d'un rendez-vous avec M. d'Estissac. Je ne sais que décider. Balance. Le 19, le duc d'Havre vient m'embarrasser pour notre affaire pressée. Je lui parle de l'autre. Je le prie d'y passer. Il me ménage rendezvous chez lui, et ce rendez- vous délicieux où le duc d'Estissac marque une si belle àme, décide et m'enchante. Nous ménageons cette affaire. Mon fils la souhaite. Le curé porte nos objets. M. d'Estissac me la donne comme faite, mais, le 27 février, matin, le duc d'Havre vient me dire que le prince de Robecq la demande sur-le-champ. Nous soupons, chez le duc d'Havre, avec force amitiés. Je cours chez Mme d'Es-
(1'- Emilie- Alexandrine, fille de Louis-François-Armand de La Rochefoucauld de Roye, duc d'Estissac depuis 1737, née en 1742, mariée, le 3 mars 1761, à Anne-Louis-Alexandre de Montmorency, prince de Robecq, veuf de la fille du maréchal de Luxembourg. (Y. p. 153.^
(2) Armand-Charles-Emmanuel, comte d'Hautefort, né en 1741, marié, le 3 février 1761, avec Marie-Amélie-Caroline-Josôphe-Françoise-Xaviôre, comtesse de Ilochenfels de Bavière.
(3) Jean-Théodore de Bavière, frère de feu l'Empereur Charles Vil, était né en 1703. Il devint évoque de Ratisbonne en 171"), de Freysingen en 1727, de Liège en 1744, et cardinal en 1746.
(4; A la mort de Clément-Auguste, archevêque électeur de Cologne, arrivée en 1761, Tarchevôché sortit de la maison de Bavière où il était depuis deux siècles, et ce fut Maximilien Frédéric, comte de Kœnigssegg-Rothenfels, né en 1708, qui fut élu.
iissac pour m'offrir, en cas de manque. Elle m'offre Tautre, de quinze ans. Il était allé donner parole. Je le rencontre et lui parle. Il était trop tard. Tout cela fait roman. J'en suis touché, et je reviens chez Mme de Guerchy, finir avec Petit, ce qui met fin, enfin, à toutes nos affaires d'Harcourt. De là, je vais chercher d'Outremont, où était le duc d'Havre, où nous convenons encore des articles, ayant fallu tout céder, de notre côté.
Le 22 février, M. de Choiseul fait la grande promotion, mais pas de lieutenants généraux.
Après avoir été plusieurs jours touché d'avoir manqué ce mariage, et avoir été, pourtant, le 3 mars, à la signature du contrat du prince de Robecq, et diné chez M. d'Estissac, je revins m'occuper de mes affaires, payer un peu des dettes et m'arranger, car j'étais très en arrière, n'ayant pas, à beaucoup près, autant de revenu que de dépenses d'obligation.
La mort du pauvre maréchal de Belle-Isle avait retardé les affaires de ma fille. M. d'Outremont, conseil du duc d'Havre, ayant été son exécuteur testamentaire dont il fut tant parlé les premiers jours de mars, après bien des contestations où il fallut toujours céder, on envoya les articles. Nous fûmes, le 7 mars, chez M. d'Outrement, le duc d'Havre et moi, où il fallut, pour ne pas rompre, en passer par tout ce qu'il voulut. Enfin, ce jour-là, nous rapportâmes les articles comme ils les voulurent, et nous les signâmes chez ma mère, au grand contentement de toutes les parties. Pendant ce temps, on travaillait, chez Bricaut, au partage de mes deux enfants, ce qui ne finissait pas. Le mariage se désignait pour dans l'été de 1762 ou Thiver de 1763, le petit 'duc de Croy (1) n'ayant que seize ans et quelques mois, mais plus grand et plus fort que mon fils, qui avait pourtant un an de plus.
Le prince de Soubise m'ayant demandé, j'eus, dans ce
(1) Joseph-Anne-Auguste-Maximilien de Croy, fils du duc d'Jiavré, né en 1744, brigadier en 1780, maréchal de camp en 1784, lieutenant général en 1814, épousa, le 20 février 1762, Adélaîde-Louise-Angélique Gabrielle de Groy- Solre, sa cousine, fille de l'auteur de notre JouimaL
temps-là, ma lettre d'avis datée du 28 février, pour être rendu sur le bas Rhin, à ses ordres, le 1" avril, ce qui était de bonne heure. Ainsi, je hâtai mon départ. Je n'avais pas été de longtemps à Versailles exprès pour ne pas gêner le sort, et aussi parce que la confusion des audiences publiques de M. le duc de Choiseul et le ton dont il me recevait ne me plaisait pas.
M. de Castries, maréchal général des logis de cette armée, me demanda où je voulais être. Je dis : « A la cavalerie! » Cette armée avait paru en balance, mais elle reprit plus fort que jamais. Cependant, nous obtînmes huit jours de retard. Le Contrôleur général, homme très doux, honnête, et d ordre, envoya à M. de Choiseul mes projets pour nuire au commerce des Anglais et m'en charger, car je suivais toujours, avec le principal goût, cette besogne, quelque abandonnée qu'elle fût, mais nous n'avions pas de réponse, et on ne savait comment approcher ce ministre presque plus que premier. Je vis, ces jours-là, les deux appartements percés : c'était des enfilades partout, et il ne paraissait pas que ce fût un arrangement pour peu de temps.
Le 8 mars, comme j'étais chez le Contrôleur général pour savoir s'il y avait réponse, il me dit qu'il était question de suspension d'armes. Un principal commis m'en lâcha quelque chose en rentrant. Mes nouvelles d'Angleterre et de la Haye s'accordèrent, et il y eut une lueur d'espérance de faire une mauvaise paix, car dans les situations où nous étions, on ne pouvait mieux. Mais il la fallait, ou en revenir à mes projets de laisser ruiner T Allemagne, et de mettre tout en corsaires de force et autres s'entendant.
Le 10 mars, jour de la revue du Roi des Gardes françaises, je menai mon fils dîner à Passy, à la jolie maison de M. de Valentinois (1), chez le prince de Liège, qui partait le lendemain pour tâcher d'aller se faire élire électeur de Cologne.
[l Honorc-Caniillc-Léonor-Léonor Grimaldi, duc de Valentinois, né en 1720, lirigadior en 1740, maréchal de camp en 1748, prince souverain de Monaco, pair de France depuis 1751, avait épousé, en 1757, Marie-Christine Brignoie, nièce du doge de Gènes.
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M. d'Hautefort y était. Gela fut des plus joli et agréable.
Le 13 mars, je fus à Versailles et je vis le prince de Soubise. M. de Castries me dit que, si j'étais le 15 à l'armée, j'y serais le premier, car M. de Broglie en avait tiré 18.000 hommes d'élite, et les troupes de France arrivaient tard. Tout cela n'était pas clair. Je dis que j'arriverais le 11 à Cologne^ où ils me fixèrent.
M. de Soubise me fit voir sa liste des lieutenants généraux de douze en ligne; il n'y en avait guère de fameux. Il écoutait toujours tout le monde et mangeait de politesse. Je voulus aller à l'audience du samedi de M. de Choiseul, mais il était incommodé. Je lui fis donner encore un mémoire par le Contrôleur général pour Dunkerque et, en revenant, je tâchai, par M. d'Hérouville, son grand ami, de m'en faire écouter, mais j'appris, de ces deux messieurs, qu'il ne le voulait pas, et qu'il fallait laisser tout cela là. Ainsi finirent mes commandements et travaux sur les côtes, le maréchal de Belle-Isle faisant une grande perte pour moi.
Le 14 mars, la partie de mes équipages qui était à Paris partit pour aller joindre le reste à Condé, et je fixai ma marche pour partir le 25 mars, rester huit jours à l'Hermitage et Condé, et, de là, tout cousinant, par Bruxelles, Herckenrode (1), Liège-les-Bains à Aixla Chapelle, me rendre le il avril à Cologne.
Je fis nos paquets le 21 mars, samedi saint. On apprit, dans ces temps-là, que la tranchée était ouverte du 3 mars devant Cassel, belle ville à voir détruire. Le maréchal de Broglie, s*étant habilement retiré et rassemblé à Vilbel et Butzbach, remarcha en avant. Les ennemis étaient les quatre places derrière eux, assez embarrassés. Les adversaires du maréchal de Broglie commençaient à baisser le ton, et tout était douteux, mais les apparences de paix ou suspension étaient alors culbutées, à moins que ces événements là ne fussent décisifs, mais la campagne était ouverte dans la Hesse, quoique ce ne fût plus qu'un désert.
(1) Herckenrode, hameau de la province de Limbourg, près Curange. On verra, ci-dessous, qu'une parente de M. de CroJ s'appelait Mme d'Herckenrode-
Le duc de Bourgogne se mourait toujours. Enfin, il mourut le jour de Pâques, 22 mars. M. le Dauphin et Mme la Dauphine furent inconsolables. Par son ouverture, il parut que c'était d'une chute et que le grand procès des deux facultés est décidé pour les chirurgiens.
J'étais très touché de ne pouvoir ni voir M. de Choiseul, ni avoir sa réponse. Je voyais, par là, mes travaux inutiles, peut-être mon bon incertain, et, hors l'affaire des triangles en Allemagne, que je fis réussir au grand avantage de la géographie, tout le reste me parut au plus mal, ce qui n'encourageait pas pour aller, avec mon fils, à une campagne dont il n'y avait guère à espérer.
Le 23, lundi de Pâques, j'allai, avec lui, prendre congé. 11 se trouva que c'était le jour de la signature du contrat de M. le comte de Stainville (1) où, chose singulière, je n'étais pas prié. Cela acheva de me prouver que j'étais mal avec le ministre, et, tout de go, j'allai, dans cette idée, à Versailles, mais la médaille y retourna du beau côté. Je pris congé du prince de Soubise qui me dit qu'il n'irait que vers le 20 avril. Je trouvai M. de Castries dans mes principes. Je vis la marquise malade, qui nous reçut bien. Je lui donnai, et à tous, le conseil des Mémoires de mon affaire de Mœurs, qui se poussait.
Je joignis, enfin, M. le duc de Choiseul, dans l'antichambre de la Reine. Je lui présentai encore mon fils et je lui dis que, si je l'avais importuné, ce n'était que par bon motif. De noir, il me fit voir blanc en deux mots ; il me dit que ce n'était que le manque d'argent qui empêchait de prendre mes projets, et qu'on me ferait revenir de l'armée, s'il y avait quelque chose à faire pour m'en charger. Puis il me pria obligeamment à dîner, chose rare. A dîner il me dit qu'il voulait être à côté de moi. Sa sœur et sa femme, qui menaient tout, me firent
^1; Jacques de Choiseul, comte de Stainville, lieutenant feld-maréchal au service de l'Euipereur, jusqu'en 1760, était, ensuite, rentré en Fronce, où le Roi lui donna 1(.^ grade de lieutenant général de ses armées.
Il épousa, le 3 îivril ITfil, Thomasse-TIiérèse de Glermont d'Amboise, fdlc de Jacques-Louis-Georges, marquis de Uénel, et de Marie-Henrielte-Racine •de Jonquoy.
mille amitiés. De même les principaux sous lui, et je vis que je partais bien en Cour et laissant tout le monde bien disposé, ce qui iSt qu^après avoir fait encore plusieurs choses utiles, et agréablement, surtout avec MM. de Vault, Bussy (l) et Dubois, je revins aussi content que j'étais allé mécontent. Cette journée fut curieuse.
Au reste, on parlait mal du siège de Cassel et^ s'il était pris, notre campagne pouvait être bien avancée, étant manquée d'avance. Ainsi, cela pouvait beaucoup décider.
Le 24 mars se passa à s'arranger et consoler ma mère, car il était bien dur pour elle et Mme d'Havre de voir tous les Croy à une pareille guerre.
Nous partîmes le 25 mars 1761.
J'appris, en arrivant, que Mme de Vérac, qui avait accouché d'un garçon, était toujours à la mort et, comme c'était l'enfant chéri, surtout du prince de Tingry et de la mère, on n'était occupé que de cela.
Il fallut faire, le 2 décembre, ma cruelle entrevue avec Mme la duchesse d'Havre, et ma présence — ayant presque reçu les derniers soupirs d'un époux chéri — ne pouvait que lui être cruelle. Elle me tomba, en larmes, dans les bras. Nous étions saisis à l'excès. Je ne m'occupai qu'à lui parler de la sainteté de sa mort, ce qui, pour une sainte comme elle l'était, était la meilleure consolation.
Je vis qu'on désespérait presque de Mme de Vérac, et que toute cette maison n'était que douleur, cette pauvre mère ayant eu, de suite, la perte de son époux, la petite vérole de
(1) M. de Bussy était premier commis au ministère des Affaires Étrangères.
(2) La véritable entrée en campagne n'a lieu que le 10 juin. Dans l'intervalle, M. de Croy est resté à Dusseldorff dont il commandait le camp. C'est pendant cette campagne que se produisit l'affaire, du pont de Westhoven, qui fut un des beaux faits d'armes de sa carrière, et la mort du duc d'Havre, tué au combat de Fillinghausen.
Les opérations terminées, il obtient l'autorisation de faire une course en Hollande avec son ûls dont il ne néglige jamais une occasion de perfection* ner l'instruction. Le 2 novembre, il est à Tllermitage, et le 28 à Paris.
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son fils, dont, heureusement, il s'était si bien tiré, et la maladie terrible de sa fille.
D'un autre côté, je trouvai qu'on n'avait point su mes affaires heureuses de la campagne ; que ma belle et importante affaire du pont de Westhoven n'avait point pris. Rien d'heureux ne réussissant dans ce siècle-là, on ne s'occupait que de ce qui était mal et de l'exagérer pour fronder.
Voilà où je trouvai les choses, pour ce qui me regardait.
Les premiers jours de décembre, je fis deux voyages à Versailles. On ne m'y parla qu'au sujet de la cruelle perle dont j'avais été témoin du duc d'Havre, que ses excellentes qualités, et surtout son caractère gai et amusant faisaient généralement regretter. On ne me dit pas un mot de mes affaires agréables de la campagne. Je vis que j'avais perdu mes peines et risques de mon fils.
Cependant, le premier jour, M. le duc de Choiseul me pria à dîner avec mon fils, et cette journée parut devoir annoncer une plus heureuse suite. Ce dîner fut très agréable, la duchesse de Choiseul étant aimable et m'ayant beaucoup flatté. Le ministre, alors, comme premier ministre, quoique plus jeune que moi, et mon cadet et ancien camarade, m'ayant assez bien accueilli, on parla de mon Hermitage. Je dis que j'avais des arbres de Judée de trop. Il me dit : « Mettez-les sur les remparts de Condé! » Ce qui faisait voir qu'il n'avait pas oublié que j'en avais la survivance depuis onze ans, le vieux comte de Danois ne mourant pas, quoiqu'il eût été tué à Malplaquet.
M. de Choiseul me montra d'abord bon visage, quoique je susse, par ce qu'il avait dit à M. le prince de Tingry, qu'il ne m'aimait pas. Il parut content de mon fils et promit de lui être favorable.
Après le dîner, qui n'était composé que de marins, je fis voir que j'entendais ce métier-là. Il ne songeait qu'à la Marine, dont il venait de réunir le départememt à la Guerre, et ne songeait qu'à les incorporer de manière à ne pouvoir être séparés.
Je lui touchai, comme l'année dernière, un mot de mes
projets; mais, comme il n'avait confiance qu'en d'Hérouville, il reprit sa morgue. Je restai à causer avec sa femme qui me pria à souper, et avec M. de Thiers (1). Nous y retournâmes souper. Je me trouvai à côté du duc de Choiseul qui me fit bonne mine, et de sa sœur la duchesse de Gramont, qui menait tout en menant Mme de Pompadour. Nous paraissions prendre assez bien avec elle. Je lui parlai de la singulière suppression des preuves de Remiremont. Je vis que c'était son ouvrage, pour y faire recevoir les enfants de Mme de Stainville, sa belle sœur (Mme de Rénel) qui était là, jolie et bien faite.
Le soir, on ne fit que jouer, et je m'échappai de bonne heure. J'espérai, mais en vain, pouvoir suivre cela, mais je ne fus plus reçu. M. le duc de Choiseul nous dit, ce jour-là, qu'il allait diminuer de quatre-vingts millions les dépenses de la guerre d'Allemagne. C'est beaucoup, s'il pouvait la bien soutenir avec le restant. 11 avait déjà diminué de vingt-cinq millions les dépenses des Affaires Etrangères, et il allait aug. menter de vingt millions celles de la Marine. Jusque-là, c'était à merveille, mais tout se faisait avec une légèreté incroyable, comme je dirai dans la suite.
Ma première occupation, à Versailles, fut de faire accorder des grâces pour mon importante affaire de Westhoven, mais j'eus le cruel chagrin de voir qu'elles en restèrent là, ainsi que l'honneur qu'elle m'aurait dû faire. Je cherchai M. le prince de Soubise, sans le pouvoir trouver. Enfin, je le joignis chez Mme de Marsan qui se mourait, et on était inquiet de Mme de Soubise, alors la princesse de Guéménée, qui venait d'accoucher, de sorte que son charmant mari était père avant seize ans. J'eus beau agir au bureau et partout, j'enrageais de voir que je ne pouvais rien gagner pour les autres, pour mon affaire. Ce fut mon premier déboire de cet hiver, mais il m'en attendait bien d'autres !
(l;i Louis- Antoine Crozat, baron de Thiers, mort en 1770, à Viige de 71 ans^ fut lieutenant général des armées du Roi et commandant de la province de Champagne. Il avait épousé Marie-Louise- Augustine de Laval-Montmorency, et était l'oncle de la duchesse de Choiseul.
Voyant que l'on se retournait du côté de la Marine, et que, si on était sage, il n'y avait de bon que d'en revenir à mes projets d'écraser petit à petit l'Angleterre par la destruction de son commerce, je me remis à travailler sur cette partie. Je m'occupai, les quinze premiers jours de décembre, de cet objet que j'aimais. Je retirai du coffre mes anciens papiers des côtes, et je fis un excellent mémoire sur la façon d'écraser le commerce anglais. Je le fis voir à M. Accaron (1) et à M. le Contrôleur général dont la sagesse sauvait la France. J'eus plusieurs conférences avec eux, où ils m'encouragèrent, et M. le Contrôleur général promit de m*aboucher avec M. de Laborde (2), fermier général, qui partageait, avec d'Hérouville, toute la confiance. Je crus que cela allait prendre et je m'y attachai, mais on ne put joindre M. de la Borde, et tout en restait là, quand ma cruelle affaire arriva.
Je passai donc ma première moitié de décembre à beaucoup travailler à tous ces objets-là, rien ne réussissant d'aucun côté, et la maladie de Mme de Vérac rendant toujours tout noir dans la famille, de sorte qu'on ne me parlait plus du mariage de ma fille, dont j'étais toujours étonné.
Au mois d'octobre (1761), M. le duc de Choiseul avait fait imprimer et publier \e Mémoire /iisio7'/que (3) contenant toutes les pièces de la négociation pour la paix avec M. Pitt, que celui-ci avait rompue brusquement le 20 septembre. Le but de cette publication était d'échauffer les esprits en faisant voir que c'était l'Angleterre qui avait rompu, et qu'on avait été jusqu'à l'extrême dans les propositions basses que la France avait offertes (voir ce livre).
Cependant, on aurait fort étonné M. Pitt, si l'on avait mia simplement bon au bas de son premier mémoire de proposi-
; 1) M. Accaron, commissaire ordinaire de la Marine, au bureau duipiel ressortissaient les Colonies.
[•2\ J(Mn-Josep]), marquis de Laborde, né en 1724, banquier de la Cour depuis le 4 février 1759. Sa famille, qui existe encore, a, aujourd'hui, pour chef, M. le marquis de Laborde, archiviste-paléographe.
(3; Mémoire historique sur la négociaiion de la France et de l'Angleterre^ depuis le iS mars 116Î, jusqu'au ÎO septembre de la même année^ avec les pièces justificatives. Paris, imp. royale, 1761, in-8* et in-12.
tion par article, et tout dépendait de savoir si, en allongeant, nous aurions mieux, car nos propositions étaient fines et, en cédant beaucoup, nous gardions le nécessaire, dans chaque partie.
Ces négociations de paix totalement rompues, on se retourna vers TEspagne, avec qui Ton traitait secrètement, et on crut qu'il fallait encore rechanger de système général, ce qui était si commun chez nous. M. le duc de Choiseul m'avait dit, il y avait un an, que ce n'était que par la guerre d'Allemagne qu'on pouvait user et abattre l'Angleterre. On revint, alors, à croire que ce n'était que par la mer qu'on avait totalement abandonnée, et M. Berryer, qui en était ministre, l'aurait vendu en entier pour payer ses dettes, n'entendant que la partie économique où il avait fait de bonnes réductions d'épargne ; entre autres Dunkerque et tous les autres ports avaient été remis aux marchands, et il ne restait de port, à la Marine, que Brest, Rochefort et Toulon. Elle venait d'être supprimée de tout le reste.
La Cour étant résolue de revenir à la Marine, il fallait un ministre qui fût capable de la rétablir. M. Berryer y était détesté. Cependant, il était toujours un des principaux amis de confiance de Mme de Pompadour. Pour accommoder tout cela, en novembre on donna à M. Berryer les sceaux, que le Roi avait tenus si longtemps. Il resta ministre avec des provinces, mais sans département, et M. le duc de Choiseul, qui embrassait tout avec la plus grande vivacité et sagacité , et qui était tout, ainsi que sa sœur, auprès de la Marquise, eut la Marine qu'il réunit et incorpora tout à fait au ministère de la terre. Il donna à son cousin le comte de Choiseul, qui revenait de Vienne, les Affaires Étrangères, se réservant, pour les raisons qu'on vit après, l'Espagne et le Portugal.
Ainsi, il restait en partie ministre des Affaires Etrangères, tout à fait de la Guerre et de la Marine, et réunissant à tout cela l'entière confiance de Mme de Pompadour, il fut plus que premier ministre, ayant la plume de toutes les parties, et jamais crédit ne fut plus entier et décisif.
M. de Saint-Florentin garda ses détails ordinaires.
Le Contrôleur général, homme sage et de bon ordre, soutenait le crédit et était très content de M. le duc de Choiseul, qui avait de Tordre et entendait la partie économique, da moins ne demandant rien au-delà de ce qui avait été arrêté.
Mme de Pompadour, lasse d avoir eu bien du travail par elle-même, l'abandonna en entier à M. le duc de Choiseol, qui Tamusait et y passait beaucoup de temps, car il en donnait à tout, et même à ses plaisirs, tranchant et décidant très promptement, et ayant le travail très facile.
Tout le travail tombant sur lui, le reste n^était plus rien, on ne le voyait que très difficilement, ou aux audiences. Mme de Pompadour était toujours renfermée avec sa sœur Mme la duchesse de Gramont, femme de beaucoup d^esprit et d'un esprit décidé, de sorte qu'on ne voyait plus guère Mme de Pompadour, qui devenait très difficile en tout.
Le Roi s*amusait, à Tordinaire, à la chasse, ne soupant dans les cabinets sérieusement qu^avec la petite jeunesse qui chassait encore, et il soupait, une fois par semaine, avec ses enfants. On disait qu'il s^amusait dans Tintérieur, et avait de jolies connaissances qui donnaient quelquefois de Tinquiétude à la Marquise. Il y en avait une, alors, dont la grossesse faisait beaucoup de bruit. D^ailleurs, il ne voulait point du tout travailler par lui-même, quoiqu'il en eût été capable, s'il Tavait voulu. Et, comme il ne disait jamais un mot à ceux qui arrivaient de le bien servir, cela n'augmentait pas l'émulation. En général, la nation, dégoûtée de tout, ne faisait, depuis longtemps, que fronder, et paraissait ne se plaire qu'à cela, de sorte que, depuis longtemps, on ne voyait et ne parlait qu'en noir.
Le ton et l'esprit décidés de M. de Choiseul retenaient les esprits, et il paraissait qu'il devait, par son caractère, faire un bien ou un mal extrêmes, les choses étant dans une rude crise. Le plan de M. le duc de Choiseul parut être de rendre la Marine bien liée avec la terre. En conséquence, il fit le» plus grands changements : il supprima les troupes de mer, incorpora son artillerie, et tout fut changé, et, au l®*" janvier, il supprima la moitié des régiments de cavalerie et les incor-
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pora dans Tautre moitié. II n'y en eut plus que trente trois en tout, dont dix de princes ou particuliers. Il n'y eut plus de régiments de gentilshommes. Par là, ceux que j'avais fait avoir à MM, deTrazégnies et de Saint- Aldegonde furent supprimés, et on ne voyait que des changements, qui se faisaient avec la plus grande légèreté, mais dont il y en avait beaucoup de bons. Restait à voir si, dans un temps si critique, c'était le moment de les faire.
Pour Paris, il s'occupait principalement de l'affaire des Jésuites, dont les parlements avaient juré la perte, et c'était, d'ailleurs, toujours l'oiseau volage et qui ne s'occupait que des misères et des petites histoires du temps.
Les choses étaient dans cet état, lorsque, le 18 décembre, étant à souper chez madame la Première, on conta comme nouvelle que M. le prince de Beauvau repassait sur M. de Castries. Cela ne me frappa pas beaucoup d'abord, n'y ajoutant pas foi. J'y réfléchis le lendemain, et j'allai aux informations : on me dit que cela était sûr.
Je restai deux jours tout assommé, et sans pouvoir concevoir de quelle manière cela se ferait, car on ne pouvait le faire passer au-dessus de nous, puisqu'il avait ses pouvoirs, comme nous les nôtres, et que le ministre de ce temps-là étant mort, on ne pouvait lui en donner d'autre contresigné du secrétaire d'Etat de la Guerre, et qu'on ne pouvait intervertir un ordre de tableau sans changer de grade. Ainsi, je ne concevais pas que cela put me regarder.
J'allai encore m'informer, mais on me dit que, quelque inconcevable que cela fût, on le faisait passer au-dessus de nous aussi^ c'est-à-dire s'avancer de trente rangs. Je fus assommé d'un pareil coup sans exemple, dans le moment où je ne m'attendais qu'à des grâces. Mais ce fut bien pis, quand j'eus regardé notre liste dans VAlmanachj et que je vis que, de ce nombre, nous n'étions qu'uno douzaine servant, dont je me trouvais le quatrième, et le premier de ceux qui étîiient à Paris, et de ce qu'on appelle d'une certaine espèce à ne pas pouvoir éprouver pareille chose. J'entrai, alors, dans un désespoir effroyable, regardant cela comme un point d'hon*
neur, quoiqu'on n'eût eu en vue, réellement, que de le remettre au-deBsus de M. de Castries. Pour lui, il l'avait passé, mais pour moi, il n'y avait aucun prétexte, de sorte que cela me tombait d'aplomb sur la tète.
Je ruminai, alors, les plus terribles voies de vengeance que le point d'honneur indique, et je me vis perdu sans ressource, quelque chose que je fisse, car le moins était de passer au service étranger, ou de quitter, en perdant tout le fruit de tant de peines, mon gouvernement assuré, l'avancement de mon fils, et moi mourant peut-être, après, de chagrin de n'être plus au service que j'avais tant aimé, quoique je m'en dégoûtais bien, par tout ce que je voyais.
Je fus trop écrasé, pendant un jour ou deux, pour pouvoir agir. Enfin, je résolus d'aller moi-même aux informations, à Versailles.
Le 23 décembre, je passai chez M. le prince de Tingry de grand matin. Je le trouvai plus froid que je ne voulais, et qui ne m'en apprit que trop. J'allai, ensuite, chez mon ami M. Dubois^ à Versailles, premier commis qui faisait tout et en était digne, et chez les autres que cela regardait. Je n'aurais pas la force de répéter tout le détail de cette cruelle affaire (1).
Je ne connaissais de remède que de repasser mon concur-
(1) Suit un résumé de conversations tenues, au sujet de cette affaire, avec MM. le prince de Tingry, Dubois, de Fumeron, de Vault, de Soubise, Accaron ; des brouillons de lettres de M. de Cro}' au duc de Choiseul, à M. Dubois ; la réponse de celui-ci, celle de M. de Choiseul, deux répliques de M. de Croy au duc de Choiseul, une lettre de M. de Croy au Roi, une lettre de Mme do Pompadour, un résumé de délibérations de famille, une lettre de la marquise de Leyde, et une de la princesse de Croy mère. De tout cela, nous ne voyons à reproduire que la lettre de Mme de Pompadour (v. p. 524), et celle du duc de Choiseul, que voici :
« A Versailles, le 25 décembre 1701. — Il est vrai, Monsieur, que le Roi, dans le temps de la promotion du 28 décembre 175S, donna à M. le prince de Beauvau une assurance par écrit qu'il reprendrait son rang sur ses cadets qui avaient été avancés dans cette promotion. Sa Majesté fit cette grande grâce à M. de Beauvau, par attention pour'les services qu'il lui a rendus en la quedité de capitaine des Gardes du Corps, mais elle exigea que cette grâce ne fût publiée que lorsqu'elle l'ordonnerait. En cela, M. de Beauvau fut traité différemment de ceux qui eurent alors des dédommagements. Le Roi a Jugé
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rent, mais la chose était impossible ; étant faite depuis un an, le Roi, ni le ministre dont il était très proche parent, ne voulaient en avoir le démenti, et il était si despotique, que personne n*osait presque lui parler, excepté à ses audiences.
Comme je ne me possédais pas assez pour pouvoir parler de mon affaire, je résolus de ne voir personne que mes plus proches, et de profiter d une fluxion pour me faire excuser de ne pas aller à la cérémonie du Jour de TAn où, d'ailleurs, mon rang me révoltait, m y voyant le dernier de la dernière classe.
Pour remplir, en ce que je pouvais, le serment de TOrdre, je fis de mon mieux mes dévotions^ aux Carmes. Ainsi finit, pour moi, cette année remplie d'événements de toutes espèces.
qu'il n'y avait, actuellement, aucun inconvénient de publier l'effet de ses bontés pour M. de Beauvau. Je n'étais point ministre de la Guerre lorsqu'il les a obtenues, et je dois me borner à vous marquer simplement le fait tel qu'il est à ma connaissance. J'ai l'honneur d'être, etc. »