La Icctun» do ce mot n'est pas certaine
3 Sur rinoident bien connu de la plaque tournante de cheminée qui permettait à Mme de la Popelinière d'introduire chez elle le maréchal de Hichelieu, son amant, voir les Mémoires de Marmontel, éd. Tourneux, t. I, p. 237.
(4) Charles-Louis-Joachim de Chastelier, marquis du Mesnil, maréchal de camp le !•' mai 17Î5, lieutenant général le H mai 1748, inspecteur général de la cavalerie, commandant la province de Daupliiné, mourut le {•' mars 1764 dans sa 64* année. *
cousins Sainte-Aldegonde et Ghistelle, les quatre derniers lieutenants, Beaugibault (1), Morepas (2), Montrut (3) et d'Ormoy (4), et tous les cornettes, hors Léger, qui avait été maréchal des logis : cela mettait bien du monde dans l'embarras. On refondit toutes les compagnies ; la mienne passa à Nugues (5). Si cet arrangement s^était fait dix ans plus Wt, j'y aurais gagné tout ce qu'elle m'avait coûté de trop. Onôtatout le mauvais et le médiocre, de sorte que mon régiment arriva à Dôle, le 28 novembre, à 360, superbe.
Le 10 décembre finit la grande et malheureuse histoire du pauvre Prétendant (6), qui occupait la Cour et Paris depuis un mois : suivant le traité, nous ne devions pas lui donner asile en France, et lui, par un entêtement héroïque, ou intérêt caché assez singulier, ne voulait pas quitter Paris, quoique le Roi le lui eût fait dire de toutes les manières. Pour le mettre dans son tort, on lui fit dire que l'on l'arrêterait. On le mit dans les gazettes, et Ton fit tout pour le prévenir et le réduire à sortir de lui-même du royaume. Enfin, le 10, comme il entrait sous la porte de TOpéra, M. de Vaudreuil, major des Gardes françaises (7), et le duc de Biron, l'arrêtèrent de
(1) Noël André de la Gondie de Beauf^ibault, d'abord enseigne dans le régiment de milice de Peyrac (1736), puis, successivement, cornette en 1743, lieutenant en 1746, réformé le 26 novembre 1748.
Il commanda sa compagnie à Fontenoy en l'absence de son capitaine M. de Baye. Le prince de Croy le regardait comme, aussi bon officier que bon sujet.
'•2) Morepas, d'abord cadet dans une compagnie de gentilshommes, devint ensuite cavalier dans Royal Roussillon ;,1729), cornette ,i740i, lieutenant (1743), et fut réformé le 26 novembre 1748.
(3) Louis La Vaude de Montrut, cornette en 1744, lieutenant en 1747, réformé le 26 novembre 1748.
(4) Gouet d'Ormoy, gendarme do la Garde en 1736, cornette en 1743, lieutenant en 1747, réformé le 26 novembre 1748.
(5) De Nugues, volontaire au régiment de Toulouse en 1719, lieutenant réformé en 1721, capitaine en 1723, obtient le rang de lieutenant-colonel en 1743, et se retire du service en 1750.
(6) Charles-Edouard Stuart, dit le Prétendant (1720-1788\ fils de Jacques Stuart, dit le chevalier de Saint-Georges, et petit-fils de Jacques II, s'était réfugié en France après sa tentative infructueuse en Ecosse pour rétablir sa dynastie, tentative qui avait abouti au désastre de Culloden ^1746).
(7) Jean Higaud, chevalier, puis vicomte de Vaudreuil, né en 1695, major des Gardes françaises en 1744, maréchal do camp en 1745, lieutenant général en 1748, marié, en 1759, à Louise-Thérèse Le Clerc de Fleurigny.
la part du Roi. Des sergents des Gardes se saisirent, en même temps, de ses bras, le désarmèrent et lui ôtèrent toute arme, car on croyait, sur ses discours, qu'il tuerait celui qui l'arrêterait, et se tuerait en même temps, ce qui rendait le coup délicat. On le conduisit, par les derrières, à des carrosses^ où des détachements des Gardes françaises le conduisirent à Yincennes, et les Gardes menèrent les Anglais de sa suite à la Bastille.
Cet événement fît un très grand bruit : il était estimé comme un héros, et il fut généralement plaint, quoique Ton fût obligé de blâmer son entêtement, surtout après la lettre de son père, laquelle était très véritable. Le peuple mui'mura, à ce sujet, contre la paix médiocre que Ton trouvait que nous venions de faire. Il paraissait cruel d'avoir abandonné ce prince qui nous avait été si utile, et surtout on criait beaucoup de ce que Ton l'attachât pour mieux l'empêcher de se tuer. On dit qu'il dit, dans le premier moment : a Ah ! si j'avais mes Ecossais ! » Et encore : « Comment ! traiter ainsi le petit-fils d'Henri IV ! >
On le fouilla et on lui trouva un pistolet. On lui demanda s'il n'avait que celui-là. Il assura que non, et on lui en trouva un second, ce qui, joint à ce que ces pistolets étaient à secret pour partir sur le repos, et qu'il ne voulut jamais donner sa parole qu'il ne se tuerait point, fit croire qu*il en avait eu, en effet, le projet. On dit qu'il le nia, depuis, et qu'il assura que, pour celui qui le devait arrêter, il n'y avait jamais songé. 11 fut, le premier jour, à Vincennes, très morne, et sans manger. Ensuite, il redevint à son ordinaire, et mangea avec les trois officiers aux Gardes qui le gardaient à vue. Enfin, au bout de quelques jours, étant tout à fait apaisé, on dit qu'il écrivit au Roi une lettre soumise, promettant de ne se point tuer et de sortir du royaume sans y rentrer sans permission. Cela adoucit le parti que l'on avait pris de le faire conduire, gardé à vue, jusqu'à Rome, pour le remettre à son père, ce qu'il craignait le plus, de sorte que, le 14 ou le 15, il partit de Vincennes, seul avec M. de Perussy, officier des mousque-
taires (1), qui eut ordre de le mettre au pont de Beauvoisin, et sa Maison eut la permission de le suivre. Il le vit entrer en Savoie, qui était encore à TEspagne, et revint sans que l'on sût où il irait.
Je soupai assez dans les cabinets, prenant les jours quHl n'y avait pas comédie, qui attirait la cohue et jusqu^à des trente-cinq personnes dans les cabinets : cela nous laissait peu de temps, à nous autres chasseurs. Le Roi me parla et me traita assez bien, surtout lorsqu' après une belle chasse, il nous ramena au petit château de la Celle (2), où il nous fit entrer. Mesdames de Pompadour, d'Estrades, de Livry et de Meuse y étaient encore à table, où on nous reçut bien. C'était une faveur, n'y ayant que les très anciens et intimes que le Roi y nommait, et qui, pour se distinguer des nouveaux venus, avaient imaginé un uniforme vert, galonné d'or, pour tous les petits châteaux.
Le Roi mit la marquise dans son carrosse, à trois heures, pour aller à Paris, à une première représentation de Caiiîina (3). Il n'y eut pas de liste, le soir. Le Roi me fit dire, parle maréchal d'Harcourt, de monter à six heures, et nous soupâmes tout en haut, dans les petits cabinets du dessus, dans le plus grand intérieur, rien que six avec le Roi, savoir : le Roi, le maréchal d'Harcourt, M. de Fleury, moi, M. de Joyeuse (4), le fils de M. de Groissy (5) et son père. Le Roi fut
(1) Louis-Élisabetb, marquis de Pcrussy, enseigne de la i" compagnie des mousquetaires, maréchal de camp en 1144, lieutenant général en 1748, mort enmi.
{'2) Bâti sous Louis XIV par M. de La Rochefoucauld, le didteau de la Celle- Saint-Cloud, canton de Marly-le-Roi, fut acheté par le Roi en 1G02, et cédé par lui, en 1686, à Bachelier, premier valet de chauihre du prince de Mar- «illac, devint, en 17 i8, la propriété de Mme dr Pompadour qui le revendit, deux ans après, au fermier général Roussel. Il appartint, ensuite, au duc de la Vauguyon.
(3) Catilina^ tragédie de Grébillon, représentée, pour la première fois, à la Comédie Française, le 20 décembre 1748,
(4) Jean-Armand, marquis de Joyeuse (1718-1774), colonel du régiment de Penlhièvre-infanterie en 1741, brigadier en 1747, colonel des grenadiers de France en 1749, épousa, le 13 mars 17ji, Anne-Madeleine Delpech de Gailly.
(5) Le fils du marquis de Groissy était Jean-Baptiste-François Menelai, mor-
charmant, dans ce petit intérieur, d'une aisance et même politesse infinie. II me parla beaucoup. Ensuite, dans le cabinet du tour, il fit allumer un fagot et nous fit tous asseoir autour de lui^ sans la moindre distinction, et nous causâmes avec la plus grande familiarité, hors que Ton ne pouvait oublier que Ton était avec son maître.
A dix heures, nous vîmes arriver la voiture de la marquise. Il alla la trouver et nous sortîmes, bien contents de cette faveur particulière.
Le 26 décembre 1748, à minuit, j'appris que la promotion était déclarée et que j'étais maréchal de camp.
Le Roi la déclara en arrivant à Choisy : il y eut, environ, quatre-vingt-quatorze lieutenants généraux, quatre-vingtquatre maréchaux de camp et cent vingt-six brigadiers. J'étais fâché d'être ainsi confondu dans la liste, simplement à mon rang. De l'autre côté, j'étais fort aise que cela fût enfin fini, d'avoir bientôt mon argent et plus l'embarras d'un régiment.
M. le duc d'Havre fut lieutenant général et M. de Heère^ brigadier.
Je pris les ordres de la Reine, de M. le Dauphin et de madame la Dauphine (que l'on espérait grosse), et de Mesdames. Toutes me chargèrent de beaucoup de choses pour rinfante (1), et de compliments à madame de Leyde (2), et Mesdames me donnèrent, toutes trois, une lettre de la façon la plus obligeante. J'appris que les dix aides de camp du Roi avaient 6.000 livres de pension, et les entrées — chose agréable. Je revins, par un ouragan, trouver le marquis de Leyde, qui logeait chez ma mère.
Le 28, je partis en chaise pour Thoury. J'allai en poste à Arpajon où je trouvai mon premier relais. J'en avais envoyé trois d'avance, avec lesquels je fis tout le reste.
quis de Sablé, né en 1728, brigadier en 1701, maréchal de camp en 1762, lieutenant général en 1781. Il épousa, en 1703, ^Vntoinette-Adélaïde de la Roche- Fontenilles.
(DM. de Croy allait, comme on le verra ci-dessous, partir pour Thourjv ^ Seine-et-Marne-, à la rencontre de l'Infante, qui arriva à Choisy le 30.
(2) Mme de Leyde était camarera mayor de la princesse.
Le 29, dimanche^ j'arrivai à Thoury à deux heures. Le Roi ayant mandé au comte de Noailles qu'il m'avait permis d'y aller, je trouvai que j'étais sur Tétat des logements. Je fus voir les ambassadeurs duc d'Huescar et prince d'Ardore (1). A quatre heures, arriva Tlnfante. Je trouvai madame de Leyde fort bien et point changée : elle était la seule dame avec elle, et quatre caméristes, le duc de Montelliano, son grand-maltre, et un M. de Carpentero, premier commis aux Affaires étrangères en Espagne, pour son secrétaire d^Etat et premier ministre. Le comte de Noailles Tétait allé attendre à la frontière, l'avait amenée avec des détachements de la Maison et Bouche du Roi, et lui avait été fort utile.
Je fus présenté à l'Infante, qui me reconnut, et je lui remis les trois lettres de Mesdames : elle me parut aimable, polie, extrêmement ressemblante à Madame, hors plus grasse. Madame de Leyde parut aise de me voir, et enchantée de revoir madame la Première, ou de Beringhen, et madame de Cazeau(2),ses grandes amies depuis le couvent. Elles étaient venues là, incognito, au devant, et logeaient dans la même maison. Elles se mangeaient d'amitiés. Madame la Première lui avait apporté là tout ce qu'il lui fallait. Nous vîmes souper l'Infante, que madame de Leyde servit seule et debout, ayant laissé les étiquettes en entrant en France. L'Intendant d'Orléans (3) fît les honneurs d'un grand souper, pour tout le reste.
Le 30, je partis à cinq heures un quart du matin, avec mes deux relais. Je fis, en quatre heures, les douze lieues de Thoury à Etrechy. J'arrivai à une heure à Villeroy. Le Roi y était de la veille, avec M. le Dauphin ; il me parla avec bonté, et cela me mit agréablement d'une partie de faveur particulière, ce que j'avais cherché.
(1) Le prince d'Ardore, ambassadeur du Roi des Deux-Siciles à iatCour de France.
';2; On lit sur le texte original : « Madame de Caso ». Plusieurs familles portaient ce nom, qui s'est orlliographié Cazeau, Casaux, Cazeaux et autrement encore. Les indications fournies ici sont insuffisantes pour identifier cette dame.
(3j L'Intendant d'Orléans était al ors M. de Barentin, maître des Requêtes.
118 JOURNAL DU DUC DE CROt
A deux heures, le comte de Noailles arriva, et, un moment après, rinfante. L'entrevue fut des plus touchantes : le Dauphin se jeta à son col, sans lui donner le temps de descendre.
Elle fît un cri de joie perçant. On ne pouvait les séparer.' Enfin, on la descendit, et on la porta au Roi^ qui, malgré sa grande joie, se possédait mieux. Elle s'écria : « Âh ! le voilà!» et s'élança à son col, sans pouvoir le quitter, que pour ressauter à celui de M. le Dauphin, avec des transports et des larmes, si naturels des deux parts, que personne ne put retenir les siennes. On la soutint, car elle se trouvait mal de joie. Le Roi était enchanté. Quand elle fut revenue à elle, on lui présenta, dans une autre pièce, Mme de Pompadour et les trois dames d'Estrades, Brancas et Livry, et tout ce qu'il y avait, là, de distinction, puis le Roi se mit à table avec elle et les dames, et nous en fîmes autant.
A trois heures et demie, je partis dans le carrosse du maréchal d'Harcourt, et j'arrivai en deux heures et demie à Ghoisy, où je trouvai Mesdames dans l'impatience ,et toute la Cour. Je fus bien reçu, disant qu'elle ne tarderait pas. Elle arriva bientôt dans le carrosse du Roi, avec lui, M, le Dauphin et Mme de Leyde. L'entrevue de Mesdames fut aussi bien tendre. On entra au salon, puis dans une autre pièce. On lui présenta encore toute la Cour. C'était le comte de Noailles qui nommait à côté, et pour Mme de Leyde qui ne pouvait savoir tous les noms, et j'étais aussi derrière pour l'aider. Cela me donnait de l'agrément.
Puis, elle alla s'enfermer avec le Dauphin, qui marqua un cœur admirable, ainsi que ses sœurs, jusqu'à neuf heures que le Roi soupa avec son fils, ses quatre filles et les dames ordinaires et du service de Mesdames. Nous, nous soupâmes très bien à une table où nous étions vingt-deux, de tous les principaux courtisans, et les menins. C'était la première fois que je soupais à Choisy, ce qui était faveur particulière et que je voulais rechercher.
Nous fûmes, au dessert, au souper du Roi, où nous vîmes tous, avec joie, un coup d'œil touchant pour de bons Fran-
çais : c'était la joie parfaite, noble et aisée du Roi, de se voir ainsi avec sa famille, qui en témoignait aussi une parfaite. L'Infante riait aux anges, et était surtout très bien et plaisante avec la gentille Madame Adélaïde, étant toutes deux très vives et spirituelles. L'Infante rapportait un très grand accent gascon qui faisait, avec sa vivacité, un plaisant effet. Après le souper dans le salon, le Roi les tint toutes longtemps embrassées , les couvant des yeux avec un air de tendresse charmante. Aussi faut-il avouer que le Roi était le meilleur père, le meilleur ami et le plus honnête homme que Ton puisse voir, d'une douceur, bonté et égalité unique, parlant à merveille, juste, et avec une mémoire étonnante, d'une très belle figure alors, Tair très noble et distingué, et, de toute façon, il me paraissait, alors, au mieux.
A minuit, j'allai coucher, à Thiais, chez un ami.
Le 31, le Roi, au retour de la chasse, dîna avec sa famille et les dames. J'examinai un peu Choisy, que je commençai à connaître. A trois heures passées, je partis dans ma chaise et, par le pavé ordinaire, fort haut et bas, j'arrivai à Versailles un moment devant le Roi : il y avait une foule affreuse. J'allai rendre compte à la Reine. Le Roi arriva, et la Reine courut au-devant de rinfante. L'entrevue fut aussi très tendre. Toute la Cour y était et on s'étouffait. Ensuite elle descendit chez Mme la Dauphine, et, de là, elle passa chez elle, dans l'appartement de Mme la comtesse de Toulouse, où le maréchal de Noailles, le comte de Noailles et moi aidant, et nommant pour Mme de Lcyde, on lui présenta tout le monde. Elle reconnut la plupart, fit des politesses, et réussit très bien.
Le 1" janvier 1749, il y eut un monde étonnant à la Cour, l'arrivée de l'Infante, la promotion et le jour de l'An arrivant ensemble, joint à un temps doux, car, chose singulière, il ne gela point, jusque-là.
Nous vîmes la procession de l'Ordre, au travers du grand escalier dont, en trois jours, on avait ôté la salle de l'Opéra, et on le remit de même, deux jours après. M. de Saint-Sé-
vérin (1) fut reçu, et, à ce chapitre, le Roi nomma le duc d'Ayen, le duc d'Estissac (2) et MM. de Vaulgrenant (3) et de Lanmary (4) ambassadeurs. Il parut qu^ils étaient mieux traités sous M. de Puisieux. Ils furent aussi compris dans les promotions.
Pendant cette première semaine, je fis assidûment ma cour au Roi, chassant très souvent, et à l'Infante, étant beaucoup chez elle et avec Mme de Leyde, à l'aider dans les présentations, cherchant cette occasion de me faire des amis et menant partout le marquis de Leyde.
Le mariage de M. le chevalier de Beuvron avec Mlle Rouillé (5), qui se fit dans ce mois, nous occupa quelques jours.
Le Roi m'ayant permis, pendant un voyage de Choisy, d'y aller un jour marqué, j'y fus le 6 février que Mesdames y vinrent. Le 8, Mme la marquise de Leyde vint à Paris et nous resta jusqu'au 13. L'on attendait son frère le duc de Croy, qui, en sa faveur^ s'était enfin résolu de quitter le Rœulx(6),
(1) Alphonse-Marie-Louis, comte de Saint-Séverin d'Aragon, né en 1705, envoyé extraordinaire de i*arme en Fronce en 1726, gentilhomme de la Cliambre de l'Infant don Carlos, duc de Parme. Ambassadeur de France en Suède, en 1737, il fut, ensuite, naturalisée français et chargé de missions diplomatiques aussi importantes que nombreuses. Il mourut ministre d'État, en 1757, ayant épousé, en 1733. Marie-Louise-Franroise Fillon, veuve du comte d'Houdetot.
(2) Louis-François-Armand de La Rochefoucauld de Roye, duc d'Estissac 1 1695-1783), brigadier d'infanterie, grand maître de la Garde-Robe du Roi, avait épousé, en 1737, Marie de La Rochefoucauld, dite Mlle de La Roche- Guyon, sa cousine.
(3) François-Marie de Villers la Faye, baron de Vaulgrenant, né en 1699, ambassadeur de France enSardaigne (1731), en Espagne (173i), ministre plénipotentiaire auprès du roi de Pologne (1745), et une seconde fois en Espagne (1748), avait épousé à La Haye, en 1729, Madeleine-Jacqueline de SaN lengre. veuve du baron de Galloway.
(V) Marc-Antoine Front de Beaupoil Saint-Aulaire, marquis de Lanmary, (1689-1149], brigadier en 1734, maréchal de camp en 1738, lieutenant général en 1748, avait été nommé, en 1741, ambassadeur à Stockholm, où il mourut le 24 avril 11 i9.
(5) Anne-François d'IIarcourt, né en 1727, chevalier, puis marquis de Beuvron, brigadier en 1748. maréchal de camp en 1761, épousa, le 22 janvier 1749, Marie-Catherine Rouillé, fille du secrétaire d'État.
;6/ Ce chAteau, l'un des plus beaux de la Belgique, est situé dans l'arrondissement de Mons. Il fut d'abord la propriété des comtes de Hainaut, et
OÙ il était confiné avec sa femme, et de venir, pour la première fois, à Paris.
Le 12 février, on publia la paix à Paris (l). Ce jour-là, toutes les évacuations des Pays-Bas, hors le Hainaut, furent faites^ et cette grande querelle terminée. Je vis passer le cortège et faire la publication à la place Royale.
Le 13, j'allai dans le Cloître, voir le feu de la Grève, qui fut assez beau. J'avais été, le même jour, à THôtel-de- Ville voir la décoration, qui était très belle. C'était un grand temple de la Paix, sur le Port au charbon (malgré le débordement de la* rivière). On avait fait une fort grande salle de bal pour le peuple, et, dans tous les carrefours, il y avait des décorations de buffets où on donna à manger, mais cela fut bientôt fait, et le tout se passa tristement. La veille, on avait publié un arrêt qui supprimait les petits impôts nouveaux de cuivre, suif, etc., mais comme, malgré la promesse, le dixième subsistait encore, et que, d'ailleurs, toute cette paix n'avait pas été fort approuvée de Paris, on y marqua on ne peut pas moins de joie, quoique Ton l'eût tant désirée.
Le 17 février au soir, M. l'abbé d'Harcourt, grand-oncle de mes enfants, vint me faire la proposition de m'arranger pour avoir une charge à la Cour qui y demanderait rési' dence continuelle (2), C'était celle de la survivance de Chevalier d'honneur de la Dauphine. L'affaire était bien importante et m'occupa comme telle. C'était une grande résolution de m'abandonner à la Cour et de m'y établir peut-être pour toujours. D'un autre côté, je ne voulais pas r^^ster à rien faire : j'avais besoin de quelque chose qui m'attachât et pût me mener au grand, où je voulais tendre. Je me consultai,
n'entra dans les biens de la famille de Croy qu'en li32. Le premier seigneur en fut Jean de Croy, fils d'Antoine II, mort en 1745, et do Marguerite de Lorraine. Cependant cette terre ne fut érigée en comté qu'au seizième siècle, en faveur d'Adrien de Croy, chambellan et premier gentilhomme de la Cliambre de Charles Quint.
C'est seulement en 1793 que le Rœulx devint la propriété du duc Anne, fils du maréchal de Croy.
(1) La paix résultant du traité d*Ai.K-la-Chapelle, conclu l'année précédente, et dont les fêtes n'eurent lieu qu'après l'eiécution de toutes les conditions.
(2; Ces mots sont soulignés dans le texte original.
122 JOURTfAL DU DUC DE CROY
et je consultai ma mère. Enfin, sautant le bâton, nous résolûmes d'entamer l'affaire.
Croyant cette voie favorable, je voulus commencer par la Marquise et M. de Montmartel. J'engageai Mme de Leyde à avoir une audience. Elle s'y porta tout au mieux. On lui répondit bien sur mon compte, mais que l'on croyait que le Roi avait pris son parti. J'en fis parler par M. de Montmartel, mais, au lieu de me seconder, il ne fit que me dire la même chose, chercher à m'éloigner d'y songer, et me dire de ne pas faire agir les enfants, et surtout le fils auprès du père. Je vis alors, mais trop tard, que je m'étais mal adressé et que, ou je ne leur plaisais pas, ou que leurs arrangements étaient faits ailleurs. J'en parlai à la Marquise, en allant à la messe. Elle me dit sèchement que le Roi était décidé ; à quoi je répondis que M. de Maurepas m'avait pourtant dit qu'il n'y avait rien de fait. Mais elle me répartit à cela, avec un ton très dur, dont la suite me fit voir la raison, que le Roi pouvait bien avoir pris son parti sans en parler à M. de Maurepas. Je me retournai sur la bonne volonté de l'Infante, que je ne pouvais m'empêcher de laisser éclater en cette occasion, et je me retirai piqué de m'être mal adressé et de me voir presque débouté.
Cependant, Mme la marquise de Leyde ayant tout préparé, je parlai à l'Infante et je lui donnai un mémoire succinct où je disais que, outre toutes les raisons que j'avais pour espérer les honneurs, je me proposais par zèle, me soumettant à toutes les conditions que l'on voudrait. L'Infante donna ce mémoire au Roi le 25 février ; il ne répondit rien. Quelques jours après, je lui en fis donner un pareil par M. de Maurepas, ministre que cela regardait. Il dit qu'il avait déjà celui de rinfante et, ne s'expliquant ni en bien ni en mal, il remit l'affaire de façon à faire juger qu'elle devait traîner. Ce ministre, sans y prendre grand intérêt, m'était favorable, parce que, des trois ou quatre concurrents, j'étais le seul qui passait par lui, mais il ne s'attendait pas à ce qui devait bientôt lui arriver à lui-même.
Je restai longtemps dans une incertitude très incommode.
L'Infante en parla au fils, qui me fit dire que je lui étais agréable et qu'il approuvait que je me misse sur les rangs. Mais le Roi paraissait n'y pas mordre, et ne chercher qu'à traîner, peut-être pour laisser partir Tlnfante, et, la Marquise étant contre, j'eus lieu de craindre de ne tirer, de tout cela, que de rester brouillé avec elle.
Le 21 mars, le Roi déclara, à Versailles, la promotion des colonels. Les trente régiments y furent donnés, et, de plus, on nomma seize colonels au nouveau corps des Grenadiers de France. Le Roi donna mon régiment de Royal Roussillon cavalerie au fils aîné du duc de Lauraguais (1), lequel avait quinze ans et demi. Je lui remis l'état de ce beau et bon corps au mieux en tout, et ne devant pas un sol (2).
Le 22 avril, l'abbé d'Harcourt, qui m'avait proposé la grande affaire, m'envoya chercher et m'apprit que le Roi en avait disposé, ce matin même, en faveur de M. de Sassenage (3), à qui il accorda simplement la survivance et l'exercice, pour doubler l'autre qui n'y gagna rien que de conserver l'exercice quand il voudrait, et les appointements.
Je respirai, enfin, par cette décision que je vis arriver avec assez de tranquillité. Je sentais les raisons pour et contre : je perdais peut-être une occasion (à cause de l'arrivée de Mme de Leyde) des plus favorables pour m'établir à la Cour par une belle charge qui pouvait, et devait même me mener à tout ce que je pouvais désirer, au Cordon bleu sûrement, aux honneurs, au gouvernement de Condé, aux entrées, aux grands avantages à la guerre. De l'autre côté, les raisons pour lesquelles j'étais aisément consolé étaient que cette charge pouvait très bien me casser le col, étant presque
(1) Louis-Léon-Félicité de Brancas, comte de Lauraguais, né en 1733, épousa, le 14 janvier 1735, Elisabeth-Pauline de Gand de Mérode de Montmorency, princesse dlsenghien.
(2) Souligné dans le texte.
(3) Charles-François, marquis de Sassenago, ancien lieutenant général au gouvernement du Dauphiné, menin du feu Dauphin, fut nommé chevalier d'honneur de la Dauphine, en survivance, le 25 avril 1749.
11 avait épousé, en 1718, Marie-Françoise-Gasimire de Sassenage, sa cousine. 11 mourut en 1762.
impossible de plaire, en même temps, au père et au fils, et n'ayant peut-être pas les talents nécessaires pour m'y bien maintenir; que c'était me jeter dans des tracasseries, des transes continuelles, dans des ennuis avec des femmelettes ; que, si j'avais réussi, j'aurais fait un mauvais marché, et y aurais beaucoup dérangé mes affaires ; enfin que, depuis que j'étais au monde, je n'avais pu jouir de la liberté et de mes avantages de naissance et d'aisance, dont j'allais, si fêtais sage, commencer à pouvoir profiter.
Le 24 avril, la Cour et Paris furent frappés d'un événement très inattendu, ce fut la disgrâce de M. de Maurepas, le doyen des ministres, qu'il était depuis 1718. Ce même jour, à huit heures du matin, M. d'Argenson se rendit chez lui à Paris où il était, parce que le Roi était au Petit Château (1), et lui remit une lettre de la main du Roi, conçue à peu près ainsi :
« Pour tenir la promesse que je vous ai faite de vous le mander moi-même, si le cas arrivait, je vous écris cette lettre pour vous mander de remettre votre démission à M. d'Argenson et de partir dans la semaine. Pontchartrain étant trop à portée de Versailles, vous vous rendrez à Bourges. Vous ne verrez que votre famille, et vous ne ferez pas de réponse à cette lettre. »
Le mercredi 23 avril, le Roi était allé au petit château de la Celle où on acheva de l'y déterminer. 11 écrivit celte lettre et une à M. d'Argenson, avant son souper. M. d'Argenson reçut le paquet à minuit, et alla, à sept heures et demie du matin, porter la lettre à M. de Maurepas.
On dit qu'il reçut ce coup avec fermeté. Il se prépara et partit, deux jours après, pour Bourges.
Peu de ministres furent plus généralement plaints et regrettés. Il était honnête homme, assez vrai et serviable, ayant beaucoup d'amis, une aisance infinie dans le travail, fort abordable, connaissant la Cour (qui était un de ses emplois), à fond. Dès l'âge de 18 ans, il était secrétaire d'Etat
;i) On appelait c Petit Cliâteau ■ celui île la Celle-Saint-Cloud.
II Tétait depuis trente et un ans, et le premier avec qui le Roi eût travaillé. C'est ce qui étonnait d'autant plus, que le Roi paraissait capable de s'attacher et d'habitude.
II n'avait rien laissé entrevoir, àson ordinaire, de sondessein, et il n'y avait que deux jours qu'il l'avait traité au mieux. Les premières raisons que Ton dit de sa disgrâce étaient que, comme il était un peu satirique, il s'était lâché en propos sur la Dame ; qu'il n'avait pas trouvé les auteurs des premiers libelles, et que l'on avait refait valoir la chute de la Marine, arrivée dans ses mains. Pour cet article, il pouvait dire que Ton lui avait toujours refusé de l'argent et que cela était vieux, alors. Il paraissait plutôt que c'était la force de l'intrigue qui l'avait emporté sur lui, et le crédit infini de la Dame qui, depuis longtemps, comme j'avais eu occasion de remarquer, ne le pouvait souffrir, et que le duc de Richelieu, qui avait publiquement juré sa ruine, en était venu à bout avec elle.
Dès le jour de sa disgrâce, on sut que la partie de la Cour était donnée à M. de Saint-Florentin. Elle lui convenait, puisqu'il la connaissait dès l'enfance et qu'il en avait le ton. La partie de la Ville de Paris fut donnée, en même temps, à M. le comte d'Ârgenson, à qui elle convenait aussi, en ayant été intendant et étant homme d'esprit et de lettres.
La partie de la Marine tarda un jour, mais, le 26 avril, on sut que c'était M. Rouillé (1) qui en était nommé secrétaire d'Etat. J'étais fort lié avec lui de cet hiver, par le mariage du chevalier d'Harcourt avec sa fille (2). J'allai lui en faire compliment. J'en trouvai toute sa famille fort aise, et lui eu sentant toute la charge. Tout Paris approuva ce choix, M. Rouillé étant un très honnête homme, d'un esprit très net, très zélé et même s'affectant trop, et qui avait, pour le commerce de
(1) Antoine-Louis Rouillé, né en 1689» secrétaire d'État au département de la Marine le 28 avril 17 i9, ministre d'État en 1751, secrétaire d'État aux Affaires étrangères en 1754, avait épousé, en 1730, Marie-Anne-Catherine Fallu.
(2) Anne-François, d'abord chevalier d'Harcourt, puis marquis de Beuvron, neveu du maréchal F'rançois d'Harcourt, brigadier des armées en 1748, maréchal de camp en 1761, épousa, le 22 janvier 1749, Marie-Catherine Rouillé.
rintérieur, et, depuis deux ans, pour la compagnie des Indes, fait merveille. Cela me donna une maison familière de plus à la Cour.
N'ayant pas assez fait ma cour à Mme de Pompadour, je perdis, pendant la fin de cet hiver, l'avantage de souper dans les cabinets, dont je fus piqué, et souvent tenté de moins m'attacher à tout cela, et de vivre pour moi, plus en philosophe.
Le 21 mai, se publia l'important édit du vingtième, avec l'établissement de la caisse d'amortissement, en supprimant le dixième. 11 y avait longtemps que cette affaire faisait grand bruit, et l'on s'attendait même à des soulèvements. Les charges de l'Etat augmentant beaucoup, et le Roi ne retranchant rien de ses bâtiments et dépenses particulières (ce qui faisait bien crier), il fallait suppléer au dixième qu'il avait promis d'ôter, et mettre une nouvelle charge sur les peuples déjà bien chargés. Le Parlement fit deux grandes représentations inutiles au Roi, et fut enfin forcé, par ordre exprès, d'enregistrer le vingtième, qui passa ce 21 mars, peut-être pour toujours.
J'achevai de passer cet hiver souvent à la Cour, à cause de Mme de Leyde, femme bien aimable et capable, mais dont j'étais bien fâché de ne pouvoir tirer avantage, et ce n'était pas ma faute, ni la sienne.
Le 14 juin, M. le marquis d'Hautefort, mon beau-frère, remercia le Roi qui l'avait nommé à l'ambassade de Vienne, la dernière qui restait à nommer. M. de Puisieux, son ami de cœur, lui avait procuré ce moyen de se raccrocher, car, ayant quitté pour une injustice, il n'était plus rien. J'avais aussi eu des vues et fait des espèces de démarches auprès de M. de Puisieux pour être employé dans les négociations, et, par là, je vis (non sans un peu de dépit et d'envie), que j'avais encore échoué dans cette vue comme dans les autres, et que je ne pouvais parvenir à rien.
Je finis donc mon hiver à Paris, cherchant à me calmer sur mon ambition et à me trouver des petites occupations et amusements honnêtes, ayant toujours un mauvais estomac
et bien de la peine à m'arranger avec moi-même. Je m'adonnai aussi un peu aux Arts que j'aimais, cherchant ce qui était curieux dans Paris, surtout en tableaux, mais ce qui m'y manquait le plus, par ma faute, était des sociétés ou coteries libres et agréables : la guerre et mes grandes vues m'en avaient éloigné jusque-là.
Devant passer Tété en Flandre, avec ma mère et mes enfants, je réglai tout pour cela. Le prix du régiment que j'achevai de consommer en payement de dettes et remboursements m'aida pour faire augmenter et remeubler Condé et THermitage. Je destinai 20.000 francs rien que pour cela. Il fut convenu que je tiendrais la maison à Condé, et tous ces petits arrangements servirent à me dissiper.
Cependant, ayant promis à Mme la marquise de Leyde d'aller à Compiègne, et ne voulant pas perdre Toccasion de faire ma cour plus intimement, je partis de Condé le V^ août à midi. A 6 heures, j'arrivai à Compiègne chez Doge (2). Je fis, en arrivant, les deux premières chasses, et je soupai, à chacune, dans les cabinets, et le Roi me traita bien. Tous les colonels et brigadiers étant obligés d'être à leurs régiments, il y avait moins de cohue à la Cour et plus d'aisance à être accepté. C'est pour profiter de cet avantage, que me valait mon grade de maréchal de camp, que j'étais venu dans ce temps.
Lo 2 août, que je soupai dans les cabinets, nous étions dix-neuf que je vais dire, suivant que le hasard nous plaçait à table (car, hors les deux côtés du Roi, le reste se plaçait comme on se trouvait) : le Roi, Mme la marquise de Pompadour, M. le duc de Luxembourg, M. le duc de Chevreuse, M. le prince de Turenne, M. le marquis d'Armentières, M. le duc de Broglie, M. le marquis de Crussol, M. le mar-
(1) Le prince de Croy (juitte Paris le 2 juillet, pour se rendre à Condé, où il instaUe sa mère et ses enfants.
(2) Hôtelier chez lequel le prince de Croy avait coutume de descendre, à Compiègne.
quis d'Ecquevilly, M. le marquis de Groissy, M. le comte d'Ëstrées, Mme la duchesse de Chevreuse, M. le duc d'Ëstissac, moi, M. le duc de Yilleroy, M. le marquis de Gontaut, milord Fitz-James, M. le marquis de la Salle, et Mme la comtesse d'Estrades, qui y était toujours.
Les huit jours que je fus à Compiègne, je chassai tous les -jours, hors les dimanches, et ce fut avec grand plaisir, étant enchanté de cette belle forêt que je commençai à connaître. Le Roi me parla beaucoup, et je me remis dans cette faveur que je désirais.
Je partis le 10 août, après la messe du Roi, et j'arrivai à 9 heures à Paris, à la maison où j'étais seul. L'objet de mon voyage fut d'être à Paris quinze jours ou trois semaines pour couper mon voyage de Flandre, laisser reposer mes perdreaux, en venir tuer, pour la première fois, autour de Paris, voir, pour la première fois depuis que j'étais mon maître, comment était Paris, Tété, enfin voir, avec Mme de Leyde, avant son départ, si je pouvais entamer la demande des honneurs (1). J'allai à Versailles, où j'entamai, sans grande espérance, la demande ; j'en prévins M. de Saint-Florentin, et je donnai le mémoire à l'Infante qui promit de le bien donner au Roi.
Je revins ensuite à Paris, chassant presque tous les jours. L'abondance de gibier et l'habitude m'apprirent à bien tirer. A Trappes, près Versailles, je tuai 6 faisandeaux et 30 pièces en tout. Ensuite, dans la plaine de Pantin, d'où je rapportai, une fois, 37 pièces. Cette vie de garçon et de campagnard, l'été, à Paris, me plut fort. Dans les quinze derniers jours d'août, je rapportai 200 pièces.
{{) « Les « honneurs de la Cour », dits autrefois, en France, c honneurs du Louvre », étaient des privilèges attachés à la naissance ou à rexercice de certaines charges. Les entrées chez le Roi aux heures du lever et du coucher, le droit de monter dans ses carrosses, d'entrer à cheval dans les cours de ses châteaux et surtout dans la« cour d'honneur d; pom* les femmes la possession du « tabouret » chez la Reine et chez les princesses, et surtout la prérogative de donnor la chemise, atlributdc la personne la plus élevée en dignité, tels sont les traits généraux de ces habitudes, réglées d'après les préséances. » (Encyclopédie des gens du monde.)
Dans les intervalles des voyages continuels du Roi, j^allai beaucoup à Versailles : Mme de Leyde pressa inutilement rinfante de donner mon mémoire au Roi ; elle le tint trois semaines dans sa poche^ promettant toujours de le donner. Enfin, voyant que cela ne faisait que traîner, je résolus de partir. Mme de Leyde me promit de le lui faire donner avant son départ, pour me faire, dans la suite, une bonne recommandation. Elle était, alors, fort occupée de la grâce qu'elle obtint pour son fils (1), qui fut fait maréchal de camp, en entrant au service de France, établissement bien important pour lui. Cela occasionna une promotion de cinq maréchaux de camp et quatre lieutenants généraux.
On était, alors, fort occupé du voyage que le Roi allait faire au Havre, avec les dames, du 16 au 22 de ce mois, et de la promenade que Mesdames de France allaient faire à Paris, le 18.
Les derniers jours d'août, étant chez M. de Gesvres, il me dit qu'aimant les cartes et étant surnommé le Père Placide, je devrais faire un plan pour la nouvelle place dont le Roi venait de choisir le terrain au carrefour de Bussy, avec l'Hôtel de Ville au quai Conti (2). Je lui dis : « Pourquoi non ? J'en ferais volontiers. » J'y travaillai, et il me parut que je pourrais réussir à donner quelque chose de bon. Les premiers à qui je les montrai les approuvèrent ; cela m'anima et, aimant les plans, et n'ayant rien à faire, j'y travaillai avec ardeur toute la fin de mon voyage. J'en fis plusieurs, mais un surtout qui me parut bien, en place ronde, avec huit rues à perte de vue, aboutissant sur la statue qui regardait THôtel de Ville. Je mis ce projet à sa perfection et j'en donnai aussi l'élévation. Le tout fut applaudi, mais on remit cela à l'hiver, de sorte que, n'ayant plus rien à faire à Paris, j'en
(1) Emmanuel-Ferdinand de Beth, marquis de Leyde, maréchal de camp en ni9.
(2) En 1749, on commença à étudier un projet de transport de l'IIôtei-de- Ville à la place de celui du prince de Conti. Plusieurs délibérations furent prises, à ce sujet, de 1749 à 1751, par le Corps municipal et par le Conseil d*État, mais sans exécution.
partis le 11 septembre, et j'allai à Champien (1), chez mon beau-frère, nommé à l'ambassade de Vienne.
Rentré à Paris le 10 décembre (2), comme je cherchais à arranger ma vie désœuvrée, je fus obligé d'aller à Versailles pour la maladie du maréchal d'Harcourt, mon beau-père, qui fut, le 14 décembre, à l'extrémité, d'une espèce d'indigestion. Gela nous tint, toute la famille, huit jours à Versailles dans l'appartement de quartier, sous le Roi, où le maréchal était alors. Le 23 décembre, étant hors d'affaire, on le mena à Paris. Pour moi, je sortis peu à Versailles, n'ayant plus aucun objet et voyant la foule des courtisans augmenter de façon à n'être presque plus aperçu. Cependant, le Roi me donna trois fois le bougeoir à son coucher, et me parla assez. Mais je n'allai pas chez la Marquise — que l'on avait grand' peine à voir — n'ayant rien à lui demander. Je trouvai la Cour tout à l'ordinaire, hors que son crédit augmentait toujours et influait sur tout. Les petits opéras occupaient principalement, et mettaient une telle foule dans les cabinets, ces jours-là, qu'il y soupait jusqu'à des soixante personnes.
D'ailleurs, la paix mettait tout dans une inaction parfaite ; il n'y avait aucune nouvelle, ni rien qm occupât. Le militaire était oublié, hors que les inspecteurs s'assemblaient chez M. d'Argenson, qui dépérissait beaucoup, pour régler un nouveau service. Du reste, de l'année, je ne fis qu'une seule chasse ; il n'y eut pas de souper dans les cabinets, et la foule me fit juger que j'y devais presque renoncer pour cet hiver, n'y ayant que ceux qui suivaient très bien leur cour auprès de la marquise.
Je passai le temps de Noël à Paris, allant un peu au spectacle et cherchant à me dissiper par le monde, sans vou-
(1) Champien, village à 2i kilomètres de Montdidier, canton de Roye (Somme). Le chdteau appartenait an marquis d'Hautefort, beau-frère du prince de Croj-. Son petit-fils, le comte Alphonse-Anne-Marie d'Hautefort, né en 1788, y est mort en 1817, sans laisser de postérité.
(2; M. de Croy avait fait un voyage dans le Nord, avant de rentrer à Paria.
JOURNAL DU DUC DE CROlf 13t
loir m'y lâcher tout à fait, par conséquent dans une sotte incertitude qui redoublait Tennui de ma situation. J'avais grand désir de chercher une compagne. Je sentais tous les inconvénients, ayant un fils, qu'il y avait de me remarier. Je sentais bien (et je Tavais bien senti dans le temps) combien ma pauvre femme me faisait faute, alors I
Je passai les deux premiers jours de l'année 1750 à- Versailles, à courir partout sans objet. Il n'y eut pas grand inonde; rien n'y appelait, car il n'y eut ni Cordon bleu nommé, ni rien de déclaré, et aucune nouvelle.
Je continuai à m'ennuyer bien du vide de mon cœur et de mon esprit, ce qui faisait un triste Carnaval, et il me parut aussi fort triste pour tout le monde, n'y ayant jamais eu moins de bals ni de fêtes.
Le duc de Penthièvre m'ayant alors fait prier d'être d'un de ses voyages à Rambouillet, je l'acceptai avec joie. Le 17 janvier, je me rendis à Rambouillet où je n'avais pas été depuis quatorze ans. La vie douce que l'on y menait et les chasses à. tirer que j'y fis m'en firent trouver l'existence très agréable. M. le duc et Mme la duchesse de Penthièvre étaient charmants et d'une douceur parfaite, peut-être trop.
Le 20, je fis à cheval une grande tournée de huit ou neuf lieues : j'allai à Saint-Léger par le milieu de la forêt de Montfort, qui est une des plus belles et des mieux percées du monde Saint-Léger n'est qu'une vilaine petite maison de chasse où le Roi vient loger purement pour être à portée de la forêt de Montfort, au bout de laquelle elle est. C'est dans un fond sauvage, et il n'y a rien de beau. Le Roi y vient seul avec sa voiture, et c'est le duc de Penthièvre qui l'y nourrit. Le comte de Toulouse en a fait l'acquisition, quelque temps après celle de Rambouillet. De là, on me mena au bout de la forêt, par le Poteau rouge, et au bois des Vaux, d'où, tournant à droite, nous vînmes le long de l'étang de Pourras, sur sa digue où j'examinai le passage de la rigole qui vient du Perray et fournit de l'eau à Versailles. Rien n'est plus beau que cette entreprise de Louis XIV, qui voulait faire venir de Chartres
des eaux à Versailles. Pour cela, on les faisait passer sur un grand aqueduc, à Maintenon, d'où^ par des rigoles, on devait les mener, passant par dessous terre, jusqu'à Versailles. Ce travail n'ayant pas été achevé, on venait de démolir l'aqueduc de Maintenon, qui a servi à b&tir Crécy. Le point le plus éloigné d'où Ton tire Peau, à présent, estTétang de la Tour. Ainsi, Teau vient, de sept à huit lieues, à Versailles.
De Pourras, je suivis les rigoles traversant le Pavé et, le long de la côte du Fargis, je vins aux Vaux de Cernay, voir l'abbé de Broglie (1), dans son joli hermitage dont il a tiré tout le parti possible, dans une situation aussi sauvage.
Dans le reste du voyage, j'allai tirer tous les jours les faisans et perdrix rouges, m'animant, et nous fîmes une chasse au chevreuil avec le nouveau petit équipage du Roi.
Le 24 janvier, M. le duc de Penthièvre revenant à Versailles, j'y revins aussi. La vie douce de Rambouillet, que j'égayais par la chasse, me plut assez. Le duc de Penthièvre qui était un saint aimable, mais un peu indolent, était charmant, ainsi que sa femme, belle, douce et toute faite pour lui.
A Versailles, je vis pour la première fois, depuis Gompiègne, Mme de Pompadour, qui me parla de Mme de Leyde. N'ayant rien à lui demander, et étant très difficile de la voir, je la négligeai un peu alors, et ce n'était pas le moyen d'être avec agrément auprès du Roi, que l'on ne pouvait presque plus accrocher, à cause de tous les voyages et spectacles.
Le 26, j'allai à un beau bal chez M. de Belle-Isle. Le 30, j'allai aux Invalides voir cinq nouveaux exercices que Ton fit devant M. d'Argenson, pour qu'il en choisit un pour l'infanterie. C'était un beau jour pour lui.
C'était le temps du Carnaval. Je me remis à danser, quoique je fusse (par la folie de ne danser qu'enfant) un des
(1) Charles-Maurice de Broglie, docteur en théologie, abbé de Baulne^les- Moines, des Vaux de Gernay et du Mont-Saint-Michel, avait été nommé agent général du Clergé de 1710 à 1720.
il était fils de Victor-Maurice de Broglie, maréchal de France en 1724.
plus vieux de ceux qui dansaient. J'avais regret de voir ma jeunesse passer sans en avoir presque joui.
Le l*"" février, je fus, pour la première fois depuis Compiègne, chasser à Saint-Germain le sanglier avec M. d'Ecquevilly que je menai, et je ramenai avec lui le jeune marquis de Villeroy (1), dans mon berlingot. Nous fûmes, de là, faire un souper très gaillard chez M. d'Ecquevilly où Ton but beaucoup, hors moi. Au sortir de là, le jeune et étourdi marquis de Villeroy me ramena on ne peut pas plus gaillardement, et nous courûmes bien toute la nuit.
Le 2 février, au sortir d'un bal chez M. le maréchal de ^aillebois, j'allai, avec des dames qui y étaient, au bal de l'Opéra, où je n'avais pas été depuis bien des années.
Le 7 février, je chassai avec le Roi à Saint-Germain, où ^ous dln&mes avec lui chez le duc d'Ayen. Il m'y parla de ma 2>artie d'après souper (2), qui fut plus publique que je n'aurais "voulu. Le soir, je fus au beau bal masqué des Pages de la I^etite Ecurie. Je n'aurais pas été fâché, dans ce Carnaval, de trouver de quoi m'attacher et me tirer de mon ennuyeuse inaction.
Le 9, je passai toute la nuit au bal de Mme d'Epinay (3) où étaient toutes les beautés, et j'allai, de là, à la chasse et faire le tour de Paris. Je vis, le soir, l'opéra de Platée (4), par où je finis un Carnaval dans lequel je n'avais pas laissé de rentrer assez fort dans le monde. Au Carême, je repris une vie plus réglée.
Le 12 février, après de longues recherches, j'arrêtai l'abbé
(1) Gabriel-Louis-François de Neurvilie, marquis, puis duc de Villeroy, né en 1731, capitaine des Gardes du Corps en 17u8, maréchal de camp en 1763, avait épousé, en 1747, Jeanne-Louise-Gonstance, fille du duc d'Aumont.
(2) La partie du 2 février au bal de l'Opéra, sons doute.
(3) On verra, ci-dessous, le prince de Croy faire visite à Mme d'Epinay en sa propriété de La Chevrette. 11 s'agit donc très probablement, ici, comme plus bas (V. p. 140), de Louise-Fiorence-Pétroniile de Tardieu d'Esciaveiles (1726-1783), épouse du fermier général de la Live d'Epinay, et auteur des Mémoires qui Font rendue célèbre .
(4) Platée, ou Junon jalouse, comédie-ballet en 3 actes, avec prologue, paroles d*Autreau, musique de Rameau, représenté à TOpéra le 4 février 1749.
de Yillemenet pour précepteur de mon fils, en ayant eu les plus grands éloges de partout, et, le l*' mars, il vint demeurer chez nous.
Le 21, j'allai voir encore, aux Invalides, les cinq nouveaux exercices qui se firent devant tous les maréchaux de France (ils y étaient dix) dont le Roi demanda l'avis, ainsi que de quelques princes du sang. Ces exercices occupaient beaucoup les esprits, ainsi que le vingtième, et les pays d'Etats.
Le 23, je chassai etjesoupai, pour la première fois, depuis Compiègne, dans les cabinets, à Versailles, n'ayant chassé et vu Mme la Marquise, depuis ce temps, que deux ou trois fois. J'y trouvai huit très jeunes gens reçus depuis un an, ce qui m'en éloignait encore^ joint à ce que, n'ayant aucun objet, j'étais moins attaché à tout cela. Mon aventure d'après souper, qui fut des plus publiques, fut le sujet de la plaisanterie du Roi et des autres, et je fus obligé d'en badiner aussi. Ce jour-là, le Roi fut tout comme à son ordinaire ; cependant, il sortait de travailler avec le Contrôleur général (1) et M. de Saint-Florentin, pour la terrible affaire du Languedoc (2). Cela, joint à la cherté de tout par les impositions, faisait que jamais paix n'avait été plus triste.
Le 3 mars, j'allai à Rambouillet, où il y avait beaucoup de monde, à cause d'une noce de Mlle de Saluées (3). J'y chassai et m'y amusai très bien, par un temps superbe. Le 6, je tuai, aux Yvelines, le premier sanglier de ma vie, de bon jeu, en deux coups : du premier, je lui cassai l'épaule ; du deuxième, trois quarts d'heure après, le mirant dans le fourré, au milieu des chiens, je l'achevai, ce qui me fit
fl) M. de Machault.
(2) A propos du don gratuit refusé par les États du Languedoc qui argueiient de leur privilège à ce sujet. Le Contrôleur général ne parlait de rien moins que de supprimer les pays d'Étals, après les avoir contraints à payer.
(3) Henriette, fille de Pierre de Lur, marrjuis de Saluées, brigadier des armées depuis 1748, mestre de camp du régiment de cavalerie de son nom, maréchal de camp en IToî), — et d'Angélique-Aimée-Uomaine-Julic de Tarneau, dame d'honneur de la duchesse de l'enthièvre, épousa le 3 mars 1750, à Rambouillet, Philippe-Joseph, comte de Kostaing, commissaire ordinaire de l'artillerie.
grand plaisir. C'était avec les chiens du duc de Duras (1).
Le 7, je revins, par l'aqueduc de Bue, à Paris.
Dans ce temps, pour m'occuper, je fis un extrait étendu et réfléchi de VHistoire des Gaules et de celle des Francs, jusqu'à Clovis, et un mémoire pour les exercices et évolutions de la cavalerie. Je perfectionnai aussi le plan pour le projet de la nouvelle place, que je montrai à M. d'Ârgenson, qui le trouva beau et m'en demanda un.
Sur la fin du Carême, rentrant de plus en plus en moimême, j'allai passer les trois derniers jours de la Semaine Sainte à la retraite des Petits Jésuites, où je fis mes Pâques. Ne trouvant rien de solide dans le monde, je m'adonnai de plus en plus à la vie intérieure, prenant la résolution de bien suivre mon bon plan de vie du !•' janvier 1747, et de ne plus chercher mon bonheur que dans la religion et au dedans de moi-même.
J'allai ensuite à la Cour où, étant plus maître de moi que je n'avais encore été, je voyais tout bien plus tranquillement, et presque comme une grande comédie dont je m'embarrassais peu.
Le 3 avril, je fis une chasse à Trappes, où Ton fut prendre près de Rueil. Le Roi nous mena, pour la première fois, à l'Hermitage (2), dans le parc ; nous y mangeâmes un morceau avec lui et Mme de Pompadour qui y dînait les jours de chasse. Le Roi m'en parut au moins aussi amoureux que jamais, et il le faisait bien paraître. Nous vîmes toutes les belles fleurs, la ménagerie, les plantes rares, dont une sensitive en fleur, et tout ce joli lieu qui avait bien coûté. Le soir, je ne fus pas nommé au souper, et j'y fus moins sensible ; comme je négligeais un peu ma cour et les petits soins auprès
(1) Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de Duras (1715-1789), pair de France, maréchal de camp en 1745, lieutenant général en 1748, ambassadeur en Espagne en 1762, premier gentilhomme de la Chambre en 1757, épousa en premières noces Charlotte-Antoinette Mazzarini (1733), et, en secondes noces, Louise-Françoise-Maclo vie-Céleste de Coetquen.
f2) Partie du Petit Parc de Versailles donnée, en 1749, par Louis XV à Mme de Pompadour qui y fit élever une élégante construction. Le Petit Parc longeait la rue de Maurepas actuelle et s*étendait dans la direction de Trianon.
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de la dame, j'étais moins favorisé, et cela était tout simple. Enfin, le crédit de la dame allait toujours en augmentant, et d'ailleurs, hors que le Roi ne paraissait s'attacher à rien de grand, tout se suivait à l'ordinaire, assez bien au jour la journée.
Le 6 avril, j'allai à Ecquevilly (1), où je passai agréablement trois jours, étant avec mes vrais amis, et j'en revins, le 9, à Paris. Je travaillais assez assidûment, alors, à m'instruire pour l'éducation de mes enfants, et désirant la rendre la plus réglée et instructive que je pouvais, sans outrer, mais aussi sans perdre aucun temps. Je fis alors leur plan d'instruction et Tordre des heures de leur journée, que je donnai à l'abbé Yillemenet, et il commença à être suivi exactement le 15 avril. Mon fils avait la plus grande facilité et volonté pour apprendre. 11 paraissait devoir avoir l'esprit conséquent, positif et capable des choses difficiles. Ma fille avait plus de légèreté et beaucoup d'agrément. Grâce à Dieu, ils venaient tous deux, jusque-là, au mieux, tant pour la figure que pour le caractère.
Le 16 avril, je fus à Versailles avec mon habit de maréchal de camp, que je mis^ ce jour-là, pour la première fois, et j'assistai à l'examen que le Roi fit, dans l'Orangerie, des exercices nouveaux que MM. de Bombelles, Maillebois, Broglie, Wormser (2) et Lugeac (3) exerçaient depuis trois mois, pour en choisir un pour toute l'infanterie française. Le Roi y fut avec toute sa famille, de la meilleure gr&ce et la plus ferme. Il examina tout, entra bien dans les détails, mais il ne déclara rien, là, de sa volonté. La vue de ce beau bâtiment de rOrangerie, dont tout le sommet était bordé de monde, faisait un coup d'œil admirable.
Je revins le lendemain à Paris, tout préparer pour mon départ pour Condé.
(1) Village de Seine-et-Oise, près Meulan.
(2) Wormser, Alsacien, colonel du régiment de Royal-Cravates, mort en 1755. C'était un protégé du cardinal do Soubise.
(3) Charles- Antoine de Guérin, marquis de Lugeac, né en i720, brigadier depuis 1747, lieutenant général en 1762, avait épousé, en 1754, Jeanne-Charlotte-Victoire-Elisabeth de Baschy.
Le 11 juillet, à 3 heures la nuit, on me réveilla en me donnant une lettre que ma mère m'envoyait par un de ses laquais, en poste, par laquelle elle me mandait que mon beaupère le maréchal d'Harcourt était à toute extrémité à Saint- Germain, et qu'il fallait que j'y aille tout droit. Voulant, avant de partir, donner, en cas de la mort du maréchal, un bon coup de collier pour ne pas laisser sortir la charge (la plus belle du royaume) (2) de la famille, j'allai réveiller le duc de Villeroy (3) et, sans rien divulguer, je lui fis promettre de tâcher de prévenir le Roi, si l'occasion le demandait. Il le promit, me faisant pourtant entendre combien M. le duc de Luxembourg, à qui on en avait promis une depuis longtemps, avait beau jeu. Cette démarche importante, et la seule qu'il y avait à faire alors, étant faite, je vins monter en chaise, et je partis à 9 heures.
Entre La Chapelle et Louvres, je rencontrai M. Rouillé qui m'apprit que c'en était fait, et que le pauvre maréchal d'Harcourt était mort cette nuit, c'est-à-dire celle du 10, à onze heures du soir. Je lui dis la démarche que j'avais faite, qu'il approuva, quoique presque sans espoir pour la charge. Au Bourget, je trouvai M. du Fretoy (4) qui allait annoncer cette terrible nouvelle à Champien. Il me dit que Ton les ramenait tous à Paris, et que l'abbé n'était pas bien non plus. J'allai donc droit à Paris, où j'arrivai à quatre heures.
(1) Après un séjour à Condéetà rilermitage, le prince de Croy accompagne M. d'Argenson pendant la tournée militaire qu'il a entreprise dans le Nord. 11 revient ensuite à Condé et en repart pour aller assister, à Compiôgne, h la revue des Grenadiers de France, le 10 juillet.
(2) La charge de capitaine des Gardes du Corps
(3) Louis-François-Anne de Neufville, duc de Villeroy, né en 1695, pair de France, capitaine des Gardes du Corps, maréchal de camp en 1738, avait épousé, en 1716, MarieRenée de Montmorency-Luxembourg.
(4) Louis-Auguste d'Estourmel, marquis du Frétoy, puis marquis d'Estourmel, enseigne des Gardes du Corps dans la compagnie d'Harcoiu*t, en 1740, brigadier en 1747, maréchal de camp en 17 i8, avait épousé en secondes noces (1748i Catherine-Louise de Lamoignon, veuve de François-Louis Dauvet, grand fauconnier de France.
Le marquis du Frétoy fut gouverneur du Crotoy, en Picardie.
J*allai tout de suite dans cette malheureuse maison de l'Hôtel d'Harcourt, où je trouvai toute la famille dans un état qui me fendit Tàme : c'était aussi un terrible malheur de voir périr ainsi ce maréchal, le chef de cette branche aînée qui finissait en lui, ainsi que, vraisemblablement, la plus grande illustration, qui était celle de la charge de capitaine des Gardes. Je m'offris à tout ce que l'on voudrait ; on approuva ma démarche du duc de Villeroy ; je pressai fort pour que Ton agît plus que par lettres, dont on avait écrit plusieurs. Nous réglâmes les tristes suites de cet événement, puis je fus voir, avec ma mère, le duc d'Havre qui relevait d'une maladie à la mort. Puis je fus me reposer chez moi et m'arranger suivant cet événement, qui changeait tous mes projets.
Le 12, nous apprîmes que^ dès que le Roi avait su la mort du maréchal d'Harcourt, il avait donné la charge de capitaine des Gardes, avec 400 mille livres de brevet de retenue, au lieu de 500 mille que nous avions, au duc de Luxembourg qui, à la vérité, en avait la promesse depuis longtemps, et, en même temps, il donna à M. le comte de Beuvron le gouvernement de Sedan : c'est tout ce qui resta de cette grande fortune, car le duc d'Harcourt était maréchal de France (8.000 livres), capitaine des Gardes (36.000), gouverneur de Sedan (20.000), cordon bleu (3.000), et avait 8.000 livres de pension, ce qui lui faisait 71.000 livres de rente^ de bienfaits du Roi.
Je ressentais bien vivement la perte de la charge, ce qui perdait, en même temps, toute la considération à la famille, et tout notre agrément à la Cour, dont cela me dégoûta de plus en plus.
L'abbé d'Harcourt, à qui le duché allait, le passa d'abord à son frère le comte de Beuvron.
Le 12, à onze heures du soir, nous nous rendîmes tous chez le doyen de Notre-Dame (1), où nous attendîmes jusqu'à minuit que le corps arrivât de Saint-Germain. Nous fûmes le recevoir à la porte, on le porta au chœur où l'on fit
(1) L*abbé de Saint-Exupéry, doyen de Notre-Dame, mort en 1758.
JOUR^îAL DU DUC DE CROY 139
le premier service, puis tout le clergé le porta à sa chapelle où on le mit près de son fils, mon pauvre beau-frère, dont ceci faisait bien ressentir Tétendue de la perte. Cette cérémonie dura jusqu'à deux heures de la nuit, et fut belle dans son horreur, à cause de la connétablie qui y était et qui portait les marques d'honneur. C'est ainsi qu'elles passent avec le reste. A l'ouverture de son corps, on avait trouvé le foie gangrené par l'abondance et Tâcreté de la bile : c'était là sa maladie.
Les premiers jours se passèrent à nous rassembler presque l^ous les soirs à l'hôtel d'Harcourt, ou d'Humières, qui est bien agréable, surtout alors, par cette charmante terrasse, si vivante à cause du Cours et de tous les baigneurs (1) ; à arrêter les inventaires et convenir de toutes les affaires. Il fit, pendant ce temps, un chaud extrême, et je profitai de l'occasion pour voir les campagnes du tour de Paris, pour la première fois en été. J'allai passer deux jours à Suresnes chez le maréchal et la maréchale d'Isenghien (2), qui y tenaient un très grand état.
Le 21 juillet, la nuit étant superbe, par un beau clair de lune, je montai à cheval et je fus voir le haut du mont Valérien, où je vis naître le jour et lever le soleil dans le beau jardin des Prêtres, dont la vue est admirable, surtout alors que la moisson est jaune : il y faudrait absolument une belle tour pour tout dominer. J'en fis le projet, et d'y contribuer, si cela se faisait.
De là, j'allai aux matines des Hermites (3); ils sont une
.1) De la terrasse de l'hôtel (rilarcourt, on voyait le Cours des Tuileries et les Parisiens qui se baignaient dans la Seine.
(2) Marguerite- Camille Grimaldi, fille d'Antoine, prince de Monaco, avait épousé, en 1720, Louis de G and de Mérode de Montmorency, prince d'Isenghien (1678-1767), maréchal de France en 1741.
11 avait été nommé gouverneur d'Arras en 1725.
(3) Au quinzième siècle, un solitaire du nom d'Antoine vint s'établir au Mont-Valérien. Son exemple fut suivi par d'autres, si bien qu'en 1620, les Hermites formèrent une congrégation laïque, mais portant un habit et obéissant à une règle et à un supérieur ecclésiastique nommé par l'archevêque de Paris. A la fin du dix-septième siècle, ils achetèrent un vaste clos qui porta leur nom et ne disparut qu'en 1841, lorsque la montagne et son Calvaire (lieu de pèlerinage fréquenté), furent transformés en citadelle. (V. Le Mont-Valérien, ^hermitage, le calvaire, la forteresse^ par Robert Iléncurd).
vingtaine, seuls de leur ordre, dans le goût de la Trappe, extrêmement édifiant. Ils ont aussi une belle vue sur Paris, dans leurs jardins. Le tout vu, je revins me coucher à 6 heures.
Les derniers jours de juillet, je commençai à tirer des perdreaux, ce qui était ma passion dominante d'alors.
Je continuai de parcourir des campagnes : j'allai coucher à la Chevrette (1), d'où j allai voir la jolie maison et les beaux jardins de Montmorency, réglise,les beaux mausoléesde cette illustre Maison (les nôtres d'Heverlé (2) sont plus beaux), et le doigt de saint Martin, une des seules reliques de ce saint.
Le 7 et le 8, M. le président de Lamoignon (3) me mena, pour la première fois, chasser dans la plaine de Torfou et coucher à Bâville, qui est une belle terre noble (4).
J'eus alors, pour mes enfants, le procès de Mme d'Alègre (5) à soutenir ; j'en suivis toutes les audiences, comprenant que Ton pourrait se plaire au métier de plaideur. Enfin, nous le gagnâmes tout d'une voix, à la première des Requêtes, le 14 août.
Le 17, je tuai cinquante pièces, dans ma première chasse avec le prince de Soubise.
(1) Ce château, qui n'existe plus, était situé dans le \oisinage de la Barre (aujourd'hui commune de Deuil). Au dix-septième siècle, il appartint à d'Hémery, surintendant des Finances en 1647 et lGi9. De 1731 à 1751, il fut la propriété de La Live de BcUegarde, fermier général, beau-père de Mme de La Live d'Epinay, h laquelle il passa après la mort de celui-ci, arrivée le 3 juillet 1751.
Après les désastres financiers de son mari, Mme d Epinay le loua aux Sa- Valette de Magnanville. Sa fille Mme de Belsunce en hérita après sa mort, en 1783. Il fut détruit en 1789. (V. Le château de la Chevrette et Mme d'EpU na y, par A. Rey.)
2) C'est-à-dire « nos tombeaux d'Iîeverlé » ville située près de Louvain, dans le duché d'Arschot et dont Tabbaye de Gélcstins renfermait les tombeaux des princes de Croy, d'Arschot et de Chimay.
(3; Chrétien-Guimume de Lamoignon, marquis deBasviile (1712-1759), président il mortier au parlement de Paris, avait épousé, en 1732, Looise-Madeleine-Henrielle Bernard, fille de Samuel Bernard.
(4) Le château de Bàville. b&ti sous Louis XIII, était la résidence de la famille de Lamoignon, et situé à 3 kilomètres de Breuillet (Seine-et-Oise). Il appartient, aujourd hui, à M. de Sauity.
(5) Madeleine-Geneviève de Sainte-Hermine, mariée, le 15 février 1737, > Joseph, comte d'Alègre, exempt des Gardes du Corps, né en 1702.
Le 19, j'allai à Bàville jusqu'au 21, où je chassai beaucoup à tirer et m'y amusai avec le baron de Besenval et autre bonne compagnie.
Le 23 août, j'allai, avec ma mère, à Bercy (1), bien superbe endroit^ de toute façon. C^est dommage que le maître n'en soit pas plus riche. Je n*y couchai qu'une nuit et, le lendemain, j'allai chez M. de Bellegarde (2)^ à la Chevrette^ où J'assistai avec plaisir à deux comédies fort bien jouées par les enfants de la maison, tous remplis de talents et de désir de plaire à leur père, qui a été un homme sage et aimable. C'est pourquoi M. de la Fautrière (3) un des acteurs qui fît les vaudevilles que l'on chanta à la fin, fit celui-ci pour le père:
Vous verrez toujours, sur vos traces, Les plaisirs suivre la raison ; L'esprit, les talents et les grâces Sont les enfants de la maison.
Cette fête fut fort agréable, cette société, toute financière, étant très aimable. Le lendemain, ils jouèrent encore la comédie, après laquelle je revins coucher à Paris.
Le lendemain 26 août, je comptais aller à Versailles, mais espérant venir encore à temps, je préférai d'aller tirer, pour la première fois de Tannée, au Bourget, dont je rapportai 40 pièces, tuant alors un peu plus du tiers. Au retour, j'appris que Mme la Dauphine venait d'accoucher; on ne disait pas de quoi, et Ton fut inquiet tout le soir. Le lendemain, j'allai de bonne heure à Versailles et je me trouvai au lever du Roi qui, faisant bonne mine à mauvais jeu, parut très gai et content, ainsi que M. le Dauphin. J'appris que Mme la Dauphine avait commencé à sentir des douleurs, la veille,
(1) Le ch&teau de Bercy, construit en 1658 pour Charles-Henri de Malon, président au Grand Ck)nseil, par François Le Vau, ingénieur, auquel succéda Jacques de la Guépière, architecte du Roi, resta dans la famille de Malon jusqu^en 1801, anml^e où une demoiselle de Bercy épousa un Nicolay. C'est ainsi que ce château célèbre est entré dans cette dernière famille.
\2) Voir la note 1 de la page précédente.
(3) Davy de la Fautrière, conseiller au Parlement depuis 1726.
26 août, de 9 à 10 heures du matin, et qu'après une heure et demie de grandes douleurs, elle était accouchée heureusement, à 6 heures du soir, d*une princesse (1) qui se portait bien, ainsi que la mère. Il s'était trouvé un monde affreux à la couche, où il fit bien chaud, tout le monde entrant alors» Le Roi lui tint toujours une main et fut charmé de son courage et des choses tendres qu'elle lui dit malgré ses douleurs. M. le Dauphin marqua, comme à l'autre, beaucoup d'inquié-^ tude et de bon cœur. Je fus fâché d'avoir manqué cette couche qui, quoique heureuse, consterna tout le monde qui désirait un prince, cela faisant craindre plusieurs princesses de suite.
Le 4, ma mère me manda la terrible nouvelle, pour tout
militaire français, de la mort du maréchal de Saxe. Ce grand
maréchal général, ou plutôt ce grand héros mourut à Cham-
bord le 30 novembre, à sept heures du matin, d'une fièvre
maligne.
11 avait des défauts du côté des mœurs, et peut-être même
du côté de la société, ce qui, joint à l'envie que l'on a contre
tous les grands hommes, lui avait fait beaucoup d'ennemis;
mais s'il payait^ par là, à la nature, le tribut de défauts dont
si peu d'hommes sont exempts, on peut dire qu'il n'en avait
aucun du côté du parfait général. La clarté et la justesse de
ses vues, la parfaite fermeté, et môme l'admirable intrépidité
avec laquelle il les exécutait, ne laissait rien à désirer de ce
côté-là. Il possédait à fond le grand de l'art de la guerre, il
lavait étudié et médité toute sa vie, au milieu même des plus
grandes dissipations, et ce qui, selon moi, doit le caractériser
vraiment héros, c'est que je l'ai vu souvent non seulement
au-dessus de la mort, mais môme bien au-dessus de sa défaite
et de la maladie. A Fontenoy, à moitié mort, il vit longtemps
la bataille plus que douteuse, sans en être aucunement troublé ;
il donnait, sans pouvoir se remuer dans son lit^ les plus
(1} Marie-Zépbirine, qui mourut le 1" septembre 1755. (2) Ici un voyage et un séjour h i'Hermitage, puis à Condé, où le prince arriva le 2 décembre.
grands ordres avec une nette fermeté. Il est bien peu d'hommes comme lui qui aient soutenu cette fermeté, et c'est ce qui marque les âmes qui caractérisent les héros.
Folard, dans son Polybe (1), imprimé vingt ans devant que le comte de Saxe ait commandé les armées, étant frappé de cette grande supériorité, annonce tout ce que Ton a vu depuis. Il l'avait aidé à composer une partie de son livre, ayant fait toujours son étude de la tactique militaire, et il m'avait fait l'honneur de me dire, un jour, qu'il avait beaucoup écrit sur cette matière, mais qu'il ne comptait pas que cela serait jamais public.
Il fut extrêmement regretté de tout le militaire, qui disait avec vérité avoir perdu son père, mais il ne le fut pas du g^rand nombre de ces envieux et des âmes communes que les fautes et les malheurs de la première guerre forceront à lui rendre plus de justice, car un siècle ne fournit guère deux héros. Celui-ci est mort luthérien — du moins il était né dans cette religion et n'en avait pas changé. La religion n'était, d'ailleurs, pas son beau côté, et je ne lui ai jamais vu faire aucune apparence d'exercice de la sienne^ mais, s'il n'en avait pas, il était dans les principes de n'en pas changer ; il aurait regardé cela comme une faiblesse.
Il mourut, comme il avait vécu, avec une supérieure fermeté, et quand son médecin Senac (2), que le Roi lui envoya, arriva à Chambord, il lui dit : <c Mon ami, vous venez trop tard ; c'est ici la fin d'un beau songe !» Et il tint encore quelques propos dans le même goût.
Ne pouvant l'enterrer en terre sainte, le Roi ordonna que Ion le laissât exposé, après l'avoir embaumé, dans une des salles du château de Chambord où son régiment de houlans continua de le garder. Sa Majesté écrivit au Roi de Pologne pour lui demander où il voulait que Ton le transportât. Dans
(1) Histoire de Polybe, depuis la seconde guerre punique jusqu'à celle de Macédoine, trad. du grec par dom Vincent Thuillier, avec un commentaire... parJ.-Ch. de Folard. Paris, 1127-30, 6 vol. in-4».
(2) Jean-Baptiste Senac (1063-mo\ médecin du maréchal de Saxe, qu'U accompagnait dans ses campagnes, devint celui de Louis XV en 1752.
la suite, il fut conduit en cérémonie dans une église luthérienne de Strasbourg. Telle fut la fin de ce grand homme.
Le 29 décembre 1750, j'arrivai à Paris, sans aucun grand objet, ce qui m'étonnait toujours. Cependant, sur une lettre de M. de Champeaux(l), de Hambourg, où il m'exhortait, par de fortes raisons, à m'adonner aux Affaires Étrangères, j'avais repris d'assez grandes vues là-dessus, et j'en avais écrit, le 15 décembre, de Condé, à mon ami Ticquet. Lui envoyant la lettre de M. de Champeaux et me proposant indirectement pour l'ambassade de Naples, j'étais curieux de voir ce que cela aurait produit, et ayant été, le jour de l'An, à Versailles, en partie pour cela, M. de Puisieux me dit que tous ces arrangements étaient faits il y avait longtemps» et que je pouvais suivre d'autres vues, puisque, de cinq ou six ans, il se pouvait qu'il n'aurait pas lieu de m'employer, et Ticquet médit de même, me conseillant cependant tous deux de ne pas renoncer à cet objet, et paraissanttoujours me mitonner un peu.
Voilà donc encore un objet où j'échouai, comme à tant d'autres !
En arrivant à Paris, j'avais été chez les pauvres restes de cette malheureuse maison d'Harcourt. La Maréchale, dont nous drapâmes tout l'hiver, était morte le 15 décembre. La pauvre Mme de Mailloc (2), qui ne vivait que pour elle, l'avait suivie de près, ainsi que le jeune marquis d'Harcourt et raJ)bé. La Maréchale était morte comme elle avait vécu, comme une sainte et avec une fermeté admirable. Le nouveau duc d'Harcourt (3) se retira, avec son fils, chez le comte d'Harcourt dont la femme était très mal, depuis la mort subite, à ses côtés, de l'abbé. Mlle de Beuvron (4) était chez Mme de
(1 M. de Champeaux était l'envoyé du Roi eu Basse-Allemagne.
(2, Claude-Lydie d'Harcourt (1096-1730), sœur du maréchal d'Harcourt, mariée, en 1120, h Gabriel-René, marquis de Mailloc, mort en 1724.
(3; Anne-Pierre d'Harcourt, comte de Beuvron, devenu duc d*Harcourt à la mort du maréchal, son frère. (V. la note de la page 44.)
(4) Louise-Angélique de la Croix d'Harcourt, dite Mlle de Beuvron (1699- 1762), fiile d'Henri d'Harcourt, marquis de Beuvron (1654-1718), maréchal de France, et de Marie-Anne-Glaude Brulart.
Guerchy (1), et le duc d'Harcourt cherchait une maison pour Vj retirer et, y mariant son fils aîné, t&cher de relever cette malheureuse famille.
Par toutes ces morts, nous héritions de tous les biens de cette maison que^ hors Harcourt (2) que le duc rachetait, nous mettions en vente, et par toutes ces choses auxquelles on ne devait pas s'attendre, les biens que nous avions eus, chacun de nous trois, de nos femmes, doublaient, de sorte que mes enfants se trouvaient avoir environ 45 mille livres de rente. Ainsi, nous avions fait de grands mariages de toute façon. Tout cela donnait bien à travailler ^ à démêler!
(1) Gabrieile-Lydie, née en 1722, fille de François, maréchal d'Harcourt, et de Marie-Madeleine Le Tellier, épousa, en 1740, Claude-Louis-François de Régnier, comte de Guerchy (1715-1767), lieutenant général en 1748, et ancien ambassadeur à Londres. Elle était belle-sœur du prince de Groy.
(2) Le marquisat de Thury en Normandie (élection de Bayeux) fut érigé en duché par Louis XIV (1700), et en pairie (1709), en faveur d'Henri d'Harcourt, maréchal de France (1654-1718;.
iO
DU 1*' JANVIER 175i AU 31 DÉCEMBRE 1752
Mes premières démarches pour roblention du cordon bleu. — Visite à Mme de Pompadour. — Je vais à Trianon, à Choisy, à la Meute.
— Fôte donnée, h Paris^ par le maréchal de Soubise. — Souper à Trianon. — Patinage sur le grand canal de Versailles. — Départ pour rHermitage, k* 4 mai ; pour G<>mpi'''gne le 27 juillet 1755. — Accident du Roi à la chasse. — Soupers. — Retour à Paris le 8 août.
— Ma mrre achète une maison à Ivry. — Séjour à Rambouillet. — Naissance du duc de Bourgogne. — Satisfaction du Roi à ce sujet. — Le feu à la (irande Ecurie. — Mort <lu duc de BoufQers. — M. de Saint-Contcst remplace, aux Affaires Etrangères, M. de Puisieux. —
— Fôtes do la naissance du duc de Bourgogne. — Te Deum à Notre- Dame. — Départ pour l'Hermitage le 23 septembre ; retour à Paris le 5 janvier 1752. — Etat de la Cour. — Le Roi abat des arbres dans le parc de Versailles. — Mort de la reine de Danemark, du duc d'Orléans et de madame Henriette. — Douleur du Roi. — Changement dans les appartements du chAteau. — Tristesse de la Cour. — Départ pour rHermitage le 24 avril. — Séjour au ch.Ueau de Séchelles. — Maladie du Dauphin. — Chasse à tir, à la ferme de Rouvray, avec le prince de Soubise et le duc d'Orléans; avec le Roi, dans la plaine Saint-Denis. — Réception du président Ogier à Ivry. — Chasses à Trappes, à Sarcelles, etc.
Le 1«' et le 2 janvier 1751, je me trouvai à Versailles, où il n'y eut pas un monde prodigieux, ni d'autre nouvelle que la
promotion de cordon bleu du duc de Chaulnes (1) et du marquis d'Hautefort, mon beau-frère, ambassadeur à Vienne. Cela redoubla mon goût pour cet emploi, et je continuai quelques démarches à ce sujet.
Voulant aussi me remettre un peu plus dans Tintimité du Roi, quand ce ne serait que pour avoir plus de considération et être à portée de profiter des occasions, je résolus de faire les démarches nécessaires, d'autant plus que n'y ayant plus de spectacles dans les cabinets, les chasseurs avaient plus beau jeu, cet hiver, mais aussi il y en avait tant de nouveaux, que je résolus de chercher à me mettre des voyages du Roi pour me tirer de la foule de cette jeunesse inconsidérée.
Mme la marquise de Pompadour étant la seule voie pour cela, et étant, alors, au plus haut pinacle de crédit où jamais aucune maîtresse ait, peut-être, été, je lui demandai audience et la priai de me remettre dans les faveurs et les voyages du Roi. Elle me dit que je pouvais me faire inscrire et qu'elle lui en parlerait, et je vis bien qu'elle l'avait fait, comme elle avait eu la bonté de le faire la première fois, quand M. de Montmartel lui en parla, car, dès le soir, le Roi me regarda différemment et, le lendemain, ayant chassé, presque pour la première fois depuis un an, je fus nommé des premiers pour souper dans ses cabinets. Nous y étions vingt-quatre en tout, le nombre des favorisés augmentant à mesure qu'elle en protégeait, car elle disposait absolument de tout cela et à peu près de tout le reste de môme. D'ailleurs, tout était à l'ordinaire. Voici la liste de ce souper, comme on était placé, au hasard^ à une table ronde, à commencer par ma gauche :
M. le duc de Chaulnes, la duchesse de Brancas, la grande, le duc d'Ayen, la marquise d'Estrades, le Roi, la marquise de Pompadour, le marquis de -Gontaut, le baron de Montmorency, le duc de Broglie, le marquis de Grillon, le comte de
(i) Michel-Ferdinand d'Albert d'Ailly (1714-1769), dabord vidame d'Amiens, puis duc de Picquigny, enfin duc de Chaulnes à la mort de son père, était lieutenant général depuis 1748. Il obtint, en 1752, la charge de gouverneur et lieutenant général des provinces de Picardie et d'Artois.
11 avait épousé, en 1734, Anne-Josëpbe Bonnier de la Mosson.
Brionne ou M. le Grand, le chevalier d'Apchier, la comtesse du Roure, le marquis de Clermoni-d*Amboise, le comte de Langeron, M. de Lostanges, le marquis de Croissy, le prince de Croy.
A une petite table étaient : M. le duc de Boufflers, le marquis de Poyanne, M. de Choiseul, M. de Laval, fils dumaréchaly le comte de Scey, le marquis de Crussol qui partait pour Parme, en tout 24.
Croyant que j'allais être mieux traité à la Cour, je la fis plus exactement, et je fis, avec mes chevaux, trois chasses agréables de suite à Saint-Germain. Mais, à la seconde, je fus un des seuls renvoyés, ce qui me fit ressouvenir du haut et bas de ce pays et de la folie de s'y abandonner.
La troisième chasse fut le jour que le Roi alla à Choisy : nous n'étions que quatre dans ses bonnes petites voitures. Il était fort joli de faire sa cour et de chasser ainsi, quand la foule et la terrible gondole n'en étaient pas. Nous mangions toujours un morceau avec le Roi, à Saint-Germain, chez le duc d'Ayen, qui faisait bien les honneurs de chez lui. Ce jourlà, le Roi nous mena à Trianon, voir toutes ses serres chaudes de plantes rares, celles de fleurs^ la ménagerie des poules qu'il aimait, — la Marquise lui ayant donné tous ces petits goûts, — le joli pavillon, les jardins fleuristes, les herbiers et légumiers ; tout cela était distribué avec beaucoup dégoût et exécuté avec bien de la dépense, d'autant plus malheureuse que l'on en faisait presque autant à chaque maison tant du Roi que de la Marquise, et que ce malheureux goût des petits bâtiments et de ces petits détails coûtait immensément, sans rien faire de beau à rester.
Ce même soir 13, le Roi partit pour Choisy, et moi pour Paris. Sur ce que m'avait dit la Marquise, je m'étais fait inscrire pour être tout à fait du voyage de Choisy, et je fus assez étonné que M. de Gesvres me dît que j'avais été refusé. Je i^ris le parti de laisser tout cela là, mais, ayant vu qu'il n'y avait presque, sur la liste, que les plus anciens ou le service, et que le plus grand nombre demandaient à sller polissons y c'est-à-dire sans être logés, je demandai à être sur cette se-
conde liste, et je fus accepté, et, ne voulant pas m'adonner entièrement à ce pays dangereux, je me fixai, pour Tayenir, à tâcher d'être quelquefois des soupers à Versailles, et externe dans quelques voyages, et je m'en tins là.
Le 15, je me rendis à Choisy, en habit gris, ayant négligé de demander l'uniforme vert Tannée d'auparavant, que j'avais presque tout abandonné. Je priai, le soir, la Marquise de le demander pour moi au Roi, car elle se mêlait seule de tous les détails des faveurs de la Cour. Elle le demanda, et me dit que le Roi me permettait de le porter. On badina beaucoup à ce sujet, car ce voyage était composé, pour le plus grand nombre, de mes amis et contemporains, avec lesquels j'étais fort libre. Aussi, j'achevai de me défaire, alors, de la timidité que j'avais eue, jusque-là, à la Cour, et je m'y trouvai fort à mon aise. On y fut fort gai, et presque polisson, et Ton y faisait sa cour très agréablement, de sorte que ce séjour me plut assez, et je résolus de t&cher d'y venir ainsi tous les voyages d'hiver, car tout cela ne me faisait pas oublier mon goût pour mon pays, l'été, et, quoique ce grand spectacle, vu de si près, me flattât, j'en sentais bien et je n'en voyais que mieux tout le faux et le méchant, la plupart du temps étant employé à donner des ridicules ou à médire de son prochain, et comme je n'avais ni ne voulais avoir ce talent-là, et que je ne jouais pas bien, je ne pouvais pas me mettre dans la plus grande faveur. Je n'y tenais pas non plus, mais seulement à être souffert avec bonté, et, étant plus ferme que jamais sur ma façon de penser, chrétienne et philosophe, je m'amusais beaucoup de voir tout cela, ne me dérangeant pas autrement que par la vanité, et mon amour-propre qui était flatté d'être des voyages de Choisy.
Voici la liste de celui-ci, du 13 au 18 janvier : Logeant : M. le maréchal de Richelieu, le maréchal de Duras, le duc d'Ayen, le comte d'Estrées, marquis d'Armentières, comte de Croissy, duc de Chevreuse, duc de Chaulnes, marquis de Meuse, duc de la Vallière, prince de Soubise, marquis de Gontaut, prince de Monaco, marquis de Beuvron, marquis de Sourches, comte de Maillebois, comte de
150 JOURNAL DU DUC DE CROt
Brionne, prince de Turenne, duc de Fleury, duc d'Estissac.
Les dames : madame la marquise de Pompadour, comtesse d'Estrades, duchesse de Braucas, duchesse de Chevreuse et madame de Pons.
Les externes ou polissons furent :
MM. de Joyeuse, de Grillon, de Choiseul, duc de Boufflers, de Laval, comte de Scey, prince de Groy, marquis de Beauffremont, vicomte de Rohan, duc de Boute ville, duc de Bouillon, maréchal de Belle-Isle, Mgr le comte de Clermont, marquis de Pignatelli, comte de Fitz-James, M. de Saint- Florentin, marquis de la Salle, duc d^ Aiguillon, comte de Saulx.
Je restai à Choisy le 15. Le Roi se promena et s'amusa, comme moi, à voir travailler des ouvriers et à faire couper un bosquet. Il aimait beaucoup d'être à Pair et aussi les petits jardinages et petits bâtiments.
Le 16, ayant couché à Thiais chez M. Araut, je vins au lever et je suivis le Roi à la chasse dans Verrières, où Ton prit deux cerfs. Nous n'étions que quatre à la chasse, qui est charmante comme cela : c'étaient MM. de Croissy, de Boufflers, de Beuvron et moi. Je vis, pour la première fois, le nouveau chemin magnifique de Versailles à Choisy, passant devant Berny et venant aboutir au superbe rond devant Choisy, au pavé de Fontainebleau. Il a bien coûté, y ayant de terribles mouvements de terre et bien du terrain perdu. Je revins m'habiller à Thiais, oùlon me descendit en passant, et je reparus, le soir, à Choisy, pour la première fois avec l'uiforme vert.
M. le Dauphin avait couché la veille à Choisy. Je remarquai qu'il s'y évertuait, et qu'au lieu de traiter durement, comme à l'ordinaire, madame de Pompadour, il l'accueillit très gracieusement, ce voyage-là, et, en général, quoiqu'il fût toujours dévot et aimant à s'instruire assez sérieusement, il paraissait alors que, si sa tendresse pour la Dauphine venait à se refroidir, il pourrait bien avoir bientôt des maltresses qui achèveraient de le dégourdir. Il paraissait être assez savant et ne pas manquer d'esprit. Ce jour-là, il accompagna
le Roi jusqu'à Verrières, et retourna, de 15, à Versailles.
Le lendemain, Mesdames, toutes cinq, et huit de leurs dames, arrivèrent pour dîner à Choisy et y couchèrent. La Marquise, ayant ainsi attiré, depuis deux ans, la famille royale, et les gagnant par beaucoup d'attentions et de respects, avait tâché de gagner leur confiance, et était bien avec eux tous, et même fort bien avec la Reine, de sorte qu'il ne manquait rien à sa gloire et à son crédit, dans son espèce. Elle était là, à Choisy, à cinq lieues d'Etiolles, où elle avait été longtemps à ne pas devoir espérer jouer un tel rôle. Le Roi en paraissait plus charmé que jamais, et elle se conduisait auprès de lui avec beaucoup d'art, d'attentioa et de respect.
Le Roi décida alors le plan de rétablissement de cinq centspauvres gentilshommes de TEcole militaire, et elle nous dit qu'il y avait deux ans qu'il y travaillait lui-même avec application, et qu'il verrait cet édilice de Bellevue, ce qui ne ferait pas mal (1).
Le Roi parut, ce voyage-là, fort content et fort àsonaise^ et fut, à son ordinaire, d'une bonté charmante.
Le 17, après avoir suivi le Roi au Salut, dans la vilaine église de Choisy, que l'on allait abattre, et faire un port à la place — car l'on en bâtissait une autre belle avec les revenus de l'abbaye de Signy de mon pauvre oncle (2) — je partis de Choisy et vins, pour la première fois, par le nouveau chemin ferré qui traverse le long village de Vitry à Paris, où je n'avais presque pas encore resté, et où je demeurai un peu de suite.
Le 7 mars, j'allai, pour la première fois, passer la journée avec le Roi à la Meute (3) ; j'y vis les nouveaux ouvrages :
(1) On sait que c'est à l'initialivo de Mme de Pompadour que l'on doit la création de i École miUtaire ; elle fut construite par rarchitcctc Gabriel et terminée en 17:;6.
^2) L'abbaye de Sij^^ny était silure dans les Ardennes. Quanta l'oncle auquel il est fait allusion, c'était Alexandre-Jean -François, comte de Beaufort, tué, en 1744, à Velletri.
(3) Nous conservons rorthoijrraphe de ce nom qui, aujourd'hui, par corruption, s écrit la Muette. Située à l'entrée du Buis dr Boulogne, du côté de
les trois beaux salons et les souterrains sont superbes ; le reste peu de chose. On faisait une terrasse et une augmentation vers le bois. On y vivait avec beaucoup de liberté. Il y avait un grand dîner, mais le souper était le plus considérable, étant le repas du Roi. Il se promenait, s'il faisait beau, ou jouait dans le salon. Après le dîner, il travaillait ou tenait conseil. A huit heures et demie, tout le monde se* rassemblait au salon. Il venait y jouer à neuf heures. On soupait à une très grande table à dix. C'était M. le Premier, gouverneur de la Meute (l),"qui servait le Roi et le nourrissait, avec les officiers qu'il choisissait, les dépenses du total étant passées sur le compte qu'il en donnait.
Nous étions, ce jour-là, à table, à prendre du Roi par sa gauche:
Le Roi, madame la marquise de Pompadour, prince de Soubise, duc de Luxembourg, marquis d'Armentières, marquis de Voyer, comte d'Estrées, prince de Turenne, comte de Mailleboisy marquis de Sourches, marquis de Choiseul, comte de Croissy, madame du Roure, duc de Boufflers, marquis de Beauffremont, duc de Broglie, prince de Croy, marquis de Pignatelli, duc de Chevreuse, duc de Chaulnes, duc de la Vallière, marquis de Gontaut, duc de Richelieu, madame la duchesse de Brancas, duc d'Ayen et madame ^'Estrades. A une petite table étaient MM. de Beuvron et de Laval.
Ce voyage était très gai : la Marquise fut surtout très enjouée. Elle n'aimait aucun jeu, et jouait plutôt pour polissonner et être assise que par goût. Elle vit beaucoup avec
Passy, la Meute fut d'abord un rendez- vous de chasse, d*où son nom. Charles IX la fréquenta, et Mar«ruerite de Valois l'offrit à Louis XIII, après lequel elle passa aux Fleuriau d'Arraenonville, qui la cédèrent à la duchesse de Berrj% fille du Hégent, en échange du château de Madrid. Louis XV y séjourna souvent, avec la partie intime de son entourage. Démolie partiellement sous la Révolution, il n'en [subsiste, aujourd'hui, qu'un gros pavillon s'élevant au milieu d'un parc que les aliénations de terrains diminuent de Jour en jour.
(1) Le gouverneur des châteaux de la Meute et de Madrid et le gouverneur du Bois de Boulogne était alors le marquis de Beringhen, Premier écuyer.
ses complaisants, MM. de Meuse, de Gontaut^ etc. Le Roi faisait deux parties après souper, car il aimait les gros jeux et les jouait tous très bien et très vite, et il se couchait vers les deux heures. C'est ainsi qu'était la vie de tous les petits châteaux.
Âpres le coucher, je revins à Paris. Il n'y avait qu'un pas.
Le lendemain, j'allai, essayant un wurst (1) que je venais d'acheter du bel encan de notre pauvre maréchal de Saxe, au Bois de Boulogne, où le Roi chassait le daim avec l'excellent équipage de Dampierre. La chasse fut très belle et j'y courus dans le Bois avec grand plaisir, et je revins à cheval à Paris.
Le 16, j'allai à la belle fête que donna le prince de Soubise. On dit que, hors à la Cour, on n'en avait pas vu de plus belle depuis vingt ans, à Paris. Il y eut bal avant et après souper, où toutes les jeunes femmes de condition étaient. On soupa à un grand fer à cheval superbe de toute façon, à quatre autres tables de trente couverts, et beaucoup d'autres petites, comme on pouvait. En tout, il y soupa environ trois cents personnes. Je soupai à une dernière table avec la maréchale de Belle-lsle, madame de Tallard, le duc de Richelieu, un prince de Nassau-Weilbourg, dont j'avais connu la sœur aux eaux de Langen-Schwalbach, et deux princes de Borghèse. Cette belle maison (2) illuminée, que l'on ne voyait jamais ouverte, son bel escalier et appartement, la foule de la bonne compagnie et Tordre et la magnificence firent beaucoup d'honneur au prince de Soubise, qui y fut charmant.
Pour me mettre de toutes les parties, je demandai à aller à Trianon et, ayant eu permission, j'y allai le 18, l'après dîner. Ce palais enchanté quand il fait beau, était alors terrible par le froid excessif qu'il faisait, la gelée ayant pris vers le 14, très vivement, et qui fut de durée. Surtout à
(1) Sorte de voiture longue.
{2) Aujourd'hui les Archives Nationales, rue des Francs-Bourgeois.
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table, nous fûmes gelés. Le Roi occupait, avec la Marquise, le bout de la dernière galerie, et se tenait dans une petitechambre où M. le Dauphin et Mesdames étant arrivés, on fut cinquante bien serrés.
J'examinai la distribution du dessus, dans les attiques^ qui me parut avoir beaucoup d'art. On y menait la même vie qu'à Choisy et à la Meute, lorsqu'il y avait encore plus de liberté, y ayant un peu moins de monde. C'était le comte de Noailles qui, comme gouverneur de Versailles, Tétait aussi à Trianon. Comme tel, il faisait servir le Roi par les officiers qu'il choisissait. 11 arrêtait de même les dépenses qui étaient payées sur son arrêté. 11 devait servir le Roi, qui l'en dispensait, de sorte qu'il était à table.
Au souper, nous fûmes, à prendre du Roi, par sa droite : Mme d'Estrades, M. le prince de Conty, Mme de Brancas, d'Ayen, Maillebois, Gontaut, Voyer, Meuse, Mme de Livry, Monaco, Croy, Sourches, Crillon, Joyeuse, Beuvron, Beauffremont, d'Estrées, Croissy, d'Estissac, Chevreuse, Chaulnes, Saulx, comtesse d'Egmont, d'Armentières, Soubise, comte de Noailles, Mme de Pompadour. M. de La Vallière et le vicomte de Rohan ne se mirent pas à table. A deux heures et demie, M. de Crillon me ramena à Versailles, où je couchai.
Le 19, par une très belle gelée, j'allai sur le canal qui était bien gelé, seul, en redingote, sans être connu,»et je m'y amusai deux heures très bien sur la glace, à voir patiner. J'appris, là, que de bons patineurs faisaient deux fois la longueur du canal, qui a huit cents toises, en six minutes, ce qui ferait, à continuer, six lieues et un tiers en une heure. Je me fis pousser en traîneau d'un bout à l'autre, ce qui est une voiture charmante, et j'essayai d'aller à patins, dont je venais aisément à bout, en me soutenant un peu, en poussant le traîneau. Ce coup d'oeil du canal ainsi couvert de monde et vu d'en haut, est superbe. Le soir, je revins souper à Paris.
Le 20 au matin, je retournai, la belle gelée continuant, à Versailles, au lever, et, à trois heures, je suivis le Roi à la
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course de traîneaux, dans les jardins. J'en menai, pour la première fois^ un, ce qui est très amusant, quand on a des chevaux avec de bonnes bouches, mais M. d'Ecquevilly, avec qui je relayai, et moi, nous en menâmes de bouche très rude. Il y avait dix-huit traîneaux. Le Roi menait sa fille ainée, devant était celui du duc d' Ayen, et, devant, M. le Premier, qui menait la bande, et beaucoup de pages et d*écuyers à cheval. Derrière le Roi, Mme Adélaïde en menait, de très bonne grâce, un avec Mme Victoire. Un cocher menait ensuite les deux autres Mesdames. Ensuite le duc de Chartres et le comte de Frise (1). M. de Croissy menait, après, quatre dames delà suite, dans un traîneau à deux chevaux qui étai le seul. Ensuite M. de la Suze (2) menait deux dames de la suite. M. de Monaco menait Mme de Coigny. Ensuite, le reste des courtisans se coupant tant que Ton pouvait : M. de Montmorency, MM. de Ghevreuse et de Pignatelli, M. de Rochefort, M. d'Ecquevilly et moi, MM. de Broglie et de Périgord, Champcenetz, etc.
On passa de la terrasse dans les jardins d'en bas, dans toutes les petites allées, et Ton revenait toujours sur le Tapis vert, le montant et descendant au grand galop, à qui plus vite, ce qui faisait un coup d'oeil charmant. On relaya deux fois sur le Tapis vert. Ces fêtes sont très belles. Cela dura jusqu'à la nuit, que le Roi rentra et partit, ensuite, pour Bellevue. J'avais alors rempli mon objet d*être de toutes les parties du Roi, hors le seul Bellevue (3), où presque per-
(1) Le comte de Frise, mestre de camp à la suite de Royal-Allemand, nommé brigadier de cavalerie en 17^7, mourut maréchal de camp le 31 mars 175o, à rrige de 17 ans.
Il était neveu du maréchal de Saxe, dont il fut riiéritier, et le Hoi, après la mort de son oncle, lui laissa la jouissance du château de Ghambord.
(2) Louis-xMichel de Chamillart, comte de la Suze, né en 1709, maréchal de camp en 174i, lieutenant général en 1748, épousa, celte même année, xVnne- Madeleine de Chauve lin.
(3) C'est le 2o novembre 1750 que fut inauguré le château de Bellevue. Louis XV l'avait donné â Mme de Pompadour en échange de maisons à elle appartenant. Elle le vendit en 17,'>7, au lloi, moyennant 325.000 livres.
Sous Louis XVI, Bellevue appartint à Mesdames, et, en l'an V, le château fut démoli par son ac^juéreur, M. Testut. .V. Meudon, Bellevue et Chaville, par le vicomte de Grouchy.)
sonne n'allait encore^ que les acteurs ou premiers intimes.
Le 22, j'entrai à la retraite; j'y passai les deux derniers jours gras. Je fis mes dévotions le mercredi des Cendres, à Theure où, anciennement, j'aurais été à la fin du bal de rOpéra.
Comme je ne demandais plus rien à la Cour ; que, n'ayant plus de régiment, je n'y avais plus d'affaires, et que mon ambition était entièrement assoupie, je prenais la Cour pour ce qu'elle valait^ ne m'en laissant plus enthousiasmer, et je me réglai, tout cet hiver, à y aller passer trois jours tous les quinze jours. Je faisais une chasse ; je soupais ordinairement dans les cabinets, et je revenais, le lendemain, ayant été à une toilette de la Marquise et vu quelques ministres. A la fin de rhiver, je n'y allai qu'une fois en trois semaines, et je ne chassai presque plus, à cause du mauvais temps, du grand nombre de nouveaux venus, et du peu que je voyais que cela rapportait
Le 28, j'arrivai de bonne heure à Compiègne. Je soupai, les deux premières chasses que je fis, dans les cabinets. J'y trouvai de nouveau M. de Baschy (2), nommé à l'ambassade de Portugal, qui venait de celle de Bavière, (il me donna le goût de prendre une teinture d'astronomie), et la jeune Mme de Choiseul, qui était Mlle de Romanet (3), grande et bien faite.
(1) Départ du prince de Croy pour l'Hermitage, le 4 mai. Le 22 juin, il rejoint le comte d'Argen^on avec lequel il exécute, pour la seconde fois, une tournée militaire.
Revenu à THermitage, il le quitte de nouveau, pour se rendre à Compiègne, le 27 juillet.
(2) François de Baschy, comte de Baschy-Saint-Estève (1710-1777), ministre plénipotentiaire auprès de l'Électeur de Bavière en 1748, puis ambassadeur en Portugal, en 1752, et à Venise en 1760, avait épousé, en 1740, Charlotte-Victoire Le Normand.
(3) Charlotte-Rosalie de Romanet, morte le 2 juin 1753, à Tàge de 20 ans. Fille de Pierre-Jean de Romanet, ci-devant président au Grand ConseU, et de Marie-Charlotte d'Estrades, elle épousa, le 25 avril 1751, au château de Bellevue, François-Martial, comte de Choiseul-Beaupré, brigadier des armées du Roi, né en 1717.
La nouvelle mariée venait d'être nommée dame de Mesdames de France.
Le 31 juillet, voici le souper : le Roi, Mme d'Estrades, le ]>aron de Montmorency, la marquise de Cotenfau (1), M. de Baschy, Mme de Choiseul, le duc d'Estissac, M. de Leyde, M. de Mazarin, le duc de Villeroy, le duc de Fleury, M. le Grand ou comte de Brionne, M. de Sourches, M. de Croy, M. de Voyer, M. de Gontaut, Mme la Marquise et M. de Meuse soupèrent en haut, à cause du maigre, et vinrent au dessert. Après le souper, comme nous jouions à la comète, je vis tomber le tonnerre sur la terrasse : personne n'en eut peur.
Le 2 août, il y eut plus de monde ; je soupai à la petite table. Le 4 et le 5, je fus renvoyé presque seul, dont je fus très piqué, et j'en parlai à M. de Soubise.
Le Roi, pendant tout ce voyage, ne me parla pas, non plus que Mme la Marquise, ce qui me faisait voir que je n'étais que souffert, mais pas favorisé. Il est vrai que c'était tout ce que je désirais, pour en imposer un peu comme courtisan, et que je ne faisais aucune des démarches particulières qu'il fallait faire pour être dans une plus grande intimité. Je n'avais ni assez de bassesse, ni assez de hardiesse pour cela.
Le 5 août, à la chasse du chevreuil, le Roi tomba rudement. Son cheval, ayant mis le pied dans un trou, dans une route, fit presque la grande panache : j'arrivai comme il était encore par terre, fort étourdi de sa chute. Il remonta, cependant, peu après, le même cheval. Il avait le coude et le front fort écorchés et avait rudement cassé son fusil et sa montre. Il soutint, avec son courage ordinaire, oet accident qui inquiéta bien. Il recourut, après, pour se réchauffer. Il ne fut pas saigné, et, le surlendemain, il alla doucement, d'abord, à la chasse, puis l'ardeur l'emporta et il alla tout comme à Tordinaire. Il est certain qu'il est un véritable et vigoureux chasseur. Il est tombé souvent, sans s'en étonner.
Le 7, pour ma dernière chasse, je soupai dans les cabinets. Il y avait le Roi, Mme d'Estrades, le duc d'Ayen, le baron
(1) Ce nom, que nous n'avons pu ^identifier, est orthographié de la môme manière, page 194.
de Montmorency, comte de Maillebois, duc d'Estissac, Mme de Livry, Mme de Coigny, marquis de Croissy, petit de Mazarin (1), duc de Villeroy, duc de Fleury, comte de Brionne, Groy, Poyanne, d'Armentières, Soubise. A la petite table, MM. d'Ecquevilly, Joyeuse, duc de Broglie, deLeyde, Sourches, La Salle.
La Cour était à Tordinaire, hors que le nombre des admis dans les cabinets augmentait toujours et que Ton y était admis sans chasser, quand on voulait faire des démarches auprès de la Marquise, qui faisait tout. Compiègne, surtout pour un chasseur, me parut fort agréable, la Cour, plus ramassée, plus unie, et ayant l'air de campagne et moins de monde pétulant, les colonels étant alors à leurs régiments. C'est ce qui me déterminait, pour y être moins confondu^ à y venir tous les ans. On y faisait aussi plus aisément ses affaires, les ministres étant plus accessibles.
Le 8 août, je partis de Compiègne. Je ne fis que traverser Paris par la rue Saint-Louis et la porte Saint-Bernard, et j'arrivai dans la maison que ma mère avait achetée, depuis deux mois, à Ivry, de Mme Hervé ou de ses héritiers, 53.000 livres. Elle avait appartenu longtemps au riche et curieux M. Julienne (2) des Gobelins, qui y avait fait bien de la dépense et, joint à la jolie situation, en avait fait peutêtre la plus riante guinguette de tous les environs de Paris, surtout pour le jardin et un salon en bas. Ma mère Tacheta de ses fonds, et elle goûta bien le plaisir de la propriété, étant la première maison, à elle seule, qu'elle eût habitée (3).
J'allai tirer deux fois, vis-à-vis, dans le parc de Bercy, en
(1) Louis-Marie Guy, né en 1732, fils de Louis-Marie- Augustin, duc d'Anmont, fut promu brigadier en 1761, maréchal de camp en 1762, et devint duc de Mazarin par son mariage, en 17 i7, avec Louise-Jeanne de Durfort-Duras, duchesse de Mazarin.
(2) M. de Julienne, entrepreneur de lu manufacture des Gobelins, membre honoraire de l'Académie de peinture et sculpture, mort en 1766, possédait une collection de tableaux qui passait pour une des plus belles de Paris.
{Z) « Les maisons les plus considérables d*lvry sont celles de M. Dancourt, de M. le duc de Groy et de Mme Viellard... La maison de M. le duc de* Groy est considérable ; les jardins sont vastes, beaux et bien plantés. » [Guide de Thiéry, 1. 11, p. 193.)
JOURNAL DU DUC DE CROt 159
passant Teau en bateau, et j'allai, une fois, tout un jour à -Choisy, le Roi y étant. J'en étais fort à portée. M. le Dauphin et Mesdames y vinrent ce jour-là, de sorte que la table <lu Roi, où il n'y avait que des dames, ni la nôtre ne pouvait ^soutenir tout le monde. Je revins à deux heures à Ivry.
Le 19 août, j'allai par Paris à Versailles, coucher.
Le 20, je donnai à M. Marie (1) le titre de Solre, et j'entamai l'affaire pour que le Roi me permît, par une lettre que m'écrirait M. d'Argenson, à qui j'en avais parlé à Choisy, <le faire appeler mon fils le prince de Solre-le-Chàteau.
Le soir, j'allai coucher à Rambouillet. Je m'y amusai beau- <;oup à chasser ; tous les matins j'allais tirer. Une fois, seul, au bout du parc, je tuai huit faisans ou faisandeaux de suite, que j'envoyai à ma mère. Je chassai, une autre fois, à Saint- Léger, et, une autre, sur l'étang de Pourras. Nous chassâmes aussi, une fois, un sanglier, avec les chiens de M. du Cambard, qui nous fit faire bien du chemin, et une fois, avec M. le duc de Penthièvre, nous primes un cerf avec l'équipage des grands chiens du Roi, qui étaient là. Le prince me consulta pour son grand parterre d'eau. Je fus d*avis d'un grand arrondissement et de laisser les quatre canaux d'à côté. Il parut résolu à suivre mon plan. Il était toujours d'une sainteté et tranquillité parfaite^ paraissant n'aimer rien outre ses devoirs et sa famille, et d'accommoder son parc. La princesse était aussi du même caractère, et cela faisait une petite €our très douce qui me convenait fort, d'autant plus que le prince me marquait beaucoup d'amitié et que j'étais son cousin issu de germain parles Bournonville (2).
(1) Chef de bureau au ministère de la Guerre, auquel ressortissaient les affaires contentieuscs, les lettres d'État, les brevets de retenue, de pension et de grâce, etc., etc.
(2) Philippe-Emmanuel-Ferdinand-François, comte de Croy (1641-1672), grand-père de l'auteur de ces Mémoires, avait épousé, comme on Ta vu plus haut (p. 2;, Anne- Marie- Françoise de Bournonville, fille d'Alexandre, prince de Bournonville.
D'autre part, Marie-Françoise de Bournonville, fille d'Ambroise, duc de Bournonville, gouverneur de Paris, avait épousé Anne-Jules, duc de Noailles (1650-1706), maréchal de France, dont une fille, Marie- Victoire-Sophie, veuve
160 JOUBNAL DU DUC DE GROV
Le 28 août, je suivis le duc de Penthièvre, en chaise, au rendez -vous au bout des Plainveaux, où nous trouvâmes le Roi. Je fis toute la chasse avec un cheval. Je vins à l'étang de Coupe-gorge, de là à la croix du Perray et, me trouvant à la tète de la chasse, je suivis le cerf à l'étang de Pourras où il fut pris. Je quittai là, et vins prendre ma chaise à Cogpiières, et j'arrivai encore avant le Roi, à Versailles.
Le 30 août, j'allai chasser à tirer à Trappes, où je m'amusai bien. De là, par Bue et Choisy, je revins à Ivry.
Le Roi m'avait permis d'aller à Choisy pendant son voyage, quand je voudrais. J'y soupai le 31 août.
Le 3 septembre, j'allai le matin à Choisy. Je chassai avec le Roi, pour la première fois, dans le joli bois de Sénart, On prit deux cerfs. Mesdames y étaient, et des beautés. Je vins * m'habiller chez la concierge et souper à Choisy.
Hors à Versailles, je restai à Ivry, mais je n'y étais presque que pour souper, ayant commencé du l®*" septembre à avoir des permissions de chasse dont je profitais presque tous les jours, surtout à la Courneuve et à la Saussaye. Je tuai environ deux cents pièces dans les quinze premiers jours de septembre. La ponte qui avait manqué, et quinze jours que je commençai trop tard fit que je n'en tuai pas tant que l'année d'auparavant. M. le président Ogier(l), qui acheta une maison à Ivry, me mena une fois à Orly (2) où je tirai 225 coups, mais fort mal. Je tirais toujours environ au tiers. Je fis, avec lui, bonne connaissance de chasse.
Le 12 septembre, sur la nouvelle que Mme la Dauphine avait eu des mouches, j'allai à Versailles. N'y ayant rien, je revins pour chasser, coucher à Paris. Le 13, à mon réveil, l'ayant apprise accouchée (3), je retournai à Versailles.
de Louis, marquis de Pardaillan-Gondrin, épousa, en 1723, Louis- Alexandre, comte de Toulouse, fils légilimé de Mme de Montespan, et père de Louis- Jean-Marie de Bourbon, duc de Penlhiè\Te, né le 16 novembre 1725.
(1) Jean-François Ogier (1703-1775), président au parlement de Paris en 1727, ambassadeur en Danemark de 1753 à 176G, conseiller d'État en 1766, avait épousé MarierGuyonne Cavelier, fille d'un président au parlement de Rouen.
(2) Orly-sur-Morin, à 20 kilomètres de Coulommiers.
(3) Elle était accouchée d'un enfant qui reçut le titre de duc de Bourgogne et qui mourut le 22 mars 1761.
Le 10 septembre Y Mme la Daupbine sentit quelque petite -mouche, ou douleur. Le 11, elle eut un petit mouvement dlndigestion qui fit que, le 12^ on lui donna une médecine qui ne fit que peu d'effet et, quatre heures après, le soir, je la vis debout, marchant bien et riant. Elle se coucha, soupa de bon cœur dans son lit. Vers minuit et demi, la médecine la fit encore aller. Elle s'habilla, alla à la garde-robe, où les douleurs la prirent. Elle sonna Mme Dufour (1), et lui dit qu'elle sentait quelque chose, et d'appeler. On courut réveiller M. le Dauphin et Jard (2), l'accoucheur, qui descendit à moitié habillé. Comme il entrait, les eaux perçaient et elle eut une douleur. M. Bouillac (3), médecin, arriva qui, avec Mme Dufour, aida à la soutenir. Elle resta habillée sur son lit. Elle eut encore une douleur, et, un moment après, la dernière, qui dura huit ou dix minutes. Jard ayant senti que Tenfant allait venir, Mme la Daupbine cria : « Le Roi ! Le Roi I Des témoins ! »
M. le Dauphin, en robe de chambre, tout troublé, après avoir culbuté, dans l'antichambre, sur M. de laYauguyon(4), courut à la porte. Tout le monde était retiré. Il trouva, sous Tescalier du Roi, deux porteurs de chaise qu'il fit entrer, ainsi que les Gardes du corps de Mme la Daupbine, qu'il fit entrer en pet-en-l'air, au nombre de six, et il prit sous le bras la sentinelle qui ne voulait pas quitter son poste.
Comme il rentrait avec eux, il trouva l'enfant venu à une heure et demi-quart, le 13 septembre 1751. Jard, sentant que c'était un garçon, et que, tout allant bien, rien ne pressait, tarda un moment à la délivrer, et dit à Mme la Dauphine d'être tranquille, qu'elle devait être satisfaite, mais qu'il
(1) Mme Dufour, première femme de chambre de la Dauphine.
(2) Jard, chirurgien, accoucheur de la Dauptiine.
(3) De Bouillac, médecin des Enfants de France, depuis 1732, premier médecia du Dauphin et de la Dauphine à partir de 1735.
(4) Antoine-Paul-Jac(iues de Quulen, comte de la Vauguyon (1706-1772), uic- Aini du Dauphin depuis 17 ij, lieutenant général en 17 S8, créé duc et pair de France en 1758, gouverneur des Enfants de France en 1765, premier gentilhomme de la Chambre du Dauphin, plus tard Louis XVI, avait épousé, eu 173 i, Marie-Françoise de Béthune-Gharost.
162 JOURIVAL DU DUC DB CBOt
laisserait, un moment, Tenfant entre ses cuisses, jusqu'à ce qu'il y ait des témoins. Elle lui répondit : « A la bonne heure I Mais, éloignei-le un peu, car il me donne des coups de pieds ! »
M. le Dauphin arrivant avec ceux qu'il avait trouvés, Jard leva Tenfant et acheva la couche^ aidé de M. Bouillac, de Mme Dufour et d'une fille de garde-robe. Il mit le jeune prince sur un oreiller de Mme Dufour, qui lui servit de layette pendant une demi-heure. A chaque instant, il arrivait du monde, et la chambre se remplissant, la nouvelle se répandit. Un suisse des appartements, en chemise, se mit à courir, et arriva le premier à Trianon, où le Roi était et devait coucher, et cria tant qu'il put : « Un garçon ! Un garçon I » Le Roi l'entendit, et fut tout troublé. Comme le comte de Noailles le repoussait, le croyant ivre, le prince de Turenne confirma la nouvelle. Il arrivait de Trianon par hasard. Comme tout le monde courait pour entrer, dès qu'il sut de quoi il était question, il remonta en chaise et alla à toutes jambes à Trianon le dire au Roi, qui fut si frappé qu'il se trouva mal d'abord ; ensuite, il courut dans la cour pour demander des voitures. Il n'y en avait qu'une au prince de Conti. Il se mit dedans avec les principaux. Le duc de Fleury et le prince de Turenne montèrent derrière, et il arriva ainsi chez Mme la Dauphine, une bonne demi-heure après qu'elle était accouchée. Tout le monde était, alors, dans l'appartement, qui fut bientôt plein. Mais, de près d'un quart d'heure après la couche, hors Mme de Brancas et ceux que j'ai dits, il n'y eut personne du tout, de tous ceux d'une certaine espèce qui devaient y être. La Reine, qui était chez Mme de Luynes, et Mesdames, croyant avoir le temps de s'habiller, n'arrivèrent aussi qu'après.
Enfin, on porta le duc de Bourgogne, qui est très fort et bien venant, chez Mme de Tallard (1). On l'accommoda. Le
(1) Marie-Isabelle-Angélique-Gabrielle de Rohan (1699-1754), épouse de Marie-Joseph, duc dllostun, duc de Tallard, brigadier des années, gonverneur de Bourgogne, mort en 1755, dans sa 72* année, avait été nommée gouvernante des Enfants de France en survivance, le 4 septembre 1729, et pourvue de cette place en 1732.
Roi et toute la Cour resta jusqu'à huit heures du matin chez Mme la Dauphine, qui dormit bien et fut au mieux. Il parait qu'elle accoucha au bout du neuvième mois, jour pour jour. M. le Dauphin embrassait tout le monde. La bagarre était si, forte, qu'une de Mesdames y perdit son bonnet.
Le Roi ne se leva qu'à quatre heures. Je le suivis à six, chez le duc de Bourgogne où tout était plein. C'était un coup d'œil charmant de voir le Roi regarder avec complaisance cet enfant que tout le monde vit être un mâle bien vivant. Il fit venir la nourrice, qui lui donna pour la première fois le sein, qu'il prit à merveille. Il ne criait pas et paraissait bien vivant.
A huit heures, nous vîmes un joli feu d'artifice qui fut fait tout d'un coup dans la grande place, devant la première grille. A peine fut-il fini, que l'on vit le feu prendre dans un grenier, au coin à gauche de la Grande Ecurie. En moins dedemi heure, tous les toits de la cour qui est derrière furent brûlés. J'y courus des premiers. M. de Lugeac, toujours rempli de bonne volonté, y vint et fit travailler. Il monta en. haut, et je restai en bas à lui envoyer ce qu'il me demandait. J'aidai à établir la première pompe derrière, dans le grandmanège, pour empêcher que la salle des spectacles ne brûlât. On fut trois heures à lutter pour la sauver, mais le vent étant bon, on en vint à bout. Le duc de Biron y fit bien travailler. J'y restai à aider pour former des chaînes jusqu'à deux heures la nuit que, le feu étant arrêté, je me retirai. Ce fut un grand incendie, mais les voûtes sauvèrent le dessous.
Le même jour de la naissance de M. le duc de Bourgogne, mourut en trois jours, de la petite vérole, le jeune duc dfr Bouffiers, généralement regretté, surtout du Roi et de la Cour, où il avait parfaitement réussi. Il avait les manières du monde les plus douces et les plus engageantes, et se con» duisit à merveille à la Cour. Il ne laissa qu'une fille de deux ans, mal à son aise. Ainsi finit cette branche dont le maréchal de Boufflers (1) avait fait l'illustration, et que le père et
(1) Louis-François de Boufilers (1644-1711), maréchal de France en 1693,. duc de Boufflors en 1695, avait épousé, en 1693, Catherine-Charlotte de Gramont. C'était le grand-père du jeune duc dont U est question ici.
le fils avaient bien soutenue. Le Roi donna tout de suite son gouvernement de Lille et de Flandre à M. le prince de Soubise, qui fut comblé de grâces, ainsi qu'il le méritait. Nous fûmes bien aise de Tavoir pour gouverneur.
M. le marquis de Puisieux, étant d'une santé absolument délabrée, obtint alors de quitter sa charge de secrétaire d'État des Affaires étrangères. M. de Machault et lui proposèrent M. de Saint-Gontest (1) pour le remplacer. Le Roi le déclara le 1 1 septembre. II était alors ambassadeur en Hollande, mais, à Paris, le 12, il prêta serment et entra au Conseil. Le mardi 14, M. de Puisieux lui donna un grand dîner, avec tous les ambassadeurs et étrangers, et il Tinstalla; après quoi il se retira pour se reposer. Le Roi lui conserva l'entrée au Conseil comme ministre, et l'appartement du cardinal de Tencin, qui s'était retiré, depuis quelques mois, dans ses bénéfices, pour mettre un intervalle entre la vie et la mort.
M. de Puisieux était entré au ministère dans le temps le plus orageux de la guerre. 11 avait fait la paix, et venait de voir pacifier le nord, et il laissait tout au courant et tranquille* Il était généralement estimé dans les pays étrangers : ainsi, il fit une belle fin. Pour moi, qui étais son parent et ami, je me voyais, par là, fort éloigné des vues passagères que j'avais eues pour les ambassades, et, ne voyant jour à rien, après avoir tenté de tout, je me confirmais dans le parti de jouir de mes biens, abandonnant les vues d ambition, jusqu'à ce que les occasions se présentassent de les renouveler.
Pour la naissance de M. le duc de Bourgogne, on ordonna qu'il y aurait trois jours de fêtes et d'illuminations à Paris. Pour cela, on fit fermer toutes les boutiques ces trois jours, et obliger chaque particulier à illuminer. Cela déplut beaucoup au peuple, que l'on empêchait de gagner sa vie, dans le
(i; Fninçois-Dominique Barherie de Saint-Conlest, né en 1701, maître des llequôtes, intendant de Pau en 1737 et de Bourgogne en 1740, ambassadeur prîs les États généraux des Provinces-Unies en 1749, secrétaire d'État des AlTaires étrangères lo 11 septembre 1151, avait épousé, en 1735, Jeanne Monique des Vieux, fille du fermier général.
JOURNAL DU DUC DE CROt 165
temps que Ton le chargeait d'impôts. Hors le premier moment, la joie ne parut pas du tout avoir lieu dans Paris, au contraire : au milieu des illuminations forcées, il régnait un silence triste, et peut-être que jamais fête publique ne parut être faite de moins bon cœur, ce qui était bien étonnant pour le peuple français, qui attendait avec impatience cet événement. Tout cela était une suite du vingtième, des autres impositions, des affaires du Clergé et du Parlement, et de bien d'autres choses malheureuses. Si le Roi en fut instruit, il y avait de quoi lui faire faire bien des réflexions.
Le 19 septembre, étant sur mon départ, j'allai à Paris prendre de bonnes précautions, et, le soir, ayant pris un bel habit, j'allai au bas de la place Maubert, passer l'eau à l'escalier du terrain ou jardin de Notre-Dame, d'où, par le Cloître et la petite porte, j'arrivai, sans le moindre embarras, jusque dans le chœur de Notre-Dame où je me plaçai dans le sanctuaire, derrière M. delà Fare (1). Le Roi arriva, vers quatre heures, à la porte de la Conférence (2), où il prit des voitures de cérémonie. 11 y en avait seize de la Cour et environ trente-deux, avec celles des princes et princesses. Toute la Maison du Roi, à cheval, l'attendait. Il passa au pas, en .grand cortège, le long du Louvre. Tous ces quais étaient garnis de monde qui. faisait un beau coup d'œil. Le Roi, M. le Dauphin et les princes du sang étaient dans un carrosse ; la Reine et ses filles dans un autre ; les princesses dans les leurs. Les dames du Palais et de Mesdames, les seigneurs en charges ou suivant le Roi remplissaient les autres. Le Roi entra à Notre-Dame à cinq heures et un quart. Le coup d'œil était magnifique, et avec beaucoup d'ordre (on peut lire le détail dans la Gazette de Paris).
Dans le sanctuaire, à droite, étaient deux rangées d'évâques en violet ; vis-à-vis, les dames de la Cour qui n'avaient
(1) Philippe-Charles, marquis de la F«ure (1685-1752), maréchal de France en 1746, avait épousé, en 1713, Françoise Paparel.
(2) C'est-à-dire à l'emplacement de cette porte, qui avait été démolie en 1730; elle était située au bout de la terrasse des Tuileries qui longe la Seine.
pas de carrosses. L'archevêque, après avoir, en cérémonie, reçu le Roi à la porte, était dans sa chaire. Tout le parlement en robe rouge herminée, ce qui fait un bel effet, remplissait toutes les formes de la droite. Dans le parquet, sous Tarchevôque, le Grand Conseil. En avant, le chancelier et le garde <les Sceaux en grande robe de satin à grande bordure couleur de feu. Vis-à-vis d'eux, les secrétaires d*Etat. A gauche, les autres Cours souveraines remplissant les formes derrière. Dans les formes du fond, le chapitre de Notre-Dame.
Le Roi était au milieu du chœur, sur un prie-Dieu, avec la Reine, de la même manière que les jours de grande fête, dans la chapelle de Versailles. En bas, M. le Dauphin et Mesdames. Derrière, sur le tapis, les princes et princesses. Derrière et à côté, ses aumôniers et le reste de ses officiers en haie devant et, en avant, les six hérauts d'armes avec leur ancien et bel habillement. On lâcha des oiseaux, et tout «e passa dans Tordre des plus grandes fêtes de la Couronne.
Dès que le Roi fut arrivé, on chanta un Te Deum assez long. Ensuite, l'archevêque, de sa place, donna la bénédiction, puis reconduisit le Roi, qui s'en retourna comme il était venu. Je donnai la main aux dames. Il faisait très froid. Puis, je revins repasser Teau au terrain et reprendre mon £acre, qui me ramena au logis.
On m'assura que, malgré raffluence du peuple, il n^y eut presque pas de cris de Vive le Roi! Que le peuple, badaud comme à l'ordinaire, témoigna plus de curiosité que de satisfaction. En effet, loin de diminuer les impôts pour une pareille occasion, on répandit le bruit que Ton en allait mettre de nouveaux, et Ton ne paraissait pas satisfait. Cependant, cette cérémonie remua le peuple, joint à ce que c'était dimanche. L'affluence fut grande, et les illuminations beaucoup plus belles. Celles des quais étaient magnifiques, mais, en .général, on remarqua plus de mécontentement que de joie.
Je repris, à l'hôtel, ma chaise et mon habit, et je revins tout de suite à Ivry. Passant devant l'Hôpital, le feu de la Grève commença ; je fis avancer sur le pavé, h la hauteur du
marché aux chevaux, d'où je le vis assez bien. Il fut beau. On le vit aussi très bien de la fenêtre de ma chambre à Ivry, dont la vue est admirable.
Voilà tout ce que Je comptais voir des fêtes de la naissance de M. le duc de Bourgogne, mes projets de jardins et bâtiments me rappelant àTHermitage, où j'étais bien aised*ètre, pour être chez moi
Peu de jours après mon arrivée, j'obtins d'aller passer un jour à Choisy. J'y trouvai tout comme je l'avais laissé, madame la Marquise plus despotique que jamais, tout se faisant par elle. Il n'y avait aucune apparence que Mme de Ghoiseul, qui était jeune, vive et assez jolie, lui donnât de l'ombrage, comme on avait dit. Le Roi s*amusait, comme je faisais chez moi, à voir travailler des ouvriers, aimant et étant habitué à être toujours à l'air. Nous travaillâmes tout le jour à abattre un bosquet. Il me prit la serpe de la main pour abattre lui-même, ce qu'il faisait en homme fort et adroit.
Le soir, nous soupâmes à une grande table avec lui. Il y avait bien du monde, dont la plus grande partie était des anciens (25 janvier). En voici la liste, à prendre par ma gauche :
MM. de Joyeuse, comte de Broglie, Poyanne, petit de Ségur, d*Armentières, Clermont d*Amboise, milord Clare, Croissy, comte de Brionne, le maréchal de Duras, comte d'Estrées, duc de Chaulnes, Souvré, duc de Fleury, Gontaut, duc d'Ayen, prince de Turenne, duc de Luxembourg, prince de Soubise, Mme la marquise de Pompadour, le Roi, Mme de Brancas, duc de la Yallière, de Baschy, Laval, Maillebois^ Mme de Pons, de Saulx, et moi.
(1) Le prince de Groy part d'Ivry le 23 septembre, pour ]*Hennita^e où son séjour est marqué par deux éTénements : la mort de son intendant, M. Cordier, et la réception de rautorisation, pour son fils, de prendre le titre de prince de Sobre. Gomme à l'ordinaire, son temps se partage entre le travail, les cbasses et les risites. Il fait un voyage à Douai, assiste êi Tourerture des États, à Lille, et est de retour à Paris le 5 janvier 1752.
A une petite table, il y avait M. Je chevalier de Clermontt de la Salle, comte d'Egmont, de Fosseuse.
Le 21 janvier, on prit le deuil pour la reine de Danemark, jeune princesse d'un grand mérite, à ce que Ton disait, ainsi que le Roi, qui était inconsolable. Pendant le deuil, M. le duc d'Orléans, qui dépérissait depuis longtemps d'une espèce de consomption que ses austérités augmentaient, mourut à Sainte-Geneviève le... {sic) (1). Il avait descendu encore, la surveille, pour aller à l'église. Il vivait en saint du premier ordre, depuis longtemps, faisant l'édification générale, et un nombre de charités et de bonnes œuvres infini. Il se raccommoda avec son fils le duc de Chartres dont la vie dissipée lui déplaisait, et celui-ci agit à merveille à son égard. Le duc d'Orléans laissa un testament de deux cents feuilles de sa main, où il conservait la moitié de toutes ses pensions. Le duc de Chartres déclara qu'il exécuterait tout. Comme il était très bien dans l'intérieur de la Cour, il obtint de conserver toute la grande maison d'apanagiste, et plus qu'avait jamais eu le premier prince du sang. Ainsi, le nouveau duc d'Orléans forma d'abord une cour et une maison très considérable. Cela occupa Paris pendant une quinzaine de jours, qu'un autre grand événement occupa encore davantage.
Le 2 février, madame Henriette (2), fille aînée du Roi et celui de tous ses enfants qu'il aimait le mieux et en qui il avait le plus de confiance, étant venue à Trianon (car alors le Roi faisait des petits voyages continuels), elle s'y trouva mal, et, le 3, elle fut obligée de garder le lit à Versailles, en disant qu'elle croyait qu'elle allait mourir. Jusqu'au 6, on ne fut pas fort inquiet. Le 7, je chassai avec le Roi, qui resta longtemps chez elle, parce qu'elle avait été saignée, et on commença à
(1) Louis, duc (l'Orléans (n03-17oL>), fils du Régent, premier prince du sang, vivait, depuis plusieurs années, retiré à l'abbaye Sainte- Geneviève. 11 avait épousé, en 1724, Augustc-Marie-Jeannc, princesse de Bade (1704-1726;.
Après son décès, arrivé le 4 février 1752, Louis-Philippe, duc de Chartres, son fils, prit le titre de duc d'Orléans.
(2) Anne-Henriette de France, dite madame Henriette, puis Madame, née le 14 août 1727, morte le 10 février 1752, était la sœur jumelle de Louise-Elisabeth, Infante d'Espagne.
s'inquiéter. On fit partir les chasseurs devant. Je restai dans le carrosse de suite avec MM. d'Estrées et Flamarens. Nous descendîmes chez le duc d'Ayen, où le Roi fut très noir. Ensuite, il chassa une heure sans s'en beaucoup embarrasser. Son inquiétude augmentant, il quitta, revint chez leducd'Âyen où, après avoir mangé un morceau, il partit très brusquement, faisant pitié par l'inquiétude qu'il marqua en chemin. Il nous fit passer le billet qu'il avait reçu. Nous revînmes ventre à terre, et nous le suivîmes chez Madame, dont on augurait mal. On lui avait donné Témétique. Le soir, il fit effet, et, le lendemain 8, il y eut un grand mieux, sur lequel je revins à Paris. Mais le 9 alla beaucoup plus mal. Le soir, elle reçut Notre-Seigneur, que le Roi alla chercher avec toute la famille royale, les dames en grand habit, les grands offi ciers en fonction, tous avec des cierges et bien delà tristesse, surtout M. le Dauphin et le Roi, qui faisait pitié. On dit que cela fut très beau et très touchant.
Le 9, jeudi gras, nous apprîmes qu'il n'y avait plus d'espérance. Sur quoi, je partis comme bien d'autres, mais, en chemin, je trouvai d'Ecquevilly que l'on avait fait retourner, qui m'apprit qu'elle était morte à 2 heures après dîner, et je revins avec lui l'aider à l'apprendre à sa femme, qui était en couches. J'appris, ensuite, que le Roi y avait resté jusqu'à 3 heures ; qu'y ayant du mieux qui donnait de l'espérance, il alla se jeter sur son lit. Â 6 heures du matin, la tète se perdit, et elle entra tout à coup à l'agonie. On lui donna l'Extrême-Onction, et l'on avertit le Roi, que Ton empêcha d'y aller, de sorte qu'il ne la vit point, étant désespérée. II resta dans un état affreux jusqu'à près de 2 heures que l'on vint lui annoncer que c'en était fait. Son bon cœur ordinaire et sa tendresse particulière pour cette fille chérie par-dessus tout, le pétrifia. M. le Dauphin, Mme Adélaïde qui ne l'avaient presque pas quitté, faisaient aussi grand'pitié, ainsi que toute la famille royale, qui se rendit chez le Roi dans un état affreux. II n'y eut que Mme la Dauphine qui put tout régler.
Toutes les maisons royales étaient prêtes et les carrosses dans la cour. A la fin, le Roi déclara qu'ils allaient à Trianon
et, à 4 heures, il y alla avec toute sa famille. Mme la Marquise y alla seule^ de son côté, deux heures après, et s'y tint renfermée. Elle pouvait craiadre avec raison le chagrin noir du Roi, et qu'étant frappé comme il l'était, il se laissât emporter à ses remords. Cela fit faire bien des raisonnements, mais, au bout de deux jours, on vit qu'il n'y aurait pas de changement. Dès le môme soir, à minuit, on transporta le corps de Madame à découvert et habillé, sur un lit^ au Louvre. A Paris, le lendemain, on en fit l'ouverture où il y a des cérémonies alTreuses et cruelles pour sa dame d'atours, si on les exécutait dans toute la rigueur.
Cela occupa tout Paris. Dès l'instant de sa mort, tous les spectacles cessèrent à Paris pour quinze jours, et il n'y avait jamais eu un exemple d'un Carnaval si triste et si lugubre.
Madame étant dans son cercueil, on la mit dans une chambre ardente tendue en blanc, ainsi que toute la cour du Louvre, et tout le monde put y aller. M. le Dauphin et Mesdames y vinrent jeter de l'eau bénite le 16 ; les ducs et les princes qui en ont le rang s'y trouvèrent, mais, pour ne pas décider qui aurait le pas entre eux, le Roi ordonna qu'ils ne jetteraient d*eau bénite ni les uns ni les autres. Je n'y allai pas, à cause que l'on n'annonçait que les personnes titrées.
Le 25, on alla porter le cœur au Val de Grâce et, le 26, se fit le grand convoi pour le porter à Saint-Denis. J'allai à un troisième dans la rue Saint-Honoré, avec mes enfants, ainsi que le duc d'Havre avec les siens, pour voir cette cérémonie remarquable, dont le plus beau fut cinquante de chaque corps de la Maison du Roi portant des flambeaux. Le mond^ et l'embarras y fut prodigieux, et je m'en servis pour y habituer et enhardir mes enfants. On quitta le deuil du duc d'Orléans pour prendre, jusqu'à Pâques, celui de Madame, de sorte que, tout cet hiver, on fut en noir.
Le 21 février, je fus diner à Ivry, avec le président Ogier, qui y faisait bien travailler avant de partir pour Ratisbonne, et, le soir, j'allai à Versailles.
Le 22 février se firent les révérences à Versailles, dont la
cérémonie fut très belle, quoique lugubre. Nx>nB fûmes, le matin, 332 hommes en manteau, et, le soir, 145 dames en grande mante, dont six fort jolies et une vingtaine bien. Le Roi marqua, jusque-là, beaucoup de tristesse, et il soupa toujours avec peu de monde, en particulier. Madame Adélaïde ne voulant pas rester du côté où était morte sa sœur, le Roi dit à M. le duc de Penthièvre qu'il lui empruntait son appartement pour deux ans, et on prépara celui de M. et Mme de Penthièvre pour Mme Adélaïde, où elle entra quinze jours après, et M. et Mme de Penthièvre allèrent la remplacer dans celui du duc d'Orléans.
Comme ce nouvel appartement était sous celui du Roi, avec un escalier dérobé, cela fit faire bien des conjectures, d'autant qu'il était tout contre celui de Mme la Marquise. On disait que^ si le Roi prenait des remords, Tàge diminuant ses passions, il pourrait arriver que, ne lui fallant plus que de la compagnie, il pourrait se contenter de celle de sa fille, madame Adélaïde, qui était charmante. Sa cour en augmenta beaucoup, et elle commença à jouer un personnage, surtout le Roi lui ayant conservé, à elle seule, une très grande Maison, et au moins aussi forte que quand elles étaient deux.
Alors on commença à démolir le bel escalier de marbre (1) et à culbuter les belles peintures de Lebrun, pour, sans perdre de temps, avec son terrain et tout à côté du château, faire quatre appartements pour qu'en deux ans, le Roi pût avoir, pour ainsi dire sous sa main, ses quatre filles. Cela faisait augurer qu'il pourrait se contenter, alors, de cette dissipation, et chacun faisait et tirait de là ses conjectures.
Depuis des temps très considérables, Mme la comtesse de Toulouse avait conservé, là auprès, une petite chambre à petits carreaux, où le Roi venait souvent lui faire de petites visites. On la lui conserva encore.
Pendant tout ce temps, la Cour resta fort triste. Le Roi ne Boupait qu'en petit particulier avec les dames ordinaires et
i) Cet escalier, dit escalier des Ambassadeurs, était mi chef-d'œuvre des architectes François Dorbny et Louis Levnu.
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quelques anciens favoris. Cela dura tout le Carême. On parla aussi beaucoup, alors, de la Maison du nouveau duc d'Orléans, qui était si considérable qu'il avait 575 charges à commission, donnant le droit de Committimus dans sa Maison qui fut plus forte qu'aucune que l'on eût encore vue. Il la composa bien et prit tout sur le grand ton.
Hors tout ceci, tout fut extrêmement tranquille, au commencement de cet hiver :
Le 3 mars, j'allai à Versailles pour la signature du contrat du chevalier de Pont-Saint-Pierre, qui prit le nom de marquis de Roncherolles, avec la jolie Mlle Amelot (1). Le lendemain, je chassai à Saint-Germain. J'allai voir le château de Maisons (2), où tout est dans le grand, et bien digne du fameux Mansard. C'est, avec Bercy, les deux plus beaux châteaux des environs de Paris. Je retrouvai la chasse à temps pour bien courir, car elle fut rude. Le Roi me parut toujours noir, et devenant un peu pesant à cheval, ce qui était une remarque à faire.
Le soir, il n'y eut point d'appel, de sorte qu'il était beaucoup plus en particulier, soit par la suite de son chagrin, soit pour se débarrasser de la foule des nouveaux chasseurs dont le nombre augmentait fort. Tout cela m'éloignait de plus en plus de la Cour. Dans ce voyage, j'appris le bruit qui se répandait que l'Infante pouvait bien arriver après Pâques. Cela était une nouvelle intéressante, surtout pour moi, à cause de Mme de Leyde, et que le Roi, réunissant sa famille et s'y attachant, cela pouvait faire des changements ; mais après « on n'en parla plus.
(1) Claude-Thomas-Sibylle-Gaspard-Nicolas-Dorothée, chevalier de Pont- Saint-Picrre, né en 1704, lieutenant général des armées en 1748, chef de la brigade des Gardes du Corps, compagnie d'IIarcourt, épousa^ le 6 mars 1752, Marie-Louise Amelot, fille du feu secrétaire d'État des Affaires étrangères.
(2) Le château de Maisons fut bâti par Mansart pour le surintendant des Finances René de Longueil, mort en 1677, dans la famille duquel il resta plus d'un siècle. La terre fut érigée en marquisat en 1658. En 1671, il fut habité par le Roi et sa Cour. 11 appartenait, alors, au marquis de Soyecourt, des mains duquel il passa au président de Maisons, puis au comte d'Artois (1778). Vendu comme domaine national, il appartint au duc de Monte, bello et, ensuite, au financier Jacques Lafûtte.
Le Roi, pour se dissiper, se remit bientôt à faire des voyages continuels. Mme la Marquise profita de tout pour le retirer encore davantage, de sorte que tout le reste de Thiver, on ne put presque jamais le voir que les dimanches. Il n'y eut plus que ceux qui faisaient leur cour dans Tintérieur qui furent reçus, et, comme cela demandait des soins et une assiduité continuels, qui ne s'accordaient pas à mes projets chez moi, et que je ne voyais aucun moyen de parvenir à rien, je ne fis ma cour qu'avec le commun, de sorte que je fus bientôt sous la remise, comme bien d'autres, et je ne soupai pas une seule fois dans les cabinets, à Versailles, ce qui fît que je n'y allai que tous les dimanches, pour m'entretenir.