CHAPITRE XX. — JUILLET
nominations; il y a deux républicains, les deux élections qui restent à faire sont douteuses. C'était bien la peine de dire aux électeurs de Paris tout ce que je leur ai conté hier matin? La première nouvelle de la débâcle nous a été apportée à Neuilly par Dumas, l'aide de camp du roi, qui arrivait de Pontoise poudreux, haletant, pour nous dire quoi? que M. Berville avait triomphé. C'était bien la peine de se déranger! Puis sont venues les nouvelles de Paris. Le Salon en a été consterné. J'ai vu que le roi en était fort affecté. Tout n'est pas perdu cependant; mais j'entends dire : les succès et les pertes se balancent ! Si nous allons comme cela jusqu'au bout, nous serons perdus, ministériellement parlant; car par bonheur et ce qui est la consolation de cette défaite étourdissante de Paris, c'est que notre déroute est la preuve que nous étions très forts, que le calme était rentré dans les esprits comme il régnait dans les rues. Les Parisiens n'en font jamais d'autres quand ils n'ont plus peur. S'ils tremblaient pour leurs boutiques, nous aurions des choix excellents. Mon avis serait de faire piller à la première occasion ceux qui nomment des républicains.
t L'affaire électorale ne m'a pas fait oublier que c'est aujourd'hui la fête de Montlignon; mais plus je ne l'oublie pas, plus j'éprouve de regrets, car je n'y pourrai aller à cette fête... mais n'est-ce pas toujours fête pour moi quand je te revois ? Le duc d'Aumale est seul à Courbevoie (1). Jamin est allé aux élections. Si je l'avais su plus tôt, je t'aurais plus tôt prévenue et je ne t'aurais laissé au-
(1) Où son régiment était en garnison.
cun espoir. A quoi bon? quand on ne peut le réaliser ! C'est hier seulement que je me suis aperçu que le prince était seul... J'irai donc tous les soirs lui tenir compagnie au moins à table. Tu comprendras cela, et j'espère que nos bons amis, malgré leur bonne volonté pour moi, trouveront que je ne puis faire autrement. Hier, à Neuilly, où je n'avais pas paru depuis longtemps, on m'a comblé, et j'irai toute cette semaine si je puis. Je me suis approché de la reine qui m'a remercié, pensant bien que je venais lui souhaiter sa fête, c J'espère, lui ai-je dit, madame, que «les électeurs de France vous donneront un beau bou- «quet !» — «Je le désire bien, mon bon monsieur Fleury, « m'a répondu Sa Majesté, mais je n'ose pas trop y croire. » Et en disant cela elle faisait comme une petite mine d'incrédulité et de défiance qui lui est familière quand on lui exprime un souhait, un vœu ou une prédiction qui la flatte. Par le fait, sa défiance avait raison et mon compliment était des plus sots. Le duc d'Orléans, du plus loin qu'il m'a aperçu (il était arrivé de Plombières la veille et je ne l'avais pas vu depuis son voyage à Verdun), m'a dit : «J'ai vu le grand-père de Mme Fleury à Verdun. C'est «un ancien président du tribunal de commerce, n'est-ce «pas? — Oui, Monseigneur. — Eh bien ! il peut se vanter « d'avoir une belle santé, et ce qui vaut mieux encore, il «jouit d'une très grande considération à Verdun. J'ai eu «beaucoup de plaisir à le voir. C'est un brave et digne «homme.» A cela le prince a ajouté des plaisanteries, selon son usage, sur le séjour des Anglais à Verdun, disant que l'on rencontrait partout des preuves que le sang britannique s'était mêlé avec abondance au sang