CHAPITRE XX. — JUILLET
pression. C'est une leçon pour moi, et je n'y reviendrai plus. La Salamandre m'avait toujours paru un livre amusant, et elle était restée dans mon souvenir mêlée à des histoires de marins, à des aventures bouffonnes ou extraordinaires qui m'avaient fort diverti. Il y avait le personnage d'un lieutenant de vaisseau, martyr de la discipline et du devoir, qui jetait une lumière assez pure sur tout cet ensemble; et le personnage de Sgaffir ne m'avait laissé au contraire qu'une vague réminiscence de quelque chose de monstrueusement ridicule et invraisemblable. Notre tort, à nous autres hommes, cuirassés contre les excès de la littérature romanesque, c'est de ne pas assez savoir que votre cuirasse à vous est moins épaisse; et parce que nous prenons et jetons un roman avec la même indifférence, de croire que vous pouvez y mettre la même abnégation de votre vive et intelligente sensibilité. La morale de tout cela, c'est qu'il ne faut pas lire de romans à ton âge, et je l'aime autant, quoique tu en aies déjà sous ma direction lu une quantité assez importante. Mais il est toujours temps de s'amender. Ensuite il y a de bons romans, ceux de Walter Scott, par exemple et en général tous ceux qui ont fait alliance sérieuse avec l'histoire. La Salamandre m'avait semblé participer quelque peu à ce dernier genre, car l'aventure qu'elle raconte est historique C'est l'histoire de la Méduse. Malheureusement, l'auteur y a mêlé le poison de son absurde pessimisme. J'avais fait justice de ce dénigrement systématique de l'humanité dans mon article sur Eugène Sue, et j'aurais cru que cette critique était pour toi une expiation suffisante des inconvénients du livre. Il n'en a pas été ainsi, Dieu soit loué!
264 CORRESPONDANCE DE CUVILLIERFLEURY
C'est toujours un bon signe quand on jette un roman par dégoût de l'achever. Mais à propos, l'avez- vous terminé? N'avez-vous pas fait comme ces faux difficiles qui disent du mal d'un plat et qui l'avalent jusqu'à la sauce? Tu m'édifieras là-dessus. J'aimerais mieux, pour l'honneur de votre délicatesse, que vous n'eussiez pas achevé ce repas intellectuel où tant d'épices frelatées se mêlaient à quelques mets d'une bonne qualité et d'un très bon goût tNous voici en pleines élections générales. C'est moi qui ce matin dans le journal ai donné le dernier coup de trompe marine. C'est comme si je chantais. Notre prose ne fait plus rien. Enfin Armand l'a voulu. J'irai ce soir dîner aux Tuileries, de là chez Duchâtel savoir des nouvelles. Demain... je n'ose te rien promettre. Si je ne viens pas, dépense 12 ou 15 francs en mon nom à la foire et fais tes générosités. Je viendrai, je te le jure, si je puis arranger cela. Mais, j'en doute. En tout cas, je serai à Montlignon avant 1 heure ou je n'irai pas du tout. J'ai idée que Pontoise retiendra M. de B... encore demain, et qu'il y aura deux tours de scrutin. Berville ne sera pas nommé au premier tour. Oh ! que je vous envie d'être si tranquillement établies à la campagne, loin du stérile mouvement où nous nous consumons. »
et Paris, 11 juillet 1842, 9 heures.
c Hélas! hélas! ma bonne chérie, nous sommes battus, battus à plate couture dans les élections ! Paris a été indigne! Nous n'avons que deux conservateurs sur douze