‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 141 sur 271 · CHAPITRE XX. — JUILLET · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. — JUILLET

quement La reine gémissait fort sur la déconfiture des financiers Delessert, Fould, Legentil, hommes de poids par leurs écus et qui tiennent bien leur place dans le Parlement, et la reine avait raison. Cependant il ne faudrait pas exagérer l'idolâtrie des banquiers. Pendant le dîner, où je n'étais séparé de Mme la duchesse de Nemours que par Mme de Finguerlin, la princesse m'a plusieurs fois adressé la parole à propos de la musique de Lucia, que les fantassins du duc d'Aumale écorchaierit à bouche que veux-tu? et, à propos de musique, Son Altesse Royale m'a parlé de toi. c Madame Fleury est «musicienne? — Oui, madame. — Elle touche du piano? « Chante-t-elle ? Quelle voix a-t-elle?i Toutes questions auxquelles j'ai répondu du mieux qu'il m'a été possible. Mais on n'est ni plus prévenante, ni plus gracieuse, ni plus aimable, même quand on n'a pas le bonheur d'être princesse et le privilège d'être aimable de naissance. Le soir, au salon, la princesse Clémentine m'a demandé des nouvelles de petite. J'avais entendu qu'elle parlait de toi et je lui ai répondu : tElle se porte très bien; merci, «madame; mais je crois qu'elle doit avoir une fameuse « peur en ce moment (il tonnait horriblement). — Quoi ! si «jeune, elle a déjà peur du tonnerre ! • J'ai vu qu'il y avait un quiproquo et tout s'est expliqué. Nous avons parlé de toi et de l'enfant. Elle désire que Clémentine lui soit présentée à son prochain séjour à Paris, fin de juillet; et la duchesse de Nemours, qui assistait à ce mémorable entretien, m'a dit alors : « Moi je ne l'ai jamais vue, votre «petite fille, et j'en suis fâchée. Je voudrais bien être aussi ♦ «bien traitée que Clémentine.! Je me suis incliné jusqu'à

27o CORRESPONDANCE DE CUVILLIER-FLEURY

terre et j'ai caressé le parquet avec mes cheveux. J'ai promis que tu amènerais ta fille dès que tu serais de retour à Paris. Voilà qui est dit Tout cela s'est passé par une des plus magnifiques tempêtes dont nous ayons souvenir à Neuilly, au bruit du tonnerre et sous l'éclat sinistre des éclairs, qui semblaient embraser le ciel. Je pensais que, pendant que des filles de roi s'entretenaient si gracieusement de ma fille et de ma femme, tu étais livrée aux frayeurs les plus douloureuses, et ce contraste me causait une peine infinie. La reine m'avait la veille demandé des nouvelles très circonstanciées de la petite qu'elle avait su malade. Le duc d'Aumale ne quitte guère Courbevoie que pour dîner à Neuilly. Il est tout entier à sa manœuvre et à son inspection. Se levant à 4 heures et couché à 9. Il est du reste en belle humeur et la famille entière est en parfaite santé, et à l'heure qu'il est, très remise des émotions radicales de la veille; car chez les princes, les impressions ne durent pas; elles passent comme ces nuées rapides que chasse devant soi un vent orageux; mais qu'on y prenne garde! quelquefois la nuée passe, mais l'orage vient après. A propos d'orage, tu sais que mon véhément ami le républicain Vieillard vient d être nommé à Carentan (Manche). On l'appellera à coup sûr le Vieillard de quarante ans. Toutes les élections du château se présenteront bien; Hernoux, Berthois, Montesquiou sont réélus. On doute de Chastellux. D'Houdetot paraît assuré, Chabaud-Latour est renommé. Te voilà bien instruite. Je passe maintenant à ta lettre de ce matin.

«Des troubles ! des malheurs ! nous n'en sommes pas là, rassure-toi. Avec la Chambre telle qu'elle est en ce mo-

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