CHAPITRE XX. — JUILLET
ment et telle que le complément des élections achèvera de la faire, nous avons la sécurité dynastique pour quatre ans au moins; car, à quelques exceptions près, le mouvement électoral a été peu ministériel, mais très monarchique, et les plus fiers opposants n'ont pas osé insinuer un mot contre la royauté comme en 1839. Ce qui alarme les esprits, qui ont la vue un peu longue, c'est l'habitude de ce dénigrement systématique de l'autorité qui s'établit en France et qui s'est manifestée si tristement à Paris ; c'est aussi la stupidité de l'électeur. Mais ces alarmes ne comprennent qu'un avenir très éloigné, et on serait bien bon de gâter sa vie avec des inquiétudes à longue portée. Qui vivra verra.
«Adieu. A bientôt. Aime-moi comme je t'aime.»
a Mercredi 13 juillet 1842.
«Je ne réponds qu'un mot à ta lettre, ma chère bonne Henriette, parce que je veux aller déjeuner à Courbevoie avec le duc d'Aumale. Je n'ai rien à t'apprendre de nouveau. Le résultat général des élections n'est guère brillant. Nous perdons, n'ayant rien gagné.
«Ecris à ton père, demande-lui comment il a vu le prince royal et s'il y a dîné. Je n'ai pas vu Bertin, qui accompagnait le prince royal et n'ai pu par suite le savoir. »
« Mercredi 13 juillet 1842, 9 heures.
«Je ne veux pas, chère Henriette, que tu apprennes par le journal V affreux malheur qui vient de frapper la fa-
mille royale et la France (i). Le duc d'Orléans est mort aujourd'hui à 4 heures et demie, après cinq heures d'agonie et sans avoir repris un instant connaissance. J'étais à Courbevoie quand l'accident de sa chute est arrivé. J'ai couru avec le duc d'Aumale à l'endroit où son malheureux frère était mourant. Je l'ai vu!... toute la famille royale était là; c'était un spectacle déchirant et qu'aucune plume au monde ne peut rendre. Le prince royal avait eu l'imprudence de sauter en bas de sa voiture emportée; la tête a frappé sur le pavé; il en est résulté un épanchement à la suite duquel cet immense malheur est arrivé. Prends maintenant le journal et lis les détails. Hélas ! je ne croyais pas que ma destinée dût être jamais de remplir la triste mission de raconter les derniers moments de ce cher prince, qui m'avait comblé de tant de preuves d'amitié et qui hier encore me témoignait tant de bienveillance. Mais son pays! Mais sa famille! Mais sa femme ! Quel abîme de maux ! L'imagination a peine à les envisager comme elle aurait eu peine à les concevoir. Sa pauvre femme! Elle est à Plombières pour sa santé! Il a fallu arrêter toutes les malles de l'Est pour que la nouvelle ne lui en vînt pas avant le message qu'on lui
(1) M. Guizot a écrit dans ses Mémoires :
« Je ne reproduirai pas les détails de ce tragique événement ; ils ont été recueillis et racontés avec autant d'exactitude que d'émotion vraie et saisissante, dans un petit volume intitulé : NeuiUy, Notre-Dame et Dreux> écrit jour par jour et presque heure par heure par M. Cuvillier-Fleury. » Si juste que soit l'éloge donné par M. Guizot et à ces pages extraites du Journal des Débats, il nous semble quelles n'égalent pas le pathétique familier, poignant, plein de naïveté et d'abandon qui éclate dans les lettres de Cuvillier-Fleury à sa femme.