‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 206 sur 271 · CHAPITRE XXIV. — NOVEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV. — NOVEMBRE

n'avaient le diable au corps; ce qui les fait aller comme la foudre au bord des abîmes avec des chevaux qui ne bronchent jamais Je suis bien aise toutefois de n'avoir pas à repasser par ces culbutes. En débarquant à Marseille nous les éviterons. Nous avons dîné à Roquevaire, entre Aix et Toulon; c'est une villasse qu'il faut aller chercher au fond d'une gorge, effroyable pendant la nuit mais d'un aspect très pittoresque, m'a-t-on dit, pendant le jour. J'ai cru, à voir notre chaise de poste se plonger dans ces profondeurs et descendre, descendre toujours, que j'étais déjà arrivé au lac d'Averne près de Naples, et que j'allais faire visite à Pluton. La ville est une forge et les habitants sont noirs comme des cyclopes; et tout cela crie, jure, patauge dans le patois, dans la fumée et dans la boue, que c'est à faire frémir. L'auberge était envahie de gens fort mal couverts et de mine tout au plus rassurante; mais ils criaient : cVive le roi! Vivent les prrrinces ! » Il fallait bien leur passer leurs mines et leurs haillons. Mais quel dîner pour accompagner tout cela! Moulins, Roanne, Avignon nous avaient gâtés. Mais j'avais été inflexible sur la règle. A Roquevaire, c'était le défaut contraire. Un atroce salmis de toutes sortes de mets réprouvés par les estomacs délicats, voilà ce que j'ai trouvé. Une affreuse maritorne servait les princes. C'était la maîtresse du lieu. Elle les a fort divertis. Son fils, forçat libéré, est venu implorer Leurs Altesses pour être dispensé de la surveillance. Sa nièce, jeune fille fort belle et très sale, qui aidait sa tante, a seule jeté quelques «nuances clair obscur sur cette sentine de cyclopes enfumés.

«Enfin, à une heure et demie du matin, nous étions à

Toulon. Nous avons déjeuné à dix heures avec le général Durosnel, Beaufort et les dames (i). Elles sont venues ici sans presque s'arrêter, parce qu'on leur disait que les princes les dépasseraient, si elles ne se pressaient pas. Après déjeuner, les princes sont allés à l'arsenal. On a lancé une frégate. C'est un fort beau spectacle, cent fois décrit. Mais je disais, moi, en voyant entrer dans l'eau cette masse qui portera le pavillon français et qui sera la France, même dans les mers de Chine, pour ceux qui s'y embarqueront : C'est un morceau de terre natale qui se «détache. C'est un fragment de la patrie que la mer «emporte.! Je crois que c'est ce sentiment bien ou mal exprimé par moi, qui causa l'émotion que nous avons tous éprouvée.

«Nous nous embarquerons demain. Quand tu recevras cette lettre, je serai à Naples. Nous irons dîner à bord, et ensuite, vogue la galère ! Tout nous promet le beau temps. Nous serons à Marseille au commencement de décembre Fais que j'y trouve plenty of news (2).

«Mille tendresses.

«Je vais dîner chez l'amiral. Nous sommes, les dames, Beaufort, Durosnel et moi à l'auberge, très royalement établis; les princes à la préfecture.!

« Toulon, dimanche 17 novembre 8 heures.

«Je viens de me lever, et je te consacre cette première minute de repos et de solitude avant le tremblement

(1) Mme la comtesse de Coiffier et Mme de Saint- Maurice.

(2) Abondance de nouvelles.

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