CHAPITRE XXIV. — NOVEMBRE
Nous embarquons aujourd'hui vers trois heures. Le temps continue à être magnifique, et la mer est, dit-on, fort belle. Cela ne veut pas dire qu'elle sera aussi clémente jusqu'à Naples, mais nous avons bec et ongles et le tonnerre dans nos machines pour nous défendre. Nous aurons deux bateaux de 450 chevaux, total 900 chevaux pour nous conduire à Naples. Excusez du peu. Si un bâtiment éprouvait un accident, l'autre est là. Tout sourit à ce voyage, et les vents et Neptune.
«Je vais passer deux jours loin de France, sans l'avoir quittée, car le bâtiment est la France.
«A Naples, ta pensée ne me quittera pas.»
« En mer, en vue d'Ischia, golfe de Naples, mardi 19 novembre 1844.
«Nous allions entrer dans le golfe de Naples et nous nous préparions à contourner l'île d'Ischia, lorsqu'on a signalé à trois lieues d'ici le bateau-poste de l'Etat, qui longe la côte jusqu'à Civita-Vecchia. Le prince de Joinville, qui ne doute de rien, a donné ordre de lui courir sus afin de donner par lui de ses nouvelles à la reine. Nous sommes en route, le cap à la côte, faisant des signaux audit bateau, pour qu'il nous attende. En attendant qu'il nous comprenne, car il est loin, je profite de cette occasion de te donner un signe de vie. Je puis te le donner bon. Je me porte à merveille. Nous sommes partis par le plus magnifique temps du monde, et nous l'avons eu sans variation d'une minute depuis notre départ jusqu'à ce moment, et il n'y a pas d'apparence qu'il se gâte jusqu'à
notre arrivée à Naples. C'est un merveilleux concours de toutes les jouissances humaines. Un beau ciel bleu, une mer d'azur, une brise charmante, une marche rapide, la nuit étoilée, la lune brillant doucement, une compagnie non seulement royale, mais amusante, des appartements dignes d'un palais terrestre, une table exquise, tout le confort imaginable, même dans la petite cabine d'où je t'écris; voilà notre situation sociale pendant cette traversée, que mon imagination se figurait pénible dans cette saison; nous sommes dans la mesure où on aimerait à rester toute sa vie si on n'était loin des objets de son affection. Cependant j'aimerais mieux être à terre Nous y serons demain. Le prince n'étant attendu que le 20, n'a pas voulu arriver plus tôt. Nous irons donc coucher vers huit heures en vue de Naples, et nous débarquerons le matin. Sans cette observation de l'étiquette, nous y serions déjà. Nous avons marché comme les écoliers faisant l'école buissonnière. Nous n'aurions pas mis trente-six heures; nous nous sommes amusés à contourner l'île d'Elbe, et cette course actuelle est aussi une digression qui nous retarde. Mais qu'importe? Nous sommes si bien. Oh! la belle nuit! Oh! le beau temps! oh! quelle fortune dans un pareil mois! Mais adieu! On m'avertit que nous approchons. Les deux bateaux courent l'un après l'autre; dans dix minutes ils se seront rejoints. Adieu donc. Je t'écrirai de Naples. »
« Naples, le mercredi 20 novembre 1844.
« Tu as dû recevoir une lettre que je t'ai écrite en mer, hier, en vue d'Ischia.Je t'annonçais que nous irions coucher