CHAPITRE XXVI. — OCTOBRE
« Madrid, samedi 17 octobre.
c Je ne regrette rien de ce voyage. J'espère en rapporter des impressions et même les écrire. En attendant, le rôle de touriste est si peu attrayant que je vois au désespoir tous ceux qui y sont venus. Chegaray s'en mord les lèvres, et me le reproche peut-être au fond de son cœur." Vatry part le 20 et ne parle plus d'autre chose. Le jeune Furtado est à Madrid, et nous avons visité ensemble hier l'admirable musée de cette ville, qui est le vrai refuge des âmes en peine et des esprits découragés. C'est l'oasis de ce désert. Quelle atmosphère sereine et pure on y respire ! et qu'on est heureux d'y dégorger l'odeur des lampions officiels et des foules espagnoles.
cNous avons assisté hier à une fort belle course de taureaux que je n'ai pu résister au désir de décrire dans le Journal des Débats (numéro du 25 octobre) après en avoir prévenu Latour. Je l'envoie à Bertin par le courrier d'aujourd'hui. L'horreur s'était changée en intérêt, le dégoût en émotion; au lieu de rosses vouées à ce que j'appelle l'étripaillement, c'était de fort beaux chevaux, admirablement montés, une lutte d'adresse, de courage, d'énergie, d'intelligence. Tu liras tout cela. J'ai écrit d'inspiratioa Oh! comme mes impressions changent en ce pays, suivant le vent qui souffle, et comme les idées de la veille sont modifiées par celles du lendemain ! Ce que je maintiens, c'est l'indignité du traitement qu'on nous a fait subir à tous, même à l'ambassadeur. Croirais-tu que dans cette distribution à trente mille personnes, il n'avait même pas sa
loge? que nous étions, nous, aux secondes avec des gens très honnêtes mais qui passent ici pour appartenir au second rang de la bourgeoisie, tandis que la logfc royale était vide! C'est à confondre II faut attribuer cela à la bêtise des majordomes plus qu'à leur malveillance: Mais la bêtise est parfois bien méchante. Quoi qu'il en soit, cette course m'a fait plaisir. Il y avait là un luxe, une magnificence, un ordre, une subordination dignes d'un grand peuple et d'une cour moins pétaudière que celle-ci. Ce soir nous dînons chez la reine. Hier il y avait un bal intime. La polémique des journaux de Paris du 1 1 et du 12 jette beaucoup de lumière sur les arcanes de la diplomatie. On finira par nous donner raison. En attendant nous avons été bien près qu'on nous jetât des pommes cuites à la tête. La population de Madrid a commencé hier à ôter son chapeau aux princes français. Il y a réaction en notre faveur. On nous aimera quand nous n'y serons plus. C'est toujours comme cela !
« Une histoire comique est celle du voyage de la Granja- La Granja est une maison de plaisance que Philippe V a fait construire à l'imitation de Versailles, avec plus de mérite et de patience et de succès même que Louis XIV quoique sur une petite échelle; car au moins il y a toujours de l'eau pour les fontaines et les fantaisies hydrographiques de l'endroit. Le pays est d'ailleurs infâme, une thébaïde, un désert, sans végétation ni culture ni population ni rien au monde. On y arrive par des chemins à se rompre le col. Le service de Leurs Majestés ayant cassé et étant resté dix-sept heures dans un ravin, le roi et la reine arrivèrent sur le tard à la Granja et ne trouvèrent absolu-