CHAPITRE XXVI. — OCTOBRE
de respirer en France un air meilleur à nos poitrines constitutionnelles. 1
« Madrid, 14 octobre.
«Quel ennui que ces sottes fêtes sans élan, sans entrain, sans vérité, mais non sans vanité! La position qui nous est faite ici est d'ailleurs absurde. Je n'ai pas personnellement à m'en plaindre; Atthalin est un plus gros bonnet que moi, et il n'est pas mieux traité. Enfin, cependant, et après bien des hésitations, on l'emmène à l'Escurial. Les autres officiers y vont en voiture comme des bourgeois de Madrid. Ce n'est pas cela qui me blesse, je suis bourgeois et très bourgeois, mais c'est l'exclusion des Français dans toutes ces cérémonies de cour qui est choquante. Aussi me suis-je refusé à faire ce voyage, ne voulant pas avoir l'air de me rattacher indirectement à une invitation, que je n'avais pas reçue. Je vais passer ma journée au musée, qui est magnifique. Cela me reposera de ces misères et me fera prendre en patience cet exil prolongé dans la ville des Corridas de Toros. J'ai vu une seconde fois cet abominable et inqualifiable spectacle. L'ennui m'a pris quand j'ai été à bout de dégoût. C'est le charnier à l'état de drame, l'abattoir donné en spectacle. Rien n'égale l'horreur de ces scènes de meurtre, si ce n'est leur fastidieuse uniformité. Oh! faire cent cinquante lieues pour voir cela. Comme me le disait Mme Thierry à Bayonne, mais il faudrait en faire deux mille pour mettre un monde entre un pareil spectacle et un homme de goût Il y aura ici un combat de taureaux où les égorgeurs s&-
ront des fils de familles pauvres, alléchés par l'espoir d'une pension de dix ou douze mille réaux, mais qui meurent de peur à ridée de ce danger, m'a-t-on dit. Nous verrons bien. Au fait, ce danger est presque nul pour Thomme, s'il est adroit. Il n'y a de péril que pour les pauvres chevaux qui vont là les yeux bandés, éperonnés à mort par les picadores qui les montent, et qui sont éventrés par douzaines. Il n'y a de dramatique que le mâle courage avec lequel ces malheureuses bêtes supportent ces affreuses épreuves et ces agonies sanglantes; ils ne tombent jamais qu'en rendant le dernier soupir. J'en ai vu tomber cependant pour s'être pris les jambes dans leurs intestins, mais ceux-là se relèvent et continuent le drame aux applaudissements du public, i
« Madrid, 15 octobre.
«Ma santé est excellente; tout le monde est plus ou moins atteint par le climat autour de moi. Il est vrai que je mène la vie la plus large; elle serait monotone si je pouvais m'ennuyer. 'On croit que nous vivons au milieu des fêtes; ce qui m'ennuie, c'est de savoir que tout est fête autour de moi et que la solitude est cent fois préférable aux plaisirs qu'on y trouve; ce sont des illuminations, des feux, des foules, des galas à mourir debout. Tout cela dure l'éternité, et me paraît un effet sans cause, une espèce de non-sens; d'autant que ce peuple a l'air de n'y prendre aucun plaisir et de n'assister à toutes ces pompes que par désœuvrement. Il n'y a pour l'amuser que les courses de taureaux. 1