‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 232 sur 271 · CHAPITRE XXVI. -r- OCTOBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI. -r- OCTOBRE

face de moi entre une jeune muette et un vieux général également muet, n'a desserré les dents que pour se livrer à une gastronomie très convenable dans le premier aide de camp du roi des Français. Nous étions tous ainsi fourvoyés entre gens qui ne savaient pas un mot de notre langue. "Alexandre Dumas avait comme moi un évêque à sa droite, un chambellan à sa gauche, la clef par derrière (1); mais cette clef n'ouvre pas l'esprit des gens, et Alexandre Dumas a été réduit à manger silencieusement comme un ogre et à recueillir des impressions de voyage sur son voisin tonsuré, « le plus laid des évêques, » disait-il après dîner. Il s'est dédommagé avec nous par une blague sterling, passe-moi le mot qui a été fait pour lui. Le dîner était bon, mais servi avec une lenteur aristocratique bien perfide, car entre chaque plat on vous laisse le temps d'une digestion complète, et juge de ce qu'on engloutit pendant un dîner de deux heures et demie. Les plats ne sont pas sur la table. On se jette sur les premiers, on goûte de tous les autres. On ne sert qu'un plat à la fois, le même pour tous les convives, mais tiré à huit ou dix exemplaires, qui circulent en même temps. M. l'abbé Nicolle, recteur de l'Académie de Paris, disait qu'il avait rendu un arrêté par lequel tous les collèges de France feraient le même thème et la même version à la même heure, dans toute l'étendue de l'université. La reine des Espagnes peut se vanter aussi que les cent convives de sa table mangent du même plat à la même minute. J'ai

(1) La clef, insigne des chambellans, se portait à la poche droite.

toujours peur qu'on ne nous serve des filets de taureau !. . . Au demeurant, nous avons été satisfaits. C'est d'un luxe très convenable, d'une cuisine ragoûtante, d'une dignité très royale. Nous recommençons ce soir, et puis nous revenons souper à l'ambassade. A propos, M. Orfila était au dîner de la reine, en frac noir, lui seul. Cela fait honneur à la Faculté de Paris. Chegaray était superbe dans mon numéro 2. Le duc de Montpensier portait Tépée que l'infante lui a donnée. Elle a, sur la poignée, un diamant estimé quatre-vingt mille francs. On laisse ici un frère de Mùnoz (i) a qui on fait un traitement de quinze mille francs pour administrer un bien qui en rapporte dijc mille. Les Mùnoz sont la grande faiblesse de ce régime. On les met partout, mais la nation s'obstine à n'en pas vouloir. Elle a du bon, cette nation ! Je lui rendrai justice quelque jour.i

« Madrid, le 18 octobre.

t J'ai redîné chez la reine hier soir. L'invitation était plus flatteuse que celle de la veille; il y avait relativement peu de monde, des ministres, des duchesses, et la diplomatie, moins Bulwer, qui s'est excusé. J'étais cette fois à côté du ministre du Brésil, homme aimable et causeur intelligent; à ma gauche une espèce de chambellan muet et

(i) Mùnoz, ancien garde du corps, avait épousé secrètement à la mort de Ferdinand VII la veuve de celui-ci, la reine-régente Marie-Christine. Le mariage ne fut ratifié que le 13 octobre 1844. Mùnoz reçut en 1847 de Louis-Philippe les insignes de grandcroix de la Légion d'honneur et le titre français de duc de Montmorot.

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