CHAPITRE XXVI. — OCTOBRE
pétrifié excepté pour manger. Cette cour a la maladie de l'incomplet. Le service est magnifique; la salle des Colonnes est splendide, la lumière y est prodiguée, le dîner est bon. A côté de cela il y a des solécismes incroyables, la cour emprunte à l'ambassade ses maîtres d'hôtel, qui viennent servir en habit noir des rois, des reines et des secrétaires des commandements brodés sur toutes les coutures. La veille, on avait servi au duc de Medina-Cœli, à ma gauche, une glace à la vanille dans une assiette creuse. Les sorbets au rhum étaient dans des verres dépareillés de formes et de grandeurs inégales. Le premier service comporte une abondance inouïe de plats excellents, au second le rôti et la salade avec l'entremets sucré, comme dans le plus modeste ordinaire d'un riche aisé. Le dessert est nul. C'est cependant ce misérable dessert qui est chargé de la parade, en compagnie avec le surtout, puisqu'il est seul sur la table pendant tout le temps que dure le dîner. Mais encore une fois le dieu ou le démon de ce pays, c'est l'incomplet. En voici une autre preuve : on vient de nous envoyer nos brevets de commandeurs de Charles III à Beaufort et à moi. Nous tenons le brevet, mais on nous ajourne pour les insignes. Ce qui eût été gracieux, c'est que nous eussions pu les porter hier au dîner de la reine et remercier Sa Majesté. Ce que nous ne pouvons faire pour un chiffon de papier. On dit au surplus que la chose est calculée pour que nous ne puissions montrer nos plaques en Espagne, la Grandiesse étant fort jalouse de ces joujoux et n'aimant pas à les voir prodiguer à l'étranger. Ce qui ne l'empêche pas d'accepter nos décorations, et de s'en affubler devant nous à toute occasion. Mais c'est le sort
de notre gouvernement, de notre cour et trop souvent de nos princes d'accepter partout ce rôle d'infériorité qu'on leur fait, même dans les pays, comme à Turin ou à Naples, où il n'y a qu'une grosse cour dans un petit royaume, c La reine d'Espagne a fait hier, avant le dîner, le tour des salons. Parler en espagnol se dit hâblar. Je t'assure que personne n'est moins hâbleuse que cette pauvre reine. Elle remue les lèvres de l'air de quelqu'un qui parle, mais en réalité, elle ne vous dit rien. J'ai répondu sur le même ton. c Ainsi s'est terminé ce superbe entretien»... Ce n'est pas qu'elle soit sotte, mais je la crois peu familiarisée avec l'idiome de ma noble patrie Elle a du reste très bonne et douce physionomie, se dandinant à la façon de tous les Bourbons issus du dernier roi de Naples, et menacée d'obésité comme sa mère et sa grand'mère, laquelle est aujourd'hui monstrueuse. La duchesse de Montpensier fait le même manège quand elle s'arrête devant vous; elle remue les lèvres par politesse et n'en laisse pas sortir une parole par timidité ou ignorance de notre langue. La chose se passe en révérences. Je n'en ai jamais tant fait de ma vie. Une fois ce moyen de communication convenu, il en vaut un autre. Il épargne des frais d'esprit et procure une occasion d'agréable exercice aux gens menacés d'une maladie de la moelle épinière. J'ai remarqué au surplus que les deux sœurs n'avaient pas à l'endroit des naturels du pays, leur langue dans leur poche, comme on dit quand on ne parle pas le langage de la cour. Elles jasent comme deux perruches. La duchesse est décidément une aimable créature. Son silence même est charmant. Elle a de la grâce et de la malice dans la figure, un air de prin-