CHAPITRE XXXI. — AOUT
011 demeurez- vous donc? — Jermyn Street. — Mais c'est à un quart d'heure de chez vous? — Quoi? à la chapelle française? — Certainement.» Métis personne ne le savait. On croyait qu'il fallait aller à Weybridge, qui est à quinze lieues. Ajoute comme circonstance aggravante pour les M***, qu'ils demeurent porte à porte avec la chapelle française, et qu'ils ont dû voir passer les équipages de deuil de la reine. Il y a là un mystère d'ingratitude ou d'orgueil que je ne puis ni n'ose sonder.»
Au cours de V impression du tome II de cet ouvrage, une révision de la volumineuse correspondance de Cuvillier-Fleury a permis de retrouver plusieurs lettres, qui, en raison des circonstances dans lesquelles elles ont été écrites et de Vinthèt spécial quelles présentent, ont paru dignes cTêire publiées ici en appendice.
En 1840, Cuvillier-Fleury avait accompagné jusqu'à Alger le duc d'Orléans, et son jeune élève le duc d'Aumale, qui allait faire, à dix-sept ans, à côté de son frère et sous les ordres du maréchal Valée, ses premières armes sur cette terre d'Afrique où il devait s'illustrer par la suite.
Le jour même du départ du Prince, à la tête des troupes, et deux mois plus tard, le jour de son retour à Alger, Cuvillier- Fleurv écrivait à sa fiancée, Mlle Henriette Thouvenel, deux
lettres où éclatent, dans leur ardente sincérité, les sentiments de confiance et d'affection qui devaient unir pour la vie le précepteur à son glorieux élève.
Alger, 16 avril 1840.
...J'ai interrompu ma' lettre pour accompagner les princes. Les voilà partis, partis pour cette expédition qui peut être si meurtrière; partis pour affronter mille dangers dont les plus formidables ne sont pas les Arabes; que Dieu les accompagne! J'ai bien pleuré en me séparant du duc d'Aumale; c'est la première fois que je le quitte depuis douze ans; et, malgré la joie toute guerrière qui étincelait dans ses yeux, malgré la hardiesse et la sûreté de son allure, en le voyant sauter sur son cheval et rendre le salut des armes au poste qui battait aux champs, mon cœur s'est douloureusement serré ! Il m'a semblé qu'on lui arrachait une de ses plus chères, de ses plus vieilles iaffections, et qu'on le condamnait à l'oubli comme à la solitude. Mais non, je n'oublierai pas que le duc d'Aumale a été pour moi le plus doux compagnon de ces douze années passées à le former et à l'instruire; quoi qu'il arrive, il y a un souvenir qui reste gravé au plus profond de mon cœur; ce souvenir, c'est le sien...
Alger, 22 mai 1840.
...Je suis bien heureux, j'ai revu le duc d'Aumale! Je suis allé au-devant de lui; il a arrêté son cheval en me voyant et s'est jeté à mon cou. Toute l'assistance a été
vivement émue par cette preuve d'amitié si simple, si naturelle, si entraînante, qu'il m'a donnée. Il était admirablement beau sur son cheval de bataille, et moi, j'avais l'air d'un de ces honnêtes confidents que les héros traitent si tendrement dans les tragédies classiques. J'étais ému et remué plus qu'il n'aurait fallu. Le duc d'Aumale a rapporté toute sa belle santé; il y a ajouté un air martial et un teint bronzé qui lui vont à ravir. Il n'a pas eu un moment de malaise pendant toute la campagne, et il a été constamment gai, toujours en train, et de belle humeur. Il est taillé en héros; c'est à faire trembler pour son avenir. Je l'ai embrassé comme mon enfant, et il m'a montré une sensibilité adorable. Je ne me croyais pas si tendre, ni lui si ton et si reconnaissant. Ce quart d'heure m'a récompensé de bien des peines; il n'en faut pas davantage aux gens de cœur...
En 1843, au mois d'avril, au moment où le duc d'Aumale faisait campagne en Algérie et prenait part à cette brillante expédition qui devait aboutir à la prise de la smala d'Abd-el- Kader, sa sœur, la princesse Clémentine épousait à Saint-Cloud le prince de Saxe-Cobourg-Gotha. Dans son journal (p. 335), Cuvillier-Fleury a noté brièvement l'impression ressentie à cette cérémonie, à laquelle il assistait. Mais, dans deux lettres adressées au prince, il donnait au frère absent, retenu au loin par son
devoir militaire, les détails les plus intéressants sur le- mariage de sa sœur.
Ce sont ces lettres qui sont publiées ici :
Paris, du 16 au 22 avril 1843.
Mon cher prince,
Le grand événement de cette semaine est le mariage de votre sœur, la princesse Clémentine. Non pas qu'il ait une couleur politique ou internationale et que la France ait rien à y gagner : elle y perdra, plutôt, puisque votre sœur, tout en restant liée d'affection au pays qui Fa vue naître, cessera pourtant d'être Française. Mais, si peu politique que soit cette alliance, elle n'en a pas moins été la seule occupation des esprits depuis huit jours, en l'absence, il est vrai, d'autres événements plus importants, et aussi parce que la princesse Clémentine, jouissant d'une excellente renommée d'esprit, de bienfaisance et de bonté, tout le monde s'intéresse vivement à sa destinée. J'ai vu le mari de la princesse; je l'ai attentivement considéré pendant les longues cérémonies du mariage civil, et, si la physionomie ne trompe pas, je crois que la sienne est le miroir de très bonnes qualités, et que cette union offre de très grandes chances de bonheur de son côté. Quant à celles qui peuvent venir du côté de la princesse, celles-ci sont sûres, car il est impossible d'unir plus d'agrément de toute nature : esprit, jeunessie et beauté. Une fois mariée, la princesse redevient une très jeune femme, et elle sera partout la première par l'élévation de ses idées, la noblesse de ses sentiments, et l'élévation de
son intelligence. J'y mets un peu d'enthousiasme, mon cher prince; mais vous le pardonnerez, j'espère, à des souvenirs qui datent déjà, pour moi, de quinze ans. La reine vous aura donné les détails de la cérémonie, je n'y ajouterai rien, car son récit ferait pâlir le mien. En pareille matière il faut laisser parler la famille. La princesse était charmante et son attitude et sa démarche étaient d'une modestie et d'une émotion admirables. Le roi et la reine étaient, au début, visiblement affectés, et on eût dit que leurs regards cherchaient ceux qui manquaient... Vous, du moins, mon cher prince, vous reviendrez; votre frère Joinville ramène, dit-on, une épouse; vous recueillez de l'honneur, de l'expérience, peut-être de là gloire, si l'occasion vous sert : mais celui qui manquait au premier rang de votre royale famille y manquera éternellement. La physionomie du pauvre roi disait cela avec une rare expression de douleur et presque d'égarement; et puis, enfin, la dignité royale a repris le dessus. La reine aussi s'est calmée. La cérémonie a suivi son cours, sérieuse et touchante, ne ressemblant en rien à une fête, mais ayant tout l'éclat indispensable. Vous trouverez dans le Journal des Débats d'aujourd'hui 22, le détail matériel de la solennité, si ce détail manque à votre correspondance; mais ce que le journal ne dit pas, c'est l'effet produit par un orage affreux qui a éclaté au moment où se donnait, dans la chapelle, la bénédiction nuptiale. A ce moment la pluie, tombait à torrents et retentissait sur la voûte sonore, jusqu'à couvrir la voix du prêtre qui faisait son allocution aux deux époux; le tonnerre grondait avec force, et coups répétés, et la chapelle aurait pu être illu-
minée par l'éclat et la fréquence des éclairs. Toute l'assistance qui était à gendux en cet instant, semblait s'humilier sous la main de Dieu, et tout ce spectacle avait une grandeur imposante; car, à côté de ces magnificences terrestres étalées par le mariage de la fille d'un roi, il y avait le sentiment de la puissance, supérieure qui aurait pu tout pulvériser en moins de temps qu'il n'en faut à un éclair pour sortir de la nue Par bonheur pour moi, j'ai pu faire toutes ces réflexions sans mélange d'aucune crainte superstitieuse, car j'avais foi, à ce moment, à l'étoile de votre famille; je ne crois pas> non plus, que Dieu frappe ainsi, sans rime ni raison. Enfin, je crois que le plus sûr présage, pour cette alliance qui se consommait en face de l'autel, ce sont les douces et nobles vertus de votre sœur, source de bénédictions dans cette vie, en attendant l'autre. Quand on est sorti de la chapelle, l'orage avait cessé; le roi a dit à l'évêque de Versailles qui avait officié au milieu du déchaînement des vents conjurés : cNous avons eu un terrible orage, monsieur l'évêque; votre voix l'a apaisé.»
Paris, du 12 au 16 mai 1843.
... La princesse Clémentine a quitté Neuilly ce matin; j'ai assisté aux adieux qu'elle a faits bien tristement au roi, à la reine et à toute la famille royale^ dont la tristesse n'était pas moindre Cette séparation va faire encore un vide bien cruel auprès du roi; dans deux mois» la duchesse de Nemours doit, dit-on^ accompagner le prince aux camps de Rennes et de Lyon. Le roi n'aura plus une
seule de ses filles à ses côtés pendant les longues séances de la grande table. Mais le prince de Joinville sera revenu; vous serez peut-être aussi de retour; la solitude se fait autour des rois qui vieillissent Mais, si ce n'est votre présence, que ce soit le récit de vos belles actions qui la remplisse, et la satisfaction de vos succès qui la console !