CHAPITRE XIV. — FÉVRIER
m'indisposait contre tout ; la reine ayant contrarié mes projets de fuite avec cette infanterie mangeante et bruyante, mon humeur est devenue noire, de sombre qu'elle était Pourtant nous avons pu sortir. Les boulevards étaient remplis par une foule immense, assez triste, mais sage et silencieuse ; des masques en assez grand nombre, quelques équipages brillants, Mme Lehon dans une calèche à livrée magnifique, avec son enfant grelottant à côté d'elle ; elle, couverte d'une pelisse rose d'un éclat merveilleux, et attirant tous les regards. En résumé, on pouvait dire qu'il y avait de la gaieté dans tout cela, puisqu'il est convenu qu'on est gai quand on est plusieurs sur un même point; et pourtant je ne sais rien de plus triste que ces gaietés publiques, où des masses de badauds, le cou tendu, les pieds dans la boue; attendent tristement les émotions que leur font éprouver quelques mascarades sales et brutales ou le passage des équipages rapides et insolents qui traînent la fortune ou la noblesse. Il n'y a pas dans tout cela le petit mot pour rire.
Le soir, dîner où moitié de la famille royale manquait ; après dîner, petit bal de fin de carnaval ; M. le maréchal Gérard, M. de Laborde, M. d'Argout, M. de Boismilon, M. Trognon ont dansé ; je souffrais d'être le seul qui ne dansât pas; Mme de *** a dansé et valsé. Combien j'aurais été heureux de souffler cette bonne fortune à mes rivaux, mais je n'y avais ni le cœur ni les jambes. Pourtant sa bonne grâce m'a remis. A minuit précis la reine a levé la séance, et nous sommes entrés saintement dans le Carême. Ouf ! il était temps. Déguisement des deux petits princes en marquis et en marquise.
6o JOURNAL DE CUVILLIER-FLEURY
Mercredi 20.
Je vais à la Chambre. Séance sur les affaires étrangères ; M. Mauguin commence l'attaque assez mollement Réponse monotone de GuizoL Déclamation de Barrot ; réplique vive et spirituelle de M. Thiers. Débat sur la personne du roi que le ministre a fait intervenir pour lui rapporter l'honneur du bien qui s'est fait depuis un an. En somme, l'ardeur de cette polémique de tribune est creuse; les passions manquent à ces grands mots ; la Chambre ne s'y intéresse plus que comme à un débat académique ; c'est un progrès.
Dimanche 24.
Dîné à côté de Mme Mollien, femme éclairée, qui serait spirituelle si elle voulait causer et répondre ; mais elle ne répond qu'à elle. On a parlé de Salvandy (1) ; j'ai dit qu'il avait l'esprit, non pas étendu, mais gonflé; ce qui a réjoui la marquise de Dolomieu, mais n'a pas paru plaire à la comtesse Mollien. C'est du reste un intéressant voisinage que cette dame, contre tant d'autres insipides.
Lundi 25.
Je passe une soirée au Gymnase, après avoir dépensé chez ce coquin de Véry deux fois le prix de mon spec-
(1) Salvandy (1795-1856), député en octobre 1830, devint ministre de l'Instruction publique en 1837.