‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 33 sur 271 · CHAPITRE XIV. — FÉVRIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. — FÉVRIER

tacle. Les Vieux fiches, pièce charmante et bouffonne; puis la nouvelle comédie de Scribe, les Malheurs d'un amant heureux. C'est une amusante succession de scènes ▼ides et dramatiques, mais dont l'enchaînement est factice ; la fable repose sur mille invraisemblances et ne supporte pas l'analyse. L'auteur veut faire passer son roui pour un jeune homme d'honneur, et la première chose qu'il fait, c'est de lire publiquement un billet doux qu'il reçoit, avant de l'avoir ouvert Puis il se trompe et couche avec une sotte petite fille fort honnête qui se laisse faire et qu'il épouse finalement, quoiqu'il doive l'estimer peu; mais c'est qu'il ne s'estime guère lui-même. Ce dénouement est d'un ridicule que peu de gens ont aperçu; j'en suis fâché. Mais ces dames pleurent à chaudes larmes et tout est dit; il est convenu qu'il faut pleurer aux drames bourgeois de Scribe ; on y tient, on s'en fait honneur. Le public de ses pièces est d'une sensibilité rare. On a fini le spectacle par une parodie assez gaie de Lucrèce Borgia; Bouffé joue une partie de son rôle à la première galerie ; il s'est placé entre deux messieurs que ce voisinage n'avait pas l'air d'ennuyer, et il a débité là beaucoup de bêtises très sensées, entre autres une apologie du genre de Scribe, fort spirituelle. La parodie en elle-même est passablement vulgaire, et les acteurs qui la jouent, pis encore.

Mardi 26.

Déclaration de la grossesse de la duchesse de Berry insérée dans le Moniteur de ce jour ; sous couleur de

mariage, Phéroïne apprend à toute la terre que l'un de ses chevaliers errants Ta rendue mère.

Je passe la soirée au salon où cette nouvelle est le sujet de toutes les causeries. On prend la chose fort gaiement ; M. Larnac nous rappelle ces deux vers du Légataire:

... Le cœur tout gonflé d'amertume Douze ans encore après, j'accouchai d'un posthume.

Un autre dit que le fils de la duchesse s'appellera Dieudonné Deux (Deutz, le juif, le traître (i), est présumé le père de l'enfant à naître). Un troisième prétend que la duchesse de Berry pourra dire, comme son auguste beau-père : «Ce n'est rien! Ce n'est qu'un Français de plus ! » A personne il n'est venu à la pensée que la situation de cette femme est la plus désolante et la plus humiliante qui soit au monde, et que même de si loin son malheur mérite les égards que l'on ne doit pas refuser même à son âge. Mais nous sommes aujourd'hui comme autrefois un peuple léger et riant de tout.

Mercredi 27.

Passé la soirée à l'Opéra. On donnait la première représentation de Gustave III, musique d'Auber, paroles de Scribe. Quelle musique et quelles paroles ! Le poème est pourtant dramatique et eût fourni à un compositeur de génie un canevas magnifique; le génie d'Auber a passé par les trous du canevas et il n'en est rien resté sur le tissu. Quelle mollesse, quelle absence de verve, d'énergie,

(1) Celui qui livra la duchesse de Berry.

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