CHAPITRE XV. — MARS
à une de ces séances. Je suis entré. On m'a fait place au banc des témoins. Jetais près de Planel, Delaunay, Jeanety, la fille Lucas, la fille Boury. Jeanety est un enfant qui parle ferme, mais qui paraît triste et décontenancé quand il ne parle plus. Planel et Delaunay sont des bousingots (1) bavards et poltrons, qui n'ont pas osé soutenir en présence de la justice leurs dépositions faites devant le juge instructeur. L'accusé Bergeron est un tout jeune homme, très blond, figure fade, yeux assez beaux, d'une mise cossue et recherchée; il parle avec prétention, fait la phrase, recherche le trait, puis se rassied et jette sur l'audience un regard assuré et content; on sent qu'il triomphe d'être en cause. Benoît, son coaccusé, est un gros homme très brun et très ennuyé du débat. Joly, l'avocat, est violent, amer, pointilleux; il distille du fiel, de la colère et de la mauvaise foi; les témoins sont sous le joug de la terreur qu'il fait régner dans l'auditoire. Mais Persil (2) lui tient tête, il parle dur et serré, répond à tout, presse les témoins de sa dialectique irrésistible, gourmande l'auditoire, fait assaut d'aigreur avec l'avocat. La politique plane sur le tout; elle altère la vérité dans la bouche des témoins, l'impartialité dans celle des juges. Les jurés restent impassibles; mais on pressent leur décision danj leur maintien; ils semblent ne plus porter qu'un demi-intérêt à l'affaire; les rétractations, les contradictions, les ordures dont abonde ce procès en ont fait quelque chose d'inextricable et d'impur qui échappe à
(1) Bousingots : terme en usage alors pour désigner les républicains.
(2) Persil, procureur général près la Cour royale.
toute analyse et devant quoi la conscience s'arrête plus par dégoût que par impuissance de juger. Je suis parti l'âme navrée de voir la question ainsi traînée dans la boue d'un débat scandaleux, d'où la vérité ne peut sortir, foulée qu'elle est sous les pieds de misérables qui d'un côté ou d'un autre se parjurent à la face du public — Bergeron a été acquitté le lundi suivant. Cette scandaleuse issue coïncidant avec l'acquittement des accusés de Marseille, jugés aux assises de Montbrison, tout le salon était en émoi; M. le duc de Choiseul(i) était indigné, et Madame, si calme, si douce, si patiente, ne pouvait retenir l'expression d'un ressentiment très vif contre la lâcheté qui nous perd. Le roi était calme, serein, souriant, de fort bonne humeur; sa philosophie le met au-dessus des outrages, de quelque part qu'ils viennent. MM. les ministres devraient bien se montrer moins philosophes que lui !
La reine est arrivée le mardi 18, revenant de Bruxelles; elle était souffrante et n'a point paru au dîner.
Le mercredi 20, le duc d'Aumale, quoique souffrant, est allé au collège où il a passé un brillant examen. Les inspecteurs lui ont donné pour note : « Supériorité incontestable sur ses condisciples. 1
Samedi 23, Viennet (2) a fait à la Chambre un discours extraordinaire où il s'est mis à frapper comme un furieux sur tout le monde, exagérant à plaisir notre situation anarchique, insultant au pays dans une phrase absurde,
(1) Le général duc de Choiseul, pair de France, était aide de camp du roi.
(2) Viennet, poète, publiciste, académicien, député, puis pair de France.