CHAPITRE XV. — FÉVRIER 1834 8s
Samedi 22.
Aujourd'hui la politique m'a entraîné; au lieu d'un article littéraire, j'en ai fait un politique que j'ai fini cette nuit à une heure.
J'ai assisté à la discussion de la Chambre des députés sur les pétitions relatives à la famille Napoléon (1). Tous les orateurs ont été ennuyeux et déclamateurs ; Viennet a été ridicule : c Je viens, a-t-il dit d'une voix de stentor et en croisant les bras et en parcourant l'Assemblée d'un regard farouche, je viens, suivant mon habitude, me livrer à la haine des factions ! » On a beaucoup ri. Le général Bertrand a fait peine (2); sa fille, Mme Thayer, qui est une jeune et belle personne, souffrait sans doute plus que nous. On a passé à l'ordre du jour sur le tout. Ainsi s'est terminée cette séance plus académique que politique.
(1) Diverses pétitions tendant à ramener les cendres de Napoléon, et à permettre à la famille Bonaparte de rentrer en France, avaient été adressées à la Chambre.
(2) Le général Bertrand avait déjà donné à la tribune des signes de trouble mental. En 183 1, Mme de Castellane écrivait à son mari (il était question de la proposition Briqueville, relative au bannissement de la branche aînée) :
cil demanda la parole pour un fait personnel, il marmotta un préambule et puis dit qu'il faut éclairer la Chambre sur la différence qu'il y a entre dîner et coucher, qu'on peut dîner chez un proscrit, que l'on ne peut pas y coucher. A chaque fois qu'il revenait sur ces mots, il faisait un grand geste de son bras, tapait sur la tribune comme un sourd et faisait résonner les r. L'Assemblée s'étonne, puis s'égaie lorsque le général Bertrand s'écrie qu'il requiert la peine de mort contre tous ceux qui coucheraient avec Charles X. Alors M. Laffitte, son ami, s'élance à la tribune et dit que la Chambre est satisfaite des explications de l'honorable général...» {Mémoires du maréchal de Castellane \ tome II.)
Au salon, on s'est entretenu des affaires de Lyon, de la révolte de Saint-Etienne, des émeutes de Paris. Nous reprenons tout doucement le chemin de la désorganisation.
Dimanche 23.
Promenade au Bois de Boulogne avec les princes. Grande affluence. Pendant ce temps-là, la force militaire faisait évacuer la place de la Bourse, où les agitateurs s'étaient réunis. Cette échauffourée n'a pas eu d'autre suite.
Comment les crieurs éludaient la loi d'aujourd'hui (1). Ils avaient placé des gazettes dans des casseroles et autres objets de ménage qu'ils traînaient dans des charrettes à bras, le long des rues, en' criant : Voilà ce qui vient de faraitre!
Porté mon article aux Débats où j'ai trouvé M. Bertin de Vaux (2), son frère aîné (3), son neveu Armand (4), de Sacy; tous ces messieurs ne voient pas en rose, et ils ont raison.
Il faut que je dise que Baillot a joué du violon ce soir avec une perfection de talent, une délicatesse, une sensibilité qui eût tiré des larmes ailleurs que dans un palais,
(1) La loi sur les crieurs publics. Les crieurs publics devaient être munis d'une autorisation préalable, et l'infraction à cette prescription était déférée aux tribunaux correctionnels.
(2) Bertin de Vaux (1 771-1842).
(3) Bertin Faîne (1766-1841).
(4) Armand Bertin, fils de Bertin l'aîné (1801-1871), commençait déjà à cette date à remplacer de plus en plus son père au Journal des Débats,