CHAPITRE XV. — MARS
Vendredi 7.
Un Anglais disait aujourd'hui à d'Houtetot : t Allons, voyons. Avouez que M. Cabet est payé par le château pour jouer son rôle ! Je n'en dirai rien, mais dites-moi ce qu'on lui a donné pour le service qu'il rend à la dynastie. 1
Assisté au cours de Saint-Marc, qui a été long sur la Pucelle de Chapelain, mais a été admirable dans ce qu'il a dit de r expiation qui attend le génie au bout de la carrière de prospérités. Il aurait dû dire que cette expiation l'accompagne souvent Est-ce que Byron n'expiait pas son génie au moment même où son amour-propre en jouissait le plus?
Fait un tour au musée; j'y allais pour voir le tableau d'Ingres. C'est un chant de poème sur un carton peint (1)»
Le duc d'Aumale languit Je lui ai fait cesser tout travail. Le pauvre cher enfant m'a dit ce soir que son abattement tenait surtout à ce qu'il avait fait mardi une détestable composition.
Samedi 8.
Passé la soirée au salon, où nous étions en gaieté.
Retourné au musée où le tableau de Decamps : les Cimbres et les Teutons, me frappe par des beautés que je n'y avais pas découvertes. Chaque fois que j'en approche,
(1) Ingres exposait cette année son Martyre de saint Sytnf norien. C'est son dernier tableau ayant figuré dans les expositions annuelles.
il m'attire, il me saisit. Ce n'est pas faute d'entendre des épigrammes et des quolibets à ce propos. Ce soir, à la table du roi, on servit des goujons enfilés dans une longue arête d'argent et placés par files les uns sur les autres. Le baron Fain dit : t Voilà les Cimbres et les Teutons,! et il y avait en effet une sorte de burlesque ressemblance ; le mot circula, arriva jusqu'à Mme Adélaïde et jusqu'au roi qui en rit beaucoup.
Je reviens au musée. J'ai été fort content du tableau de Gudin qui représente Venise; c'est chaud, c'est ferme, c'est vigoureux de couleur et de fini ; mais la mer, cette fois, cette mer immobile des lagunes, ressemble à un lac gelé; il y a un rameur auquel on crierait volontiers : c Mais prenez donc garde, vous allez briser votre rame ! »
Je suis entré aux Débats où j'ai trouvé ces deux excellents patriarches, les Bertin, dans leur vieille officine, qu'ils conservent, par une force de superstition, dans un état de délabrement fort opposé à leurs habitudes élégantes et civilisées partout ailleurs. Cela me rappelle le comptoir de Torlonia, à Rome; il fallait, en sortant, secouer la poussière qu'on y avait recueillie en abondance Torlonia était millionnaire. Ses bureaux faisaient frémir la civilisation et le bon goût.
Soirée au salon. Visite à Auvity, qui partait pour le bal. Le baron Fain, à table, me parle de l'empereur. Il se couchait à 10 heures et demie, se levait à 2 heures du matin pour travailler une heure, soit seul, soit avec ses secrétaires. Puis il se rendormait jusqu'au lever du soleil. Quand il n'avait pas dormi tout son temps, il le retrouvait dans le jour, ayant la faculté de dormir quand il