‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 50 sur 271 · CHAPITRE XV. — MARS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV. — MARS

voulait II mangeait peu, en tête à tête avec l'impératrice, était d'un commerce fort doux et s'emportait, quand il était en colère, beaucoup moins contre les personnes que contre les choses. Puis le naturel reprenait le dessus, et toute cette chaleur d'âme se recouvrait de glace. M. Fain ne le vit battre ses gens que deux fois. La première, ce fut à Roustan que l'empereur donna un coup de pied dans le derrière, parce qu'il l'avait blessé en lui tirant sa botte. La seconde, ce fut un piqueur qui reçut un coup de cravache, parce que l'empereur était tombé d'un cheval vicieux qu'on lui avait amené. Ces violences étaient rapides, sans suites, sans rancune après elles.

Le roi annonce au duc d'Orléans qu'il y a eu des troubles à Strasbourg, sains dire de quelle nature ils ont été. Nous en sommes là.

Mardi n.

Ce soir, au salon, le roi défendait sa loi des associations contre M. de Laborde (1) qui défendait son discours du lendemain contre le roi. La défense de M. de Laborde était molle, le pauvre cher homme ne savait trop que dire ; le roi le pressait par une argumentation vigoureuse, et il était appuyé des présidents des deux Chambres, Pasquier et Dupin, qui parlaient en même temps, sans compter l'ami Chastellux, qui disait son mot et jouait le rôle de l'âne, donnant son coup de pied. Il est vrai que Laborde n'est pas un lion, soit dit sans le fâcher. Le roi

(1) De Laborde, aide de camp de Louis-Philippe, général de la garde nationale, conseiller d'Etat et député.

l'accablait à coups d'Angleterre; Laborde ayant été y chercher des exemples, comme c'est l'usage, quand on ne sait plus que dire, le roi lui a prouvé que ces exemples témoignaient contre lui et que l'Angleterre n'avait jamais toléré des associations politiques avec un drapeau contraire au sien. Quand on est battu sur le continent, on passe en Angleterre. C'est une mauvaise tactique avec le roi qui fait volontiers ce voyage, qui sait l'Angleterre par cœur, et qui livre bataille sur ce terrain à quiconque l'y appelle.

Mercredi 12.

Passé la soirée à l'Opéra avec les princes. On donnait Don Juan. Véron (1) s'est battu les flancs pour amuser son public, et il a multiplié les effets matériels en scène; les décorations sont d'une ravissante beauté, mais c'est tout II faut avaler vingt fois sa langue avant d'arriver à la scène finale qu'on dit prestigieuse^ mais que nous n'avons pu voir, parce que la reine, sachant qu'on y chante le Vies ira et qu'il y a une procession de diables et de femmes voilées, n'a pas voulu que les princes assistassent à ce spectacle peu fait, sans doute, pour les préparer à leur première communion.

Jeudi 13.

J'arrive d'une première représentation et d'un succès scandaleux. On vient d'applaudir à tout rompre la comé-

(1) Le docteur Véron (1798- 1866), ancien journaliste, alors directeur de l'Opéra, devint en 1838 administrateur du Constitutionnel.

Page 1