‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 51 sur 271 · CHAPITRE XV. — MARS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV. — MARS

die de Scribe : Une passion secrïte. Ce sont des mœurs prises je ne sais où, au Congo peut-être, mais assurément ce ne sont pas les nôtres. Une femme qui se fait joueuse, pour étouffer une passion, tripoteuse de Bourse par vertu, qui perd des sommes énormes et qui perd la tête pardessus le marché, qui est sur le point de se vendre pour 50,000 francs à un vieux libertin, et qui est sauvée de cette honte par l'amant qu'elle a dédaigné, chassé, humilié; un agent de change absurde; une petite fille ridicule ; mille incidents choquants par leur invraisemblance et leur crudité, sans compter le plus invraisemblable des valets; voilà la pièce de Scribe et voilà ce que le parterre a applaudi. On a demandé l'auteur, on a demandé Mlle Mars qui se déshabillait déjà, je crois, quand elle a vu l'enthousiasme de ces messieurs ; on a demandé la petite fille ; ils auraient demandé le diable si on les eût laissés faire. Il y avait grand monde. Jetais dans la loge de M. de Nemours.

Passé la journée à la Chambre à entendre une pasquinade assez énergique de Viennet, une longue et poétique apologie de M. de Lamartine par lui-même, avec quelques réflexions sur la loi (1), sans aucun sens politique; un admirable discours de Rémusat que la Chambre a été assez absurde pour ne pas écouter jusqu'à la fin, parce que, disait le général Durosnel (2), il était trop long ; — enfin M. Bignon (3) est venu lire un factum tellement

(1) La loi sur les associations.

(2) Aide de camp du roi.

(3) Bignon (1771-1841), ancien diplomate, ministre des Affaires étrangères pendant les Cent-Jours, de l'Instruction publique en 1830, pair de France en 1837.

bète que nous en sommes partis de dégoût. Ce vieux petit homme nous propose de nous former en association nationale pour déjouer le républicanisme, et il conseille au gouvernement, comme unique moyen de salut, de rassurer par la douceur les plus violents. Nous avons été prendre l'air après cette épreuve. Ouf !

Vendredi 14.

Assisté au cours de Saint-Marc. Il fait une spirituelle leçon sur la Pucelle. A quelques applaudissements qui accueillent des vers fort irréligieux, il répond en disant : c Messieurs, ces applaudissements vous vieillissent de soixante ans ! 1 L'auditoire, qui est honnête, applaudit de plus belle, non pas les vers, mais le professeur. Saint- Marc termine par une belle tirade contre le libertinage de la Pucelle, qui donne la main au scepticisme impertinent de lord Byron, lequel nous a produit la frénésie littéraire du jour. Il déclame habilement L'auditoire trépigne et salue par deux tempêtes d'applaudissements. C'est un succès. Pendant ce temps-là, on siffle M. Orfila.

Passé une heure à la Chambre. Entendu M. Hervé, député de Bordeaux, qui a parlé pour la loi avec énergie, conviction, chaleur et talent.

Passé une heure aux Débais. Ces messieurs étaient fort blessés de la philippique de Rémusat contre la presse. On a causé gaiement et en toute liberté.

Dimanche 16.

Il fait depuis huit jours un vent de nord-est qui me

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