CHAPITRE XVI. — MARS
Lundi 24.
Passé l'après-midi à la Chambre. On achevait cette loi éternelle des associations. Nous avons eu la pénalité, et puis l'amendement de Teste sur ce qu'on appelle la temporanéitê (1). La discussion n'a rien offert d'intéressant, si œ n'est une tirade quelque peu bruyante et fanfaronne du général Bugeaud, qui n'a pas trouvé d'écho dans la Chambre. M. le duc d'Orléans est venu dans la tribune de la maison du roi où nous étions fort nombreux, s'est placé sur le grand banc pour n'être pas vu, ce qui n'a pas empêché nombre de députés de le voir J'étais à côté du prince; il m'a parlé du découragemenl où les mesures mi-politiques de la Chambre jetaient l'armée, et que rien ne serait plus facile qu'un 18 brumaire avec elle; mais le prince n'est pas de cet avis-là, évidemment.
Passé la soirée aux Italiens. La reine nous avait envoyé sa loge. J'ai été enchanté du second acte de la Somnambula, et ravi de la manière dont Rubini (2) a dit son grand air. Jamais sa voix ne s'était développée avec plus de force et de douceur tout à la fois. Son succès a été immense, mais l'enthousiasme du parterre dépasse les bornes. Le spectacle a fini par le deuxième acte de la Dona del la go. J'ai été pris d'un accès de sommeil, inexplicable pour moi, car c'est la première fois, je crois, que
(1) D'après cet amendement, qui ne fut d'ailleurs pas adopté, les effets de la loi devaient cesser en 1839.
(2) Rubini, chanteur italien (1 795-1854), passa chaque année, de 1831 à 1845, six mo^s à Paris et six mois à Londres. Il interpréta Rossini, Bellini et Donizetti.
je dors à la musique de Rossini. Il y avait dans la salle M. Thiers avec Cousin et Bellini, la duchesse de Trévise, Mme Merlin (i). C'était une soirée ravissante.
Mardi 25.
Passé l'après-midi à la Chambre.
On a voté, après une discussion très courte, sur l'amendement Teste. Il y avait 400 votants et la loi a obtenu une majorité de 92 voix.
Travaillé à un article pour les Débats jusqu'à 2 heures du matin.
Mercredi 26.
Le duc d'Aumale est le premier en histoire.
Soirée chez Vieillard J'y cause beaucoup. De 10 heures et demie à minuit et demi, j'ai, avec Vieillard, une discussion politique. Ses arguments sont vifs, précis, mais ses raisons toutes empruntées au langage déplorable de l'opposition depuis deux ans. Je fais bonne contenance, le juste milieu dominait, mais timide ; la république était en force, comme toujours, par son audace.
Mon article paraît dans les Débats.
Jeudi 27.
Le général Bernard me racontait ce soir que M. de Narbonne, aide de camp de l'empereur, lui avait rapporté une conversation qu'il avait eue avec Napoléon, et dans
(1) La comtesse Jaruco, veuve du général Merlin, tenait un salon ouvert à tous les partis et à toutes les célébrités.