‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 6 sur 271 · CHAPITRE XIII. — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. — JANVIER

légère alarme; il est toujours le plus rassuré de tous, et quoiqu'il n'y ait pas de sentiment plus étranger à toute sa famille que la peur, pourtant la certitude des dangers qui entourent la personne royale excite souvent dans son salon une inquiétude qu'il ne partage jamais (1).

Le roi était ce soir beaucoup moins occupé de Notre- Dame que de la discussion qui a commencé à la Chambre sur la liste civile ; son irritation est visible ; quoiqu'il dédaigne de lire toutes les injures dont les journaux sont pleins contre lui, elles arrivent, je ne sais comment, jusqu'à son oreille; il vit dans leur atmosphère, pour ainsi dire; son calme habituel en est troublé, et il en est visiblement affecté. Vatout soutenait devant lui je ne sais quelle contre-vérité; le roi l'attaquait avec impatience et colère; il s'emportait contre Laffitte qui avait reçu des millions et tournait le dos ; contre Dupont de l'Eure qui s'était engagé comme ministre à soutenir une liste civile de 15 millions et qui en proposait une de huit comme député. «On veut m'annihiler, disait le roi, me réduire à zéro, moi et ma famille, mais il n'en sera rien ; il ne faut pas que ces messieurs s'imaginent qu'ils en feront à leur tête et qu'ils seront le seul pouvoir dans l'Etat ! J'y mettrai bon ordre, avec les lois et par les lois ! J'y ai mis la main comme eux ! »

Jeudi 5.

Il faisait ce soir un de ces brouillards dont l'histoire météorologique d'un pays conserve le souvenir. J'ai voulu

(1) La Conspiration des tours Notre-Dame fut le nom donné à cette puérile tentative d'insurrection.

sortir ; mon cabriolet allait droit à la rivière ; l'obscurité était telle qu'on n'apercevait plus les lanternes des voitures contre lesquelles on allait se heurter ; il a fallu rentrer.

Le salon était désert, personne n'ayant pu arriver. M. le duc d'Orléans nous a entretenus une bonne partie de la soirée; l'irritation causée par les outrages que la presse déverse chaque matin sur le roi par l'organe d'un Cormenin (i) ou d'un de La Touche (2), avait passé dans sa conversation, d'ordinaire plus spirituelle que véhémente ; il nous a fait le procès de plus d'un grand citoyen de l'époque; il nous a montré Laffitte, aujourd'hui si implacable dans son ingratitude, recevant, pour parer à une détresse imminente, 6 millions pour sa forêt de Breteuil achetée par le roi le double de sa valeur; le roi, Rengageant pour 12 millions afin de soutenir ce banquier dont le crédit allait crouler à la Banque; Andry de Puyraveau, assis avec Laffitte sur un canapé, pendant que le ministre glisse adroitement des billets de banque dans la poche du patriote, qui se laisse faire plus adroitement encore ; Benjamin Constant gagné à moins; Marrast (3), le fougueux ami du peuple, apportant à Laffitte, un jour de Conseil, le procès- verbal d'une séance de sa Société,

(1) Cormcnin (vicomte de) (1788-1868), député de Belley; avait commencé dès 1831 une campagne de pamphlets contre la monarchie de Juillet.

(2) De La Touche (1 785-1851), célèbre par sa publication des poésies d'André Chénier, était alors rédacteur en chef du Figaro et se faisait remarquer par la violence de ses opinions politiques.

(3) Marrast (Armand) (1801-1852), alors rédacteur de la Tri' bune.

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