CHAPITRE XVI. — FÉVRIER
Mercredi 18.
Petit bal, plus nombreux que de coutume. Causerie avec M. Duchâtel, Vitet, Thiers. Je reste une heure et demie en tête à tête avec Thiers. Causerie. Dans la première moitié, il m'exprime beaucoup d'aigreur contre le roi, sa famille, la cour. Le roi veut tout faire, il parle et n'écoute jamais, il prétend diriger seul les affaires étrangères. Il dit au prince Esterhazy : «Je ne suis pas un révolutionnaire, mais les Chambres et mes ministres le sont ; M. le Ministre de l'intérieur surtout ( 1). • Toute cette partie de la conversation de Thiers pleine d'amertume. Je sentais un homme profondément blessé dans son amourpropre. Cela m'a été expliqué dans la seconde. Comment Thiers songe au ministère des affaires étrangères. Comment se dirigent les affaires étrangères ; opinion qu'il a de sa capacité à cet égard. Ce qu'il appelle la réalité dans le gouvernement représentatif; il ne faut plus de grands noms. Tendance aristocratique à laquelle il résiste de tout son pouvoir, devant laquelle il ne s'humilie pas (2).
Vendredi 20.
Aspect du salon ; M. Dupin, M. Mole ; longue causerie avec le roi. Le roi emmène le duc d'Orléans à 10 heures.
(1) M. Thiers était alors ministre de l'intérieur.
(2) Thiers, qui se croyait toutes les aptitudes et qui en possédait d'ailleurs de si diverses, ambitionnait alors la direction des affaires étrangères.
Intrigue. Dissolution du cabinet Je défends Thiers au salon contre des préventions absurdes. Boismilon seul dit une chose vraie ; à savoir que Thiers est un élément dissolvant dans un ministère par la mobilité de son esprit
Samedi 21.
Effet produit à la Chambre par la brochure de Rœderer (1). Panique parlementaire. M. Fain assailli de questions, accablé. Bruits absurdes sur la participation du roi à ce factum. Journée des Dupes.
Dissolution du cabinet (2). Courrier envoyé à Soult Attente au salon jusqu'à y heures 1/4. Madame arrive après. Opinion de la princesse Marie sur M. Thiers. Indignation que j'en éprouve.
Dimanche 22.
Soirée chez M. de Veaux. M. Guizot y vient J'y trouve M. de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Viennet, Salvandy. Causerie avec M. de Veaux; son opinion sur la nécessité de la guerre : t La France étouffe, disait-il. Ce n'est pas la popularité des rues qu'il faut désirer, mais celle des champs de bataille. La France est épuisée par ses luttes parlementaires ; elle est malade de santé, elle
(1) Selon Rœderer, le roi, ayant le droit de choisir ses ministres, était le président effectif et légitime du Conseil.
(2) La démission du maréchal Mortier, le 20 février 1835, provoqua la crise ministérielle que faisait pressentir le secret désaccord de Thiers et de Guizot.