‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 86 sur 271 · CHAPITRE XVII. — AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — AVRIL

et son bulletin; vous m'y aviez accoutumé chaque matin. Je veux bien que l'absence apporte quelques modifications à la régularité de cette habitude, mais je n'entends pas qu'il y ait privation complète. Mon amitié ne s'accommode pas de ces allures dégagées. Chaque fois que vous écrivez, vous me devez un bulletin, aussi court, aussi concis que vous le voudrez : je n'exige pas une lettre, mais ceci par exemple :

cTel lieu, tel jour; tête : couci; cœur : percé d'outre en «outre; estomac : cahin, caha, etc.»

«Je n'en demande pas davantage. Vous m'avez laissé assez affligé, et j'oserai presque dire assez alarmé, pour me donner cette petite satisfaction.

« Croiriez-vous qu'il n'y aura qu'un courrier par semaine pour l'Afrique, le mercredi ? Jusqu'à demain lundi, inclusivement, je vous expédierai vos paquets à Toulon, où vous devez être encore jeudi, selon mon calcul. Après cela vous ne recevrez plus de nouvelles de moi jusqu'à Alger.

«Je me suis enquis de tout ce qui concerne la correspondance au cabinet de M. Fain. On y est assez mal renseigné; on m'a seulement dit que dès qu'on avait un paquet pour l'Afrique, on l'envoyait à M. Comte, qui arrangeait les choses à sa manière. Fain a dit la même chose au bon Latour; ils n'en savent pas plus.

«J'avais demandé hier un rendez-vous à M. le colonel Thouvenel. J'espérais donc voir la Charmante (1) et lui parler, et faire de mon mieux auprès d'elle pour lui plaire en qualité d'ami futur de votre futur ménage; mais soit

(1) Mlle Thouvenel.

i62 CORRESPONDANCE DE CUVILLIER-FLEURY

façons, soit pour tout autre motif, le colonel m'a fait répondre qu'il viendrait lui-même me trouver aux Tuileries. Me voilà repoussé avec perte, et véritablement mortifié; mais je n'y renonce pas; je la verrai, je lui parlerai, je verrai si elle a d'aussi beaux, d'aussi doux yeux que vous le dites et que je le rêve, ou, par mon toupet, j'y perdrai le peu de cheveux qui me restent

tLe colonel ne vient pas; je l'attends; j'ai expédié votre lettre à la Charmante par mon Mercure sans ailes; elle la tient, la lit et la relit dans ce moment, mais à quel moment? me direz-vous. Eh ! mais à une heure, à peu près, de cette sainte journée du dimanche.

«Rien de plus à vous dire, sinon que je vous aime et que je vous attends déjà. »

« Mardi 7 avril 1840.

t J'ai reçu votre petit mot qui m'a rafraîchi le sang et guéri à moitié de mon hémoptysie.

«Rien de la Charmante aujourd'hui; ce sera pour demain, gardez-vous d'en douter.

«Au reste, vous aurez fort à faire à vous mettre au courant avec elle; car c'est vous qui êtes en reste avec elle; voilà deux lettres qu'elle reçoit de vous contre cinq ou six qu'elle vous a expédiées. C'est un vrai roman par lettres, de la même au même et du même à la même : qui ne voudrait être la même ?

«J'ai vu le papa, grand flandrin de mon échantillon, sec et pâle comme moi. Dans notre entrevue, ayant jeté

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