‹ Journal intime'Chapitre 19 sur 37 · Reçu visite de M. Cousin... Modestie · texte numérisé non relu

Reçu visite de M. Cousin... Modestie

Porte lettre à M. Littré.

DE MO.NBEIGM:™ DCPANLOllP 237

3 juillet. — J'ai besoin de patience, de résignation; je ne sais pas souOrir. Je ne puis me résigner avoir rompre ou troubler mes plans de santé et de travail. Et cependant tout est là. Ma tristesse va tout de suite très loin, jusqu'au découragement. Le courage chrétien me manque bien. Il est sur que me voici b. un âge où il ne faut plus espérer renouveler ma santé. En perdre l'équilibre, c'est s'envoler à peu près infailliblement à la déctiéance définitive. Il faut donc veiller et se tenir dans la sobriété et la prudence pour toute ebose. La volonté de Dieu n'est pas pour moi au del& de cette mesure... eu rien, pour rien, saut siynum ab aho. Je n'y saurais trop veiller, même et surtout pour mon àme... Il faut de plus en plus retrancher et faire faire. Mais totyours dans la saiuto volonté de Dieu.

Septembre. — Législation athée? Non. — 1' Vous êtes juré. — Je ne crois pas eu Dieu. — Vousferez serment devant Dieu, devantleChrist. — 2" Vous n'avez pas la foi chrétienne, — Voua observerez le dimanche en protestant; les tribunaux vaqueront. — 3° Toute l'Europe fait ses traités au nom de la sainte Trinité.

Les trois points d'appui.

1° Le paganisme tué par le christianisme et que rien ne peut faire revivre.

2^ Le christianisme persécuté par toutes les puissances de la terre et que rien ne peut faire mourir.

3® La synagogue qui ne peut ni vivre, ni mourir.

Octobre. — Voyage et séjour à Rome. — C'est de ce côté que Dieu a tourné mes pas, mon esprit, mon cœur. Sensiblement, rien n'était plus loin de ma pensée. Je ne me proposais de faire ce voyage que dans un an ou deux. Je ne songeais qu'à TEspagne, avec inquiétude pour ma santé, et je préparais tout... Je sentais le besoin de rafraîchir spirituellement, de retremper, de renouveler une dernière fois ma vie, s'il plaisait à Dieu : Remitte mihi ut réfrigérer priusquam abeam et amplius non ero.

Tout à coup, le 16 octobre, sainte Thérèse ellemême à ma messe, me donna une lumière simple, avec une douceur, une paix, une sérénité, une certitude, presque une tendresse..» Je sentais qu'au fond ce serait pour moi loctis refrigeriiy lucis etpacis, avec les souvenirs, les Saints. Cette atmosphère me reposait de loin. Jamais une impression plus inattendue, plus sensible et plus persévérante. Je me dis : Ne décidons rien; voyons si Dieu aplanira les

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voies... Merveilleusement aplanies; tout fut décidé. A travers et an delà de la paix évidente et sentie de ce voyage, j'entrevoyais avec douceur la mort, et, en attendant, s'il plaisait à Dieu, le complément des travaux commencés.

Depuis Florence, journées bénies et de douce prière, de doux et profonds sentiments. L'amour de Dieu, de Notre-Seigneur, le dévouement aux Ames ; c'était sensible.

Oh! que l'amour est puissant! Comme il dompte, comme il fait faire ce qu'il veut !

Comme il .prend le cœur! C'est prodigieux. Puis de là grands sentiments d'amour de Dieu. Je disais au P. B. et à tant d'autres : Il faut aimer; vous n'aimez pas Dieu. Qu'aimez- vous? La bassesse; votre amour est là. Grande douceur à prier dans ce sentiment, à dire mon rosaire... Je sentais tout :

Si quii non amat Dominum noslrum Jesum C/trittnm til anatht- Gralia eum omnibus gai diligunlD.N. Jetum Chrittum. [ma. Ego dileeto meo et dileclia mtu* mihi.

Inveni quem diligit anima mea, Unui eum née dimillam.

Tontes ces divines paroles me saisissaient, m'enivraient. Je n'avais jamais rien éprouvé de pareil. C'était un transport ; la dilatation d'un cœur illuminé. Ce que Dieu opéra alors dans mon cœur et ce qu'il y mit est admirable. Il f^*

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cette mystérieuse et si vive blessure qui ouvrit, dilata mon cœur et l'attendrit. Puis, dans cet attendrissement, il mit son amour. Gomme c'est évident aujourd'hui! De ma vie, je n'ai eu de tels sentiments. Quelle grâce ! — Ces impressions durèrent jusqu'au soir.

Rome. Mercredi 18. — Messe à Sainte-Marie- Majeure. Même douceur et sentiment d'amour de Dieu, en disant les Petites-Heures des Vierges. Douceur et confiance extrême à redire :

Desiderium habens dissolvi et esse cum Christo, Je sentais qu'il n'y avait que cela à désirer... Je ne désire pas autre chose ; mais je ne le désire pas assez. Je crains trop. Il faudrait aimer, chasser la crainte par l'amour; sentir que Notre- Seigneur est tout pour moi; qu'il est mon ami, qu'il m'a fait son prêtre. Ne désirer qu'une chose, être avec lui, et, en attendant, travailler pour lui, pour les â.mes qui lui sont chères et pour son Cglise qui en a un si grand besoin.

Mais avec un détachement et un désintéressement personnel entier, dans une dépendance constante de Notre-Seigneur, comme un petit enfant.

Cela m'avait amené en peu de temps au plus pur, au plus sublime amour : Perfecta caritas

foras mitliltimor€m.3'a.vais un tel sentiment de la bonté, de la miséricorde divine, que tout le reste était oublié.

C'est l'amour de Notre-Seigneur qui décide de tout; c'est évident. C'est lui qu'il fuut aimer, et l'Eglise et les âmes pour lui. Et un jour il me dira : Oui, viens te reposer aur mon cœur. Tu as travaillé pour moi, pour mon Eglise, pour les âmes qui me sont chères ; tu m'as aimé dans les âmes : Super pauca fziisli fidelis, intra in gaudium.

C'est évidemment en Notre-Seîg'neur qu'il faut aimer Dieu, que Dieu veut être aimé. C'est lui qui nous a fait connaître et aimer le Père, qui nous a révélé son amour. 11 l'a nommé lu Père Céleste. En Lui, Dieu est verni à nous. Eu Lui, le Fils, le Verbe s'est incarné; il s'est nommé le Sauveur, le Fils de l'homme. Par Lui, le Saint-Esprit nous a été donné; 11 l'a nommé le Consolateur. En Lui se résume l'amour de Dieu pour nous; eu Lui aussi doit se concentrer notre amour pour Dieu.

J'ai été à Saint-Pierre : Amas me? — A Saint- Paul : Si quis non. amat... J'ai demandé l'amour. . .

Quelle douceur, quelle lumière dans ces grands sanctuaires! Quelle atmosphère^

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respire! Quelle splendeur! On y entre comme dans la joie : Intrain gaudium.. . On y est mieiur seul.

Donc, uniquement chercher ici le bien de mon âme et le bien de TËglise, et aussi le bien de quelques âmes, si Dieu l'indique... mais en me défendant des enthousiasmes. L^amour de l'Eglise et des âmes, des âmes lointaines, des âmes par devoir, aussi bien que des âmes par attrait ; l'amour de mon diocèse.

Pour tout cela, faire ici beaucoup de pèlerinages. Visiter les lieux saints. Les Saints!

l'atmosphère des Saints ! Respirer le parfum des Saints ! Aller de temps en temps dire la messe à leurs autels. Me faire un calendrier ad hoc.

Tous les jours, un Salut chanté, soit aux Quarante Heures, soit au Sacramentate, — Avant tout, cela va sans dire, exercices de piété inviolables et prolongés.

Samedi 21 novembre. — Bonne messe de la Présentation : Opéra mea Régi. L'amour de ce jeune cœur, quelle puissance ! — Touché à la vue de Notre-Seigneur disant à saint Pierre : Amas me? Pasce agnos, oves. C'est la condition. Il faut aimer les âmes, vivre et mourir pour elles ; mais en Lui, par Lui, pour Lui ; non pour elles : bassesse. — Elle peuvent, elles doivent

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aimer; mais en Lui, pour Lui; autrement, bassesse. — Comme si les brebis aimaient mieux le chien que le berger. C'est une œuvre d'amour; mais ii y faut Dieu partout.

Mercredi 25. Sainte Catherine : Doceat me utilia et amara. Cela s'est accompli. — Ce jourlà commença pour moi la plus grande grAce, celle qui me purifia au fond, la gr&ce de l'amour douloureux et de l'amonr intelligent des douleurs de Notre-Seigneur, surtout de son agonie de cœur...

Dimanche 5 décembre. — A la messe : Jérusalem, surge et sta in excelso, et vide jucunditatem quas veniet tibi a Domino.

Ces paroles m'ont frappé , Surge .' il De faut plus languir; mais se lever, marcher, parler, agir.

Sta in excelso. Demeurer debout sur les hauteurs de la vérité, de la charité, delà soumission à la volonté de Dieu. Cela conserve l'œil pur, élevé, simple, clairvoyant, noble et décidé. Ne plus descendre, ni se laisser abattre. De la hauteur, aller toujours droit au fait, & l'éclaircissement, & la lumière, tout de suite, autant qu'il se peut...

Le soir, quelle mêlée I Et toutes ces pauvres femmesl... Peut-on mettre la beauté lA? Àbl je comprends la beauté de l'Ame, beauté immor-

telle, ravissante. J'en comprends même le reflet dans le regard, le sourire , sur le front. Mais là !.. . Ah I quand comprendront-elles la grandeur de leur nature et la noblesse de leur destinée?

Dimanche 13. — A confesse, le P. de Villefort me dit ; « Notre-Seigneur veut attirer à lui votre â.me toute entière. » J'en ai été touché. Gomme c'est sensible I Au salut le Desiderium habens dissolvi m'est revenu. Non, rien ne me retiendrait si j'étais sûr d'être avec Lui. Je m'y abandonne quelle que soit ma crainte : Etiamsi occiderit me, in ipso sperabo. Ce sont des grâces comme jamais je n'en ai eu. Avec quel respect, avec quelle délicatesse, il faut suivre de telles grâces !

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