Le poème de la Justice
l88 LETTRES A MADAME AMIEL
L'impuissance de la raison à donner toute l'explication des phénomènes moraux, fait le sujet même de mon poème; il faut que les affirmations du cœur, c'est-à-dire de la conscience, viennent compléter les conditions posées par la raison. Je défie la raison de prouver qu'il existe des droits et des devoirs. Toute la philosophie antique et la moderne y ont échoué, et cependant personne de bonne foi ne soutient que les actions sont indifférentes. Taine, devant ces grands problèmes, a pris le parti d'en nier la difficulté, même de les supprimer. C'est ainsi qu'il s'imagine avoir défini le beau, quand il a donné les conditions sans lesquelles il n'y a pas de beauté. La belle affaire! Je sais bien que je ne sens pas le beau quand il n'y a pas ordre, unité dans la variété, observation des lois du type, etc., mais tout cela n'est pas le beau, c'en est la condition; un artiste qui suit ces règles-là fait fort bien, mais il n'a qu'édifié la charpente de son œuvre qui sera belle par l'addition d'un rien qui est tout; si l'on change la ligne d'une bouche d'un di.vième de millimètre, elle cesse d'être belle. Quoique toutes les lois de l'anatomie et de la symétrie, de l'unité dans la variété, etc., soient encore respectées, cette différence infiniment petite dans la courbure des lèvres contient l'infiniment grand du charme esthétique. Voilà où est le vrai problème, le seul difficile. Tout le reste n'est que de la Saint-Jean. De même le dévouement pur consiste dans une abstraction complète de son intérêt propre, et non dans une satisfaction de soi pour le bien d'autrui, car
cette satisfaction est encore un mobile d'intérêt. Or, comment l'homme peut-il agir sans motif de préférence et comment une préférence peut-elle être entièrement désintéressée? Voilà ce que la raison ne résout pas, et c'est tout le problème sur lequel le cœur n'hésite pas. Le cœur est un instrument de connaissance dont les renseignements doivent être considérés comme de la même valeur que ceux de la raison, bien que les intuitions soient irréductibles aux procédés de la raison. Et cela est si vrai que nous ne croyons rien définitivement tant que le cœur proteste.
... A propos des mathématiques, je suis enthousiasmé d'une notice que je viens de lire dans la Revue Scientifique sur l'ensemble des travaux de Leverrier. Comment sa mort n'a-t-elle pas été un deuil public? Après Newton, il n'y a pas de génie mathématique plus puissant, bien qu'il y en ait de plus inventif. Son œuvre est colossale et si haute qu'elle fait pleurer. Arracher un secret au ciel sera toujours plus beau que de le peupler des plus brillantes chimères. Il faut être foncièrement puéril pour placer la poésie audessus de la science; cela ne vaut même pas la peine d'être discuté, surtout si l'on songe que la science ouvre des horizons essentiellement poétiques. L'immensité réelle de l'espace produit dans l'àme comme une inondation de sublimité. Je vous confie avec délices des impressions qui me feraient traiter de faux frère par les rimeurs, mais que vous comprendrez, si je ne me trompe sur votre sympathie. Ah! que n'ai-je
190 LETTRES A MADAME AMiEL
hérité d'un langage approprié à des sujets de ce genre? Je ne croupirais pas dans la poésie personnelle, je célébrerais la lutte gigantesque d'un atome pensant avec un astre monstrueux obligé de lui rendre ses comptes. L'humanité, si laide, vue dans les œuvres pratiques de sa vie, est, dans ses spéculations, d'une beauté effrayante; elle doit être redoutée de l'infini, s'il a quelque amour-propre, car sa petitesse matérielle rend les triomphes de sa pensée bien humiliants pour le reste de l'univers.
... La définition que vous cherchez de la tendresse est bien difficile à donner. C'est une affection plus sensuelle que l'amitié simple, car elle est beaucoup plus caressante. La tendresse nous donne le désir d'un contact; la mère serre son enfant sur sa poitrine; deux frères tendres s'embrassent. La tendresse me semble donc être un sentiment qui tend à s'exprimer par des sensations. Les mystiques sont tendres; ils aiment Jésus avec leurs sens autant qu'avec leur âme (sainte Thérèse). Une nature tendre est essentiellement voluptueuse. C'est pourquoi la tendresse est si poétique. Elle est compatible avec une certaine chasteté. Entre frère et sœur elle est délicieuse; la différence des sexes y est sentie et cependant elle est pure. Entre amants elle naît assez tard, lorsque les sens ont perdu de leur autorité et que l'habitude a lentement substitué ses liens continus aux nœuds intermittents de la passion; il est rare toutefois que la tendresse succède à l'amour; cela suppose beaucoup
de mutuelle estime, or l'estime n'est pas essentielle à la passion. La tendresse est pour moi l'idéal de l'affection. C'est en elle que se rencontre le plus parfait mélange du physique et du moral, dans une proportion telle que la caresse y est comme sanctifiée et jamais suivie de regrets vagues, comme dans les excès de la passion. Je ne puis penser à une union tendre sans attendrissement. Les larmes de la tendresse sont exquises. Tout cela est supra-terrestre; il fait bon y rêver.
La culture, développant l'esprit d'analyse, nous fournit des motifs et des moyens nouveaux d'aimer, si nous sommes aimants; elle aiguise les facultés sensibles du cœur, mais je doute qu'elle les crée. L'instinct, dans les choses du cœur, est le cœur même en puissance.
... Pour moi j'apprécie beaucoup les beautés que je vois, mais à un tout autre point de vue que vous. Je me sens, il est vrai, très petit devant les montagnes, mais je n'en trouve pas moins les montagnes les plus hautes très petites, parce que JQ ne puis m'empccher de comparer leur hauteur à la distance des astres. Ou plutôt il n'y a rien pour moi de petit ni de grand absolument à cause de l'habitude que j'ai prise de considérer toutes choses comme relatives les unes aux autres. J'ai perdu ainsi la naïveté des impressions premières. C'est très sincèrement qu'à mes yeux un caillou ramassé sur la route peut présenter dans ses cristaux toutes les merveilles des glaciers et dans sa
figure toute la beauté des lignes des montagnes. Mais il faut pour sentir cela avoir acquis la faculté de ne plus regarder la grandeur du corps humain comme l'unité de mesure des grandeurs. Je m'aperçois du reste avec chagrin, tous les jours, que la réflexion est mortelle à l'esthétique; on ne jouit de la beauté du monde qu'en se gardant de soulever le voile des apparences; il faut rester enfant, ne pas discuter les sensations, mais en subir aveuglément le charme. Le côté puéril de la poésie m'apparaît souvent. La moindre découverte scientifique excite ma jalousie bien plus que le plus beau vers de Hugo. Le génie qui pénètre les secrets de la nature est le vrai conquérant, bien supérieur, selon moi, à celui qui combine des images.
... J'ai lu un peu ici; je vais achever les leçons que Sainte-Beuve a faites en Belgique sur Chateaubriand, en deux volumes. Il s'y trouve autant de notes que de texte; c'est rempli de documents curieux sur les écrivains du commencement de ce siècle. Que nous sommes loin de ce temps!
Combien la mélancolie hautaine, poseuse, et le style apprêté de Chateaubriand sont passés de mode! Quand on pense à l'énorme popularité dont il a joui et au peu qui lui en reste, on reconnaît que la sincérité seule assure la durée des œuvres, parce que la sincérité est le gage de la vérité des sentiments, qui seule a son prix dans tous les temps. Cette lecture m'enseigne que l'imagination, si riche qu'elle soit, ne suffit pas à soutenir un ouvrage; elle est trop factice.
trop sujette à subir les excitations passagères d'une époque, pour agir sur les hommes des époques suivantes; ce qui a paru autrefois sublime ou touchant ne nous semble plus que déclamatoire ou précieux; l'imagination s'était substituée à l'honnête expression des sentiments vrais. Les oeuvres qui ne sont point belles par autre chose que le style restent comme des monuments littéraires dont l'intérêt est surtout historique. On admire le style de Chateaubriand, mais il me semble que rien d'important pour l'intelligence n'est demeuré de tous ses écrits, rien non plus de cher au cœur.
Certainement la littérature a produit des ouvrages merveilleux, mais je vous avoue que c'est par l'expression de la vérité qu'elle me semble le plus digne d'intérêt; les ouvrages de la science sont, à mes yeux, bien supérieurs aux œuvres d'imagination; je ne connais pas une œuvre littéraire qui approche pour moi des découvertes de Newton. Il y a un abîme, à mes yeux, entre la valeur d'une invention poétique et celle d'une invention scientifique. L'Iliade et VOdyssée ne me paraissent être que des jeux d'enfant, comparés à la découverte du carré de l'hypoténuse et de la rotation de la terre. Remarquez que Molière lui-même, si grand dans les lettres, n'a fait que nous révéler des traits de notre propre caractère, traits que, grâce à lui, nous reconnaissons en nous ou en autrui; nous les connaissions sans les avoir dégagés et remarqués; mais le savant de génie nous révèle ce que nous ne connaissions d'aucune manière; il nous apprend quel-
que chose au lieu de se borner à nous faire reconnaître ce que nous savions implicitement déjà. Oui, en vérité, les littérateurs qui ne sont que littérateurs me semblent des enfants auprès des savants. Il n'y a peut-être pas dans toute l'oeuvre de Hugo une seule beauté aussi sublime que le calcul de Leverrier assignant sa place dans le ciel à une planète inconnue. Mais je sens que je suis peut-être injuste et inexact en prêtant à tout le monde l'amour de la vérité, qui, chez la plupart, est bien inférieur à l'amour de la beauté. C'est que je ne suis pas assez artiste. Puis, je vous dis tout ce qui me passe par l'esprit, et sans doute la réflexion m'en ferait beaucoup rabattre.
... Hayem veut m'engager dans une certaine société intitulée : « Société des Amis de la Paix », dont le but est de substituer l'arbitrage des nations à la guerre. Rien ne me semble plus naïf que ce programme, d'ailleurs très noble. Le plus fort préférera toujours le jugement de la force à celui de l'équité; il faudrait que le tribunal fût lui-même armé pour pouvoir sanctionner ses décisions, et alors ce serait encore la guerre éventuelle.
B'csfi
Lettres philosophiques
Lettre à M. Emile Boutroux
Enghien, i6 septembre iSj^.
Monsieur,
Je suis absent de Paris et je n'ai pas eu tout de suite le numéro de la Revue politique et littéraire où vous avez bien voulu analyser et critiquer mon travail sur Lucrèce (ou plutôt à propos de Lucrèce).
J'ai lu avec émotion votre savant article, car j'avais beaucoup à craindre : la qualité de rimeur est une fâcheuse recommandation auprès des penseurs. Je vous suis d'autant plus reconnaissant d'avoir examiné ma préface avec une aussi indulgente attention. Mais si je vous sais un gré infini d'avoir pris au sérieux cette étude, je serais fâché que vous eussiez pu y voir quelque prétention à formuler un système, surtout
une métaphysique. Je suis bien convaincu de la vanité de l'ontologie; je regrette même que tant de savants encore fassent de l'ontologie sans le vouloir, quand, par exemple, sous le nom de matière, ils définissent un substratum qu'ils imposent aux phénomènes dont ils n'ont mission que de déterminer les rapports. En réalité je me garde bien de substituer un nouveau concept de matière à l'ancien, car je voudrais que dans les sciences on ne parlât plus de matière et qu'on s'en tînt à une exacte interprétation des faits de toute provenance pour en découvrir seulement les lois. Vous remarquez avec justesse qu'attribuer a priori à la matière toutes les propriétés qu'il s'agit précisément d'expliquer, c'est ne rien expliquer et que même le mot matière « n'est plus de mise pour caractériser une essence qui, de toute éternité et par elle-même, est active et vivante ». Aussi ne suis-je nullement attaché au mot matière, non plus qu'au mot esprit, et dans ma préface je souhaite que ces vocables disparaissent du langage scientifique.
Si j'adopte la division des phénomènes en physiques et moraux, c'est simplement parce que je les observe par deux voies différentes, par les sens ou par la conscience, mais je n'en infère pas qu'ils manifestent deux substances distinctes; je n'en puis rien savoir; la liaison de tous les phénomènes dans le champ de la sensibilité me fait, il est vrai, présumer que leur substratum objectif est unique; ma métaphysique ne va pas plus loin. Sur cette liaison des phénomènes j'ai des réserves à faire. On a démontré,
surtout en physique, que certains phénomènes sont équivalents d'autres phénomènes, qu'ils se substituent les uns aux autres dans notre sensibilité, de telle sorte, par exemple, qu'une sensation de résistance a pour équivalente une sensation de chaleur, etc.. Ainsi un même principe d'excitation éveillerait des manifestations sensibles capables de se substituer les unes aux autres; force, chaleur, électricité, magnétisme, ne paraissent plus être que des manifestations diverses d'un même principe. Il serait bien désirable que le rapport des phénomènes divers entre eux fût toujours ainsi réductible à l'équivalence, mais jusqu'à présent l'équivalence n'est pas démontrée pour le plus grand nombre. Pour ceux-ci on n'a encore démontré que leur dépendance; on a démontre que les uns conditionnent et déterminent les autres, par exemple on sait que les phénomènes dits chimiques sont déterminés par des conditions de température et d'électricité, mais on n'a pas pu prouver que l'afiinité soit réductible entièrement à la chaleur ni à l'électricité; on sait que les phénomènes dits physiologiques sont déterminés par des conditions chimiques, mais il reste à prouver que la chimie explique toute la vie; on sait enfin que la pensée est conditionnée par le cerveau, mais a-t-on prouvé que la pensée ne soit qu'un équivalent d'un phénomène physiologique ? La détermination des phénomènes les uns par les autres me semble fort différente de leur équivalence. Il se peut que des phénomènes comportent Yéquivalence entre eux dans toute une même classe,
mais qu'une' classe de phénomènes ne comporte que la détermination par rapport à une autre classe; c'està-dire que la physique poserait les conditions de la chimie; la chimie celles de la physiologie; la physiologie celles de la vie mentale et affective. Je ne dis pas que le passage d'une classe à l'autre par la découverte d'une équivalence ne doive jamais avoir lieu, mais il est remarquable que ces distinctions subsistent jusqu'à présent, et je demande aux savants de les reconnaître tant qu'ils ne les ont pas résolues.
Je ne crois donc pas être inconséquent dans la suite de mes idées, mais je l'ai été certainement dans leur expression, lorsque, après avoir ouvert le concept de matière à toutes les propriétés, j'ai hésité à faire participer de ce concept les propriétés psychiques sous prétexte qu'elles sont encore irréductibles aux propriétés physiologiques. Tout mon travail établit qu'il n'y a pas lieu, selon moi, de distinguer substantiellement la matière et l'esprit, parce qu'il n'y a qu'un objet d'étude, le monde phénoménal ; mais dans ce monde il y a des distinctions jusqu'à présent irréductibles, la chimie n'est pas réductible à la physique, ni la physiologie à la chimie, ni la pensée à la vie physiologique.
Mais je m'aperçois trop tard, monsieur, que ma lettre de remercîment dégénère en dissertation; vous n'aviez pas mérité de moi ce surcroît de lecture; je vous en demande pardon ; ne voyez dans ce plaidoyer fort mal placé qu'un gage de la grande importance
que j'attache à vos critiques et de la confiance que votre bienveillance inspire.
Veuillez agréer, monsieur, avec la nouvelle assurance de ma gratitude, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
Lettre à M. Albert-Emile Sorel
Paris, novembre J8ç^.
a> «^"^v-^^ /T, o u S voilà donc en Philosophie, et fort Qv^J/'^ troublé, dites-vous, par les grandes ques- ^ÏaX/CM tions qui s'agitent dans la classe de philok^^cSc^ Sophie, par celle de l'union de l'âme et du corps, entre autres. J'ai peur que vous ne vous rendiez malheureux bien à tort. Si j'étais votre professeur, je vous dirais : « Mon enfant, je ne possède pas la solution des problèmes que je vous propose; personne ne la connaît, mais c'est déjà beaucoup que de bien poser ces problèmes dont le vulgaire ne soupçonne même pas l'existence. Je fais l'éducation de votre curiosité plutôt que je ne la satisfais. Je vous donne à sentir les bornes de l'intelligence humaine; il ne m'appartient pas de les reculer, mais il est utile de les connaître, lors même qu'on ne connaîtrait pas autre chose. Il est plus facile de se résigner à l'igno-
rance quand on a mesuré la portée limitée des instruments de la science humaine. On ne souffre dès lors pas plus de ne pouvoir atteindre la vérité suprême que de ne pas pouvoir décrocher une étoile. » Comme nous ne savons pas ce que c'est que la matière, non plus que l'esprit, nous ne devons pas attacher d'importance à ne pas davantage savoir comment ils sont unis. Peut-être même n'y a-t-il pas lieu de se poser cette question, car dire que deux choses sont unies, c'est dire qu'elles ont quelque chose de commun qui constitue un même fond substantiel à toutes deux. Deux choses qui différeraient par leur être ne sauraient rien avoir de commun, ni par conséquent être unies. L'âme et le corps, quelque idée qu'on se fasse de leurs essences respectives, sont liés par un fond substantiel commun, puisqu'ils communiquent entre eux. Mais le substratum dont ils sont des manifestations distinctes est situé à une distance infinie de notre intelligence. La métaphysique n'est bonne qu'à exercer l'intelligence dans sa faculté d'abstraire; le terrain de la métaphysique est, en somme, le point de contact de l'intelligence avec Ma cause première de l'univers phénoménal. Le contact est tout superficiel, car ce n'est pas connaître l'essence intime de cette chose que de l'avoir conçue nécessaire, existant par soi, et par suite infinie et absolue. Les conditions d'existence d'une chose ne révèlent pas ce qu'elle est. Qu'est-ce qui dans cet,te cause est infini et absolu? Voilà ce qu'il importerait de connaître et voilà ce que nous ne savons pas. Ce n'est pas la métaphy-
sique, c'est la religion qui offre une notion du contenu de la cause initiale, de son essence intime, en nous enseignant que cette cause est infiniment jusie et bonne, infiniment libre, etc. C'est dans l'essence humaine que la religion puise le catalogue des attributs divins, en élevant à la perfection les attributs moraux de l'homme. La métaphysique est muette sur la moralité de son objet. Elle n'en apprend que l'ontologie la plus abstraite, les conditions d'existence, rien de plus. Elle est tout entière dans le concept du nécessaire...
LETTRES PHILOSOPHIQUES 20f
Lettre à M. Camille Hé mon
Chàicnay, lo nm'embie ipo^.
^^ 'approuve entièrement le programme de ' '* votre cours, parce qu'il ne laisse échapper aucune face de ma pensée, aucune de mes préoccupations intellectuelles. Je me bornerai à vous confier quel est mon propre sentiment sur mes élucubrations philosophiques.
Je ne suis pas un philosophe de profession, j'ai seulement la curiosité de ce oui explique et justifie l'univers, de sa raison d'être, de ce qu'il est sous ses apparences sensibles, de son origine et de sa destinée, curiosité passionnée, mais pareille à un amour malheureux qui renonce d'avance à la possession. Je pose à l'univers, outre la question du comment, celle du pourquoi, problème formidable que je n'ai pas l'outrecuidant espoir de résoudre et que néanmoins je n'ai jamais pu m'interdire d'agiter. Ce qui me l'a
rendu encore plus ténébreux et plus ardu qu'il ne l'est pour le savant et pour le métaphysicien patentés, c'est que, en ma qualité de rêveur, de poète, je complique singulièrement les termes de ce problème. J'ai, en effet, à chercher une transition qui semble chimérique entre les deux pôles extrêmes de ma pensée, à savoir : d'un côté, le concept de l'Être nécessaire avec son contenu nécessité, potentiel d'évolution prédéterminée, et, de l'autre côté, le concept du Beau. L'esthétique pour moi est partie intégrante de l'ontologie; j'ai besoin de trouver la définition du Beau et je suis mis en demeure de la chercher dans les manifestations de l'Être nécessaire, substratum et principe de toutes les. formes constitutives de la vie organique et expressives de la vie psychique. Or se peut-il que la nécessité engendre l'idéal supérieur, la dignité, c'est-à-dire la beauté morale exprimée par la beauté plastique plus qu'agréable, par l'architecture ou la musique de Beethoven, par exemple? Se peut-il qu'un vers de Corneille pousse comme un champignon, que la position et la valeur d'un mot y soient fatalement préfixées comme la situation et la masse d'un astre? D'une part, la satisfaction procurée à mon entendement par le concept fondamental de la métaphysique, par l'idée d'Être nécessaire d'où dérivent logiquement celles de l'Éternel, de l'Absolu, de l'Infini; d'autre part, le ravissement sans nom suscité par la haute musique, je veux dire par une phrase musicale que nulle parole n'accompagne et qui, pourtant, parle à l'homme et le dépavse dans un au-delà
indescriptible, ces deux états moraux vous représentent exactement les deux pôles opposés de ma vie psychique.
Vous comprenez quel abîme j'avais à franchir pour passer de l'un à l'autre. Le ravissement esthétique n'est pas purement passif; c'est un enthousiasme qui fait aspirer, tendre vers un idéal, c'est donc un essor. Essor impuissant, hélas! mais d'autant plus actif qu'il est plus comprimé, comme l'énergie que fournit la chaleur transformée dans une locomotive prête à partir est d'autant plus intense qu'elle rencontre plus de résistance dans les parois de la chaudière close. Mais le potentiel m.écanique est nécessité, tandis que mon potentiel psychique est seulement sollicité. Du moins, à tort ou à raison, je me crois libre parce que je me sens libre et, bien que je puisse être logiquement contraint de douter de mon indépendance dans mes résolutions, en fait je ne le peux pas. Me voilà donc obligé, bon gré mal gré, d'expliquer l'existence du libre arbitre dans la chaîne des événements engendrés tous par l'Être nécessaire, unique origine du processus universel. Je sens que la valeur morale, la dignité, beauté psychique, est irréductible aux valeurs mesurables par le mètre et le dynamomètre et je ne peux m'cmpêcher de le croire, quand même le libre arbitre, fondement de cette valeur, m'est démontré absurde, c'est-à-dire contradictoire, par mon propre raisonnement. Il y a en moi conflit entre l'intuition qui affirme et la déduction qui nie. Le poète chez moi ne peut rien sacrifier au philosophe, parce qu'il ne peut
se défendre de croire véridique le témoignage de sa conscience (qui est un sens intime) et de croire révélatrice l'aspiration esthétique le confirmant, de s'y fier au même titre et au même degré qu'il se fie à l'évidence axiomatique et à la démonstration réfléchie.
Il est naturel que, dans ces conditions, les efforts de ma pensée n'aboutissent pas à une construction régulièrement ordonnée dont toutes les parties se tiennent par une solidarité rendue manifeste. Ils ressemblent aux sursauts d'un fiévreux qui se tourne et se retourne dans son lit sans pouvoir s'y reposer. Peut-être cependant, si je n'ai pu obtenir du sphinx une réponse qui me satisfasse entièrement, mes recherches n'auront-elles pas été tout à fait stériles. Un chasseur qui rapporte au garde-manger son carnier vide n'a pourtant pas fait une course inutile, quand l'exploration du pays d'alentour lui a fourni pour d'autres et pour lui-même des renseignements sur les chances, sur la possibilité ou l'impossibilité d'y rencontrer du gibier.
Voici, en gros, le bilan de ma chasse. J'ai acquis l'assurance que le terrain des sciences expérimentales et des sciences exactes est superficiel et borné; que sa communication avec le tuf métaphysique est essentiellement mystérieuse; que ce terrain n'est solide qu'autant que le savant demeure fidèle à sa fonction d'observateur raisonnant sur les données empiriques, pour en découvrir les rapports les plus généraux, de manière à réduire au minimum les conditions déter-
minantes des phénomènes sans jamais prétendre en atteindre la cause active, le substratum. Ce qu'il appelle corps, matière, atome, agejit électrique ou autre, est une synthèse plus ou moins persistante de sensations, synthèse qu'il peut toujours supposer déconr.posable en d'autres unités synthétiques; mais le principe objectif de ces unités, ce qui, en dehors du moi, relie les causes extérieures de ces sensations toutes subjectives, est métaphysique et, partant, à jamais hypothétique. Je fonde la distinction foncière, irréductible, entre l'objet scientifique et l'objet métaphysique sur ce fait aisément constatable que toute proposition formulant dans l'esprit humain une relation entre le premier et le second est contradictoire. Ce fait n'est pas seulement mis en évidence dans les antinomies de Kant, il peut l'être dans n'importe quelle assertion rapportant les données du monde phénoménal à leur fondement métaphysique. J'ai signalé plusieurs de ces antinomies dans la dernière partie de mon petit livre sur les Causes finales, et je me propose de recenser tous les autres cas de ce genre. Au sujet du libre arbitre j'ai, dans ce même ouvrage, indiqué une position neuve de ce problème déconcertant. Je me suis demandé comment un univers dont le processus entier serait nécessité aurait pu engendrer, je ne dis pas un acte libre, mais seulement l'idée, vraie ou fausse, d'un pareil acte, comment elle aurait pu se construire.
Dans ce même ouvrage sur les Causes finales, je signale, sans approfondir la question, l'identité fon-
cière, substantielle du physique et du psychique, identité que m'avait déjà révélée l'étude du phénomène de l'expression. Dans mon livre l'Expression dans les Beaux-Arts, j'institue d'abord une théorie analytique de ce phénomène, où je montre que la physionomie, les gestes, en un mot les mouvements du corps expriment les mouvements de l'âme, parce que les uns et les autres ne sont que deux espèces d'une même activité. Ainsi le beau moral pour engendrer le beau plastique n'a pas à descendre; ses qualités ont leurs similaires dans la forme. Pour le regard de l'artiste, la beauté du Parthénon ou de Notre-Dame de Paris est indivisément morale et physique.
Les résultats de mes méditations tendent donc à ébranler les murs dressés par les diverses écoles entre le déterminisme et l'activité libre, entre le matérialisme et le spiritualisme. Ces résultats sont modestes : ils ne permettent pas encore d'instituer une explication simple et définitive de l'univers; ce défaut leur est commun avec toutes les acquisitions d'une recherche patiente poursuivie selon la méthode de Bacon, dont l'application permet de ne poser aux données de l'expérience que des questions légitimes. Quand je me suis occupé d'esthétique, je n'ai pas commencé par me demander : qu'est-ce que le Beau? J'ai attendu que l'analyse minutieuse des perceptions sensibles me révélât leurs caractères expressifs et que l'analyse de ceux-ci me révélât certains caractères exprimant une chose à laquelle ne pouvait convenir aucun nom inscrit dans le dictionnaire des passions
ayant des causes nettement déterminées, des causes définissables. Ce qu'exprime toute forme dite proprement belle se trouve précisément remplir cette condition.
Des lors j'ai pu reconnaître ce que c'est qu'admirer et aspirer, en suivant la piste indiquée. Dans les sciences politiques, l'analyse m'a encore fidèlement servi pour déterminer la nature psychologique du lien social, quels sont les mobiles qui provoquent et maintiennent la subordination unilatérale ou réciproque des volontés individuelles dans un État. Je ne vous dissimulerai pas que cette étude, dont j'ai trouvé l'occasion d'utiliser les fruits dans ma préface à l'édition récente de la Bible de l'Humanitc, de Michelet, me satisfait pleinement, parce qu'elle rend compte de l'évolution sociale à un moment quelconque de l'histoire. Enfin, j'ai aussi appliqué l'analyse à l'explication exacte des lois de la versification française dans mon Testament poétique. . .
Pensées
ensees
L faut être homme, s'en rendre compte et e maintenir.
Ce qui est corruptible et sujet aux accidents ne peut jamais être une source de bonheur, car il ne faut pas confondre le bonheur qui doit être durable avec le plaisir nécessairement passager. Nous devons donc chercher le bonheur dans les choses inviolables. Or, vérité consolante et sublime, l'homme trouve dans les trois facultés de son âme des éléments de joie inaccessibles aux violences de la fortune, du temps ou de la tyrannie : la science est inviolable, la résolution inviolable, l'amour inviolable. Ainsi pour être heureux, cherchons la vérité, c'est-à-dire Dieu même; soyons libres, c'est-à-dire vainqueurs de nos passions, mais surtout aimons, c'est la route la plus
2l6 PENSÉES
facile de la félicité. Et je vois avec émotion que le bonheur est essentiellement de ce monde, car on y peut étudier, on y a de puissantes tentations à combattre et la poésie nous y fait tout aimer.
Le bonheur consiste évidemment dans l'accomplissement de nos volontés et de nos désirs. Les désirs exigeant, pour être satisfaits, l'accord, le consentement d'une volonté étrangère et indépendante de la nôtre, il est préférable, pour être plus sûrement heureux, de désirer le moins possible et d'exercer notre volonté sur des objets où elle soit moins sujette à rencontrer des obstacles; il faut donc renoncer aux choses de la terre; or l'homme vit au milieu des choses de la terre, et ainsi l'essence du bonheur est contradictoire sans l'espérance d'un ciel. Otez le ciel, le bonheur du meilleur Stoïcien ne vaut pas une heure de plaisir.
On n'est heureux que par ce qu'on sent et non par ce qu'on est; on est grand par ce qu'on pense et point par le bonheur. Vaut-il mieux être heureux que grand? Vaut-il mieux être sauvage que civilisé? Ah! sevrez-nous de jouissances, mais jamais d'infortunes! Combien l'homme heureux est inférieur à l'homme qui sait souffrir! Nous tenons à l'honneur de souffrir avec force, comme le soldat tient à la blessure qui lui décore la poitrine. Rousseau ne l'a pas compris.
La joie n'est qu'une trêve aux maux, le bonheur en serait l'ignorance.
Le bonheur diffère du plaisir par sa condition même qui est la possibilité de durer, d'être permanent. Il crée une atmosphère : le plaisir ne crée qu'un éclair, une fusée de joie.
On ne distingue pas assez la possession de la jouissance. Si l'homme était ainsi fait, qu'ayant acquis un bien il fut toujours également joyeux d'en pouvoir disposer, la possession serait le bonheur. Mais à mesure que nos trésors s'accroissent, l'horizon de nos désirs recule. Nous envions, il est vrai, les seules richesses que nous pouvons espérer, mais nous pouvons d'autant plus espérer que nous possédons davantage, et ainsi s'étend jusqu'à l'infini le cercle étroit de nos premières ambitions.
L'amour est une grande source de bonheur, mais, comme les choses de notre monde finissent et nous affligent en finissant, il faut chercher le bonheur dans l'attachement aux choses éternelles. Mais les choses éternelles ne sont pas toutes à la portée de tous; ainsi le beau et le vrai. Cependant^ pour que le bonheur fut possible, Dieu a voulu que le bien, qui est éternel, fût accessible à tous.
Ni le passé ni l'avenir ne nous appartiennent; ils apportent cependant le contingent le plus considérable dans l'état présent de notre sensibilité par le souvenir et le regret, l'espoir et la crainte. Ainsi le bonheur n'est guère qu'un retour et une anticipation.
Les besoins de chaque créature semblent être proportionnés à son intelligence. Ainsi l'homme nu avec son génie ne serait-il pas mieux partagé que la brute avec son instinct, si toute son âme n'était qu'intelligence? Mais il a reçu quelque chose de plus, un cœur pour sentir la douleur et la joie, et surtout pour aimer. Et cependant ce cœur ne l'a pas rendu plus heureux. Après de merveilleux efforts il a trouvé le bien-être et demeure étonné que ce ne soit pas le bonheur. Il cherche alors, il interroge l'univers et se frappe le front. Il ne songe pas que le cœur est la source de tous les désirs qu'il veut combler par l'esprit, et que l'esprit n'est pas infini dans ses facultés comme le cœur dans ses vœux. L'homme est aussi prompt à oublier qu'ardent à désirer, il n'éprouve que le plaisir, c'est-à-dire une parcelle de bonheur, lorsqu'il atteint le but de ses recherches, et le motif en est simple : sa découverte lui procure d'abord un agrément superflu dont il se fait bientôt un besoin; dès lors il n'est plus heureux par la possession de ce nouveau bien, mais il serait malheureux d'en être dépossédé. Ressent-on quelque satisfaction journalière d'avoir deux bras? On n'y pense jamais et on se suicide avec tous ses membres. Quel plaisir au contraire ne trouverait-on pas à s'en créer un troisième? Mais désormais ce serait une infortune de n'en avoir que deux. Ainsi la plupart des découvertes augmentent le nombre infini des privations possibles, sans multiplier celui des jouissances réelles. Le riche songe qu'il a beaucoup à perdre, le pauvre à gagner. Le
premier est soucieux de ce qu'il a, le second de ce qu'il n'a pas et personne n'est content. Reste pourtant la médiocrité, mais elle est pour beaucoup de gens plus insupportable que la misère, car tout excès a un relief qui flatte l'orgueil.
Ofi^rez à certains joueurs de leur rendre le quart de ce qu'ils ont perdu, plutôt que d'accepter, ils jetteraient à l'eau leurs derniers louis. Comme je l'ai dit, il y a dans toute extrémité un plaisir amer que la médiocrité nous enlève. Il semble que nous jetions notre reste à la fortune pour lui ôter la joie de nous le ravir encore.
ous les amoureux ne sont pas poètes, tant s'en faut, Dieu merci ! Mais il est une chose que tous les amoureux voient de l'œil des poètes, c'est l'objet aimé.
J'admire ce mot objet. Oui, la femme aimée est un objet que le temps et la maladie détériorent et qui perd alors tout son charme comme beaucoup de vieilles choses, car l'amour est avant tout une idolâtrie de la forme. Et les hommes ont l'inconséquence de blâmer la coquetterie et la toilette, cette lutte pitoyable avec les années ! La parure et le fard sont des affronts que les femmes nous font.
11 faut être bien fat pour croire qu'on est aimé, mais il faut avoir été bien malheureux pour ne plus le croire.
L'amant semble moins chercher à jouir qu'à plaire,
et pourtant il est égoïste; c'est qu'il veut plaire pour
louir.
La témérité dans les entreprises que l'amour conseille se mesure au bonheur que l'amour promet. Ces entreprises ne sont donc pas, à proprement parler, des folies, si l'on n'a pas appris par expérience que la promesse est trompeuse.
Les voluptueux aiment la pudeur; c'est un voile de plus à soulever, et c'est le premier, celui qui ajoute à la volupté l'orgueil de la conquête.
Le châtiment de la coquette est de ne pouvoir que penser à l'amour; dès qu'elle le sentirait, elle cesserait d'être coquette.
La pruderie est la pudeur sans l'innocence, et la chasteté est la pudeur sans l'ignorance. La pruderie est le dépit de la sécurité. La pudeur est la défense naturelle de la femme qui ne^veut se donner que tout entière, âme et corps. La pudeur est la répugnance de la femme à livrer son corps sans son âme; elle est une preuve de l'indivisibilité de l'être.
Ce qui prouve la bonne opinion que le monde a malgré tout des femmes, c'est qu'il ressent plus de mépris pour une femme perdue que pour celui qui la perd.
Une femme qui a vraiment du cœur a naturellement de l'esprit et du meilleur, car le cœur chez la femme est tout délicatesse. La délicatesse est un composé de tact et de finesse; c'est précisément là l'esprit exempt de malice.
Ce qu'il y a de touchant dans la maternité, c'est qu'elle fait de la mère une providence, et il est bien rare qu'elle ne comprenne pas son rôle.
Le vice des passions malheureuses, c'est qu'elles attachent à la vie par le désir en la faisant détester par la privation.
Aimer, c'est pour moi rendre un être heureux. L'amour comme je le sens consiste dans le besoin de se sacrifier au bonheur d'une femme, ou au moins de s'y consacrer.
De l'Amour. —
Les discours sur la vanité et la fragilité de l'amour sont frivoles.
Il ne tient qu'à l'homme d'assurer l'amour dans son cœur; il faut qu'il ne le corrompe pas en divisant sa nature. L'amour est sensation et pensée tout ensemble, comme la beauté même est forme et expression. L'amour sans le baiser est incomplet, l'amour sans la tendresse et l'estime l'est aussi. Savoir mélanger ces deux sources de bonheur, les mêler en proportions égales, ne les point tarir, tel est l'art d'aimer. Quand
on a voulu boire l'eau de volupté d'un trait, on a trouvé qu'elle était peu de chose. L'amour est essentiellement divisible dans ses plaisirs et il n'est bon que dégusté. La raison en est simple : le plaisir sensuel, si vif qu'il soit, est borné, défini, mais l'image qu'on s'en fait n'a pas plus de limites que l'imagination même; de là une déception certaine. D'un autre côté, l'amour moral, le sentiment, n'a pas de mesure dans le cœur, il dépasse toujours l'intensité de la crise physique; de là le sentiment pénible d'une disproportion entre l'amour du cœur et l'amour des sens qui l'exprime, et la satiété se communique de l'un de ces amours à l'autre parce qu'ils sont inséparables. Ainsi rien n'est plus facile et aussi plus funeste que la débauche; qui veut se porter aux extrêmes de la volupté y atteint bien vite. Au contraire, l'homme sage détaille et réserve le plaisir; il ne consomme pas en une fois son trésor, et il sait ainsi rendre l'amour physique infini, intarissable comme l'amour moral.
Les hommes sensuels devraient comprendre que nous tirons du commerce de la/emme des jouissances d'autant plus délicates et charmantes, que nous la respectons davantage. La volupté même est intéressée à la pudeur.
Peu de femmes sont assez vertueuses et assez spirituelles pour faire oublier qu'elles sont belles.
C'est notre amour pour une femme qui nous rend
le sien délicieux; si nous ne l'aimons pas son amour nous est pénible, il ne nous touche pas. Il n'est bon d'être aimé que si l'on aime.
Je ne sais ce qui est le plus pénible à l'homme de cœur, ou de n'être pas aimé quand il aime, ou de l'être quand il n'aime pas.
Avant d'avoir été aimé, on s'imagine qu'on serait heureux de l'amour de la plus laide, mais on éprouve à cet égard des déceptions.
Aimer est commun ; s'aimer, bien rare. L'amour est une loi, la réciprocité d'amour, un hasard.
Il est aussi grave de donner la vie à un homme que la lui ôter. Dans l'un ou l'autre cas, vous ne savez quel sort vous lui faites; dans l'un et l'autre cas vous disposez de lui. L'amour se cache comme le crime, il hésite comme le crime, il se repent comme le crime. Mais les amants n'ont pas conscience de ce qu'ils font en donnant la vie; ils sont dominés par le plaisir, et quand ce plaisir est légitimé par le mariage, ils ne comprennent ni ce mystère, ni cette hésitation, ni ce remords. La Nature qui les agite pourtant comprend sans doute l'importance de l'acte, et c'est elle qui frémit en eux; elle seule fait l'homme qui doit souffrir, les amants n'ont été que des complices aveugles.
Je le dis à cette feuille de papier; il y a dans mon
PENSÉES 22<l
cœur une puissance de bonheur inexprimable, une bonté infinie. Si Dieu veut me rendre heureux, c'est le fonds qui manque le moins. Avec quelle tristesse nerveuse Je sens la volupté profonde : ô volupté, quel usage absurde on fait de toi, comme tu es méconnue et salie, et bêtement exploitée! signe précieux de la tendresse, ils t'ont déshonorée; comment dire : « je t'aime », autrement qu'avec le baiser, et quel baiser puis-je donner et à qui?
Il y a des personnes qu'on aimerait mieux voir malades qu'infidèles, et cela s'appelle aimer!
Quand l'amour n'aurait d'autre utilité que de donner du prix à la moindre chose, il serait divin.
Les ruines d'un amour ne se réparent jamais. H n'a pu périr qu'atteint dans son essence même.
La jalousie est la douane de l'amour. Elle cherche toujours si l'on n'a rien à déclarer ; mais que de contrebande ! et que ses droits sont lodieux ! Tout le monde les admet en principe, personne ne les respecte. Que de fois on lui offre les clefs avant qu'elle les demande ! et elle s'y laisse prendre.
Protestation de confiance, signe de jalousie.
Dans un amour vrai la confiance est le seul refuge de la jalousie.
La tendresse, génie du cœur. Le propre de la tendresse est de pressentir et de deviner.
Dans les querelles d'amour, l'indifFérence a toujours l'avantage, parce qu'elle est seule capable de réfléchir; le moins tendre a toujours raison.
Une liaison fait toujours perdre en indépendance ce qu'elle donne en affection et une rupture ne rend jamais en indépendance ce qu'elle ôte en affection. C'est pourquoi il ne se faut lier qu'avec la plus grande prudence, mais on apprend cela trop tard.
La galanterie est commerce, l'amour est sacrifice.
Il semble, en amour, qu'il y ait un infini entre le désir et la possession; il semble qu'il s'agisse de franchir un seuil sacré, et que ce pas soit immense... On est étonné de la rapidité de l'accès ; la différence du vous au toi, qui est si tranchée dans le langage, se nuance^ et bientôt, dans le sentiment; et tout à coup on se tutoie sans surprise ; l'amour tutoie parce qu'il est le niveau suprême où deux cœurs montent ou s'abaissent pour se joindre et se posséder; il supprime toute distinction de rang et de mérite, il identifie deux êtres.
Le nom de la personne qu'on aime est devenu adjectif, il qualifie.
Le nom de la personne aimée n'est pas un mot comme un autre, il a une physionomie spéciale, une vie, il est doux et saint; on ne le dit qu'en baissant les yeux et la voix, en affectant un air distrait, il en coûte de le prononcer comme s'il portait un signe indiscret de notre amour et qu'il diàt le trahir. Mais on est heureux de l'entendre parce qu'il est mieux qu'un son, il est une voix, et on lui prête une figure chérie quand il est écrit...
L'orateur se contente d'un auditoire très mêlé, le poète recherche une élite, l'amant préfère une personne à toutes, et la solitude sans elle à sa présence au moins disputée.
Il peut y avoir de la passion sans estime, il n'y a pas de tendresse.
L'amour est la postérité qui s'impose.
Désespoir d'avoir épuisé le langage de la tendresse avant la tendresse même. Pendant bien des années encore que lui dirais-je ? J'envie à l'enfant son bégaiement expressif.
La pitié chez les femmes est souffrance et non pas raison.
La tendresse est à l'amour ce que la grâce est à la beauté; la tendresse est la grâce de Tamour.
Femme, incarnation du sourire de Dieu.
Q^uand nous songeons qu'être aimé, c'est avoir un être qui ne nous veut que du bien, qui s'abandonne à nous, nous sentons tout le prix de l'amour, surtout au milieu d'une société toujours plus égoïste.
Le premier qui par un engagement tenta de faire pour la vie le bonheur d'une femme, et le sien avec elle, fut sans doute bien téméraire ou bien amoureux.
Ne pas oser dire : « Je t'aimerai toujours », c'est ne pas aimer. Le dire, c'est justifier le mariage.
Voici la loi du mariage d'après les codes : la législation trace dans la vie deux lignes parallèles et dit aux époux : « Vous marcherez entre ces deux lignes; permis à vous de vous v réunir, mais défense d'en sortir. »
L'union artificielle de l'homme et de la femme pour la vie est tout ce qu'on peut imaginer de plus téméraire et de plus monstrueux.
Vous n'êtes pas sans avoir guidé une aiguille avec un aimant au travers d'une feuille de papier. L'aimant fait ce qu'il veut de l'acier docile. Unissez-les, complète inertie. Mais si vous les séparez, nouvel esclavage. Les femmes savent ce secret. On peut dire que
mon exemple n'est pas heureux parce que l'aiguille et l'aimant s'unissent d'une éternelle union que la force peut seule briser. Je répondrai que le mariage est aussi un lien indissoluble ; mon exemple est bon, car la jonction de l'aiguille et de l'aimant n'empêche pas ce dernier d'en attirer une autre, ce qui marque son indifférence pour la première. C'est l'image de bien des ménages.
ELUi qu'on aime d'amitié, on désire le voir T^J» heureux; celle qu'on aime d'amour, on ^^i(CT^ voudrait la voir dans l'embarras pour l'en Kgf^i tirer. Son bonheur ne nous est agréable que si nous en sommes l'auteur.
Il y a de l'égoïsme dans l'amour et point dans l'amitié. L'un prête, l'autre donne.
Nous aimons rarement un homme qui nous hait; nous poursuivons souvent une femme qui nous fuit. En conclurons-nous que l'amour soitplus désintéressé que l'amitié ? Non. Celle-ci veut être réciproque pour s'accroître, l'autre s'éteint plutôt par la réciprocité. Il semble que les jouissances d'un amour réciproque soient infinies, mais si l'amitié n'y succède bientôt c'est alors l'indifférence ou plutôt souvent l'aversion. Je me suis souvent mis à table avec un appétit à tout dévorer ; le dessert me trouvait froid.
Je suis porté à croire que l'amitié est une affinité secrète entre les substances de deux âmes; car j'aime d'amitié des gens qui pensent autrement que moi. L'âme anime si vivement la matière et lui donne tant d'expression qu'on ne peut pas dire que l'amour soit une simple affinité entre les corps.
L'amitié fait aimer la vie, l'amour donne goût à la mort.
Les expansions de l'amour bouleversent, celles de l'amitié rafraîchissent.
L'amour est plus large que l'amitié, puisqu'il est capable de la suppléer; mais l'amitié est plus haute que l'amour, puisqu'elle en peut consoler quand il se brise.
Les amants se demandent toujours le bonheur, les amis se le donnent.
L'amitié est à elle-même son propre bonheur, l'amour attend le sien.
L'amour est une continuelle prière; l'amitié un continuel échange.
L'amitié seule est un fait accompli.
Les relations les moins tendres empruntent d'une longue habitude toute l'apparence d'une intimité profonde et solide. Chez une femme qui nous aime de-
puis peu de temps ces liens sont des rivaux qui nous désespèrent. Il en est de mêmedans l'amitié. Nous sentons qu'une affection récente ne diffère pas encore d'un caprice. Au contraire les attachements anciens sont comme des plantes auxquelles l'hiver laisse toujours au moins la racine.
J'ai une profonde amitié pour des personnes que je ne pourrais affectionner aujourd'hui si je ne les avais connues depuis mon enfance. D'où je reconnais l'influence de l'habitude sur nos attachements. Ne serait-ce pas qu'il y a toujours quelque chose de bon chez l'homme ?
Je ne connais rien de plus doux au monde que l'entretien avec un ami sur des sujets tristes.
Une affection vraie inspire une force invincible contre les coups de la fortune et une sorte de mépris de la prospérité.
Il faut que deux amis se ressemblent par le cœur, ils peuvent différer par le reste.
Les grands peuvent aimer sans estime et ils estiment généralement sans amitié, card'une partils recherchent un homme pour la flatterie qu'ils méprisent et d'autre part ils sont humiliés d'une supériorité qu'ils admirent.
La coutume est de se déranger plus pour un étranger que pour un ami.
L'amitié naissante gagne insensiblement sur la politesse et l'exclut enfin par l'intimité.
Il y a une mesure infaillible des afFections, c'est le temps qu'on y consacre.
On peut déplaire à son meilleur ami; sa mère, on ne peut que l'affliger, on ne lui déplaît jamais.
î3 «/^ N prend souvent la niaiserie pour la bonté, >^Vy? i^ais on n'a pas naïvement du cœur sans v\?^//^ avoir de l'esprit. Car avoir du cœur ce y^T^vrt^y n'est pas seulement aimer, faculté commune aux bêtes, c'est apporter dans l'amour la délicatesse de son esprit ou la grandeur de la pensée. Le cœur est propre à l'homme, car c'est l'intelligence dans l'affection.
Certains hommes conçoivent et devinent les choses du cœur et en parlent à merveille; d'autres les sentent profondément et n'en savent rien dire.
La bassesse de quelques hommes de génie m'a appris que le cœur est le siège unique de la dignité.
Le corps pour vivre a besoin de tout le monde, l'esprit a besoin d'un certain public, le cœur est bien moins exigeant pour le nombre que pour la qualité de ses relations.
Dans la délicatesse le cœur a de l'esprit.
La seule action du temps sur l'homme, surtout pendant l'absence, suffit à justifier les changements du cœur, mais nous n'osons l'alléguer à personne. Que d'amours et d'amitiés ne vivent que de scrupules !
Il n'est pas adroit de dire à certaines gens d'agir toujours comme s'ils étaient vus.
Ne nous hâtons pas de dire qu'un homaie a le jugement faux quand il ne partage pas l'opinion commune. Il serait plaisant qu'il fût seul à juger vrai. Si l'on songeait que la masse se compose d'individus, on ferait moins cas du sens commun.
Ceux qui prétendent changer brusquement la société sont des fous, mais ils ne sont pas fous d'avoir vu qu'il faudrait la changer. C'est à ce point de vue qu'il faut juger certaines utopies.
Certaines gens appellent sa rendre utile à la société, lui vendre chèrement des services, et traitent de fainéant celui qui s'enferme dans sa cellule et ne demande rien.
L'homme ne me paraît jamais plus méprisable que lorsqu'il cherche à s'amuser au bal ou ailleurs.
L'honneur d'un homme est un manteau de famille
qu'il a soin de tenir propre. Le point d'honneur n'est qu'une question de propreté morale.
Le point d'honneur c'est au fond la dignité dupe de la vanité.
Beaucoup d'hommes respectent leur parole d'honneur en dépit de leur perversité, parce que la confiance qu'elle inspire les flatte et que leur probité peu à peu compromise ne tient plus qu'à ce fil.
Un homme d'honneur est celui qui rend à César ce qui appartient à César et à Dieu ce que bon lui semble.
Quand un homme est de l'avis de tout le monde, ce peut être par faiblesse, dédain ou supériorité.
On appelle s'oublier reprendre son naturel.
Que penser d'une société où les jeunes gens pendant près de dix ans ne peuvent avoir que des amours déshonorantes ou désespérées?
La conversation des gens du monde et surtout des femmes n'est qu'un long dénombrement de faits, une constatation à peine discutable; celle des hommes sérieux est la recherche en commun de la vérité, elle résout ou éclaire une question.
Il y a des cas où il faudrait être bien fort pour n'être pas flatteur.
Nous souhaitons au prochain tout le bien possible excepté l'avantage sur nous.
On demande le plus souvent conseil quand la résolution est prise, par flatterie ou par vanité, ou encore dans l'espoir d'une sanction.
Si toutes les personnes que vous connaissez se communiquaient entre elles vos lettres, vous seriez mal à l'aise.
On se dit : « Si j'étais malade, que deviendraient mes entreprises? » Mais la maladie détache de tout; on y est délivré de l'ambition et on jouit de cette délivrance.
Le secret de plaire est de n'en point avoir.
On ne plaît aux autres qu'en se dépréciant à leur avantage.
Pour plaire pax son mérite, il faut avoir désespéré la jalousie avant même qu'elle ait pu se former, il faut être né hors concours.
Soupçonner c'est déjà punir.
Soupçonner c'est juger avec son intérêt.
Les bons cœurs ne nous soupçonnent pas, ils craignent pour nous.
11 faut chasser le soupçon pour cela seul qu'il ne peut être bienveillant.
Qu'est-ce que la timidité? Une peur innée de comparaître, qui n'est pas toujours la peur du jugement.
Le monde est si tyrannique qu'on est bien excusable de se défendre.
Dans le monde il est avantageux de paraître passionné, cela justifie l'audace et couvre les échecs; la gravité rend constamment responsable et facilement ridicule.
Règle de l'indépendance envers soi-même : s'habituer à tout sans prendre aucune habitude.
Règle de l'indépendance envers les autres : franchise, discrétion, conscience exacte de ce qu'on vaut.
Point de liberté sans énergie. Cela se vérifie dans les moindres choses. Qui ne sait fâcher personne est esclave de tous. A Paris, il faut autant de force de caractère pour conquérir le temps que pour le bien employer.
A politesse serait excellente si elle ne percevait pas tant d'impôts sur le travail au profit de l'oisiveté.
La pojitesse est à la bonté ce que le culte est à une religion.
La politesse est un échange de monnaie frappée par l'amour-propre à l'effigie du cœur.
Pourquoi la médisance n'est-clle pas considérée comme une impolitesse ? C'en est une à l'égard des absents. On répond qu'il n'y a politesse qu'entre les personnes présentes ; cette remarque donne bien le caractère et la moralité de la politesse.
La politesse est encore une pudeur qui survit à la bienveillance ; c'est la pudeur de l'intérêt, de l'égoïsmc.
La laideur de l'homme sans masque fait pardonner l'hypocrisie. Aussi remarquons-nous que nous jouons toujours un personnage tant soit peu différent de nous-même; la politesse y oblige, comme la pudeur oblige à se voiler. La politesse, en ce sens, est la pudeur de nos imperfections morales, l'hypocrisie est la pudeur du vice.
La politesse consiste à paraître ce qu'on devrait être; aussi une personne naturellement polie est réellement bonne, car elle est aussi bonne qu'elle le paraît. Nous faisons plus de sacrifices à la politesse qu'à la vertu, car nous sacrifions plus facilement à la vanité qu'à la conscience.
J'ai été invité à diner, je dois une visite; c'est très ennuyeux. La politesse et la reconnaissance exigent également que je la fasse; au lieu de la faire par reconnaissance, je la fais par politesse. Pourquoi ne ferais-je pas un effort pour être reconnaissant au lieu d'en faire un pour être poli? Ainsi, quand je pourrais librement bien agir, je préfère mentir par contrainte.
Chez les sots la modestie est la pudeur de l'orgueil, chez l'homme d'esprit elle est la politesse du mérite.
Tout homme peut arriver à être poli, tout homme ne parvient pas aux manières distinguées, car la distinction des manières est une grâce naturelle que l'esprit et le cœur donnent aux gestes. 11 y a la même
différence entre la politesse et la distinction qu'entre un habit et un visage.
Ce qu'il y a de grand dans l'hospitalité et ce qui la distinguera toujours de la politesse, c'est l'hommage qu'on rend à la vertu en respectant d'abord dans un étranger les qualités qu'il peut avoir. Nous accueillons l'humanité dans l'hôte, un homme dans l'ami.
S'offenser d'une impolitesse, c'est se plaindre de n'être pas trompé.
La politesse la plus difficile à pratiquer c'est d'avoir l'air d'écouter.
La politesse est la seule hypocrisie qu'on pardonne, parce qu'elle est réciproque.
Les bons procédés viennent du cœur, les procédés polis peuvent n'en pas venir; ils traduisent la bienveillance qu'on est réduit à feindre.
Politesse : assurance mutuelle contre les inconvénients de la franchise. Le devoir entre indifférents, la science de ce qu'on devrait sentir, l'huile aux portes...
La politesse est l'art de faire sentir par les égards qu'on a ceux qu'on exige. Les gens simples ne sont
donc pas les plus polis, les gens fiers ie sont toujours.
Il faut acquérir Tart de s'isoier poliment; cet art consiste à n'employer que son visage à écouter. On affecte un air de complicité mystérieuse, de doute discret, un air d'assentiment continu ou de doute insoluble qui dispense toujours de répondre. La parole est si chère à ceux qui l'ont qu'elle console de tout, même de n'être pas écoutés.
'âge, qui donne des ridicules, en ôte le sentiment.
Ne plus pouvoir souffrir les portes ouvertes; avoir besoin de soleil; trouver moins de femmes laides et moins de plats bons : signes qu'on vieillit.
Je redoute les gens qui s'ennuient tout seuls; on ne tient pas meilleure compagnie aux autres qu'à soimême. ^
11 est affreux de penser que s'ennuyer c'est se sentir vivre. Les affaires ne nous laissent aucun sentiment de la vie.
L'ennui, c'est se sentir durer sans vivre. L'oisiveté punie par elle-même.
La sottise jugée par elle-même.
Il V a trois paresses : celle du corps qui est la nonchalance; celle de l'esprit qui est la rêverie; celle de la volonté qui est le caprice.
L'homme paresseux est égoïste en dépit d'un bon cœur.
On se fait un mérite d'aimer le travail; or, si le travail est une douleur, il est impossible de l'aimer; et s'il est un plaisir, il n'y a plus de mérite.
Nous prenons souvent pour l'amour du travail l'amour du métier. Le négociant appelle le poète paresseux; il ne s'aperçoit pas que le poète qui fuit les affaires passe des nuits à composer; l'un se plaît dans l'activité commerciale, l'autre dans le mouvement intellectuel, ils n'aiment le travail ni l'un ni l'autre en tant que fatigue, ils ne peuvent s'en passer en tant qu'exercice des facultés humaines. Le paresseux véritable ne trouve aucun plaisir à l'action ; l'action pour lui n'est pas un effet naturel du jeu des organes et des facultés; elle lui coûte un effort; le besoin de travail est exactement comparable à une démangeaison qu'on excite avec une volupté sut generis; la paresse est l'absence de cette démangeaison; les paresseux nous déplaisent parce qu'ils ne nous sont pas utiles, mais les gens actifs ne font qu'obéir a leur nature tout comme les fainéants. En un mot il est aussi pénible aux uns de rester en repos, qu'aux autres d'en sortir. A tout prendre, l'activité chez un sot est une plus triste infirmité que la paresse.
A part les sots, il est bien rare qu'un homme ne s'estime pas son prix quand il ne vaut pas grand'chose.
La gravité d'un sot consiste dans la libre action de la pesanteur sur les molécules de la face. Ce n'est pas môme du sérieux.
Je m'ennuie avec les sots comme ils s'ennuient avec eux-mêmes.
On trouve cet avantage à parler des sots qu'on fait naturellement exception.
L'air d'assentiment ne dupe que les sots.
'esprit doit se faire aimer à la manière du sel : pas trop n'en faut.
Ce que j'envie aux gens d'esprit c'est moins leur esprit, même souvent faible et superficiel, que les avantages qu'ils tirent de sa grâce et de sa facilité. La réflexion fatigue, ils nous en soulagent, ils nous épargnent les définitions, c'est-à-dire le dessin net mais sec de l'objet, pour y substituer une couleur aux contours fondus dans le vague, mais vive et charmante. Je ne puis mieux comparer leurs œuvres qu'à certaines peintures à effet qui font sourire l'anatomiste. Leurs œuvres ne sont ni exactes ni monstrueuses. Les gens d'esprit se retranchent dans le bon sens, voilà le critérium. Le bon sens n'est, à tout prendre, que l'art de ne pas produire de monstres choquants pour les habitudes de l'esprit; le bon sens paraît singulièrement timide, pauvre et
incompétent, quand il s'agit de laisser les proportions vagues pour fixer les démarcations précises des essences.
Le calembour : deux mots chargés de faire de l'esprit tout seuls.
A franchise à brûle-pourpoint étonne plus qu'elle ne se fait aimer.
On puise une force et une indépendance extraordinaire dans la franchise; mais malheureusement la franchise absolue exclut le tact. Celui qui pense tout ce qu'il dit n'est que sincère et il peut user de tact; la sincérité consiste à ne pas mentir. Celui-là seul est franc qui dit tout ce qu'il pense indifféremment. Tant qu'on n'est pas interrogé, on peut se contenter d'être sincère, car on ne dit pas ce qu'on veut, mais quand on est interrogé il faut à la fois penser tout ce qu'on dit et dire tout ce qu'on pense, sous peine de n'être même pas sincère. Dans une réponse en effet, la sincérité ne peut plus se distinguer de la franchise; ne pas tout dire, c'est dissimuler; le silence devient un fard. Tout cela paraît bien subtil, mais le commerce du monde ne l'est pas moins; quand on veut nous extorquer notre opi-
nion, ne croyons-nous pas sauvegarder la vérité tout en gardant le silence? Nous sommes tous condamnés à feindre ou à déplaire. Les modifications que produirait la franchise dans les relations humaines sont incalculables.
La rudesse des hommes francs leur attire la flatterie des hommes faux et elle intimide les hommes sensibles jusqu'à les rendre faux.
Il est bien adroit d'être sincère; en avouant ses défauts on se donne un mérite qui les rachète, une bonne grâce qui les fait tolérer, comme en avouant ses torts on s'inflige une humiliation peu sensible qui expie la faute, honore le coupable et flatte l'offensé.
'orgueil est aussi propre à nous éclairer sur le mérite des autres qu'à nous aveugler sur le nôtre.
L'orgueil ne consiste pas seulement en une estime exagérée de soi-même, mais aussi dans une grande soif de celle des autres. Ce n'est pas un mal de désirer cette estime quand on veut la mériter; mais l'orgueilleux veut le plus souvent l'acheter avec une fausse monnaie, l'ostentation.
Les ambitions qui ont de l'avenir sont celles qui ne transpirent point par la vanité.
Toujours occuper les autres de soi sans leur en jamais parler, voilà l'orgueil dans la perfection.
On distinguera facilement l'orgueil de la grandeur d'âme : le premier ne cherche l'élévation que pour
PENSEES 2fl
surpasser; la seconde cherche l'élévation pour ellemême.
L'envie est le désespoir de l'orgueil, le dépit aussi; mais le dépit implique un aveu d'infériorité, tandis que l'envie n'est que la conscience de l'infériorité. Je définirais donc le dépit : un aveu d'infériorité arraché à l'orgueil; et l'envie : un sentiment d'infériorité dont l'orgueil cherche à se soulager soit en abaissant le mérite afin de s'en rapprocher, soit en l'exaltant outre mesure afin d'éloigner toute comparaison ou de le rendre invraisemblable.
Le dépit : faillite de l'orgueil ; l'envie : orgueil souffrant de la médiocrité.
Le compliment d'un vaniteux n'est qu'un prêt.
Il est un orgueil qui sait ramper.
Quand on est orgueilleux, il faut être sévère pour soi-même, puisqu'on ne peut subir sans chagrin la sévérité des autres, et qu'enfin il n'y a pas de perfection sans sévérité.
Le modeste est dupe des autres. L'orgueilleux est dupe de soi ; le vrai sage ne l'est ni de soi, ni des autres. Il faut avoir la fierté do ce qu'on vaut et l'estime de la valeur des autres.
La modestie est la timidité de l'orgueil.
2f2 PENSÉES
Dès qu'on a conscience de sa modestie, on la perd.
La modestie d'un auteur, c'est la peau mince et tendue d'une outre pleine de vent. Comme un petit coup d'épingle fait crever cela!
Qu'est-ce que la modestie? La vraie c'est le sentiment de la perfection servant de mesure à notre valeur propre; la fausse est une prudence de la vanité, samanière de corrompre les juges.
La modestie plaît surtout aux vaniteux; c'est une adulation par effacement.
On a grand soin d'être modeste pour pouvoir parler un peu de soi.
Si modeste qu'on soit, on veut bien s'aligner, mais non pas disparaître.
La fausse modestie consiste à se mettre sur le même rang que les autres pour mieux montrer qu'on les dépasse.
La vraie modestie consiste à se placer bien juste à son rang de taille, car c'est là qu'on s'efface le mieux : derrière les grands on étonne, on demande justice; derrière les petits on détonne, on se rehausse.
Les formes de la modestie ont parfois une douceur adulatrice qui en fait suspecter la sincérité.
ç- oiR, c'est avoir, dit le poète. — Pauvre fou, répond l'homme positif, ce que j'ai, je peux le vendre et je bénéficie.
La générosité d'un homme se mesure, non pas à ce qu'il donne, mais au prix qu'il y attache; c'est pourquoi les libéralités d'un prodigue ne sont pas méritoires.
C'est reprocher ce qu'on donne que d'exiger un retour. C'est vendre.
Pourquoi payez-vous cher un diamant? Est-ce à cause de son éclat? une goutte d'eau brille autant; est-ce à cause de sa rareté? Une feuille n'a pas sa pareille.
11 faut vivre avec économie, mais selon sa condi-
tion. Ainsi l'économie bien entendue ne paraît jamais; dès qu'on l'aperçoit, c'est la parcimonie.
Le luxe n'est dangereux qu'autant qu'il détruit l'équilibre de la fortune, c'est-à-dire l'égale répartition d'une sage dépense; il devient excessif dès qu'il nous étonne dans une maison que nous connaissons.
La petite économie est une continuelle tyrannie. La grande est un acte de philosophie qui consiste à prendre son rang dans la société sans présomption ni humilité ; elle a une action définitive et ne se fait point sentir dans le détail de la vie qui est en somme le plus sensible de la vie.
Le prodigue est l'esclave de l'argent. En effet, l'amour de posséder asservit l'avare à l'argent, le besoin asservit le prodigue à l'avare : de sorte que le prodigue est aussi esclave de l'or.
La générosité est rarement irréprochable. Si elle mesure ses dons à ses ressources, elle réfléchit, et la réflexion ne vient jamais du cœur. Si elle ne calcule jamais, ellefinit paroffrirplus qu'elle n'a et se liquide aux frais d'autrui. A cet égard la plus aimable générosité n'est malheureusement pas toujours la plus consciencieuse.
Ah! si quand on prête on ne risquait que son argent !
2rr
La délicatesse dans l'aumône est la grâce du bienfait.
La grâce a résolu le délicat problème D'adoucir la misère en sauvant la fierté : Comme un arceau de fieurs entre les cœurs jeté, C'est la grâce du don qui fait sentir qu'on aime.
Ceux qui trouvent du plaisir à donner peuvent aisément se le procurer en prêtant.
Bien des gens cherchent entre la générosité et l'égoïsme un moyen terme qui les dispense de sacrifier sans les obliger à refuser. Dès qu'on n'est pas généreux, on est un peu vil.
L'essence de l'iiomme d'argent est de spéculer sur toute ignorance dans l'égoïsme d'autrui.
Combien l'économie d'un homme de cœur est plus difiicile que celle d'un homme d'argent !
Heuieux qui a le même cœur en prêtant qu'en donnant. S'il perd son argent, il ne perd pas son ami.
Q^u'il faut d'art en prêtant pour éviter d'être odieux !
JfÔ PENSÉES
ES lois d'un peuple expriment ce qu'il prétend être, ses mœurs ce qu'il est.
L'indignation inspire du courage; on ne conçoit pas l'indignation lâche. On ne crée des partis que par l'indignation.
L'indignation est la colère de la justice.
Si un homme nous dit : à vingt ans j'étais pour Spinoza, aujourd'hui je suis pour le Dieu en trois personnes et distinct du monde, nous pourrons lui répondre qu'il a tort, mais en tout cas nous ne cesserons pas de l'estimer. Que si le même homme nous dit : à vingt ans, fidèle aux traditions de ma famille et aux inspirations de mon coeur, je tenais pour le roi, maintenant je tiens pour la république, ou réciproquement j'ai servi les deux principes; nous n'aurons que du mépris pour lui, nous l'appellerons sauteur.
On abuse de la présomption que l'intérêt seul gouverne nos tendances politiques.
Introduisez le désintéressement dans l'économie politique, aussitôt cette science manquera de principes et de lois. Elle présuppose l'égoïsme, mais en instituant la théorie de la richesse, elle a pour fin pratique la suppression de la misère, c'est-à-dire l'idéal même de la générosité.
lEN ne nous déplaît tant que d'être trompé; aussi préférons-nous une arrière vérité à une douce illusion.
* Pourquoi se complaire dans les rêves d'avenir, puisqu'on n'est jamais satisfait d'un présent qui a été l'avenir ?
Il y a souvent même faiblesse à s'entêter qu'à se décourager.
Un grand vice de l'humanité est de faire un but de la récompense. Ainsi la richesse devrait être la récompense, et non le but, du travail; l'estime des autres devrait être la récompense, et non le but, de la conduite. Le ciel devrait être la récompense, et non le but, de la piété. Point de mérite sans désintéressement.
11 y a des gens que les petits accidents mettent hors d'eux-mêmes et que les grands n'abattent pas.
Recourir à l'éloquence, c'est reconnaître le défaut de sa cause.
Les hommes préfèrent la découverte de la vérité à la vérité elle-même, parce qu'ils peuvent tirer gloire de la découverte qu'ils font et non de la vérité qu'ils ne font pas.
Nous avons toujours plus d'occasions à regretter qu'à saisir.
Il n'est donné qu'aux esprits supérieurs d'admirer.
On jouit moins de la bonne santé qu'on ne souffre de la mauvaise. Do plus les jouissances du corps sont limitées, les maux sont indélînis.
Un bon sens impitoyable effarouche les âmes expansives. Un sens élevé toujours empreint d'une extrême indulgence, voilà ce qui enchaîne le cœur.
Il faut toujours être poli quand on refuse, de peur d'avoir l'air plat quand on demande.
La reconnaissance est naturellement d'autant plus vive que le bienfait est plus agréable; mais en remerciant il faut prendre garde de ne pas se montrer plus intéressé que touché.
Pour oser revendiquer le plein exercice de son
26o PENSÉES
droit naturel, il faudrait être parfait, et, si les hommes étaient parfaits, leurs rapports entre eux seraient si faciles qu'ils ne songeraient pas à leurs droits.
Le courage qu'il faut pour se tuer, on l'emploierait à supporter la vie, si le désespoir n'aveuglait.
Les hommes vulgaires ne se tuent pas; ils ne se désespèrent pas; la terre est pleine de ressources pour les âmes communes. La matière de leur bonheur est partout.
La charité est plus facile à pratiquer que la justice.
La renommée exprime l'opinion'de l'humanité sur un homme, et la conscience l'opinion de Dieu sur un homme.
Il suffit d'être faible pour commettre une action honteuse.
La faiblesse est une bonté qui dégénère en injustice.
Le chimiste, le mathématicien, le négociant, le poète, ont respectivement un sujet d'étude, d'intérêt et de rêverie, qui leur sert comme de mètre pour apprécier les choses; le monde pour chacun deux n'a de valeur et de raison d'être que selon sa convenance avec leur petite chimère.
Il faut être indépendant pour avoir du mérite à bien faire, c'est pourquoi l'indépendance est noble. Mais prenons garde de ne pas chercher l'indépendance pour échapper à la nécessité de bien faire.
Certaines complexions maladives accompagnent des âmes fortes.
La joie vive nous rend prodigues parce qu'elle nous rend indifférents à tout autre bien que son objet; mais elle nous donne aussi de la générosité parce qu'elle nous dispose à aimer les hommes.
Le nouveau-né, le marchand, le philosophe, sont également graves, si la gravité n'est qu'une qualité de l'attention, et non point de son objet; mais si la gravité de la pensée se mesure moins à l'effort de l'esprit qu'à la dignité de l'objet, ils ne sont pas tous trois également graves, bien qu'également sérieux. Cette pensée m'a consolé dernièrement en présence d'un homme important.
La vie pour les travailleurs malheureux se réduit à une lutte contre la mort, à souffrir pour se mettre en état de souffrir.
L'industrie et le commerce sont une forme utile de l'égoïsmc; c'est de l'égoïsme utile aux autres; échange de services entre égoïsmes. De là cette peine que les utilitaires ont à les ennoblir.
L'homme profond et l'homme léger sont également distraits : l'un ne s'attache qu'à son idée présente, l'autre ne se fixe à aucune.
Qu'est-ce que la naïveté? — Son essence estdouble; elle présente un côté esthétique et un côté logique. Elle est chez les enfants la grâce des facultés novices, chez l'homrne fait le naturel sauvé de l'éducation.
Ce qui me console des plus ignobles infirmités de notre nature, c'est la pensée que la matière en soi n'a rien d'abject. Les choses qui nous répugnent nous plairaient avec une modification dans nos organes; supprimez les nerfs, rien n'est dégoûtant.
Une même action peut être dictée par la folie ou par la plus haute philosophie.
Aimez votre prochain comme vous-mêmes, mais n'ayez pas d'amour-propre. Conséquence : n'aimez pas votre prochain: aimez votre prochain comme vous vous aimez et non pas comme vous devriez vous aimer.
On accorde la gloire plus volontiers aux morts qu'aux vivants; les morts sont hors concours.
Le génie sort des conventions et voit les choses mêmes.
Je me méfie des penseurs sublimes; j'estime davantage les penseurs profonds; la pensée est plus difficile en profondeur qu'en élévation. (Chateaubriand et Newton.)
11 y a pour chaque âge un bon usage de la vie, mais on ne le connaît qu'après avoir vécu cet âge.
Le voyage : un adieu qui marche.
Le rêveur passe pour n'être pas vivant, mais il n'est qu'absent; il vit en dedans par une concentration si intense de la vie, que plus rien n'en transpire au dehors.
L'habitude est la vitesse acquise de la vie; prendre une habitude, c'est continuer involontairement à vouloir.
Le ridicule est l'arme déloyale de l'habitude contre la nouveauté.
Il y a entre le jeune et l'ivresse une moyenne satisfaction dont ne s'accommodent que les âmes médiocres.
C'est une ivresse d'être mère; c'est une dignité d'être père.
Ce qu'on veut, on est prêt à le faire ; ce qu'on sou-
haite, on attend qu'il arrive; ce qu'on désire, on le préfère, mais on ne peut ni le vouloir ni le souhaiter.
Cherchons une pondération parfaite, l'axe d'or de Musset.
ous devons corriger les enfants par les mêmes moyens que nous emploierions ^ s'ils étaient aussi forts que nous.
L'instruction classique a ce mauvais côté qu'elle perpétue chez les hommes une façon constante et traditionnelle d'envisager le monde ; nous ne le voyons plus qu'à travers les lunettes qu'on nous a officiellement posées sur le nez, et il faut que nous fassions d'incroyables efforts pour voir les choses à l'œil nu par la vue propre de notrCvintelligence. De là vient que nous parlons tous de Dieu avec une égale ineptie, de là vient que l'idée de la guerre ne nous révolte pas, tant on eut soin de nous habituer aux Césars; de là enfin vient que la société se soutient par un aveuglement général. Pour tout ce qui est étranger aux sciences exactes, il faudrait que le maître put se borner à développer le sens de l'élève d'une manière toute abstraite, afin que celui-ci put appliquer à l'exa-
men de l'ordre moral des facultés puissantes, mais libres. Reconnaissons qu'il est impossible d'instruire ainsi.
On ne sait que ce qu'on trouve; bien enseigner, c'est faire découvrir. Intéresser, c'est exciter la curiosité pour la satisfaire, c'est donner des espérances à la curiosité.
La discipline est l'art de conduire la masse, en lui opposant une force imaginaire et la trompant sur la sienne. C'est effectivement la supériorité de l'esprit sur la matière.
La discipline est l'art de tromper le nombre sur sa force.
La force est l'instrument de nos besoins, voilà son utilité; elle est l'égide de la protection, voilà sa beauté,
La force par elle-même ne crée aucun lien entre les âmes, et ne saurait donc fonder aucun ordre moral, c'est-à-dire aucun équilibre social.
Il n'y a de vertus méritoires que les vertus acquises ou éprouvées.
Comme on ne se hait jamais soi-même, il faudrait être vertueux pour acquérir le droit d'être misan-
thrope; et l'homme vertueux plaint plutôt qu'il ne hait les hommes.
Le respect humain est un honteux hommage au vice en même temps qu'une trahison à la vertu. L'hypocrisie est quelquefois le respect humain des vices.
La vertu dans le monde ne fait souvent que désavouer la nature.
Vertu, volupté, deux sœurs de la mort, l'une vous sèvre des jouissances qui font la vie, l'autre vous en dégoûte.
L'enthousiasme nous rend certainement capables des grandes entreprises, mais le froid de l'exécution nous paralyse. Notre résolution vaut mieux que nos actes; or la vertu consiste dans l'action. Il ne manque à l'enthousiasme que la constance pour être la vertu; c'est la vertu moins la constajice. L'enthousiasme est de la vertu improvisée.
Chez les hommes les plus pervers, il y a toujours dans la sensibilité un point où la vertu aurait prise. Celui qui l'a trouve opère facilement la conversion.
Tout ce qui est susceptible d'excès est une source
2ÔO PENSÉES
de mal. Les vertus peuvent être mal entendues, mais elles ne peuvent pas être excessives.
Une marque de force est de ne pas nier la vertu parce qu'on a été trompé, ni le bonheur parce qu'on souffre.
I vous ignorez les noms des buttes, des trous et des fentes qu'il a plu aux géographies de distinguer sur la boulette terrestre, vous trouverez des gens pour hausser les épaules, qui vous soutiendront que la terre a été tirée du néant. Ils ne voient pas dans la science un ensemble de principes éternels, mais une compilation de faits et de mots. Nous avons force pédants de ce calibre-là.
Les ouvrages des demi-savants sont généralement plus difficiles à entendre que ceux des savants accomplis.
Le goût n'est qu'un palliatif à l'ignorance. Il consiste à juger par instinct là où on est incapable de juger par raison. A mesure qu'on pénètre plus avant dans la nature des choses, la compétence du goût perd du terrain au profit de la science.
Un orateur habile peut plaire toujours parce qu'il peut toujours revêtir sa pensée à l'agrément de son auditoire; mais un écrivain sera généralement aimé des uns et haï des autres. Le sublime seul subjugue tout le monde.
Q^ue les écrivains misanthropes sont vaniteux et menteurs ! En publiant leurs œuvres ils font leurs juges et leurs disciples de ces mêmes hommes qu'ils haïssent ou méprisent.
La difficulté à écrire peut donner beaucoup d'originalité au style d'un homme de goût. Que de gens au contraire écrivent avec une plate facilité !
On est souvent surpris de la difficulté qu'éprouvent à s'exprimer certaines gens d'ailleurs très savants. Peut-être est-ce la faute de la langue qui n'est pas toujours aussi claire que la pensée est profonde.
Je ne comprends pas pourquoi l'on craint de répéter deux fois la même expression dans une page quand il est permis d'avoir dans cette page deux fois la même idée. Il y a une raison d'art, mais laquelle ?
Un critique ne devrait pas dire : « voilà un méchant livre » mais plutôt : « je trouve que voilà un méchant livre ». L'auteur serait aussitôt rassuré.
On cède à certains orateurs par un mouvement en
quelque sorte esthétique, mais on sent bien qu'on est dupe.
L'éloquence vraie c'est la logique émue.
L'ambition littéraire est un supplice à l'homme de goût qui ne se sent pas de génie. 11 connaît le beau, il ne peut le créer, de là son désespoir.
Le sort des livres est curieux. Un ouvrage peut être composé par un homme sérieux, par un esprit superficiel ou par un sot; il peut être jugé par un sot, par un homme superficiel, ou par un esprit sérieux. Combinez deux à deux ces divers caractères et vous apprécierez les chances d'une réputation.
En littérature on serait suffisamment original si l'on savait être vrai. L'originalité de bon aloi n'est autre chose que la parfaite sincérité de la plume sous la dictée du cœur. La vérité étant une, le coeur seul est original. En moins de mots, Toriginalité en littérature se définit : la vérité immuable animée par une variété du cœur humain.
On écrit par passion littéraire, mais on publie par vanité. Celui qui prétend publier pour être utile est un mauvais plaisant et je trouve autant de fatuité à se croire utile qu'admirable.
11 est bien difficile de prononcer s'il faut juger
l'homme par sa conduite plutôt que par ses écrits, car si les actes sont dans la conduite, les aspirations sont dans les écrits. Les belles âmes malheureuses peuvent descendre jusque dans la fange. Que d'hommes laids parla vie et beaux par la pensée! Nos écrits nous peignent tels que nous voudrions être, tels que nous devrions être sans le malheur qui déprave.
La plupart des écrits jeunes fourmillent d'idées vieilles; dans les créations de l'esprit, le génie a seul la maturité. Mais où le cœur entre en jeu les novices sont d'emblée les maîtres parce qu'ils sont plus voisins de la nature.
On ne lisait pas les préfaces, on en a fait des avantpropos, puis des avis aux lecteurs. Rien n'a fait. 11 est singulier qu'on veuille plutôt savoir ce que dit un auteur que ce qu'il a voulu dire. Pascal dit expressément qu'une même parole change de sens avec celui qui la prononce. Il est donc très important d'étudier l'esprit de l'auteur avant de le lire.
Dans la vraie comédie, toute péripétie doit avoir une fin plaisante ou malheureuse. Lors donc qu'il s'y rencontre une situation de nature dramatique, on doit la rendre comique. Pour cela il faut que le spectateur connaisse ou devine l'événement pour ne pas être dans l'anxiété du personnage. Il faut que nous soyons indépendants, et comme en dehors de l'action co-
mique pour la trouver telle. Dans le drame au contraire, l'âme du spectateur doit se substituer, pour ainsi dire, à celle du personnage, pour en éprouver toutes les émotions. C'est la part plus ou moins grande que prend le cœur aux incidents qui fait la différence des genres.
La langue est bien impuissante à rendre toute la pensée ! Je prononce des mots qui sont les signes de certaines idées, mais quel est le signe de l'état de ma sensibilité au moment où je parle ? les nuances de la tristesse ou de la joie n'ont pas de noms, et ces sentiments délicats et profonds sont pourtant les canevas où se brodent les idées ; ils en forment comme la lumière et l'ombre. C'est pourquoi il ne faut pas écrire comme l'on parle, car l'écrit n'a pas même la ressource du geste et de l'intonation pour interpréter les sentiments, ressource déjà bien insuffisante; la parole écrite, par conséquent dépouillée de cette mimique du cœur, a besoin d'un mouvement artificiel pour y suppléer. Le secret de cette émotion de la plume s'appelle le style, et de là vient que des gens sans passion, mais habiles, fabriquent des romans qui tirent des larmes.
Les écrivains souffrent la critique de leur idée plus volontiers que celle de leur style. La cause en est simple : on peut soutenir qu'on a raison, mais comment justifier ce qui est mal écrit ? Les opinions sont libres, mais le style n'est pas arbitraire. On transige
avec le bon sens, on peut impunément s'en jouer, mais on ne transige pas avec le goût, il prononce et il faut s'incliner. On transige avec le sens commun, on esquive la logique, mais les décrets du goût sont sans appel. Ajoutez à cela que pour avoir l'esprit faux, encore faut-il en avoir, mais un méchant style est la marque d'une pauvre intelligence. Ce sentiment des écrivains ne prouve donc pas qu'ils fassent plus de cas de la forme que du fond.
Deux pensées détachées ont souvent l'air de se contrarier; une intermédiaire les accorderait.
Quand on sait sa langue, la justesse n'est plus que de la sincérité; la tendance à surfaire la valeur réelle de l'idée par l'étrangeté du mot est le pire défaut, c'est le manque de propriété aggravé d'un mensonge.
Règle pour être simple : entre deux mots choisir le moindre.
La critique est difficile à bien supporter ; il est rare pourtant qu'on ne pressente pas où elle doit frapper. Nos œuvres sont des malades que nous présentons au médecin avec la présomption qu'elles sont saines, ou, ce qui est pis, avec l'espoir de lui dissimuler le mal.
Il faut abandonner son juge dès qu'on le connaît assez pour prévoir toujours où portera sa critique.
Pourquoi en elTet lui soumettrait-on ce qu'on sait d'avance qu'il doit désapprouver?
Notre Aristarque doit être non pas diRerent de nous-même, mais un meilleur nous-même. Différent, Hous le récusons malgré nous et ne pouvons estimer son goût; meilleur, il nous complète au lieu de nous détruire.
Un conseiller qui cherche à nous rendre ce qu'il est au lieu de développer en nous tout ce que nous sommes peut nous perdre.
o,7>^^ A poésie est le soupir du cœur qui dé-
z^K La poésie c'est l'univers mis en musique par le cœur.
H est bien malheureux l'homme qui est né poète et philosophe tout ensemble ; ses plus douces rêveries se changent en douloureuses méditations; il considère les deux faces de toutes choses et pleure ainsi sur le néant de ce qu'il admire. Il esta plaindre aussiceluiqui n'est que philosophe, car il l'est souvent aux dépens du cœur, la source de nos joies. Mais heureux le poète, si l'illusion n'est pas la pire des misères. Restent ces créatures incompréhensibles dont l'indifférence dégoûte. Dieu, mort, immensité, temps éternel, mots pour eux. Ils sont heureux, sans doute, mais à la manière des bêtes et ce bonheur-là fait pitié; je préfère à leur insouciance la noble infortune des autres.
Quand un homme à propos de rien vous dit : a Composez-vous des vers ? » vous lui faites plaisir en lui demandant s'il en fait.
Croyez à la conversion d'un poète qui brûle ses œuvres.
Au milieu d'une méditation il m'arrive parfois d'oublier soudain mon sujet, et il me semble qu'alors je viens de faire une véritable perte dont je suis attristé. J'en conclus que la pensée est une continuelle volupté, si douce qu'elle est plus sensible par son absence que par son action.
Les poètes écrivent pour les poètes comme les géologues pour les géologues; l'éducation est nécessaire en poésie comme en science; celui qui ne l'a point acquise par l'exercice de son goût est incompétent et sa critique est sans portée.
La Fontaine est-il un véritable philosophe dont toutes les vues et tous les efforts tendent à l'instruction de l'humanité? Je ne le crois pas. Je le considère comme un poète très sensible, aimant la poésie pour elle-même, aussi incapable d'une intention malveillante que d'une pensée philanthropique, adoptant un genre conforme à son esprit, et qu'il élargit à son gré, selon les aspirations de sa Muse. Il me paraît avoir écrit deux lignes de moralité au bout de chaque fable.
2yb PENSEES
parce qu'il n'y a pas de fable sans moralité, non qu'il écrivît sans une mûre réflexion, mais il me semble plutôt s'inquiéter de la conduite et des travers des hommes que des leçons qu'on peut en tirer. Pourquoi si peu d'élévation dans cette morale ? Pourquoi s'être attaché aux préceptes vulgaires d'une vie commune et, pour ainsi dire, païenne? Car nous ne voyons pas qu'on cite jamais ses m.aximes comme celles de nos grands penseurs. Je n'en chercherai pas l'explication dans une mauvaise nature d'esprit, car il n'était ni sceptique, ni impie, ainsi que l'ont prouvé les dernières années de sa vie. Mais deux motifs, je crois, peuvent avoir causé cette négligence. Il a peutêtre senti qu'il était plus poète que moraliste, et qu'il ne pouvait prétendre aux deux gloires à la fois, ou bien a-t-il compris que le genre de la fable, pour demeurer dans les formes du simple et du naïf, ne comporte pas la gravité un peu pédantesque du philosophe? Q^uoi qu'il en soit de sa morale, personne mieux que lui n'a réuni sur sa lyre toutes les diverses cordes de la poésie. Voulez-vous être ému, lisez Les deux Pigeons et tout ce qu'il dit ailleurs des charmes de l'amitié; vous reconnaîtrez l'auteur des Nymphes de Vaux, de Philémon et Baucis. Voulez-vous ressentir les transports excités par une mâle et vigoureuse éloquence, lisez Le Paysan du Danube. Si vous préférez retrouver chez lui le charmant conteur, ouvrez son livre au hasard. Enfin, si rien ne vous plaît tarit que toutes ces qualités ensemble, relisez pour la centième fois Le Chêne et le Roseau.
La perfection dans l'art poétique consiste à se servir des mots imposés par le rythme pour exprimer ce qu'on pense. Le rimeur compose sa pensée sur les mots, le vrai poète asservit les mots à sa pensée.
La poésie n'est souvent que l'art d'ajuster des pensées aux mots.
Ce qui est douteux est mauvais, du moins en poésie, car le doute est incompatible avec le charme, il pose un problème à résoudre, quand il s'agit de ravir l'âme. Ce qui est douteux pour nous le sera pour d'autres.
Un poète ne sera jamais trop fruit sec, s'il ne l'est point par paresse.
En littérature, le genre dramatique, tel qu'il a été compris jusqu'ici, est le plus attrayant de tous parce qu'en représentant le caractère et les mœurs, il ne cesse d'occuper les hommes d'eux-mêmes ; il est aussi le plus périlleux pourl'écrivain, car la compétence y est par cela môme plus générale et la moindre erreur y est sensible à tous. Mais il n'est pas le premier genre, parce qu'il n'intéresse les hommes qu'à eux-mêmes. Tout genre littéraire n'est qu'un démembrement de la poésie, qui, depuis Hugo, a pour objet tout, à la seule condition d'émouvoir. La fonction de poète est de prêter la forme à n'importe quoi, la vie à cette forme, la passion à cette vie.
28o PENSÉES
Le poète le plus républicain a beau chanter la justice et la liberté, il ne sert la République que s'il fait de plus beaux vers que les monarchistes; le poète le plus patriote a beau flétrir l'iniquité du vainqueur, célébrer les beaux sentiments vaincus, il ne relève son pays qu'en faisant de plus beaux vers dans sa langue que l'étranger dans la sienne. C'est en tâchant d'exceller dans sa profession que chacun se rend utile à sa patrie, et si les publicistes s'efforçaient de connaître le droit du public comme le poète s'efforce d'approfondir son art pour s'illustrer, le poète n'aurait pas à s'occuper de la politique et le publiciste n'aurait pas à endoctriner le poète ; chacun réussirait où il doit réussir et y sentirait sa force et sa compétence.
Homme, je n'aspire qu'au rôle de roseau penchant, roseau rendu sonore par la tempête, mais roseau qui plie volontiers et sent pour le chêne plus d'admiration que d'envie. J'avoue volontiers aux républicains que s'il n'y avait en France que des hommes de mon caractère, la société y serait impossible. Aussi je ne leur demande que de me tolérer en leur promettant de payer tout ce que je consommerai et de ne pas déshonorer leur compagnie par ma tenue.
RRivÉ à un certain degré de son éducation et d'expérience, l'artiste véritable saitpar- \ i/['\\\i f^'t^'^^"'^ c^ 9^' ^st incontestable dans son ,^^^^^ œuvre; qu'il s'y tienne obstinément et il n'aura plus à consulter ni à redouter la critique.
Un vrai statuaire peut faire un chef-d'œuvre du buste d'un bossu.
La grâce des formes est comme l'esprit de la beauté.
La grâce en général est plus dans le mouvement que dans la forme.
La grâce est la souplesse de la forme. Il suffit d'oublier son corps pour ne plus trouver rien de grand dans l'espace.
Dans la langue véritable de l'amour, il n'y a qu'un sujet, la chose aimée, qu'un attribut, le charme de la chose aimée, c'est pourquoi la musique est le véri-
table et suffisant langage du cœur, et nous sentons par la raison qu'en poésie c'est bien plus le mouvement de la phrase que les mots qui fait la sensibilité.
La musique est révélatrice au plus haut degré, elle exprime un rapport direct, immédiat, entre le cœur et son objet suprême qui se nomme le Ciel.
Le roman ne peut se passer des circonstances d'où naîtront les passions, il doit créer des situations.
La musique supprime les situations pour aller droit aux sentiments, et ainsi, ne mêlant à la vie du cœur rien de la vie des autres facultés, elle acquiert une intensité d'impression qu'aucun art n'atteint.
Dans les romr.ns, comme dans la vie, les événements n'affectent le cœur qu'en traversant l'esprit qui les juge; la musique supprime les faits et la pensée pour ébranler le cœur immédiatement. C'est un prodigieux phénomène aux yeux des psychologues. Il existe donc entre les sensations et les sentiments un rapport bien intime ; les uns éveillent les autres. Du reste cette observation est applicable aux arts plastiques; c'est au fond la question du beau.
Désirer, c'est espérer; ou mieux : qui désire, espère. On ne désire pas ce qu'on sait inaccessible.
L'espoir donne du prix à la plus misérable vie, et
comment perdre tout espoir en plein jour au milieu de ses pareils? Quel boulet que l'espoir! Sans lui les suicides abonderaient.
L'espoir a lu saveur Je la chose espérée
Et l'âme a l' avant-goût d'un ciel tant qu'elle y croit.
L'espérance est une anticipation sur le bonheur désiré.
C'est peine perdue d'apporter des consolations aux douleurs imaginaires; les consolations s'adressent au cœur et le mal est au cerveau.
On ne guérit vraiment un chagrin que par le contraire de sa cause; si une mère a perdu sa fille elle est inconsolable, parce qu'on ne peut la lui rendre. 11 est des douleurs qui ne se paient pas de compensations, tout ce qu'on peut faire c'est d'en distraire le cœur. Les maux du corps sont les seuls qui disparaissent par un traitement indirect.
Il y a des moments de douleur où les condoléances enragent.
Consoler, c'est effacer dans le cœur le sentiment de la peine, sans toutefois en anéantir la cause. On ne dira pas qu'un homme en console un autre en lui rendant l'argent qu'il a perdu; il le consolera en lui enseignant le mépris des richesses. 11 convient même
de distinguer la consolation de la distraction; en amusant la douleur on ne console pas; il faut que les motifs de la consolation proprement dite soient puisés dans le domaine de l'événement malheureux et s'y rapportent ouvertement et directement. Ainsi le rôle de la consolation est bien difficile; elle doit, non pas faire oublier l'événement ni en détruire les fâcheux effets, mais en modifier l'impression dans l'âme par des considérations supérieures, soit en désintéressant le cœur à la manière des Stoïciens, soit en découvrant des compensations dans le fait même ou ailleurs. Le temps console mais d'une tout autre façon; il serait plus exact de dire qu'il nous change. La consolation par le temps n'est qu'une paralysie de la mémoire sous le flux des émotions nouvelles; on n'en doit pas accuser le cœur, il n'est pas solidaire du souvenir.
PENSÉES iSf
/i^v I l'on savait seulement de quelle manière '^ f on doit mourir, on ne ferait que penser V wçA\ j) à la mort. Il est mystérieux que le doute â^C*^:^^ en ce point nous tranquillise, pendant qu'il nous torture en tout autre. Peut-être aussi ne craint-on pas la mort parce que le temps se compose d'une suite d'instants infiniment courts, pendant lesquels on est sûr de la vie.
Il n'est pas de l'homme de penser à la mort, car il ne peut fixer son esprit sur cet objet; et les philosophes les plus profonds ne raisonnent pas sur leur propre impression, qui serait si forte qu'ils n'auraient plus la vanité d'en parler.
Pourquoi est-il consolant de savoir que la mort est commune à tous?
Un mal devient-il moins cruel de ce qu'il est uni-
versei? Oui, car ce qui est universel appartient à l'essence et partant ne saurait être un mal.
Si tous les hommes meurent, c'est qu'il est dans les lois de la nature de mourir; donc mourir est un bien pour moi, le bien étant précisément la conformité de mon sort à ma nature. Marc-Aurèle le sentait.
Les philosophes et les prédicateurs ont beau faire, leurs discours les plus forts ne font pas vraiment craindre la mort; on ne la craint que présente et visible; elle n'effraie que par ses propres menaces.
La vie, la mort; et le divin sommeil naquit de ce baiser.
La mort, tant qu'on a la vie devant soi, c'est de la spéculation philosophique. Maintenant, le trou est creusé; il faut y descendre : qu'est-ce qu'il y a dans le fond?
'instinct pousse, le sens moral indique.
Je ne connais pas la destinée de mon âme, mais je sais nettement ce qui est contraire à cette destinée. Le mal n'est qu'à éviter, il se présente sans qu'on le cherche, mais quelle est la conduite véritablement bonne? Faire le bien, c'est entreprendre; mais il y a tant de voies diverses!
Qu'est-ce que punir? C'est se venger, car en quoi la douleur peut-elle amender? C'est pour la société se défendre par la menace. En tout cas la morale n'a rien à faire dans la doctrine du châtiment. Ne vous vengez pas, dites au malfaiteur : « Je te défie d'être heureux. »
Quand le mal a passé dans les mœurs, il perd son caractère honteux, déshonorant, et la conscience n'en éprouve plus qu'un malaise presque insensible auquel
elle s'habitue ; c'est pourquoi il y a si peu de gens capables de raisonner sainement sur la morale. Les hommes relâchés se donnent des airs de tolérance, ce qui leur est facile, car la tolérance ou l'indulgence est plus voisine, en morale, du relâchement que de la vertu.
Fuyons les choses qui n'ont que de l'attrait.
A mesure qu'on se sent plus libre on aspire à plus de liberté.
Quelque chose en moi veut que je dorme, et je dors, ainsi je tombe pour moi dans un état analogue à la mort, par une action secrète irrésistible. Pauvre liberté! avec quelle soumission tu subis cette servitude, avec quelle énergie tu te refuses aux injonctions du despotisme! Tu te consoles en appelant l'un de tes tyrans la Nature, et l'autre Tibère. Et tu as raison, la Nature dispose de toi et de Tibère; en la subissant tu cèdes à la sagesse, car la sagesse se définit par la nature. Oui, il y a en nous une foi dans un être souverain dont les ordres promulgués impérieusement par la conscience morale ou les besoins naturels ne nous obligent qu'au bonheur; nous le sentons et notre volonté s'incline, moins esclave que complice.
Q uelque partisan que je sois du progrès, j'avoue que je ne conçois guère la perfectibilité indéfinie des Saint-Simoniens comme une loi. En effet, cette loi n'étant pas purement morale et éternelle, mais ayant
sa réalisation dans le temps par des faits, il faut la reconnaître fatale. L'humanité suivra donc nécessairement cette voie et pas une autre; or il est impossible de faire concourir à un but des volontés particulières sans exercer sur elles une certaine pression; la liberté me paraît donc un peu compromise. Si l'homme se perfectionne, il ne le doit pas à une loi. J'ajouterai que l'humanité entière n'en a pas le mérite par chacun de ses membres, cette gloire revient à certains grands esprits qui ont imprime l'élan vers le Bien.
La corruption des mœurs a gagné le langage. Quand un tyran dit : « Je veux que tu fasses telle chose » il devrait dire : « je désire », car l'action d'un homme ne peut être déterminée par la volonté d'un autre, et le désir commence où finit le domaine de l'action; on désire dès qu'on ne peut plus vouloir ou dès que la volonté est sujette à obstacle. Un ordre n'est que l'intimation d'un désir; celui qui le reçoit tient l'anneau qui transmet la volonté de son maître à la sienne ; il peut rompre la chaîne et ainsi le maître ne fait que désirer et le désir est un a.veu d'impuissance d'un tyran. De même le mot puissance est impropre appliqué aux princes, la puissance en réalité est incompatible avec la possibilité d'un obstacle. Vous ne direz pas : ce Je peux traverser cette rivière », si vous n'êtes pas sûr de la solidité du pont, ou si vous le dites, ce sera dans le sens de « il peut se faire que je traverse le pont ». Aussi à cause de la volonté de son peuple, le tyran n'a pas la puissance, mais la chance de pou-
voir. Enfin les philosophes appellent liberté la faculté de vouloir, faculté à laquelle les tyrans ne sauraient attenter, se réservant d'enchaîner l'autre liberté qui est la faculté d'agir.
La souplesse qu'un homme a dans les jambes, un autre l'a dans l'esprit; c'est la même qualité à deux substances différentes ; toutefois nous l'apprécions davantage dans l'une que dans l'autre; il semble que par sa nature l'âme honore les qualités qu'elle possède et leur donne un mérite que la matière ne saurait leur attacher. Cela est injuste au fond ; mais le mérite est engendré par la liberté, et l'âme est libre et cette vertu rejaillit sur toutes ses qualités comme l'éclat d'un grand nom sur une famille. L'âme tout entière est anoblie par la volonté, comme cette famille entière par son chef.
,^^- I la croyance avait toujours été que "i l'homme n'est pas libre, on eût regardé [) comme la plus belle découverte celle de ^ sa liberté.
L'homme le plus savant n'est pas celui qui connaît le plus de vérités, c'est celui qui connaît les meilleures.
On ne peut pas être sceptique, car pour l'être il faut avoir au moins une opinion, celle que rien n'est certain, et toute opinion se fonde sur une base qu'on croit vraie.
Trouver la vérité, c'est constater; mais l'appliquer, c'est créer. Voilà pourquoi la philosophie nous rapproche moins de Dieu que la vertu.
Une pensée profonde est une conséquence dont on
laisse deviner les principes; on ne la comprend donc rarement que parce qu'on connaît peu les principes des vérités.
En philosophie, il faut souvent réfléchir longtemps pour conclure à des apparences de naïveté.
La création prouve un Dieu et semble incompatible avec lui.
Dieu, c'est ce qui me manque pour le comprendre.
Comme les choses du cœur ne s'expliquent pas, les gens sensibles sont toujours inférieurs dans les discussions philosophiques.
La charité chrétienne est la plus poétique des vertus; c'est l'amour appliqué avec un entier désintéressement. Et le ciel?
Nous croyons vivre, mais en réalité nous ne faisons que travailler à ne pas mourir. La conduite du commun des hommes paraît moins irrationnelle à mesure qu'on lit plus de philosophes.
Soutenez le pour et le contre dans une question de métaphysique, vous serez toujours appuyé de l'autorité d'un grand philosophe; cela est consolant pour les sots.
Quelle est la véritable étendue d'un même laps de temps qui a paru long aux uns et court aux autres?
Pascal et tant d'autres, morts dans la force de leur génie! Quel mépris la nature fait de son œuvre! Les lois fatales dévorent insolemment les plus beaux produits de l'activité libre; je veux dire les connaissances acquises par la volonté d'un homme de génie.
Il y a trois points dans une discussion philosophique : parler, s'entendre, s'accorder (convenir). De là trois règles toujours violées : 1° Bien savoir ce qu'on dit; 2" S'écouter et définir; 3" Bannir l'amourpropre.
La recherche de la vérité, après la débâcle de toutes les illusions, suffit pour nous attacher fortement à la vie.
La littérature est plus riche en fleurs qu'en fruits; la science au contraire. Quant à la philosophie, la récolte y est misérable faute de fonds; elle nourrit son monde de falsifications impudentes. La vraie philosophie consiste à n'être dupe d'aucune opinion, pas même du scepticisme.
Pourquoi Descartes ne veut-il pas que l'homme puise en lui-même l'idée de l'infini? En effet, par cela seul qu'il a des bornes, il peut imaginer ce qui n'en a pas. Une preuve qu'il peut de sa propre nature tirer
l'idée de l'infini, c'est qu'il ne fait en vérité qu'en concevoir l'existence, sans en comprendre l'étendue. Et cette intelligence imparfaite de l'infini prouve assez
qu'il la tient de lui-même.
Les philosophes semblent considérer l'esprit comme un vase d'une certaine capacité, et d'après l'axiome que le contenant doit être plus grand que le contenu, ils disent que l'entendement fini de l'homme ne peut embrasser l'infini. C'est une idée brillante, mais évidemment cette espèce d'antithèse ne peut plus avoir force de raisonnement. Toutefois, il est vrai que l'infini nous dépasse; nous ne pouvons pas nous en former l'idée dans l'esprit. Nous arrivons, je crois, à la notion de l'infini par la suppression des limites du fini.
Les philosophes emploient souvent, relativement à Dieu, le mot infini, quand il est parfaitement inutile de s'en servir. Ainsi, être infiniment juste, c'est simplement être juste; car quelle excellence pouvez-vous accorder à l'être infiniment juste sur l'être juste, puisque dans les mêmes circonstances il faudra nécessairement qu'ils agissent de même. Il n'y a point là de degré. Une balance est juste ou elle ne l'est pas, mais je ne conçois pas qu'elle puisse l'être infiniment.
Je considère la sensibilité comme la première source de nos erreurs en matière de philosophie, où il s'agit de notre origine et de nos destinées. Quel philosophe
n'a d'abord tenté de poursuivre la vérité par la lumière naturelle en ne soumettant sa foi qu'à l'évidence? Mais il n'est pas possible de ne rien aimer, de ne rien admirer, de secouer tous les vieux préjugés des yeux et des oreilles, et tôt ou tard il faut pencher d'un côté plus par goût que par raison. Il est si difficile de faire un choix sans que le cœur s'en mêle! Que de complaisances nous avons pour nos hypothèses, que de faits nous y rattachons en dépit d'une évidente contrariété! Nous forçons pour ainsi dire l'entrée. Ainsi nous laissons insensiblement échapper le fil unique et délié qui mène à la vérité, nous errons à l'aventure, nous sommes perdus.
L'homme religieux dit qu'il croit sans croire; le sceptique dit qu'il doute sans douter. Ils ont de commun qu'ils nient l'évidence, phénomène fatal de l'esprit.
Le scepticisme réfuté, il est incontestable que l'homme connaît la vérité par quelques points, les axiomes; et si l'on appelait seulement raison la faculté de constater les axiomes, chacun reconnaîtrait cette infaillible vue. Mais il faut encore attribuer à la raison la conduite du raisonnement, et l'on doit encore admettre que les inductions et les déductions bien faites conduisent à la vérité. Ainsi la raison, c'est-à-dire la faculté de connaître la vérité par les axiomes et de la poursuivre par le raisonnement, est essentiellement infaillible. Là repose la divinité de
l'homme. Mais on paraît oublier, et c'est la cause d'interminables disputes, que la raison ainsi envisagée en elle-même, abstraction faite des autres facultés de l'âme, est considérée comme une puissance indépendante, ne relevant que d'elle seule et ne recevant aucune influence. Or, voilà l'erreur. La sensibilité agit sur l'entendement, c'est elle qui engendre la précipitation, l'invincible tendance à forcer la vérité en faveur d'une hypothèse, et mille passions qui troublent, déroutent et faussent la raison. Si donc vous appelez raison la faculté que j'ai définie, soumise à ces dernières conditions d'erreur, ne dites plus qu'elle est infaillible, mais avouez que l'homme fait mauvais usage d'un instrument parfait.
La conception de l'homme est bornée, pourtant il sait que l'infini existe; ses travaux sont pleins d'erreurs, pourtant il sait que la raison par elle-même est infaillible. Quelle misère!
Nous devons appeler impulsion de la nature tout ce qui nous sollicite à agir. En effet, les motifs de nos actes sont le devoir, le droit, le besoin, l'intérêt, la passion. La raison délibère, mais les motifs s'offrent fatalement, c'est-à-dire naturellement à la discussion. Je ne me suis pas fait mes besoins, mes goûts, mes qualités, mes vices, je tiens tout de la nature, mais je peux lutter contre son influence. C'est la nature qui me pousse à la vengeance et en même temps m'en détourne. Elle ne me dit pas que je fais toujours bien
de la suivre. Il est donc impossible de vivre conformément à la nature.
Il n'est pas inutile de rechercher la juste valeur de ce mot ; hasard, qu'on jette au travers de tous les discours. Nous disons qu'un événement est l'effet du hasard quand il n'a pas sa cause efficiente dans la volonté, bien que la volonté en soit nécessairement la cause première, car rien n'est mù que par la suite d'une décision intelligente. Deux hommes sortent librement de chez eux, mais ils se rencontrent sans l'avoir voulu ; de cette rencontre pourra résulter une catastrophe à remuer le monde; l'occasion ou le hasard l'aura, dit-on, causée. Cela est vrai et désolant, car nous voyons là une étrange misère. L'homme est libre et mille événements arrivent dont pourtant il ne peut se prendre qu'à lui seul. Ce qu'il y a de faux dans l'opinion qu'on se fait vulgairement du hasard, c'est qu'on lui prête une sorte d'existence réelle, puisqu'on a été jusqu'à en faire un dieu. Le hasard n'existe que par l'action antérieure de la liberté. Supprimez l'activité de l'être int^elligent et le hasard n'est plus. C'est un rapprochement qui suppose au moins deux termes antérieurs et qui par conséquent ne saurait être dieu. Cet argument est fort contre les athées.
Qu'aurait pensé Spinoza si on lui eût dit que son système était sorti de son cerveau d'une façon nécessaire, comme il ressort de la nature du triangle que
la somme de ses deux angles est égale à deux angles droits? N'aurait-il pas objecté ses maux de tête?
Si Dieu est bon comme on l'entend communément, il ne doit pas y avoir un seul instant de la durée éternelle où l'homme ait pu être malheureux; le système des compensations des douleurs par le ciel est absurde, car dans l'hypothèse de l'infinie bonté, le ciel étant nécessaire à tous les moments de la durée, il reste à justifier les moments douloureux.
L'âme est immense, merveilleuse, considérée dans son imagination, sa mémoire, son activité intellectuelle et volitive, sa sensibilité; l'habitude et je ne sais quelle préoccupation nous rendent cette richesse indifférente et nous font négliger de la peser et d'en jouir.
La philosophie consiste moins à croire qu'à ne pas se tromper en croyant. Or qui peut savoir s'il ne se trompe pas en croyant, puisque la conviction même exclut à nos yeux la possibilité de l'erreur; les sceptiques triomphent ici; ils ne sont dupes ni d'euxmêmes ni des autres. Je trouve dans le scepticisme sincère une véritable grandeur; j'y vois une protestation superbe de la dignité contre la vanité; quelque chose de supérieur à la raison même, qui est si haute, résiste à ses injonctions et semble lui dire : « tu peux errer, je ne te suivrai pas ». Mais ce quelque chose qui se défend contre une certitude grossière et capri-
cieuse, c'est le fond, la substance de l'homme, et cette négation l'affirme et la pose dans la réalité mieux que toute raison. Il me semble que ce génie maître est le cœur.
Le monde est comme un cercle tournant sur luimême; on ne sait quel est le point où le mouvement commence; une connexité parfaite rend toutes les activités servantes et maîtresses les unes des autres; tout commande, tout cède; mais en considérant le système entier, on est bien certain qu'il est mis en train; il n'y a qu'une chose inconnue, la place du moteur, Il est ici, là ou partout, mais qu'importe? 11 y a un moteur, il existe un être libre, c'est l'essentiel. Que cet être soit tout ou partie, qu'importe encore? Question d'étendue, non de nature.
Il y a deux découragements : l'un consiste à renoncer à la tâche parce qu'on se sent, à tort ou à raison, trop faible pour la mener à fin; l'autre consiste à v renoncer parce qu'elle n'est pas payée. Je trouve que la vie ne vaut pas qu'on vivç, mais je vivrais avec courage si le bonheur était au bout. A quoi bon? résume à peu près ma philosophie pratique. J'ai le mal de mer, qu'on me jette à l'eau.
Le remords n'est-il pas le regret de la liberté sacrifiée au vice ?
La vérité étant une et la raison ne nous trompant
jamais, il n'y aurait aucun motif pour que les hommes différassent d'opinions, si les passions n'inclinaient pas leur manière de voir. Tâchons donc de déraciner notre sens des intérêts personnels et des préjugés afin de le rendre accessible à la vérité.
Jeté comme par hasard sur un coin de terre, je me demande ce que j'y suis venu faire. A ma naissance, une société, une patrie m'a reçu dans ses bras et tant bien que mal a soutenu mon existence à la condition que je la paierai de travail ou d'argent. Les hommes ne m'ont pas dit : « Veux-tu être des nôtres? » Us m'ont soumis à leurs lois. Je n'ai point été invité mais contraint. Toutes ces obligations sont-elles justes ou non? Ai-je suivi en ce monde la voie naturelle? ou sinon, laquelle devais-je prendre? Voilà les graves questions que je me propose d'examiner. Évidemment ma destinée dépend de la nature bonne ou mauvaise de mon Créateur. C'est donc cette nature qu'il importe avant tout d'étudier. J'ai admis qu'il a dévoilé à l'homme certains principes, les axiomes; cela est un bienfait.
Hors de l'infini, rien n'est grand, et lorsque nous mesurons les hommes et le reste, nous ne faisons qu'une comparaison de petites choses entre elles. Et cependant rien n'est petit qui ne soit infiniment distinct du néant.
La peur qui me prend devant l'espace infini est ob-
jective, très objective. Il y a là-bas du terrible. Lequel est folie, d'en douter ou d'y croire ?
Le malheur de l'homme est d'aimer la vérité et d'être oblige de l'attendre.
On estimerait bien davantage les livres philosophiques si on songeait qu'il s'y trouve au moins une pensée à chaque page.
L'âme est tranquille quand le cœur est satisfait, c'est pourquoi toute croyance est bonne, vraie ou fausse, mais il en faut une.
Les propriétés nécessaires de la substance sont ses manières d'être; les accessoires ses manières d'agir.
Pourquoi la matière ne serait-elle pas éternelle, et pourquoi craindrait-on par là de l'assimiler à Dieu, comme si un avantage pour ainsi dire passif, inerte et matériel donnait quelque supériorité morale?
Le discernement du juste et de l'injuste est loin d'être aussi parfait chez nous que celui du vrai et du faux.
On peut raisonner juste selon ses vues et se tromper parce qu'on ne voit pas tout. En effet, les conséquences peuvent être légitimement déduites, les principes étant faux, à cause do l'aveuglement sur des
considérations qui les eussent modifiés. On peut se tromper avec un raisonnement juste.
Une de nos misères est de ne rien concevoir hors de l'espace; et ainsi nous ne savons où placer le milieu des esprits. Rien de substantiel qui se manifeste dans l'espace n'est sans étendue.
L'homme ne peut tout savoir et ne connaît pas les bornes de ce qu'il peut savoir. On a dit que l'homme était une intelligence servie par des organes. Ne devrait-on pas dire qu'il est une âme embarrassée d'un corps ?
La douleur a de certains moyens de se faire prendre au sérieux qui déconcertent toute philosophie.
On vit par la pensée et l'on pense au hasard.
Les mots cœur, âme et Die:', sont devenus essentiels au langage de la poésie.
La philosophie est moins propre à faire mépriser la vie que ne le sont les excès de la volupté sans amour.
Il y a deux moi dont l'un est souvent meilleur, souvent pire que l'autre.
l'hNSÉES 303
La conscience est comme la présence d'un autre en nous. Qu'est-ce qui réclame ainsi contre l'intérêt personnel ? N'admettez nul dualisme dans le moi, il n'y a plus de conscience.
Ainsi tu mourras : celui qui t'a faite si belle est donc bien certain de pouvoir te refaire?
Malheureux, l'homme a senti le besoin de prier Dieu ; heureux, il n'eût jamais senti celui de le remercier.
Si l'on entend par la prière la demande faite à Dieu de modifier Tordre universel en notre faveur, rien n'est plus absurde; inais si la prière n'est qu'une élévation et se borne à chercher par la pensée et par le cœur comment l'ordre doit s'accomplir dans les circonstances oii nous nous trouvons, elle est admirable; elle est alors une communion volontaire de l'intelligence avec la loi.
La séparation semble être, dans l'univers entier, la condition de l'activité. L'activité est d'autant plus énergique que la séparation est plus près de cesser, mais dès qu'il n'y a plus séparation, il y a repos, satisfaction, satiété, inertie, l'activité cesse de s'exercer. Cela est vrai de la pesanteur, des forces physiques, des forces chimiques, de l'amour et de toute l'activité humaine.
Deux ou plusieurs éléments sont nécessaires les uns aux autres, ils se cherchent et ne sont actifs que par cette inquiète recherche, par le besoin, puis ils se rencontrent et s'atteignent et ils n'agissent plus.
Comme il se peut que les sentiments apportent quelque vérité, touchant le monde extérieur, au même titre que les sensations, il faut toujours penser la main sur le cœur.
Un homme qui bâtit des hypothèses sur la nature de Dieu avec les seuls moyens de connaissance que nous possédons, ressemble à un enfant qui bâtit une petite église avec le sable du jardin; elle s'écroule, il recommence toujours.
La métaphysique est une chose à la fois spéculative et émotionnelle.
La méthode consiste, en toute science, à prendre l'écheveau de l'inconnu par le bon bout. Ceux qui ne l'ont pas cherchent, taillent en plein fil et n'ont que des fragments sans continuité. Les bons esprits ne se contredisent pas entre eux dans leurs recherches, bien qu'ils aient pensé sans méthode, parce que la vérité est une, mais ils ne se rejoignent jamais. On reconnaît qu'une étude est parvenue à l'état de science quand elle est susceptible d'être continuée par les générations à venir; on se passe le fil sans rupture.
L'homme ne peut connaître des choses que ce qu'elles ont d'humain. Dans la série des êtres chacun implique dans son essence les essences de tous ceux qui le précèdent, et il ne peut connaître qu'eux.
Celui qui saura concilier Vlmitation de Jésus-Christ et VÈthique de Spinoza possédera la vérité religieuse.
La Nature a placé l'homme entre mille maux affreux dans une prison dont les portes sont ouvertes. Libre à lui de se tuer. Mais elle a imaginé cette cruauté de le faire lâche afin qu'il n'osât pas en sortir.
Un homme qui se demanderait à lui-même : est-ce que je vis? passerait pour fou; celui qui se demande : est-ce que je suis ? s'appelle un philosophe. C'est que la première question heurte le bon sens et que la seconde ne le rencontre même pas. Le sens commun est humble; quand la métaphysique passe, il se range. Elle en abuse un peu.
En pliilosophie comme dans toutes les sciences qui ne sont pas purement déductives ou purement expérimentales, on a toujours à craindre de n'affirmer que par l'ignorance des raisons de douter.
L'homme a un pied sur la terre, et de l'autre il cher-
3o6 PENSÉES
che en tâtonnant l'échelon supérieur situé dans l'infini. C'est ce qu'on appelle aspirer.
Toutes les démarches de l'esprit humain n'aboutissent qu'à découvrir des rapports. Le génie est l'intuition des rapports lointains.
Les philosophes ne s'entendent guère entre eux, mais ils s'entendent moins encore qu'ils ne le croient. Grâce à la pauvreté de la langue, les mêmes mots répondent à des idées diverses; ils croient, toutefois, sous les mêmes mots, avoir échangé entre eux les mêmes idées. De là vient qu'on ne peut ni abolir la philosophie, parce qu'on espère convenir sur les principes, ni la faire avancer, parce que les pwncipes sont toujours divergents sous des expressions en apparence concordantes.
N'est-il pas étrange que le langage soit plein de mots désignant des choses dont la nature demeure profondément inconnue? La foule dit : cela est bien, cela est beau; elle sait ce qu'elle dit, le philosophe l'ignore. Les mots bien et beau peuvent être inventés, ils sont conventionnels, les objets qu'ils expriment ne le sont pas. Quelle science en a donc la foule? Elle n'en a point la science, elle en a le sentiment; supprimez la sensibilité, il n'y a plus à ses \ eux ni bien, ni beau.
Sentir et obéir, c'est toute la vie du vulgaire; le rai-
sonnement est un mouvement fatal de son intelligence, il n'en connaît, ni n'en cherche la loi : cela est, dit-il, donc... Le sens du mot dovc est net pour lui encore qu'irréfléchi. Il a fallu le génie d'Aristote pour expliquer ce mot qui circule dans toutes les bouches. Ne confondons pas l'attention avec la réflexion ; le vulgaire est capable d'attention, non de réflexion; un mathématicien, un savant raisonnera très attentivement, très fructueusement, il n'aura pas réfléchi, il ne sera pas regardé raisonnant, car la réflexion dans sa véritable acception est le retour de la pensée sur sa propre fonction. La réflexion ainsi entendue n'est pas une condition de la vie, ni du progrès de la science, de l'industrie et des arts ; la réflexion est un état violent, un effort surnaturel, presque toujours stérile ; elle outrepasse la mission de la conscience qui est de constater les phénomènes intimes pour les révéler au sujet, mais qui n'est point de les analyser; quand l'iiomme tourne vers sa propre essence l'attention qu'il appliquait au monde extérieur, il réfléchit, mais il entreprend une étude à laquelle sa condition ne l'invitait pas, parce qu'une pareille étude ne peut rien pour l'amélioration de la vie terrestre si militante et si positive. Aussi est-il permis de croire (et l'expérience justifie trop cette assertion) que la nature a doué l'homme de facultés dont l'exercice normal n'est point subordonné à la connaissance qu'il peut acquérir de leur constitution et de leurs lois. L'homme n'est pas tout ce qu'il croit être. Donnez à ce principe végétal la conscience et la jouis-
sance de son développement en l'y faisant coopérer par une locomotion instinctive, vous avez l'animal; donnez à l'animal l'instinct social qui implique le don de la parole avec des besoins dont la satisfaction nécessite plus de choix, vous avez l'homme.
;S^te.
'V/» ^l^jtJ
^^t^c^o^ fe^ ^^Sx^^^ y?*^^- V-<u«^-^ u^<^c^-y
6^<f/f^yi J^Oi^'e,.,^y/-S^''y'<>K^ ^ e^^^.'V ^ â^