‹ Journal (volume 2)Chapitre 9 sur 163 · INTRODUCTION. XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XV

politiques une connaissance qui ne dépasse guère la surface et qui est bornée souvent à ce qu'on en pouvait apprendre à Paris. Avec cela, chose singulière, des renseignements précis sur tous les mouvements du roi et, ce qui s'explique plus aisément, sur les faits et gestes du monde de l'Hôtel de Ville, du Palais et du Châtelet, comme sur les faits divers de la capitale. Rien de suspect dans tout cela ni qui ressemble à ce qu'on appellerait aujourd'hui un livre « démarqué. »

En fait, personne ne soupçonnait la Chronique de ne pas être une œuvre de bonne foi, lorsqu'un des érudits les plus sagaces du dernier siècle, l'abbé Lebeuf, étudiant en 1745 la compilation publiée par Vérard vers 1503 sous le titre de Chronique Martinienne, s'avisa que le rédacteur de la Scandaleuse n'était qu'un vulgaire plagiaire qui s'était approprié le texte de la continuation des Chroniques de Saint- Denis, en se bornant à y ajouter un préambule de sa façon et quelques « racontars » parisiens assez dénués d'intérêt. Donc, pour le fond, la Chronique dite Scandaleuse serait l'œuvre de l'historiographe officiel du règne de Louis XI et n'aurait d'autre valeur que celle que possède la copie légèrement dénaturée d'une œuvre disparue*.

Sur l'autorité de Lebeuf, l'abbé Lenglet, qui a réimprimé la Chronique en tête de ses Preuves de Commynes, prit soin d'avertir le lecteur, dans la préface du tome P'' des Mémoires, que la Chronique « à laquelle on a donné mal à propos dans les imprimés l'épithète de Scandaleuse » n'est pas l'ouvrage d'un seul homme, mais « un détachement de la Chronique qui fut compilée successivement par divers auteurs sous le titre de Chronique de Saint-Denis.

1. Après la mort du chroniqueur Jean Castel, Louis XI se fit apporter à Gléry ce qui était rédigé de la chronique de son règne. Qu'en fit-il ? On l'ignore.

xvj INTRODUCTION.

Un siècle plus tard, Jules Quicherat, adoptant sans réserve l'opinion émise par l'abbé Lebeuf, excommuniait à son tour la malheureuse Chronique, qui, suivant son expression, n'avait de scandaleux que le sans-gêne avec lequel son rédacteur avait pillé l'œuvre d'autrui. La Chronique était une copie de la Chronique officielle de Louis XI, non pas, comme l'avait cru Lebeuf, de celle rédigée par Jean Castel, abbé de Saint-Maur, car Jean Castel n'aurait laissé que des notes, mais une simple copie de la relation composée sur ces notes par un moine de Saint-Denis, Mathieu Lebrun, qui, succédant à Castel en 1476, ne prit pas la peine de classer correctement les papiers laissés par son prédécesseur, et commit au moins une « bévue » chronologique si forte qu'elle suffit à marquer le peu de valeur historique de l'œuvre tout entière. Nous n'insisterions pas sur la preuve soi-disant décisive apportée par Quicherat contre l'autorité de la Chronique qu'il attribue à Lebrun et, par conséquent, contre celle de la Scandaleuse, s'il ne s'agissait pas d'opposer à sa thèse une opinion toute contraire, mais à l'accusateur incombe la preuve; si cette preuve fait défaut, l'accusation doit tomber d'elle-même, et notre Chronique, quelle que soit son origine, ne mérite pas le dédain dont on l'a accablée.

Donc, voici ce que narre la Chronique : Le samedi matin 14 mars 1472 (v. st.), Louis XI partit du Plessis-lès-Tours, « à privée compaignie, » pour s'en aller à Bordeaux et à Bayonne, et, afin de ne point être suivi, il fit tenir toutes les portes de Tours fermées jusqu'à dix heures, rompit un pont par où il avait passé et donna ordre à M. de Gaucourt, capitaine des gentilshommes de sa maison, de demeurer en arrière afin de veiller à ce que personne n'allât après lui*.

i. Ci-après, à la date.

INTRODUCTION. Xvîj

— Le fait est curieux, mais voici que M. Quicherat découvre qu'il s'est passé, non pas au mois de mars 1473, mais au mois de mars de l'année 1462, car 1° Ghastellain le conte à cette dernière date, 2" le recueil des ordonnances (t. XVII) indique que Louis XI tenait conseil à Tours le 29 mars et qu'il passa tout le mois suivant entre Tours et Poitiers.

Sur le premier point la réponse est aisée. De ce que Louis XI prit incognito la route du Midi en 1462, « habillé de gros drap gris, rudement, en manière de pèlerin, une grosse rude paternostre pendue au col*, » s'ensuit-il qu'en 1472 il ne recommença pas l'excursion en de pareilles conditions? On sait de reste qu'à diverses reprises, pour échapper aux fâcheux ou pour mieux garder le secret d'une expédition dont l'objet était politique, le roi Louis dissimula ses allées et venues, et cela pendant plusieurs jours. L'autre argument, tiré delà date fournie par des ordonnances incontestées, serait irréfutable s'il n'était notoire que l'indication, au bas d'un document de ce genre, du lieu où il a été rédigé indique que le Conseil et la chancellerie royale séjournaient en cet endroit à telle date, mais n'entraîne pas forcément la présence du roi en personne. Or, l'Itinéraire de Louis XP nous montre ce prince en route pour le Midi dès la moitié du mois de mars 1473. Sa présence est signalée à Bordeaux le 24 du même mois et un peu plus tard à Notre-Dame-de- Soulac en Médoc. Et, si l'on doutait de l'exactitude de l'Itinéraire, qu'on ouvre le tome III de l'édition Lenglet des Mémoires de Commynes, et l'on y trouvera la preuve que

1. Chronique de Ghastellain, édition Kervyn 4e Lettenhove. Bruxelles, 1864, in-S», t. IV, p. 196.

2. Ce précieux travail, entrepris par M"e Dupont pour l'édition des Lettres de Louis XI, nous a été obligeamment communiqué par M. Vaesen, que la Société de l'histoire de France a chargé de cette pubUcation, actuellement en cours.

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c'est la Scandaleuse qui a raison contre Quicherat. En effet, le vendredi soir 9 avril 1473 (et non 1472, comme le veut Lenglet, car en 1472 le 9 avril tomba un jeudi), le chancelier d'Oriole écrit à l'êvêque de Léon, alors à Bruxelles pour conclure une trêve entre le roi et le duc de Bourgogne, que Louis XI est « allé en son veage » et que sa chancellerie ne l'a pas accompagnée Quelques jours plus tard, le 13 avril, c'est le comte de Saint-Pol qui écrit de Laon au même évêque de Léon : « Vous avez sceu que le roy est tiré à Bayonne*. » Il est inutile de pousser plus loin la démonstration ; aussi bien paraît-il presque certain que ni l'abbé Lebeuf ni Quicherat n'ont consulté de la Scandaleuse ni les manuscrits ni l'édition originale. Il y a mieux : ils ne se sont point aperçus que les deux premières éditions des Chroniques de Saint-Denis, celle de Pasquier Bonhomme, parue en 1486, et celle de Vérard, imprimée en 1493^, les deux seules que le compilateur de la Martinienne aurait pu connaître, ne contiennent la mention d'aucun fait postérieur à la mort de Charles VII. C'est dans l'édition de 1514'' que pour la première fois la narration est poursuivie jusqu'en 1513. Il y a donc bien eu emprunt, mais c'est l'éditeur de la compilation pseudo-officielle qui a pillé la Scandaleuse et non pas, comme on l'a dit, le rédacteur de cette dernière chronique qui s'est approprié le texte de celle dite de Saint-Denis.

Si la Chronique de Louis XI est, comme tout l'indique,

3. Voir G. Brunet, la Finance liUéraire au XV^ siècle, etc., p. 4G. h. 3 vol. in-folio gothique.

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une œuvre originale S il est intéressant d'en rechercher l'auteur 2. Ici encore, nous rencontrons M. Vitu, non plus en allié, mais en adversaire. Recueillons d'abord les opinions des anciens. La première édition, celle qui parut avant 1500, ne porte pas de nom d'auteur. La seconde, celle de la Martinienne^, paraît attribuer la paternité de la Chronique à Jean Castel, qui fut, on l'a dit plus haut, chroniqueur de France de 1461 à 1476 et eut pour successeur, après sa mort, survenue au mois de février de cette dernière année, frère Mathieu Lebrun. Il n'y a point à s'arrêter à cette attribution, qui, si elle était acceptée, équivaudrait à reconnaître dans la Scandaleuse une simple copie de la Chronique officielle de Louis XL — En tête de l'édition de 1558, pas de nom d'auteur, mais, dès 1583, on voit le Trésor des Histoires , composé par l'écri vainlibraire Gilles Corrozet (1510-1568) et édité par son fils Galliot, attribuer sans autre explication la Chronique de Louis XI à Jean de Troyes. L'année suivante, Jean de Troyes, devenu un «historien français du temps de Louis XI, » avait les honneurs d'un article dans la Bibliothèque françoise de La Croix du Maine, et dès lors sa fortune était faite. D'autres, cependant, l'éditeur de 1611 et celui de 1620, se bornèrent à donner pour auteur à la Chronique « un

1. A la réserve de quelques passages (voir par exemple le récit de la bataille de Nancy), qui semblent bien être la reproduction de certaines relations qui eurent cours à Paris à l'époque.

2. Les conclusions qui vont être présentées au lecteur ont été formulées par nous dans la Bibliothèque de l'École des chartes, année 1891, {""^ et 2« livr., p. 130 et suiv.

3. « Le second de la Martiniane, qui suyt selon les dactes des temps des croniques de France selon le croniqueur Castel et ni07iseig' Gaguin, gênerai des Mathurins de l'ordre de la Trinité, et plusieurs autres croniqueurs. Et finissent lesdictes croniques là où ledit Gaguin a fine de sa croniqice derreniere jusques à l'an mil cinq cens, »

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