Une nacelle
tellement fist hocher et branler ledit pieu qu'il [l'Jarracha ; et luj' estant près d'avoir icelle sentjne, survint quelque ung des serviteurs du chasteau à une voiriere du portail de la Bastide pour puyser de l'eau, dont ledit Voyau eut grant paour, pour ce qu'il faisoit cler de lune, et se cacha dessoubz le bout de laditte sentyne, affin qu'on ne le peust apparcevoir.
Et tantost après que laditte voirierre fut fermée, Voyau passa devant luy la sentyne jusques à l'eau vive, tant qu'il ne povoit plus prandre fons, parquoy il se getta sur le bort de laditte sentyne, et fist tant qu'il passa icelle du costê où estoit ledit bastard Yigier, qui se mist dedans icelle sentyne avec les habillemens dudit Voyau, qui se rabilla ; et avoient deux grandes javelines dedans laditte sentyne, et menèrent icelle dedans les fossez de laditte Bastide par ungne brèche par où l'eauedes fossés de la ville entroit dedans ceulx de la Bastide. Et après ce, menèrent laditte sentine dessoubz le pont de la basse court, où il se tindrent ung peu de temps jusquez ad ce [que] ledit de Harmes ouvrist la fenestre (qui estoit la troisiesme foys) et regarda en bas et les vit.
Et tantost après, ledit de Harmes getta une grant corde par laditte fenestre, dont l'un des boutz tumba en la sentyne qui estoit au pied de la tour. Et, ce faisant, ledit bastard et Vuyau se recommandèrent de bon cueur à monseigneur Saint-Nicolas, et, la corde gettée, ledit conte descendit par laditte corde, ayant ung baston entre ses jambes. Et sitost qu'il fut descendu en la sentyne, ledit de Harmes getta par laditte fenestre ung pacquet d'abillemens dedans laditte sentyne, et puis après descendit par autres cordes que icelluy de Harmes avoit fait des couvertures et draps de lyt où couchoit ledit conte, et eulx descenduz s'en allèrent tous dehors par laditte sentyne jusques là où estoit Guynot Vigier, assés près, qui gardoit les chevaulx. Lequel conte arrivé audit Guy[n]ot et autres, firent dilligence de monter à cheval et s'en allèrent droit au pont de Charenton, où Vuyau trouva ledit page qu'il y avoit laissé, et demanda sa boete à l'otesse, et passèrent par ledit pont, qu'il trouvèrent tout ouvert.
Et aussi, avant que ledit Vuyau partist dudit pont de Charenton, avoit tant fait que le musnier dudit pont luy avoit promis passer la rivière de Sejne ; auquel lieu ledit conte alla, mais il ne sceut trouver ledit musnier, et estoit en sa loge endormy de l'autre part de la rivière. Et quant ilz virent qu'ilz ne povoient eschapper en ceste manière, ilz menèrent aveceulx le filz du musnier, qui, par deux foys, appella sondit père ; mais ledit conte le fit cesser, en luy disant qu'il les menast jusquez à Gorbeil, et luy donnèrent de l'argent; ce quefist ledit filz. Et tant chevauchèrent qu'Uz approucherent dudit Gorbeil, pourquoy renvoierent le guide, en luy disant par ledit conte que, s'il trouvoit aucuns chevaucheurs ou autres qui luy demandassent s'il avoit personne veu, qu'il dist que non ; ce que le filz dudit musnier leur promist faire.
Et ledit conte et sa compaignye arrivez es forsbourgs dudit Gorbeil, du costé du chastel, trouvèrent les portes closes ; mais si bien leur advint qu'ilz trouvèrent ung jeune clerc, qui ailoit à matines, qui estoit à la porte, auquel ilz demandèrent si les portes ouvreroyent bien tost; et, en ce disant, le clerc regarda à icelle porte s' elle estoit fermée à clef, et trouva que non ; par quoy ouvrit la porte, et ce fait passa ledit conte et ses gens parmy la ville jusques à l'autre porte, laquelle ilz trouvèrent fermée. Et à ceste cause descendit ledit Vuyau et alla à celluy qui avoit les clefz et luy dist que s' estoit mal fait à luy qu'il n'a voit plus matin ouvert lesditz portes. Toutesfoys ledit Vuyau luy donna six blans, et incontinant il alla ouvrir laditte porte. Et eulx issuz de la ville tyrerent leur chemin et allèrent passer pardevant la maladerie dudit Gorbeil; et auprès d'icelle maladerie avoit une croix devant laquelle le conte descendit, et luy descendu se myst à deux genoulx devant icelle croix et fist grant reverance et honneur à laditte croix, rendant grâces à Dieu et à sa benoiste mère de sa délivrance. Et, ce fait, remonta à cheval avec saditte compaigne, c'est assavoir luy, Guynot Vigier, le bastard Vigier, Vuyau d'Ymouville, le goujat, Guiot Acquest et Jehan de Harmes, qui estoit en somme sept
chevaulx, et s'en allèrent disner au Vaudoé*. Et sur le chemin ledit conte se resjouissoit et chantoit à haulte voix, de grant joye qu'il avoit, ensemble tous ceulx de sa compaignye.
Et, après qu'il eut repeu legyerement audit Vaudoué, conclurent ensemble d'eux detracquer et départir par divers chemins pour eulx rendre tous auprès de Nemours ', et illec attendre l'un l'autre; se qu'ilz firent. Et illec trouvèrent ledit conte qui s'en alla avec saditte compaignye au giste à Ferrieres^, où ledit conte fut congnu. Auquel lieu de Ferrieres il reposa bien peu et donna cent soubz pour faire recouvrir Notre-Dame de Bethléem; et dès deux heures après mynuyt ou plus tost se partit et sa compaignye, et s'en alla à Bonny sur LoyreS distant dudit Ferrieres de XV lieues ou plus. Auquel lieu de Bonny semblablement furent congneuz, et leur ôst on bonne chiere.
Et, après laditte repeue faitte, ledit conte de Dampmartin passa la rivière de Loyre audit Bonny et s'en allèrent au giste à Lezé^. Auquel lieu de Lezé ledit conte trouva ceulx qui s'ensuyt : c'est assavoir, ung nommé Grant Jehan Tavernat, jeune homme qui portoit des lettres du duc de Bourgoigne au duc de Berry ; ung nommé Pierre Pastron, qui portoit lettres du conte d' Armignac au conte de Gharroloys ; ung nommé Anthoine de Jantes, qui portoit lettres de monseigneur du Mayne à monseigneur de Nemours; ung nommé Nicolas Boucher, natif de Bretaigne, qui portoit des lettres du duc de Bretaigne au conte de Gharroloys ; ung
1. Le Vaudoué, auj. dép. de Seine-et-Marne, arr. de Fontainebleau.