‹ Journal, lettres et poëmesChapitre 25 sur 40 · Froissart. (Note du manuscrit · texte numérisé non relu

Froissart. (Note du manuscrit

chant des mystères dans les choses les plus limpides « tant il est friand du plaisir de deviner? Je suis sûr que vous soulèverez le sens naturel de mon discours, et que vous vous imaginerez avoir surpris dessous un sens malin qui se tiendrait tapi sous mes phrases, qui ne respirent que les douces images du printemps, comme un serpent sous les fleurs. Je ne redoute pas, il est vrai, que vous y découvriez aucune allusion politique ; je vous connais trop solitaire et vous tenant trop à l'écart de ces choses-là, pour que cette pensée vous tombe dans l'esprit. Mais, si vous détournez vos yeux de l'arène politique , vous les tenez arrêtés sur le noble champ clos des doctrines littéraires. Or, depuis peu, le combat s'est réchauffé, le bruit de la mêlée a retenti au loin, et vous pourrez supposer que, spectateur passionné de la lutte, je m'amuse à envelopper le parti auquel je veux du mal de subtiles et moqueuses allégories. Je dois vous prévenir que cette interprétation, et toute autre semblable donnée à mon idylle sur le printemps précoce , tombe pleinement à faux; que mon idylle ne voile point une satire, et que , si elle vous semble le moins du monde rieuse et pensant à mal, ce sera vous qui aurez soufflé votre malice à cette innocente. Je le répète , elle ne vient vous entretenir que des choses de la nature : et quoi de plus simple? Pensez que jamais rayon n'a pénétré directement dans la chambre que j'habite; je n'en reçois que par répercussion. Vers midi, le soleil frappe lès vitres d'une mansarde, qui me renvoient

quelques pâles reflets, sans gaieté et sans chaleur, comme ceux d'une lampe; et encore cette lueur languissante et vague s'évanouit-elle au bout d'un quart d'heure. Voilà le jour qui réjouit mes yeux accoutumés aux larges et libérales effusions de lumière du ciel du Midi. Une cour étroite et sombre, où pas un brin d'herbe croissant dans les fentes du pavér pas un pot de fleurs aux croisées n'attire mes regards et ne leur rit, voilà, en fait d'horizon, où j'en suis réduit, moi qui tant de fois ai gravi sur vos pas vos falaises, vos dunes, vos roches marines, d'où nos yeux embrassaient la divine étendue des mers , les merveilleuses dentelures de vos côtes et vos campagnes toutes verdoyantes de blé et de lin. Et, tombé de ces belles cimes dans un réduit qui donne à peine accès au jour, je ne tenterais pas de faire revivre tant de charmes dans les ardeurs de l'imagination, et je vous entretiendrais d'autres sujets que de vousmême et de votre désert ! Et vous, malin solitaire, vous envenimeriez ces doux et innocents souvenirs, et trouveriez je ne sais quel apologue dans ces images de la nature parmi lesquelles je me complais ! Mais, comme j'ai toute raison de croire que vous ne m'écouterez pas, et que vous n'en irez pas moins votre train vers le sens figuré, voyons si, à toute force, la malice peut tirer quelque parti de mon printemps précoce, et à quelle allusion il peut être tourné.

Épris que vous êtes des choses littéraires , et tout attentif au différend qui s'est ému, il y a peu de

jours, entre nos écrivains, je gage que la littérature facile ne tardera pas à vous venir en pensée , que vous croirez alors tenir le fil, et qu'avec ce fil vous vous enfoncerez dans le labyrinthe de mon allégorie prétendue, espérant en revenir, votre malice satisfaite et triomphante. Je conviens que l'imagination peut aller, sans faire trop de chemin, des bourgeons qui s'épanouissent prématurément, sur la foi d'un soleil d'hiver bien luisant, à cette jeune littérature qui s'est couverte de fleurs avant le temps et s'est exposée si naïvement à ces retours de gelée que je prédis à vos vergers et à vos bois. Mais, mon ami, vous que la vue d'un amandier fleuri réjouit tant. vous piqueriez-vous de sévérité envers ces âmes qui se sont ouvertes au grand jour et ont déployé leurs trésors avec une foi si touchante aux faveurs du ciel? Prenez-vous-en plutôt au Weil du siècle, qui était ardent, à cette atmosphère chargée d'une chaleur funeste qui a précipité tous ;<>s développements, et réduira peut-être à quelques èf s la moisson de notre âge.

Et les arbres dont les fleurs ne font que naître et mourir, et ceux qui portent des fruits arides qu'on ne cueille pas ou qu'on rejette après les avoir cueillis, oh! sans peine encore vous y verrez les emblèmes de tant d'auteurs dont le nom a paru une fois et a disparu pour toujours; de tant d'auteurs dont les livres mal venus auprès des uns, les hommes graves, bien venus auprès des autres, les chercheurs de nouveau-

tés et les grands liseurs de romans, comblent de choses vaines ces âmes vaines, et puis, souvent, de leurs mains relâchées par ce sommeil qui vient de la lourde satiété, tombent dans le puits de l'oubli.

Voulez-vous que les arbres dont s'éloignent les voyageurs, les jeunes filles et les oiseaux, figurent ces livres renommés et si dignes de l'être comme œuvra d'art, mais qui ne renferment pas un grain de cette manne cachée, pas une de ces douces et bienfaisantes pensées qui nourrissent les âmes et les remettent de leurs fatigues; ces livres que des mains virginales n'oseraient feuilleter, et qui mettent en fuite tout ce qu'il y a de jeune et d'innocent, chose à mourir de honte et de douleur! voulez-vous tout cela? Je m'y prête de bonne grâce, d'autant plus qu'en vérité me7 paroles rendent ce sens comme si je l'y avais réelle* ment caché ! Aussi ne vous suivrai-je pas plus loin dans la marche de vos malicieuses recherches, assuré que je suis que mon texte ne souffrira pas trop de violence de votre part, et que vous ^"^suivrez, et jusqu'à la fin, sans vous fourvoyer.

Quelles conclusions tirerez -vous de tout ceci? D'abord, que je veux décidément entrer en lice, et que je prépare en secret mon char, ma lance et mon courroux. Mais, mon ami, mes inclinations paisibles vous sont donc inconnues, et encore plus sans doute la faiblesse de mon bras et la mollesse de mon courage? Moi, combattre! mais songez donc que le moindre tumulte m'effarouche et me met en déroute,

eomme la fuyante proie , et que mes forces suffisent à peine à me tirer du danger : comment pourraientelles m'y porter?

En second lieu, vous jugerez que je nourris de l'aversion pour la jeune École et que j'appelle du fond du cœur une restauration classique. M. Nisard, sans doute , ne veut pas que la jeune École périsse, mais qu'elle corrige ses voies; c'est dans cette croyance, et, j'oserai le dire, à cette condition, que je forme des vœux ardents pour le succès de la campagne qu'il vient d'ouvrir. La foi catholique ne souffrirait pas qu'il y eût dans mon cœur une sympathie entière pour une littérature sceptique ou fataliste qui tient si peu de compte de la morale. Mais cette même foi m'y rallie par certains pfcints; car cette jeune École , si folle et si désordonnée, n'est-elle pas une échappée de notre bercail ?

Non, mon ami, je ne suis épris d'aucun courroux ; je gémis seulement à l'écart des égarements de cette littérature qui a oublié la maison et les enseignements de son père, et s'est perdue si tristement, que le dernier et le plus terrible roman à faire, dans le goût des siens, serait celui qui raconterait son histoire. Parmi ces gémissements, il m'est venu quelques réflexions sur la cause du mal et les moyens d'y remédier; c'est ce que je voulais vous annoncer dans cette lettre toute décousue, dans laquelle je vous prie de ne voir qu'un prélude assez bizarre de mon imagination qui va toujours errant de vos côtés.

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AU MÊME

Paris, 28 février 1834.

Mon cher Hippoly te ,

Quelle douce chose qu'une lettre d'ami et quel parfum s'échappe des plis de ce papier sur lequel une âme chérie s'est répandue ! Oh ! comme je l'ai délicieusement éprouvé le jour où, retiré dans ma petite chambre solitaire , assis au coin de mon feu , j'ai, dans la joie de mon âme, fait partir le cachet de votre lettre et livré cette douce pâture à mes yeux, qui tantôt allaient dévorant les lignes avec une extrême rapidité, avides et impatients qu'ils étaient, tantôt, plus sages et ménageant mieux le plaisir, n'avançaient plus qu'avec cette lenteur que l'on met à savourer un bonheur dont on est le maître, et dont on voudrait comme éterniser la durée en n'en prenant que par miettes.

Ce fut dans ma cellule , car c'est une cellule que ma chambre par sa petitesse et le silence qui l'enveloppe; ce fut, dis-je, une fête incroyable, mais une de ces fêtes muettes et intimes qui se passent au fond du cœur, dont l'éclat est tout intérieur et dont on ne peut se douter qu'au rayonnement doux et serein des yeux et du visage illuminé du dedans. Mais, après ce bonheur, quel est le plus grand? C'est

de tout arranger et disposer pour vous écrire , c'est de m'incliner sur ce papier qui doit apporter la moitié de mon âme à l'autre moitié, c'est de m' environner d'une illusion qui me replace au Val, au coin de votre foyer, le soir, poursuivant mille entretiens, tandis que la fouée brille et que la rafale bat les murs de la maison.

Hier, Paul et moi avons erré tout le long du jour dans la Thébaïde. Oh ! la douce journée que celle d'hier, comme elle a été pleine, comme elle a débordé des plus pures joies ! Je l'ai passée presque tout entière avec cet inestimable ami , et vous pouvez juger si la causerie et l'imagination ont été bon train. Je vous rapporterai encore notre conversation parce qu'elle est toute pleine de vous et que Paul, à cause de ses innombrables affaires, m'a prié de nouveau d'être son interprète auprès de vous. Il lui a été impossible de prendre un moment pour vous écrire comme il le voudrait, c'est-à-dire longuement et avec effusion , parce que tout son temps a été absorbé en allées et venues de comité en comité , de réunion en réunion, au sujet de la Revue Européenne, qu'il est question de refondre et de jeter dans un nouveau plan.

Il y a trois projets : le premier serait une fusion des doctrines de Y Avenir avec celles de la Revue actuelle; mais c'est toujours des moyens termes, de l'indécision , des nuances au lieu de couleur, et i ! ne vaudrait guère la peine de sortir d'un milieu pour

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retomber dans un autre : il n'y aurait guère plus de chances de succès. Le second projet consiste en une rénovation complète dans le sens des doctrines de Y Avenir y mais exposées sous la forme d'examen , la discussion ardente et hardie, telle qu'elle était dans ce journal, présentant trop d'inconvénients dans les circonstances actuelles. Enfin un troisième projet, qui est celui de quelques rédacteurs de l'Avenir, abattus et découragés, serait un silence complet et l'abandon total de la Revue. Il n'y a pas encore de solution définitive, mais il est probable qu'on se résoudra pour l'adoption des doctrines de Y Avenir sous forme d'examen. Dans tous les cas, la Revue garderait le statu quo jusqu'au mois de septembre.

En second lieu, Paul s'est donné beaucoup de mouvement pour nous ouvrir des avenues dans la Revue des Deux Mondes et celle de Paris. Les visites , les entrevues, qui prennent un temps immense à Paris, se sont multipliées, si bien qu'il se croit assuré du plus heureux succès de ce côté. Enfin il a dû mettre en train ses affaires personnelles, et, voyez quel ami! c'est toujours nous qu'il a en vue, même dans ce qui le regarde individuellement, car il sent qu'il nous est nécessaire , que nous ne ferions guère de progrès ici sans lui , et il veut se mettre dans une position qui, en l'affermissant dans le monde, lui donne plus de puissance pour nous pousser au succès. Ses affaires et les nôtres, tout marche, tout se déblaye, *>ut semble s'arranger pour combler nos vœux. Mais

c'est une chose vraiment inconcevable que l'activité de Paul , surtout quand on connaît les difficultés de Paris et la peine matérielle qu'on a pour aborder les gens.

Imaginez que lui et moi n'avons encore vu M. Féli qu'une seule fois. Il y a huit jours que j'ai enfin réussi à pénétrer auprès de lui. Il était souffrant et triste. Il fait faire des réparations à la Chênaie et y retournera probablement vers Pâques. Élie, qui se dévoue au sanscrit, ne le suivra pas immédiatement ; il restera encore plusieurs mois à Paris pour suivre les cours. Il me charge de vous exprimer combien il est sensible à vos amitiés et de vous envoyer pour lui mille choses affectueuses.

Paul a lu en petit comité votre lettre philosophique ; voici ce qu'on a jugé. On a trouvé que c'était un programme très-bien fait de hautes et grandes questions qui demanderaient d'être traitées chacune à part et d'une manière complète; car pour les articles de fond on veut toujours dans la Revue une discussion de la question qu'on expose, suivie de conclusions. Si vous traitiez séparément chacune des questions que contient votre travail, on en serait enchanté, et ce serait reçu avec le plus grand plaisir; mais on trouve le mode d'exposition que vous avez suivi trop général et par cela même pas assez instructif. Paul avait aussi parlé de votre travail sur le théâtre grec, et hier il m'a chargé d'aller lire au comité l'article sur Hécube. Oh ! que j'ai été heureux , mon cher ami ! il

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a été reçu avec transport, par acclamation. Tout le monde a applaudi aux réflexions qui coupent la traduction, et la traduction a été trouvée délicieuse. On a dit que vous sentiez l'antiquité £omme Ghénier e que vous la rendiez avec le même bonheur. Les strophes du chœur final ont enlevé tous les écoutants. Vous serez publié dans le numéro du 15 mars. Tout cela ne m'a point surpris, moi qui connais votre âme et votre délicieux talent; mais n'importe, j'avais le cœur gonflé de joie de vous entendre ainsi exalter par des hommes ordinairement si froids et si incrédules aux talents cachés dans la province comme vous. Je m'en allai donc triomphant pour rejoindre Paul, qui m'attendait au Palais-Royal, et l'inonder de ma joie. Nous avons dîné ensemble, tête à tête, les plus heureux des mortels. Nous avions été bien contrariés de la non-insertion du premier article, mais, réflexion faite, c'est un bonheur. Le second est plus saillant, plus neuf, c'est un meilleur début. Nous avons, durant ce dîner, repassé toutes nos affaires, et, tout bien examiné, il nous a paru évident que nous étions au meilleur chemin possible. Sachons

seulement patienter. Patience et activité, et nous arriveront infailliblement. Paul a parlé de vous à

tous ses amis : vous pouvez vous considérer comme en pleine relation avec eux. Tout est chauffé. 11 n'a

reçu qu'hier votre lettre datée du là janvier : le portier l'avait égarée. 11 va s'occuper incessamment de vos commissions et vous répondra très-prochaine-

ment. Les affaires de Duquesnel vont aussi à merveille. Voilà les choses en masse.

Quant à moi, tout va aussi pour le mieux. Je suis installé et affermi dans la France Catholique et la Revue Européenne. J'ai trois articles reçus dans la France. Le premier paraîtra de demain samedi en huit. Il n'a pu paraître plus tôt parce qu'il fau* attendre là à tour de rôle. Ce sont des lettres; je ne vous dis pas à qui elles sont adressées ; vous le devinerez aisément quand vous les lirez. Il y aura aussi un autre article sur un livre intitulé : Promenades dans Rome. Ceux de mes articles qui ne porteront pas ma signature entière seront signés M . . . Dans le numéro de la Revue où se trouvera votre article , il y aura aussi une page de moi sur un livre ayant pour titre : Mon portefeuille. En lisant Hêcube au comité , j'ai fait connaissance avec tous ces messieurs. Cette façon d'entrer était plus naturelle que de se faire introduire. Paul me l'avait ménagée exprès. Je vais entamer un grand article pour la Revue. En un mot, je me sens du courage, et je suis plein de confiance en notre avenir.

J'ai vu enfin Boulay-Paty. Il m'a reçu avec beaucoup de bonhomie, quoiqu'on le dise un peu Pari* sien; mais il reste toujours du Breton là-dessous.

Ma sœur envoyait à madame Morvonnais, dan$ la k'itre qui ne m'a pas trou\é au Val, une seconde édition de ses vers, un peu moins griffonnée et avec

quelques changements; mais comme ils ne sont pas

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importants, je ne vous l'envoie pas. « J'étais sûre, me dit -elle dans une autre lettre, que mes vers étaient bons, touchée, comme je l'étais, de reconnaissance et d'affection. Quand c'est le cœur qu'on écoute, impossible d'être mal inspiré.» J'ai tout lieu d'espérer que je la déterminerai à reprendre la poésie. Toute ma famille va à merveille et me charge de vous exprimer mille sentiments d'amitié.

Adieu, mon excellent et doux ami. Vous savez tout ce qu'il faut dire pour moi à votre céleste compagne et de combien de baisers il faut couvrir le front de votre jeune ange. Mes souvenirs respectueux à tous les vôtres, Je vous lie dans mes deux bras et vou« embrasse.

Ehl mon Dieu! étourdi que je suib, je croyais avoir rempli tout mon papier, et je m'aperçois à mon grand bonheur qu'il me reste encore une page. J'avais orublié de vous dire que je n'ai pas encore remis votre lettre à M. Jean, parce que- je voulais avant voir Paul, et que je ne l'ai vu qu'hier depuis que j'ai reçu la vôtre. Je la lui porterai ces jours- ci , elle lui fera grand plaisir. Je pénètre insensiblement dans le monde qu'il me faut connaître. J'ai assisté hier au comité de la Bévue; j'y assisterai tous les huit jours, ainsi qu'à celui de la France Catholique. Je me ferai recevoir prochainement chez M. Bailly, où se tiennent des conférences philosophiques et littéraires. Lacordaire improvise tous les dimanches,

au collège Stanislas, des choses admirables sur les vérités fondamentales de la foi ; c'est une réunion très-brillante qui attire toute la jeunesse pensante et nombre d'hommes très-distingués, voire même de grandes célébrités. Dimanche dernier, Lamartine s'y trouvait. C'est qu'en vérité c'est quelque chose d'inouï que cette éloquence, cette inspiration. Il n'est bruit que de cela dans le monde religieux et philosophique. En sortant, on cause pêle-mêle, on aborde des hommes qu'il serait très-difficile de rencontrer ailleurs. Enfin, je commence à m' évertuer, à me dégourdir. Pardonnez-moi, mon cher, de vous parler tant de ma personne. Je voudrais vous montrer que je mets en pratique vos conseils, vos exhortations, et vous consoler des peines que je vous ai données par mes opiniâtres découragements , en vous apprenant que je les ai vaincus, grâce à votre amitié qui me domine comme une puissance douce, la puissance d'une mère à qui l'on doit par amour.

A Mu« EUGÉNIE DE GUÉRIN,

AD CAYLA

Paris, 9 avril 1834.

Eh bien, voyageuse, es-tu de retour au Cayla? Je pense que, les fêtes de Pâques expirées et le prin-

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temps renaissant, tu te seras hâtée de regagner la campagne; car que faire dans une ville comme Alby, quand tout fleurit aux champs? Pour moi qui suis, malgré que j'en aie, décidément citadin, je fais mon printemps en imagination ; car ici, sauf une lumière plus vive et quelque verdure aux Tuileries, il n'y a rien du printemps. Mon esprit s'en retourne à la Chênaie, qui est ravissante en cette saison; je suis encore solitaire, ermite, amant de la nature et austère serviteur de Dieu. Ce soir, il sortira de Paris, du côté de l'orient, un homme dont je voudrais suivre tous les pas et qui reprend le chemin du désert que je regrette : M. Féli part aujourd'hui pour la Chênaie. Je l'ai vu hier un moment, car il était tout embarrassé dans les préparatifs du voyage; il paraissait tout joyeux de quitter Paris. Il veut se tenir désormais tout seul à la Chênaie, afin d'achever paisiblement son grand ouvrage, et aussi pour se sauver des Argus et des perfides. Prions Dieu de lui donner un peu -de paix sur la fin de ses jours, et qu'il ne le laisse pas mourir dans l'amertume comme il a vécu. Ces dernières épreuves l'ont terriblement atteint; la fièvre ne l'a pas quitté de trois mois, et l'a réduit .à une maigreur extrême. Mais ce n'est pas ce qui l'attriste, lui; il est si impatient de mourir! Si je m'écoutais, je t'en dirais encore bien long sur cet homme, et je ne mettrais que lui en scène dans cette lettre; mai? comme il faut de toute nécessité que je fasse parlei mon moi, maigre et petit personnage, je renonce au

grand homme, pour ne pas le faire rencontrer avec quelque chose d'aussi insignifiant.

Tu sais que j'écris dans la France Catholique. Ce petit journal n'est pas des plus forts ni des plus riches, mais pour le moment c'est ce qu'il y a de mieux pour moi. Mes articles sont payés à raison de six francs la colonne, ce qui me revient à peu près à soixante francs par mois. Je ne puis pas vous envoyer le journal, parce qu'on ne me donne que des épreuves qui ne peuvent passer à la poste parce qu'elles ne sont pas timbrées. Mais puisque M. Limer le reçoit, vous pouvez vous le procurer aisément. Quant à la Revue Européenne y je n'y écris pas encore pour les raisons que voici : 1° il me faut beaucoup de temps et de travail pour faire des articles qui puissent y être reçus, et même est-ce bien chanceux, car, bien qu'elle ne soit pas merveilleuse, je ne suis pas encore à sa portée ; or, j'aime mieux travailler pour la France Catholique où j'entre toujours de plain-pied, que de perdre une quinzaine de jours à élaborer pour la Revue Européenne un travail qui n'est pas sûr de réussir; 2° elle ne paraît qu'une fois le mois et n'insère qtfe très-rarement deux articles de suite du même auteur; 3° elle finira bientôt, je le sais, et j'aime mieux m' attacher à un journal qui jouit d'un peu de santé qu'à un moribond. Comme il faut autant que possible multiplier ses ressources, je cherche à donner des répétitions. Je n'en ai pas encore trouvé parce qu'en cette saison de l'année elles sont fort

rares, mais cela peut venir d'un jour à l'autre. Quant à ma pétition pour entrer dans les bureaux du ministère de l'instruction publique, c'est une affaire de patience. Il faut attendre qu'il y ait une place vacante, et alors, appuyé comme je suis, j'ai tout espoir de réussir. Voilà ma position, ma chère amie, travaillant, cherchant, furetant çà et là, et vivant tout dou* cément jusqu'à ce que meilleure fortune me vienne. As -tu reçu une lettre de madame de La Morvonnais ? Parle-moi un peu de cela, si tu en es contente, comment tu la trouves, etc. Tai-je dit qu'elle est cousine de M. Féli ? Nous sommes ici trois ou quatre jeunes gens de la Chênaie. C'est un grand bonheur pour nous que de nous retrouver ici après avoir été dispersés ; c'est ma plus douce société*

A M. H. DE LA MOUTONNAIS.

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