‹ Journal, lettres et poëmesChapitre 26 sur 40 · AU VAL SAINT-POTAN · texte numérisé non relu

AU VAL SAINT-POTAN

Paris, 10 mai 1831.

François m'a volé mon tour de vous écrire, mon cher Hippolyte, il a pris pour lui ce bonheur, le premier de ce mois, le premier du mois de mai, le premier jour de la fête des fleurs dont j'eusse \oulu

faire pour moi une petite solennité d'amitié. J'aurais arrangé ici un bouquet mélangé de mille nuances, de mille senteurs, le tout si bien combiné, agencé, harmonie que j'eusse peut-être donné de la jalousie à vos touffes de lilas, à vos violettes solitaires et même

à ces nombreuses tribus de roses qui vous jettent tant de parfums et de sourires, quand vous passez au milieu d'elles, grave et îêveur comme un roi de la solitude. Aujourd'hui, c'est le 10 mai; dix jours ont passé sur la nature, dix jours d'un soleil dévorant; la virginité de la jeune saison se fane, le déclin commencera bientôt. La gaieté vive qu'inspire la fraîcheur de toutes choses, quand le printemps se lève, se ralentit déjà; la poésie intérieure prend une teinte pâle comme les gazons qui passeront bientôt de leur ver^ dure triomphante à ce jaune aride et brûlé dont F ai* dente saison les frappera. Il y a dix jours, je vous eusse chanté une chansonnette d'amitié aussi fraîche, aussi gaie que les gazouillements de vos oiseaux, le premier mai, au lever du soleil; aujourd'hui, l'allure de ma voix sera lente, molle et monotone. Je vous dirai tout d'une manière un peu traînante; moa amitié pour vous, qui sourd de mon cœur connu* une source vive de la roche cachée, coulera tor aussi abondamment qu'elle eût fait, mais il en émv nera moins de cet air frais et vif qui flotte sur les fontaines. Vous savez que tout se rend maître de moi et que je ne sais jamais renverser la chance pour prendre le dessus à mon tour. Aujourd'hui, c'est la

chaleur accablante et le sentiment du dépérissement rapide des beautés naturelles qui me dominent et m'affaissent.

François a dû vous parler de la petite révolution qui s'est opérée dans la France Catholique. En serat-il de celle-là comme des autres qui nous font tomber de mal en pis? Je l'ignore. On promet beaucoup. M. Jean, qui se trouvait fort gêné par les premiers propriétaires» sera désormais maître absolu avec son associé, dont je ne sais pas le nom. Le baron d'Eckstein formera à lui seul le conseil de rédaction. Ce n'est pas mal choisi; mais il eût été mieux, ce me semble, de lui adjoindre un ou plusieurs collègues. C'e<t une espèce de despotisme qu'ils ont établi là. M. Ballanche fera l'introduction au deuxième volume du journal, et M. de Goux a, dit-on, promis sa coopération. Il y aura constamment une feuille et demie d'impression. Le nom est conservé. Ce sont là certainement de notables améliorations, si Ton tient parole. Mais je me défie un peu des promesses, bien qu'elles soient assurément faites de bonne foi. Les fonds n'abondent pas, et quand on est court de ce côté, on n'est jamais assuré de grand' chose. Ils ouvriront aussi un peu plus de place à la poésie et donneront chaque mois une chronique littéraire dont je suis chargé. Je la rédigerai sous forme de lettres à vous adressées.

Élie leur avait fait un article sur les Paroles d'un Croyant* on l'avait déjà porté à l'impression ; mais,

réflexion faite, ils l'ont retiré, craignant qu'il ne fût trop 1 au datif et qu'il ne déplût à leurs abonnés, à la sacristie et à leur cercle de dévotes, comme vous dites si bien. Concevez-vous une telle pusillanimité?

Vos deux lettres sur les poésies de François débordent de choses douces, intimes, ravissantes; vousaviea Dien raison de dire que nous vous croirions encore parmi nous en les lisant. Eh! mon ami, n'y êtes-vous pas toujours parmi nous ? Quand nous marchons ensemble en nous donnant le bras, chacun de nous ne vous donne-t-ilpas le sien, et quand nous sommes assis ensemble, chacun de nous ne vous place-t-il pas sur un siège à côté de lui ? Nous n'avons pas encore lu, dans notre petit et doux comité, le Coup d'œil sur la critique catholique. Quemper, qui Ta lu, nous l'a annoncé comme un morceau d'espérance.

Eh bien ! que dites-vous du réveil du lion ? Voilà donc enfin notre grand homme sorti de cette position douteuse et fausse qui paralysait son génie. Des hommes sages, et dont on ne peut suspecter la sympathie, blâment le manque d' à-propos de cette publication ; pour moi, et je ne suis pas le seul, il me paraît qu'il est toujours temps opportun de s'élancer hors d'une position ambiguë et de plaider la cause des peuples, de l'humanité, contre ses oppresseurs. Avezvous vu M. Féli? On délibère maintenant dans le conseil des ministres si l'on doit diriger des poursuites contre lui. On dit que le ministre des affaires

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étrangères est le seul qui opine négativement. L'Univers Religieux, dont le pauvre esprit vous est sans doute connu de réputation, a fait un article extravagant ; Y Ami de la Religion prétend qu'il n'y a plus qu'à se voiler la face, et adresse à H. Féli l'apostrophe de l'Écriture à Lucifer : Quomodo cecidisti, Lucifer, qui mane oriebaris? Recueillir tout ce qui se dit ou se dira de fou à ce sujet dans les séminaires, les sacristies, les salons légitimistes et autres lieux de commérages enragés, serait chose impossible. Vous pouvez ou plutôt vous ne pouvez pas vous l'imaginer. Que nous importe ! Le livre lancé, le bien est fait, et qui pourrait l'arrêter ? Savez-vous que c'est une terrible trilogie contre les porte-couronne que le Livre des pèlerins polonais, les Prisons de Pellico et les Paroles d'un Croyant : trois coups de massue coup sur coup, et portés par des hommes catholiques, des hommes purs, des hommes saints.

Je vous annoncerai avec douleur que Lacordaire a cru devoir protester de nouveau, et dans l Univers Religieux, de sa séparation d'avec H. Féli. Sa lettre donne à entendre qu'il s'est éloigné de lui, crainte de faillir à l'orthodoxie. Néanmoins, il a répondu à Élie et Bore, qui lui ont demandé des explications , qu'il n'avait pas voulu dire cela, que le seul point de division entre lui et son ancien maître était que M. Féli voulait porter son action sur l'ordre politique, et lui retrancher la sienne dans l'ordre religieux. Il est bien fâcheux qu'il se soit fait si mal entendre, et surtout

qu'il ait cru devoir renouveler des protestations dont la première suffisait, et de reste. Il me semble que c'était bien moins à lui qu'à tout autre d'insister sur un semblable sujet. C'est d'autant plus triste qu'au fond ses doctrines et celles de M. Féli sont demeurées les mêmes. lia soutenu dans ses admirables conférences du collège Stanislas, où courait toute la jeunesse, que le pouvoir dans la société était un châtiment, que le pouvoir était le fruit du péché ; or, entre cette proposition et celle-ci de M. Féli, les péchés font les princes, quelle différence y a-t-il? Si M. Féli ignore ces détails, ne lui en parlez pas, cela lui ferait de la peine. Au reste, il a dit que si on l'attaquait du côté de Rome, il se bornerait h protester de sa soumission entière quant à la foi, mais aussi de sa liberté entière en matière politique.

Madame Hippolyte a dû recevoir une lettre d'Eugénie, et vous, des vers. Ma sœur me parle vivement du bonheur qu'elle a d'entrer en correspondance avec une âme aussi bonne et aussi belle que celle de sa nouvelle amie. — Pourrais-je vous exprimer, mor. cher Hippolyte, combien je suis heureux de voir se doubler les liens qui m'unissent à vous, et ma sœur trouver une sœur chez vous comme j'y ai trouva un frère!

M. Ange du Breil m>us u causé en arrivant una agréable surprise ; il fait si bon voir un visage breton et les frères de nos frères! Paul et François présentent leurs hommages à madame Morvonnais et vous en-

voient mille douces amitiés. Je vous prie de joindre mon hommage aux leurs et de déposer pour moi un baiser sur cette petite bouche de quinze mois qui disait si bien M. Guêrin et donnait tant de grâce et de douceur à ce pauvre nom. Mes souvenirs respectueux à tous vos parents de Mordreux et de Saint- Malo.

Ne m'oubliez pas auprès de vos bons domestiques, Pierre, Suzon et la berceuse de Marie, dont je cherche vainement le nom dans ce moment en maudissant ma mémoire. Écrivez-le moi, qu'il ne m' arrive plus de ces oublis qui font mal. — One caresse à Tamerlan qui marchait si gaiement devant nous dans nos promenades. — Dites à l'Océan qu'un grain de sable le salue.

AU CATLA.

Paris, 10 mai 1834.

,. Une fois pour toutes, n'ayez pas d'inquiétudes à mon sujet quand vous entendrez parler d'émeute, et même de bataille. Mon quartier est si paisible qu'on n'y apprend guère l'émeute que par les journaux. Ses rues sont si longues et si droites, qu'elles

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ne valent rien pour la barricade. Les quartiers Saint- Denis et Saint-Martin sont le terrain classique de toutes ces luttes, et j'en suis éloigné d'une demilieue. Que tout soit fini, je me garderais bien de le prédire. Le gouvernement fera si bien qu'il mettra la France dans l'alternative de se laisser étrangler par les lois qu'on lui file chaque jour comme des cordes, ou de faire un effort violent pour lui sauter à la gorge et essayer à son tour de l'étrangler. C'est une lutte entre le bourreau et la victime.

J'ai reçu une lettre du Val, qui est enchanté de tout ce qui lui arrive du Gayla. Eugénie rendra vraiment cette excellente famille heureuse en lui écrivant. Elle est isolée, peut-être plus encore que vous ne Têtes au Gayla, et ses goûts sont pareils aux vôtres. Que peut-on faire de mieux que de s'aider réciproquement à supporter la vie ?

A M. H. DE LA MORVONNÀIS,

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