‹ Journal, lettres et poëmesChapitre 27 sur 40 · AD VAL SAINT-POTAN · texte numérisé non relu

AD VAL SAINT-POTAN

Paris, 15 juin 1834.

Que j'aime, mon cher ami, le retour de cette date du mois qui me met la plume à la main pour vous

tOt LETTRES ET FRAGMENTS.

écrire, pour reprendre cette douce causerie qui, vu notre éloignement, ne peut aller que par jets, d'in- 1 tervalle en intervalle, sur une feuille de papier toujours trop étroite, mais qui dans le fond du cœur se continue sans interruption; car, entre amis, il y a dans le secret de l'âme un entretien délicieux et sans bruit de paroles qui ne s'arrête jamais.

François a dû vous rendre compte.de ce qui s'est passé ces dernières semaines : vos articles reçus et qui paraîtront côte à côte avec ceux d'Àmédée dans la France Catholique et la Revue Européenne, le progrès de nos desseins sur ce dernier journal et la publication du livre d'Amédée annoncée dans trois ou quatre feuilles, et ainsi acheminée vers le succès. Si je reviens sur ces nouvelles que vous savez déjà, c'est que je ne puis contenir la joie que j'en éprouve et qui s'épanche tout naturellement en vous. Le mérite de vos travaux et de ceux d'Amédée mis à part, nous devons le bel avenir qui s'ouvre devant nous à ;et infatigable et inappréciable ami Paul , qui est ici notre providence. Plus j'avance dans son âme, et plus j'y découvre de trésors d'amitié, d'amitié naïve 3t dévouée qui, combinée avec sa grande expérience le la vie et son infatigable activité, détermine en lui an caractère unique en fait de bonté, de charme et d'attrayantes qualités. Mais que vous dirai-je de lui que vous ne sachiez déjà? Je m'arrête donc dans cet épanchement de louanges qui couvrirait mille pages si je laissais faire à mon cœur, et je me contente

aujourd'hui d'effleurer cette fleur aux replis si riches en nuances et en parfums.

Notre doux François a subi une petite épreuve dont il se relève en ce moment : il a souffert trois jours durant des coliques assez violentes qui l'ont alité, mais le mal n'a pas opposé longue résistance aux remèdes et a fait place depuis hier à la convalescence. François vous prie de vouloir bien apprendre à ses parents sa petite maladie et de les presser de lui donner de leurs nouvelles dont il n'a pas reçu depuis longtemps. Gouraud l'a soigné. Dans le cours de ses visites il l'a maintes fois entretenu de vous, lui parlant avec grands éloges de vos articles et lui témoignant un vif désir de lier avec vous connaissance et amitié.

Je vous écris, mon cher Hippolyte, à la veille de quitter Paris pour aller à la campagne pour un mois ou six semaines chez un ami de collège. Je vais dans le Perche, à une quarantaine de lieues d'ici. Je pars demain au soir et suis dans tous les petits embarras qui précèdent les déplacements et les voyages. En cette considération je vous prie d'excuser cette courte et étrange manière de lettre où je vous dis si peu de chose et si mal. Dans quelques jours, dans le calme de la campagne, je vous écrirai selon mon cœur, c'està-dire longuement et avec un résumé de ma position et de mes affaires depuis quelques mois. Je suis tout impatient de vous conter cette histoire, où du reste vous venez, comme dans toutes mes histoires, la

faiblesse de mon caractère et la bonté providentielle de mes amis.

J'ai reçu fraîchement de bonnes nouvelles de ma famille par ma sœur qui revient avec enchantement sur la douce et aimable lettre de madame Morvonnais, et

avec tristesse sur cette terrible distance qui les sépare. Veuillez , mon cher ami , faire agréer à madame

Morvonnais mes hommages affectueux et pleins de

respect.

Mille caresses à Marie qui sera aussi douce que

son nom. — Tous les frères vous embrassent avec

moi.

Quand vous irez à la Chênaie, ne parlez pas à M. Féli de nos projets sur la Revue Européenne; vous savez qu'il ne l'aime pas, et ce serait assez pour nuos priver dans notre affaire de son nom ou de son aide.

Encore une fois , pardon pour la brièveté de cette lettre. — Mon adresse est chez M. Vacher, canton d'Authon commune de Soizé (Eure-et-Loir);

LETTRES 11 FRAGMENTS. *>t

AU CAYLA

30 juin 1834.

Me voici à 45 lieues de Paris, dans le Perche, chez M. Vacher, un de mes amis de collège. Je m'y repose de ces rudes cinq mois que j'ai passés à lutter péniblement avec ma position qui commençait à devenir très-fâcheuse. J'y mène la vie de famille à la campagne, dans une maison simple et pleine de cordialité. Comme vous connaissez depuis assez longtemps ce genre de vie, il n'est pas besoin d'entrer dans de plus amples détails. Suivant mon usage , je vais visitant les curés du voisinage, principalement celui de notre paroisse, excellent homme et l'un des meilleurs prêtres à tous égards que j'aie jamais connus. Nous discutons avec lui , et la discussion se termine assez souvent par un petit goûter savoureux, arrosé d'un vin blanc exquis. Si la dispute s'est échauffée, c'est un moyen sûr de rapprochement ; si elle est encorpendante, nous y reprenons des forces. Ce goûter est toujours un traité de paix ou une trêve charmante. Je passe ainsi mon temps à visiter, à babiller, à discuter, à faire de l'arithmétique avec mon ami ou à lire, quand je suis seul, quelques livres que j'ai apportés de Paris. Ce pays est un pays de blés ; la

récolte s'y annonce excellente. En est-il de même au Cayla ?

Eugénie m'a demandé ce que je pense des Paroles d'un Croyant : je pense que c'est un livre d'avenir que les événements commenteront et que Dieu se chargera de justifier par les choses qu'il fera voir à nous, si nous vivons encore un peu, et bien su rem en à la postérité.

A M. PAUL QUEMPER.

Au Parc, 4 juillet 1834.

Permettez-moi, mon cher ami, de vous conter la petite histoire suivante, si tant est que ce soit une histoire, pour vous donner une idée de mon train de vie intérieur.

Hier au soir, après trois jours d'un vent brûlant, il s'est formé un orage qui a grondé toute la nuit. Au réveil, je m'imaginais trouver le ciel encore tout ému et barbouillé de vapeurs; mais, à ma grande surprise, il avait repris tout son éclat et souriait avec une gaieté plus vive encore que d'habitude. J'ai sauté aussitôt de mon lit et renoncé aux douceurs du somme du matin , pour les sensations plus nobles et plus pénétrantes qui m'attendaient au dehors. La •fraîcheur de l'air était si attrayante, j'ai été saisi dès

le premier pas d'une huftieursi alerte et qui me poussait si fort en avant, que je me suis pris à marcher rapidement, la tête haute, l'air décidé, sans regarder mon chemin et ne demandant que de l'espace pour exercer cette vigueur de jambes qui m'emportait. L'espace ne me manquait pas : en un clin d'oeil j'avais longé de vastes champs de blé, et mis derrière moi vingt fossés et autant d'échaliers. J'allais ainsi tout transporté, tout ému, fou d'une volupté indéfinissable que j'essayerai pourtant de définir en disant que c'était comme un mélange, une fusion intime du plus large sentiment de liberté et de l'impression des beautés naturelles. Mais, tandis que j'allais, le soleil allait aussi. Bientôt j'ai senti mes jarrets qui s'énervaient, la vivacité de mon humeur qui s'émoussait, et, toute ma bouillante énergie s' étant évaporée en sueur, il m'est resté à peine assez de forces pour m'en revenir à la maison. Voilà ma vie en raccourci : une alternative d'élans et de défaillances, d'emportements d'imagination et de prostrations d'âme , de rêves fous à force d'ardeur, et de refroidissements désolants. Il faut que j'avoue ma faute : je travaille peu ici (je n'ai presque pas travaillé de ma vie). Les impressions amollissantes de la campagne et mes habitudes en sont la cause. Le surcroît de vie que je puise ici, au lieu de déborder au dehors, demeure contenu au dedans faute d'issue, se porte au cœur et à la tête, et les fait, en quelque sorte, délirer tous les deux. Au lieu Au travail extérieur, qui conserverait

108 LETTRES BT FRAGMENTS.

mes forces par un sage exercice, je me livre avec fureur à un labeur interne, dont le fruit est l'épuisement. Tout cela est vrai, je me le reproche, je le confesse; mais j'aime mon péché et, par conséquent, ne suis pas près de me convertir.

Je vous ai laissé souffrant, épuisé, en besoin du repos de la campagne. Gomment allez-vous, mon cher ami? Faites-moi un petit bulletin de votre santé;

J'ai demandé à François des nouvelles politiques et un rapport sur la marche des affaires de notre petit monde d'amitiés : je vous ferai grâce de la politique , mais point du petit monde. Ma vie n'est pas complète, vivant éloigné de lui et dans l'ignorance de ce qui s'y passe.

Adieu, mon doux ami; donnez de mes nouvelles et mes plus tendres amitiés à nos frères. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Le 10 approche , je vais écrire à Hippoly te et à Amédée. — Ne croyez pas cependant que je sois complètement oisif; je lis Jean-Jacques et Shakspeare , et je vais entamer un article pour la France Catholique; j'en ai reçu un numéro. Je déplora l'amère polémique qui s'est élevée entre le Baron eï Lacordaire.

Je ne puis me résoudre à clore cette lettre sans vous demander grâce pour les extravagances dont elle est pleine. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que je ne puis m'empôcher de donner c^tte tournure à ma corres-

pondance. Riez de moi, grondez-moi, faites en votre gré ; pourvu que je demeure en votre cœur, je suis content.

A M. F. DU BREIL DE MARZAN

Au Parc, 4 juillet 1834.

J'ouvre votre lettre, mon cher François, je la dévore, je mets mon front dans mes mains cinq minutes et je vous réponds. Je ne consulte plus ni mes goûts ni mes répugnances; j'ai fait mon sacrifice, je bande mes yeux, je livre ma main à la fortune : qu'elle me mène où elle voudra. J'accepte donc de grand cœur la proposition que vous me faites. Mais comme j'avais déjà pour l'année prochaine à opter entre plusieurs partis et que mon peu d'expérience des choses ne me permet pas de choisir proprio motu, je vous prie de vouloir bien prendre à ce sujet l'avis de Quemper et de mon cousin, avant dfe répondre à Juilly. Je remets entièrement ma volonté entre leurs mains. Je suis décidé à accepter la place ; à eux de juger si elle vaut mieux que ce que j'avais en vue. Avec eux je dirai oui ou non. Priez Quemper, qui a une si parfaite expérience de la vie , d'aller trouvei mon cousin pour délibérer de cela avec lui. Sur leur réponse, vous écririez aussitôt à Juilly la négation ou l'affirmation, et vous m'écririez après pour me

faire connaître leur décision. Vous ne m'expliquez pas s'il faut aller prendre ma chaîne sur-le-champ ; je pense que ce ne serait que pour la rentrée. Vous me direz cela dans votre lettre... J'ai écrit à Quemper ce matin même ; ces deux lettres arriveront ensemble à Paris.

Adieu, mon excellent ami; le piéton m'attend; j'écris au galop. Recevez mes remerciements pour toutes vos peines passées et futures. Donnez pour moi à Élie l'adieu et le baiser du départ.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

A M. H. DE LA MORVONNAIS

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