M1Ie Eugénie fe Guérin, a écrit sur cette lettre
« O mon ami, que remarque-t-on dans la vie de l'homme vraiment chrétien et parfaitement soumis à l'Évangile? Une sainte liberté qui influe dans toute sa conduite, une aisance d'action et de conversation qui charme ceux qui en sont témoins, une détermination fixe et généreuse à exécuter le bien, et un talent d'insinuation pour le persuader aux autres.
« Mon cher Maurice, j'ai vu cela. »
en attachant ton travail à remarquer les constructions, les tournures, les délicatesses de style, mais sans adopter jamais la manière d'aucun maître. II faut apprendre la langue chez eux ; mais il faut s'en servir chacun à sa manière. Et surtout point de scrupules sur la perte du temps et le plus ou moins de convenance qu'il y a pour une femme de s'occuper de choses littéraires. Si tu savais la musique, tu ferais de la musique dans tes moments de loisir : tu ne sais pas la musique; mai? tu sais la poésie, fais de la poésie.
À LA MÊME
Paris, 10 septembre 1834.
On échec, ma chère amie. Cette espérance de JuiJly qui me tenait en haleine depuis plus d'un mois vient de crever comme une bulle. Ce* messieurs se sont décidés à garder le professeur que je devais remplacer. Voilà qui est fini ; n'y«ongeops jflus et tournonsnous ailleurs* Je suis à Stanislas depuis quinze jours, faisant une petite classe à quelques élèves qui restent au bercail , comme les moutons malades , tandis que le troupeau s' égayé aux champs. M. Auge a témoigné beaucoup de satisfaction de me voir rentrer dans le collège, et m'a, de son propre mouvement, offert une
classe pour la rentrée, s'il peut en donner. Qu'imaginer de mieux en fait de bonté et de prévenance? J'aurai donc une classe, s'il y en a de disponible; sinon, je demanderai à rester dans la maison comme professeur suppléant, fonction de peu de poids, qui me vaudrait le vivre et le couvert. Professeur et de-
meurant au collège, je me procurerais facilement quelques répétitions , dont le prix me sauverait de tout besoin d'argent. L'essentiel de l'existence étant ainsi basé et assuré, je pourrais courir à l'aise et sans trop m'inquiéter après le chanceux, le vague, le mouvant, c'est-à-dire chercher fortune dans l'aventureuse carrière de la presse, et tenter des voies d'avenir. Qu'il m' arrive de tout ceci comme à Perrette , c'est fort possible ; cependant les probabilités sont assez en ma faveur, et je ne vois pas quel choc pourrait renverser mon pot au lait, après la preuve de bienveillance que m'a donnée M. Auge...
Voilà mon plan de campagne et tous mes projets d'avenir. Quant au passé, tous les abîmes qu'il avait creusés sont fermés, toutes les dettes sont comblées. le suis redressé et raffermi sur mon trône comme un toi de restauration.
Je me trouve maintenant isolé au milieu de Paris. Gette nitée d'amis que j'avais rue de Vaugirard s'est envolée et dispersée; mais c'est seulement pour le temps des vacances, l'hiver les ramènera. Le silence et le vide du collège me font comme un second isolement dans le premier. C'est comme un village aban-
donné. Qu'est-ce qu'une vingtaine d'habitants dans une maison qui en renfermait 350, il y a quinze jours? J'y vis seul, comme à la campagne, dans une grande chambre démeublée que je ne remplis guère avec mon petit bagage, mes quelques livres et ma pauvre personne. Au demeurant, je ne me plains pas de ma solitude. Elle n'est troublée que par quelques amis qui m'aiment assez pour venir me chercher au fond de ce désert, et, le soir, par l'abbé Buquet, qui couche dans la chambre à côté et vient m'entraîner en de longues et charmantes causeries. Ma classe, qui, au grand complet, compte cinq élèves, prend peu de place dans mon travail et dans ma journée ; de longues heures demeurent à la disposition de ma volonté, de façon que le travail libre l'emporte de beaucoup sur le travail obligé, ce qui est d'un grand prix dans la vie.
Voilà un an passé que j'ai quitté la Chênaie. C'était le 5 septembre. Que de voyages, que de projets créés et détruits depuis ce jour-là ! C'est mon année errante. Et celle qui commence, que sera-t-elle ? Si ce n'était ce maudit argent et l'inquiétude de l'avenir, il y aurait du charme à errer. Quand on erre, on sent qu'on suit la vraie condition de l'humanité; c'est là, je crois, le secret du charme. Voici la saison où tu deviens, toi aussi, errante. Je suis enchanté de ton voyage à Rivières. Cette excellente baronne! je prie Dieu qu'il me ramène dans le pays assez tôt pour la revoir encore.
LETTRES ET FRAGMENTS. 8tl
Pourquoi voudrais-tu rompre l'échange de parfums entre les quatre ou cinq jolies fleurs qui t'entourent, et toi? Pourquoi froisser dans un petit accès de pieuse misanthropie cette guirlande de charmantes amies ? Cette pauvre Gabrielle, où en est sa dépérissante santé? Cette idée de Lucie, devenue de jeune enfant jeune fille , m'est venue comme un riant avertissement de la fuite des années. Voyez-vous cette Psyché courant après les papillons ? Que fait-elle 4e ses grands yeux bleus? Que dit sa voix molle et lente relevée d'un petit défaut de langue? À mon retour, je ne sais quand, j'effaroucherai toute cette jeunesse, barbu, ridé et rechigné. La plupart me donnent trente an3; quelques-uns trente-cinq; un enfant m'en a donné quarante. Dieu ! si j'étais femme ! La noirceur de ma barbe, ma peau tannée et quelques rides qui se creusent en sont la cause. Le temps laboure, le soleil hâle, I âme soutire : que voulez- vous que devienne un pauvre visage d'homme ainsi en proie?...
Pourquoi as-tu peur du vers hexamètre? Ce verslà n'est pas si roide que tu crois. 11 s'assouplit aisément et se prête de bonne grâce au ton de la causerie, et peut prendre un air de négligence qui lui sied à merveille dans les sujets intimes. Je le préfère même pour causer au petit vers ou aux vers libres, qui, à mon gré, ont peu d'harmonie et de balancement.
tSt LETTRES ET FRAGMENTS.
A M. H. IE LA MORVONNAIS
Paris, 21 septembre 1834.
Je reçois, mon cher ami, votre manuscrit et la lettre qu'il renfermait; je le reçois à l'instant et je vous écris avant de lire, parce qu'il faut que je me hâte de faire mon courrier pour Paul, qui part après- demain matin. Vous allez donc posséder cet inestimable trésor d'amitié, de fraîcheur d'âme et deJ)onté de cœur. Il va se reposer de sa vie si active, si dévouée, dans ce beau sanctuaire d'amitié et de paix 'dont vous êtes le prêtre ; il va se baigner au courant de ces jours limpides et faciles, qui murmurent sous votre toit. Quelle interruption, quelle lacune dans ma vie, à partir d'après- demain jusqu'au jour qui me le ramènera, lui et les autres frères! Quel deviendra mon ennui! Demain au soir, ce sera la soirée des adieux. Savez -vous quelles soirées nous passons ensemble de temps en temps? Nous nous réunissons à l'heure du dîner, dîner intime, causeries intimes, longues et vagues promenades sous les marronniers des Tuileries, aux parfums des orangers et des fleurs des parterres, aux lueurs du couchant. Ces causeries vont et viennent de Paris au Val, d'un ami à un autre ami, du présent à l'avenir, de la mélancolie à la foie, de la philosophie à la poésie, des molles tris-