L.UI . IF
tesses aux résolutions fermes et viriles, de Tune à l'autre des choses de la vie. Vouloir vous peindre ces entretiens, ce serait essayer de rendre avec lé style les couleurs du crépuscule, la vague nonchalance des brises, ou, chose encore plus difficile, ce qui sonne de plus doux et de plus nuancé dans le cœur. Demain, ce sera donc la soirée des adieux, la clôture des mélodieuses soirées. Que de choses qui se closent avant nos yeux ! Je ne vous parle pas de mes affaires; Paul vous dira où j'en suis, les espérances qui s'élèvent et qui tombant, qui s'élèvent jusqu'à la chaire de rhétorique d^ Juilly, et qui tombent dans une petite salle d'étude. 11 vous dira mes fortes résolutions et les mâles efforts de ma volonté pour ressaisir l'empire de mon âme. Ce serait une bien longue narration que celle de mes révolutions intérieures, changements de gouvernement , guerres civiles , anarchie, despotisme, lueurs de liberté. Ce sont de ces annales qui s'écrivent en rudes lettres dans l'âme et en rides sur le front. Il m'arrive parfois de n'en pouvoir plus', comme un vieil empire. 0 mon charmant solitaire, mon cygne de mer, mon philosophepoète, comment vous exprimerai-je le mélange de mon âme en ce moment, cette confusion de plaisir et de peine, ce pêle-mêle de larmes joyeuses et tristes qui se poussent et roulent les unes sur les autres dans mes yeux? Je vous vois là, dans mon âme; j'y vois Paul qui va partir, que j'embrasse en lui disant adieu; j'y vois le Val, vos réunions, tout
le charme de votre vie, et mon isolement ici et mes aspirations vers la bien-aimée Bretagne. Mon ami, il y a des moments où l'âme s'étend à perte de vuç et se trouble comme la mer.
AU MÊME
Paris, 19 octobre 1834.
Enfin, mon cher ami, je puis être à vous, je puis enfin me rouvrir et vous faire part de mon âme, qui est un bien très-mélangé, sans doute ; mais, par malheur, je ne sais pas la retenir pour moi seul. Aujourd'hui donc, dimanche, jour gris, jour calme, jour de déclin et tout à souhait pour la chute des feuilles et l'émigration des âmes, ma vie affairée et échauffée par l'action s'arrête, recueille ses esprits, reprend ses entretiens du dedans depuis longtemps interrompus, se livre au Génie de l'automne, prête l'oreille aux souvenirs qu'on entend bruire si distinctement dans le silence de certains jours, et, toute chargée d'impressions, de souvenances, de mélodies automnales, se retire dans un coin bien solitaire, bien à couvert des interruptions, pour se raconter à vous. Mais je laisse derrière moi un mystère vers lequel je reviens pour vous le dénouer. Ma vie affairée et échauffée par l'action : comment, moi, homme d'ac-
tion? 11 faut donc qu'une voix puissante m'ait dit : Lève-toi et emporte ton grabat! Le lendemain du départ de Paul, je devais aller à Versailles, où Ton me faisait espérer une place de professeur dans une institution. J'allai donc à Versailles, et voici ce que j'y rencontrai : quatre heures de classe par jour, des salles d'étude, des récréations, des promenades à surveiller, le tout appointé de 400 francs. Ce que j'espérais au collège Stanislas m' ayant aussi manqué, il ne me restait plus que mon espérance de réserve, celle d'aller chez mon cousin; mais, pour comble et comme pour achever la leçon qu'elle avait résolu de me donner, la Fortune a voulu que mon cousin vînt tout à coup à manquer absolument d'élèves. J'ai donc été un moment renversé tout du long et sous les pieds du sort. Alors, certes , j'avais le loisir de vous écrire, je surabondais de loisir. Pour me punir par où j'ai péché, moi qui si longtemps ai fait le rebelle contre l'antique condamnation au travail, Dieu m'avait ôté la possibilité de rien faire; il. avait détourné, éloigné de moi tout instrument de labeur au moment où mes mains en étaient avides. Du loisir de tous côtés, bien loin, sans fin, condamné à m' enfoncer dans un loisir sans bornes comme dans un morne désert. Pourquoi ne vous ai- je donc pas écrit quand j'avais toute ma vie devant moi, à ma merci? Mon ami, je n'avais que des disgrâces à vous conter, je ne pouvais que vous contrister avec mon récit. J'ai mieux aimé attendre que le vent eût emporté tous ces jours
noirs et purifié mon atmosphère. La tempête a été courte ; le ciel de mon petit monde s'est coloré de nouveau à l'orient, et c'est à la lueur de ses premières clartés que je vous écris. Le professeur de cinquième à Stanislas a demandé un congé d'un mois; je le remplace et je gagne cent francs à cette besogne. Je me suis mis en quête de répétitions et j'en ai rencontré quelques-unes... Classes et répétitions remplissent ma journée depuis sept heures et demie du matin jusqu'à neuf heures et demie du soir. Je couche chez mon cousin. Le dîner du collège me tien;, Heu de déjeuner, et je m'en vais dîner, sur le soir, à 2â sous, comme un débutant. Telle est ma vie depuis trois semaines : révolution subite dans mon existence, transformation soudaine de la nonchalance des rêves à l'essoufflement de l'action. Une urgente nécessité» un peu de raison, quelques grains d'amour-propre irritant, suppléent aux forces de mon âme, qui s'épuisent au premier coup de collier. Cependant, je dois dire que, dans les régions les plus reculées, les plus profondes de mon être, dans le sanctuaire de la volonté, vit une résolution, que je crois ferme et stable, de sacrifier une moitié de mon existence à la chose extérieure pour assurer le repos de la chose intérieure ; ainsi, il est décidé que je vais me préparer à l'agrégation. Je vous ai dit les faits, les accidents, les dehors; rentrons. Le latin et le grec et tout ce tracas de vie laborieuse absorbent une certaine portion de mes pensées; mais c'est cette por-
lion flottante et dernière que je laisse aller à tout vent comme les franges d'un manteau; je n'y ai aucun regret. Ce sont les vagues qui brisent sur la grève : le sable en boit, l'homme les écume, la mer en fait abandon à qui veut les prendre. Ainsi , vous dis-je, ma pensée sur les bords est prise par les soucis et les soins de la vie active ; mais, au large, rien n'y touche , rien n'y passe, rien ne s'en va de ses flots que par l'évaporation continuelle de mon intelligence aspirée par un astre inconnu l.
Il y aura bientôt un an que , des hauteurs de Créhen , je saluai le Val tout doré là-bas sur son coteau par un beau soleil d'automne. Doux anniversaire, tout suave de mélancolie comme la saison qui l'amène. Chaque matin, en allant au collège, je traverse les Tuileries, dont le sol est tout couvert des jonchées de l'automne; le vent siffle dans les rameaux, comme au désert ; comme les ramiers qui habitent ces antiques iûarronniers , quelques-unes des poésies de la solitude voltigent dans le bois de la cité. La rumeur d'une brise dan§ les branchages me rappelle quelquefois le bruit de la mer; je m'arrête, je m'empare de la fiction, je m'isole avec elle du monde entier : ce , sont les flots, je les côtoie avec vous, nous errons sur les caps , le soir, à la brune; je m'assieds sur la Roche-Alain. Puis, quand je sens que l'illusion perd
i. La fin de ce passage se trouve, avec quelques légères différences, dans le Cahier vert, à la date du 22 octobre 1834.
de son intensité, je me remets en marche, tout ému, tout en vous , et m' écriant comme le Jeune Barde : Bon Dieu ! rendez-nous la mer! Dn hôte vous est venu cette année aussi sur un rayon d'automne, et peutêtre lui avez-vous trouvé un peu de la pâleur du rayon. Peu de jours avant son départ, il revenait d'une vallée charmante des environs de Paris , et il revenait cette fois comme un homme qui a laissé une grande partie de lui-même dans le lieu qu'il a quitté. L'Amérique lui avait envoyé dans cette fraîche vallée une apparition des rêves de jeunesse, mais pâle, languissante et atteinte. Nous causions, et la vivacité de cette âme si étincelante était tombée. La parole au vol brillant et hardi se traînait comme un oiseau qui a une aile cassée. Il y avait un point fatal qui l'attirait; elle voulait s'échapper, mais elle n'allait pas bien loin, et je la voyais se rapprocher insensiblement du centre, comme si elle eût été enfermée dans un cercle magique. Tels furent nos entretiens le soir de notre séparation ; une tristesse solennelle nous dominait tous deux ; nous avions tous deux besoin de consolation, nous nous en demandions secrètement l'un à l'autre, et chacun ne parlait que de douleur. Nous aurions voulu faire échange d'âmes. Faites respirer au malade les brises marines et les sauvages parfums de vos rivages. Si j'avais une atteinte semblable, je vous demanderais hospitalité au Val pour enchanter ma souffrance.
AU MÊME
Paris, 27 novembre 1834.
Croyez-vous par hasard que je vous oublie , mes amis , mes excellents amis ? Vous serait-il arrivé , le soir en serrant le cercle autour du foyer, de vous plaindre de mes fongs silences avec un doute au fond du cœur ? Mais non ; vous me connaissez de part en part, vous savez qu'il n'y a pas un seul repli de mon âme où vous ne soyez comme une vive lumière qui pénètre dans les coins les plus retirés d'un appartement, comme un parfum qui s'attache à toutes les fibres d'un tissu et ne les quitte plus. Maintenant que ma vie est tout extérieure et acharnée sur la réalité, que croyez-vous que devienne ma pensée? Vous imaginez-vous qu'elle assiste à mon labeur et le surveille comme un inspecteur de travaux? Oh! non ; elle a peu de souci du dehors et creuse en sens contraire; elle élargit chaque jour son excavation dans les flancs de la montagne pour s'y faire une demeure et s'y établir à tout jamais, avec quatre ou cinq idées et votre souvenir qui sera comme la lampe que je suspendrai à la voûte de mon j alais. Je me trouve à merveille de ce dédoublement de ma vie. Une fois lancée, ma vie extérieure va son train comme un char à ressort, et ma pensée occupée ailleurs ne
vient jamais arrêter ni troubler dans son chemin la bonne routine. Chose étrange ! je suis beaucoup plus intérieur depuis que mon action est extérieure. Le partage de mes facultés s'est fait nettement et, je crois, sans retour : les unes sont allées à leur vocation externe et travailleuse, les autres ont pris le chemin qui s'enfonce loin du visible et du bruyant.
Et vous , mes amis , que la solitude enveloppe de tous ses charmes ( oui , même en novembre , car je vois d'ici la beauté sauvage de vos côtes, mornes, plus solitaires que jamais, et retentissantes; je vois aussi ce sommet de Bellauré d'où l'on découvre , le soir, une si grande mélancolie dans le lointain de vos campagnes. Vous souvenez - vous de cette soirée, veille d'une séparation, que nous passâmes en partie à errer sur cette hauteur ? Les premières ombres s'étendaient sur le château du Guildo et adoucissaient l'âpreté de ses ruines; nous transportions nos regards de ce débris au sein de l'avenir, car nous allions nous séparer ; notre causerie murmurait vague et un peu triste, comme un souffle d'une soirée de novembre, tandis que le bon Tamerlan promenait les éclatantes bigarrures de sa robe sur les flancs grisâtres et rocheux de la colline. C'est un tableau qui ne s'efface pas de mon imagination non plus que le coin du feu qui suivit. 0 souvenirs, souvenirs, douce pente qu'on voudrait descendre à l'infini , mélancolique entraînement de ce qui n'est plus à ce qui n'est plus, d'une ombre à une autre ombre, chacune avant
un mélodieux filet de voix dont elle vous appelle et vous séduit : où me mènerez-vous si je continue à rebrousser ainsi le chemin de ces dernières années et à remettre le pied sur mes empreintes? Au plus doux point d'arrêt de ma vie, quand elle s'appuyait des deux côtés sur le bras d'un ami, vous me ferez tourner sans cesse autour de ce point , car je ne vois rien au delà qui m'appelle avec la même puissance). Vous donc que le désert couvre de son silence, mes bons causeurs qui excellez dans cette musique de causerie que l'homme en hiver chante, ému, comme le grillon, par la chaleur gaie du foyer; comme vous devez mêler vos âmes , et vous causer des joies mutuelles et profondément ressenties ! J'établis en mon âme toutes les scènes de votre vie : vous dialoguez en moi-même, ombres chéries, sur un théâtre où je vous ramène sans cesse.
J'ai distribué les lettres et les articles contenus dans le dernier envoi , sauf le Tombeau de Chateaubriand que je remettrai ces jours-ci. Votre article sur Volupté, mon cher Hippolyte, a rencontré autant d'admirateurs que de lecteurs ; on en a adressé des compliments à la France catholique. — François vous est rendu sans doute depuis longtemps; voudriezvous lui rappeler qu'il me doit une lettre, et le gron« der un petit pour sa négligence?
Veuillez, mon cher Hippolyte , faire agréer mes respectueux hommages à madame Morvonnais, et glisser parmi un petit reproche de la part de ma
933 LBTTRES ET FRAGMENTS.
sœur, qui là-bas prête ï oreille à la douce voix et n'entend rien venir.
Mille tendres souvenirs à François, Àmédée, Élie. Je vous embrasse et répartis entre vous deux quatre baisers.
AU MÊME
Paris, 13 décembre 1834.
Quand cette lettre vous viendra, mon cher ami, Paul vous aura quitté sans doute; vous souffrirez les amertumes de la séparation. Que je serais heureux si je pouvais vous apporter quelque distraction dans ces premiers moments et vous adoucir le passage du regret vif et récent au regret d'habitude, qui est un souvenir aimant et mélancolique qui flatte l'âme au lieu de la déchirer. En rêvant à cela, j'ai supputé par entraînement tous les départs et les séparations que j'ai essuyées. Voici bientôt treize ans que je me suis éloigné pour la première fois de ma famille; depuis ce temps-là, je ne fais, pour ainsi dire, qu'ouvrir et fermer les bras pour donner et recevoir des adieux. Quand donc les ouvrirai-je pour vous ressaisir, mon cher Hippolyte, et oublier dans la joie de votre présence que nous sommes passagers et en rencontre ici-bas? Vous me donnez cette espé-
rance pour le mois de février; voilà donc enfin de quoi charmer mon isolement, répandre de l'onction sur mes travaux et faire travailler doucement ma pensée dans les intervalles. ••
AU CAYLA
Paris, 2 janvier 1835.
Voilà, je crois, plus de douze ans, mon cher papa, que je n'ai eu le bonheur de vous embrasser au renouvellement de l'année. Ce fut, s'il m'en souvient bien, la veille de la fête des Rois 1822 que nous arrivâmes à Toulouse , sur le chariot, traînés par cette bonne jument qui occupe une place si distinguée dans le souvenir de vos montures. C'était ma première sortie du Cayla ; je m'en allais avec une cruelle déchirure, la première que la séparation eût faite à mon âme , mais aussi avec l'amour de la nouveauté qui prend les hommes presque au berceau et me possédait dès lors assez vivement pour me faire ouvrir de grands yeux et regarder toutes choses avidement à travers mes larmes. Les impressions de ce temps-là se sont effacées pour la plupart : elles ont cédé la place à mille autres, qui, à leur tour, s'en
M4 LBTTRBS BT FRAGMENTS.
iront, sauf quelques-unes, qui demeureront toujours comme gravées sur bronze. Je vous vis partir quelques jours après : vous aviez lancé votre vaisseau à la mer. Me voici enfin , après douze ans de marche périlleuse et incertaine, arrivé en lieu sûr, autant qu'on peut en rencontrer ici- bas, et repassant en moi-même toutes les chances de ma traversée. Il est vrai que ce lieu sûr où je me réjouis d'être parvenu peut me renvoyer quand bon semblera à la Providence, et que le vent dont je me crois à l'abri peut, au moment où je m'y attendrai le moins, me faire chasser sur mes ancres; c'est le sort commun icibas, où rien n'est stable que l'instabilité. Mais, enfin, je puis à peu près entrevoir mon avenir et disposer mes moyens vers un but que j'ai marqué après de si longs tâtonnements. Gomme on change, ou plutôt comme les événements, la nécessité, l'âge, les révolutions qui se font à notre insu en nous-mêmes, font changer l'aspect des choses, et modifient nos goûts et nos penchants ! Il y a deux ans , et moins encore , je n'avais rien tant en aversion que l'instruction publique. Une chaire me semblait le siège du monde le plus détestable et je crois que je me serais assis plus volontiers sur des aiguilles. Aujourd'hui,'sans avoir pour moi de grands attraits, cette profession me parait fort supportable : sans flatter mon goût , elle ne lui répugne pas trop ; et, quant à la raison , c'est le seul de tous les états qui me paraisse abordable et où je puisse espérer de
ÉMÉI
poser ma vie avec quelque consistance. Si j'avais pris ce parti-là plus tôt, je serais déjà assez avancé; aujourd'hui j'aurai plus de peine à y parvenir. Il y a encombrement partout, et les épreuves par lesquelles il faut nécessairement passer pour arriver sont, en raison de cela, devenues plus difficiles. Ainsi l'agrégation est un pas très-difficile à franchir...
A M. H. DE LA MORVONNAIS
Paris, 29 Janvier 1835.
Je viens, mon cher Hippolyte, me jeter dans vos bras et pleurer sur votre sein , et fondre ma désolation dans la vôtre. Vous entretenir de ma douleur, de mes larmes, de mes souvenirs aujourd'hui si funèbres après avoir été si riants , est le seul adoucissement que je puisse trouver. Vous en êtes avide, vous aussi, sans doute; car c'est là un instinct profond du malheur. Et d'ailleurs que pouvons-nous faire de mieux pour nos amis, que de les combler de ce qu'il y a au monde de plus pur et de plus saint, des affections , des actes , des paroles , des moindres débris laissés en ce monde par la vertu? Mon ami, vous avez une âme forte et égale aux plus grands sacrifices; je ne crains pas de la voir s'abattre et suc-
combe r; mais le cœur de l'homme est ainsi fait, que sa force s'alimente souvent et se soutient par ce qui semblait devoir le miner, par l'entretien de la douleur qu'il supporte, les plus intimes relations avec la perte qu'il a essuyée et les moindres marques de son malheur. L'âme puise beaucoup dans sa propre substance, dans la foi, dans la prière, dans l'attente du jour qui nous fera rejoindre nos affections parties avant nous; mais elle a une autre nourriture secrète et de prédilection : les souvenirs fidèles qui se rallient de toutes parts à la même pensée , l'image pleurée et adorée. Mon cher Hippoly te , en écrivant ceci, je vous fais part des instincts de mon âme dans sa douleur ; je vous indique les asiles où elle se réfugie , non comme asile de consolation, car ni vous ni moi ne voulons être consolés, mais comme des abris contre les abattements mortels. Comment pourraisje ne pas sourire à une espérance divine , à quelque chose de sublime et d'inaltérable, en contemplant sans cesse au dedans de moi l'image de Marie , telle qu'elle était parmi nous dans la simplicité de sa vie, la douceur de sa parole et le charme de tout son être qui s'étendait au loin autour d'elle? La présence en moi de cette chère représentation est la vertu même sous les traits de celle qui voulut bien m' admettre à son amitié. Qu'on est fort contre la vie et porté puissamment au bien, quand la vertu vous sourit par une image si douce et si consacrée l Mais le charme de notre vie est détruit; il s'est transporté ailleurs, dans
un immuable séjour. Ohl suivons-le donc! Qu'il attire de son côté toutes les aspirations et tous les mouvements de notre âme ! Tournons-nous vers te monde où demeure Marie : c'est notre patrie plus que jamais. Mon doux ami, désormais notre Thébaide est dans le ciel.
Comme je m'épanche avec vous, je me suis épan ché avec Paul. Oh ! que nous avions besoin l'un de l'autre ! Nous avons passé plus de la moitié d'une journée avant de pouvoir , pour ainsi dire , nous reconnaître ; et puis notre douleur a pris son cours en évocations du passé, en redites plaintives, en répétitions de doux noms.
Que je voudrais serrer dans mes bras François, Àmédée, et vous surtout, pour vous envelopper de toute notre amitié et de tout notre deuil !
Autant que vous le pourrez , donnez-nous bientôt des nouvelles de votre santé, de celle de votre famille et de l'enfant chérie sur la tête de qui se concentrent tant d'affections.
Adieu, mon Hippolyte ; je vous embrasse dans la prière et dans les larmes.
Paris, 4" féfrier 4835.
Je crois que tu as reçu , ma chère amie , dans les premiers jours de cette année, une lettre de madame Morvonnais, impatiemment attendue» car tu t'étais plaint de son silence. Papa m'a dit qu'elle t'y parlait d'un voyage à la Chênaie, où il s'était agi de toi et de tes louanges : elle était si heureuse quand elle parlait de ses amis! De quoi t'entretenait-elle encore? De l'avenir, sans doute, qui lui souriait tant; du bonheur qui l'entourait ; de sa petite Marie , qui remplissait son cœur maternel; que sais-je? de toutes les douces peintures qui viennent sous la plume dans les rares moments où l'on est à peu près heureux. Je présume tout cela , car je lui connaissais une âme si sereine et si expansive qu'elle ne pouvait mettre dans ses lettres que du calme et de riants tableaux. Ma chère amie, conserve bien précieusement cette lettre, comme la dernière marque d'une amitié que tu vas pleurer et la dernière expression d'une pauvre jeune femme qui ne savait pas qu'elle allait mourir. i Nous l'avons perdue par un de ces coups foudroyants dont on écarte toujours la possibilité pour ceux que l'on aime, comme si notre amour consacrait les têtes sur lesquelles il repose et détournait d'elles
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la mort. Hélas I le plus souvent il l'attire ! Notre amie nous a été ravie le jeudi 22 janvier, à neuf heure» du soir, après deux jours de maladie. Une fièvre cérébrale l'a atteinte au milieu d'une causerie, dans un cercle de famille et d'amis, devant ce foyer où j'ai passé à côté d'elle des heures si charmantes. Elle ne s'est presque pas aperçue qu'elle mourait : son âme a été transportée presque sans secousse de son sein pur dans le sein de Dieu. Dans les derniers moments de sa santé, peu d'heures avant que le mal se déclarât, elle s'entretenait des personnes qui lui étaient chères, de celles dont elle cultivait le souvenir, et mon nom se trouvait parmi les leurs. Étrange instinct de l'âme d'énumérer ses amis, quand elle est, à son insu, sur le point de les quitter I Quel bonheur d'être compris dans ce compte si solennel et si touchant des affections d'une mourante, qui revient une dernière fois sur le passé, et quelle source de larmes il ouvre dans le cœur! Quelle douce et inviolable consécration est imprimée par cette désignation suprême! Notre pauvre Marie avait à peine vingt -six ans. Hippolyte a déployé une force d'âme égale à son malheur. Il a été admirable dans la douleur de son sacrifice. Je ne sais encore rien qui m'ait convaincu de la force profonde des sentiments religieux comme la constance de cette âme dont je connais toute la sensibilité. Voilà donc toute sa vie de poésie et de solitude flétrie, rompue, détruite. Le Val était notre centre en Bretagne, le foyer de notre famille bretonne,
notre Thébaïde, comme nous l'appelions : toute sa beauté a disparu. Celle qui animait ce désert, qui le remplissait des charmes de son cœur, de son esprit, de toute sa personne, a tout emporté avec elle. Si notre ami garde cette demeure, fixé par l'attrait singulier et fatal des lieux où l'on a été heureux , nous y reviendrons pour le consoler : ce sera un pèlerinage sacré, mais bien douloureux. Mon Dieu, que j'y retrouverai d'empreintes, moi qui, durant deux mois et demi, y ai caché la plus heureuse vie ! Y a-t-il un seul recoin dans tout ce rivage qui ne mérite des larmes par quelque bonheur que j'y ai goûté? Cette mer, si souvent témoin de nos promenades et de nos longues causeries 1 ces rochers, dont je savais toutes les anfranctuosités ! voilà pour jamais un souvenir funèbre attaché à cet Océan que j'ai tant aimé. Hier, il m'est tombé sous la main un livre dont nous faisions des lectures, le soir, dans nos veillées, qui se prolongeaient avec tant de charme au bruit de la mer ; oh I que la vivacité des souvenirs attachés aux objets extérieurs est terrible! La simple vue de ce livre m'a remis sous les yeux, pleins de vie et dans tout leur relief, une infinité de détails qui commençaient à s'effacer dans le lointain de la mémoire, et m'a tellement reporté au sein d'un bonheur à jamais perdu, que j'ai fondu en larmes sur ses pages comme j'aurais fait sur les lieux mêmes qu'il me rappelait1.
i. Voir le Journal, page U&.
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Ma chère amie, je me tourne maintenant avec plus de confiance et avec une sorte d'attrait vers ce monde où s'en vont une à une toutes nos affections. La mort de nos amis nous enseigne à ne pas tant redouter un passage frayé par eux et que quelques-uns rendent attrayant.
J'ai écrit à Hippolyte, non pas des consolations, mais des témoignages de ma douleur. Tout autre baume irrite , au lieu de calmer. Écris-lui aussi : ta lettre lui fera un grand bien. Adresse toujours au Val.
Adieu, ma chère amie; je n'ai pas le courage de te parler d'autre chose aujourd'hui.
Adieu ; prions tous pour notre amie.
A M. F. DU BREIL DE MARZAN
Paris, 3 férrier 1835.
Il y a eu hier huit jours, mon cher François, que j'ai lu votre lettre fatale. La stupeur du coup de foudre est dissipée ; mais la douleur lente et continue, la pensée attachée à jamais aux plus profonds replis de mon âme, font leurs progrès et plongent leurs racines. Les larmes ont emporté la première vivacité de la sensation; l'irritation extérieure du chagrin
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s'est adoucie; mais si des épanchements violents m'ont procuré je ne sais quel repos par l'épuisement je garde au fond de moi un besoin sourd et ronge ut d'effusions plus discrètes et plus pures que les larmes. Je viens à vous, mon cher ami, dans tout l'abandon de ma douleur. Recevez-moi, accueillez-moi v ouvrez votre âme à mon entretien.
Que je vous estime heureux d'avoir assisté jusqu'au bout à la scène terrible qui s'est dénouée dans le tombeau ! Non-seulement vous l'avez veillée et suivie dans la lutte suprême ; mais après avoir fermé les yeux de notre amie, vous l'avez conduite à sa dernière demeure; vous avez été jaloux de partager avec l'un de vos frères d'âme * l'honneur de porter sa bière au milieu de la population touchée de ce bel acte de l'amitié. Je conçois, comme vous le dites si bien, que vous vous soyez senti glorieux de cette profession de l'amitié devant la mort; je conçois qu'un sentiment de fierté ait soutenu votre douleur au moment où votre bras s'est chargé d'une relique si chère. Je vous admire à cette place que vous nommez bien justement le poste d'honneur de l'amitié; mais je vous envie à celle que vous occupiez près de la couche de notre chère agonisante. Après le bonheur de mourir avant ceux que l'on aime, je ne connais
1. M. l'abbé Menard, alors laïque, aujourd'hui supérieur du grand
séminaire de Saint-Brieux, et l'un des prêtres les plus distingués de
la Bretagne*
(Note de M. du B. de M.)
LETTRES BT FRAGMENTS. 343
rien qui marque plus la faveur du eiel que d'être admis au chevet d'un ami mourant1...
J'ai lu dans une lettre d'Amédée [Duquesnel] un passage qui m'a causé une indéfinissable sensation : il annonce le projet d'Hippolyte de tailler un tombeau dans les rochers de la côte. Notre ami fixera donc son veuvage dans le mélancolique séjour; le Val sera conservé à notre amitié, à notre douleur, à nos pèlerinages. Ce que vous dites à Paul de la force d'âme déployée par Hippoly te m'a profondément ému, sans m'étonner. J'avais entrevu l'énergie de cette âme à travers sa poésie. Mais quel mystère de douleur a dû enfanter la lutte d'un tel courage avec une telle sensibilité ! François , dites-moi ce que vous savez et ce que vous pouvez dire de l'avenir; revenez sur ce que vous avez vu; faites-moi partager un peu des trésors que vous avez recueillis dans les heures suprêmes; înitiez-moi à ce mystère dans lequel je voudrais m'envelopper pour toujours. Je suis avide de douleur et de funeste savoir. Pauvre petite Marie ! Oh ! qu'un enfant est terrible au milieu d'une scène pareille.! Elle avait déjà des traits de sa mère quand je paras. Dites-moi que la ressemblance se déclare et que nous la verrons renaître, si nous n'allo s pas bientôt la rejoindre. Étendez-vous sur l'état d'Hippolyte, de la famille infortunée, sur le vôtre,
f • La suite de cette lettre, Jusqu'au dernier alinéa, avait été transcrite par Guérin dans son Cahier, et se trouve imsrimée p. 108-110.
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mon cher ami. Je vais écrire à Amédée; j'ai déjà écrit à Hippoly te. Paul et moi nous nous cherchons l'un l'autre tous les jours pour répandre des plaintes et des larmes dont l'amas se renouvelle sans cesse. Une chaîne terrible ceint toute notre famille et renforce celle de l'amitié. Nous ne nous en détacherons que pour aller reformer le groupe dans la demeure où Marie nous attend.
AU CATLA.
Paris» 4 mars 1835.
Le pauvre Hippolyte est à Mordreux, chez son beaupère. Il a quitté le Val pour un an peut-être, jusqu'à ce que le deuil affreux étendu sur cette demeure se soit un peu adouci, et qu'il y puisse rentrer sans y retrouver de ces marques trop fraîches qui désolent inutilement le cœur. Il a le projet de faire tailler un tombeau dans les rochers de la côte et d'y garder les cendres de Marie. Ce mélancolique dessein, s'il l'accomplit, fixera à jamais sa vie extérieure et intérieure : ce sera une veille fidèle et méditative près d'un tombeau. Pourquoi ne lui as-tu pas écrit? Tu ne peux pas t'imaginer le bien que ta lettre lui aurait fait.
Mais il en est encore temps : répare cette lettre adressée à Marie et qui est survenue toute joyeuse au milieu du deuil. Je t'en prie, écris-lui; ne perds pas cette correspondance où tu trouveras ce que tu aimes et qui te convient tant, l'onction, l'effusion, la mysticité. Ne crains pas de lui parler de Marie. Il le veut, il demande qu'on lui en parle, il en est avide. Je ne pense pas que sa qualité de veuf à trente ans entre le moins du monde dans les difficultés que tu pourrais faire de continuer avec lui la correspondance que la mort a rompue entre Marie et toi. Ce serait d'une délicatesse qui toucherait à la pruderie, et je te connais d'une nature trop franche pour que ce ridicule soit jamais admis en toi. Cette correspondance est un fil sacré qu'il faut renouer. C'est un homme admirable qu'Hippolyte; tu ne sais pas quelle abondante source de force, de poésie et d'édification religieuse je t'ouvre en lui, si tu veux aller y puiser. Quand tu recevras de ses lettres, tu croiras lire une onctueuse et sublime exhortation d'un Père du désert, bien doux et bien aimant , comme saint Pacôme ou saint Paul , le maître de saint Antoine. Tu recevras de lui une inspiration d'énergie journalière et pratique , et en même temps un grand élan d'idéalité contemplative. Je crois vous connaître assez bien tous deux, et chacun de vous, ou je me trompe fort, trouvera dans l'autre ce qu'il cherche et n'a pas trouvé jusqu'ici... Je me suis probablement fort mal exprimé, puisque vous avez cru que j'allais faire un voyage en Breta-
gne. Je voulais dire que le malheur qui a frappé la pauvre solitude l'avait, pour ainsi dire, consacrée, et que nous lui devions un pèlerinage ; mais pas en ce moment : quand les circonstances le permettront. Je n'ai rien d'arrêté là-dessus que le désir; le ciel décidera de l'exécution.
Le livre de M. Gerbet est étranger à l'ouvrage de M. de La Mennais. C'est tout simplement une histoire élémentaire de la philosophie. Si le système de &i. de La Mennais s'y trouve, ce ne peut être que comme exposition.
A M. H. DE LA MORVONNAIS
13, RUE D'ALGER, k PARIS.
[30 mai 1835.]
Cela vient à malheur : une affaire à traiter pour ma condition de donneur de leçons est survenue pour demain. S'il me venait au moins la consolation de savoir que Paul est sorti triomphant de son terrible pas d'armes ! Adieu, mon ami, excusez-moi, je vous écris sur le genou et prêt à partir : la plupart de mes loisirs sont ainsi; comme ces courriers qu'on ôte de dessus un cheval pour les enfourcher sur un autre, je n'ai de repos que le temps rapide qui s'é-
coule nécessairement entre la fin d'une action et le commencement d'une autre.
Adieu encore, excusez-moi pour demain et croyezmoi toujours tout vôtre.
AU MÊUB.
Paris, 16 août 1835.
C'était hier, mon cher ami, un anniversaire de joie converti en tristesse; celle dont la fête tombait le 15 d'août nous a ôté à jamais la joie de ce jour. Je l'ai passé presque en entier avec Paul, nous livrant tous deux à la mélancolique redite des souvenirs et sondant l'étrange énigme de cette vie. Un coup de la veille , aussi terrible qu'inattendu, nous avait précipités bien bas dans l'affliction et les sombres routes, et va vous y faire tomber aussi, mon cher Hippolyte. Une maladie, dont les caractères ne s'annonçaient pas d'abord pour être graves, a tourné tout d'un coup aux extrémités et nous a enlevé, avant-hier matin, notre excellent ami l'abbé Daubrée. Il a succombé à une fièvre inflammatoire, alité depuis un mois. Je le visitais fréquemment; mais l'agonie est survenue si prompte que je n'ai pu assister au pied de son lit. Je suis sûr que vous avez été dans ses dernières pen-
sées. Il m'entretenait souvent à votre sujet et me parlait avec espoir de son voyage projeté en Bretagne. Quelles réflexions ajouter à de semblables nouvelles? La confusion où Ton tombe d'avoir été, la veille, plein de confiance dans la vie, suspendrait le cours de l'âme, si la douleur pressante et qui cherche à se mêler ne se précipitait vers les amis. A ce coup si douloureux viennent se joindre pour moi des craintes bien cruelles : le choléra, qui s'étend dans tout le Midi, est entré dans notre département; je l'ai lu hier dans les journaux. Il est bien pénible d'être si loin des siens dans de pareils moments, et de ne pouvoir partager le danger. Je balance maintenant en moi-même si je dois faire ce voyage. Voici ce qui me tient en suspens : le peu de temps que je pourrais passer dans ma famille (ce serait à peine trois semaines), et les déchirements de la séparation en présence du fléau et dans un doute terrible. Si je pouvais essayer ce péril jusqu'au bout, je serais déjà en chemin; mais nous quitter sous la menace de la mort et m'en retourner, moi, en lieu sûr, laissant tout ce que j'aime exposé à tous ces traits, c'est une considération qu'il est bien difficile de braver. Que sont devenus, mon cher Hippolyte, les jours de tranquillité entière que nous avons passés ensemble ? C'est un temps et un bonheur qui ne se renouvelleront plus ; les conditions en sont perdues. Il ne s'ouvre aucune perspective sereine dans l'avenir. Mille amitiés bien tendres, mais bien tristes, à
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Amédée et à François. Notre pauvre famille est en deuil pour bien longtemps.
A Wu EUGÉNIE DE GUÉRIN,
AD CAYLA
Paris, 11 octobre 1835.
Je suis arrivé mercredi ici. Voilà mes voyages et mes vacances terminés comme une espèce de songe; je me réveille au milieu du bruit de la ville. La longueur de notre course ne m'a laissé que très-peu de ^ jours à passer à Saint-Martin, huit à peine. Nous avions fait une première station chez Mm6 de Maistre, sœur d'Adrien, qui habite un joli petit château, dit les Coques, sur les coteaux de la Loire, à quelques lieues de Nevers. C'est là que nous avons pris haleine, après avoir fait à pied le trajet de Tours à La Charité, cinquante lieues environ. Tu vois que je deviens décidément marcheur, et que la distance d'ici au Cayla pourra bien ne plus m'efFrayer quelque
jour. Saint-Martin est au milieu des bois qui couvrent une grande partie du département de la Nièvre. C'est une grande surprise que de rencontrer, à mi-côte d'une colline sauvage, un magnifique jardin français
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dessiné par Lenotre. La vie de château se mène dans ces demeures avec tout son charme. Il n'y a de dame que Mmê de Sainte-Marie; sa fille, comme j'ai dit» habite, dans la belle saison, le château des Coques; l'hiver la ramène à Paris.
Je vais reprendre mes travaux ordinaires et m'avancer de tout mon pouvoir vers le but que je me suis donné '. J'en suis séparé par une assez forte distance, et le chemin n'est pas des plus aisés ; mais à moins d'être né au milieu des biens ou d'attendre philosophiquement la fortune dans son lit, il faut prendre un parti et s'enrôler parmi les travailleurs. Il y en a tant de travailleurs aujourd'hui, et surtout dans les carrières libérales ! On se coudoie à l'instruction publique comme aux écoles de médecine, comme dans le barreau. Gela est cause que la difficulté des épreuves auxquelles les aspirants sont soumis a été doublée ; on a haussé les barrières qu'il faut franchir. On dit que la Providence a mis dans le cœur des hommes l'amour du pays natal, pour empêcher que les contrées fertiles et douces ne fussent sans cesse envahies et disputées par les habitants des climats rigoureux. Il ne faudrait pas que la même loi s'appliquât avec la même force à la condition natale» nous aurions une société pétrifiée; mais je crois que l'hérédité des professions, l'amour de l'état de son père, nous sauveraient d'un grand embarras et peut-